ÉPISCOPAT DE SAINT BERTRAND
Origine illustre et grandes qualités de saint Bertrand. — Il est élève de saint Germain, puis archidiacre de l'Eglise de Paris. — Son élection au siège du Mans. — Amour des Manceaux pour leur évêque. — Il négocie la paix avec les Bretons. — La lamine ravage le Maine. — Saint Bertrand travaille à apaiser les troubles du monastère de Sainte-Croix de Poitiers. — Il s'applique à augmenter les revenus de son Église. — Dons faits à l'Eglise du Mans. — Saint Bertrand promet fidélité à Clotaire II. — Il est obligé de fuir. — Berlhégisile s'empare de son siège et de ses biens. — 11 triomphe de cet intrus. — Seconde fuite de saint Bertrand. -- Second rétablissement. — Troisième fuite et rétablissement définitif. — Procès que soutient le saint évêque pour les biens de son Eglise. — Il reçoit des dons de Clotaire. — Fondation de l'abbaye de Saint-Pierre et Saint-Paul de la Couture. — Basilique de Saint-Michel. — Monastère de Saint-Martin dePontlicuc. — Monastère de Saint- Germain. — Saint Bertrand reçoit le pallium, et est établi vicaire du Saint-Siège. — Testament de saint Bertrand. — Legs divers. — Soins de son tombeau. — Fondation de l'abbaye d'Estival. — Amitiés de saint Bertrand. — Sa mort et ses obsèques.
Dieu, voulant consoler l'Eglise du Mans, désolée par la tyrannie et les scandales de Badégisile, lui donna pour pasleur après la mort de cet évêque, saint Berlichramn, ou comme on dit aujourd'hui saint Bertrand (1).
(1) L'usage d'écrire et de prononcer ainsi ce 110111 tudesque semble avoir
Il naquit vers le milieu du \T siècle, d'une des principales familles des conquéranls de la Gaule, alliée à une maison noble et puissante des anciens habitants de ce pays. Cette famille était étroitement unie aux rois francs, et jouissait prés d'eux d'une grande faveur; plusieurs de ses membres se signalaient parmi les seigneurs les plus dévoués au parti neuslrien, et nos vieux historiens ajoutent, avec assez de vraisemblance, que cette race était alliée à celle de Glovis. Bertrand eut au moins deux frères, dont il nous a conservé les noms dans son testament, ils se nommaient Berlulphe et Ermenulphe; mais l'histoire ne nous apprend rien de précis sur le lieu de la naissance de notre prélat (l). 11 est cependant vraisemblable que ce fut dans le territoire d'Autun qu'il vit le jour; dans
prévalu; il remonte à une haute antiquité, car le notaire Ebbon, qui écrivit le testament du saint évèquc, le nomme Bertrannus et non Berticliramnus. C'est un exemple, entre mille, que la population gallo-romaine ne pouvant s'accoutumer à la prononciation des noms fraucs les déligurait, en les adoucissant ordinairement, comme elle corrompait d'un autre côté la langue latine.
(1) On a émis à ce sujet différentes conjectures. Selon Dom Rivet, « Si l'on a égard à la situation des terres dont il hérita de sa mère, on pourra croire qu'il était né du côté de Blayc, dans la seconde Aquitaine, sur les bords do la Garonne; mais si l'on fait plus d'attention à la qualité de parrain qu'il donne lui-même à saint Germain, évèquc de Paris, ce qui suppose qu'il aurait été baptisé ou tenu sur les fonts sacrés par ce saint prélat, ou pourrait placer sa naissance dans le Poitou, ou à Poitiers même, et saint Germain lui aurait servi de parrain dans le voyage qu'il y fit en 559, pour voir et consoler sainte Radegonde. » Telle est l'opinion de Dom Rivet et de Raillet; mais d'autres, comme Le Corvaisicr ( pag. 173), Dom Bondonnct (pagi 290), et le P. Papebrock (Acta Sanctorum, ad diem Mjuniiy de sancto fiertichramno), pensent avec plus de vraisemblance, que saint Bertrand est né dans le territoire d'Autun, vers 553, et que saint Germain, qui était encore abbé du monastère de Saint-Symphorien dans cette ville, fut à portée d'être son parrain. En effet, Germain fut élevé sur le siège de Paris en 555, et Bertrand qui obtint l'Eglise du Mans en 586 d'une manière canonique, ne pouvait avoir alors moins de Inntr-deiix ans, selon la discipline de ce temps-là. Ce sentiment est donc le plu- probable malgré l'assertion tranchante et B.nllet. Les Gestes de* Evéques du, Mans emploient une expression qui n'apprend rien : nattone partim àquitaniem : on effet, qu'il ^oit né à Blaye, à Poitiers ou à Autun, c'est toujours dans l'Aquitaine.
tous les cas, il est certain que l'illustre abbé de Saint-Symphorien, qui devint plus tard évêque de Paris, saint Germain, le tint sur les fonts du baptême.
Bertrand se consacra à Dieu de bonne heure, et reçut la tonsure cléricale au tombeau de saint Martin, à Tours; peutêtre était-il alors dans l'école des moines qui desservaient cette basilique. Depuis ce temps-là, il commença à honorer ce grand confesseur d'un culte particulier, et chaque année, il payait à sa basilique une redevance, en témoignage de sa reconnaissance et de sa piété. Si ce fut de la main même de saint Germain que Bertrand reçut ce premier honneur de la cléricature, lorsqu'en 567 l'évêque de Paris se rendit à Tours pour le concile qui s'y tint cette année, il n'est pas surprenant que le jeune lévite passâtensuile dans le clergé de Paris. Il y fut instruit dans les connaissances convenables à un clerc de mérite, sous les yeux et la conduite de saint Germain, qui l'ordonna prêtre avant sa mort arrivée en 576.
Pendant tout l'épiscopat de saint Germain, l'école de la cathédrale de Paris fut l'une des plus florissantes de la Gaule. Ce saint évêque, qui trouvait le moyen de cultiver lui-même les lettres, malgré les nombreuses occupations de son ministère, et les soins qu'il se donnait pour le bien de l'Etat, surveillait directement cette école, et y faisait fleurir la piété et les études solides. Bertrand en fut un des membres les plus distingués. Il paraît que, non content d'étudier les sciences ecclésiastiques, il s'appliqua à l'étude de la littérature, de la poésie et de la jurisprudence (1).
Les qualités de Bertrand le firent élire archidiacre de l'Eglise de Paris, et il s'acquitta de celte fonction pendant un temps assez long (2).
(1) Doni Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. m, pag. 530. — D. Toustainet Tassin, Nouveau Traité de Diplomatique, tom. i, pag. 416. — Sur l'école épiscopale de Paris, voir Ozanam, la Civilisation chrétienne chez les Francs, pag. 454.
(2) On dit que Bertrand fut archidiacre de Paris pendant deux ans; il l'aurait été à peine un an, selon le P. Papebrock (loc. cit. num. 6). Baillet prétend qu'il fut chargé de cette fonction pendant dix ans, qu'il la
Après la mort de saint Germain, Bertrand continua ses fonctions sous l'épi scopat de Kagnemode. Ce fut dans ce posle que le choix de Dieu vint le prendre pour l'élever à un degré plus éminent, et pour continuer par lui la chaîne des sainls évèques qui avaient gouverné l'Eglise du Mans
Ce fut saint Gonlran, roi de Bourgogne, qui gouvernant alors le Maine, comme tuteur de son neveu Clotairc II, nomma Berlrand au siège épiscopal de notre ville Ce prince, que l'histoire a quelquefois calomnié, était adoré de ses sujets, qui ne l'appelaient que le bon roi Gontran. Quand il arrivait à Orléans, le peuple allait au-devant de lui avec des bannières, en criant : Vive le roi !
Cependant, et ce fait prouve la haute position de Bertrand et de sa famille, celévêque, que protégeait le saint roi de Bourgogne, était également considéré à lacourdeNeustrie. Il nous apprend lui-même, dans son testament, qu'il avait été particulièrement favorisé par la reine Frédégonde, et qu'elle l'avait comblé de bienfaits. Elle avait fourni libéralement à ses aumônes et à tous les établissements de piété qu'il avait fondés pour les pauvres et les religieux. Elle l'avait servi à la cour contre ses ennemis, et contre tous ceux qui s'opposaient au bien qu'il voulait faire dans son diocèse, pour la gloire de Dieu et l'utilité de l'Eglise. Cette princesse, toute décriée qu'elle était, avait cela de singulier dans sa conduite, qu'elle honorait quelques serviteurs de Dieu, tandis qu'elle en persécutait d'autres, selon les intérêts de sa politique Bertrand se montra, jusqu'à la fin de sa vie, rempli de bienveillance pour celle princesse et pour son mari Clulpéric. Cette partialité de notre prélat trouve sa raiswn dans les nécessités de la cause politique qu'il avait cru devoir embrasser.
Il avait besoin de l'appui de l'autorité royale pour réparer les maux que Badégisile avait causés dans le diocèse. Dès son arrivée au Mans, il trouva les biens qui appartenaient à la maison de l'Eglise envahis par Magnatrude, femme de
reçut des mains de saint Germain, et continua à la géroi" sous sou successeur. C'est eirecti\euieut le sentiment le plus probable.
Badégisile. Elle prétendait s'approprier tout ce que la piété des fidèles avait offert à l'Eglise pendant l'épiscopat de son mari, sous prétexte que ces biens faisaient partie de l'apanage militaire de Badégisile (l). Malgré ses violences et ses efforts, il lui fallut restituer. C'est probablement alors qu'humiliée de sa défaite, elle se retira dans son domaine de Marsialensis (Marolles) avec la fille qu'elle avait eue de son mariage avec Badégisile (2).
Notre nouvel évêque eut bientôt gagné l'affection de son peuple, dont il fut autant aimé que son prédécesseur en était haï. C'est saint VenanceFortunat qui nous l'apprend. Ce poète célèbre, que tous les évêques et les grands de la Gaule se disputaient, pour jouir des agréments de son esprit cultivé et ingénieux, vint visiter Bertrand dans sa cité épiscopale.ForlUnat n'était pas encore à celte époque évêque de Poitiers. Notre prélat lui fit un accueil très distingué, et l'admit à ses côtés dans le char dont il se servait, à l'exemple des seigneurs de l'empire franc. Fortunat considère cette bienveillance de l'évêque comme une distinction qui l'honore , et il chante l'amour de ce pasteur envers ses peuples, amour qu'il compare à la tendresse de l'hirondelle réchauffant ses petits sous ses ailes; il dit aussi l'affection du troupeau tout entier pour son pasteur (3).
(1) Militia hgcc fuit viri mei. — Voyez Naudei, Mémoires de l'Académie royale des Inscriptions et Belles- Lettres, tom. vin, pag. 442.
(2) Gregorius Turonensis, Historia Francorum, lib. x, cap. v.
(3) VenantiusFortunatus, Operum pars prima, lib. ni, cap. xxn. édit. Luchi.
Dom Bouquet( Scriptores rerum gallic. et francic. tom. n, pag. 487), suivi à l'ordinaire par M. Aug. Thierry ( Récits des temps mérovingiens, quatrième récit), et le Gallia Christiana (tom. n, col. 794), pensent que ce poëme et le suivant, furent composés par saint Fortunat à la louange de Berticliramne, évêque de Bordeaux; mais Dom Rivet ( Histoire littéraire de la Finance, tom. in, pag. 527-531), croit qu'ils furent faits à la louange de l'évoque du Mans, et c'est le sentiment que nous adoptons, parce que l'évêque de Poitiers parle des vertus du prélat dont il fait l'éloge, de son amour pour son peuple, et de l'amour du peuple pour son pasteur, de son goût pour les occupations libérales et les délassements de la poésie, qualités qui ne conviennent point à l'évêque de Bor-
Dès la seconde année de son épiscopat, Bertrand reçut une distinction signalée du pacifique roi de Bourgogne. Judual et Guercch, princes bretons ou kimris, à l'instigation de Frédégonde, étant entrés l'an 587 dans le pays de Nantes avec toutes leurs troupes, y firent beaucoup de dégâts, et en emmenèrent un grand nombre de prisonniers. Gonlran, averti de ces désordres, assembla son armée; mais, cédant à ses instincts de paix et de conciliation, avant de faire marcher ses troupes ,il envoya un député vers les deux chefs pour les sommer de réparer tout le mal qu'ils avaient fait, autrement il les ferait périr par le glaive. Judual et Guerech, intimidés de ces menaces, promirent de restituer tout ce qu'ils avaient pillé et d'élargir les prisonniers. Gontran résolut alors d'envoyer une ambassade plus solennelle et ca patrie, par la qualité des personnes qui la composaient, d'en imposer à ces princes avides de pillages et toujours turbulents. A la tète de celte députalion était Bertrand, évèque du Mans, etNamatius ou Namns, évêque d'Orléans; ils étaient accompagnés de comtes et autres personnages distingués. Etant arrivés à Nantes, ils déclarèrent aux princes bretons les instructions du roi, par rapport aux dégâts qui avaient été commis dans les territoires de Nantes et de Rennes. Judual et Guerech s'engagèrent alors à réparer les malheurs qu'ils avaient causés, et à payer un tribut au roi de Bourgogne et d'Orléans; mais, dans la suite, se sentant poussés par Frédégonde,ils ne tinrent pas leur promesse (1).
