ÉPISCOPAT DE SAINT INNOCENT
Origine et éducation de saint Innocent. —Second concile d'Orléans. — Réédification de l'église cathédrale. — Culte des saints Gervais et Protais. — Monnaies frappées en leur nom. — Monastère de saint Victorius. — Hospices. — Saint Gervais, diacre de l'Eglise du Mans et martyr. — Saint Rigomer et sainte Ténestine. — Saint Calais et saint Avit. — Saint Almire. — Saint Borner. — Saint Ulface. — L'abbé Sénard. — Saint Ernée. — Saint Aînée. — Saint Bohamald. — Saint Auvieu. — Saint Front. — Saint Gault. — Saint Brice. — Saint Fraimbault. — Saint Constantien. — Saint Sylvain. — Saiat Léonard de Vandœuvre. — Saint Laumer. — Quatrième concile d'Orléans. —Monastère de Saint-Georges. — Saint Innocent envoie demander des moines à saint Benoît. — Mort de saint Innocent.
Saint Innocent, qui succéda au bienheureux Sévérien, avait été instruit dans la piété et les lettres au sein de l'école épiscopale du Mans, par les soins de saint Victorius II. Ce grand prélat avait eu pour lui une affection particulière, et s'était plu à former en lui un digne ministre du Seigneur. Dès son entrée dans la vie chrétienne par le saint baptême, il lui servit de père, et depuis, il se montra constamment fidèle à cette adoption spirituelle; c'est ce qui a porté tous les historiens à considérer avec raison saint Innocent comme Géno-
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man d'origine. II est d'ailleurs certain qu'il était de race gauloise. Victorius l'attacha de bonne heure à sa personne, et ne voulut jamais s'en séparer; il lui ouvrit le sanctuaire et lui conféra les premiers ordres sacrés.
Les commotions sociales n'étaient pas encore entièrement apaisées au commencement de l'épiscopat d'Innocent. Quoiqu'un peu plus paisibles alors que d'autres parties de la Gaule, la Neustrie et le royaume de Ghildebert, auquel appartenait le pays des Génomans, ne laissaient pas cependant, de ressentir les funestes effets des secousses violentes auxquelles la société était en proie. Mais l'Eglise n'en poursuivait pas moins sa mission rénovatrice.
L'année même qui suivit la consécration d'Innocent, il se tint un concile dans la ville d'Orléans, le second célébré dans celte cité; il fut convoqué par ordre du roi Childebert et de ses frères, Thierry et Glotaire. On s'assembla la première année du pape Jean II, le neuvième des calendes de juillet, c'est-à-dire le 23 juin 533.
Ce concile est aussi célèbre par le nombre et le mérite des évêques qui le composèrent, que par l'importance des règlements qui y furent dressés. Il s'y trouva trente et un prélats, entre autres saint Innocent; vingt-six y vinrent en personne, et cinq furent représentés par autant de prêtres qu'ils y députèrent en leur nom.
Les Actes de celte assemblée consistent en vingt et un canons, précédés d'une petite préface. Les plus remarquables portent en substance : Que les Métropolitains auront soin d'assembler tous les ans le concile de leur province (1). Lorsqu'il s'agira de l'ordination d'un métropolitain, on observera l'ancienne discipline que le malheur des temps avait abolie. On défend donc qu'il soit ordonné autrement que par tous ses suffragants, et après avoir été élu par le clergé et le peuple de la province (2).
On y condamne la simonie soit pour l'ordination d'un évê-
(1) Can. 2.
(2) Can. 7.
que, ou d'un autre minisire inférieur, soit pour parvenir au sacerdoce, soit dans d'autres occasions (4). Il y est défendu d'ordonner des prêtres ou des diacres non lettrés, ou qui ne sauraient pas les cérémonies du baptême (2) . Les clercs négligents doivent être privés de leur dignité (3). Les prêtres ne demeureront point avec les personnes séculières dans la même maison, sans la permission de leur évêque(4). On abolit les diaconesses, et il est défendu d'en instituer à l'avenir, à cause de la fragilité du sexe (5).
11 est permis de recevoir les oblations de ceux qui auraient été tués en quelque action criminelle, pourvu néanmoinsqu'ils ne se fussent pas tués eux-mêmes (G). Le concile interdit tout mariage entre un chrétien et une juive, et réciproquement entre un juif et une chrétienne (7). Il excommunie les fidèles qui auraient le malheur de retourner à l'idolâtrie, ou qui participeraient aux viandes immolées aux idoles. 11 condamne à la même peine ceux qui mangeraient des animaux tués par les bêtes, étouffés ou morts de maladie (8).
On doit remarquer le seizième canon qui défend d'ordonner des prêtres ou des diacres non leltrés. La difficulté que les Francs éprouvaient pour s'assujettir à des études suivies, et, d'un autre côté, leur empressement pour parvenir aux honneurs du sanctuaire, fil de celle précaution un devoir sacré pour tous Iesévêques; aussi voyons-nous désormais que, outre les écoles catéchismales attachées à la cathédrale et celles des monastères, il y en eut une presque dans chaque paroisse, et elle était dirigée par le prêtre même qui était préposé à l'église. Un concile de la Gaule méridionale ordonna, en l'année 529, que, selon la louable coutume observée en
(1) Can. 3 et 5.
(2) Can. 16.
(3) Can. U.
(4) Can. 9.
(5) Can. 18.
(6) Can. 15.
(7) Can. 19.
(8) Can. 20. — Dom Labat, Concilia Galhœ, col. 959=
Italie, les prêtres des paroisses, c'est-à-dire de la campagne, auraient chez eux déjeunes lecteurs non mariés, et les instruiraient comme de bons pères (1).
La sainteté et le zèle d'Innocent ne laissent point lieu de douter qu'il n'ait appliqué, autant qu'il lui était possible, ces canons dans son Eglise.
Un de ses premiers soins fut de continuer l'œuvre entreprise par saint Victorius Ier, en travaillante la réédification de l'église cathédrale. Les évêques Thuribe II, saint Principe, saint Victorius II et le bienheureux Sévérien, avaient sans doute été retardés dans l'achèvement de cette grande œuvre, par les désordres qui contrarièrent leur ministère. Mais le degré de prospérité temporelle auquel parvint l'Eglise du Mans, pendant l'épiscopat d'Innocent, donna à ce prélat les moyens de la poursuivre et de la terminer; d'ailleurs l'époque à laquelle il vécut est remarquable entre toutes, dans les annales des Eglises gauloises, par la construction d'un grand nombre d'édifices sacrés. Celui auquel Innocent donna ses soins ne fut point entièrement renouvelé par lui; des parties notables de l'ancienne église furent conservées; on retint toutes les formes essentielles de la vénérable basilique, seulement on l'agrandit et on la décora plus richement. L'abside, qui dans la basilique romaine était petite, destinée seulement à renfermer le tribunal du juge, les sièges de quelques assesseurs et d'un pelitnombre de plaideurs, ne répondait plus au besoin du culte devenu plus magnifique, et à un clergé de jour en jour plus nombreux; elle fut donc augmentée et reçut des proportions propres à sa nouvelle destination. Cette abside s'ouvrait par une arcade que l'on avait coutume d'orner de marbres, d'inscriptions, de peintures et de mosaïques à la gloire du Christ vainqueur de la mort. Les documents anciens qui nous apprennent les travaux que saint Innocent exécuta
(1) Concilium Vasense n, can. J, o.pudD. Labat, op. cit. — Voyez GregoriiH Turonensis, FitœPatrum, cap. vm, num. 2. — Sanctus Rcmiî ri ii- , Epistoln ad Folœncm Tungrensem, pag. 205. — Acta Sanctorum, nd diem xi augusti, Vitœ sancti Gaugcrici.
dans l'église cathédrale, parlent, de celle arcade comme d'une partie fort importante dans l'édifice. Quanta la partie opposée à l'abside, ordinairement située à l'Occident et que l'on a depuis-appelée nef, elle resta la même; et, si l'on prend à la rigueur les termes du Pontifical, cette partie de l'édifice se composait du monument que saint Julien consacra à Dieu dans le palais du défenseur. Saint Innocent se contenta de faire rechausser cette partie, ce qui veut dire probablement qu'il fit faire une de ces voûtes en bois, décorée de peintures, ornement qui commençait à être fort en usage à cette époque.
Celte église avait déjà antérieurement trois autels; à l'entrée de l'abside que l'on venait de reconstruire, près de cette arcade déjà mentionnée, se trouvait l'autel majeur; il fut consacré aux saints Gervais et Protais, et saint Innocent y plaça des reliques de ces saints martyrs. A droite, on éleva un autel en l'honneur de la sainle Vierge Mère de Dieu; à gauche était l'autel de saint Pierre. Innocent, après avoir relevé ces autels, les consacra de nouveau.
On a déjà vu que saint Julien, selon une ancienne tradition, avait placé l'église cathédrale et son autel principal sous le patronage de la Mère de Dieu et de saint Pierre; ce vocable serait resté à cette église jusqu'au temps où Innocent ayant reconstruit l'édifice en grande partie, comme nous venons de le raconter, le dédia en l'honneur des saints martyrs Gervais et Protais. Toutefois, Notre-Dame et saint Pierre ne cessèrent pas pour cela d'être honorés comme patrons de l'église cathédrale, jusqu'à ce que les reliques de saint Julien y ayant été transportées, au ixc siècle, la dévotion des peuples, qui venaient vénérer l'apôtre de la province, attribua insensiblement et d'une manière exclusive, dans l'usage commun, l'unique vocable de saint Julien à l'église qu'il avait le premier consacrée au vrai Dieu.
Innocent ne se contenta pas des reliques des martyrs milanais que saint Martin avait données à saint Victorius, et que celui-ci avait déposées dans l'église cathédrale, il envoya un message à saint Datius, qui gouvernait alors avec autant de gloire que de sainteté l'Église de Milan , et il en obtint de nou-
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velles reliques plus considérables que les premières. Innocent écrivit une leilre de remerciement à ce prélat pour un don aussi précieux, et l'on remarque dans sa lettre, le passage où il rappelle avec complaisance, que ces saints martyrs, étant originaires de Milan, avaient versé pour la gloire de Dieu un sang manceau (i).
Déjà il avait plu à la Providence de permettre que la présence des reliques de saint Gervais el de saint Prolais, dans notre cité, fût signalée par de nombreux miracles; la dévotion de nos pères envers les saints martyrs milanais prit aussitôt un nouvel essor. De toutes parts, à cette époque, l'on bâtissait des basiliques en l'honneur de ces glorieux frères; mais dans toute la Gaule, l'Eglise du Mans était regardée comme le principal sanctuaire en-deçà des Alpes, consacré à ces deux martyrs, et on accourait de loin pour les y honorer. Selon certaines expressions de diplômes accordés par des rois mérovingiens à notre Eglise, ces princes avaient adopté comme patrons de la monarchie, et comme leurs protecteurs particuliers, les patrons mêmes de notre Eglise De là vint la munificence qu'ils signalèrent envers noire cathédrale et le siège épiscopal du Mans (2).
La consécration de l'église cathédrale sous le patronage de ces saints martyrs, fut un événement dont les Manceaux aimèrent à conserver et à propager le souvenir. On connaît un onyx gravé en mémoire de cette consécration, et qui est l'un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne. Cette pierre représente les deux saints martyrs patrons de notre Eglise, et elle les désigne par leurs noms; ils
(I) Debitum exsolvisli, si eniin originem longius quaesiveris, tu nobis nostros Gciiomanos martyres rcddere debùisti. — Le Gorvaisier, pag\ 115, d'après un cartulaire manuscrit de la cathédrale. — Ce texte renferme une allusion au fait incontestable de l'occupation d'une partie du Milanais par les Génomans, vers Tan de Rome 364. — ; Voir Tite-Live, édition de Le Maire, une excellente note sur le chap. xxxv du liv. v. — M. Dtlchemin de Villiers, Essais historiques sur Laval.
(i) Papebrock, Acta Sauctorum, ad diem xix junii, de saactis Gcr- VOtiQ fi P'otdsto, §. vin. Pwuliari-s cultu.s Cenomani,
sont figurés dans l'altitude de la protection, et le monument lui-même qu'ils prennent sous leur patronage, porte inscrit le nom de la cité de nos aïeux, Caenom. La main divine, symbole expressif de consécration, qui se voit sur les plus anciens monuments figurés des chrétiens, plane sur le groupe tout entier (4).
Un monument d'un autre genre, et qui est aussi du plus haut intérêt, sert à prouver la dévotion du peuple manceau envers les saints patrons de notre Eglise; nous voulons parler d'un saiga, ou denier d'argent, qui est conservé au cabinet des médailles, à la Bibliothèque nationale (2). L'un des côtés de cette pièce présente deux personnages étendant leurs mains, comme pour bénir et protéger un monument qui est placé au milieu d'eux, et qui est surmonté d'une croix, avec la légende Cenomannis; au revers, on voit une croix haussée sur un degré. Les savants font observer que cette monnaie est l'une des plus anciennes de la numismatique mérovingienne, et qu'elle n'a nulle part d'analogue. Nos deux monuments s'expliquent l'un par l'autre, et sont destinés à rappeler le souvenir de la consécration de notre église cathédrale, en l'honneur des saints martyrs Gervais et Protais.
Ce fut à la dévotion des rois mérovingiens envers ces saints, bien plus qu'à toute autre considération personnelle, que l'Eglise du Mans fut redevable du privilège de battre monnaie, droit dont elle resta en possession pendant plusieurs siècles. Aussi les noms des saints Gervais et Prolais figurèrent-ils d'abord sur cette monnaie; ensuite, lorsque la royauté mérovingienne, mieux affermie, fut devenue plus jalouse de ses droits, peut-être aussi par le désir de faire circuler cette monnaie dans un pays plus étendu, on associa le nom du roi à celui de nos saints patrons, mais il n'en avait point été ainsi au commencement. En effet, dans notre pays comme dans beaucoup d'autres cilés de la Gaule, l'Eglise étaitdevenue si puis-
(1) Gruter, Corpus Inscriptionum, pag. mclviii. — M. Hucher, Monnaies du Maine, pi. irf, fig. 28.
(2) M. Hucher, op. cit., pi. irc, iig. 9, et pi. n, iig. 1", pag. 690.
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santé par la force même des choses, par la valeur morale dii clergé au milieu de la barbarie universelle, que toute existence municipale s'effaçant devant tant de fléaux se réfugiait à l'ombre de l'Eglise. Les évêques les plus puissants par l'intelligence, vinrent au secours de la civilisation en l'environnant du prestige de la religion, seule autorité qui fût restée debout; les abbés, entourés de moins de force, mais presque aussi influents, firent la même chose; et ce fut ainsi que les prérogatives de la cité ou de la municipalité romaine, passèrent dans l'Eglise, leur unique asile.
Au Mans, bien que Clovis eût établi un comte pour gouverner la province sous son autorité, la puissance de ce seigneur franc était toujours éclipsée par celle de l'évêque, défenseur du peuple; aussi quand à une époque postérieure, le comte frappa une monnaie en son nom, il y laissa pendant un temps plus ou moins considérable, la marque de l'antique patronage de l'église cathédrale.
C'est à l'épiscopat de saint Innocent, et vraisemblablement à l'éclat que répandit sur notre Eglise, à celte époque même, le culte des saints marlys de Milan, qu'il faut rapporter l'origine de ce droit de monnayage exercé alors en son nom. Dans la suite, un assez grand nombre d'églises cathédrales ou monastiques reçurent ce privilège, mais il en est peu qui puissent produire des litres aussi anciens que celle du Mans (1).
Les sentiments de piété filiale que saint Innocent avait conservés pour son maître saint Victorius, lui firent concevoir le dessein de construire en son honneur une nouvelle basilique. Elle était près de l'ancien cimetière des chrétiens, où l'on avait d'abord déposé les restes précieux du saint évèque. Quand elle fut achevée, Innocent y transporta les reliques de Victorius ainsi que celles de saint Victor. 11 apporta le plus grand soin à orner ces deux tombeaux, et il choisit le sien dans la même enceinte.
Pour honorer saint Julien et ses premiers successeurs, dont
(1) M. Huchcr, op. ct7., pag. 690.
les cendres reposaient toujours dans l'église des saints Apôtres, Innocent l'orna de tout l'éclat des arts de l'époque, et fit reconstruire la partie orientale en prolongeant l'abside. Il fit plus; pour réchauffer la piété des fidèles qui venaient prier dans ce lieu, il augmenta considérablement le nombre des moines, qui depuis long-temps desservaient ce sanctuaire avec édification. A ce dessein, il accrut le monastère qu'ils habitaient; il prit soin de pourvoir à ce que ces serviteurs de Dieu vécussent d'une manière digne de leur profession, et il eut le bonheur de conduire son entreprise à une heureuse fin. Les mêmes vues de piété engagèrent notre grand évêque à attacher un chœur de moines au service de la nouvelle basilique de saint Victorius (1).
Innocent confia aux religieux qui demeuraient près de la basilique des saints Apôtres, le soin de donner l'hospitalité aux pèlerins qui venaient implorer la protection de saint Julien, et des autres saints qui avaient leur sépulture dans ce sanctuaire. Tous les historiens font remarquer que le nombre des Gaulois réduits à l'indigence était très grand à cette époque; d'un autre côté, les pèlerins venaient en foule aux tombeaux des saints patrons de notre Eglise; Innocent construisit des hôpitaux pour les pauvres, et des hôtelleries séparées pour les étrangers et les voyageurs. Il assura par des dotations suffisantes tous les secours dont ils auraient besoin, tant pour le vivre que pour le logement. Mais pour l'administration de ces fondations charitables, ce zélé prélat dut recourir au dévouement des moines, comme l'indique son historien. Jusqu'à cette époque, ce soin avait appartenu aux diacres sous la conduite de leur chef, l'archidiacre, qui était d'ailleurs chargé de toute la gestion temporelle des biens de l'Eglise; mais, au temps de saint Innocent, il était déjà difficile de trouver dans le clergé des hommes capables de ces travaux patients, humbles et désintéressés. Ce fut donc pour y suppléer, que le saint évêque mit l'admi-
(l) Geata Donati Dopiuoli.
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nislration des établissements de charité entre les mains des moines du monastère des saints Apôtres.
Cependant le clergé du Mans voyait encore fleurir dans son. sein les plus pures vertus, comme le prouvent les actions de saint Rigomer et de saint Gervais, contemporains de notre saint prélat (1).
Gervais naquit dans la cité des Génomans (2), où ses parents tenaient un rang très distingué; mais ils étaient plus remarquables encore par les vertus qu'ils pratiquaient que par leur naissance et leur fortune. Privés d'enfants et se voyant près de la vieillesse, ils tournèrent toutes leurs espérances du côté du Ciel, et prièrent Innocent d'intercéder pour eux et de leur obtenir une postérité. Il le fit et il fut exaucé. Le saint évêque conféra lui-même le bapîême au fils de ses prières et lui imposa le nom de Gervais, pour honorer encore de celte manière le nouveau patron de notre Eglise (3).
On raconte qu'au moment où, suivant une coutume fort ancienne, et qui était particulière à un petit nombre d'Eglises durant les premiers siècles, le pontife allait déposer l'Eucharistie dans la bouche de l'enfant, il aperçut sur ses lèvres une goutte de sang. Il reconnut à cette marque, et il annonça aussitôt, que celui auquel il venait de conférer la grâce qui fait les chrétiens, aurait un jour le bonheur de répandre son sang pour Jésus-Christ (4).
Le reste de la vie de saint Gervais fut digne d'un corn-
(!) Voir la note 7e, à la fin du volume.
(v2) Gloriosus igitur Christi martyr Gervasius, Genomanensium partium civis
(3) Acta Sanctorum,ad diern vijulii, Passio sancti Gervasii diaconi et martyris in'agro Cabillonensi , num. 2 et 3.
(4) Illud vero non est prœtermiltcudum, quod illi, qui gesta martyris audierunt, nobis, qui h»c scripsimns, rctulerunt. Dicebant enim, quod in hora qua sœpedictus Pontifex, peracto baptismale, in os illius iufantis
sicut moris est) sanctum Christi corpus misit, in labiis illius guttam saniruinis vidit:quod sagaci mente intuens, cunctis eireumstautibus ait : Pro certo sciatis omnes, quia iste parvulus, sicut est beato Gorvasio martyri coujunctus nomine, ita erit fortis Christi assertor, conjunctus et sanguine pffusione.- Passio sancti Gervasi, num. 4.
mencement aussi merveilleux; ses vertus le firent admirer de toute la communauté des fidèles, et il n'y eut qu'une voix pour applaudir, quand il fut appelé par l'évêque du Mans au ministère de l'autel et ordonné diacre (1).
On vit bienlôi Gervais distribuer aux pauvres toutes les richesses qu'il avait héritées de ses parents, et partir avec un grand nombre de pèlerins manceaux, pour aller visiter les tombeaux des saints Apôtres à Rome. Son désir était do rester dans celle cité, loin de son pays et de ses proches, uni quement occupé au service de Dieu; mais fidèle observateur des règles de la discipline, il ne put obéir à cette pieuse pensée, parce qu'il était attaché par son ordination à l'Eglise du Mans, et qu'il n'avait pu obtenir de l'évêque qui la gouvernait alors l'autorisation de s'en séparer entièrement (2).
Après avoir satisfait sa dévotion près des tombeaux des saints Apôtres, il revint avec ses compagnons de voyage dans les Gaules. Mais pendant qu'il traversait le pays des anciens Eduens, dont les Burgondes s'élaienl déjà rendus les maîtres, après avoir franchi la Saône, dans une forêt située sur les bords de ce fleuve et nommée Corinna ou Coriana,h quelque dislance de Ghâlons, s'étant écarté un instant de sa route, il tomba seul entre les mains d'une troupe de brigands. Us le prirent pour un espion, et croyant leur sûreté compromise, ils se jetèrent sur lui avec fureur, le percèrent de plusieurs coups et le laissèrent expirant. Après avoir commis ce crime, ils prirent la fuite, mais l'un d'enlre eux touché tout à coup de repentir, resta auprès du corps de Gervais pour le garder, et se prosterna devant sa victime, implorant son pardon (3).
(1) Cette promotion eut lieu, non par saint Innocent, mais par l'un de ses successeurs.
(2) Distribuas itaque in hoc opère omnibus patrimoniis et facultatibns, cum spiritu et rébus, perfectus Ghristi pauper est effectus. Hoc ardentissime inbsescrat cordi, ut parentes et patriam relinqueret, Romamque pergeret, atque beato Petro Apostolorum principi iide tenus desenirct... — Passio sancti Ge?^vasii, num. 5.
(3) Tandem transito Arari fluvio, veniunt in partes Gabillonensium civitatis. Tune sanctus Gervasius, Spiritus sancti gratia roboratus, su-
Des fidèles delà contrée avertis de cet événement accoururent pour honorer le corps du saint martyr, et lui donner la sépulture avec tout le respect qui leur fut possible. Bientôt la dévotion des peuples fut excitée par les miracles qui s'opérèrent à ce tombeau ; on conserva avec soin et avec amour le récit des derniers moments du saint diacre. Il avait cherché à faire entendre à ses assassins des paroles de salut, il avait prié le Ciel pour eux jusqu'à sa mort. Ces circonstances furent transmises par celui des brigands qui s'était converti, et fc'on constata même que tous les autres périrent misérablement (1).
