CHAPITRE V
ÉPISCOPAT DE SCIENFROY. — ( 543 — 560. )
Entrée des barbares dans les dignités ecclésiastiques. — Gliildebcrt apporte au Mans des reliques de saint Vincent. — Voyage de Flodegar et d'Harderarde au Mont-Cassin, leur retour. — Saint Maur. - Vacance du siège du Mans.
Pour la première fois l'Eglise du Mans vit après la mort de saint Innocent, l'ambition envahir le siège épiscopal, et les passions mal contenues d'un barbare jeter le trouble dans son sein. Cette entrée d'un Franc dans les honneurs du sanctuaire demande quelques mois d'explication. L'intervention des rois d'origine germanique dans les affaires du clergé commençait à le désorganiser, et à nuire à sa dignité morale. On a vu tout à l'heure saint Innocent obligé d'appeler le dévouement monastique à son aide pour travailler à la conversion des païens; le dergé séculier n'était plus guère disposé à se livrer à de si pénibles travaux; c'est ce que nous ont appris les conciles auxquels assistait ce môme évêque. L'Eglise, riche el puissante par son influence et par ses immenses propriétés, était bien capable de tenter la convoitise de conquérants avides Ils entreprirent de l'exploiter à leur profit, soit en se mêlant de son régime intérieur, soit en vendant les
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évêchés pour accroître leur trésor. Les Papes et les conciles protestèrent en vain contre l'illégalité : l'Eglise n'en subit pas moins une double invasion, n'en reçut pas moins dans son sein deux sortes d'hommes qui tendaient à compromettre sa dignité.
Elle fut ouverte à des Gallo-Romains cupides, qui ne pouvaient guère y porter que l'égoïsme et la corruption d'une civilisation dégradée, puis à des hommes encore grossiers qui aspiraient à occuper ses vastes domaines. Celte intrusion, qui se manifesta dans la seconde moitié du vr siècle pour la plupart des Eglises des Gaules, et un peu auparavant dans celle du Mans, mais ici du moins d'une manière passagère, ne fut pas sans affecter la discipline; elle fît pénétrer dans le clergé les idées germaniques encore empreintes de la barbarie primitive. Elle y jeta des hommes aux mœurs guerrières, aimant la violence, comme notre Badegisile, comme le Sagittaire et leSalonius dont parle saint Grégoire deTours. Ceux qui poussaient moins loin que ces trois hommes la violence et le désordre de leurs mœurs, comme notre Scienfroy, loin d'augmenter et de favoriser les fondations entreprises par leurs prédécesseurs, méprisaient les serviteurs de Dieu, ne trouvaient jamais trop abondants pour eux seuls les revenus de leurs sièges, et causaient, au moins indirectement, la ruine des monastères et la cessation des études ecclésiastiques.
En petit nombre dans le principe, ces hommes se multiplièrent insensiblement, ainsi que l'attestent les documents contemporains. En 506, au concile d'Agde, il n'y avait que des évêques ou des prêtres gallo-romains; en 51 1 , au premier concile d'Orléans, auquel assistait saint Principe du Mans, on voit déjà un évêque germain d'origine, Gildared; en 585, au concile de Maçon, dans lequel siégeait Badegisile, il y en a six. L'envahissement est complet au vir siècle. Dans un diplôme de Clovis II, de l'année 653, sur quarante-cinq signatures, il n'y a plus que cinq noms romains; d'où il suit qu'à cette époque, c'étaient les barbares qui formaient la majorité du haut clergé, sinon du clergé tout entier. Leur présence
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est presque partout marquée par des usurpations, la simonie, l'intrigue ou les moyens de violence; elle est le signal de l'ignorance et des plus grands abus dans les Eglises. Cependant les évêques des ve et vie siècles avaient pris d'infinies précautions contre ce malheur qu'ils prévoyaient; de laces écoles dans les cathédrales, dans tous les monastères et jusque dans les palais des rois mérovingiens; c'était dans ces écoles, surtout dans celles des monastères et du palais, que devaient se former les fils des leudes que l'Eglise aurait ensuite vus avec complaisance à la tète de sa hiérarchie; mais l'impatience et la fougue des Francs se révoltèrent souvent contre tout ce code disciplinaire, et franchirent par emportement les entraves que l'on voulait leur imposer.
Dans l'Eglise du Mans, saint Innocent avait déjà fait de Flodegar son archidiacre, première dignité de l'Eglise après l'épiscopat; Harderarde avait été nommé par lui majordome ou vidame, office qui remettait entre les mains de ce Franc une grande autorité, surtout sur le temporel; enfin Scienfroy avait été créé chorévêque, grade encore fort considéré au commencement du vie siècle. Cette bienveillance d'Innocent pour les nouveaux- venus explique peut-être en partie la faveur plus qu'ordinaire dont il jouit pendant tout son épiscopat auprès des rois mérovingiens.
