‹ Histoire de l'Eglise du MansChapitre 26 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

ÉPISCOPAT DE BADÉGISILE. — (581 — 586.)

L'abbé Théodulphc désigné pour succédera saint Domnole. — Badégisile élu par la volonté de Ghilpéric. — Ses cruautés et ses vices. — Il consent à l'ordination irrégulière de Burgondio pour le siège de Nantes. — Il assiste au second concile de Màcon. — Sa mort.

Quoique les Eglises des Gaules fussent presque toutes en proie à la souffrance, à la fin du vi" siècle et pendant presque tout le vu", par l'accession forcée des clercs d'origine barbare aux dignités du sanctuaire, peu d'entre elles eurent autant à souffrir que l'Eglise du Mans,

(1) Yita sancti Domnoli,

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Saint Domnole voyant la fin de sa vie approcher, et connaissant combien les élections épiscopales élaient entravées dans leur liberté, sous les rois mérovingiens, songea à l'honneur de l'Eglise qu'il allait laisser veuve, et se choisit, comme nous l'avons dit, un successeur dans l'abbé Théodulphe. Ce choix fait par un évêque aussi intègre, aussi éclairé et aussi pieux que Domnole, nous doit assurer que le gouvernement de cet abbé eût été pour l'Église du Mans une nouvelle ère de bonheur et de gloire. Cependant, tel était déjà l'influence des rois sur les éleclions épiscopales, que Domnole crut devoir faire agréer celte nomination par le prince. C'était toujours Chilpéric, que la cruauté et la débauche déshonoraient, et qui à ces vices joignait encore la perfidie. Après avoir promis à Domnole de favoriser le choix qu'il avait fait de l'abbé Théodulphe, il changea bientôt de résolution, et s'inquiélant peu de la parole qu'il avait donnée à un vieillard près du tombeau, il nomma au siège du Mans Radégisile, son majordome (1).

Sous un prince qui respectait aussi peu les lois de l'Eglise, tous les obstacles, qui s'opposaient à ce que Badégisile reçût l'onction épiscopale, furent bientôt levés. Ce digne serviteur de Chilpéric et de Frédégonde était marié , et avait dans Magnatrude une épouse à la hauteur de ses forfaits; sans se séparer d'elle, il reçut la tonsure (2). passa par tous les ordres de la cléricature,eten quarante jours il fut ordonné évêque (3). Néanmoins, pour qu'un laïque devint évêque, les canons demandaient avant tout que s'il était marié il quittât pour tou-

(1) Gregorius Turoncnsis, Historia Francorum, lib.vi,cap.ix; lib.vm, cap. xxxix; lib. x, cap. v. — Ce nom se trouve écrit tic deux manières différentes dans Grégoire de Tours, Badegisilus et Badccbisilus. — Dom Ruinait, dans ses remarques sur Grégoire de Tours, fait observer que Badégisile est le premier majordome connu des rois mérovingiens, soit qu'en effet cet office n'existât pas avant cette époque, soit qu'il ait été le premier parmi ces officiers à acquérir quelque célébrité.

(2) Voyez les remarques de l'abbé Lebcuf relatives à ce fait, Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique et civile de Paris, tom. il, pag. 64.

(5) Gregorius Turonensis, op.cit, lib. vi. cap. ix.

jours sa femme (<l), et qu'il passât un an de conversion, c'est-à-dire de retraite, sous la direction de gens doctes et pieux , versés dans la connaissance de la discipline et des règles spirituelles (2j. Ce statut si peu sévère ne fut pas respecté, et une Préception royale transféra subitement un officier séculier du palais sur le siège de saint Julien.

Ce nouvel évêque, dit Grégoire de Tours (3), était d'un caractère extrêmement violent et cruel; il accablait son peuple de mauvais traitements; il pillait et volait indifféremment tout le monde. Sa dureté ne le cédait qu'à celle de sa femme, l'infâme Magnatrude, qui le poussait toujours par ses conseils pernicieux à de nouveaux crimes, et à des cruautés plus exécrables. Il ne laissait point passer de jour, ni de moment, qu'il ne commît quelque pillage, ou qu'il n'excitât quelque désordre. Tous les jours il avait des causes à plaider devant les juges ; il portait des armes comme un soldat; il allait jusqu'à frapper de ses propres mains, disant avec une honteuse fierté : « Parce que je suis devenu clerc, faut-il que « je ne me venge pas de ceux qui m'injurient ? » Mais qu'ajouterai-je, dit encore l'évêque de Tours, il n'épargnait pas même ses parents, et semblait exercer contre eux de préférence ses pillages. Ils ne purent jamais oblenir de lui un partage équitable des biens de leur père et de leur mère. Ce seul trait nous fait connaître combien cet indigne évêque était redoutable; car sa famille avait été riche et puissante (4). Mais la cruauté de Badégisile et de son épouse, la faveur dont ils jouissaient près de Chilpéric et de Frédégonde, étaient de nature à intimider même les caractères les plus hardis. En effet, Magnatrude, dit toujours Grégoire de Tours, était d'une malice insigne ; elle faisait subir elle-même aux hommes des supplices qui révoltent autant la pudeur que l'humanité.

(1) Concilium Turonense n, can. 12 et 13.

(2) Concilium Aurelianense v, can. 9, et Concilium Aurelianenseiu, can. 6.

