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SAINT HAD0U1N

On dit que ce lieu dépendait d'une habitation voisine nom mée alors Rupiacus, et plus tard Le Rocher, et dont nous avons déjà eu occasion de parler. Saint Thuribe y avait consacré une église, et saint Innocent avait destiné ce lieu pour la demeure des disciples de saint Benoît, qu'il envoya chercher au Mont-Cassin (1).

Le pèlerin prit son repos sous un buisson d'aubépine, après avoir suspendu sa relique aux branches de l'arbuste, et bientôt il s'endormit. Mais quand il voulut continuer son voyage et emporter sa précieuse relique avec lui, il ne put la détacher de la branche qui la soutenait. Plusieurs habitants du voisinage furent témoins du prodige; quelques uns coururent en donner avis à saint Hadouin. Le saint évèque se rendit aussitôt sur le théâtre du miracle, et reconnut que Dieu voulait que l'on construisit, en ce lieu même, une basilique et un monastère pour y honorer la sainte Vierge.

Le pieux dessein de notre évoque fui en un instant approuvé de tout le monde; on s'empressa de construire une basilique et, tout auprès, une demeure pour des serviteurs de Dieu. Saint Hadouin dirigea les travaux de manière à ce que l'autel principal de l'église occupât la place même où se trouvait l'aubépine qui supportait la relique, et que le tronc de cet arbuste entrât dans la masse de l'autel. Le saint évèque détacha alors, avec facilité, la sainte relique et la déposa dans la nouvelle basilique. Il fit venir des moines des abbayes de Saint-Vincent, et de Saint-Pierre et Saint-Paul du Mans, et les établit dans ce cloître qu'il avait consacré à la Mère de Dieu, pour y faire le service divin, sous la règle de saint Benoît.

Le premier abbé du monastère se nommait Agobert; avant d'occuper cette prélalure, il était à la lêle d'une abbaye située à Douçai, près de Jublains, suivant une opinion commune, ou peut-être à Jublains même ; car plusieurs des monastères de ce temps, quoique fort nombreux et ayant une

(1) Dom Mabillon, Annales Ordinis sancti Be?iedicti, lib. v, num. 9; lil). xi, num. 51. — Faustus, VUa sancti Mauri abbatis.

existence relativement très importante, n'ont laissé que peu ou point de souvenirs, par l'éloignement des temps et par suite des ravages des barbares, dont notre pays a été lant de fois victime (1).

Cet abbé aida très généreusement saintHadouin dans la fondation du monastère, selon le témoignage que le prélat en rend lui-même dans le teslament par lequel il lègue aux moines d'Evron des fonds considérables. Ces exemples furent imités; plusieurs nobles personnages du pays s'empressèrent de subvenir aux besoius du nouveau cloître et de ses habitants. Le pieux pèlerin qui avait apporté la relique ne voulut point s'en séparer, et il continua, sous la coule bénédictine, à l'honorer, jour et nuit, par les devoirs de la psalmodie monastique.

L'événement que nous venons de raconter, donna un nouvel accroissement à la dévotion des habitants du diocèse envers la Mère de Dieu ; elle s'est constamment manifestée dans ce sanctuaire honoré d'un dépôt si précieux. Plusieurs fois aussi la sainte Vierge a fait voir, par les prodiges les plus évidents et les mieux attestés, combien ce lieu lui est cher; nous aurons occasion, dans le cours de cette histoire, de signaler quelques uns de ces faits (2).

(1) Quelques uns, entre autres l'abbé Le Beuf, croient que le monastère gouverné par cet abbé (Abbas Diœiagensis) était au lieu nommé aujourd'hui Douçai, qui n'est plus qu'un hameau de la paroisse de Jublains. — L'abbé Guyard de la Fosse, clans son Histoire de la ville de Mayenne, prétend que le Monasterium sancti Martini in Diablentica est le même que celui dont Agobert était abbé, et qu'il occupait l'emplacement de l'église paroissiale de Saint-Martin, au faubourg de Mayenne. En effet, au même lieu, il y avait autrefois un prieuré dont la fondation était extrêmement ancienne. On a cependant lieu de croire que le Monasterium Duriagense n'était point à Mayenne, mais plus près de Jublains.

(2) L'abbé Gérault, Notice historique sur Evron, son Abbaye et ses Monuments. — Les vitraux et les bas-reliefs sculptés sur les murailles de l'église abbatiale d'Evron retracent tout au long l'bistoire que nous venons de raconter, d'après les Gestes des Evêques du Mans. La même histoire, avec ses circonstances, se trouve tout entière sur un des vitraux de la cathédrale du Mans, au bas-côté le plus voisin de l'ancien évèché, au pourtour du chœur. C'est un présent d'un abbé d'Evron, au xme siècle; cet abbé est lui-même représenté sur ce vitrail,

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Le 8 des ides de février, l'an cinquième du règne de Clovisll, c'est-à-dire le 6 février de l'an 6 42, saint Hadouin dicta son testament au diacre et notaire Cadulphe. Il commence par établir l'église cathédrale son hérilière ; charge le chapitre défaire exécuter ses volontés, et lui donne le domaine d'Âvesa (Avoise), y compris les maisons, les édifices, les serfs, les vignes, les bois, les prairies et pacages, autant qu'il s'en trouve dans ce lieu, avec les colons.