L'évoque d'Orléans mourut pendant cette ambassade, et
deaux, décrié pour ses mœurs corrompues et brutales, ainsi qu'où peut le voir dans plusieurs endroits de (Grégoire de Tours et dans Avmoin (lib. in, cap. xxvi ).
(1) Grcgorius Turoncnsis, Historia Francorum, lib. ix, cap. xvm. — Doin Morire , Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, tom. ,i, pag. 19. — Le Gointe, Annales Ecclesiasti.ci Francorum, ad annani 587. — Le P. Papebrock, de sanclo Bertichramno, s'est assurément trompe en rapportant cotte ambassade de saint Bertrand à Pan 588. Ce qui a pu être cause de son erreur, c'est que cette guerre, commencée en 587, se continua par des courses et des ravages sur les terres dépendantes de Gontran et même du jeune Glotaire, roi de Neustric, jusqu'en 590.
Bertrand dut en porter seul le principal fardeau; il se rendit ensuite à la cour d'Orléans, afin de rendre compte de sa négociation, et revint promptement à son Eglise (I).
Vers la même époque où saint Bertrand recevait le gouvernement de l'Eglise du Mans, un scandale sans exemple dans les annales monastiques éclatait au sein du monastère de Sainte-Croix de Poitiers.
Cette maison, illustrée dès son origine par les vertus de sainte Radegonde, avait vu élire pour abbesse une religieuse nommée Leubovère. L'élection de cette abbesse choqua l'ambition d'une de ses compagnes, Chrodielde, fille de Charibert, jalouse de voir que Leubovère, très inférieure à elle en naissance, lui fût été préférée. Par ses promesses et par ses calomnies contre la nouvelle abbesse, elle entraîna dans sa rébellion environ quaranle religieuses. De ce nombre était Basine, fille de l'infortunée Audovère et de Chilpéric, la morne que nous avons vue renfermée avec sa mère dans un monastère de notre province (2). Comme ces malheureuses filles étaient entrées dans le cloître contre leur inclination, elles ne pouvaient en souffrir les saintes rigueurs, et sejelèrent dans les plus coupables et les plus honteux excès. Elles forcèrent d'abord leur clôture, promenèrent leur ambition dans la Touraine et la Bourgogne, allant mendier l'appui des évêques et surtout des princes leurs parents. Gontran etChiidebert ordonnèrent de tenir à Poitiers un synode pour mettre un terme à ce scandale. Outre Gundégisile, archevêque de Bordeaux et les évêques de sa province, saint Grégoire de Tours, Ebrégisile de Cologne et saint Bertrand du Mans se trouvaient à cette assemblée. Grégoire de Tours représenta sagement aux Pèresdu concile, qu'avant tout il fallait désarmer les soldats que les deux religieuses rebelles
(1) Voyez Naudct, Mémoires de V Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, tom. vin, pag. 551.
(2) Quoique les historiens anciens ne constatent pas positivement l'identité de personne, entre cette religieuse Basinc et la fille de la malheureuse Audovère, ils autorisent cependant à la conclure, puisqu'ils disent positivement que Chilpéric n'eut qu'une fille de son mariage avec sa première femme.
avaient appelés à la défense de leur cause, Chrodielde se défendit à outrance, enfin presque tous ses partisans furent lues dans l'assaut du monastère. La paix étant ainsi rétablie, les évêques se rassemblèrent de nouveau; Chrodielde et Basine comparurent devant eux, e! accusèrent leur abbesse sur divers chefs dont elle se justifia. Quant aux deux instigatrices de la révolte, leurs crimes étaient évidents, elles furent retranchées de la communion de l'Eglise, jusqu'à ce qu'elles eussent fait pénitence, et les évèques envoyèrent leur sentence aux deux rois Gontran et Childebert. Elles ne se soumirent point encore; plus tard seulement, Basine, qui avait témoigné plusieurs fois des mouvements de repentir, se présenta devant le concile de Metz, se prosterna à terre et demanda pardon, promettant de retourner dans le cloître, d'y vivre en paix avec son abbesse et de garder exactement la règle. Ces marques de repenlir, jointes à la recommandation du roi, portèrent les évêques à la rétablir dans la communion de l'Eglise, et elle rentra en paix dans l'abbaye de Sainte- Croix qu'elle ne quitta plus. Chrodielde reçut aussi son pardon, mais ne rentra pas dans son monastère. Ces événements, auxquels Bertrand prit une part active , se passaient dans les années 589 et 590 (l).
L'année suivante, une famine affreuse ravagea le Maine, l'Anjou et le pays Nantais. C'était, dit Grégoire de Tours, l'accomplissement des paroles du Seigneur, et un avertissement aux peuples de ces contrées, pour les éclairer et les retirer des erreurs dans lesquelles ils se laissaient entraîner. En effet, les plus grossières superstitions trouvaient accès dans l'esprit des populations malheureuses et ignorantes. Des hommes avides de rapines et de débauches se faisaient passer pour des envoyés de Dieu ; ils séduisaient par des prestiges, et entraînaient à leur suite des troupes nombreuses d'hommes, de femmes et d'enfants, dont une partie était vic-
(1) GregoriiraTuronensis, Historia Francorum, lib. ix, cap. xxxix-xl; lih. x, cap. xvi et passim. — Le Cointe, Annales Erchsiasti ci Francoru m, ad minns 580, 589 et 590.
time de leur luxure effrénée. Ces honteuses aberralions du peuple gagnaient mêftie dès prêtres, que l'on voyait s'atlacher à ces imposteurs, et promener par les provinces leur honte et leurs débauches. L'historien des Francs, qui nous a transmis ces faits, ne nous appfend pas à quelle source impure ces hommes pervers avaient puisé leurs infâmes doctrines; mais les désordres de leur vie et la nature de leur enseignement, quoique imparfaitement connu, portent à croire que le gnosticisme était au fond de ces extravagances (i).
Au milieu de tant de scandales, environné de guerres et des agitations causées par les fléaux qui attaquaient l'ordre religieux et civil, Bertrand ne pensait qu'à procurer le bonheur de son peuple et la gloire de son Eglise. A aucune autre époque, autant qu'au vip et au vne siècle, on ne vit les fidèles des diverses Eglises de la Gaule plus préoccupés du soin d'augmenter l'influence des moines, par des fondations et des dons faits aux monastères. Le clergé séculier Délaissait pas de posséder dans son sein de grandes vertus et des talents réels, mais son action est beaucoup moins marquée dans les monuments contemporains. En effet, l'étatde la société ne réclama jamais aussi impérieusement que dans ces temps, l'action d'une force énergique et intelligente, qui conduisît les peuples par l'enseignement et par l'ascendant moral, vers les travaux nécessaires à sa conservation : les moines remplissaient admirablement ce besoin II n'entre point dans le plan d'une histoire particulière comme celle que nous écrivons, de faire le tableau des désordres et des misères qui assiégeaient presque toutes les existences à cette époque; il suffit de rappeler que les dégâts causés par la conquêle des Francs n'avaient été qu'imparfaitement réparés. Les nouveaux venus n'étaient point accoutumés aux travaux de la campagne, l'invasion s'était formée d'une masse déjeunes guerriers, trop fiers par caractère pour se livrer volontiers aux labeurs de la culture, surtout quand ils pouvaient vivre
(1) Gregorius Turoncnsis, Historia Francorum, lib. x, cap. xxv. — Dom Morice, Histoire de Bretagne, tom. i, pag. 21.
par la rapine, que la grossièreté du temps confondait presque avec le courage.
De leur côté, les anciens habitants du sol gaulois, façonnés depuis long -temps aux idées romaines, regardaient comme le partage des esclaves, toute occupation manuelle, et surtout le travail des champs. Les Eglises et les monastères avaient reçu de larges concessions de terres; mais ces terres seraient restées long- temps improductives, sans les travaux des esclaves volontaires de l'obéissance monastique. Les églises cathédrales possédaient aussi un moyen inappréciable de rendre ces terrains fructueux : les familles restées libres après la conquête, mais en partie dépouillées, et dont la liberté sans protection était à tout moment menacée, dont l'existence même était exposée à toutes les souffrances, venaient en grand nombre se remettre entre les mains des évoques et des archidiacres; elles recevaient en échange d'un travail ennobli par la liberté qui l'offrait et par le sentiment religieux qui l'inspirait, la sûreté et une existence honorable. Cet usage de s'offrir soi-même en don aux Eglises, dont nous avons reconnu ailleurs les premières traces dans notre diocèse, se multiplia alors beaucoup plus que par le passé, par suite même de l'état moral et civil de la société dans la Gaule. Saint Bertrand parle, dans son testament, des nombreuses familles affranchies, qui s'étaient réfugiées sous la protection de la basilique de Saint Pierre et de Saint-Paul, et il les recommande à la charité de l'abbé de ce monastère.
Les cloîtres n'avaient pas que cette seule ressource; la main des moines eux-mêmes défricha d'immenses terrains. Ces conquêtes paisibles du travail libre, destinées dans les vues de la Providence à cicatriser les plaies des conquêtes armées, commencent surtout à se réaliser vers l'époque à laquelle nous sommes parvenus. Saint Bertrand, pour sa part, y travailla activement et sur une vasteéchelle. Les biens que sa famille, qui était puissamment riche, lui avait transmis, le mettaient en état d'augmenter les revenus de son Eglise. Il reçut d'ailleurs des dons considérables de Frédégonde et des princes de Neustrie ; d'autres personnes lui remirent des
fonds de terre importants pour doter son Eglise du Mans, et l'on voit dans le testament qu'il a lui-même dieté, qu'il s'occupa constamment des moyens de faire valoir toutes ces richesses. Il avoue franchement qu'il voyait avec peine que saint Domnole eût donné pour dotation à la basilique des saints martyrs Vincent et Laurent, des biens appartenant à l'église cathédrale, quoique cela se fût fait à la prière du clergé et du peuple du Mans (1).
Bertrand fit d'immenses acquisitions de terres, non seulement dans le diocèse, mais encore dans d'autres parties de la Gaule. Tout porte à croire que quelques unes de ces acquisitions sont antérieures à son épiscopat, peut-être môme à son entrée dans le clergé.
Ce qui est plus remarquable encore que l'augmentation de sa fortune, c'est le soin qu'il prenait de faire cultiver ses domaines de la manière la plus avantageuse. Dans plusieurs lieux il fit exécuter des défrichements, et par ses soins, des terrainsdéserts auparavant devinrent de riches vignobles. Ainsi, dans le lieu connu encore aujourd'hui sous le nom d'Arènes, où se trouvait l'ancien amphithéâtre près des murs delà ville, Bertrand fit défricher le sol et planter la vigne. 11 établit la même culture, à droite delà voie qui conduisait du Mans à Pontlieue (2), et plus lard sur un terrain qu'il avait acheté du vénérable abbé Eolade, dont le monastère nous est inconnu. Saint Licinius, évêque d'Angers, dont nous aurons occasion
(1) Il est probable que le clergé, en priant saint Domnole de transmettre une partie de- ses biens aux moines de l'abbaye de Saint-Vincent, voulait non-seulement pourvoir au bien spirituel de la cité, mais encore se décharger d'une partie des obligations attachées à la possession de ces biens. 11 faut cependant faire observer que dans ces temps, la plupart des donateurs se contentaient de la part qui leur revenait sur les prières, et les œuvres méritoires des moines ou des clercs auxquels ils transmettaient leurs biens, sans spécifier, comme cela se fît dans la suite, des services particuliers. Ce fait est rendu constant par un grand nombre de chartes des temps mérovingiens, et a déjà été remarqué par Dom Félibien dans son Histoire de l'Abbaye royale de Saint-Denis en France.
(2) Voyez sur cette voie un mémoire par M. Voisin, Congrès srientifique de France, quinzième session, tpm. n, pag. 175-182.
de parler dans la suite de ces récits, donna à Bertrand plusieurs plants de vignes situés près de Cariliacenses, vignoble que l'évêque du Mans avait acheté autrefois avec la terre de Sargite. Bertrand fortifia celte culture, l'étendu même à de nouveaux terrains, plus actif en cela que ses prédécesseurs, qui, comme il le dit lui-même, avaient laissé les divers fonds de l'Eglise (fans un étal peu productif. Son génie actif s'exerça encore sur d'autres vignobles qui étaient silués jusque dans le Sabonarense, pays de Sabonères, au diocèse de Toulouse (<); il y bâtit une maison, et fil cultiver ces propriétés lointaines par une famille de colons. Enfin, il acheta de son parent et fils spirituel Ebroalde, un domaine nommé Comanicum, qui est probablement aujourd'hui le hameau de Communal, également dans le diocèse de Toulouse (2); il y fit construire des édifices et planter des vignes. Ces soins agricoles l'occupèrent jusqu'à la fin de sa vie. Dans beaucoup de fermes, où il ne trouva que peu d'esclaves, il en plaça un plus grand nombre.