(3) Op. cit. y lib.vm, cap. xxxix.

(4) Gregorius Turonensis, op. cit. lib. vin, cap. xxxn, xliu. — Dom. Lobineau, Histoire de Bretagne, tom. i. pag. 19.

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Elle n'avait pas plus d'égard pour les personnes de son sexe, et leur infligeait des châtiments cruels et infâmes, se plaisant à appliquer sur les parties les plus secrètes de leur corps des lames de fer brûlantes.

Quels que fussent les exemples de cet indigne pasteur, il y avait encore non seulement dans les cloîtres du diocèse, mais même parmi les séculiers, des fidèles qui pratiquaient les vertus chrétiennes avec zèle et ferveur. Il se fil plusieurs dons considérables aux églises et aux monastères pendant cet épiscopat. Des miracles ne cessèrent point d'avoir lieu dans les sanctuaires, pour récompenser et soutenir la foi du troupeau. On en vit trois à la fois dans une circonstance remarquable. Dans un lieu du diocèse, que l'on ne désigne pas, se trouvaient une basilique et un monastère en l'honneur de saint Martin, et on y avait déposé des reliques de ce grand thaumaturge. Badégisile fut invité à faire la consécration de cette église et de ce nouveau cloître; après qu'il eut achevé la solennité, deux paralytiques et un aveugle vinrent implorer le secours de saint Martin, et furent subitement guéris (1 ).

Le prélat fut appelé dans les dernières années de sa vie à concourir à l'élection de Burgondio, neveu de saint Félix de Nantes, que ce faible vieillard désirait avoir pour successeur sur son siège. Rien n'était plus contraire aux canons et à la discipline que cette élection. Ce jeune homme n'avait que vingt-cinq ans, il n'avait encore reçu aucun ordre sacré, et ne possédait aucune des qualités qui auraient pu le rendre digne d'une si haute fonction. Mais moins il enétaitdigne, plus il en était avide : son oncle, vieillard fort âgé, aveuglé parla tendresse qu'il lui portait, et pressé par ses sollicitations, fit piier Badégisile et ses autres comprovinciaux de consentir à cette élection; tous eurent la faiblesse de se rendre à son désir, et d'attester leur consentement par écrit. Muni de celle pièce, Burgondio se rend promptement à Tours, la fait voir à l'évèque, et le presse de descendre à Nantes pour lui con-

(1) flnmufcil Turoncnsis, de Miraculis sancti Martini, lib. m, cap. xxxv.

férer la tonsure et l'onction épiscopale. Mais Grégoire, qui se montra toute sa vie aussi habile que ferme, opposa l'autorité des canons, et refusant de se rendre aux vœux du jeune homme et du vieil évêque, n'imita point la faiblesse de ses suffragants (l).

En 585, Badégisile se rendit au second concile de Mâcon, et siégea parmi les Pères de celle assemblée. Ghilpéric ne régnait plus, et peut-être la conduite de l'évêque du Mans étaitelle devenue un peu plus régulière, quoique Grégoire de Tours ne semble nullement l'indiquer. D'ailleurs, il restait toujours sous le coup de l'anathème de l'Eglise, car il ne cessa point jusqu'à son dernier jour d'habiter avec sa femme. Cependant il souscrivit avec tous les autres évêques les décrets du concile, et ce fait donne la mesure de la liberté dont jouissait l'Eglise sous les rois mérovingiens. Dans cette même assemblée, à laquelle assistaient plusieurs évêques voisins de notre province, on porta une sentence très sévère contre Ursicin, évêque de Gahors, parce qu'il avait accueilli un aventurier nommé Gondoval, et encouru pour cette action la disgrâce de la cour (2). D'autres évêques furent arrêtés et s'attendaient à une sentence pareille; mais la faveur du roi les en délivra. Grâce sans doute à la même influence, Badégisile siégea paisiblement parmi les Pères du concile de Mâcon.

Les évêques y firent seulement vingt canons qui témoignent du triste état dans lequel se trouvait alors la discipline de l'Eglise; plusieurs de ces règlements pouvaient avoir une application directe à la conduite de notre indigne prélat,

(1) Gregorius Turonensis, Historia Francorum , lib. vi, cap. xv. — Dom Lobineau, Fies des Saints de Bretagne, édit. Tresvaux, tom, i, pag. 336, rejette ce fait et quelques autres de la vie de saint Félix, mais c'est sans raisons solides; le P. Albcrt-le-Grand, Vies des Saints de la Bretagne- Armorique, pag. 390, et le P. Stilting, Acta Sanctorum, ad diem xvn Julii, de sancto Felice, num. 19 et 20, admettent ces mêmes faits rejetés par D. Lobineau.

(2) Gregorius Turonensis, Historia Francorum, lib. v, cap. xxxi; lib. vm, cap. xn et xx. — Dom Labat, Concilia Galliœ, tom. i, col. 1291,

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mais il mourut peu de temps après son retour au Mans, avec des circonstances qui n'annonçaient aucun changement dans ses mœurs. II avait préparé, pour solenniser le sixième anniversaire de son épiscopat, un splendide banquet auquel il avait invité un grand nombre de personnes. Au milieu de la fête une fièvre le saisit, et la mort l'enleva subitement.

Durant son épiscopat deux chorévêques exercèrent les fonctions de leur ordre dans le diocèse; ils se nommaient Beslhodus et Merolus.

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