Après la mort de ce grand prélat, Scienfroy se prévalant de son degré de chorévêque, et de l'appui de ceux de sa race, prétendit se rendre maître du siège épiscopal. Soutenu vraisemblablement par l'influence des nouveaux maîtres des Gaules, il parvint à empêcher l'élection canonique d'un autre pasteur, et fut peut-être assez puissant pour attirer sur lui les suffrages des électeurs. Use maintint tranquillement sur le siège, el son administration fut assez paisible pour qu'il ait pu passer pour le pasteur légitime; on peut même croire avec de graves auteurs, qu'il a réellement possédé cette qualité. La longue durée de son administration, la présence de Childeberl dans la cité du Mans durant celle période, la manière dont les envoyés de saint Maur s'adressèrent à Scienfroy comme à un évèque légitime, et la réponse qu'ils en reçurent, i. 16
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tout cela prouve que notre cité était paisible, et que l'Eglise y était rentrée dans son état régulier et canonique.
En l'année 544, Childebert vint au Mans, et signala sa présence par un don précieux pour notre Eglise. Dans les deux expéditions que ce prince fit en Espagne contre les Visigoths ariens, il manifesta son penchant pour l'ornement des églises et la splendeur du culte. Il rapporta de la première campagne un grand nombre de vases très précieux, dont il fil don aux évêques et aux prêtres de ses Etats pour être employés au service divin (1). Dans une seconde expédition avec son frère Clolaire, roi de Soissons, il allait s'emparer de Saragosse, lorsque les habitants recoururent au Ciel pour détourner le sort qui les menaçait. Ils firent des processions autour des murs de leur ville, portant avec une grande confiance la tunique du saint martyr Vincent, leur concitoyen (2) . Childebert et Clolaire ne tardèrent pas à être instruits de ce qui se passait dans la ville; ils en furent touchés, et ils promirent aux habitants de leur laisser la liberté et la paix, s'ils consentaient à leur livrer la tunique de saint Vincent, et à bannir entièrement l'arianisme de l'Espagne. Les habitants acquiescèrent à ces conditions, et Childebert apporta avec grande solennité cette relique à Paris(3). Quelque temps après, il résolut de bâtir une église pour y placer un si précieux dépôt, avec une croix fort riche qu'il avait apportée de Tolède (4). C'est ce qui donna origine à l'une des plus célèbres abbayes du royaume, appeléed'abord Sainl-VincentetaussiSainte-Croix, et dans la suite des temps Saint-Germain-dcs-Prés (5).
Mais Childebert, qui avait déjà témoigné son affection envers l'Eglise du Mans, résolut de lui en donner un nouveau
(1) Mézerai, Histoire de France, règne de Childebert.
(2) Ce vêtement, que Ton nomme aussi stola, était une espèce de tunique de dessus, que l'on tenait par tradition avoir servi à saint Vincent, lorsqu'il faisait les fonctions de diacre sous l'évoque Valère.
(3) Gregorius Turonensis, Historia Francor uni, lib. ni, num. 29.
(4) Gislemar, Vila sancti Drodovei abbatis.
(5) Dom Bouillait, Histoire de V 'Abbaye royale de Saint-GermaindeS'Prés,
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gage, el il vint lui-même apporter dans notre cité une partie du chef du saint martyr de Saragosse. En retour de ce trésor, il obtint des reliques de saint Julien, notre premier apôtre, et il les plaça dans l'église de Saint- Vincent et de Sainte- Croix que l'on bâtissait à l'époque même à Paris (l).
Pendant queues choses se passaient au Mans, Flodegar et Harderarde poursuivaient leur voyage vers le Mont-Cassin. Selon lessuppulalionsde Dom MabiKon, ils étaient partis du Mans vers le printemps de 542. A leur arrivée en Italie, tout ce pays était en feu par la guerre que les Goths y faisaient dans le dessein de s'en emparer. Peut-être aussi nos voyageurs s'arrêtèrent-ils à Rome, pour voir cette ville encore remplie d'une splendeur qui allait bientôt lui être enlevée. Enfin, Totila s'élant mis à faire le siège de Naples vers l'automne, l'accès du Mont-Cassin se trouva libre, et ils s'y rendirent. Au moment où ils y arrivèrent, saint Benoit était attristé par la révélation qu'il avait eue de la destruction de son monastère; mais leur demande apporta un grand soulagement à son cœur; il y vit l'accomplissement de ce que Dieu lui avait promis, que son Institut passerait bientôt dans lespaysétrangers. Aussi il écouta avec bonheur la prière que lui firent les envoyés de l'évèque du Mans, au nom de leur maître, et il promit aussitôt de lui envoyer quelques uns de ses disciples.
Pour cette difficile mission il choisit Maur, qui tenait le premier rang parmi les moines du Mont-Cassin, et sur qui il se reposait du soin d'une partie de l'administration- du monastère. Il lui adjoignit Constanlianus, Antonius, Simplicius et Faustus, l'auteur de la vie de saint Maur, de qui nous avons appris tous ces faits. Quoique saint Benoît fût instruit de sa mort prochaine, il ne voulut point retenir ses disciples plus long temps auprès de lui; il leur remit un exemplaire de la règle qu'il avait écrite, et ils se mirent en route (2).
Maur partit du Mont-Cassin le 10 janvier de l'an 543, avec
(1) Guillois, Vies des Saints du Maine, tom. i, pag. 80.