Plus d'une fois Bertrand se vit contraint de solliciter des sentences contre les ravisseurs injustes, qui s'étaient emparés des biens de sa famille. Il obtint par cette voie la restitution de plusieurs domaines. Ainsi, la ferme de Plassacsous-Blaye, près du château de ce nom, sur les bords de la Garonne, au diocèse de Bordeaux, ayant été enlevée à la mère de notre prélat par Aunulphe, fils de Maurilion, qui dans son testament légua aux Eglises de Bordeaux, de Tours et d'Angoulême, deux portions de celte belle propriété, dont son frère nommé Arnulphe, possédait la troisième, Berlrand entreprit de recouvrer ces terres. Il éprouva de la résistance, mais enfin Arnulphe reconnut devant Gundégisile, métropolitain de Bordeaux, Agéric, métropolitain de Tours, elGiboald, évêque d'Angoulême, la légitimité des pré-
(1) Paroisse du département de la Haute-Garonne, arrondissement de Muret, canton «le Riemmes.
2) Ce hameau est dans la paroisse d'Azas, département de la Haute- Garonne, arrondissement de Toi don se, canton de Bjfontastruc,
tentions de notre évêque, et lui rendit la partie qu'il possédait. Bertrand eut plus de difficulté à obtenir ce qui élail passé entre les mains du clergé, mais il en recouvra au moins une partie.
Du reste, le motif qui l'engageait dans celle complication d'affaires et l'exposait à tant de démarches pénibles, n'était autre que la charité ardente qu'il ressentait pour Dieu et pour les pauvres. Toutes les immenses richesses qu'il acquit à son Eglise, tant par les dons qu'il reçut, que par les achats qu'il fit, et par les augmentations de valeur provenant d'une culture plus intelligente, tous ces biens s'écoulèrent en fondations pour la splendeur du culte et pour le soulagement des indigents. On peut dire qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'égala dans le nombre et fa richesse des établissements charitables.
De telles libéralités firent naître une sorte d'émulation parmi les personnes riches, et on remit à Bertrand des domaines considérables pour être employés aux œuvres qu'il fondait. Ainsi le seigneur Bandhégisile et son épouse Saucia lui donnèrent la métairie de Fontanœ (Fontaines) , sur les bords de la Sarthe, près d'Allonnes. Suadria, sœur de l'évêque de Marseille saint Théodore, légua par son testament, à l'église cathédrale, les deux domaines de Luciniacum et de Morde ( Lugny et Monlmain); mais dans la suite Bertrand fut obligé de faire de grandes démarches pour que son Eglise pût jouir en paix de ce dernier don.
La reine Ingoberge, femme de Gharibert, roi de Paris, fut à la même époque une bienfaitrice insigne de l'Eglise du Mans. Cette princesse, dont saint Grégoire de Tours fait le plus grand éloge (I), avait été repoussée de la couche de son époux; cette épreuve ne servit qu'à lui donner plus de liberté pour se livrer aux œuvres de la piété. Peu île temps avant sa mort, elle fit venir l'évêque de Tours, saint Grégoire, et voulut qu'il fût témoin de ses dernières volontés en faveur des
(1) Mulier valde cordata, ac vita religiosa prœdita: vigiliis et orationibus atque cleemosynis non ignava.
Eglises et des pauvres. Elle légua (ous ses biens aux Eglises de Tours et du Mans, el à la basilique de Sainl- Martin, et peu de temps après, elle mourut, à l'âgé de soixante-dix ans, laissant la liberlé à un grand nombre d'esclaves; c'était en l'année 589 (4). Saint Bertrand, dans son testament, rappelle les libéralités de cette princesse envers l'Eglise du Mans; il désigne comme lui ayant été donnée par cette reine, d'heureuse mémoire, la moitié d'un domaine nommé Culturœ ( Couture).
Boholène laissa par son testament à l'Eglise du Mans, la moitié de son domaine de Celonica, au pays de Tricurinum; Bertrand eut un procès à soutenir pour entrer en possession de ce dernier legs, mais il le gagna, et acquit encore l'autre moitié de ce même domaine, des héritiers de Bobolène. Les lieux désignés dans ces derniers dons semblent étrangers au diocèse du Mans. Le hameau de Brea (Brivessur l'Etangsort) fut donné, sous l'épiscopat de ce saint évêque, à la cathédrale du Mans par Daulfus. Basile et Baudegond offrirent à la même église le domaine de Wibriacum, et Bertrand employa tous ses soins pour qu'il ne lui fût pas ravi dans la suite, et que l'intention des donateurs fût remplie. Leodault douna un lieu nommé Colonica, pour la fondation de l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul de la Couture. L'illustre matrone Egidie offrit la moitié d'un domaine, nommé Va~ tinolonnum, pour la même fondation. Beat us, neveu de Babau, fils de Theudalde, fit don du domaine de Nociagilos (Nieul-les- Saintes), dans le Poitou, sur les bords de la Loire, en faveur de la même abbaye. Gonthier donna des fonds de terres, aux environs de Jublains, pour l'Eglise- mère du diocèse.
Il y eut encore un grand nombre d'autres personnes généreuses qui se signalèrent par des donations à cette époque, tant en faveur de l'église cathédrale, qu'en faveur des monastères et des hôpitaux; mais aucun de ces bienfaiteurs ne doit plusjuslement être rappelé que le saint évêque d'Angers, Licinius, vulgairement nommé saint Lézin. Bertrand nous
(1) Grcgorius Turoncnsis, llistoria Francorum, lib. ix, cap. xxix.
apprend qu'une lendre amitié les unissait tous les deux, et que Licinius s'attira la reconnaissance de l'Eglise du Mans par les fonds de terre qu'il lui offrit.
Il était, comme Bertrand lui-même, sorti d'une famille alliée à la race des Mérovingiens. Dans son enfance il fut livré et recommandé au roi Clotaire, et on l'éleva dans l'école du palais de ce prince. Ses vertus et ses qualités brillantes lui gagnèrent l'amitié du souverain, qui le fît l'un des grands officiers de sa cour en le nommant comte de l'écurie (1). Bientôt après, Licinius passa à des dignités plus considérables, et devint même comte d'Anjou. Mais, dans ce poste éminent, toutes ses affections étaient, pour les sainfcs austérités du cloître. Enfin il reçut la tonsure cléricale. l'eu de temps après, le siège d'Angers étant devenu vacant , les habitants de celte ville s'empressèrent de le demander pour évêque; Clotaire le leur accorda. Cependant, ce prince ne voulut pas se priver entièrement des services de Licinius, et le créa majeur ou Maire du Palais. Dans cetle haute fortune, Licinius regrettait toujours l'obscurité et les travaux de la vie monastique; il s'adressa à saint Bertrand et aux autres évêques de la province, et même au roi, pour obtenir la faculté d'aller vivre dans un cloître; mais aucun d'eux ne voulut consentir à sa demande. Frustré dans le plus ardent de ses désirs, il favorisa de tout son pouvoir les serviteurs de Dieu, et voulut s'associer à l'évêque du Mans, dans la fondation de l'abbaye de Saint -Pierre et de Saint-Paul de la Couture (2)
A celte époque, les palais des rois mérovingiens étaient le théâtre d'événements qui devaient changer la face des affaires, et amener dans l'Eglise du Mans des années de trouble et de deuil, après les jours de prospérité donl elle avait joui. Le roi saint Gonlran étant mort en 593, sesÉtats furent partagés entre Childebert II et Clotaire II. Childeberî, qui déjà régnait en Austrasie, réunit dès lors à sa couronne le royaume d'Or-
(1) Cornes stabuli, connétable.
(2) Acta Sanctorum, addiem xm februarii, Fitasancti Licinii, (metore coœvo, num. 4-22,
léans, celui de Bourgogne el une parlie de celui de Paris; Clotaire, roi de Neuslrie, un enfant de sept ans, reçut seulemenl une portion de ce dernier. Dans cet apanage se trouvaient la cité et le pays du Mans. Bertrand, déjà attaché par ses liens de parenté à la famille de Frédégonde, crut devoir faire au nouveau roi une promesse de fidélité, qui attira sur lui et sur son Eglise les plus grands malheurs (4).
A peine Gontran eut-il fermé les yeux, qu'une lutte désespérée succéda à la paix douteuse qu'il avait maintenue entre ses deux neveux. Childeberl, animé par sa mère Brunehaut, qui lui rappelait incessamment tout ce qu'ils avaient eu à souffrir de Frédégonde, fit marcher contre Soissons, qui était rentré sous la domination neustrienne, une armée commandée par les ducs Gondebaud et Wintrion. Dans ce péril imminent, Frédégonde déploya une énergie et des talents que l'on n'eût pas dû attendre d'une femme. Aidée du duc Landric, son amant, et des principaux Graafs neustriens , elle rassembla en toute hâte ses leudes, et se mit h leur tète, ayant près d'elle le jeune Clotaire, âgé à peine de dix ans.
Ses guerriers étaient inférieurs en nombre aux ennemis : elle imagina un stratagème bizarre, mais praticable dans ces temps, où la guerre se faisait presque toujours irrégulièrement et sans précautions. Elle réussit à surprendre l'armée ennemie. Il se fit un grand carnage des Austrasiens et des Bourguignons; mais Wintrion rallia l'élite de ses guerriers, remis de leur première surprise, el revint à la charge. Il fut cependant contraint de battre en retraite après un rude combat. Trente mille hommes étaient restés sur la place de part et d'autre, ou selon quelques historiens, du côté des Austro- Bourguignons seulement. Cette bataille se donna près delà petite rivière de Leltes, à Truccia (Drossy), dans le Soissonnais
Après avoir sauvé la Neustrie par cette victoire, Frédégonde suscita de tous côtés des ennemis à Childeberl. Guerech et Canao son fils, furent engagés par elle à faire de nou-
(1) Voir la note 9e, à la fin du volume.
302 HiSTOiUE m l'église du mans.
vcllcs courses dans les diocèses de Rennes et de Nantes. Ces princes bretons avaient trop d'obligation à Frédégonde pour ne pas entrer dans ses vues. Une de leurs armées vint fondre jusque sur la Touraine, et livra aux Gallo-Austrasiens un sanglant combat dont le succès demeura indécis. D'un autre côté, une armée mise en campagne par Ghildebert contre les princes bretons accourut les atteindre près de notre diocèse, et leur livra une terrible bataille. Frédégaire, qui nous a conservé ce trait d'histoire, ne nomme point le général à qui Ghildebert donna le commandement de ses troupes, ni le lieu où elles joignirent les Bretons. Il nous apprend seulement, que les deux armées s'étant rencontrées, il y eut entre elles un combat très sanglant. Le Baud et d'Argenlré, fondés sur une ancienne tradition du pays, disent que cette action se passa dans le lieu où était au siècle dernier le prieuré d'Alion, entre Rennes et Vitré. Les Francs y furent défaits, et les Bretons se rendirent maîtres des villes de Rennes et de Nantes (1).
Le parti neustrien n'avait pas eu partout un égal succès; le Maine, malgré les efforts de Bertrand, lui était échappé et était tombé au pouvoir des ennemis de Frédégonde. Notre prélat, qui exerçait une grande inûuence sur les affaires du pays, tenta de conserver jsa province au parti neustrien; mais voyant toutes ses ressources impuissantes, il abandonna volontiers, dit il lui môme, ses biens, la sainte Eglise son épouse, et tout ce qui lui appartenait. Par attachement pour Clotaire et Frédégonde, il se rendit près d'eux et ne les quitta point durant ces troubles L'un de ses frères, Berlhulphe, combattait dans les troupes neuslriennes et il y fut tué. Dans son humilité, le saint évoque regarda ce malheur comme la punition de ses propres péchés.
Mais pendant que Bertrand, pour ne pas tomber aux mains de l'armée austrasienne, était obligé de s'enfuir de sa ville épiscopale, et qu'il suivait la cour errante du roi deNeus- Irie, notre Eglise était dans la plus déplorable sil nation. Des hommes cupides, appartenant à différentes classes de la
(1) Dom Morice, Histoire de Bretagne, tom.i, pag. 22.
société, des clercs et des laïques, se jetèrent sur les dépouilles du prélat fugitif, et s'emparèrent de ses biens et de ceux de l'Eglise. Entre autres usurpateurs, Madéghisile occupa par violence le domaine de Mornac, au diocèse de Saintes, qui était une terre fort considérable et qui apparlenait à l'Eglise du Mans. Egulphe et Arnoald se rendirent maîtres des biens patrimoniaux de Bertrand, et y commirent toutes sortes de ravages. Arnoald s'était emparé d'une terre nommée aujourd'hui Coulonges, dans le diocèse de Saintes (4). Une femme nommée Nunciona, usurpa trois domaines: Rufiniacum (Rwfignac) (2), Marigilum (Mareuil) (3), et Tonriacum, terres de l'Eglise du Mans, qu'elle ravagea autant qu'il lui fut possible.