Les restes du martyr furent d'abord placés sur un char conduit par deux chevaux auxquels on ne donna aucune direction, dans l'espoir que Dieu marquerait le lieu où il voulait que son serviteur fût enterré. Ce fut en effet ce qui arriva. On bâtit un petit oratoire en bois sur la tombe de Gervais, et le peuple fidèle s'empressa d'y venir porter le tribut de ses hommages (2).
Au commencement du vue siècle, saint Loup, évêque de Châlons-sur-Saône, fut averti par le saint diacre, qui lui apparut en songe, de faire élever une église en son honneur. Le saint prélat s'empressa d'obéir, fit construire une basilique sur le lieu où reposait le martyr, la dota de biens considérables, et l'unit au monastère de Saint-Pierre, le plus important de sa ville épiscopale. Ce lieu, et le village qui a été construit autour de la basilique, portent encore aujourd'hui le nom de Saint-Gervais-en-Vallière (3).
perna providente clementia, quoe cum sibi martyrem prœordinaverat futurum, disjunctus paululum a sociis, Corianœ ingrêssus dévia silvîc inci-
dit in latrones
Unus autom ex persecutoribus, vidons sancti viri patientiam, et miram animi constantiam, alquc perfectam caritalem, in fine servatam, etetiam usqne nd ipsos inimicos indeficienter extensam, rclicto conventu malignantium, toto Christum corde secutus, omni ditigentia sancti corpus cuslo(li\il ... — Passio sancti Gervasii, num. 6, 7 et 8.
(1) Passio sancti Gervasii, num. 8.
(2) Passio sancti Gervasii, num.' 9.
(3) Département de Saône-et-Loirc, arrondissement de Chàlons-sur- Saônc, canton de Verdun-sur-le-Doubs.
408 HISTOIRE DE lY,C.LISK DU MANS.
Les reliques du saint martyr ont échappé aux troubles religieux du xvie et du xvme siècle; elles sont conservées et vénérées dans l'église dont nous venons de raconter l'origine, et leur authenticité a été reconnue par acte canonique le 19 juin 1808. Le diocèse de Ghâlons-sur-Saône, jusqu'à sa réunion à celui d'Aulun, par le concordat de 1801, célébra la fête de saint Gervais, du rite semi-double, le 6 juillet (4).
Saint Rigomer, ou Rigomerus, occupait un rang plus élevé dans la hiérarchie que saint Gervais; car il fut honoré du sacerdoce. 11 était également né au diocèse du Mans, dans la partie connue sous le nom de Sonnois(2), au lieu où l'on voit aujourd'hui un bourg qui porte son nom (3).
(1) M. l'abbé Pequegnot, Légendaire d'Autun, tom. H, pag. 13.
(2) In illis quidem temporibus, ut veracium et fidelium horainum testimoniis approbatur, et cognitum est per multos fidèles, ortus est in condita Saugonensi ex liberis parentibus, \ir sanctus ac religiosus, et bonis moribus ornatus Rigomerus Dci famulus, qui ab infantia sacris litteiïs eruditus est a quodam religioso presbytero sancto Launillo de Arverno, vel a quibus potuit quaesivit de verbo Dei bonum consilium humilitatis, et castitatis, vel sanctae meditationis... — Acta Sanctorum, ad diem xxiv augusti, Vita sancti Rigomer i, num. 4. — L'auteur de cette vie nous est inconnu, aussi bien que l'époque précise où il a vécu; on peut cependant croire avec fondement qu'il a fleuri au vne siècle, et qu'il était moine dans quelque monastère du diocèse du Mans, comme le prouvent les num. 2 et 3 de son ouvrage. Voici le jugement que Dom Rivet porte de cet auteur : « Son ouvrage retient tout le génie et la manière d'écrire de « ce temps-là : ce que nous entendons seulement des légendaires judicieux « qui ne cherchaient point à charger leurs écrits de lieux communs, et de « choses qu'ils tiraient de leur propre fonds, ou à y faire entrer du mer- « veilleux et de l'extraordinaire. » — Histoire litte'raire de la France, tom. v, Avertissement, pag. vi. — Cette vie n'était point connue lorsque le P. Pinius la donna dans les Acta Sanctorum, an tom. ive d'août, avec de savantes et judicieuses remarques. La même année, l'abbé Le Beuf en donna une autre édition, sur deux manuscrits, l'un de Saint-Germain-des- Prés, l'autre de Sainte-Geneviève, à Paris. — Le Beuf, Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique et civile de Paris, tom. î, pag. 211-218.
(3) Saint-Rigomer-des-Bois, Sanctus Rigomerus de Silva ou de Nemore, près de la forêt de Pcrseigne. Cette paroisse honore saint Rigomer comme son patron; une autre paroisse, placée aussi sous son invocation, après avoir porté son nom, a adopté depuis de patronage de saint Rémi; c'est Saint-Remi-du-Plain, Sanctus Rigomerus de Piano, puis Sanctv*
SAINT INNOCENT. dGO
Ses parents appartenaient à la classe des personnes libres, et, pour faire donner à leur fils une éducation qui répondît à ses heureuses inclinations, ils le mirent sous la conduite d'un saint prêtre, nommé Launillus. Ce saint homme, n'était pas originaire de notre diocèse; né au pays des Ar veines, il était venu chercher dans les déserts du Maine la vie solilitaire, et il habitait le canton où les Saxons s'étaient établis (1).
L'ardeur de Rigomerpour s'instruire de tout ce qui tient à la science du salut, ne se contenta point des leçons de ce saint prêtre; il allait interroger tous ceux qu'il croyait capables de lui apprendre les moyeps d'avancer dans la pratique des conseils du Seigneur. Il donnait d'ailleurs l'exemple de toutes les vertus, et, sur le témoignage des fidèles édifiés de la pureté de ses mœurs, il fut élevé à la prêtrise (2).
Saint Innocent, en lui conférant l'onction sacerdotale, le chargea d'annoncer la parole de Dieu. Rigomer se mit donc, avec un zèle infatigable, à prêcher les vérités chrétiennes dans sa propre famille et dans toute la contrée duSonnois. Outre les adorateurs d'Odin, il restait encore dans tout ce pays un grand nombre de personnes attachées aux pratiques dudruidisme; on rendait des honneurs superstitieux aux arbres et aux fontaines; dans les maladies on recourait à des sacrifices et à des pratiques empruntées à la religion des faux dieux : Rigomer exhortait le peuple à quitter ces usages, à visiter les églises chrétiennes, à mettre plus de confiance dans les prières des prêtres, et dans l'onction de l'huile bénite par les ministres du Seigneur, que dans toutes ces pratiques sacrilèges. Pour donner une plus grande puissance à la parole
Rémi g tus de Piano. La paroisse de Souligné-sous -Vallon est également sous le patronage tic saint Rigomer.
I) Launillus ou Launildus, ou, dans le P. Le Cointe, Annales Ecclesiastici Francorum, ad annum 541, nuin. 66. Launidus. — Ce pieux personnage ne aons est connu que parce seul mot du légendaire, qui lui donne (railleurs le titre de saint.
(2) ... kc proindc ex Dci providentiel, testiinonio lidelium populorum, saccnln Dei probatua ellectusest. — Vita semeti Rigomer*, num. 4.
du saint prêtre, Dieu permit qu'il opérât plusieurs guérisons miraculeuses (1).
Rigomer apprit qu'il y avait dans la contrée un temple consacré au dieu Mars, sanctuaire où la population se rendait en foule, pour y prodiguer ses adorations à celte idole, et il se hâta d'aller prêcher dans ce lieu. 11 parvint à éclairer les esprits des habitants, et à leur persuader d'abandonner leur superstition. Il fit renverser le temple et bâtir à la place une basilique, près de laquelle des moines ne tardèrent pas à établir leur demeure; ce qui engagea les nouveaux fidèles à venir y rendre leurs hommages à Dieu, comme ils le pratiquaient encore au temps où vivait le biographe de notre saint (2). Telle fut l'origine de la ville de Mamers.
Une dame d'une illustre famille, nommée Truda, tomba malade d'une fièvre violente et fit prier Rigomer de la visiter. 11 se rendit à sa demande, et la guérit par ses prières et l'onclion de l'huile bénite (3).
Après celte guérison, Rigomer adressa à celle femme de pressantes exhortations à la piété. Ces instructions firent la plus vive impression sur une jeune fille de la maison qui était présente. Cette enfant, nommée Ténesline, recueillit avec avidité toutes les paroles qui tombaient de la bouche du serviteur de Dieu; elle apprit de lui les exercices de la pénitence, et les moyens par lesquels l'âme peut acquérir les récompenses éternelles. Bientôt cette semence sacrée commença à porter ses fruits; Ténestine s'attacha à suivre les conseils de Rigomer dans toute leur étendue, et par respect pour ce saint prêtre, qu'elle regardait comme un envoyé que Dieu
(i) Vita sancti Rigomeri, num. 5.
(2) Et audiens ipse Sanctus in proximo loco antiquum fanum esse, quod vocabat populus Morifanum, quod populus vencrabatur, et cui diabolicaet illicita vota suis muneribus persolvebant... et ipso fano destructo basilicam in eodem loco sedificaverunt, ubi sacrée oblationes Deo nunc videntur offerri. — Vita sancti Rigomeri. num. 6.
(3) ... Quam cum sanctus Rigtmerus causa pietatis pro caritate visitasset, et per orationem et infusionem olei benedieti ipsam fseminam confortare cœpisset... — Vitâ sancti Rigomeri, num. 7.
lui avait adressé, elle entra en relations intimes avec lui, afin de ne rien perdre de ses instructions (1).
Les inlentions pures de la jeune fille ne pouvaient être comprises de tout le monde; la malice des hommes ne tarda pas à couvrir des plus odieuses couleurs les offices de charité qu'elle rendait au serviteur de Dieu. Ténestine méprisa ces calomnies, et ne cessa point son pieux empressement à servir Rigomer. Riais elle avait été promise en mariage à un jeune homme nommé Sévère; la calomnie saisit cette circonstance; on fit croire à ce jeune homme que sa fiancée avait détourné de lui son affection pour la donner à un clerc : il le crut et en fut indigné. Il alla jusqu'à accuser auprès du conseil du roi le serviteur de Dieu, d'avoir voulu lui ravir l'épouse qui lui était promise. Sur celte plainte, un ordre arriva à Rigomer et à Ténestine de se présenter devant le roi et sa cour, pour répondre sur ces accusations. Ils obéirent avec promptitude, et, forts de leur seule innocence, ils se rendirent auprès de Childebert, qui était alors avec sa cour dans une de ses fermes royales peu éloignée de Paris, au lieu où l'on voit aujourd'hui le village de Palaiseau (2). Suivant l'étiquette du palais mérovingien, les deux prévenus apportaient chacun un présent pour le roi, et ils avaient choisi à cet effet des flambeaux de cire (3).
Quand Rigomer et Ténestine parurent en présence du roi,
(1) Vita sancti Rigomer i, num. 7.
(2) Département de Seine-et-Oise.
(3) Sed contigit secundumantiquam consuetudinem, ut in quorumdam hominum cordibus, malithc stimulos ininiicus contra ipsani commoveret. . . hoc istam libidine, non cantate facere calumniabantur... Tune ipsi nialigni hommes sponso ipsius puellœ, Sevcro nomine, nuntiaverunt dicentes; quod sponsa ipsius Tencstina quemdam clericum nimis singulari dilectione diligeret... Quod audiens vir ille, eredidit, indignatione rcplelus, in malmn recepit, quod pro caritate fuerat factum .. Qui summa festinatioue adpalatium pergetites pariter intrcpidi,eo quod de vana susceptione ipsi innocentes calumniabantur, uterque, scilicet famulus Dtii Rigomenu et Tencstina, fiducialitcr ante ipsum principem vcl seniores
quelques conseillers prononcèrent des paroles impies: «Voilà « donc ces prêtres, disaient- ils, qui séduisent les épou- « ses des aulres! » Childebert leur dit qu'il ne vouhiit pour prouve de leur innocence qu'une chose : voir s'allumer sans feu, et par la seule force de leurs prières, les cierges qu'ils lui offraient. Aussitôt les deux saints se mirent à prier avec confiance, et les cierges commencèrent bientôt à donner quelque fumée; saint Rigomer levant les mains au ciel, invoqua avec une nouvelle ardeur le nom de Jésus -Christ, et les cierges parurent visiblement allumés par la vertu seule de la prière. Ce prodige fut si évident et si clairement constaté à la vue de toute l'assemblée, que Childebert et ses conseillers demandèrent pardon à Rigomer et à Ténesline des fatigues et des mauvais traitements qu'ils avaient éprouvés (1).
Le roi ne s'en tint pas là; il voulut témoigner hautement l'estime dont il était rempli pour leur vertu, en leur offrant à son tour des présents. Il leur donna deux fermes situées dans le territoire des Cénomans, et sur leur demande, il leur accorda des lieux propres pour y bâtir chacun un ermitage. Puis, en les congédiant, Childebert eut soin de déclarer qu'il les prenait sous sa protection royale, voulant que personne n'osât désormais les molester. Enfin, lui et toute sa cour leur recommandèrent de prier continuellement pour le bonheur du monarque et de son peuple (2).
Au viie siècle, on voyait dans le domaine royal de Palaiseau une basilique élevée en l'honneur de saint Rigomer, des
populi pervenerunt, et in loeo, qui Palatiolus vocatur, producti et prœsentati sunt, habentcs candelas sive cereolos, mimera religiosa qiue pro oblationibus, in prœsenti, régi obtulerunt. — Vita sancti Rigomeri, num, 8 et 9.
(1) Sed aliqui seniores verba blasphemiœ, prgesente rege, dixerunt : 0 sacerdotes talcs, qui aliorum seducant uxores !... Et cum hoc rex ille domnus Gbildebertus, vel seniores palatii vidissent, statim ad genua sive vëstigia sanctorum scse incurvaverunt, pctentes indulgentiam pro laboribus vel fatigatiouibus quas eis fecerant. — Vita sancti Rigomer i, num. 10.
(2) Vita sancti Rigomeri, num. 11.
moines la desservaient, et le peuple fidèle y venait fréquemment rendre ses hommages à Dieu et à son glorieux serviteur; on disait aussi alors que celte église avait été bâtie par Childebert, en mémoire du prodige arrivé sous ses yeux (1).
Dieu ayant donné un succès favorable à leur voyage, nos deux saints revinrent dans leur pays, désirant plus que jamais se livrer uniquement au service du Seigneur. A cet effet, ils se firent construire chacun une cellule, pour y vivre dans un plus grand dégagement des choses de la terre. Saint Rigomer se relira à trois lieues du Mans, dans un lieu solitaire et couvert de bois, là où se voit aujourd'hui la paroisse de Souligné-sous-Yallon.
Dans cette retraite, loin du bruit des hommes, il se livra à toute la ferveur de son zèle pour l'oraison et la pénitence. Justifié par le Ciel même des calomnies qu'on avait répandues sur sa vie, Rigomer était environné de l'estime publique; aussi, quoiqu'il eût choisi pour retraite un lieu fort désert jusqu'alors, et couvert de forêts, il se vit obligé de recevoir des disciples, et de leur bâtir des cellules autour de la sienne; telle fut la première origine du bourg de Soulignésous -Vallon. Le saint prêtre, tout en conduisant ses nombreux disciples dans les voies de la perfection, donnait une partie de ses soins à l'instruction des populations voisines (2).
Il persévéra dans ce genre de vie pendant de longues années, sans quitter sa retraite de Souligné. Ayant vécu jusqu'au temps où saint Domnole gouverna l'Eglise du Mans ( 560-581 ), il mourut dans sa solitude, le 9 des calendes de septembre (3). Son corps fut transporté au Mans, et on construisit une basilique en son honneur. Un siècle environ après sa mort, le souvenir du saint prêtre était encore si vivant
(1) Tune rex in suprascripta \illa Pulatiolo basilicain iie.ri jussit in sancti Rigomeri honore... — Vitasancti kigomerî, nuin. 11. — Le P. Pinins offre différentes explications de ee texte vraiment difficile; pent-ètre celle que nous donnons ici paraîtra satisfaisante à quelques lecteurs.
(â) Vita sancti Rigomeri, aura, H et 13. 8 Le îh août.
dans nôtre Eglise, que le clergé et le peuple prièrent Un moine du pays, personnage pieux et lettré, d'écrire les Actes du serviteur de Dieu (1).
Ténestine fit bâtir un oratoire avec un petit monastère entre la Sarthe et les murs de la ville, au lieu où fut depuis l'église paroissiale de Gourdaine. Les parents de cette sainte fille qui étaient riches firent, dit-on, les frais de cet établissement, et l'on prétend que saint Innocent non content d'intervenir pour ralifier par son autorité cette fondation, voulut y contribuer de ses deniers. Au ixc siècle, lorsque des seigneurs francs devenus évoques du Mans, essayèrent de s'emparer des biens de tous les monastèi-es, à l'aide de pièces dont plusieurs furent plus tard reconnues fausses, on pro» duisit une charte de Heregarius, père de sainte Ténestine et de Truda sa mère, qui donnait à la cathédrale et à l'évèque le monastère qu'ils avaient fondé pour leur fille. Cette charte était signée par Childebert, par saint Innocent et par six autres évêques, par un abbé et par quelques comtes. Toutefois, les noms de ces graves personnages n'ajoutent pas une grande autorité à cette charte, étant tous étrangers aux catalogues épiscopaux de la province et des provinces voisines, et d'ailleurs inconnus. Il est même aisé de reconnaître aux noms des évêques une couleur plus germanique que latine, indice certain d'une époque postérieure. 11 n'est pas nécessaire d'alléguer ici d'autres raisons, pour démontrer l'entière supposition de cette charte, et c'est par distraction que plusieurs auteurs, s'appuyant sur son autorité, ont parlé d'une assemblée d'évêques, ou concile tenu dans notre cité pour sa ratification (2).
On ajoute que sainte Ténestine elle-même reconnut par un autre acte les droits de l'église cathédrale et de l evêque du Mans sur son monastère, et sur tout ce qui lui appartenait; qu'elle obtint du roi Childebert un diplôme qui confirmait
(1) Vita sancti Rigomeri, num. 1 et 13.
(2) Dom Labat, Concilia Galliœ, tom. i, col. 927. — Guettée, Histoire de V Eglise de France, tom. n.
SAINT INNOCENT. l75
cette donation, et y apposait la sanction de l'autorité royale; mais ce sont là des pièces qui ne peuvent avoir aucune autorité, étant produites uniquement par le collecteur des Gestes des Evëques du Mans, témoin intéressé, qui a eu pour but principal dans son travail, d'appuyer les droits très contestables de l'église cathédrale sur les monastères du diocèse.
S'il faut en croire les documents du ixe siècle, les religieuses du monastère fondé par sainte Ténestine, et qui était sous l'invocation de la sainte Vierge, devaient avoir soin des étrangers que leur dévotion attirait dans notre cité pour y visiter les sanctuaires; elles étaient tenues aussi à blanchir le linge de l'église cathédrale, et à entretenir les ornements sacrés. Sans doute, les monuments qui attestent ces faits n'ont pas une grande valeur, mais ces détails sont parfaitement d'accord avec les usages de l'époque. Les diaconesses et ces femmes dévotes qui vivaient dans le monde, sans être soumises à aucune règle, venaient d'être supprimées par le second concile d'Orléans, auquel assista saint Innocent. L'institution monastique, au contraire, se développait de plus en plus, et les offices que les diaconesses ne pouvaient plus remplir, revenaient naturellement aux religieuses consacrées à Dieu dans la vie claustrale.
Ténestine vécut long-temps dans cette communauté, et y donna constamment des marques d'une haute sainteté. Plusieurs fois elle rendit la santé à des malades par ses prières (4 ). Bien que l'antiquité n'ait pas eu soin de nous instruire de la règle qui fut d'abord établie dans ce monastère, il est permis de penser que ce fut celle que saint Gésaire d'Arles avait composée pour sa soeur sainte Gésarie; c'était, en effet, à peu près la seule suivie à celle époque dans les Gaules [î). Celle sainte vierge vécut jusqu'à l'épiscopat de saint Dom-
(1) Vita sancti Rigomeri,i\um. 12.
(2) Acta Sanctorum, ad diem xxiv augusti; Pinius, de sancta Tenestina, iium. 4.
noie, et fut enterrée dans la basilique des saints Apôtres, au-delà de laSarthe(l).
Dès avant l'épiscopat de saint Innocent, des moines étrangers, comme saint Launiilus, avaient choisi notre diocèse pour retraite : c'était sans doute à cause des profondes solitudes qu'il renfermait, solitudes dès long-temps renommées dans toute la Gaule, mais aussi pour y travailler à la conversion des adorateurs d'Odin et des parlisans du druidisme. Saint Innocent les accueillit avec empressement et les favorisa de tout son pouvoir (2). Mais il ne sera pas hors de propos de rechercher les autres causes qui purent attirer, précisément à cette époque, un si grand nombre de solitaires dans le diocèse du Mans.
La Providence favorisa les vues de notre évêque en permettant que le royaume deChildebert, dont le Maine faisait partie (3), jouit constamment d'une paix plus durable que la
(1) Le P. Pinius, loc. cit., cherche à prouver que tous les auteurs qui ont écrit avant lui sur sainte Ténestinc, sont tombés dans Terreur en donnant à cette vierge le titre d'abbesse, que les monuments anciens ne lui attribuent pas; mais il pourrait se faire que ce savant se fut lui-même trompé. En effet, il est certain que Ténestinc était supérieure et mère d'une communauté de vierges : Aima mater Virginum prima data a Domino, comme s'exprime une hymne ancienne en son honneur; or, il suffit que cette qualité lui soit assurée, car dans les temps où elle vécut, le nom d'abbesse était commun à toutes les supérieures qui étaient chargées de conduire une communauté de vierges. — Voyez Ducangê, Abbatissœ. — Au lieu de Tenestina, on lit, dans une pièce de vers composée à sa louange, le nom de Thconefana. Peut-être, dit le P Pinius, cette sainte vierge avait-elle deux noms. Nous apprenons du biographe de saint Rigomer à peu près tout ce que nous savons de sainte Ténestine; quant à la pièce de vers dont nous venons de parler, elle ne contient presque aucun renseignement, et la poésie en est peu remarquable.
(2) A partir du vie siècle, toutes les conversions sont l'œuvre des habitants du cloître, dit M. Guizot, Histoire de la Civilisation en France, tom. vi, pag. 148-247.
(3) Le Maine fut d'abord soumis à Clodomir, second fils de Clovis, établi à Orléans. Mais dès l'année 524, après la mort malheureuse de Clodomir, notre province obéit à Childebert, qui habita ordinairement Paris,
plupart des aulres contrées de la Gaule. Ghildebert, il est vrai, ne dépouilla jamais entièrement le caractère de barbarie que lui donnait son origine, mais dans les moments où la fougue germanique ne l'emportait pas; il se montrait humain, généreux même envers les Eglises et les monastères, et c'est ce qui lui a attiré tant d'éloges de la part des écrivains ecclésiastiques, qui vivaient à celle époque dans les solitudes de notre province (1). Ce prince aussi aimait les lettres, et cette disposition le rendait favorable aux moines dont les écoles commençaient à éclipser même celles des cathédrales.