Dom Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. D. sœcul. i; Faustus, Vita sancti Mauri — Annales Ordiah sancti Bcncdicti, liv. iv, îium. ij
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les quatre compagnons que lui avait donnés saint Benoit, et les deux envoyés de l'évèque du Mans. Ils emportaient avec eux, outre l'exemplaire de la règle transcrite de la main même du saint Patriarche, un poids et une mesure pour mieux observer ce qu'elle prescrit de la quantité du pain et du vin dans le repas. Leur long voyage fut plus d'une fois signalé par les miracles que saint Maur opéra en faveur de plusieurs malades. Pendant qu'ils étaient à Yerceil, Harderarde étant tombé du haut d'une tour, et se trouvant par suite de cette chute dans un état désespéré, il se recommanda au saint, qui lui rendit aussitôt la santé. Toute la ville de Verceil fut témoin de ce prodige (1).
Quand nos sept voyageurs furent arrivés au territoire d'Auxerrc, ils logèrent dans le monastère que saint Romain, qui avait d'abord nourri saint Benoît dans la grotte de Subiaco, faisait bâtir à Font-Rouge ou Font-Roger. Ils arrivèrent en ce lieu le 20 mars S 43. Ce fut là que saint Maur, s'appliquant à la prière, fut ravi en esprit et vit l'âme de saint Benoît monter au ciel. En effet, le saint Patriarche mourut le 21 mars de la même annnée (2).
Continuant leur voyage, Maur et ses compagnons arrivèrent à Orléans. Ils ne tardèrent pas à apprendre la mort de saint Innocent qui les avait appelés dans la Gaule, et ils connurent en même temps que Scienfroy, qui s'était emparé du siège du Mans, n'était pas disposé à favoriser leur établissement. Sur cet avis, ils s'arrêtèrent à Orléans, pendant que Flodegar et Harderarde se rendaient au Mans, afin de pressentir par eux-mêmes les dispositions du nouvel évêque (3). Ils furent bien reçus de Scienfroy, qui leur rendit les dignités qu'ils avaient occupées dans son Église avant leur voyage; mais, quand ils lui parlèrent de l'établissement promis par
(1) Vita sancti Mauri, num. 23, 24, 2o.
(2) Vita sancti Mauri, num. 32, 33 et 34.
(3) Suivant la tradition de l'Église d'Orléans, saint Maur demeura dix jours dans cette ùlle, habitant une maison située près de l'église de Saint - Pierre-cu*Pout.— Qn^ow, Histoire de l'Eglise d'Orléans, tom. », pag. 112.
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saint Innocent, et de l'arrivée des disciples de saint Benoît, il leur répondit, qu'il aimait mieux faire de nouveaux projets que de suivre ceux des autres, afin de ne pas paraître bâtir sur les fondements d'autrui; qu'il devait mettre ordre à ses propres affaires et avoir soin des églises (1).
Sur celte réponse Harderarde repartit pour Orléans, ejnmenant avec lui son neveu nommé Hadémar, jeune enfant dont il confia l'éducation à saint Maur. En même temps il tempéra l'amertume de la réponse dont il était porteur, en assurant qu'un homme très puissant, nommé Florus, en faveur auprès deThéodebert, roi d'Austrasie, les établirait dans la province d'Anjou, sous la protection du monarque qui le favorisait. En effet, dès que Florus entendit parler des disciples de saint Benoît et qu'il eut connu saint Maur, il fonda pour ce saint abbé et ses compagnons le monastère deGlanfeuil, appelé dans la suite Saint-Maur-sur-Loire, au diocèse d'Angers, et il le dota richement. Il confia même au saint abbé son fils nommé Bertulfe, âgé seulement de huit ans, afin qu'il fût instruit avec les autres enfants que l'on élèverait dans le monastère. Lui-même vint plus tard prendre l'habit de la religion, etmourut saintementdans le cloître qu'il avait fondé. Théodebert, qui aimait ce seigneur, augmenta la dotation de l'abbaye naissante. Telle fut l'origine de l'un desplus illustres monastères du royaume. Le diocèse du Mans, qui aurait dû le posséder dans son sein, contribua cependant à le fonder et à le peupler, puisque ce fut le vidame Harderarde qui engagea Florus à cette entreprise (2).
L'histoire garde le plus profond silence sur le reste des actions de Scienfroy. Les paroles de ce prélat, que nous avons rapportées, ne donnent pas une idée favorable de l'élévation de son esprit et de sa piété.
En 549(3), un concile fut tenu à Orléans, c'est le cinquième
(!) Vitasancti Mauri, num. 35, 36 et 37.
(i) Vita sancti Mauri, num. 35-41.
(3) Et non en 547, comme le dit le P. Papebrok, Acta Sanctorum, ad diem xvi mail, de sancto Domnolo, num. 6. — Voir Dom Labat, Conciliorum Gidliœ collectio , tom. i, col. 1031.
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célébré dans cette ville; tous les évêqnes des cités voisines s'y trouvèrent; maison n'y remarque pns l'évêque du Mans.