Cependant ces usurpations, si déplorables qu'elles fussent, ne causaient point à l'Eglise un mal comparable à celui que lui apporta un clerc ambitieux et sans pudeur, nomme Berthégisile. Cet homme parvint, parla protection deCbildebert et de Brunehaut, à se faire donner l'onction épiscopale, et à s'asseoir sur le siège du Mans, au mépris des canons et de toutes les règles de la discipline. 11 donna un libre cours à sa convoitise, s'emparant non seulement des biens de l'Eglise, mais encore des terres que Bertrand tenait de son patrimoine (i).
Enfin la paix se rétablit entre les Auslrasiens et les Neustriens ; il y eut un traité conclu, le Maine rentra sous la puissance du jeune Clolaire, et Bertrand reprit la conduite de son
(1) Aujourd'hui département de la Charente-Inférieure.
(2) Charente- Inférieure.
(3) Charente.
(4) Plusieurs auteurs se sont demandé si Berthégisilc avait été véritablement évèque, s'il n'avait point été simplement chorévêque, et enfin quel rang il avait pu occuper dans le clergé. La source de ces difficultés se trouve dans cette phrase du testament de saint Bertrand: Bcrthcg/iisilus inlicito ordine contra décréta canonum in sede sua fuit adgïessus, et nimium res sanctœ Maria; vel meas proprins generavit pro lus gravissimum dispendium. Il semble résulter de ce texte, et surtout de cette expression in sede sua, que Berthégisilc posséda le siège cpiscopal à un titre toux, sans doute, mais à un titre coloré.
304 HISTOIRE DE L'ÉGLISE i)U MANS.
Eglise désolée. Frédégondè lui vint on aide pour réparer tant de maux. Les usurpateurs qui ont élé désignés plus haut el d'autres encore, furent contraints à rendre les biens dont ils s'étaient injustement emparés; mais surtout Berthégisile fut réduit à déposer les insignes de l'épiscopat et à désavouer son usurpation, en signant une charte par laquelle il restituant plusieurs domaines appartenant à la cathédrale, entre autres Champagne et Eti val. Cependant, tels étaient son crédit et son audace, qu'il ne rendit jamais tous les biens patrimoniaux qu'il avait usurpés sur Bertrand, et ne répara qu'en partie les dommages qu'il avait causés.
Peu après le rétablissement de Bertrand, en 597, Frédégondè mourut à Paris; princesse mémorable par ses vices et par ses grandes qualités. Elle avait régné trente ans sous les noms de son mari Chilpéric, prince que saint Grégoire de Tours nomme le Néron de son temps, et de son fils Clotaire. Les cadavres de deux rois, de deux reines, d'autant de fils de roi, de plusieurs évêques et surtout de saint Prétextât, enfin d'une quantité de personnes de toutes conditions, lui avaient servi de marchepied pour s'élever au faîte du pouvoir, d'où la mort seule la précipita. Des saints eldesévêques l'accusèrent des plus grands crimes; d'autres, comme saint Bertrand et saint Betharius de Chartres, lui témoignèrent de l'attachement. Bertrand en parle en termes honorables aussi bien que de son mari Chilpéric.
L'année précédente, le roi d'Auslrasie, Childebert, était mort et ses Étals avaient été partagés entre ses deux fils : Théodebert âgé d'un peu plus de dix ans, hérita de l'Austrasie, moins l'Alsace et quelques possessions en Helvélie el en Champagne, qui furent jointes aux États de Thierry, élu roi de Bourgogne et d'Orléans. Frédégondè avait essayé de mettre à profit la mort de Childebert, et remporta une victoire à Latola près de Sens; toutefois elle ne put renverser la puissance supérieure des Austro-Bourguignons par quelques revers qu'elle leur fit éprouver. Ce fut dans ces conjonctures que la mort l'atteignit.
La mort de Frédégondè ôtait au parti Neustrien son plus
fort rempart, et les rivalités entre la Neuslrie et l'Auslrasie ne furent point arrêtées par ce coup. Les Bourguignons et les Auslrasiens se coalisèrent de nouveau contre Gloîaire : Théodebert convoqua le ban des nations germaniques, ses vassales; on vit, dans cette armée jusqu'à des Visigoths envoyés par Récarède.
Le jeune Glotaire marcha hardiment à la rencontre de ses cousins qu'il atteignit dans le pays Sénonais. Le combat eut lieu près du village de Dormelles, sur l'Ouaine; il fut sanglant et terrible, et se termina par la destruction totale de l'armée neustrienne. Cette bataille fut dite la Journée des trois rois; car Glotaire, Théodebert et Thierry avaient combattu en personne.
Les suites de celle défaite furent désastreuses pour le fils de Frédégonde; il s'enfuit sans s'arrêter, jusque dans la forêt d'Arelaune, voisine de l'embouchure de la Seine; puis, comptant sans doute sur les amis dévoués qu'il avait au Mans en la personne de saint Bertrand, et à Chartres dans l'évêque saint Betharius, il courut chercher un asile dans les forêts du Perche (i).
Les Austrasiens et les Bourguignons, profitant de leur avantage, se répandirent comme un torrent dans toute la Neuslrie. Un corps nombreux vint fondre sur la ville de Chartres, dont l'évêque était archichapelain de Clotaire, et très attaché à son parti. Lui-même, cependant, était allé leur ouvrir les portes de la cité, qui n'en fut pas moins traitée comme une ville prise d'assaut; le meurtre et le pillage la couvrirent de deuil, et le saint prélat, enchaîné comme prisonnier, fut conduit en présence de Thierry et de Bi unehaut, après avoir enduré pendant toute la route les plus indignes traitements (2).
Cependant, une autre bande de Bourguignons et d'Austra-
(1) Fredcgarius, Chronicon, cap. xx. — Acta Sanctorum, ad diem u augusti, Vitasancti Bctharii,num.8. Sed Clotharius fuga lapsus, usquc Perticam silvain pervcnit....
(2) Vita sancti Betharii, num. 9.
o06 HISTOIKE DE L'ÉGLISE DU MANS.
siens se répandait dans le Maine, renouvelant les mêmes scènes de barbarie. Saint Bertrand essaya, mais en vain, de conserver la ville à Ciotaire; tout le parti du jeune prince était en déroute; l'évêque lui-même, se regardant comme inviolablement lié par la promesse de fidélité qu'il lui avait faite, fut obligé de s'enfuir et de se cacher dans un lieu alors assez solitaire, nommé Elival, au sein de l'immense forêt de la Charnie (1). Peut-être même fut-il, comme saint Betharius, fait prisonnier et retenu dans une dure captivité; car il rapporte, dans son testament, qu'il a enduré successivement l'exil et la prison. Le saint évêque nous fait connaître aussi que pendant sa captivité, il demanda sa délivrance à Dieu, par l'intercession de saint Martin, et fit vœu de fonder, en l'honneur de ce saint confesseur, un hospice desservi par des moines, s'il recouvrait la liberté. C'est pour remplir cette promesse qu'il construisit dans la suite le monastère de Saint- Martin de Pontlieue.
Pour comble d'infortune, les usurpateurs revinrent sejeter sur les biens de l'Eglise et sur le patrimoine de Bertrand. Ber- Ihégisile recommença ses dévastations sacrilèges; il trouva dans les archives de la cathédrale, la charte qu'il avait été contraint de signer, lorsque la première fois Bertrand avait été rétabli dans ses droits par l'autorité de Frédégonde, et il la jeta au feu .
D'un autre côté, Clotaire était entré en négociation avec ses cousins, les rois de Bourgogne et d'Auslrasie; il n'obtint la paix qu'aux plus dures conditions. Il lui fallut céder les provinces entre la Seine, la Loire et l'Océan, a Thierry ; celles entre la Seine, l'Oise et l'Océan, à Théodebert. Il ne lui resta en France, c'est-à-dire dans la Gaule septentrionale, que douze cantons entre la Seine et la mer.
Ainsi le Maine se trouva compris dans le royaume du roi de Bourgogne, et Bertrand rentra dans sa ville épiscopale.
(1) Sur la Charnie, voir M. Gérault, Essai sur la Statistique de V ancien doyenné d'Evron, pag. 298, et M. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, pag. 111.
Il revendiqua ses biens, et, par l'autorité de Brunehautet de Thierry, il put les recouvrer, au moins en grande partie. Il travailla aussi avec activité à réparer les pertes que son Eglise avait faites, et il guérit, autant qu'il le put, les maux qu'elle avait éprouvés. Ces événements se passèrent dans l'espace de quatre années, de 599 à 604.
En cette dernière année, Clotaire, voulant reprendre les provinces qu'il avait été contraint de céder par le dernier traité de paix, envoya Mérovée, son fils, et Landri, maire de son palais, avec une armée, contre Berthoald maître du palais de Thierry, et envahit une partie du royaume de ce dernier. Mais ce faible succès ne tarda pas à se démentir; Théodeberl se réunit à son frère Thierry; les armées coalisées de Bourgogne et d'Austrasie marchèrent contre l'armée de Ncuslrie, et, l'ayant rencontrée près d'Élampes, elles la chargèrent avec tant de vigueur que Landri prit honteusement la fuite, laissant Mérovée au pouvoir de son ennemi. Thierry entra ensuite en vainqueur dans Paris, mais il ne poursuivit pas sa victoire; il consentit à la paix que lui demandait le roi de Neustrie, et lui rendit son fils Mérovée.
Celle nouvelle guerre, qui ne dura qu'une partie de l'année 604, força encore Bertrand à quitter son siège; mais ce fut pour la dernière fois; car, au moment où le parti neustrien semblait devoir succomber. Brunehaut le sauva en jetant la désunion entre les deux fils deChildebert.
Bientôt, comme nous venons de le dire, la fortune redevint pins favorable à Clotaire, parla division qui se mit entre le roi de Bourgogne et celui d'Austrasie. Dans cette rivalité atroce entre deux frères, le roi d'Austrasie fut toujours malheureux, jusqu'à ce que, en 612, ayant été fait prisonnier, Brunehaut sa mère, et Thierry son frère, d'intelligence entre eux, le firent d'abord lonsurer, puis mettre à mort.
Après ce sanglant triomphe, Thierry, avec ses forces immenses, était sur le point d'écraser le faible roi de Neustrie, qui se préparait à ce choc avec plus de résolution que d'espoir, lorsque la dyssenterie saisit le prince fratricide, à Metz, et l'emporta en quelques jours. Clotaire, grâce aux inlelli-
gences qu'il s'était ménagées dans le royaume de son rival, réunit bientôt sous sa puissance toute la Gaule et la Germanie occidentale. Il souilla sa fortune par des cruautés aussi atroces quecelles que l'on a reprochées à son père et à sa mère; mais, dans sa conduite habituelle, il paraît s'être éloigné de leurs traces sanglantes. « C'était, disent les récits contemporains., un prince rempli de douceur, savant dans les belles-lettres, craignant Dieu, magnifique protecteur des Eglises et des prêtres, faisant l'aumône aux pauvres, bon pour tout le monde et rempli de piété. Seulement, il se livrait avec trop d'ardeur à la chasse, et accordait trop aux suggestions des femmes et des jeunes filles; ce dont il fut blâmé par sesleudes. » Aussi, est-ce à partir de son règne, que la race mérovingienne commence à descendre insensiblement du faîte de gloire et de puissance, où l'avaient élevée les triomphes de Glovis.
Clolairese montra reconnaissant envers Bertrand delà fidélité que lui avait montrée cet évêque ; il écouta favorablement ses plaintes, et lui fit rendre son patrimoine et les biens de la cathédrale. Mais tel était le malheur des temps, que les usurpateurs de ces possessions, qui étaient des seigneurs francs ou gallo-romains, car les deux races rivalisaient d'ardeur pour le pillage, trouvèrent le moyen de ne pas faire la restitution entière, comme saint Bertrand le déplore en plus d'un endroit de son testament. A l'égard de quelques-uns de ces envahisseurs, l'autorité royale semble avoir fléchi, en n'ordonnant la restitution qu'après leur mort. Cependant, si nous jugeons de l'activité avec laquelle Bertrand poussa son action contre ces ennemis de l'Eglise, d'après les termes qu'il emploie en parlant d'eux dans son testament, on peut croire que le prélat ne manqua pas d'énergie.
Non seulement Clotaire ordonna de restituer à Bertrand et à son Eglise les biens qui leur appartenaient, mais il y ajouta encore de nombreuses et importantes donations. Déjà, après la première fuite de notre évêque, Frédégondeet son fils l'avaient gratifié de la ferme de Bomîpha (Bonelles), située au pays d'Etampes, près de la forêt d'Ivelines. Bertrand reçut
SAINT BEI'.TRAND. 509
aussi de la même main la métairie de Nimione, près de Paris, avec des vignobles qui étaient à Frontanitiim, prèsdeP/astorias et de Vinilores; puis les domaines de Crisciacum (Crissé), au pays du Mans, de Villa-Thedonis (Thionville), au pays d'Etampes, de Talais, dans le pays de Bordeaux, d'autres encore dans le Bursay, dans le Maine, d'autres dans le pays de Gâtines, près du Loir (<); la ferme de Fonlenay, près de Bullion, au pays d'Etampes, celle de Bobane, sur la rivière d'Ecolle, aujourd'hui Saint-Germain-sur-Ecolle [%)\ une maison dans la ville de Paris. En outre, Glolaire fit entrer notre évêque en partage avec les maires du palais Gondoland, Bradon et Marnehaire, pour des domaines situés dans le Berry , dans l'Albigeois, dans le pays de Cahors, dans celui d'Agcn et dans la Bourgogne. Enfin, ce prince fit don à Bertrand de sommes d'argent si considérables, que celui-ci put acheter les domaines de Campugnan, Ludon, Coubeyrac et Cameyrac, dans le pays de Bordeaux et de Cahors.