Tous les monuments anciens s'accordent à attribuer la plus grande part dans la multiplication des monastères au sein de notre Eglise, à la reine Uilrogothe, femme de Childebert II est certain que celte princesse, qui est qualifiée de sainte, par l'auteur de la vie de sainte Bathilde, et dont saint Grégoire de Tours (2) et saint Fortunat de Poitiers (3) ont loué la piété, était la puissante prolectrice des moines (4). La dévotion de cette reine pour saint Martin pouvait lui rendre le séjour de son domaine de Malovall plus agréable, et l'attirer fréquemment dans ces lieux, en même temps que les vastes forêts, qui couvraient le Perche et une grande partie du Maine, y attiraient Ghildebert, en lui fournissant les plaisirs de ces chasses traditionnelles si chères aux Francs.
La plupart des saints personnages qui vinrent peupler les solitudes de notre province, à cette époque, avaient vu le jour dans l'Auvergne. Mais l'année même où saint Innocent prenait le gouvernement de l'Eglise du Mans, une guerre atroce désola celte malheureuse contrée. Thierry, roid'Austrasie, étailen même temps maîtrede l'Auvergne qu'il opprimait par la dureté de son gouvernement. Pendant que ce
(1) On peut voir les Vies de saint Rigomcr, de saint Calais et de la plupart des s;iints abbés dont nous allons raconter les actions.
(2) Gregorius Turonensis, de Miraculis sancti Martini, lib. i, cap. XII.
(3) Fortunatut, lib. vi, corna, s.
(4) Atque adjutrix lidelimn inonacborum. — Vita sanctœ Bathildit
prince faisait la guerre avec Clolaire, enThuringe, le bruit de sa mort se répandit, et aussitôt les Arverncs se donnèrent à Ghildebert dont la réputation de bonté et de douceur les avait gagnés. La vérilé ne larda pas à être connue, le roi de Paris abandonna l'Auvergne qui se trouva ainsi exposée à la vengeance de son frère. Thierry l'exerça de la manière la plus cruelle. Taudis que ses frères Clolaire et Ghildebert marchaient ensemble contre la Bourgogne, il répondit à ses leudes nationaux, qui voulaient l'entraîner dans la même guerre : « Suivez- moi en Auvergne; je vous conduirai dans un pays « où vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous « pourrez en désirer; vous aurez là des troupeaux, des es- « claves, des vêtements en abondance : seulement, ne suivez a pas mes frères. »
Les leudes furent éblouis par de telles promesses; et pendant que Clolaire et Childeberl envahissaient la Bourgogne, lès Austrasiens se jetèrent sur l'Auvergne : les riches plaines de la Limagne furent totalement dévastées, les monumenls rasés à fleur de terre, les monastères et les basiliques livrés aux flammes, les prêtres, les moines, les jeunes gens et les femmes emmenés captifs; rien ne fut laissé aux habitants, sinon le sol que les barbares ne pouvaient emporter.
Cependant la plus vaillante des vieilles races gauloises ne fut pas traitée ainsi sans se défendre; les châteaux -forts d'Outre et de Méroliac soutinrent un siège long et meurtrier, et, au moment où Thierry croyait en avoir fini avec les rebelles, un nouveau soulèvement éclata plus terrible. Celte fois les Arvernes avaient à leur tête un chef d'origine franque, appelé Mauderic, qui prit le titre de roi. iMalgrédes prodiges de bravoure, les malheureux habitants de l'Auvergne furent encore vaincus, et leur pays livré à toutes les horreurs d'une vengeance exercée par des barbares dont la plupart étaient encore païens (1).
Après une désolation aussi générale, les solitaires qui pu-
(1) Gregorius Turonensis, Historia Franco) uni, lib. xi, cap. xi. — Augustin Thierry, Lettres sur l'Histoire de Fronce, lettre vu.
rent se soustraire à la mort ou à l'esclavage, vinrent en grand nombre se réfugier dans le royaume de Childebert. Le Maine qui avait envoyé à l'Auvergne, il y avait environ vingt ans, toute une colonie de pieux chrétiens, attirés par la répulation de saint Léonard de Nouaillé, reçut alors beaucoup de ces saints fugitifs.
De tous ces solitaires, aucun n'a laissé un nom aussi célèbre que l'abbé saint Karilef, ou comme l'on dit aujourd'hui avec moins d'exactitude, saint Calais (l).
Calais était né au pays des Arvernes, de parents qui occupaient dans le monde un rang très distingué, et qui servaient Dieu avec une grande ferveur. Parvenu à l'âge convenable aux éludes, il fut envoyé au monastère de Menât, au diocèse de Clermont, peu éloigné du lieu de sa naissance, pour y faire son éducation. Là, les leçons et les exemples d'une florissante communauté, le formèrent bientôt à la piété et à la science. Comme les qualités précieuses qu'il avait montrées tout d'abord avaient prévenu tous les moines en sa faveur, chacun s'empressait de hâter ses progrès dans les éludes, et de le faire avancer dans la vertu. Il y avait du
(1) Nous avons une Vie de saint Calais très exacte et très circonstanciée, écrite par saint Siviard, cinquième abbé d'Anisole, à la fin du Vit* siècle. Ce saint abbé réunissait toutes les qualités que Ton peut demander de l'bistorion; aussi son ouvrage est-il estimé véridique et digne de confiance; on lui reproche seulement d'être un peu diffus. Les Jésuites continuateurs de Bollandus expriment un doute sur l'attribution que fait Dom Mabillon de cette Vie à saint Siviard; mais ce doute est mal fondé, d'abord parce qu'il est gratuit, ensuite parce que ce savant n'a point avancé un fait de cette importance sans de bonnes raisons. Enfin Dom Denis Briant rapporte que plusieurs manuscrits anciens attribuent cette Vie à saint Shiard. (Cenomoma; Abbatia Sancti Carilephi.) Ces doctes collecteurs remarquent (railleurs qu'il se trouve dans les manuscrits plusieurs Vies du même saint, différentes entre elles, moins pour le fond des choies (pie pour le shle. Il parait toutefois \ avoir une différence plus considérable entre celle qu'ils ont donnée après Dom Mabillon, et celle qui est dans Surins h premier jour de juillet. — Dom Ifabîlton, Acta Sanctoruni (>. S. H. \(L>cn/. L-mActa Saiirtonn». nd diom \ jnh'i, Vita s<nvii Cnrilefi, pag. 85-98.— Surins, Vita> Sunctorvm, ail diêtn ljuiiit pag. 34-41.
UkMft littéraire <><• lu France, tom, m, pag. 180-633. — Haurrau. Hittoire littéraire du Maine, tom, i,pag. 305.
Ï80 HISTOIRE DE l'EgLISE DU MANis.
reste, dans le monastère deMénaf, une brillante école, el plusieurs moines s'y dislinguaient à la fois, par leur expérience dans les voies spirituelles, et par leur habileté dans les lettres.
Calais craignit les applaudissements que lui attiraient ses grandes qualités, il redoutait surtout le séjour d'un pays où ses proches étaient riches et honorés. Déjà il s'était consacré à Dieu dans le monastère de Menât, mais il recherchait une plus complète solitude. Un jour il manifesta le désir qu'il éprouvait à un autre moine du même monastère, et auquel la grâce avait inspiré une pensée semblable.
Ce moine se nommait Avitus ou Avit, il était né aussi dans le pays des Arvernes, mais au sein d'une famille pauvre. Une lumière merveilleuse qui brilla subitement au moment de sa naissance, annonça à ses pieux parents que la Providence avait de grands desseins sur l'enfant qu'elle venait de leur donner. Aussi le confièrent-ils de bonne heure à un prêtre, pour l'instruire dans les lettres et le former à la vertu. Il perdit ses parents lorsqu'il entrait dans la jeunesse, et bientôt son attrait pour l'étude le dirigea vers le cloître. La réputation du monastère de Menât, le porta à choisir cette solitude. II y reçut la tonsure cléricale et se livra avec ardeur à ses pieux desseins ( 1 ) .
(I) Illuc famulus Dei Avitus velocitcr veniens, ab abbate comain capitis in morcm clericorum sibi secari poposcit... Quo pcracto monastica? professionis jugum dévote suscepit, et Dco administratore, et litterarum facundiam et sanctec conversations devotissime didicit régulant. — Acta Sanctorum, ad diem xvujuniï, Vita sancti Aviti^ auctore ferme coœvo, num. 5. — « Il est peu de Vies de saints composées au vie siècle, dit Dom « Rivet, qui soient mieux écrites que celle de saint Avit. L'auteur ne se fait « connaître que pour un homme qui regardait le saint comme son père et « son patron : expressions qui marquent qu'il était moine de l'un de ses « monastères. 11 paraît qu'il avait fait de bonnes études et qu'il avait du « talent pour écrire; il abuse même un peu de cette facilité, et mêle quel- « quefois à son récit des ornements qui sembleraient plus à leur place « dans un ouvrage oratoire. On regrette qu'il ait été aussi sobre de dé- « tails sur plusieurs faits de la vie du saint qu'il connaissait certainement, « car tout porte à croire, ou qu'il a vécu lui-même avec son héros, ou (( qu'il a connu ceux qui l'avaient vu. Cette Vie a beaucoup de rapports « avec celles de saint Maximiii de Micy, de saint Calais et de saint Lubin,
Avit donna bientôt à tous ses frères l'exemple des vertus les plus parfaites; on remarqua surtout en lui une obéissance et une humilité extraordinaires. L'extérieur négligé qu'il laissait paraître, la simplicité de ses discours, dérobèrent d'abord son mérite aux yeux de ces personnes qui ne jugent que par l'extérieur; long-temps il fut considéré comme un esprit borné et de nulle valeur. Cependant l'abbé du monastère qui était un homme rempli de l'esprit de Dieu, ne fut point influencé par ces rumeurs; il connut par lui-même les mérites d'Avit et le nomma cellérier de la communauté; cet office lui imposait des fonctions importantes et très difficiles, mais qu'il remplit avec prévoyance et sagacité (1).
Au milieu de ses occupations, Avit avait conçu comme Calais un vif désir de la solitude. Un jour qu'ils avaient eu ensemble un entrelien sur des matières spirituelles, ils se firent part l'un à l'autre de la soif que chacun d'eux éprouvait d'imiter la vie plus retirée des anciens Pères, dont ils lisaient journellement les ouvrages. Charmés de se rencontrer dans une même pensée, ils cherchèrent à connaître aussitôt la volonté du Ciel, dans leur impatience d'exécuter l'inspiration qu'ils croyaient en avoir reçue. Suivant un usage fort commun dans ces temps-là, et que pratiquaient même les plus graves personnages, ils ouvrirent les sainls Evangiles pour y trouver la réponse à leur doute, q Celui qui aime son « père, ou sa mère, ou ses frères, ou ses sœurs, plus que « moi, n'est pas digne de moi. » Telles furent les paroles qui
« évêque de Chartres, et les auteurs de ces dernières lui ont emprunté « quelque chose; il semble même que Grégoire de Tours l'avait lue, et y « avait aussi puisé la connaissance de certains faits; au reste, ce môme « historien rapporte un trait de la Me de saint Avit, que l'on est surpris « de ne pas voir dans son biographe. » — Histoire littéraire de la France, tom. ni, pag. 266. — «Ce saint (Avit) est mort Tan 570. L'auteur de sa « Vie est exact et judicieux. » — Le P. Le Long, Bibliothèque historique de la France, liv. Il, n<> 12668.
(\) ... Cujusofiîcii suscepta diligenti administratione, ita se in omnihus ixliilmit providus ut nec superpetenti aliquid daret superfluum, née indigent! congruum subtraheret alimcntum. — Vita sanctiAviti, num. 6.
se présentèrent les premières à leurs yeux; ils crurent y voir une confirmation de leur dessein, et ils se disposèrent à partir du monastère la nuit suivante.
Avit s'empressa de rassembler aussitôt les clefs des différents offices qui lui avaient été confiés, et il les plaça doucement sous le chevet de son abbé, pendant le sommeil de la communauté, puis il se mit en chemin avec son jeune compagnon; car saint Calais étaitbeaucoup moins âgé que lui. Après une longue marche, ils arrivèrent sur les bords de la Loire, passèrent le fleuve sur une barque et gagnèrent l'un des faubourgs d'Orléans.
Ils ne tardèrent pas à entendre parler de saint Maximin et du monastère qu'il dirigeait à peu de dislance de cetle ville. Sous la conduite de ce saint abbé, cette nouvelle communauté élaitdevenue très florissante; les saintes psalmodies, une étude continuelle, et le travail des mains faisaient toute l'occupation des moines qui la composaient. Tel était le monastère de Micy où furent formés, aux vertus du cloîlre, un si grand nombre de religieux qui cherchèrent ensuite une plus profonde solitude dans notre diocèse. Maximin reçut avec bonté les deux moines, et les engagea à demeurer dans les cellules qu'il venait de construire. Nos saints donnèrent dans ce monastère l'exemple de toutes les vertus, et y firent de nouveaux progrès dans la perfection.
Mais personne n'apprécia mieux leur mérite que saintMaximin, qui eut soin de les faire ordonner prêtres tous les deux. 11 s'attacha même à Calais, et il le gardait presque toujours auprès de lui (1 ). Pour saint Avit, qui avait plus d'âge et d'expérience, il lui confia les soins extérieurs du monastère et le nomma cellérier.
C'était à une époque où celte charge allait devenir d'une extrême difficulté: la famine régnait dans l'Orléanais; les pauvres accouraient en foule au monastère, et, pour remplir les intentions du saint abbé, Avit distribuait à tous le blé et
(1) Sancti quoque Carilcfi pêne assidua fruebatur collocutione.— « Vita sancti Aviti, num. 9.
le vin dont on avait fait provision pour la subsistance des frères. On n'était encore qu'à la moitié de l'année, et déjà les greniers et les celliers ne contenaient plus ni blé ni vin; cependant le nombre des pauvres qui demandaient l'aumône augmentait toujours. Avit, sentant redoubler sa confiance en celui qui nourrit les petits oiseaux, détache les clefs de sa ceinture et va ouvrir les portes des celliers qu'il a laissés vides. Digne récompense d'une foi aussi vive ! le blé et le vin débordaient de toutes parts. Le saint homme, rempli à la fois de crainte et de joie, laisse le cellier ouvert et court annoncer aux frères l'œuvre du Seigneur. Tous ensemble s'empressèrent de rendre des actions de grâces au Ciel, et telles furent les largesses que fit le monastère pendant tout le temps de la famine, que les effets du fléau furent neutralisés dans la contrée (1).
Cependant les deux saints amis ressentaient toujours le besoin de cette solitude, qui les avait portés à s'enfuir de Menât. Pour obéir à cette inspiration, ils se retirèrent d'abord dans l'une des parties les plus désertes de la Sologne, et s'y bâtirent des cellules de branches d'arbre. Us y passèrent plusieurs années dans les exercices de la plus austère pénitence, et de la plus douce contemplation; mais, pendant ce temps-là, le fondateur de Micy, saint Maximin, fut appelé à jouir du fruit de ses travaux (2). Les religieux du monastère reconnurent d'une voix unanime qu'Avit était le plus capable de tenir la place de Maximin. Il fut difficile de lui faire accepter ces fonctions, et l'évêque d'Orléans, Eusèbe, dut joindre ses instances à celles des moines. Revêtu de la dignité abbatiale, Avit montra envers tous ses frères la douceur et la bonté d'un père, accompagnées de la vigilance d'un sage pasteur.
Mais les distractions inséparables de la conduite d'une grande abbaye lui parurent un fardeau trop pesant. Il résolut d'aller de nouveau dans la solitude. S'étant ouvert de son
(1) Vita sancti Aviti, num. 10.
(2) Le 15 décembre, 520.
projet à Calais en qui il trouva les mêmes dispositions, ils s'enfuirent pendant la nuit, et s'enfoncèrent dans les vastes déserts du Perche. Après avoir parcouru un assez grand espace de terrain boisé, ils arrivèrent presque à l'extrémité de ces forêls, dans le pays des Génomans. Ayant trouvé près de la petite rivière de laBraye un lieu propre à leur dessein, ils s'y arrêtèrent.
Cette rivière prend sa source aux Fontaines-de-Braye, à Saint- Borner; elle coule le long d'une agréable vallée, passant à Saint-Ulface, Gréez, Montmirail, Vibraye, Bessé, Lavenay, et se jette dans le Loir à Sougé (Loir-et-Cher). Du côté du Perche s'élève doucement, et à une assez grande distance, une chaîne de petites collines fortement découpées et qui bordent l'horizon dans cette partie; sur le bord opposé, la plaine s'étend avec quelques légères ondulations de terrain : cependant, de ce côté, s'élève aussi une petite monlagne qui domine toute la contrée, et qui est connue depuis long -temps sous le nom de Montmirail. Le sol de la vallée est assez fertile; un peu plus loin, il est généralement sablonneux, incapable de produire des moissons, et ne porte que des bois. Au vie siècle, ces profondes et antiques forêts étaient plus fréquentées par les bêtes fauves que par les hommes. Tout ce pays offrait l'asile le plus favorable au culte sombre des druides; aussi, leurs mystères s'y exerçaient encore à cette époque; on peut même dire que la population de tout ce vaste rayon n'avait jamais été sérieusement évangélisée. Le Ciel réservait ce travail aux moines qui vinrent s'y établir sous l'épiscopat de saint Innocent. Ouvriers de la Providence, ils répandirent dans les esprits et les cœurs la semence évangélique, en même temps qu'ils défrichèrent le sol inculte, et appelèrent à la civilisation et au travail ces hommes plongés dans l'ignorance et la barbarie, et qui ne vivaient que de la pêche et de la chasse; enfin, ils furent les fondateurs des villages et des bourgs dont ils sont aujourd'hui les prolecteurs.
Parmi les saints abbés qui habitèrent les solitudes de la Braye, on compte, comme nous venons de le dire, saint A vit,
puis saint Almire, saint Borner et saint Ulface. On ignore si ces saints personnages vinrent dans notre diocèse tous à la fois ou en plusieurs émigrations. L'histoire ne nous dit pas non plus si d'autres saints moines qui arrivèrent à la même époque, et qui se fixèrent en différentes solitudes du diocèse du Mans, accompagnaient ceux-ci, ou s'ils venaient seuls et sans autre guide que la Providence; mais il est certain qu'ils sortaient tous également du monastère de Micy.
Quoi qu'il en soit, saint Avit et saint Calais ayant trouvé à l'entrée du pays des Génomans, sur remplacement où l'on voit aujourd'hui la ville de Vibraye, un lieu qui leur sembla favorable, ils y construisirent un petit oratoire en l'honneur de saint Pierre, et quelques cellules pour eux-mêmes et pour un petit nombre de disciples qui les avaient suivis. Ils y restèrent quelque temps, mais ayant bientôt été connus et visités par les habitants du pays d'alentour, ils rentrèrent dans l'épaisseur de la forêt en retournant du côté du Perche (1).
En parcourant ces bois, ils rencontrèrent un endroit fertile qui portait le nom de Piciacus (Piciac), et qui s'appelle aujourd'hui Saint- Avil (2). Le Seigneur fit jaillir miraculeusement en ce lieu une source pour élancher la soif de ses serviteurs; Calais bâtit un petit mur pour protéger celte fontaine, et plus tard la piété des fidèles y fit élever une construction plus importante. Ayant adopté cet emplacement comme désigné par la Providence, Calais et Avit y établirent leurs cellules (3).
Cependant, l'odeur de leur sainteté se répandait de plus en plus, et le bruit des œuvres et de la vie vertueuse de ces
(1) Le Corvaisier, pag. 117. — Nous ne sommes pas parfaitement d'accord avec cet auteur, parce que lui-même s'accorde peu avec la Vie originale de saint Avit.
(2) Dans le Danois, au diocèse de Chartres, canton de Brou, près du lieu où est aujourd'hui la ville de Ghàtcaudun. On donne aussi au monastère que saint Avit bâtit en ce lieu le nom de Piciac, — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. m, pag. 266,
(3 Vita sancti Aviti, uum. 12.
anachorètes parvint jusqu'aux oreilles du roi Ghildebert Ier. Ce prince fit bâtir pour Avit, Calais et leurs compagnons, une basilique et un monastère qu'il dota avec une magnificence royale. Ce monastère fut depuis connu sous le nom de Saint-Avit-de-Châleaudun; on y suivit d'abord l'Institut de saint Paul et de saint Antoine. Il devint bientôt florissant par le nombre de-moines qui y accoururent pour servir Dieu sous la conduite de l'abbé Avit.
Deux hommes d'une aussi éminente sainteté ne devaient pas rester dans un même monastère, et comme il entrait dans les vues secrètes de la Providence de multiplier ces pieux asiles dans le diocèse du Mans, les deux saints abbés durent se séparer. Toujours unis par les liens de la plus étroite amitié, Avit continua à demeurer dans le nouveau cloître, tandis que Calais, ayant avec lui Daumère (1) etGall, tourna ses pas vers le pays des Cénomans. Il vint en un lieu nommé par les anciens Casa-Gdiani, situé dans le canton de Lavardin, arrosé parla rivière à1 Anisola [Y AniWe), et alors au milieu d'une profonde solitude. Cette retraite lui plut, et il s'y arrêta avec ses compagnons. Ils ne tardèrent pas à reconnaître que le sol était très fertile; ils y trouvèrent aussi une fontaine d'eau vive, et les murailles d'un antique édifice tombant de vétusté, et dont les ruines encore existantes plusieurs siècles après, attestaient l'importance première. Il y avait aussi tout près une petite vigne que Calais remarqua. A la vue d'une demeure si bien préparée pour leur retraite, le saint abbé et ses compagnons n'eurent point d'abord d'autre pensée que de rendre des actions de grâces à Dieu, et de lui demander qu'il leur fut donné d'y recueillir pareillement les fruits d'une moisson spirituelle. Après une première nuit entièrement consacrée à la prière, ils construisirent au milieu des ruines, en entrelaçant des branchages, un oratoire et des cellules pour chacun d'eux; puis ils s'appliquèrent à cultiver la terre (2).
(1) La Vie de saint Avit, num. 14, porte Animarus au lieu de Daumerus.
(2) Vit a sancti Cari le fi, num. 11.
Dieu donna bientôt à son serviteur un signe des grandes destinées qu'il réservait à cette nouvelle solitude. Un jour que le saint abbé travaillait à la culture de sa vigne, il fut contraint par l'ardeur du soleil de déposer une partie de ses habits, et il les suspendit à un chône voisin. Un passereau (i) vint s'y cacher, et. en se retirant, y laissa un œuf. Calais ayant terminé le travail de la journée, sur le soir, vint à l'arbre pour y reprendre ses habits et découvrit l'œuf du petit oiseau : cette vue lui causa la joie la plus vive, et il passa la nuit à louer Dieu (2).