Peu de temps après, Clotaire accorda à Bertrand undiplôme qui lui concédait le droit de donner, à perpétuité, au monastère de Saint- Pierre et de Saint- Paul, connu depuis sous le nom de la Couture, tout ce que cet évêque voudrait, tant des domaines qu'il tenait de sa famille, que de ceux dont l'avait gratifié la munificence royale.
Le saint prélat avait attaché beaucoup d'importance à obtenir ce diplôme; car il désirait doter richement ce monastère. Ce fut en effet la plus belle fondation qu'il fit pendant son épiscopat, et il mit toute son application à orner et à enrichir ce sanctuaire, après un avertissement qu'il reçut du Ciel. Un soir ce saint évêque s'était retiré dans une des tours construites sur les murs extérieurs de la ville, et qui se trouvait près de l'église cathédrale : il l'avait choisie comme un lieu paisible pour s'y livrer avec plus de liberté à l'oraison; il y passa en effet toute la nuit en prières. Sur le point du jour, l'Archange saint Michel lui apparut, lui désigna un lieu voisin connu
(1) Loir-ct-Chor.
(2) Seine-et-Oisc.
alors sous le nom de Vivereus, et lui dit que Dieu voulait y être servi et honoré. Ce lieu était situé au midi de la ville, à une petite distance de ses murs, et appartenait, dit-on, à l'église cathédrale. Bertrand s'empressa d'obéir à l'ordre du Ciel. Il fil aussitôt commencer les constructions d'une basilique , qui fut dédiée sous le patronage des saints Apôtres Pierre et Paul, et les bâtiments d'un cloître, qui, dès son origine, se montra environné d'une certaine splendeur. Ce monastère fut dès lors pour Bertrand un objet de prédilection; il le regardait, selon ses propres expressions, comme un rempart et une protection pour sa cité (1).
Non content d'assigner à cette nouvelle solitude des revenus considérables et capables d'en assurer l'existence, saint Bertrand intéressa encore à sa fondation les amis puissants qu'il avait dans l'Eglise et dans le siècle. On nomme parmi les bienfaiteurs du monastère la pieuse et illustre Egidie, qui s'était déjà signalée par ses largesses envers l'église cathédrale. Le roiClotaire montra sa bienveillanceenvers l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul en accordant le diplôme dont nous avons parlé. Saint Licinius d'Angers, que nous avons déjà fait connaître, signala son amour pour la vie mo-
(1) Saint Domnole, en fondant l'abbaye de Saint- Vincent, s'était servi d'expressions semblables à celles qu'emploie ici saint Bertrand. Il dit que cette maison qu'il construit pour des serviteurs de Dieu, est destinée à être comme un rempart à la cité, et que c'est dans cette vue d'utilité publique qu'il l'a construite. Ce sont presque les mêmes termes dont se sert l'empereur Justinien dans sa cxxxme Novelle : a Singularis vita hujusque contemplatio, res est sacra, et ex hoc evehens animas ad Deum; et non solum juvans eos qui ad banc accedunt, sed etiam aliis omnibus pro ejus puritatc et supplicatione ad Deum prœbcns inspectam utilitatem. Unde et priscis imperatoribus studii fuit, et a nobis non pauca sancita sunt do eorum honestate et ornatu.... Si enim illi puris manibus et midis animabus pro republica supplicent Deo, manifestum quod et exercitus habebunt bene, et civitates bene disponentur. Deo quoque placato et propitio existente, quomodo non universa plena totius pacis et devotionis? Sed et terra nobis feret fructus, et mare quae sua sunt dabit, illorum oratione propitiationem Dei ad omnem rempublicam deducente. Sed et ipsum commune schéma hominum reverentius erit,et vivet melius, illorum erubescens perdurationem. »
nastique par la manière généreuse dont il concourut aussi à la dotation de la nouvelle abbaye; il lui donna à cet effet un fonds de terre et des vignobles que saint Bertrand rappelle dans son testament (l).
Ce fut principalement de ses propres biens que Bertrand dota ce monastère; mais il lui affecta aussi des biens qui appartenaient à l'église cathédrale, et cela, sur la demande pressante du clergé.
Bertrand soumit les habitants du nouveau cloître à la règle de saint Benoît, que l'on nommait dès lors la Règle de la vie monastique. Il les obligea à donner l'hospitalité à tous les pauvres, et à tous les étrangers qui la réclameraient; et il voulut que celte maison renfermât toujours un grand nombre de moines. Il ordonna que l'on tiendrait dans ce monastère un registre matriculaire pour le soulagement des indigents, si nombreux à celle époque.
Pour la dédicace de la basilique, saint Bertrand convoqua plusieurs évêques, afin de rendre cette solennité plus auguste. Il déposa dans le sanctuaire des reliques de saint Pierre et de saint Paul; enfin il rédigea la charte de fondation, qui désignait les revenus formant la dotation. Tous les évoques présents confirmèrent cet acte, et voulurent encore ajouter aux dons faits par le fondateur.
Quoique l'on ne puisse pas déterminer positivement l'année en laquelle cet événement a eu lieu, il est certain que celle fondation a précédé la mort de saint Licinius, et par là
(1) Erat (Licinius) namque jugïter sollicitus in cunctis bonis actions, prœsertim in susceptione moaachorum <h \<>ïissimns invigilabat.... Dedil igitur praedictus sanctus Pontifes Bertigranno Genomanensiùm episcopo quasdam neiculas, et vineas in adjufcorium ad monasterium Apostotoriim construendum, quod ipso tune temporis, in honore divrao et sanctorwa A|ii»st(,loruin, juxta praedictam Cenonianicam urbem, in territorio sua) sedia Ecclesiae construere et ilitare nitebatur: sicut m testament©* quod de prefaio EBonaatcrio, memoratus Dominus BertigraMiMi composait, et propria manu, nna cum aliorum bonorum virorum legali eonsensu etiam régie atque canonice corrobora vit, bactenus hàbetur utsertum. — Acta Sanctorum9ad diem ïiufebruarii, FitasanctiLicinii.auctore coataneo,
51 c2 HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MANS.
même, qu'elle est antérieure à l'année 605(1), et aux dernières guerres dont nous avons parlé, qui eurent une si grande influence sur la vie de saint Bertrand.
Plus de dix ans après, en 61 5, lorsque saint Bertrand fit son testament, il ajouta beaucoup au domaine de son monastère en lui attribuant les terres de Crissé (2), Thionville (3), Colonica Talete, peut être Talais, dans le Bordelais, puis d'autres fermes dans le Bursay, dans le Gatinais, et des maisons que lui avait données Waruchaire, maire du palais de Bourgogne, en échange du domaine de Colombiers (4). La moitié des revenus de ces terres devait être employée pour le soulagement des pauvres, et l'autre moitié consacrée à entretenir le luminaire de la basilique; mais les moines devaient prendre d'abord ce qui était nécessaire pour leur subsistance, et celle des pauvres inscrits sur la matricule de leur monastère. Bertrand légua encore à l'abbaye les domaines de Gaviacus, Colonica, Landolenœ, Ferrensis; dans les lieux nommés Cellis et Samarciago, près de la ville du Mans, tout ce qui appartenait à Portilhorengus que le saint évêque avait eu sous sa tutelle, tout ce que Cela, Mancia et Guntha avaient possédé; les fermes de Campus- Chunanus, Ludina, Comariacum; le viilier de Piciniacum, Hilliacum, une autre ferme nommée aussi Colonica, que Leodault avait donné à saint Bertrand pour les fondations qu'il faisait ; les terres de Methense et de Voligione, celle deFontenay,près de Bullion (5), un viilier situé aux sources de la Vendée (6), des vignes qui allaient des anciennes arènes du Mans jusqu'au nouveau cloître; d'autres vignes, prés et terrains situés sur le chemin de Pontlieue, et achetés de l'abbé Eolade; le Breuil acheté de l'abbé Leusus, des champs sur les bords de la Sarlhe, la moitié de la cou-
(t) Nous suivons ici l'opinion de Y Art de vérifier les dates. Baillet recule la mort de ce saint prélat, à Tan 616; mais c'est une erreur évidente, comme le prouve le testament de saint Bertrand daté de l'an 615.
(2) Sarthe.
(3) Seine-et-Oise.
(4) Mayenne.
(5) Seine-et-Oisc.
(6) Deux-Sèvres.
longe de Vatinolonnum, l'autre moitié ayant été donnée par Egidie; les domaines de Campaniacum et d'Etival; la court ou métairie et les maisons tenues précédemment dans la ville du Mans par le prêtre Romolos, une maison que ce même prêtre avait fait construire sur les murs delà cité, et d'autres maisons encore dans la même ville; les domaines de Conadacum, Colicas, des vignobles dans le Sabonarense et au Ire part, avec les familles des colons et leurs maisons; des renies sur Talete, Crisciagnm et Cameyrac (4), pour les pauvres inscrits sur la matricule de la basilique; le domaine de Vincentia près de Plassac, au pays de Bordeaux, celui de Luir au même pays, le lieu de Brœsetum encore dans le même pays, avec les fabriques de poix, et les familles d'esclaves employées à leur exploitation (2); une somme d'argent considérable, un tiers des biens meubles du testateur, la moitié des chevaux; le domaine de Comanicum avec ses vignobles et ses bâtiments, celui des Fontaines sur les bords de la Sarthe, à Alonnes, donné à Bertrand par le seigneur Baudhegisèle et Sancia son épouse « dont le nom, dit le testament, devra êlre inscrit sur le Livre de vie, et proclamé dans la basilique;» la moitié de diverses fermes situées dans le Berry, dans l'Albigeois, dans le pays de Gahors et dans celui d'Agen; le domaine de Nociogilus pour le partager avec la cathédrale, celui de Vocriamnum en entier, celui deNueil, dans le Poitou, sur les bords de la Loire, donné par Beatus; le lieu nommé Luciacus; enfin le domaine de Kairacum, y compris les édifices, les serfs, les vignes, les prés, les forêts et tous les droits qui en dépendent.
(1) Gironde.
(2) Saint Rémi fait connaître, dans son testament, à quel usage on employait cette poix si souvent mentionnée dans les monuments de l'époque mérovingienne. C'était pour la préparation et l'entretien des vaisseaux destinés à contenir le vin, Ad vascula vinaria componenda. Le testament de saint Rémi a beaucoup de rapport avec celui de saint Bertrand, et il est fort utile de les rapprocher l'un de l'autre. Voir sur ce monument, Actes de la province ecclésiastique de Reims, tom. i. — Varin, Archives administratives de la ville de Reims, tom. i — M. Prior Armand, Histoire de saint Rémi, pag. 245.
Les largesses de Bertrand envers le nouveau monastère de Saint-Pierre et de Saint-Paul ne se bornèrent pas là; il lui donna en outre plusieurs domaines dont les revenusdevaient être partagés avec la cathédrale. Parmi ces dons communs aux chanoines et aux moines de Saint-Pierre et de Saint-Paul, on remarque une maison au territoire de Bordeaux, dans laquelle ils pouvaient loger, lorsqu'ils allaient dans ce pays pour y acheter du poisson; ce qui suppose que ces voyages étaient assez fréquents. Saint Bertrand lègue aussi, par son testament, à l'abbé de ce monastère, auquel il donne le titre de seigneur, des chevaux et quelques autres objets, et i! lui recommande d'avoir beaucoup de soin des pauvres, et des nombreuses familles d'esclaves employées dans les domaines dépendants de sa basilique.
En retour de tant de bienfaits, saint Bertrand réclame les prières de l'abbé et des moines, et demande que son nom soit inscrit dans le Livre de vie, c'est-à-dire, dans les diptyques où, dès l'origine des monastères, on inscrivit les noms des fondateurs et des autres bienfaiteurs, afin de réciter chaque jour des prières spéciales à leur intention.
Les moines se montrèrent long- temps dignes de l'affection paternelle que leur avait témoignée le saint évêque; ils édifièrent les peuples par leur charité envers tous les malheureux, par leur vie studieuse et occupée, et par le zèle avec lequel ils s'appliquaient à honorer Dieu (1).
(1) Le P. Papebrock, de sancto Bertichram.no> num. 8, 9, 11, avance un sentiment singulier au sujet des premiers habitants du monastère fondé par saint Bertrand; il ne veut pas qu'ils aient été moines, mais chanoines, et la raison qu'il en donne, c'est le mot vague de Canonici, qui se trouve dans le testament du saint fondateur. Mais ce mot veut aussi bien dire des moines que des chanoines, comme le prouvent les exemples cités par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, dans leur Supplément au Glossaire de Ducange,au mot Canonicus, et Dom Mabillon. {Annales Ordinis sancti Benedicti, tom. n, lib. xxm, num. 38.) En outre, Adrien de Valois a prouvé, dans sa célèbre dissertation de Basilicis, que le mot Basilica signifie toujours, dans les monuments de l'antiquité, une église desservie par des moines. (Voir DD. Tassin et Toustain, Nouveau Traité de Diplomatique, tom. iv, pag. 569.) Enfin, car nous ne pouvons nous étendre davantage, la Vie de saint Licinius, dans le texte que nous
Après avoir rempli l'ordre que le Ciel lui avait transmis par le ministère du saint Archange, Bertrand voulut témoigner sa reconnaissance au céleste messager par l'érection d'un oratoire, en son honneur, dans le lieu où il lui était apparu. Il voulait, comme il le dit lui-même, que l'on vînt en ce sanctuaire adorer Dieu, à cause des merveilles qui y avaient été opérées, et qui l'avaient rendu vénérable à tout le monde. Déjà les fidèlesinstruitsde l'apparition miraculeuse, dontBerlrand y avait été favorisé, le regardaient comme un lieu plein de bénédictions, et l'on voyait des religieux, et jusqu'à des évêques, y venir, comme à un saint pèlerinage. Pour assurer la décence du culte, et pour satisfaire à ce que demandait de lui la charité, notre grand évêque fit construire auprès un édifice destiné à recevoir principalement les évêques et les religieux.
La première pensée de Bertrand, en fondant cet oratoire et cet hospice, avait été d'en confier la direction à son abbaye, à laquelle il remettait presque toutes ses autres œuvres do charité; mais pendant le temps qu'il fut obligé de quitter son siège et de se réfugier auprès du roi Clotaire, comme nous lavons raconté, les boulangeries de l'église cathédrale, qui étaient près d'elle, furent transportées dans les bâtiments do cet hospice, et le saint évêque, de retour sur son siège, ne crut pas devoir changer celle disposition. Il fit même établir en ce lieu tout ce qui était nécessaire pour la réception des dîmes en blé, vin, fromage, lard et autres substances, que le chapitre devait percevoir sur les biens qui lui appartenaient déjà, ou que Bertrand lui transmit par son testament, et pour la distribution régulière que l'on en faisait aux indigents. Bertrand ne parle de cet établissement qu'avec la plus touchante sollicitude, et de peur que dans la suite, sous un aulro épiscopat, ces fondations ne vinssent à subir quelques diminutions, il prie, il conjure, il presse ses successeurs de rem-
avons cité plus haut, contredit formellement l'assertion du P. Papcbrock, et cette Vie est d'un auteur contemporain, au jutrementdu P. Bol— fondus lui-même.
plir ses intentions envers les pauvres, et il leur rappelle qu'il a bien le droit d'en disposer ainsi, puisqu'il a si magnifiquement doté la maison de l'Eglise (l).
Saint Bertrand venait de pourvoir aux besoins des pauvres de la ville, par la création et la riche dotation de la matricule de saint Michel; il lui restait encore à soulager les besoins des étrangers. Déjà nous avons vu qu'il existait, près des tombeaux de nos premiers évoques, un hôpital pour la réception des pèlerins que la dévotion y attirait; saint Innocent en confia l'administration et le service à des moines. Saint Domnole augmenta les bâtiments et les revenus de cet établissement, afin qu'il pût recevoir un plus grand nombre de malheureux. Saint Bertrand lui assigna une dotation en chevaux, et de plus le lieu nommé Lucianus et la métairie de Bauciallum, située sur le Loir, avec les serfs, et toutes les améliorations qui y avaient été faites.
A la même époque on voyait au couchant de la ville, le monaslère de Sain t-Pa vin, qui offrait pareillement une hospitalité charitable à tous les genres de misères. Près des portes de la cité, qui correspondaient au nord et au levant, se trouvait le monastère de Saint-Vincent, où la règle de saint Benoît, adoptée dès le commencement, faisait un devoir aux religieux d'accueillir les étrangers et surtout les pauvres, parce que c'est principalement en eux que l'on reçoit la personne de Jésus- Christ (2). Enfin, le monastère de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui était assis au midi de la ville, se signalait par la même hospitalité, et son saint fondateur lui en avait fait une recommandation particulière. C'est ainsi que la
(1) Il est surprenant que les collecteurs des Acta Sanctorum, qui consacrent 120 pages à relater les différentes apparitions de l'Archange saint Michel, ne disent rien de celle qui donna occasion aux deux importantes fondations dont nous venons de parler; cet oubli est d'autant plus étonnant que, d'après les paroles mêmes de saint Bertrand, le culte de saint Michel devint dès lors célèbre dans l'Eglise du Mans, et que le testament du saint évêque se trouve imprime et commenté par le Père Papebrock, au tome i du mois de juin, dans la même collection.
(2) Régula S. P. Benedicti, cap. lui.
èAINÏ BERTRAND; 317
sollicitude des évêques avait enceint la cité comme d'un rempart de bienfaisance chrétienne.
Bertrand, néanmoins, voulut encore ajouter à tant de monuments de sa charité; il voulut qu'elle allât, pour ainsi dire, au-devant des misères et des souffrances, et il créa au midi de la ville, à Pontlieue, sur les bords de la rivière d'Huisne, et sur la voie la plus fréquentée de celles qui aboutissaient à la ville, un nouvel hospice. Comme il avait fait vœu pendant son exil d'élever un monastère et un hospice en l'honneur de saint Martin, s'il avait le bonheur de retourner à son Eglise, il exécuta sa promesse, et mit cette fondation sous le patronage de ce grand évêque. Il l'enrichit des domaines de Logiagœ (les Loges), Noginlum (Nogent-sur-Loir), Novavilla (Ncuville-sur-Sarlhe), Antoniacum (Antoigné-sur-Sarthe), Monasteriolum (Montreuil-sur-Sarthe), et d'un autre domaine à Pontlieue môme; puis de certaines redevances à lever sur les fermes de Talete, Crisciagus, Gameyrac (1). 11 voulut que cette fondation servît à plusieurs fins: on devait y recevoir, nourrir, loger, vêtir, et soulager en toutes manières les étrangers et les pèlerins. Il ordonna aussi que seize pauvres aveugles ou infirmes y fussent inscrits sur la matricule, pour recevoir chaque jour la nourriture suffisante; et comme la charité ne s'exerce jamais mieux que quand elle est accompagnée du dévouement religieux, Bertrand remit ce ministère et cet hospice entre les mains des moines de l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Il plaça la maison sous la dépendance de l'abbé de la Coulure, chargeant ce prélat de veiller d'une manière particulière au soin des pauvres ma- (rioulaires.de cette basilique, à la réception des étrangers et au maintien de l'office divin, qui devait s'y célébrer en la môme manière que dans la basilique môme de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Voulant prévenir les effets de l'esprit de cupidité qui se glissait quelquefois jusque dans le sanctuaire, le saint évoque recommande avec force que l'on ne porle jamais aucune atteinte aux dispositions qu'il a faites en faveur
(1) Gironde.
de cet établissement, et il menace des châtiments de Dieu et de la colère de saint Martin, l'évêque son successeur qui se rendrait coupable d'un tel larcin, ainsi que l'abbé de Saint- Pierre et de Saint-Paul, s'il ne défendait pas convenablement les revenus des pauvres.
Afin de perpétuer le témoignage de sa reconnaissance envers saint Martin^ Bertrand statua que la fête de ce grand confesseur serait célébrée tous les ans dans l'abbaye, avec Une solennité plus qu'ordinaire. Ce jour- là l'évoque et tout le clergé de la ville devaient se rendre à la basilique, pour y célébrer tous ensemble les offices divins en l'honneur du saint patron, puis s'asseoir à un repas que l'abbé de Saint-Pierre et de Saint- Paul devait fournir sur les revenus assignés par le fondateur.
Les monuments ne nous ont pas appris si le généreux évoque ne fit point d'autres dons à la basilique de Saint-Martin de Pontlieue; mais dans son testament il témoigne un grand désir de pouvoir quelque jour en augmenter les revenus.
Bertrand fit élever à une distance rapprochée de la cité, entre le nord et le couchant, au-delà du cours de la Sarthe, une basilique en l'honneur de saint Germain, évêque de Paris. 11 acquittait en cela une dette de reconnaissance; car il devait à cet illustre pontife non seulement une éducation distinguée, mais encore d'avoir été élevé lui-même à l'honneur du pontificat. Ce n'est pas que l'évêque de Paris eût été en mesure d'influer directement sur l'élévation de Bertrand au siège du Mans, puisque, comme nous l'avons dit, Germain était mort depuis plusieurs années lorsque notre prélat reçut l'onction épiscopale; maisBerlrand attribuait cette faveur aux prières de son ancien maître.
Par un sentiment plein de convenance, et d'ailleurs par une nécessité de l'époque, Bertrand fonda un monastère de religieux pour desservir ce sanctuaire, élevé en l'honneur d'un évêque qui avait pratiqué long- temps la vie du cloître, et qui avait toujours chéri et favorisé les moines. Pour y assurer la célébration du service divin à perpétuité, il donna aux habitants de ce monastère les domaines de Charisacus (Ché-
SAINT UEP.TRAND. 519
rizay) (!), de Landohnœ, de Grassac (2), et de Manciacus, puis l'exploitation agricole du Tronchet, des vignes à Sillé (3), d'autres vignes à Rouillon, et la moitié de plusieurs pâturages situés au même lieu.
Bertrand ne borna pas là sa reconnaissance envers saint Germain. On conservait encore au Mans l'espoir de posséder les précieuses dépouilles de l'évcque de Paris, et le tombeau que saint Domnole lui avait fuit préparer dans la basilique de Saint-Vincent et Saint-Laurent était toujours disposé pour le recevoir. Saint Bertrand donna à cette basilique la terre de Bobane ( Saint-Germain- sur-Ecolle) (4), située dans le territoire d'Etampes, sur la rivière de Ceïla. Il mit pour condition à ce legs, que si le corps du saint confesseur restait dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, à Paris, où on l'avait d'abord déposé, ou s'il était transféré autre part, ce domaine demeurât toujours la propriété du monastère enrichi des dépouilles sacrées du saint évêque. Bertrand demande seulement en retour que son nom soit inscrit dans le Livre de vie du monastère auquel reviendrait cette ferme de Bobane (5).
Le zèle de Bertrand, pour tant de pieuses et utiles fondations, ne l'empêchait pas de s'appliquer à réparer les blessures que le malheur des temps avait faites à la discipline.
(1) Sarthe.
(2) Charente.
(3) Sarthe.
(4) Seine-ct-Oisc.
(5) Dulaure, Histoire de Paris, (tom. i, pag. 209, 6e édit., article Saint-Gcrmain-l'Auxerrois), prétend, d'après Jaillot {Recherches critiques et historiques sur Paris, tom. i, pag. 25), que tous les auteurs qui ont écrit avant eux sur l'histoire de la ville de Paris, sont tombés dans l'erreur relativement à l'origine de l'église appelée aujourd'hui Saint- Germain-rAuxerrois, et ils s'appuient sur ce passage du testament de saint Bertrand : mais l'erreur est assurément de leur côté. D'abord ils se sont trompés en ne faisant pas attention qu'il y avait au Mans, aussi bien qu'à Paris, un monastère dédié à saint Vincent, que saint Germain devait être enterré dans celui du Mans, comme nous l'avons raconte sous l'épiscopat de saint Domnole, et qu'il le fut dans celui de Paris. En second lieu, il est évident par le contexte que saint Bertrand parle de la basilique
Sa piété, ses lumières, la faveur de Clotaire attirèrent à notre saint évêque une distinction signalée. A cette époque, le Siège Apostolique choisissait souvent pour Vicaire, dans les pays éloignés, comme était la Gaule, un évêque d'un mérite éminent. Plusieurs fois cette distinction fut accordée, non à des métropolitains, mais à de simples évêques, parce que, les translations étant extrêmement rares alors, le mérite supérieur ne se trouvait pas toujours sur les sièges les plus élevés. Les princes ambitionnèrent cette distinction pour les prélats qu'ils estimaient davantage. A l'époque où Bertrand gouvernait l'Eglise du Mans, on vit la reine Brunehaut solliciter saint Grégoire-le-Grand de l'accorder à Siagrius, évêque d'Aulun; elle obtint l'objet de sa demande, et le grand homme à qui cet honneur fut déféré remplit dignement de si hautes fonctions; mais la mort, qui l'enleva bientôt après, l'empêcha de jouir longtemps de cette prérogative.