Dès que le jour fut venu, ayant pris avec lui Daumère, il alla trouver Avit pour le consulter, et lui faire part des avantages que présentait le lieu qu'il avait découvert. Dans leur pieuse conférence, Calais raconta au saint abbé l'événement qui l'avait amené près de lui. Avit écouta son récit avec une vive émotion, et y reconnut un signe du Ciel, puis il ajouta : « 0 mon frère, persévère dans tes travaux, ces promesses « ne sont point vaines; l'œuf que l'oiseau a mis au jour pré- (i sage les abondantes moissons que ce lieu doit produire; « sache que le troupeau du Seigneur qui s'y réunira sera « beaucoup plus nombreux que celui qui se presse autour « de nous. Les habitants de ce lieu, comme de vaillants sol- « dats, consacreront leur vie aux exercices du Seigneur, « et après les triomphes remportés sur la chair, Dieu ré- « compensera leurs travaux par des fruits incorruptibles. » Ensuite ils passèrent la nuit en de saints entretiens, et en des chants à la louange de Dieu, mais dès que le jour reparut, Calais reprit le chemin de sa chère solitude (3).
La sainteté de Calais n'attirait pas seulement autour de lui les petits oiseaux, mais encore les hôtes les plus sauvages du désert: souvent le saint homme était visité par eux, en
(1) Suivant l'auteur de la Vie de saint Avit, num. 14, ce n'est pas un passereau qui serait venu se cacher dans les habits du saint abbé, mais un butor, bitriscus.
^2) Vif a sancti Carilefi, num. 12 et 13.
(3) Vita sancti Carilefi, num. 13.
sorte qu'il semblait désigné spécialement par ces paroles du livre de Job : « Et les animaux de la terre seront pacifiques pour toi (1). »
Souvent un buffle, animal déjà rare dans ces forêts, venait vers le serviteur de Dieu, courbait devant lui sa tête énorme, comme s'il eût voulu l'adorer; le saint abbé approchait sans crainte, promenait ses doigts entre les cornes de l'animal sauvage, sur son poil épais, sur son cou musculeux (2).
Le roi Childebertetla reine Ullrogothe étaient venus avec une suite nombreuse, passer quelque temps dans la ferme royale de Matovall, voisine du cloître nouveau bâti par Calais. Pendant que le roi se livrait avec les chefs de la truste, aux exercices qu'il chérissait par dessus tout, la chasse, la pêche, la natation; on le prévint qu'un buffle se trouvait dans le désert voisin (3). Aussitôt il ordonne a ses piqueurs de préparer tout ce qui était nécessaire pour la poursuite de cette bête, parce qu'il voulait, dès le jour suivant, en faire la chasse. On fit tous les préparatifs avec la plus grande célérité, et le lendemain, dès avant l'aube, le roi et ses compagnons étaient à la recherche de l'animal. Les chiens l'eurent bientôt découvert; mais le buffle sur le point d'être surpris, accourt vers le saint abbé, et se réfugie près de lui comme dans un asile assuré. Cependant les chasseurs, acharnés à la poursuite et dirigés par les aboiements des chiens, arrivent à la cellule du solitaire. Ce qui les frappe tout d'abord, c'est la vue de l'homme de Dieu occupé à la prière, et derrière lui l'animal paisible mais tremblant. Troublés eux-mêmes par cette rencontre extraordinaire et inattendue, ils n'osent ni frapper la bête, ni causer la moindre peine au saint homme. Cependant le roi étant arrivé, demande la cause de ces re-
(1) Et bestiœ terrse pacificae erunt tibi. — Job, cap. v, vers. 23.
(2) Vita sancti Cari le fi, num. 14.
(3) Le buffle était, au temps des Mérovingiens, l'un des animaux les plus recherchés, à cause du plaisir qu'offrait sa chasse, et parce que ses cornes, enrichies d'ornements d'or ou d'argent, formaient des vases à. boire.
tards, cl accuse ses compagnons de paresse et de lâcheté. Ils répondent qu'ils ont fait leur devoir; pouvaient-ils aller plus loin ? « Nous avons trouvé, disent-ils, dans une cabane « un homme qui nous est inconnu, et l'animal féroce se le- « nait comme apprivoisé près de lui. Cet homme qui dompte a ainsi les animaux ne serait-il pas un serviteur de Dieu? « Pouvions-nous troubler son repos, frapper l'animal qu'il « protège? » A ces propos le roi entre en fureur : « Allons « voir, » dit-il, et toute la chasse se dirige vers la cellule de Calais (4).
Arrivé à la porte de l'humble demeure, et apercevant le saint toujours occupé à sa prière, et le buffle près de lui, Ghildebert, dit avec fureur: « D'où te vient, inconnu, tant « de présomption et tant d'audace? Oses-tu bien, sans ma « permission, envahir des forêts qui sont à moi, et entraver « ainsi le plaisir de mâchasse par ton importune présence? » Calais n'opposa que de la douceur à celte fougue : « Ce n'est « point pour vous braver, excellent prince, dit-il, ni pour « mettre obstacle à vos chasses que nous sommes venus ici, « mais pour servir Dieu avec plus de dévouement. « Le roi, trop irrité pour entendre, ajouta: « Je t'enjoins de t'éloigner « d'ici, toi et les compagnons; prends garde qu'aucun de vous « ne s'y rencontre désormais. » Calais, sans s'émouvoir, répondit : «Nous, vos serviteurs, illustre roi, nousavons recueilli « quelque peu de vin, produit d'une petite vigne que nous « avons trouvée ici, et que nous cultivons de nos mains; que « votre Sérénité nous fasse la grâce d'en boire, afin qu'elle- « même et les personnes qui l'accompagnent puissent plus « gaiement retourner au palais. » La fureur du prince l'avait rendu sourd, il se détourna et lança son cheval dans la route qui devait le conduire au domaine royal (2).
Dieu fit un prodige pour consoler ses serviteurs et éclairer
(\) Vita sancti Carilefi, num. 15.
Y Ha sancti Carilefi, num. 16. — Voyez Ozanam, La Civilisation chrétienne chez les Francs^ pag. 333. — Lchuerou, Histoire des Institution* Mérovingiennes , tom. i, pag-. 397.
dOO 1HSTOIKE DE L'ÉC-LISE DU MANS.
le prince barbare. Tout à coup, au moment où Childebert presse son cheval pour le faire marcher avec la plus grande vitesse, l'animal, frappé d'une stupeur soudaine, s'arrête et l'éperon devient impuissant sur lui. Le roi étonné demande à ses compagnons quelle peut en être la cause; l'un d'eux lui dit -. « Cet homme que nous avons accablé d'injures et d'ou- « trages est un serviteur de Dieu, et, si mes pensées ne me « trompent pas, le Seigneur accorde celte merveille à ses « vertus; c'est parce que vous l'avez injustement traité qu'il « vous est interdit de poursuivre votre route. » Cet avis parut sage, le roi y applaudit, et envoya quelqu'un delà troupe vers le serviteur de Dieu. Le messager ayant exposé à Calais l'accident qui venait d'arriver au roi, le saint rendit grâces à Dieu et dit à l'envoyé : « Allez, mon fils, dites au roi de « revenir, et, comme il est sorti d'ici sans notre bénédic- « lion et plein de courroux, qu'il vienne recevoir la béné- « diction de Dieu par l'entremise de son serviteur, et il « regagnera ensuite son palais sans aucune mésaventure. » Cet ordre fut aussitôt porté à Childebert, qui, sans retard et avec une complète docilité, vint se jeter aux pieds du saint, et, se frappant la poitrine, fit l'aveu de ses torts (1).
Calais montra autant de douceur que le roi faisait paraître d'humilité, il le releva, le serra dans ses bras et l'exhorta à se préserver désormais de semblables emportements. Childebert demanda le premier de ce vin qu'il avait refusé, et Calais lui en offrit de sa main. Le roi en but et tous ses compagnons également; mais, chose merveilleuse! quoique Childebert et tous les siens eussent bu à discrétion ei que la coupe fût petite, le vin ne se trouva point diminué (2).
Childebert dit encore à Calais avant de se retirer: « Main- « tenant je suis sûr, ô le meilleur des hommes, que vous êtes « un vrai serviteur de Dieu et qu'il exauce toutes vos prières; « c'est pourquoi je demande que vous vous rendiez à mes « vœux en acceptant, dans ce domaine qui m'appartient, une
(1) Vitasancti Car ile fi, num. 17.
(*) Vita sancti Carilefi, num. 18 et 19.
« portion de terrain aussi étendue que vous le jugerez con- « venable, afin d'y construire un monastère que le Christ « bénira.» L'homme de Dieu, résista long-temps à cette offre, mais le roi insista elCalais dut se rendre. Toutefois, il déclara qu'il n'accepterait point un plus grand espace de terre que celui dont il ferait le tour, en voyageant sur son âne pendant une journée (1).
Childebert demanda la bénédiction du serviteur de Dieu et se dirigea vers son palais. Quand il eut revu Ultrogolhe, et qu'il l'eut instruite de ce qui venait de se passer et des promesses qu'il avait faites au saint homme, elle s'associa à ses bons desseins et le pressa de les exécuter (2).
Calais se réjouissait moins de ces avantages temporels pour ce qui le regardait personnellement, que parce qu'ils le mettaient à même de soulager les pauvres et les voyageurs. Mais bientôt la Providence lui fit connaître par un nouveau signe qu'un grand monastère devait s'établir en ce lieu- là. Un jour qu'il travaillait seul à remuer la terre avec son hoyau, car la communauté manquait encore de charrue, pendant que les frères se reposaient, il découvrit un trésor. Celte rencontre lui offrit l'occasion de porter tous ses disciples à louer Dieu , et de leur donner de nouveaux encouragements à la perfection. Du reste, il leur fournissait lui-même l'exemple de toutes les vertus; il était très libéral dans ses aumônes, très fervent dans les jeûnes, infatigable dans les veilles; ses oraisons et ses austérités faisaient l'admiration de tous. La terre elle-même produisait des fruits à son commandement et sans culture; mais ce que l'on admirait surtout, c'était de voir le buffle, dont nous avons déjà parlé, obéir docilement à sa voix (3).
(1) Vita sancti Carilefi, nuiii. 20. — Cette manière de déterminer les limites d'un territoire était assez fréquemment usitée pendant les temps mérovingiens; on en voit un exemple mémorable dans la vie de saint demi, évéqne de Reims. — Flodoard, Historia Ecclesiœ Rcmensis, lib. r, cap. xiv.
(2, VHasandi Cari le fi, nuin. 21.
(3) Vita sancti Carilefi, num. 22-25.
Tant de merveilles ne purent rester long- temps cachées aux habitants du voisinage. Sept familles fort pauvres habitaient assez près des cellules de Calais et de ses compagnons; leurs chefs vinrent s'adresser au saint abbé. Il soulagea leur indigence, en leur faisant part d'une partie du trésor qu'il avait découvert, et ceux-ci en retour aidèrent les moines dans la construction d'un plus vaste monastère, et ils contractèrent même envers les religieux des liens de vasselage, auxquels leurs descendants se montraient encore fidèles plusieurs siècles après (4).
Lorsque la basilique de la nouvelle abbaye eut été construite, elle fut consacrée sous l'invocation de saint Pierre et de saint Martin (2).
La reine Ultrogolhe désirait depuis long-tempsvoir le saint abbé. Elle lui envoya quelques uns de ses officiers pour le prier de la venir trouver à son palais de Matovall. Calais ne se rendit pas à sa demande : a Allez, mes bons jeunes gens, « dit-il aux envoyés de la princesse, et rapportez ces paroles « à la reine : Si je puis quelque chose, je prierai pour elle; « mais qu'elle sache que tant que je vivrai, jamais je ne « verrai le visage d'une femme, et aucune n'entrera dans le « monastère que j'ai fondé. » Celte règle, ajoute le biographe de notre saint, a été par la grâce du Seigneur inviolablement observée dans ce monastère jusqu'à ce jour, c'est à dire pendant plus d'un siècle entier. Pour l'épouse de Childebert, bien qu'elle ressentit de la peine de voir son projet anéanti, elle admira la sagesse du serviteur de Dieu, et craignit même de l'avoir inquiété (3).
(1) Vita sancti Carilefi, îium. 26.
(2) Le Corvaisier, pag. 127 .
(3) ... Ite, inquit, optimi juvenum, et domina; vestrœ hacc mea verba referte : Si quid prœvaleo, pro ea exorabo : certum tamen liabeat quamdiu in corporc fuero, facicm me mulicris nequaquam visurum : neque hoc éœnobinm, quod Domino prœcipiente construxi, ingressui mulieris unquam patebit. Neque enim decet nos, qui de Christi censemur familia, vendere nostrum mulieribus aspectum, aut pro capessenda terra, inimico
SAINf LNNOCENTi 193
Ce Irait n'a rien de surprenant de la part de Calais, car il fuyait la société des hommes, et ne redoutait rien tant que leur estime; mais malgré toutes ses précautions pour cacher ses vertus, et les trésors que le Ciel avait mis en lui, on voyait accourir vers sa solitude des âmes avides de contemplation et de science. En peu de temps des chœurs nombreux de moines remplirent les cloîtres qu'il avait bâtis. 11 leur distribuait à la fois, et la doctrine qui anime les âmes dans le service du Seigneur, et la science qui éclaire les esprits. Ces leçons du saint abbé attirèrent à l'académie qu'il avait fondée, de son vivant même, une réputation de savoir et de piété qui se répandit dans toute la Gaule. Les pèlerins de l'ascétisme et des lettres se dirigèrent dès lors vers ce monastère devenu promptement fameux. L'histoire nous a conservé le souvenir d'un des plus infatigables amis des études sacrées, qui vint séjourner quelque temps dans le cloître d'Anisole.
Un jeune berger de Poitiers, nommé Léobin(l ), poussé dès sa plus tendre jeunesse par l'Esprit-Saint à un grand amour des lettres, rencontra, un jour qu'il gardait ses troupeaux, un moine de Nouaillé, et le pria instamment de lui tracer, pour apprendre à les lire, les lettres de l'alphabet : le moine n'ayant ni parchemin ni tablettes, les écrivit comme il put sur la ceinture du pâtre. Le père de Léobin ayant reconnu son grand désir de s'instruire, lui accorda des tablettes pour écrire, sans le décharger encore des travaux des champs. Bientôt, le
generis humani nostram prostituere animam. Idcoquc animum suum ab hac intentionc submoveat, et fisci sui parteni cui libucrit attribuât. Quai consuetudo in codem monasterio, Dco favenfc, bactenus manet inconcussa. — Vita sancti Carilefi, num. 26-30. — Un fait raconte au li\rc des Miracles de saint Calais, num. 12, fait connaître que cette interdiction aux femmes d'entrer dans le monastère s'étendait jusqu'à l'église. Cet usage était assez commun dans les monastères de la Gaule, mais ne semble a\oir appartenu à aucune règle monastique. — Dom Mabillon, foc, cit., et dans la préface au premier siècle bénédictin. — Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, tom. \\ col. U8, n°» 7 et 8.
(1) Vulgairement appelé saint Lubin
jeune homme entra au monastère de Sainl-Hilaire et y passa huit années, un peu plus que l'on en consacrait d'ordinaire aux études régulières. Nommé cellérier, et obligé de vaquer tout le jour aux travaux extérieurs, il employait la nuit à la lecture, et, pour ne pas incommoder ses frères, il couvrait d'un voile la fenêtre par où s'échappait la lumière de sa lampe (l ). Au milieu de ses travaux et de ses éludes, le nom de saint Calais et des cloîtres d'Anisole arriva jusqu'au fervent religieux de Saint-Hilaire; il en entendit parler comme d'un sanctuaire d'hommes érudits, et il commença par là ses pérégrinations studieuses. Il demeura quelque temps auprès du saint abbé, qui le chérissait comme un fils de grande espérance. Mais, après un séjour des plus heureux pour tous les habitants du monastère d'Anisole, Léobin voulut poursuivre la recherche qu'il avait entreprise des hommes les plus pieux et les plus doctes de son temps; Calais lui diten l'embrassant: a Je reconnais, mon frère, que le désir de la perfection le « pousse sans cesse à la poursuite des choses les plus gran- « des et les plus élevées; je te dirai donc en trois mots par « quels moyens tu avanceras dans la voie de la science où « je te vois marcher avec ardeur; d'abord, ne te lie au ser- « viced'aucun évêque, parce que, s'il se trouve auprès d'eux « des personnes de bien, il s'y rencontre ordinairement beau- « coup d'envieux et de détracteurs; ne recherche la conduite a d'aucune Eglise, et, si on te l'offrait, ne l'accepte pas, depeur « de te voir obligé à relâcher quelque chose de l'observance « d'un véritable moine, ou que, si tu veux te rendre exact à la « garder, tu ne choques des gens qui pourraient le rendre de « mauvais services; enfin ne fixe jamais ton séjour dans un « petit monastère, parce que tandis que chaque membre veut « s'attirer l'autorité à lui-même, l'obéissance n'y est point ob- « servée(2). »
(1) Dom Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B. sœcul. i, Fita sancti Léobini, episc. carnutensis. — Acta Sanctorum, ad diem xiv martn, Fita sancti Leobini, num. 1-2.
(2) ... Agnosco, frater, de minimis ad majora te velle conscendere,sed
Saint Léobin alla ensuite visiter le bienheureux Avit, clans les profondes solitudes du Perche ; puis nous le voyons se rendre auprès de saint Loup, évêque de Lyon, et de saint Césaire, évêque d'Arles. Il visita aussi la Provence, encore toute romaine, l'Ile-Barbe, Lérins, et le palais de Childëbert qu'habitaient aussi des clercs nombreux et voues à la science. Après de longs voyages, dans lesquels il parcourut les sanctuaires les plus renommés de la sainteté et de la doctrine, il revint dans le Perche se mettre sous la conduite d'Avit. Ce saint abbé étant mort, Léobin se relira dans le désert de Charbonnières, aux extrémités de la forêt de Monlmirail, qui sépare le Maine de la Beauce, et y passa près de cinq ans, éloigné de tout commerce avec le monde. Il fut ensuite supérieur du monastère de Brou, dans le Perche, et enfin évêque de Chartres, dont il occupa le siège pendant treize ans. Ainsi, par une grande partie de sa vie, il appartient à l'histoire de notre Eglise (■!).
Plusieurs années avant la mort de Calais, l'existence de son monastère fut garantie par un acte royal, qui prouve en quelle recommandation l'illustre abbé était auprès de Childëbert. Pendant un séjour que le roi faisait dans son domaine de Matovall, il y rassembla un plaid, et là il donna la charte de fondation du monastère d'AnisoIe. Le prince commence par déclarer qu'il obéit à la coutume des rois ses prédécesseurs, en assurant aux serviteurs de Dieu une demeure paisible; puis il dit que Calais, venu du pays des Arvernes, lui a demandé pour lui et pour ses moines un lieu où ils puis-
que tibiininccptoscicntiœ institutions proposito proficiant, tribus verbis te instruerc curabo. Id est, nulli episcopormn te obsequiis obliges, quia iuter bonos bonus multos invenics detractorcs. Aliud monco,nc quorumeuinquc lioniinuui basilicani regore, aut petitor ainbias, aut expetitus adquiescas, ne inter diversos mores, aut rigorcm monachi perdas, aut si blandhnentis non consentias, detrabentes tamen vix sulleras. Tertium pracmonco, ne parva; te soeies eellul.T, qnia dnm singuli prœponere sil>i cupiunt, nulli obedientiœ ministratur. — Vifa snneti Leobini, Dam. 3. <\) Vif n soncti Lcobini.
sent habiter en paix, et implorer pour le monarque et son peuple la miséricorde de Dieu. Comme celte demande lui a paru juste, et qu'il a reconnu d'ailleurs la sainteté de cet homme parles miracles qu'il opère, il a écouté favorablement sa requête. En conséquence il lui a accordé dans le domaine fiscal de Malovall, au lieu désigné sous le nom de Casa-Gaïani, un terrain pour y bâtir un oratoire et une celle pour lui et les moines qui viendront ensuite, ainsi qu'un hospice pour recevoir les pauvres, et cette aumône il l'a faite pour le soulagement de son seigneur et père, le roi Clovis. Après avoir énuméré fort au long les lieux qu'il assigne pour limites à la dotation de l'abbaye naissante, il déclare qu'il donne toutes ces terres à Calais et à ses moines pour les cultiver, y planter, et y construire des bâtiments. Ainsi il prend sous sa protection et défense spéciale l'homme de Dieu, tous ses moines et tous leurs biens, or Nous ordonnons par ce décret, ajoule-t-il « en finissant, que nul d'entre vous, nul d'entre vos succes- « seurs, ni qui que ce soit d'entre nos féaux ne s'ingère dans « les affaires de ce saint homme, ne diminue les biens et les « terres que nous lui accordons, et ne lui nuise en quelque « chose. Qu'on le laisse au contraire jouir en paix du privilège « qu'il possède sous notre patronage, et que lui assure notre « autorité ; qu'il en jouisse non seulement lui, mais encore « ses successeurs (1). »
Childebert pouvait avoir encore d'autres motifs dont il ne parle pas dans cette charte, pour accorder une dotation aussi magnifique au monastère fondé par Calais, car, quoiqu'il soit difficile de préciser toutes les limites qui y sont désignées comme bornant le domaine de l'abbaye, il faut reconnaître qu'il était d'une grande étendue, et d'une richesse peu commune (2). L'abbé d'Anisole, comme nous l'avons dit, appartenait à une famille puissante de l'Auvergne, et l'ambi-
(1) Dom Martène, Amplissirna collectio, tom. i, col. i.
(2) Voyez MM. Diard et Heurtebise, Mémoire sur les recherches des limites indiquées dans la charte de Childebert /er, roi des Francs, portant donation d'une partie de son domaine de Madovall...
tieux roi de Paris qui n'avait point abandonné ses projets sur cette province, devait s'y ménager toutes les intelligences et toutes les sympathies (1).
Le monastère d'Anisole dès son origine ne dépendait en rien de l'évêque du Mans; mais étant de fondation royale, il était soumis à l'inspection de l'archichapelain du palais. Au reste pour la discipline régulière il ne relevait que de son supérieur régulier (2).
Calais, après une longue et laborieuse carrière, comprit que l'heure du repos approchait pour lui. Une fièvre violente finit d'épuiser les forces de son corps, mais son âme impatiente de s'unir à Dieu n'éprouva aucune défaillance, et la prière ne quitta point ses lèvres. Ses moines se pressaient en foule et dans une grande inquiétude autour de lui; il les avertit que sa mort était proche, les pria de se souvenir de lui dans leurs oraisons, et ajouta dans un suprême effort: « Mes en- « fanls, mon heure dernière est arrivée, c'est pourquoi, je « vous en supplie, n'oubliez pas vos engagements envers le « Seigneur; soyez inébranlables dans votre foi, préservez -la a de tout impur alliage; suivez les préceptes du Christ, que « la charité et l'obéissance s'unissent dans votre cœur et dans « vos œuvres, afin non seulement d'éviter les peines de l'en- « fer, mais encore de conquérir, avec l'aide de Dieu, les court ronnes triomphales de l'éternité. » 11 continua ces enseignements comme un dernier adieu qu'il offrait à ses frères, et rendit enfin son âme à son créateur. On était aux calendes de juillet, vers l'année 545 (3).