Plusieurs années après, Clotaire étant devenu seul maître de la Gaule, se mit en instance auprès de saint Grégoire, ou de son successeur Sabinien, afin d'obtenir le même honneur pour saint Bertrand. Selon l'usage, notre prélat dut aussi adresser une demande dans le même sens au Pontife, et lui envoyer un clerc de son Eglise, s'il ne faisait pas lui-même le voyage de Rome. Le Pape écoula favorablement ces de-
de Saint- Vincent du Mans, et non de celle de Saint- Vincent de Paris. En troisième lieu, si saint Bertrand eût voulu désigner la basilique de Saint- Vincent de Paris, il aurait dit Sainte-Croix et Saint-Vincent, selon l'usage de son temps. Enfin, les faits les mieux constatés prouvent que saint Germain n'a jamais reposé, après sa mort, dans la basilique de Saint-Germain-1'Auxerrois, mais bien dans celle qui est devenue si célèbre sous le nom de Saint-Germain-des-Prés. Ajoutons qu'il y a ici une faute de copiste, et que le clerc qui transcrivit, au xme siècle, le Liber Pontificalis de l'Eglise du Mans a commis, en cet endroit, une erreur dont on retrouve les analogues en divers passages du même livre : il a lu Hilperichus pour Hildebcrtus. Au reste, nous ne contestons pas que l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois n'ait eu d'abord pour patron saint Germain, évêque de Paris. — Voyez Dom Bouillart, Histoire de l'Abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés; DD. Félibien et Lobineau, Histoire de la ville de Paris. — Dom Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B. sœcul. i, Vita sancti Germani, auctore sancto Fortunato Pictaviensi,
mandes, el envoya à Berlrancl l'insigne de cette dignité, c'està-dire le Pallium. Cet ornement que le Saint-Siège a coutume d'accorder aujourd'hui à tous les métropolitains, et à un petit nombre d'autres évoques, s'obtenait plus difficilement au vnc siècle.
Lorsqu'un évoque recevait l'insigne du Pallium et les fonctions de Vicaire du Saint-Siège, il commençait à tenir un rang plus élevé que les autres prélats; si son Eglise n'était pas métropolitaine, il devenait protothrône dans sa province, et quelquefois ce litre avec ses honneurs est resté attaché au siège lui-même. On peut croire que l'Église du Mans jouissait déjà de ce droit incontesté, puisque notre cité paraît la première après la métropole de la troisième Lyonnaise, dans toutes les Notices de l 'Empire. Mais d'autres prérogatives toutes personnelles étaient attachées à ce Vicariat; elles étaient plus ou moins étendues selon la teneur des Lettres pontificales qui les conféraient, mais elles comprenaient toujours une inspection sur toutes les Églises du royaume, la charge de veiller au maintien de la discipline, et le droit de convoquer et de diriger les conciles des provinces ecclésiastiques (1).
L'histoire garde le silence sur ce que Bertrand fil en qualité de Vicaire du Siège Apostolique. Pendant les années qu'il exerça ces fonctions, il y eut plusieurs conciles dans la Gaulé; mais les monuments anciens ne fournissent que des notions imparfaites sur ces assemblées, et on ne sait pas quel rôle y Vemplit notre grand évoque; aussi, pour ne point dépasser les données positives de l'histoire, nous n'entrerons dans aucun détail à cet égard.
Notre prélat averti par le grand nombre de ses années que la mort pouvait approcher de lui, se résolut à faire son testament. A cet effet, selon les lois du temps, il sollicita de CIolaire des lettres signées qui lui permissent de disposer de tous ses biens, tant de ceux qu'il tenait de la munificence royale, que de ceux qu'il avait reçus en héritage de sa famille, ou en-
(1) Voir la note 10e, à la fin du volume.
fin, de toute autre manière. Le roi l'autorisa à disposer de tous ses biens à perpétuité.
Bertrand assembla alors sept autres évêques ou chorévêques, et en leur présence, il dicta au notaire Ebbon ce testament célèbre qui commence en ces termes: a Au nom du Seigneur Jésus-Christ et du Saint-Esprit, le six des calendes d'avril, l'an trente- deuxième du règne du très glorieux seigneur le roi Glotaire (1), moi, Bertrand, pécheur et indigne évêque de la sainte Église du Mans, étant parfaitement sain de corps et d'esprit, mais craignant avec raison les suites de la fragilité humaine, j'ai dressé mon testament, et j'ai prié mon fils, le notaire Ebbon, de l'écrire sous ma dictée. Si, pour une cause quelconque, ce mien testament devenait invalide, soit pour le droit civil, soit pour le droit prétorial, ou par l'intervention de quelque loi nouvelle, je veux qu'il ait au moins la valeur de codicile ab intestat.
« Ainsi donc, lorsque j'aurai quitté la terre et payé ma dette à la nature, vous serez mes héritières, vous, très sainte Église du Mans, conjointement avec la sainte et vénérable basilique de Saint Pierre et de Saint-Paul, Apôtres, que j'ai élevée par mes propres soins, en vue de la cité, pour la protéger et pour servir à l'utilité publique. Je vous constitue et déclare mes héritières.... »
(1) C'est-à-dire, le 27 mars 618. La date du testament de saint Bertrand varie selon les éditions qu'on en a faites; celle que l'on voit dans* Y Histoire des Evêques du Mans par Le Gorvaisier, porte le vingt-sept mars de la vingt-deuxième année de Glotaire; mais dans le manuscrit de la cathédrale, aujourd'hui à la bibliothèque publique du Mans, manuscrit suivi dans l'édition de Dom Mabillon et dans presque toutes les autres, on lit la trente-deuxième année de ce prince. Il semble que cette dernière leçon est la meilleure; car, 1° il est parlé dans ce testament d'Ageric de Tours, qui tint ce siège après Lcoparius, c'est-à-dire, après l'an 610, auquel temps Vivait ce dernier évêque, comme le prouvent les Actes de saint Colomban. 2° Saint Bertrand fait mention de saint Arnoul, évêque de Metz; or, saint Arnoul ne fut pas élevé à l'épiscopat avant l'an 610, qui fut la vingtseptième année de Clotaire. Voir Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. m, pag. 530. — Le P. Longueval, Histoire de l'Eglise gallicane, liv. ix, à l'an 616.
Par ces paroles, la sainte Église du Mans, Bertrand entend l'église cathédrale, ou plutôt le chapitre qui la représentait. Il la constitue, comme l'on voit, son héritière conjointement avec la basilique de Saint- Pierre et de Saint-Paul;. toutes les terres ou maisons qu'il lègue à l'une et à l'autre sont ensuite énumérées; il fait aussi quelques dons à différentes églises ou basiliques, et à plusieurs particuliers.
On a vu plus haut les domaines que le saint évêque affecta à la basilique de Saint-Pierre et de Saint- Paul; voici ceux dont il gratifia la cathédrale: Bonalpha (Bonelles) située au pays d'Etampes, près de la foret d'ivelines ; Cultura (Couture) au pays de Vendôme; Celonica , située au pays de Tricurinum; Fanum-Vicinoniœ (temple de la Villaine, aujourd'hui Saint-Aubin-du-Cormier, au pays de Fougères); Bructiagum; Wibriacum; Dolus (Dolus) dans l'île d'Oléron ; Morcnacum (Mornac) au pays de Saintes; Grande-Fonlana (Grande-Fontaine); Monciacum (Moncé-en-Belin) au pays Cénoman; Conedacum; Blacciagum (Plassac-sous-Blaye) au pays de Bordeaux: Redonatiogum près de Bonalpha; Marogilum (Mareail) au pays d'Angoulème; Bufiniacum (Rouf fi gnac) au pays de Saintes; Tauriacum; Luciniacum et Monte; Brea (Brée) au pays Cénoman, et une autre terre située sur les bords de la Loire; Stlriaciim (Etriac) au pays d'Angoulème ; Blaciacus (Plassac)au même pays; Montiniacum (Montignac) dans la môme contrée; des terres et autres biens situés à Jublains, l'ancien chef-lieu des Diablintes.
Outre ces fermes données en entier à l'église cathédrale, Bertrand lui assigne encore d'autres terres et maisons, qu'elle doit posséder indivises avec la basilique de Saint-Pierre et de Saint- Paul; telle est une maison considérable située dans les murs de Paris. Cette maison renfermait des boutiques qui devaient être louées, et dont le revenu devait être appliqué à l'entretien du luminaire de la cathédrale et de la basilique de Saint-Pierre et de Saint-Paul. La même destination était affectée aux revenus provenants de différentes dépendances situées en dehors de la même ville. Quant aux objets de toute nature qui se trouveraient dans la maison située à Paris, à
524 histoire de l'église bu mans.
la mort du testateur, ils devaient être partagés entre les deux établissements. Il lègue à son neveu Sigechelme une maison située sur les murs de la ville de Bordeaux, à condition qu'il y recevra et hébergera les gens que les chanoines de la cathédrale, et les moines de Saint-Pierre et de Saint-Paul envoyaient de temps en temps dans ce pays, pour y acheter du poisson. Tout l'argent que Bertrand pourra laissera sa mort sera partagé entre la cathédrale et l'abbaye, afin de servir à l'ornement des deux sanctuaires. Les troupeaux de chevaux et d'autre bétail seront également partagés par les mêmes. Le domaine de Nociogilum (Nieuil-lès-Saintes) restera indivis, de même que quelques autres situés en Bourgogne, et dont les maires du palais Bradon et Marnehaire possédaient une partie.
Bertrand donne en entier à la cathédrale des vigoes situées à Ruillio (Rouillon) près le Mans; d'autres à Calimarcium (Ghaufour) voisines des premières; puis la petite ferme de Satovera; d'autres vignes données par Pévêque d'Angers, saint Licinius, situées près d'un vignoble nommé Cariliacen- ■ses, et d'autres encore que lui-même avait fait planter.
On remarque dans plusieurs passages de ce testament, que le motif de toutes ces largesses était, oui re la dotation du clergé nombreux attaché à la cathédrale, l'entretien d'un grand nombre de pauvres matriculaires, ou inscrits sur les listes du chapitre pour être secourus dans tous leurs besoins. Un autre motif que l'on peut pareillement reconnaître, parce qu'il est exprimé en plusieurs endroits, c'est le soin du culte, et en particulier du luminaire, non seulement dans l'église cathédrale, mais encore dans plusieurs basiliques. A cet effet, Bertrand assigne des domaines entiers à chacun de ces sanctuaires, afin que la lumière ne s'éteigne jamais ni dans l'église cathédrale, ni dans les basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Paul, de Saint-Martin de Pontlieue, et de Sainte-Croix.
Cette dernière basilique, ainsi que le monastère qui portait le même nom, étaient des fondations de Bertrand. 11 les avait données à l'abbé et aux moines de la Couture. Ceux-ci, à une époque postérieure, y ajoutèrent un hôpital pour loger
les pèlerins qui ne pouvaient être reçus, à cause de leur grand nombre, dans l'abbaye même.
Saint Bertrand légua à chacun des clercs de l'église cathédrale, un cheval, outre ceux qu'il avait donnés au chapitre et aux moines de Saint-Pierre et de Saint-Paul; ce qui suppose qu'il en possédait un très grand nombre. L'Église de Paris, qui l'avait élevé, reçoit le domaine de Nimiorïe, au pays de Paris, avec des vignes situées à Frontanilwn.
L'Église de Metz, sous l'invocation de saint Etienne, reçoit les terres de Vocriomnum, de Cresciacum (Gressac),el de Vallis (La Vallée) au pays de Saintes. 11 donne à la basilique de Saint- Médard, son patron spécial (1), le tiers du domaine de Coulonge (Coulonges) situé aussi au pays de Saintes (2).
Chaque année, Bertrand envoyait un tribut libre à la basilique de Saint-Martin à Tours, en souvenir du bonheur qu'il avait eu de recevoir la tonsure cléricale près du tombeau de cet illustre confesseur. Il veut qu'après sa mort celte rétribution devienne perpétuelle, et il charge l'archidiacre deTÉglise du Mans de remettre tous les ans entre les mains du métropolitain de Tours, pour la basilique de Saint-Martin, la somme de cent sous, fort considérable alors (3).
Cinquante sous d'or seront remis à l'évêque d'Angers pour l'abbaye de Saint-Aubin dans la même ville.
Aucune des basiliques ou sanctuaires monastiques de la
(1) Voir Ducange, verb. Patrocinia Sanctorum, et Patronus.
(2) Il est bien regrettable que saint Bertrand se soit exprimé en ce lieu avec tant de concision, et qu'il ne nous ait point appris si cette basilique de Saint-Médard à laquelle il fait un don, était l'abbaye de ce nom à Soissons, abbaye fort célèbre à cette époque, ou bien le petit monastère de Matovall, dans notre diocèse, qui dépendait de cette abbaye, comme rw>U8 l'avons dit plus haut.