Après avoir donnéquelque temps à leur douleur, les moines
(1) M. Megret-Ducoudray, Traduction de la légende de saint Calais; Notes.
(2) Voyez la note 8«, à la fin du volume.
(3) C'est-à-dire le 1er juillet. — Suivant Dom Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B. sœcul. i, append. pag. 650, num. 32; et Annales 0. S. B. lib. ni, num. 45, la mort de saint Calais arriva vers Tan 5'»0. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. ni, pag. 181, embrasse le même sentiment. — Dom Clcmencet, L'Art de vérifier les dates; Catalogue des Saints, met la mort de saint Calais vers 542. — Dom Briant,
préparèrent la sépulture du serviteur de Dieu, et l'inhumèrent dans la basilique qu'il avait lui-même construite. Ce lieu devint bientôt célèbre par le nombre des miracles qui s'y opérèrent. Ne pouvant les rapporter tous, le biographe de notre saint s'est contenté de donner le suivant.
Nous avons dit que Calais, suivant un usage qui se pratiquait alors dans plusieurs monastères de la Gaule, avait interdit aux femmes l'entrée non seulement du cloître, mais même de l'église. Cette règle fut inviolablement gardée pendant long-temps dans l'abbaye d'Anisole. Lorsque saint Siviard était abbé de ce monastère et qu'il écrivait la vie du saint fondateur, une femme nommée Gunda, qui était peu réglée dans ses mœurs, résolut d'éprouver si le saint, du haut du ciel, s'intéressait encore au maintien de cet usage. A cet effet, elle se coupe les cheveux et se déguise sous des habits d'homme, afin de pénétrer ainsi dans le cloître sans être connue, et de tromper les serviteurs de Dieu. Elle choisit le moment où les frères venant à l'office, les portes de la basilique étaient ouvertes. Déjà elle se dirigeait vers la tombe du saint, regardant de côté et d'autre avec effronterie, lorsque tout à coup elle se sent frappée de la main de Dieu; elle perd subitement la vue, et le démon s'emparant d'elle, fait jaillir de sa poitrine des flots d'un sang noir. En même temps elle poussait des cris si horribles, qu'ils attirèrent l'attention de tous ceux qui étaient dans l'église. On crut d'abord que c'était un homme qui venait visiter le tombeau du saint, mais quand on l'interrogea, elle fil l'aveu du crime qu'elle venait de commettre. Ce châtiment infligé par le Ciel à l'impudente présomption de celle femme, produisit un salutaire effet; il suffit long-temps pour arrêter les personnes qui auraient été tentées de prendre une semblable liberté (1).
Saint Avil était déjà passé à une vie meilleure, après une carrière remplie de prodiges et de mérites; il était mort le
Cenomania; Abbatia sancti Carilcphi, rapporte la mort de ce saint abbé à l'an 525.
(1) Miracula sancti Carilefi, num. 11-14.
quinze des calendes de juillet (l) de l'an 530, à l'âge de soixante ans. Outre les miracles que nous avons rapportés, il en opéra un grand nombre d'autres non moins remarquables; il rendit la parole à un muet, la vue à un aveugle, et même la vie à un mort. Passant à Orléans devant les prisons, il délivra les malheureux qui s'y trouvaient détenus. Le bruit de ses vertus attira près de lui une foule de disciples, et nous avons vu que saint Calais lui adressait ceux de ses religieux qui tendaient à une plus grande perfection, c'est-à-dire à la vie anachorétique, comme il arriva pour saint Léobin.
L'un des disciples les plus illustres de saint À vit, fut saint Almire. 11 était né au pays des Arvernes; il suivit, dans un âge encore tendre, saint Avit et saint Calais quand ils quittèrent l'abbaye de Menât, pour venir habiter les cloîtres bâtis par saint Maximin au territoire d'Orléans.
Almire vécut quelques années dans le monastère de Micy, et quand Avit et Calais vinrent se cacher dans les forêts du Maine et du Perche, il les suivit encore. Il se choisit une cellule sur les bords de la rivière de la Braye, au bas d'une colline environnée de bois. Il y bâtit un oratoire en l'honneur de la sainte Vierge, et tout près il construisit pour lui-même une petite cellule. 11 espérait y vivre soûl, dans le commerce de Dieu et des anges, et dans l'oubli des hommes; mais la Providence avait d'autres vues sur lui, et il s'y soumit. Sa celle devint bientôt le refuge de fervents chrétiens, qui désiraient servir Dieu parfaitement sous sa conduite, en sorte que l'on vit en peu de temps plus de quarante moines réunis dans son monastère (2).
(1) Le 17 juin.
(2) Acta Sanctorum, ad diem xi septcmbris, Vit a sancti Almiri, num. 1-8. — La Vie de saint Almire a d'abord été publiée par le P. Labbe dans sa Bibliothecamanuscriptorum, tom. il, pag. 469; puis dans la collection des Acta Sanctorum, au onzième jour de septembre, par le P. Stiltin<,r. Ce savant éditeur s'est complètement mépris quand il l'a donnée comme l'œuvre d'un auteur presque contemporain. Il est probable, effectivement, d'après plusieurs passages, que les actions de notre saint furent recueillies immédiatement après sa mort, mais l'ouvrage que l'on possède aujourd'hui a certainement été retouché, et modifié on des points
L'état incertain de la société dans la première moitié du vie siècle; la misère qui dévorait les populations de la campagne; la généreuse libéralité des moines; l'esprit de foi et de religion qui animait lésâmes, souvent réveillées par les exemples de détachement et de pénitence que leur offraient les cénobites : toutes ces raisons, à la fois, commencèrent à réunir autour des monastères, non-seulement les enfants des nobles qui venaient en grand nombre y recevoir le pain de l'intelligence, mais encore une population entière, pauvre et abandonnée. Plus tard, sans doute, ces touchantes migrations furent plus fréquenles, mais l'origine n'en remonte pas moins jusqu'au vie siècle. Ainsi, outre les moines, les écoliers et les personnes qui se dévouaient au service des monastères, on voyait encore se former un noyau de population partout où s'élevait un sanctuaire monastique renommé. Tel fut à cette époque, s'il faut en croire l'historien de saint Almire, le spectacle que présentait la gracieuse vallée, au fond de laquelle il avait fixé sa demeure (1). C'était, comme nous l'avons dit, sur les bords de la Braye, au-dessous de la petite montagne que couronne Montmirail, et au lieu où l'ou voit aujourd'hui le village de Gréez (2).
Almire se consacrait avant tout, au soin de ses religieux et de ses disciples; il leur apprenait à vivre selon les règles des premiers Pères de la vie monastique, et ses exemples confirmaient toujours ses enseignements. Pour donner plus d'autorité encore à ses paroles et à ses vertus, le Ciel daigna quelquefois faire des miracles. Un jour qu'il était occupé au
essentiels, au ixe siècle. —Voir la note 8e, à la fin du volume. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. v, pag. 150, juge la Vie de saint Almire avec une sévérité peut-être trop grande; mais assurément il y a plus d'équité dans son sentiment que dans celui du P. Stilting. Après tout, l'auteur anonyme de cette composition était un moine de notre diocèse, et son travail prouve que la culture des lettres n'était pas entièrement négligée dans les monastères du Maine.
(1) Un fait semblable se voit dans la Vie de saint Calais, auquel sept familles entières vinrent s'offrir pour servir le monastère,
(2) Vita sancti Almiri, nuin. 8.
SAINT INNOCENT. 20j
travail de la campagne avec les frères, survint une pluie assez abondante; tous s'enfuirent aussitôt et allèrent se réfugier dans une cabane voisine, Almire resta seul pour achever sa tâche. Mais la pluie redoublait toujours, en sorte qu'à la fin, la chaumière fut impuissante à préserver de l'inondation, les moines qui étaient venus y chercher un abri . L'abbé n'en continuait pas moins son travail, et il resta jusqu'à ce que tout fut entièrement achevé. Il vint ensuite rejoindre les frères, et tous admirèrent comment la fidélité aux observances l'avait complètement protégé, jusque-là que pas une goutte de pluie ne l'avait atteint (I).
On présenta un jour à Almire une femme possédée du démon; cette infortunée se frappait la poitrine avec violence, l'écume lui sortait de la bouche, et elle vomissait avec rage des blasphèmes. L'homme de Dieu la guérit, en faisant sur elle le signe de la croix (2).
Les plus fortes raisons portent à croire, qu'Almire était prêtre, malgré le silence de son biographe à cet égard. Il prêchait la parole de Dieu aux habitants de la contrée. Plein d'un zèle ardent, il ne se donnait point de repos dans ce saint ministère, voyant les fruits abondants qui couronnaient ses travaux. Maison ne saurait dire combien il dut supporter de fatigues et de luttes pénibles, dans un pays rempli de grossières superstitions. On raconte que son zèle s'exerça surtout contre les adultères, les incestes et les unions illicites. Pour déraciner ces crimes passés en coutume, il s'exposa plusieurs fois à la mort; et certes, ajoute son biographe, il mérita la palme du martyre, puisqu'il en eut un si grand désir qu'il fit tout pour l'obtenir, et qu'il n'y manqua que la main du bourreau.
Un homme riche, nommé Léon, auquel Almire avait plusieurs fois essayé de faire quitter ses débordements, irrité contre le saint, avait tenté à plusieurs reprises de lui ôter la
(1) Ubi ctiam apparet quantum valet obcdicnticc disciplina. — Yita sancti Aliitiri, num. 8.
(i) Yita sancti Atmiri, num 9.
vie. Un jour cet homme étant à table avec plusieurs personnes, se mit à blasphémer et à proférer des imprécations contre le saint abbé, disant que s'il était présent il le tuerait, et en même temps il désignait du geste l'action que ses paroles annonçaient. Tout-à-coup son bras resta immobile et dépourvu de sentiment. Les témoins de ce prodige ne purent s'empêcher de reconnaître que la main de Dieu l'avait frappé ; lui-même le comprit comme les autres, et, changé par ce châtiment, il vint se jeter aux pieds d'Almire, confessa son crime, obtint la guérison de son âme et de son corps, à la condition de rompre les liens illicites qui étaient la cause de son malheur. Un exemple aussi frappant produisit la plus salutaire impression On vit un grand nombre de personnes qui avaient vécu jusqu'alors dans des unions contraires à la loi de Dieu et de la nature, renoncer à ces désordres et vivre désormais en chrétiens (1).
Le bienheureux abbé fit encore beaucoup d'autres miracles, mais ce sont là les seuls dont le récit soit parvenu jusqu'à nous. Voyant le temps de sa mort approcher, il annonça à ses frères le jour et l'heure auxquels il quitterait la terre, et quand ce moment fut arrivé, il s'endormit doucement dans le Seigneur. C'était le troisième jour des ides de septembre, vers l'an 560 f$).
Déjà depuis long-temps saint Innocent était mort, et son successeur, Scienfroy, était aussi descendu dans la tombe. Saint Domnole gouvernait alors l'Eglise du Mans. Ce saint prélat se rendit au monastère de Gréez, dès qu'il eut appris la mort de l'abbé et fit lui-même la sépulture. Deux prodiges eurent lieu en présence d'une multitude immense, que ce spectacle avait rassemblée de toutes parts. Au moment où le corps était transporté de la basilique de la sainte Vierge, près de laquelle était la cellule du saint, à l'église qu'il avait fait construire sur le sommet de la colline, et qui était dédiée sous l'invocation de saint Pierre, un aveugle et un muet ayant touché le cer-
(1) Vitasancti Almiri, num. 10.
(2) Le 11 septembre.
cueil avec foi, furent subitement guéris. Depuis ce temps, un grand nombre d'autres guérisons se sont opérées au tombeau de saint Almire (1).
L'histoire du monastère qu'avait fondé saint Almire est restée inconnue; on ne sait s'il subsista long-temps après la mort du saint fondateur, ni quelle fut la cause de sa ruine. S'il faut en croire l'auteur des Actes de notre saint, il fut remplacé dans la dignité d'abbé par un de ses religieux, et la discipline monastique se maintint florissante dans ce cloître jusqu'au ixe siècle. On ajoute que le monastère, après avoir d'abord porté les nomsde Sainte-Marie, etdeSaint-Pierre-sur-Braye, reçut plus tard le titre de Saint-Almire (2).
Saint Borner vint habiter les déserts des bords de la rivière de la Braye, sous l'épiscopat de saint Innocent. On dit qu'il était né en Auvergne, et qu'il se consacra de bonne heure à Dieu dans l'abbaye de Micy. Plus tard, le désir d'une plus grande retraite le conduisit dans les solitudes du Maine; il établit sa demeure, en un lieu nommé alors Alba, et depuis Saint-Bomer. Il y construisit un oratoire qu'il dédia à saint Pierre, et une celle qui devint bientôt le centre d'une réunion de serviteurs de Dieu. Saint Innocent l'ordonna prêtre dans son monastère, et le porta par ses conseils à annoncer la parole de Dieu aux populations voisines, encore livrées, pour la plupart, aux erreurs de l'idolâtrie. Borner fît beaucoup de fruits dans le peu de temps qu'il vécut, par son ardeur à la prière, à la prédication, et par l'exercice du don des miracles (3).
Le travail de Borner et des moines dont il était abbé, met-
(1) Vita sancti Almiri, num. 12 et 13. — Jusqu'au siècle dernier, on voyait, à la même place où saint Almire bâtit sa basilique en l'honneur de la sainte Vierge, une petite chapelle sous le même patronage; on croit que cette chapelle était la première église paroissiale. Celle qui existe présentement est sous le vocable de saint Almire. 11 y a aussi, dans le bourg de Gréez, un ruisseau qui porte le nom du même saint.
(2) M. Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, pag. 174.
(3) Sanctus itaque Baomirus suis precibus in vasta eremo solitudinem in loco videlicet, ubi Brigiœ rivulus surgit, invenit...A sancto ergo Inno-
tait le serviteur de Dieu à même de faire d'abondantes aumônes; il soulageait avec une inépuisable charité les misères de tous les pauvres de la contrée. Etant aussi fort habile dans l'art de la médecine, qui n'était guère alors connue que des moines et des clercs, il y trouvait un nouveau moyen de soulager les souffrances de ses frères (1).
Par de tels bienfaits, Borner acquit une grande influence sur tous les esprits dans le canton qu'il habilait; il s'en servit avec bonheur pour convertir la population idolâtre. Cependant ces moyens ne suffirent pas toujours, et, pour déraciner des superstitions invétérées, Dieu lui donna le pouvoir des miracles. Il existait dans le diocèse une colline couverle de bois, sur laquelle était un temple dédié aux idoles (2); on s'y rendait en foule, et ce lieu était le théâtre de fêtes pleines de dissolution. Saint Innocent, voyant le succès avec lequel Borner avait annoncé jusqu'alors l'Evangile aux idolâtres, l'engagea à diriger ses efforts contre ces restes de l'idolâtrie. Le saint abbé rencontra une forte résistance, et l'on menaça même ses jours. Voyant celle obstination, il se contenta de jeûner et de prier, et bientôt le feu du ciel dévora le temple et les idoles (3).
Le saint abbé alla un jour trouver le roi Ghildebert de la part de l'évêque Innocent, pour traiter avec lui quelques affaires qui regardaient l'Eglise. Le prince mérovingien, par
cente postea prcsbytcr est dedicatus, atquc Alba in loco quo sub ejus ditione degit et modo quiescit, est ordinatus... — Labbe, Bibliotheca manuscriptorum, tom. n, pag. 508. — Vita sandi Baomiri sive Baumiri, num. 1 et 2. — Cette Vie de saint Borner paraît écrite par un auteur contemporain, et bien instruit des faits qu'il raconte. Il donne assez à entendre qu'il était moine dans notre diocèse, et probablement dans le monastère de Saint- Borner. — La Mère de Blémur, dans son Année Bénédictine, offre quelques détails sur notre saint abbé, qui ne se trouvent pas dans la Vie que nous citons.
(1) Erat ergo sapientia impletus, medicina cruditus, et spiritualibus donis refulgens. — Vita sancti Baomiri, num. 2.
(2) Quelques auteurs modernes disent à Vénus, sans indiquer les sources.
(3) Vita sancti Baomiri. num. 3.
SAINT IKNOCEVf. 205
un caprice de barbare, se plut à laisser le serviteur de Dieu toute une nuit à la porte de son palais, défendant qu'on lui ouvrît. Mais pendant cette nuit même, le roi fut en proie à des douleurs si violentes que ne pouvant plus les supporter, il reconnut que c'était un châtiment du Ciel; il fit donc aussitôt appeler le saint abbé, mais on ne le trouva pas, et le roi souffrit toute la nuit. Le lendemain Borner s'étant présenté de nouveau, fut reçu parle prince avec tous les égards; il obtint ce qu'il demandait, et le monarque lui-même lui raconta ce qu'il avait souffert, avouant qu'il y avait reconnu une punition de Dieu. L'abbé fut ensuite présenté à toute la cour et à la reine Ultrogothe, et il fut accueilli par tous avec de grandes marques de respect (I).
Un homme puissant nommé Ago (2) fut frappé de cécité; il recourut à tous les médecins, mais ce fut inutilement. A la fin, on lui donna le conseil d'aller à Alba trouver le saint abbé, et de lui demander sa guérison. Ago obéit à ce conseil, mais Borner l'interrogea sur la manière dont ce malheur lui était arrivé, et il le fit convenir que c'était la punition d'un crime. Il lui ordonna donc de confesser son péché et d'en faire pénitence, et quand cet homme eut exécuté cet ordre, il lui rendit la vue (3).
Borner fit encore beaucoup d'autres prodiges, et il gouverna sa communauté avec autant de sagesse que de sainteté. Le nombre de ses disciples s'augmentant toujours, il faisait construire un nouveau monastère lorsqu'il mourut le troisième jour des nones de novembre (4), sous l'épiscopat de saint Innocent. Il fut enterre dans la basilique de son abbaye, et il se fit une grande quantité de miracles sur son tombeau, comme l'atteste l'auteur de sa Vie qui en avait été témoin. Ce fut par un effet de la vénération des peuples pour le
(1) ntasancti Baomiri, num. 4.
(*) Des autours modernes disent que ce personnage était seigneur de Thorigné.
(3) Vita suwti Baomiri, num. 5.
(4) Le 3 novembre.
206 histoire ue l'église du mâns.
saint abbé, que le monastère qu'il avait fondé perdit son noni antique d'Alba, et reçut celui de Saint -Borner. L'édifice que ce saint avait commencé à construire fut achevé après sa mort par ses disciples; mais ayant été renversé dans la suite, pendant les invasions des peuples du Nord, on ne vit plus désormais à la place qu'une simple église paroissiale, et un bourg qui porte le nom de Saint-Bomer (1). A la même époque le corps du saint fut transporté à Senlis, et il fut réuni dans une même châsse avec celui de saint Fraimbaud dont nous allons bientôt parler.
Saint Ulface était venu dans les solitudes du Maine avec saint Borner. 11 élail né au pays d'Auvergne, et avait d'abord vécu dans le monastère de Micy, sous l'obéissance de saint Maximin. Plus tard il vint avec d'autres religieux de la même abbaye dans notre diocèse, pour y jouir d'une plus profonde retraite, et pour y travailler à la conversion des idolâtres. Il fixa aussi son séjour sur les bords delà rivière de la Braye,en un lieu nommé alors Apiacus, qui était peu éloigné de celui où saint Al m ire établit, à la même époque, le monastère dont nous avons parlé (2).
Les vertus de saint Ulface trouvèrent un juste appréciateur dans l'évêque saint Innocent. Ce grand prélat se plaisait à lui rendre visite. Ayant reconnu ses mérites et sa doctrine, il l'ordonna prêtre et l'engagea à prêcher l'Evangile. Ulface s'appliqua à ce ministère avec zèle, et produisit un très grand nombre de conversions.
Parmi les nouveaux convertis, il s'en trouva plusieurs sur lesquels la parole de Dieu fit une plus forte impression. Ils voulurent imiter la vie du saint missionnaire, en se consacrant au Seigneur dans un monastère et sous sa conduite. Le serviteur de Dieu fut obligé de construire des cellules autour de la sienne et de son modeste oratoire; il devint ainsi
(1) Cette paroisse a été incorporée au diocèse de Chartres par suite du concordat de 1801.
(2) Acta Sanctorum, ad diem IX septcmbris, de sanctô Ulfacio anàchoreta,
père et chef d'une communauté, qu'il conduisit aulant par ses exemples que par ses leçons. On ignore entièrement l'époque de sa mort, mais il est probable qu'elle arriva le cinq des ides de septembre, puisque l'Eglise du Mans l'a constamment honoré ce jour-là (1).
Le corps du saint abbé d'Apiacus fut enseveli, par les mains de ses disciples, dans la basilique de son monastère; plus tard, le monastère lui-même et les habitations établies à l'entour ne furent plus connus que sous le nom de Saint-Ulface. Lorsque les ravages des peuples du Nord eurent, dans le ixe siècle, renversé l'abbaye, l'église devint paroissiale et conserva le nom et le patronage de son premier fondateur. On voit encore aujourd'hui, au côté gauche de celleéglise, un tombeau avec cette inscription: Venerandumsepulcrumbeatissimi Ulfacii; c'est probablement un souvenir du lieu où le saint fut d'abord enterré, mais ses reliques n'y sont plus depuis long-temps. A l'époque où le monastère fut ruiné par les Normands, elles furent transportées à Tulle avec celles de saint Bohamad, et cette ville a adopté notre saint abbé pour l'un de ses patrons (2).
Parmi les solitaires qui, à la même époque, vinrent de l'abbaye de Micy dans les déserts du Maine pour y habiter, se trouvait un abbé nommé Sénard, Senardus, auquel les monuments anciens donnent le titre de saint; mais nous ne trouvons nulle part les traces d'un culte qui lui aurait été rendu. L'antiquité se tait également sur les lieux où il a pu
(1) Le 9 septembre. — Acta Sanctorum,de sancto Ulfacio, num. 7.
(2) Les documents de l'Eglise de Tulle nomment souvent notre saint abbé Ulfardus, mais suivant les conjectures vraisemblables des PP. du Sollicr et Stiltimg, aussi bien que du docte Baluze, dans son Histoire de Tulle, ces deux noms Ulfardus et Ulfacius désignent le même serviteur de Dieu. Baluze ajoute qu'il a même rencontre un auteur, Turrianus, qui donnait à notre saint un troisième nom, Lvpbardus, mais c'est probablement une erreur. Le même écrivain fait encore cette remarque : In sacello beatCB Mariœ, quod est in claustro ecclesiœ cathedralis, soncfiis Ulfardus pictus est habitu Renedictino, pictura sane antique— Acta Sanrtorum, de sancto Vlfocio, num. 4.
fixer son monastère; mais il y a grande apparence que ce fut sur les bords de la Braye ou de l'Anisole, comme l'indiquent les saints personnages dans la compagnie desquels il a vécu (1).