(3) D'après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le système monétaire des Francs, sous les deux premières racei Revue do la Numismatique française, numéros de novembre et de décembre 1837), le sou d'or [solidus), dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 c, équivalait à 99 fr. 53 c. de notre monnaie actuelle. —La loi ripuaire évalue le sou (lit. xxxvi) en objets de commerce. Le sou vaut la moitié d'un bœuf, une vacbe, etc.
ville du Mans ne fut oubliée par notre prélat : ainsi il recommande à l'archidiacre de donner vingt sous d'or à la basilique de Saint- Victorius, ainsi qu'un troupeau de chevaux qu'il a soin de désigner; pareille somme à la basilique de Saint- Vincent, où reposait le corps de saint Domnole (l), pour honorer le martyr et l'évêque; dix sous d'or à la basilique de Sainte-Marie; pareille somme à la basilique de Sainte-Croix; une somme égale à la basilique de Saint-Rigomer; à la basilique de Saint-Julien, évêque, un cheval, ou cinq sous d'or; à la basilique de Saint-Hilaire, cinq sous d'or; à la basilique de Saint-Etienne martyr, cinq sous d'or; aux oratoires de Saint-Martin, de Saint-Victorius et de Saint-Pierre dansl'intérieur des murs de la ville, cinq sous d'or ou des chevaux pour une somme équivalente. De plus, à toutes les matricules desservies par des collèges de chanoines ou par des moines dans la ville, et à celles qui sont attachées aux basiliques, l'archidiacre doit remettre cinq sous d'or. « Je veux et ordonne aussi, dit encore notre saint évêque, que vous donniez cinquante sous à tous nos clercs qui nous servent à l'église ; et, ce que je demande spécialement, c'est que dans les lieux que j'ai désignés, en faveur desquels j'ai légué quelque chose non dans une quantité convenable, mais autant qu'il était en mon pouvoir de le faire, les prêtres de ces mêmes lieux aient soin de faire écrire mon nom sur le Livre de vie, et de le réciter à toutes les fêtes (2). »
Bertrand fit aussi quelques dons à des particuliers. D'abord au roi Glotaire et à la reine Berlrude, il lègue neuf ou dix fermes d'une grande valeur; il accorde à son neveu Sigechelme, pour lequel il marque une tendresse particulière, plusieurs terres et revenus importants; à ses petits-neveux Thoring, Leuthranne, Sichranne, Sichelme et Berlhelaique il fait des dons de valeur moindre. Plusieurs amis et serviteurs reçurent de la générosité de notre évêque des présents dignes de
(1) Ainsi, saint Domnole jouissait déjà d'un culte dans la basilique qu'il avait bâtie.
(2) Voyez D. Martene, de Antiquis monachorum Ritibus, col. 58. A.
lui. Un grand nombre d'esclaves obtinrent leur liberté, et, pour marque d'une plus tendre affection à leur égard, il les mit sous la protection de la basilique et de l'abbé de Saint- Pierre et de Saint-Paul.
Le saint évêque règle ensuite tout ce qui concerne sa sépulture. D'abord il établit que son corps sera déposé dans la basilique de Saint-Pierre et de Saint Paul; puis il se réserve de désigner, dans un codicile à part, les esclaves très nombreux qu'il destine à desservir ses cendres (1). Us devaient, en considération de ce service, être affranchis ainsi que leurs descendants à perpétuité (2). « Je désire, dit- il en un autre endroit, que l'abbé chargé à l'avenir d'administrer les biens que j'ai donnés à la sainte basilique, se conduise dans la célébration de mes anniversaires, et dans la préparation du luminaire pour mon tombeau, de façon à engager d'autres personnes à enrichir les saints lieux de dons considérables. » Il conjure tous ses amis et ses serviteurs de se rendre chaque année au Mans, pour assister à son anniversaire, afin qu'on puisse dire: Cet homme est heureux d'avoir eu de si bons amis. Il ordonne à l'abbé de Saint-Pierre et Saint-Paul de les bien traiter ce jour-là.
Mais l'office d'ensevelir le corps et de le confier à la terre est réservé à l 'évêque de Poitiers, Enoaldus. Enoaldus, ou Chaimoaldus, était le parent et le fils par adoption de Bertrand; ce grand évêque le fit élever dans l'école monastique de Saint-Pierre et Saint-Paul; puis il lui conféra la dignité d'archidiacre de l'Église du Mans; enfin il eut la consolation de le voir monter sur le siège de saint Hilaire (3).
(1) Cineribus meis deservire.
(2) D'après ce passage du testament de saint Bertrand, tous ces affranchis devenaient homines ecclesiastici, et devaient vivre sous la mundehurde de l'Eglise. — Voyez Naudet, Mémoires de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, tom. vin, pag. 590.
(3) On trouve le nom de ce prélat écrit de différentes manières : Chaimoaldut, Aimoaldus, Aumoaldus, Eunoaldus. — Papebrock, de sancto Bcrtichramno, num. 62. — Le Cointe, Annales Ecclesiastici Francorum, o.'l <uinum 615. num. 27. — Dom Mabillon, notes sur les Gesta Episco-
Bertrand lui recommande, avec l'autorité et l'affection d'un père, de se souvenir du cloître qui l'a élevé dans la science et dans la vertu; il le prie de venir après sa mort, avec les évoques de la province, l'ensevelir de ses propres mains; il lui assigne un don assez considérable, mais lui rappelle que sa plus grande récompense viendra du ciel.
Bertrand pensa aussi à son successeur sur le siège du Mans, et il lui fit un legs considérable. Il le prie de veiller à ce que les dispositions comprises dans son lestament soient accomplies. L'abbé de Saint-Pierre et Saint-Paul et l'archidiacre de l'Église du Mans, lequel reçoit un legs particulier, sont chargés directement d'exécuter les volontés exprimées dans cet acte. Enfin Bertrand, après avoir fait les plus terribles imprécations contre ceux qui donneraient atteinte à son testament, prend quelques précautions contre les chicanes : « S'il y a, dit-il, quelques ratures ou quelques additions dans cet acte, c'est moi qui lésai faites, et j'ai eu soin qu'il fût signé, comme la loi l'ordonne, par sept personnes d'honneur, qui y ont apposé leurs sceaux. Aussitôt que ce testament aura été ouvert, je prie l'archidiacre de le faire insérer dans les actes publics (1). »
Tel est ce lestament l'un des monuments les plus instructifs de l'histoire de l'Église des Francs, au commencement du viie siècle (2).
porum Cenomanensium. — Gallia Christiana nova, tom. n, col. 1151. — Histoire littéraire de la France, tom. m, pag. 550. — Plusieurs écrivains ont conjecturé que ce Chaimoaldus avait été le premier abbé du monastère de Saint-Pierre de la Couture. Nous ne les avons pas suivis en cela, parce que la seule autorité que Ton puisse alléguer est le testament de saint Bertrand, et que nous n'y voyons pas la preuve positive de ce fait. — Briant, Cenomania. — Essai historique sur V abbaye de Solesmes, pag-. S. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, pag-. 186. (I) Papebrock, de sancto Bertichramno, num. 72 et 73. — Cet auteur donne des explications très curieuses, qui font voir la conformité de ce testament avec les lois de l'empire. — Renouard, Histoire du droit municipal, tom. i, s'appuyant sur le testament de saint Bertrand, a prouvé l'existence des institutions municipales au Mans, au vne siècle. - (2) Pierre Renouard, dans son Essai historique sur le Maine, a avancé
Le prélat vécut encore long-temps après avoir rédigé cet acte, et quoique dans une vieillesse très avancée, il s'occupa sans relâche du bien spirituel et temporel de son Église. Ce fut dans ce temps qu'il fonda ou au moins augmenta beaucoup le monastère d'Etival (3).
A une petite distance de la ville du Mans, en s'éloignant du côté du couchant, on rencontrait, au commencement du vnc siècle, une forêt fort épaisse et qui s'étendait jusque sur les bords de la rivière d'Erve et au-delà. C'était un des lieux les plus solitaires et les plus sauvages de toute la province, et même de l'empire des Francs. Bertrand obligé de s'enfuir devant les ennemis du roi Clotaire et les siens, s'était retiré, comme nous l'avons dit, pendant quelque temps dans cette solitude; il y trouva la sûreté et le repos et y construisit, dit-on, un oratoire. Quand la tranquillité eut été rendue à tout l'em-
que l'original du testament de saint Bertrand, écrit sur un rouleau de parchemin d'une longueur de 7 mètres sur 0, m. 50 c. de largeur, avait été conservé jusqu'à la révolution de 1790; c'est une erreur. Dès le xvne siècle, et môme antérieurement, les Bénédictins de la Couture ne possé^ datent plus l'original de ce monument, ainsi que l'atteste le P. Papebrock. (3) Stivale, ^Estivale, iEstivallum; paroisse du grand doyenné de La Quinte du Mans; actuellement dans le canton de La Suze. — H y a dans le diocèse un autre lieu nommé Etival, autrefois paroisse, aujourd'hui réuni à celle de Ghemiré-en-Charnie; nous y verrons fonder une abbaye de filles de l'Ordre de Saint-Benoît, au xnc siècle. On nomme le premier lieu Elival-lès-le-Mans, et le second Etival-en-Charnie. Dans son testament, saint Bertrand donne le domaine d'Etival à son abbaye de Saint- Pierre et de Saint-Paul, mais rien n'autorise à déterminer laquelle de ces deux métairies le saint évèque veut désigner. 11 en est tout autrement pour le site du monastère que, selon les Gestes des Èvêques du Mans, saint Bertrand fonda dans un lieu nommé Etival. Il s'agit ici du premier des lieux de ce nom; la tradition est constante à ce sujet. — On voit par ces explications combien Dom Briant s'est trompé quand il dit qu'il n'y avait pas alors de moines en ce lieu : 1° parce que saint Bertrand n'en parle point dans son testament; mais la fondation est postérieure à cet acte; 2° parce qu'il donne ce lieu à la Coulure; mais il y avait deux fermes portant le même nom, et d'ailleurs il a pu fonder, dans une ferme appartenant à son abbaye de la Couture, un nouveau cloître; 3° parce qu'il n'en est point parlé autre part; mais les Gestes de saint Bertrand en parlent tns positivement, et (Tailleurs Les documents sont rares sur la plupart des monastères de ce temps.
330 HISTOIRE DE l'ÉGUSE DU MANS.
pire des Francs, par le règne paisible de Clotaire II, le saint évêque construisit un monastère dans ce lieu sauvage, afin que ses habitants pussent recevoir les instructions de la foi et le secours des sacrements. L'histoire de ce monastère nous est d'ailleurs inconnue, comme celle d'un grand nombre d'autres de la même époque.
Tous les travaux de saint Bertrand ne l'empêchaient pas de s'appliquer encore à la culture des lettres; il entretenait un commerce épistolaire avec quelques uns des prélats les plus distingués de l'époque, tels que saint Licinius d'Angers, saint Arnulfe, évêque de Metz et l'un des partisans les plus dévoués de Clotaire, et enfin saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers. Il adressait quelquefois à celui-ci, comme à l'homme le plus capable de les juger, les poèmes qu'il composait et que nous avons malheureusement perdus. Mais du moins nous possédons une des réponses de l'évêque de Poitiers; elle mérite d'être citée dans toute sa teneur, parce qu'elle fait connaître le jugement que le poëte italien portait sur les compositions du poëte franc. « La feuille que tu m'adressais m'a porté « des vers sublimes, et des paroles dignes d'un sage qui « chausse le cothurne. Pendant que je parcourais les lignes « retentissantes de tes vers écumants, j'ai cru livrer mes voi- « les à une mer agitée. Ton poëme roulait des flots orageux, « comme l'Océan quand il semble soulever les eaux de ses « sources, pour les jeter sur ses rivages. Je doute que Rome, a la ville vénérée, entende des chants si pompeux dans les a lectures qu'applaudit le forum de Trajan. Certes, si lu avais « récité de si nobles paroles en présence du Sénat, on eût mis « des tapis d'or sous tes pieds; lu verrais tes vers, portés par « la faveur du peuple, faire retentir les places et les carre- « fours et passer de ville en ville. Toutefois, Seigneur, j'ai a noté quelques endroits, où la nouveauté s'introduit furtive- « ment à la place de la règle antique. Dans un petit nombre de « vers, une syllabe de trop a rompu la mesure, et la muse « gémit de se sentir un pied boiteux (1). »
(1) Venantii Fortunati Opcra, pars prima, lib. m, cap. xxin,
Bertrand parvint à une extrême vieillesse, et mourut en paix la veille des calendes de juillet, vers l'an 623 (1).
II fut inhumé par les évêques comprovinciaux, et par ses disciples dans sa chère basilique de Saint-Pierre et de Saint- Paul. La mémoire de ce grand évèque resta précieuse aux populations, qui continuèrent, pendant de longs siècles, à visiter son tombeau fécond en miracles jusqu'à ces derniers temps (2).
(1) Le 30 juin. L'Eglise du Mans honore sa mémoire le 3 de juillet. — Un manuscrit de la bibliothèque du Mans dit que saint Bertrand mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans accomplis, et tous les monuments s'accordent à lui attribuer une longue vie.
(2) On voyait, il n'y a pas encore long-temps, auprès de l'église abbatiale, aujourd'hui paroissiale, de la Couture, une fontaine qui portait le nom de notre saint évèque, et où les fidèles venaient puiser de l'eau pour s'en servir dans leurs maladies.