Saint Borner, saint Ulface, saint Almire, l'abbé Sénard, les moines qui habitaient le petit monastère fondé par saint A vit sur les bords de la Braye, saint Calais avec son monastère sur la rivière d'Anisole, et un grand nombre d'autres dont nous ignorons et les noms et les actions, peuplaient les déserts à l'orient du diocèse. Le dévouement des moines produisait le même spectacle, dans une autre région de notre province nommée depuis te Passais. Le Passais occupait toute la partie septentrionale du territoire des Diablintes. C'est encore aujourd'hui un pays hérissé de rochers et couvert de bois. Plusieurs chaînes de petits coteaux s'y croisent en sens divers, et donnent naissance à des vallées assez fertiles; mais au vie siècle elles ne présentaient pas encore l'aspect verdoyant, dont la main laborieuse des moines et des hommes formés par eux aux travaux de l'agriculture, les a depuis revêtues. Les mœurs des habitants de cette contrée, si nous enjugeons par des traits échappés aux historiens dont nous allons reproduire les récits, répondaient par leur grossièreté et leur barbarie, à l'âpreté des rochers et des bois au milieu desquels ils vivaient. Ce fut toutefois dans ce terrible désert, que l'esprit de retraite et de pénitence conduisit beaucoup de solitaires qui, ayant mis toutes leurs espérances dans le ciel, ne regardaient la terre que comme un lieu d'exil. Le nombre de ceux qui s'y rassemblèrent n'est point
(1) ;.. Quidam etiain eos postcà scctili sunt : quidam autcm ex eis conjuncti vénérant in praedictum pagum Cenomanicum, id est, sanctus Almirus, sanctus Ulphacius, sanctus Boamirus, et sanctus Senardus, cum aliis sociis, et reliquis subditis ac discipulis eorum. — Labbe, Bibliotheca manuscriptoriim, tom. n, pag. 469. — Vita sancti Almiri, ex veteribus legendariis diœceseos Cenomanensis . — Dom Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B. sœcul. i, pag. 581.-— Acta Sanctorum, ad diem xi septembris, Vita sancti Âlmiri, num. 2,
connu d'une manière certaine; nous ne pourrons parler que des principaux, ceux dont la mémoire a été préservée de l'oubli par l'auréole qui couronne leurs fronts : tels sont saint Ernée, saint Aînée, saint Auvieu, saint Brice, saint Bohamad et saint Front.
Saint Ernée (.♦) naquit au sein d'une famille puissante de l'Aquitaine ; mais instruit dès son enfance de la doctrine des livres saints, et appelé d'ailleurs par la grâce divine, qui avait sur lui de grandes vues, il quitta de bonne heure le monde, et s'éloigna d'un pays où sa famille était influente et honorée (2). Saint Aînée et saint Bohamad vinrent avec lui dans les solitudes du Passais, abandonnant aussi les contrées plus cultivées de l'Aquitaine; il est d'ailleurs certain que beaucoup d'autres solitaires les accompagnaient (3).
Ernée est clairement désigné dans les plus anciens historiens comme le chef de cette pieuse troupe. Il paraît aussi par les mêmes monuments que l'évcque Innocent leur fit un accueil favorable, et que sa réputation de sainteté, et la protec-
(1) Ernams, Emeus, Erineus, Hcrneus.
(2) Acta Sanctorum, ad diem îx augusti, Vita sandi Ernœi, auctore anonymo et suppari. — Voici le jugement que Dom Rivet porte de cette légende : « Gonon avait déjà inséré cette Vie de saint Ernée, niais très « imparfaite, dans le Recueil des Vies des Pères d'Occident. Les nom eaux « éditeurs la donnent en son entier, sur un manuscrit de Saint-Picrrc- « la-Cour au Mans, ctdcuv autres. L'auteur, qui était du pays, comme il & paraît, y mit la main après les premières années du vne siècle. C'est « ce que porte à juger un endroit de son ouvrage, où, détaillant les cir- « constances d'un des miracles du saint, il assure les avoÎF apprises de la « bouche même du moine sur qui il s'était opéré, et qui avait vécu long- « temps après cette merveille. 11 a suivi, dans son écrit, le génie de son « siècle; c'est-à-dire qu'il n'y est pas entré dans le détail entier de la vie « du saint; s'étant borné à ses actions plus générales, et aux miracles dont « il avait connaissance. La pièce est courte, mais écrite avec candeur et « simplicité, et en un style tolérable pour le temps. » — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. V, Avertissement, pag. v. — Dom Bouquet, Rernm Gallicarum et Francicarum scriptores, tom. in, pag. 455, reproduit une grande partie de cette légende comme un monument grave et d'une grande valeur.
(3) Vitasancti Ernœi) nutn. 1.— Vitasancti ' Alnei, nu in-. 1 et 2.
tion marquée qu'il montrait pour l'ordre monastique contribuèrent à les attirer dans son diocèse. Le prélat connaissant les contrées qui pouvaient le mieux répondre à leur dessein, et où ils pouvaient se rendre en même temps utiles por les travaux de la prédication, leur désigna le Passais, pays nouvellement réuni à l'Eglise du Mans, par la suppression de l'Eglise des Diablintes. Innocent conféra même le sacerdoce à un grand nombre de ces solitaires.
Ernée se fixa dans la partie de cette solitude qui présentai t un sol plus fertile, et qui était connue sous le nom ôeCelsiacus, (Ceaulcé) (4). Aînée établit sa cellule à quelque distance de celle de son ami. Ernée construisit d'abord un oratoire qu'il dédia à saint Martin; puis il fit élever autour un monastère où il eut bientôt la consolation de voir jusqu'à trente moines, vivant dans une observance parfaite des règles qu'il avait prescrites, et dans une admirable ferveur.
L'humble cloître bâti par saint Ernée avait déjà de nombreuses années d'existence, lorsqu'il reçut dans ses murs un hôte dont le passage devait y laisser de longs souvenirs. C'étaiten l'année 560; Glotaire, alors roi de toute la Gaule, avait vu son fils Chramne se révolter contre lui pour la seconde fois, et ce jeune prince était soutenu dans sa rébellion par le chef des Kimris de la Basse-Bretagne, Conomor, Le roi franc avait résolu d'écraser cette révolte par les armes, et il s'avançait à la tête de ses soldats, lorsqu'il apprit qu'il y avait dans le pays qu'il traversait un abbé et une communauté, qui jouissaient d'une grande réputation de sainteté. La marche de son armée le conduisait près du monastère; il résolut de le visiter. Ernée, averti de ce projet, alla au-devant du monarque avec tous ses religieux, et ils le reçurent dans leur cloître avec les chants de l'Eglise, comme il était d'usage de recevoir les rois lorsqu'ils visitaient les serviteurs de Dieu (2).
(1) Cette paroisse a été réunie au diocèse de Séez; elle conserve saint Ernée pour patron.
(2) Tempore namque, quo hsec agebantur, Clotarius Francorum rex, persequendo filium suum nomine Chramnum, flluc adveniens, a jam
L'abbé offrit au roi et à sa suite des rafraîchissements, mais comme le vin n'était pas en abondance dans le monaslère, Dieu daigna par un prodige venir au secours de ses serviteurs, et rien ne manqua, sous ce rapport, aux besoins de Clolaire et de ceux qui l'accompagnaient. Ernée prédit au roi sa victoire sur les rebelles, et contribua par ses prières à lui obtenir un complet triomphe.
En retour de l'hospitalité qu'il avait reçue, Clolaire fit des dons considérables à l'abbaye de Geaulcé, et il l'enrichit de plusieurs domaines; car, dit L'historien de noire saint, ce roi aimait les serviteurs de Dieu, et il désirait étendre la puissance et la grandeur de l'Eglise; aussi de son temps cl sous son frère Childebert, vit -on construire un grand nombre de monastères et d'hôpitaux (1).
La protection du roi fut pour le monastère de Geaulcé la source d'un autre avantage; la sainte maison 3e trouva dès lors plus indépendante dans son existence (2).
Ernée continuait à donner des exemples de toutes les vertus; on admirait surtout en lui son abstinence, ses veilles, son esprit d'oraison, son amour et sa générosité pour les pauvres. Souvent pour toute nourriture, il se contentait de pain et d'eau, et donnait aux indigents le reste de son repas. Souvent aussi il prenait celte modeste réfection sur la lerre nue, pour jouir plus long-temps du commerce avec Dieu et avec les anges dans la prière. Tant de mérites furent récompensés du don des miracles.
Un jour qu'il était au travail avec les frères, assez loin du monastère, une femme lui apporta son enfant qui était muet, et lui dit d'un ton plein de larmes: « Serviteur de Dieu, j'ai « eu celte nuit une vision, elj'ai vu un ami de Dieu qui m'a « dit de vous apporter cet enfant, et que vous lui rendriez
dicto sancto Ern.TO cum psallcntio, ut regem decet, nobiliter susceptus est; atque de pauco vino, quod ibidem habebat, Domino illud augmentante, illum suosque potavit abonde. — Vita sancti Ernœi, nuin. t. (1) Vita sancti Ernœi, nu m. "1 et 6. -2) Voir la note 8«, à la fin du volume.
212 HISTOIRE DE L'ÉtLISE DU MANS.
« l'usage de la parole. » Le saint, tout stupéfait à ce discours : « 0 bonne sœur, lui dit- il, ce sera le Seigneur qui le guérira, « et non pas moi, homme pécheur. Allez donc prier pour cet « enfant dans l'église, et faites une offrande; dès que je serai « revenu du travail, je prierai de mon côté à celte intention.» La femme fit ce que l'homme de Dieu lui avait dit, et luimême, aussitôt qu'il fut de retour, se mit en prière avec la communauté; il oignit les lèvres de l'enfant avec de l'huile sainte, et il ne discontinua point son oraison pendant toute la nuit, jusqu'à ce que le lendemain il eût enfin obtenu la grâce qu'il implorait.
Peu de temps après, un vieillard fort âgé qui avait perdu la vue, fut amené à l'homme de Dieu. Ernée le toucha avec sa salive, l'oignit aussi avec de l'huile sainte, puis invoqua sur lui le nom de Jésus- Christ, et l'aveugle à l'instant recouvra la lumière (1).
Plus tard, un des religieux du monastère tomba dans une maladie si grave qu'il semblait près de rendre ledernier soupir; les autres frères accoururent tous pour l'aider de leurs prières, et l'on porla au même moment à Ernée la nouvelle de la mort prochaine de ce religieux : « Le Seigneur peut « nous rendre ce frère, dit l'abbé au moine qui lui parlait, « il peut faire que nous n'ayons point à pleurer sa perte, « mais que nous soyons encore soulagés par lui » Puis il ajouta : « Allez promplement; ordonnez à ce frère, au nom de a l'obéissance, de ne pas nous quitter avant que je sois pré- « sent. » — « Mon père, dit l'envoyé, si vous ne vous hâtez « de venir, vous ne le trouverez plus en vie; car moice même je n'espère plus le voir vivant. » Ernée lui dit : «Allez, « et faites ce que je vous commande; en attendant, je vais « chanter la messe, et après que l'office sera achevé, je vous « suivrai pour porter à ce frère la divine communion » L'homme de Dieu accomplit tout ce qu'il venait de dire, et, dès que l'office fut terminé, il porta au religieux mourant, pour le fortifier, le corps et le sang du Sauveur. Aussitôt
(1) Vita sancti Ernœi, num. 4;
le moribond, déjà privé de la parole et qui ne pouvait plus respirer, se trouva rendu à un parfait élat de santé. Il vécut encore long- temps, et il raconta lui-même le miracle à l'historien du saint abbé (1).
Pendant les longues années durant lesquelles Ernée dirigea l'abbaye de Geaulcé, il ne se contenla pas d'instruire et de diriger ses religieux ; il annonça encore l'Evangile dans toute la contrée. De plus, afin de rendre tous les moines de son monastère propres à prêcher la parole de Dieu, il les appliqua à l'étude des lettres. Portant même plus loin sa charité, il admettait dans son école claustrale des clercs et des hommes appartenant à différentes classes de la vie séculière, ce qui indique qu'il y avait parmi les moines de ce monastère, des maîtres habiles et renommés (2).
Enfin, dans un âge très avancé, et sous l'épiscopat de saint Domnole, Ernée mourut dans son monaslère, le cinq des ides d'août, vers l'an 560 (3). Dieu réservait à son serviteur une douce consolation à ce moment suprême : il envoya à tous les religieux, aux disciples de son école et à plusieurs prêtres, la révélation de cette mort imminente. Tous accoururent pour être témoins du trépas du saint abbé, et assistèrent à ses funérailles qui furent remarquables surtout par les miracles qui s'y opérèrent. Deux aveugles recouvrèrent la vue, et quatre autres infirmes furent guéris. Long-temps ces prodiges continuèrent dans l'église de Saint -Georges où reposait le corps d'Ernée, au village de Geaulcé. Le monastère ne cessa d'être un foyer de lumières pendant plusieurs siècles, et subsista jusqu'aux invasions des Normands.
Saint Aînée (4), compagnon de saint Ernée, était aussi originaire d'Aquitaine; il vint dans le diocèse du Mans, pour y chercher une retraite propre au désir qu'il ressentait de vivre inconnu au monde, et de se livrer à la conversion des infi-
(1) Vita sancti Ernœi, num. 5.
(2) Vita sancti Ernœi, num. 7.
(3) Le 9 août; cependant on fait sa fète dans le diocèse du Mans le 11 septembre.
(4) Alneus, Alveus,
dèles. Il accompagnait saint Ernée et saint Bohamad, car ils avaient tous les trois un même dessein (I). Ils étaient suivis d'un assez grand nombre de personnes désireuses de la perfection monastique; ce qui permit à Aînée de construire aussitôt un monaslère. Ce cloître était sur le territoire de Geaulcé, près de celui de saint Ernée, et dédié sous le patronage de saint Pierre.
Aînée s'appliqua avec ses moines à cultiver les terres en friche qui environnaient le monastère, et il ne négligea pas pour cela la prédication des vérités chrétiennes au sein des populations voisines. Bientôt la renommée de ses vertus et de celles de ses religieux lui attira de nouveaux disciples, empressés de recevoir ses leçons et de vivre sous sa conduite. On vit môme, chose remarquable à cette époque, des prêtres quitter une vie plus libre, pour se soumettre aux observances de la vie régulière dans le monaslère de saint Aînée. Plusieurs personnes riches distribuèrent leurs biens aux pauvres, et vinrent se renfermer avec les serviteurs de Dieu (2).
Glotaire, revenant de l'expédition dans laquelle il avait éteint la rébellion de Ghramne dans le sang de ce prince coupable, passa près du monaslère d'Aînée. Le saint abbé se fit un devoir d'aller présenter des eulogies au monarque. Gomme il ôtait le manteau monastique qu'il portait sur ses épaules, et qu'il le présentait à quelqu'un des assistants afin qu'il le tînt pendant un moment, celui-ci feignit d'étendre la main pour le recevoir, mais agit de manière à le laisser tomber à terre. Gette main trompeuse fut subitement frappée de paralysie et privée de tout mouvement. Par un nouveau prodige, un rayon de soleil soutint le vêtement afin qu'il ne touchât pas la terre. Ce miracle dura assez de temps pour être vu et
(1) Sanctus Alvcus socius fuitsancti Ernaei, et Bohamadi, et reliquorum sociorum eorum .. — Acta Sanctorum, ad diem. xi septembre, Vita sancti Alvei , auctore anonymo et verisimiliter support, num. 1. — Cette Vie de saint Aînée a été écrite par un moine contemporain et du pays; son récit est plein de candeur et de bonne foi, et il mérite, par la manière dont il est conduit, d'être remarqué parmi les écrits de cette époque,
(2) Vita sancti Alvei, num. 3 et 4,
8AINT INNOCENT, 215
admiré du roi et de toute sa cour, en sorte que l'estime que l'on portait déjà au saint abbé en devint plus grande encore, et il ne put se retirer qu'après avoir été comblé d'honneurs et de présents par le monarque et tous les grands qui l'environnaient (4).
On raconte d'autres prodiges du saint abbé, dont le récit peut servir à initier le lecteur aux mœurs et aux usages ecclésiastiques et monastiques de ces temps. Une nuit, au moment où Aînée entrait avec la communauté dans l'oratoire pour chanter les vigiles, la lumière qui éclairait toujours ce saint lieu se trouva éteinte. L'abbé se prosterna et pria; les frères cependant s'empressaient de chercher de la lumière, mais ce fut en vain, on ne trouva pas une étincelle de feu dans la maison. L'heure de l'office s'écoulait, et le saint homme occupé de son oraison n'y prenait pas garde. Quelques uns des frères voyant ce retard, en prévinrent l'abbé; aussitôt il se lève, fait le signe de la croix sur un cierge, et la lumière se rallume subitement à la vue de tous les moines.
Un homme qui habitait dans le voisinage du monastère, et qui se nommait Bondus, se hâtant d'arriver à la basilique un jour que l'on célébrait la fête de l'Assomption de Notre-Dame, ne vit point, dans la rapidité de sa course, un puits qui était devant ses pas, et il y tomba (2). Les voisins l'en retirèrent promptement, mais il était déjà mort. On annonça au saint comment cet homme avait trouvé la mort dans l'empressement avec lequel il se rendait au monastère pour y assister au service divin : celte nouvelle l'attrista sensiblement et il ordonna qu'on lui apportât le cadavre. Il le loucha et l'oignit d'huile bénite, puis il se mit en oraison avec toute la communauté, et continua long-temps sa prière; enfin, en présence de tous les spectateurs, le mort revint à la vie (3).
Un homme appelé Anserius était malade, depuis longues années, et tous les remèdes humains restaient inutiles. Ayant été
I) Vila sancti Alvei, num. 4.
(8) Cette fête se célébrait alors, dans la liturgie gallicane, le 18. janvier. (3) Vita sancti Alvei, num. 5.
présenté à Aînée, celui-ci pria pour lui, l'oignit d'huile bénite, et il recouvra la sanlé. Plus tard, on lui amena unejeune fille possédée du démon, et il la guérit également en priant pour elle. On raconlait encore beaucoup d'autres prodiges opérés par le serviteur de Dieu, mais le délai! n'en est pas venu jusqu'à nous.
Ce saint abbé mourut le troisième des ides de septembre (l), et fut enterré par ses disciples et ses moines avec beaucoup d'honneurs dans la cellule qu'il avait habitée. Il s'opéra à son tombeau de nombreux et éclatants miracles, au rapport de son historien qui paraît avoir été l'un de ses disciples, car il y avait dans le monastère de saint Aînée une école pour l'élude des lettres (2).
Saint Bohamad, Bohamadus, établit très probablement son petit monastère dans le voisinage de saint Ernée et de saint Aînée, dans le Passais, près de la source du ruisseau de Beaudouet, mais les monuments anciens ne nous donnent pas de certitude à cet égard. Dans ce monastère se trouvait un religieux tourmenté depuis plusieurs années d'une fièvre conlinue; Bohamad lui rendit la santé en l'oignant d'huile bénite. Il guérit par la vertu du signe de la croix un vieillard qui avait perdu l'usage d'une main, et une femme qui souffrait d'une contraction de nerfs aux bras et aux jambes.
Une femme riche et d'une position élevée, qui depuis longtemps éprouvait les peines les plus vives, en fut délivrée par les prières du saint. Pour lui témoigner sa reconnaissance et sa vénération, elle lui confia son fils, le priant de le faire élever dans l'école de son monastère. Le disciple devint bientôt l'imitateur des vertus de son maître; après avoir goûté les douceurs de la contemplation, il ne voulut plus consentir à les quitter pour les jouissances que le siècle lui offrait. Il survécut au saint abbé qui mourut aux nones du mois d'août (3), vers l'an 550 (4).
(1) Le 11 septembre.
(2) Vita sancti Alvei, mira. 6.
(3) Le 5 août.
(4) Le Corvaisier, pag. 132. — Dora Boudonnet, pag. 165. — M. GuiU
On croit encore reconnaître le lieu où saint Boharnad établit son monastère; il est désigné par une église paroissiale et par un bourg qui ont pris sa place, après qu'il eut été renversé par les peuples du Nord (1); c'est aujourd'hui Sainl-Bomer, près de Domfronl.
On ne sait que très peu de choses sur l'abbé saint Auvieu, fondateur d'un monastère dans le Passais. Ce saint était né en Aquitaine, et vint probablement dans la compagnie d'Ernée et des autres saints moines qui l'avaient suivi. Dans le cloître qu'il bâtit au milieu des forêts du Passais, il eut des disciples et des successeurs, qui menèrent aussi une vie sainte et pénitente; mais enfin ce monastère disparut, avec un grand nombre d'autres, dans les ravages dont notre province fut le théâtre. Une simple chapelle conservait encore la mémoire du serviteur de Dieu, au lieu même où il avait vécu. Les religieux de l'abbaye de Savigny, ordre de Cîleaux, étaient obligés d'entretenir un prêtre pour y célébrer la messe (2).
Saint Front choisit à la même époque sa retraite dans les solitudes du Passais. Cet anachorète, né dans les environs de Trêves, vers la fin du vc siècle, abandonna jeune encore sa
lois, Vies des Saints du Maine, tom. n, pag. 445, d'après les notes manuscrites de l'abbé Négrier de la Grochardièrc.
(1) Acta Sanctorum, ad diem xi septembris, pag. 808, annot. A. — Cette paroisse a été réunie au diocèse de Séez. Bien qu'elle honore aujourd'hui saint Borner, solitaire dans le diocèse du Mans à la même époque, mais dans les déserts des bords de la Braye, nous croyons reconnaître que la ressemblance des noms a produit une confusion, et que primitivement le saint abbé dont nous venons de parler était le patron de cette paroisse.
(2) M.Guillois, Vies des Saints du Maine, tom. m, pag. 286, d'après Caillebotte, Essai sur Domfront. — L'abbaye de Savigny ne fut fondée qu'en 1105, par conséquent, les religieux de ce monastère ne commencèrent à posséder et à desservir la chapelle de Saint-Auvieu qu'à partir de cette époque, ou plus tard encore. On trouvait dans l'inventaire de Savign\ une pièce ainsi annoncée : Charte comme les religieux de Savigmj sont tenus de mettre un prêtre chantant messe à Saint-Auvieu, etc. Mais l'existence de cette chapelle était sûrement antérieure à cette date.
famille et sa patrie, et se retira dans l'abbaye de Micy. Après s'y être exercé quelque temps à la pratique des vertus religieuses, sous la conduite de saint Maximin, le désir de la contemplation le fit soupirer pour la vie érémitique. Il communiqua sa pensée à un religieux du même monastère nommé Gallus, qu'on appelle communément saint Gault. La grâce divine avait mis les mêmes dispositions dans le cœur de ce religieux, qui, non content d'approuver son dessein, lui déclara qu'il se joindrait à lui pour l'imiter (l).
Les deux saints obtinrent de Maximin la permission de se retirer dans le désert, et ils se dirigèrent vers le Maine, sur la nouvelle qu'on leur donna, que l'évêque saint Innocent aimait à voir se peupler de moines les solitudes et les forêts de son diocèse.
Les deux religieux se présentèrent d'abord à saint Innocent, et avec son agrément ils établirent leurs demeures en deux contrées du diocèse éloignées l'une de l'autre. Gault fixa son séjour dans la forêt de Concise, près du lieu où l'on bâtit dans la suite la ville de Laval; Front choisit les solitudes du Passais. Sa cellule était située sur un rocher élevé au-dessus d'une vaste forêt, et baigné par une petite rivière nommée aujourd'hui la Varenne; c'est sur ce même monticule que l'on voit de nos jours la ville de Domfront, qui s'est formée autour de l'oratoire de notre saint anachorète, et qui porte encore son nom (2).
Saint Front ne fut point, comme la plupart des autres solitaires dont nous avons parlé jusqu'ici, père d'un nouveau monastère; après s'être construit de ses propres mains une petite cellule et un oratoire, il s'y adonna tout entier à la contemplation. Cependant il ne laissait pas de sortir de temps en temps pour évangéliser les populations voisines, et leur apprendre à connaître Jésus-Christ. Il y trouva beaucoup d'idolâtres, et en convertit un bon nombre. 11 détruisit un
(1) Le P. Du Monstier, Neustria pia, pag. 424.
(2) Domfront, ville et paroisse de Tarchidiaconé du Passais, en Normandie, aujourd'hui réunie au diocèse de Séez.
SAINT INNOCENT. 2l9
temple dédié à Gérés, opéra plusieurs miracles que les légendaires n'ont point rapportés en détail, et mourut de la mort des justes vers le milieu du vi* siècle. 11 fut enterré dans un oratoire qu'il avait bâti au-dessous de la roche de Saint-Vincent (1).
Un fait qui se rattachée peu près à la même époque, mais qui appartient plus à l'histoire d'une Église voisine, l'Église de Chartres, qu'à la nôtre, confirme la réputation de sainteté dont jouissaient les solitaires du Passais, même hors des limites de notre diocèse. Parmi les pieux visiteurs que cette réputation attira dans ces déserts, il n'en est pas qui méritent mieux d'être mentionnés, que deux saints clercs et martyrs de l'Église de Chartres. L'un d'eux était diacre et il vint, suivi du clerc qui devait toujours l'accompagner selon les usages canoniques de ces temps-là, visiter les cloîtres qui étaient à Ceaulcé. Après y avoir demeuré quelque (emps, ils retournèrent à leur Eglise. Etant arrivés sur les bords de la rivière de l'Eure, ils s'y arrêtèrent pour se reposer, et pour faire manger leurs chevaux. En ce moment même, des brigands passant près d'eux les assassinèrent, jetèrent leurs cadavres dans l'eau, puis s'éloignèrent. Peu de jours après, ces deux martyrs apparurent la nuit au saint diacre Emanus, ou comme on l'appelle aujourd'hui saint Amans ou Eman, dans la ville de Chartres et lui dirent : « Allez, serviteur de a Dieu, hâlez-vous de retirer nos corps de l'eau, parce que « déjà ils deviennent la pâture des poissons. » Us lui indiquèrent ensuite le lieu où il rencontrerait leurs dépouilles, et ils disparurent. Dès le matin, Emanus s'empressa de se rendre à l'endroit qui lui avait été désigné, et après y avoir fait sa prière sur le rivage, il relira les corps de l'eau, les porta
(1) Le Corvaisier, pag. 140, fait observer que de son temps on ne connaissait presque rien de certain sur ce saint anachorète. On n'avait sur lui qu'une légende fort peu sûre, tirée d'un manuscrit du chapitre de Saint- Pierre-la-Cour au Mans, dans laquelle se trouvaient mêlées les actions du premier évèque de Périgueux, nommé également Front, et celles de notre saint ermite.
220 HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
à Chartres, et les y ensevelit honorablement. Les noms de ces saints martyrs sont demeurés inconnus (•!).
Saint Gault ou Gai, l'ami, le confident et le compagnon de saint Front, élait aussi né dans les environs de Trêves, vers la fin du ve siècle, d'une famille distinguée par sa piété. 11 eut de bonne heure des inclinations sérieuses, et fut porté par la grâce à renoncer au siècle, pour ne s'occuper que des choses de l'éternité. Ayant embrassé la vie monastique dans l'abbaye de Micy, il s'y montra conslammenl observateur de la règle, et fut un objet d'édification pour tous ses frères. Mais après avoir été éprouvé long-temps dans les exercices de la vie du cloître, selon la doctrine des saints Pères, il demanda à saint Maximin la grâce de passer au désert. Le grand abbé de Micy lui permit de suivre son désir, et Gault partit avec sa bénédiction.
Le nouvel anachorète vint donc dans le diocèse du Mans, et fixa sa demeure près de la foret de Concise, alors beaucoup plus étendue qu'elle ne l'est aujourd'hui, dans un pays presque entièrement désert. Le récit détaillé des actions du serviteur de Dieu n'est point parvenu jusqu'à nous; on sait seulement qu'il se signala par la sainteté de sa vie et par un grand nombre de miracles. Sa mort arriva vers l'an 550, quelques années après celle de saint Innocent (2).
On admirait à la même époque les vertus et les prodiges d'un saint ermite nommé Brice, Brictius, qui habitait les solitudes du Passais. Il avait d'abord lui aussi mené la vie cénobilique dans l'abbaye de Micy, et l'amour de la contemplation l'avait conduit à chercher une plus profonde retraite. 11 suivit saint Avit et saint Calais quand ils quittèrent l'abbaye orléanaise, et vint établir sa cellule à une petite dis-
(1) Acta Sanctorum, ad diem xvi maii, Vita sancti Emani, diaconi et martyrisa auctore coœvo, num. 7.
(-2) Le Corvaisicr, pag\ 140. — M. Guillois, Vies des Saints du Maine, tom. m, pag. 172. — Il y a dans le diocèse du Mans, à deux lieues et demie de Château-Gontier, une paroisse qui porte le nom de Saint-Gault, et dont l'église est dédiée sous l'invocation de ce saint ermite. Il est très probable que c'était en ce lieu qu'il habitait.
lance rie celle qu'habitait déjà depuis quelques années saint Front ( I ). Dans celte solitude, Brice mena une vie tout angeiique, et, malgré ses austérités, il parvint à une extrême vieillesse; car il mourut vers la fin du vi* siècle (2).
Dans une partie des vastes solitudes du Passais, plus rapprochée du centre du diocèse, près du lieu où l'on voit aujourd'hui les faibles débris d'une belle et grande forêt que l'on nomme encore la forêt de Nuz(3), saint Frambaldus (4), ou Fraimbaud (5), bâtit sa cellule qui ne larda pas à se changer en un monastère.
Fraimbaud naquit de parents riches et qualifiés, dans la province d'Aquitaine, au pays des Arvernes, vers la fin du ive siècle. Il appartenait, comme son nom l'indique, à la race des nouveaux conquérants de la Gaule, ou à l'une de ces familles qui cherchaient à captiver la bienveillance des vainqueurs, en adoptant leurs noms et leurs usages. De bonne heure recommandé par son père au roi franc Ghildebert, il passa quelques années au palais mérovingien, mêlé à celte jeunesse brillante qui y recevait les leçons de saints et doctes personnages (6). Fraimbaud y trouva à la fois une éducation chrétienne et libérale dont il sut profiter (7).
Dieu l'appelait dans la solitude. Il obéit à sa voix, quitta le
(1) On voit aujourd'hui, au même lieu où était l'e rmitage de saint Brice, un bourg et une église qui portent sou nom et le reconnaissent pour patron. Cette paroisse est maintenant du diocèse de Sécz. Il y a encore dans le diocèse du Mans une autre paroisse qui porte le même nom et honore le même patron
(2) M. Cuillois, Vies des Saints du Maine, tom. m, pag. 237, d'après les notes manuscrites de l'abbé Négrier de la Grochardièrc, et de M. Le Prince d'Ardcnay.
(3) Cette forêt était à rentrée du Passais; les restes que Ton en voit encore aujourd'hui n'occupent plus que le côté gauche de la rivière de J;i Mayenne, au nord de la ville du même nom. L'église de saint Fraimbaudde-Prières marque le lieu où se voyait la cellule de notre saint ermite.
(4) Franhaldus, Frimbaldus, Friniboldns.
(5) Ft même quelquefois Frainbourg.
(6) Voir sur l'Ecole du palais des rois mérovingiens et sur ta recommandation, de curieuses recherches dans V Histoire de saint Léger, par Dom l'ilra.
(7j Acta Sanctorum, ad diem ivi a»'j>(>(i, Eiogium soncti Fro.mbaldi abbotis, num. 1 et 2.
palais et les hautes espérances qui lui étaient offertes, et sd retira au village d'Ivry, près de Paris, où il mena la vie de reclus. Ce séjour, cependant, ne pouvait entièrement répondre au besoin de solitude qui l'y avait conduit; pour fuir les visites trop fréquentes des gens du monde il se réfugia dans l'abbaye de Micy, sous la conduite de saint Maximin.
Fraimbaud passa de là dans le Maine et s'établit dans les déserts du Passais. Il s'y bâtit sur les bords de la Mayenne une cabane de pieux et de branches d'arbres, qu'il entrelaça les unes dans les autres, et il couvrit son modeste édifice de chaume et de genêts. Dans ce séjour, il acheva de se dégoûter de tous les objets sensibles, embrassa la vie la plus austère, et se livra tout entier aux douceurs de la retraite et de la contemplation.
Néanmoins, il reçut de l'évêque saint Innocent le caractère sacerdotal, avec la mission d'évangéliser les populations qui habitaient la forêt de Nuz et les pays voisins, llannonça donc la parole de Dieu avec un zèle infatigable, et parcourut une assez grande étendue du pays, opérant de nombreuses conversions, en sorte qu'il est regardé avec justice comme l'apôtre de toute la contrée.
Les prédications de Fraimbaud furent pour ce peuple nonseulement le germe de la vie chrétienne, mais encore celui de la civilisation. Le saint missionnaire bâtit un oratoire près du ruisseau de Ghatenay, au lieu où nous voyons aujourd'hui la petite ville de Lassai; cet oratoire fut bientôt fréquenté par les chrétiens de la contrée, et devint le premier centre de la ville que nous venons de nommer.
Souvent les prédications de Fraimbaud furent' aidées par les miracles qu'il opérait. Un jeune homme était réduit par des fièvres très violentes à un état désespéré, le serviteur de Dieu pria pour lui, l'oignit d'huile bénite et le guérit. Une femme avait entièrement perdu la faculté de se servir de ses mains, et éprouvait en outre de violentes crispations de nerfs; elle accourut vers le saint homme qui la délivra en faisant sur elle le signe de la croix (i).
(i) Elogium sancti Frambaldii nura. 5,
Mais les travaux apostoliques auxquels Fraimbaud se livrait avec tant de zèle, ne l'empêchaient pas de revenir toujours avec délices à sa cellule. La charité, la première de toutes les règles, l'obligea bientôt d'accepter des disciples, et sa modeste cellule se changea en un monastère.
Devenu abbé, Fraimbaud ne laissait pas de se livrer, avec ses religieux, aux travaux de la culture. Ce fut par ses mains et celles de ses disciples que les terrains qui environnaient ce nouveau cloître, et qui étaient auparavant occupés par une épaisse forêt, se couvrirent de moissons (I).
Un jour le saint abbé allait dans la compagnie de ses religieux travailler aux champs, l'un des frères fit une chute si dangereuse qu'il en eut le cerveau attaqué, et resta expirant sur la place. Les autres le crurent mort, mais Fraimbaud s'étant mis en prière, le blessé se leva bientôt entièrement guéri (2).
Une multitude de malades implorèrent du saint abbé, et obtinrent le soulagement de leurs maux; il donna la lumière à des aveugles, et délivra des possédés de la puissance des démons qui les tourmentaient. Il guérit surtout un grand nombre de personnes en proie à la fièvre, en employant la seule force de sa prière.
Saint Fraimbaud fit encore un autre miracle, dont la mémoire s'est conservée parmi le peuple. Le saint abbé voyait tous les jours les oiseaux de la forêt voisine de son monastère accourir autour de lui, et le récréer de leurs chants, jusqu'au moment où il les congédiait en leur donnant sa bénédiction. Un jour, le serviteur de Dieu remarqua que leur chant et leurs mouvements moins vifs qu'à l'ordinaire, annonçaient la tristesse. Il les écouta selon sa coutume, mais le cœur rem-
(1) Erat autem in loco densissima siiva, sed tantum illc proprio sudorc una CUtn relkjuis sociis ibidem extirpavit, et laborc suo acquisivit, fultus prsfati episcopi auxilio, ut ctium ejusadjutorio ccllulam postmodum ;edificaret, et monachos ac rcligiosos viros inibi congregarct. — Elogiwn stmeti Frambaldi, num. 6.
( 2 Elogium êanctî Frambaldi, num. 7 et 8.
pli de compassion. Après qu'il leur eut donné le signal dé se retirer, il les suivil pour découvrir le sujet de leur peine. Il ne larda pas à voir qu'ils se réunissaient autour du petit corps inanimé de l'un d'entre eux. Saisi d'une pitié naïve, Fraimbaud étendit la main, fit le signe de la croix, et l'oiseau revint à la vie. Cette action touchante, dont les hommes avaient gardé un fidèle souvenir, se trouve être l'objet d'une fresque ancienne, récemment découverte dans l'église de Lassai, où depuis long-temps elle avait disparu sous un enduit de chaux.
Ainsi, unissant les travaux de la campagne aux courses de l'apostolat, le repos de la contemplation aux soins de la conduite des âmes, Fraimbaud répandait dans toute la contrée la bonne odeur de sa charité et de sa sainteté. Mais sa carrière approchait de son terme. Étant sorti de son monastère pour annoncer la parole évangélique. il tomba malade dans un village nommé aujourd'hui Saint -Fraimbaud-sur- Pisse (1), et il y mourut le 18 avant les calendes de septembre (2), vers le milieu du vie siècle, sous l'épiscopat de Scenfroy, successeur de saint Innocent. Les dépouilles de notre saint abbé ne restèrent pas au lieu où il était décédé; elles furent transportées dans le monastère qu'il avait bâti et gouverné, au lieu où s'est formé depuis le bourg de Saint- Fraimbaud-de-Prières (3).
Le monastère fondé par ce saint abbé n'a pas laissé une histoire bien longue; car il fut détruit au ixe siècle. Nous savons seulement que les populations ne discontinuèrent point de s'y rendre après la mort du fondateur pour implorer son secours, et les historiens nous apprennent qu'il s'opéra plus de miracles auprès de son tombeau, que le saint n'en avait fait pendant sa vie. Ce concours fut violemment interrompu au ixe siècle par les ravages des Normands; mais les disciples de saint Fraimbaud, jaloux de préserver de toute pro-
(1) Cette paroisse est unie maintenant au diocèse de Sécz. Saint Fraimbaud en est toujours le patron.
(2) Le 15 août.
(3) Saint Fraimbaud est le patron de cette paroisse et de celle d'Epineu-le-Chevreuil.
fanation les dépouilles vénérées de leur père, les transportèrent dans la ville de Senlis, comme nous le dirons dans la suite de cette histoire.
Saint Conslanlinianus ou Conslanlien (4), l'ami et le compagnon de saint Fraimbaud, était comme lui sorti d'une famille riche et puissante de l'Auvergne. Il était né vers la fin du ve siècle, sous le règne de Glovis, et il se consacra à Dieu dès sa jeunesse, en embrassant la vie monastique. On ignore si ce fut à Menât ou dans quelque autre monastère, qu'il fit les premiers essais de la vie claustrale, mais au bout de quelques années, il passa à l'abbaye de Micy. Dans la suite il se joignit à saint Fraimbaud (2).
Arrivé dans le Maine, Conslanlien reçut les ordres sacrés des mains de saint Innocent, et se retira dans les solitudes du Passais, dans la forêt de Nuz, sur le territoire d'Herbon ( Javron) Il s'y bâtit une cellule, et sanctifia ce lieu par sa pénitence, ses larmes et ses prières.
11 quittait quelquefois son ermitage pour prêcher la parole de Dieu au peuple encore idolâtre, ou livrée la superstition et au désordre. On raconte qu'il fit un grand nombre de conversions, et que le don des miracles qu'il avait reçu du Ciel, donnait à ses paroles beaucoup d'autorité. Voici quelques uns de ces prodiges: il donna l'usage de la parole à un enfant muet, en traçant sur ses lèvres le signe de la croix. Il rendit la vue à un aveugle, en lui touchant les paupières avec sa sa-
(1) On trouve aussi quelquefois Constantin.
(2) Labbe, Bibliotheca manuscriptorum , tom. Il, pag. 515-517, Vita et miracula sancti Constantiniani, abbatis et confessoris. — Dom Bouquet, Scriptores rerum gallic. et franc ic: tom. m, pag. 449.— Voici le jugement que Dom Rivet porte sur cette Vie : « C'est encore au P. Labbe « qu'on est redevable de l'édition de la Vie de saint Constantien, abbé et « confesseur du Maine, du temps de saint Innocent. L'auteur paraît avoir « été un prêtre de cette Église, et n'avoir écrit que vers la fin de ce siècle. « Il est certain qu'il n'écrivait pas auparavant, puisqu'il parle de l'Assomp- « (ion de la sainte Vierge, expression dont L'origine ne remonte pas au- « delà de saint Grégoire de Tours. La pièce de notre écrivain, qui est fort « courte et en un style très simple, ne nous apprend presque que des mi- « ridCf » — Hittoin îitt&aire de la France, tom. m, pog. 408.
âï2() HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MAN'S.
iîve. Une autre fois ilfitenlendreunsourd, en lui versant daui les oreilles quelques gouttes d'huile bénite. Un enfant nommé Bundus, s'élanl noyé dans un puits, il le ressuscita par la vertu de ses prières.
Constantien n'était point seul dans sa solitude de Javroii; dès le moment où il arriva sur le territoire de notre Eglise, il amenait avec lui des disciples qui vécurent sous sa conduite, et formèrent un petit monastère dont il était abbé. Peu à peu le nombre de ces religieux s'accrut, cl devint môme fort considérable.
Glolp.ire lorsqu'il partit, en l'année 560, pour son expédition contre son fils Ghramne, passant par notre province, désira voir le saint abbé et le consulter sur le sort de ses armes. L'homme de Dieu lui prédit la victoire qu'il devait remporter. Le roi ne pouvant douter que Constantien ne lui annonçât la vérité, en éprouva tant de joie qu'il voulut être le fondateur d'un monastère, au lieu même où le serviteur de Dieu et ses disciples vivaient dans de pauvres cabanes séparées, qu'ils avaient construites de leurs propres mains. 11 donna à la communauté un fonds considérable de son domaine, et fil construire un édifice très ample. Ce monastère fut long-temps illustre, jouissant de tous les privilèges des fondations royales, d'une indépendance complète dans son administration intérieure, et sous la protection du monarque qui en défendait les propriétés de toute vexation extérieure. Dans la suite, il fut réduit à la condition d'un simple prieuré dépendant de l'abbaye de Saint- Julien de Tours.
Constantien continua de gouverner avec sagesse sa communauté, et de prêcher l'Evangile au peuple du voisinage, jusqu'à sa mort qui arriva aux calendes de décembre, vers l'an 570 (-1). Le corps du saint abbé fut enterré dans la basilique de son monastère, à la place où l'on voil aujourd'hui l'église paroissiale de Javron, et il y reposa jusqu'au temps de l'invasion des Normands, en 841 et 845.
(1) Le 1er décembre.
Sainl Sylvain était aussi l'un de ces aquitains que la célébrité du monastère de Micy a vait attirés dans cette solitude dès le commencement du vr siècle. Plus tard le désir de la vie érémitiquele conduisit dans le diocèse du Mans. Il se choisit une retraite en un lieu fort désert, sur le territoire deSaint-Pierresur-Erve. On voit encore aujourd'hui dans un petit bois couronnant un rocher qui surplombe le cours de l'Erve, une petite chapelle dédiée à ce saint ermite, et destinée à rappeler le lieu où il a vécu. Les détails de la vie du saint anachorète sont ignorés de l'histoire, mais sa mémoire est restée en vénération parmi le peuple de la contrée; un bon nombre de pèle • rins vont visiter la chapelle pour être préservés ou guéris de la fièvre (l).
La solitude de Vandopera ( Vandœuvre), sur les bords de la Sarthe, au lieu où l'on voit aujourd'hui la paroisse de Saint- Léonard -des-Bois, avait aussi ses saints moines, et jouissait d'une grande renommée à l'époque que nous parcourons. Le premier des solitaires qui vinrent s'y établir semble avoir été saint Léonard ; il fut le plus illustre, et il est le seul dont le nom soit passé à la postérité (2).
Léonard naquit vers la fin du ve siècle, mais on ignore dans
(i) M. Guillois, Vies des Saints du Maine, tom. ni, pag. 329, d'après les notes manuscrites de l'abbé Négrier de la Crochardièrc, et de M. Lé Prince d'Ardenay.
(2) Acta Sanctorum, ad diem xv octobris, Vita suActi Leonardi, ab • bâtis. — Cette Vie, publiée pour la première fois par les continuateurs de Bollandus, d'après trois manuscrits à peu près semblables, l'un de l'abbaye de Saint-Calais, l'autre de Saint-Sauveur d'Utrecht, et le troisième de Chartres, est d'un auteur presque contemporain, et évidemment d'un moine manceau. La latinité de cette pièce est bonne pour l'époque, cl cette légende est assurément l'une des meilleures du vue siècle. 11 est pareillement impossible de ne pas reconnaître beaucoup de verve dans le récit, une certaine habileté dans la disposition des parties, et les qualités essentielles d'une narration sobre et agréable. — Voir aussi Bernard de Guy, évèqne de Lodèvc, apud Gonon, Vitœ et seutentiœ Patrum ()>■/■;dentis, pair. 210; Bulteau, Abrégé de VHisfoire de l'Ordre de Snint- Bertolt, li\. n, ibap. 30, n°3; et le P; Le Coin te, Annales ecclesiastici Francorumyad amum 565, n° 1 '», qui ont tous parlé exactement de notre saint abbé.
228 HISTOIRE DF. l'ÉGLISK DU MANS.
quel pays (1). Animé d'un ardent désir de servir Dieu il quitta sa famille, ses biens et sa patrie, et il s'enfuit secrètement dans le pays du Maine, afin d'y trouver une solitude. Saint Innocent le reçut avec bonté, et lui indiqua lui-même un lieu où il rencontrerait ce qu'il désirait. C'était le lieu alors fort désert nommé Vandœuvre. Le saint ermite s'y bâtit une cellule, et y passa quelques années dans les exercices de la plus austère pénitence. Dieu l'éprouva par de violentes tentations dont il sortit victorieux.
Après ces luttes où se forment les grandes âmes, Dieu lui manifesta les desseins qu'il avait sur lui : beaucoup de solitaires qui vivaient dans les déserts voisins et sur les rives sauvages de la Sarthe, vinrent le trouver et le prièrent d'être leur guide dans les voies de la perfection. Léonard ne put les refuser, et il devint leur abbé. Peu de temps après il éleva un monastère, et les y réunit sous une règle commune. 11 bâtit aussi une basilique pour les offices des moines, et la fil dédier en l'honneur de saint Pierre. 11 paraît que dès son origine ce monastère fut nombreux, et qu'il eut besoin de bâtiments assez vastes, puisqu'il fallut trois années pour les construire, malgré le grand nombre de ceux qui prirent part à ces travaux. Leshabitanls du voisinage s'empressèrent d'apporter aux religieux l'aide de leur travail; bien plus, ces ouvriers bénévoles fournissaient et pour eux-mêmes et pour la communauté, les vivres de toutes natures dont il était besoin. Il ne fut pas nécessaire de faire de pain, ni de préparer d'autres aliments pendant tout ce temps-là , et cependant personne ne manqua de rien, tant la charité fut empressée à secourir les serviteurs de Dieu (2).
(i) Plusieurs écrivains modernes, Baillct, Fies des Saints, au xv octobre; Dom Bondonnet, pag. 167; Le Gorvaisier, pag\ 152; Simon Martin, Vies des Saints, pag. 491, etc., ont essayé de préciser le lieu où naquit saint Léonard, et ont dit qu'il avait vu le jour, les uns au pays de Tongres, les autres dans la cité de Liège; mais les plus anciens monumenls et les bréviaires se taisent à ce sujet, et les auteurs que nous venons de citer ne sont pas parfaitement d'accord entre eux.
(2) Fitasancti Leonardi, num. 2.
Beaucoup de personnes de tout rang abandonnaient leurs biens, en distribuaient le prix aux pauvres et venaient se mettre sous la conduite de Léonard. Le démon se servit de ce concours de tant d'âmes généreuses, pour exciter contre le saint abbé plusieurs personnes qui allèrent trouver le roi Clotaire, et lui firent entendre que ce moine qui habitait Vandœuvre avec ses disciples, détournait ses sujets de son obéissance, les engageait à se défaire de leurs biens, et s'attribuait à lui-même une entière autorité sur eux. Clotaire, que ses crimes avaient rendu soupçonneux, se laissa aller facilement à ces suggestions, et envoya sur les lieux des commissaires chargés de s'informer de la réalité des faits, et, s'ils les trouvaient vrais, de chasser les moines et l'abbé.
Les envoyés s'empressèrent de remplir leur mission; au moment même où ils entraient dans l'enceinte du monastère, un jeune homme de condition, doué de toutes les qualités convenables pour les exercices des armes, se présentait à Léonard, lui exposait qu'il venait de vendre toute sa fortune, qu'il en avait donné la meilleure partie aux pauvres, et qu'il apportait le reste pour les besoins de la communauté, dans laquelle il désirait passer le reste de ses jours. Les commissaires royaux, témoins de cette conversation, se dirent entre eux : « Qu'est-il nécessaire de faire de nouvelles perquisi- « tions? Voici la preuve, voici les témoignages de la vérilé « que désire connaître notre maître! N'en sommes- nous pas « nous-mêmes les témoins? » Cependant ils s'adressèrent à Léonard, et lui demandèrent qui lui avait donné la hardiesse de corrompre les sujets du roi des Francs, en leur persuadant de mépriser ses ordres, et lui enlevant ses hommes d'armes. « Déjà, ajoutèrent-ils, tout ce pays court après loi et après « tes pareils; si cela continue, si l'on vous laisse la liberté « d'agir comme vous le faites, ce ne sera bientôt plus le « royaume de Clotaire, mais le tien et celui de tes moines. » Ils employèrent ensuite tout ce que leur esprit avait de finesse, pour faire tomber le serviteur de Dieu dans les pièges qu'ils lui tendirent; mais ils n'y réussirent pas, car sa grande sainteté faisait qu'il se possédait parfaitement, et il sut tou-
jours leur répondre par des lexles de l'Écriture pleins de justesse et d'à^propos. «J'ai répété, leur dit-il, ces paroles « du Seigneur : Allez, vendez tout ce que vous avez, donnez - « le aux pauvres et suivez-moi. J'ai encore dit ces paroles « sorties de la bouche de la Vérité même : Quiconque laissera « son père ei sa mère, son épouse, ses enfants, ses frères, ses « sœurs, ses maisons et ses champs à cause de moi, recevra « le centuple et la vie éternelle (l). Si je n'ai enseigné, ajou- « ta-t-il, que ce que Notre- Seigneur Jésus-Christ commande « d'enseigner, pourquoi voulez- vous m'inquiéter? »
Ils n'avaient rien de juste et de sensé à répondre, aussi ils lui dirent naïvement qu'ils admiraient son genre de vie, et qu'ils voudraient eux-mêmes l'imiter. Puis ils se retirèrent, et firent au roi un rapport fidèle de tout ce qu'ils avaient vu. Glolaire, qui, malgré ses grands défauts, aimait sincèrement les serviteurs de Dieu, déposa facilement l'inquiétude qu'il avait conçue à l'instigation des méchants, il rendit grâces au Ciel, et aida depuis Léonard dans l'agrandissement de son monastère.
Le saint abbé vivant désormais en paix sous l'égide de la protection royale, vit le nombre de ses disciples s'augmenter encore; il savait se rendre aimable à tout le monde, il possédait une science profonde des saintes Écritures, et une sainteté qui le rendait l'objet de la vénération et de l'amour de tous (2). Deux des plus grands évêques de ce temps-là, saint Germain qui gouvernait l'Eglise de Paris, et saint Domnole qui fut le second successeur de saint Innocent sur le siège du Mans, avaient pour lui une singulière affection, et lui témoignaient beaucoup de confiance. Saint Domnole l'envoya souvent vers son ami, l'évêque de Paris, quand il ne pouvait y aller lui-même.
Unjourque Léonard priait seul dans sa cellule, un serpent montant sur les pieds du solitaire, s'éleva le long desesjam-
(!) Matth. xix, 21, 29; Marc, x, 21; xv, 29.
(2) Vakle sanctarum Scripturai-iim tloribus repletus, Deo amabilis et hominibus dilccius. — Vita sancti Léonard i, num. 5.
bes et de son dos, et sortit par le haut de ses habits; puis tomba sur la terre à ses pieds, et expira sans lui avoir fait aucun mal et sans avoir pu le détourner de sa prière. Depuis ce temps- là, comme l'attestèrent ses disciples à l'historien qui rapporte ce fait, on ne vit plus jamais aucun serpent dans ce lieu.
Saint Léonard finit sa longue carrière aux idesd'octobre(l), sous le règne de Ghilpéric (2). Il mourut entre les bras de saint Domnole, qui avait été averti par une révélation de la mort prochaine du serviteur de Dieu. En même temps Léonard connut, d'une manière surnaturelle, l'arrivée du saint évèque, et ordonna à ses disciples de préparer une réception digne d'un tel hôte. Il leur annonça pareillement qu'il mourrait le lendemain de l'arrivée du prélat, et l'événement s'accomplit effectivement en cette manière Les funérailles du saint abbé furent d'ailleurs remarquables par plusieurs prodiges, car pendant que l'on portait son corps en terre quelques aveugles recouvrèrent la vue.
Après la sépulture du serviteur de Dieu, les moines élurent en pleine liberté l'un d'entre eux pour tenir sa place, et les gouverner en qualité d'abbé. Saint Domnole était présent à celte élection. Les vertus de saint Léonard se perpétuèrent long-temps dans le monastère, et la vigueur de la discipline régulière y fleurit pendant de longues années. Les populations voisines accouraient aussi au tombeau du saint abbé pour implorer son secours; car, les aveugles, les lépreux et les autres malades y recevaient souvent leur guérison (3).
(1) Le 15 octobre.
("2) Ce prince, qui siégeait à Soissons et qui possédait le Maine, commença de régner en 561; par conséquent, la mort de saint Léonard ne peut être arrivée antérieurement à cette époque.
(3) Saint Léonard est demeuré le patron de la paroisse qui a pris la place de son monastère, et qui se nomme Saint-Léonard-des-liois.Ce saint était honoré d'un culte publie dans un très grand nombre de diocèses, même (buis les pays étrangers à la France. Il est représenté ordinairement portant un habit monastique, avec un serpent autour du corps. On l'implore particulièrement pour être guéri de la surdité. —Voyez dans Odolant-Desnos, Mémoires historiques sur la ville d'Alcnron et sur ses
232 HISTOIRE DE L?l'CLISE DU MANS.
La plupart des saints solitaires dont nous avons fait connaître le nom et les actions survécurent à saint Innocent, plusieurs même virent encore l'épiscopat de saint Domnole, son second successeur; mais nous avons dû réunir ce que l'on sait de leur vie afin de ne pas interrompre des récits déjà trop incomplets. Quant aux monastères que beaucoup d'entre eux fondèrent dans notre diocèse, le plus grand nombre périt dans les ravages des Normands, et leur histoire disparut dans la même tempête; mais on ne doit pas oublier que ces pieuses solitudes produisirent, pendant trois siècles au sein de notre Eglise, d'innombrables légions pour le ciel, et répandirent sur toute la province des bienfaits de tous les genres.
Au reste, ce n'était pas seulement dans les solitudes des bords de la Braye, de l'Anille, de l'Erve, de la Sarthe,et au milieu des vastes et sauvages déserts du Passais que ces moines bâtirent des monastères; il est certain que ces asiles de la piété et des lettres furent fondés en bien plus grand nombre dans la province. Un auteur contemporain de saint Innocent, et qui écrivait dans le pays, affirme que, pendant l'épiscopat de|ce grand évêque, il y eut plus de quarante monastères établis dans le diocèse (1).
Saint Innocent favorisait les établissements monastiques même en dehors de son propre territoire. Saint Launomarus, ou, commeon l'appelleaujourd'hui, saintLaumer, ressentit les effets du zèle de notre saint prélat pour ceux qui se dévouaient à la vie religieuse. Laumer était né près de Chartres; il fut d'abord appliqué à la garde des troupeaux, et dans cet humble office il commença à exercer sa charité en instruisant ses jeunes compagnons. II fut ensuite initié aux saintes lettres par un prêtre de Chartres nommé Chirmirus, et ordonné prêtre par l'évêque qui gouvernait celte Église.
Seigneurs, tom. i, pag. 52, des détails assez curieux sur les vicissitudes qu'a éprouvées, dans notre pays, le culte de saint Léonard.
(1) Quapropter eo temporc amplius quam quadragïnta cellulœ in pago Genomanico sunt aedifîcatse, et de viris bonis et justis, communcm et regularem vitam amantibus atquc ducentibus sunt repletœ. — Vita sancti Alnei, num. 4.
Laumer entra alors dans un monastère, et au bout de quelques années il vint dans le Perche, en un lieu peu éloigné de noire diocèse, pour y mener la vie solitaire; mais le bruit de ses vertus et des miracles qu'il opérait attirant près de lui beaucoup de disciples, il se vit obligé de construire quelques cellules pour les recevoir, et c'est ce qui donna origine au monastère de Bellomer. Plus lard il fonda un second cloître qui porta d'abord le nom de Corbion, et à une époque plus voisine de la nôtre celui de Saint-Laumerle-Moutier. 11 est probable que le saint, se trouvant à portée de notre diocèse, étendait ses travaux apostoliques jusque sur les pauvres populations du Maine, aussi les historiens nous apprennent que saint Innocent encouragea ses fondations, et les aida même d'une manière efficace (l).
Le reste de la vie de Laumer ne fut qu'une suite des exercices de la plus parfaite charité, jusqu'au moment où, dans une vieillesse fort avancée, il fulappelé à Chartres par l'évêque de cette ville, et y mourut, en prédisant les malheurs dont cette cité serait bientôt accablée, vers l'an 590 (2).
Dans les dernières années de sa vie, saint Innocent contribua à la fondation d'un monastère qu'il n'eut pas la joie de voir achevé, et qui ne le fut que sous l'épiscopat de saint Domnole. La reine Ultrogothe avait entrepris d'ouvrir encore une nouvelle retraite pour des moines, dans le diocèse du Mans, et elle avait obtenu l'assentiment de son époux, le roi Childebert. Elle envoya donc des personnes chargées d'examiner les lieux, et de lui indiquer un endroit commode pour
(1) Vitasancti Rigomcri, num. 3.
(2) Dom Mabillon , Acta Sanctorum 0. S. B. sœcuL i , Vita sancti Launomnri abbatis. — Acta Sanctorum, ad clicm ix januarii. — Les doux historiens de ce saint abbé, dont les ouvrages sont imprimés dans les Avux recueils que nous venons d'indiquer, paraissent avoir été moines dans les monastères fondés par saint Laumer dans le Perche; ils rapportent des faits qui ne se trouvent point ailleurs, et passent pour des auteurs pleins de fidélité. — Le P. Le Long, Bibliothèque historique de la France, liv. m, H" 12582, 12583. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la Frcrr, tom. m, ptg. 659.
234 HISTOIRE DE IyLGLISE DU MANS.
son dessein. Ils lui désignèrent le domaine nommé Bihtria. Saint Innocent l'ayant appris alla trouver Ultrogolhe, et lui désigna un autre lieu qui convenait davantage. Mais il fallait acheter cette ferme de ceux auxquels elle appartenait; la reine pria Innocent d'aller trouver les possesseurs et de leur en faire la proposition. Il le fit, et ceux-ci lui dirent qu'ils avaient eux-mêmes la pensée de consacrer à Dieu celte terre par la fondation d'un monastère. L'évêque les encouragea dans leur pieux dessein.
Bientôt Ullrogothe et Childebert firent bâtir le nouveau cloître, et le dolèrent généreusement; les propriétaires du domaine donnèrent leur ferme, et l'on construisit un vasle et beau monastère. Selon les intentions de la pieuse reine, il fut dédié à saint Georges. Dès lors en effet les pèlerinages à la Terre-Sainte élaient une dévotion chère aux chrétiens d'Occident, comme nous aurons bientôt une nouvelle occasion de le constater; tous ceux qui exéculaient ce voyage élaient frappés de la dévotion des Orientaux pour le saint martyr de Nicomédie, et souvent ils allaient visiter son tombeau qui était en Palestine. Plusieurs même firent des efforts pour obtenir de ses reliques, mais le très petit nombre vit sa demande exaucée. Cependant l'Eglise du Mans et celle de Paris furent des plus heureuses, et elles ont possédé, dès ces premiers temps, des reliques insignes de saint Georges (1). Ces saintes reliques furent déposées dans le monastère dédié en l'honneur du martyr de Nicomédie, par saint Domnole, second successeur de saint Innocent.
Ce cloître fut long -temps illustre: Childebert et Ullrogothe le favorisèrent beaucoup, et il jouit par la protection royale des privilèges les plus avantageux à sa prospérité. Il était situé
(1) Il n'est pas facile de préciser quelle partie du corps de saint Georges possédait le monastère dont nous rapportons la fondation; les Gestes des Evêques du Mans parlent d'une relique considérable du corps; los auteurs modernes disent unanimement un bras. Il faut sans doute l'entendre d'une portion plus ou moins notable du bras, selon la manière de s'exprimer en pareille circonstance. En effet, on connaît deux autres églises en possession chacune d'un bras du saint martyr de Nicomédie,
dans le Lab ricin, au lieu où l'on voit aujourd'hui le bourg de Saint-Georges-des-Bois (l).
Dans le même temps où Innocent s'occupait de la fondation du monastère de Saint-Gcorge.s, en Tannée 541, les évêques de la Gaule tinrent un concile à Orléans, le quatrième de ceux qui furent célébrés dans cette ville, et le saint évêque du Mans s'y trouva (2).
Les Pères de ce concile firent trente-huit canons de discipline, fort imporlants pour la connaissance de l'état des Eglises des Gaules à celte époque, mais dans lesquels nous n'avons rien remarqué qui pût convenir plus particulièrement au diocèse du Mans. On y voit que l'idolâtrie n'avait point entièrement disparu de nos contrées, et que les mœurs de ceux qui l'avaient abjurée eu conservaient encore des traces. Ce Irait confirme les histoires des saints moines dont nous venons de parler, et il explique comment ils vinrent en si grand nombre dans les solitudes de noire diocèse, pour y combattre le paganisme comme sur l'un de ses principaux théâtres (3).
Plusieurs canons qui ont rapport aux bénéfices ecclésiastiques (4), et surtout quelques uns qui ont pour but de régler les mœurs du clergé sur les points les plus importanls de la vie cléricale (5), révèlent les raisons qui portaient les évêques les plus zélés de cette époque à appeler les moines dans leurs diocèses, et à favoriser leur établissement.
Aucun évêque ne sentit mieux que saint Innocent ce besoin de nos Églises; et ce sera éternellement la gloire de cet immortel prélat d'avoir altirédans le pays confié à sa sollicitude un si grand nombre de solitaires, non en les comblant de faveurs temporelles, comme l'ont inventé des écrivains cupides du vme et du i\e siècle, mais par les encouragements
l'une en Calabrc, et l'autre dans un monastère en Belgique. —Acta Saîictorum, ad diem xxm aprilis, de sancto Georgio, mort, paf . 133, 134.
(1) Gesta Domni Innocent V.v, et Gesta Domni Aigliberti.
(2) Dora Labftt, Conciliorum Galliœ cotlectie, to-m. i, col 1007-1018.
(3) Can. 14, 15 et 1G.
(4) Can. 7, 11, 18, 19, 26, 33.
(5 Can. 17,18.
et les faveurs spirituelles qu'il était en son pouvoir de leur accorder.
Toutefois, saint Innocent signala sa bienveillance envers l'ordre monastique par une démarche d'une plus grande importance encore. Tous les moines des Gaules vivaient dans des monastères isolés, et ne connaissaient point de règle commune. Les traditions orientales apportées, résumées et sagement modifiées par Cassien, régnaient surtout dans le midi de la Gaule. Dans l'occident de ce pays et dans notre province, les monastères s'attachaient principalement aux enseignements de saint Martin. Puisées à des sources si saintes, ces traditions devaient conduire les hommes à la perfection, mais elles n'étaient cependant pas exemptes de tout alliage; d'abord ellesn'avaientpas été soumises à une rédaction unique et invariable; on vivait d'après les enseignements quotidiens d'un supérieur plutôt que sur un code déterminé. La diversité des instituts, qui, dans d'autres conditions, est une source de biens pour l'Eglise, pouvait enfanter des désordres ; chaque monastère se formait une manière de vie, et cette manière elle-même n'avait rien qui en garantit la durée. Ces mutations dans !a discipline intérieure du cloître favorisaient surtout un abus qui régnait assez généralement, quoique l'on eût déjà essayé d'y apporter remède; c'était la girovagie. Les moines girovagues sont signalés par saint Benoît comme la plaie la plus profonde de la vie monastique, et c'est surtout pour l'avoir guérie, en introduisant le vœu de stabilité dans le monastère, que ce grand homme a mérité le nom de législateur de la vie religieuse en Occident.
Saint Benoît, suscité de Dieu pour apporter le remède à tant d'inconvénients, eut une vie toute éclatante de miracles; aussi les regards de tout l'Occident ne lardèrent pas à se fixer sur lui et sur ses premiers disciples. On racontait partout les merveilles de sainteté qui éclataient sur la montagne du Gassin, et au milieu des ruines amoncelées par l'invasion des barbares, on sentait et on admirait le germe d'un institut, destiné à sauver ce qu'il y avait de bon dans la civilisation antique. Tout le secret de ce prodigieux avenir était déposé dans
la règle de la vie monastique que saint Benoît venait d'écrire, et qu'il faisait pratiquer dans les douze monastères construits par lui et soumis à sa direction, et dans sa grande abbaye du Mont-Cassin.
Cette règle que les conciles ont déclarée écrite sous la dictée du même esprit qui inspira les saints canons; que les contemplatifs ont révérée comme renfermant les préceptes les plus élevés de la perfection; que les politiques et les hommes d'Etal ont admirée comme contenant les principes d'une sage, prudente et discrète administration; cette règle ne tarda pas à se répandre dans tous les monastères, et en 543, époque de la mort de saint Benoît, elle était déjà connue au loin.
C'est avec l'auteur de cet admirable code que saint Innocent voulut se mettre en relation. En 542, mû parles grandes choses qu'il entendait raconter de saint Benoît, de ses constitutions et de ses disciples, il résolut, malgré l'éloignement des lieux, de lui adresser une demande tendant à obtenir de lui quelques uns des moines formés à son école et la règle qu'il avait écrite pour eux. Il choisit pour cette mission Flodegar, archidiacre de l'Église du Mans, et Harderarde, intendant de sa maison (1).
Cependant Innocent préparait un monastère pour rece-
(I) L'histoire de l'arrivée de saint Maur en France a été attaquée par Basnage et Baillet; Terreur qui s'est glissée dans les Actes de cet apùtre des bénédictins dans les Gaules, et qui fait lire le nom de saint Bertrand à la place de celui de saint Innocent, donnait à leur critique une apparence spécieuse; mais cette histoire a été complètement éclairée par Dom Bondonnet, ciDom },\àb'û\o\n\am ses Annal es de l'Ordre de Saint- Benoit, mais surtout dans la préface du second siècle bénédictin, §. v. Dom Ruinart a composé une dissertation spéciale sur cette question : Apologie de la mission de saint Maur, apôtre des bénédictins en France. 1 vol. in-8°. Le même ouvrage se trouve reproduit en latin, à la fin du Ier volume drs Annales de l'Ordre de Saint-Benoit. — S'il était nécessaire d'ajouter de nouvelles preuves à celles fournies par les trois savants que nous venons de citer, nous dirions avec Dom Housseau, que la question est complètement résolue par une chartre de Clotaire I« en faveur de l'abbaye de Saint-Maur-sur-Loire. Ce diplôme, dont il ne reste plus qu'un fragment, a été publié par M. Paul Marchegay, Archives d'Anjou, pag. 379. Càrtularvuv SOHcti-Mauri, num.35.
voir les disciples de saint Benoît. Il leur avait destiné pour séjour un lieu désigné par l'historien de saint Maur sous le nom de Rupiacus, et que l'on croit reconnaître dans une ferme de la paroisse de Mésange, nommée Le Rocher. Ce monastère eût été situé presque au centre des montagnes et des forêts qui couvraient en grande partie le territoire des antiques Arviens (l).
Mais au moment même où Innocent se donnait ces soins, et tandisqueses envoyés poursuivaientleur voyage, il vit arriver le terme de ses jours. Le saint évêque fut enterre, suivant la coutume, dans le cimetièrequi , d es l'origine, avait.été réservé aux chrétiens, non dans la basilique des Apôtres ainsi que ses prédécesseurs, mais dans celle qu'il avait lui-même fait construire en l'honneur de saint Victorius II. Sa mort arriva le treizième des calendes de juillet (2), jour delà fête des saints Gervais et Protais. Les innombrables miracles qui, après sa mort s'opérèrent à son tombeau signalèrent la gloire dont il jouissait dans le ciel. Un religieux du Maine, contemporain d'Innocent, a célébré les grâces merveilleuses qui s'obtenaient près de la tombe du saint évêque (3). Au xne siècle le cours de ces prodiges n'était pas encore interrompu, et le vénérable Hildebert, qui faisait alors la gloire de l'Eglise du Mans, les célébrait dans ses vers.
(4) Nam ex ipso nomme, quo Rupiacus vocabatur, deformis a nobis et scabrosus a?stimabatur. — Doni Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. P. sœcul. i, Vita sancti Muuri abbatis, auctore Fausto, mini. 37.
(2) Le 19 juin.
(3) Labbe, Bibliotkeca manuscriptorum, Vita sancti Constantiani abbatis.