Hadouin lègue ensuite à la basilique de Saint-Victorius, où il désirait être enterré, le domaine ô'Acerucus (Gerans), avec les maisons, les vignes, les bois, les prairies et les pacages; il y joint aussi les serfs à l'exception de ceux dont il a ordonné l'affranchissement pour le repos de son âme. Il donne à la basilique de Saint-Pierre et de Sainl-Paul, les fermes d' Iscomodiacus (Ecomoi), Taudiniacus (Toigné) et Martiniacus (Martigné); à la basilique de Saint-Vincent, la ferme de Praîelhis (Pré-en-Pail); à la basilique de Noire-Dame-Sainte- Marie d'Evron, les domaines de Jona (Jeune), sur la paroisse de Sainte-Gemme-le-Robert, deMansio (Mésange); mais celte dernière ferme ne devra appartenir au monastère d'Evron que dans le cas où Chaddon, défenseur de l'Eglise, n'aurait point d'enfants, autrement elle reviendra à celte famille ; la terre de Laslemariacus (Vimarcé), Poliacus (Poillé), Baudiaca (Bais), Driacus (Brée), Laniariacus (Louverné), Ausciacus (Isé), Auliacus (Moulai), Castra (Châtres), Commetœ (Gommer) ; la métairie \XApiacus (Saint-Ulface), Frigida-Fons (Froidefonl), et Vernicella (Vernie! te). Quelques unes de ces terres sont signalées par le testateur, comme possédant des maisons et des édifices de diverses natures, des terres labourables, des bois, des prairies, des pacages, des cours d'eaux, des vignes et des familles de serfs pour les faire valoir. Tels sont les dons magnifiques que saint Hadouin fait à son cher monastère de Notre-Dame d'Evron. Toute sa fortune fut ainsi donnée à l'Eglise-mère et aux monastères du diocèse. Il légua seulement pour sa vie à Bodilon, son parent, et qu il appelle du nom de fils, la terre de Fonlanœ (Fontaines) au pays de Sillé, et à Chaddon, défenseur de l'Église du

Mans les deux domaines de Mansio et de Lastemariacus , à condition qu'ils appartiendraient à la basilique de Sainte- Marie d'Evron, s'il venait à mourir sans enfants.

Dans cet acte, saint Hadouin semble avoir pris le testament de saint Bertrand pour modèle ; il se montre comme son prédécesseur fort instruit du droit civil et du droit prélorial, et il prend toutes les mesures nécessaires pour assurer l'exécution de ses volontés (<).

Il nous fait connaître aussi, dans celle pièce, qu'il avait été obligé à des démarches pour recouvrer la ferme de Baudiaca (Bais), quoiqu'elle fût sa légitime propriété; mais, telle était la condition de ces temps de violence et d'arbitraire, que la propriété la plus légitime n'était pas toujours en sûreté.

Cette situation difficile nécessita, vers l'époque de saint Hadouin, la création de l'office des défenseurs. On voit par le testament de saint Hadouin queChaddon exerçait alors celte charge dans l'Église du Mans, et le saint prélat reconnaît les services que ce personnage avait rendus. Quoique les fonctions qu'elle conférait ne fussent confiées, pour l'ordinaire , qu'à des clercs, ou même à des prêtres jouissant à ce titre de bénéfices ecclésiastiques, il semble, par les termes dont use l'évêque, que Chaddon n'appartenait point au clergé , ou du moins, aux degrés supérieurs de la hiérarchie, puisqu'il était marié. Au reste, il ne laissait pas d'être pourvu de bénéfices, et on est à même d'observer par ce fait comment les revenus ecclésiastiques passèrent insensiblement en des mains laïques. Un siècle plus fard, ces officiers, qui tenaient un des premiers rangs parmi ceux des Églises, étaient tous laïques et nommés par le prince (2).

On tint en 644 un concile à Châlons-sur-Saône, auquel furent convoqués tous les évêques de l'empire des Francs, soumis au sceptre de Clovis II; c'est-à-dire des royaumes de

(1) Renouard, Histoire du droit municipal, tom. i, prouve, à l'aide du testament de saint Hadouin, et de celui de saint Bertrand, la persistance des institutions municipales au Mans, pendant le vne siècle.

(2) Thomassin, Discipline de l'Eglise, part, r, liv. n, chap. 91. — Glos* s.aire de Du Gange, Defensor.

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Neustrie et de Bourgogne; il ne s'y trouva cependant que trente-neuf évêques; neuf autres furent représentés par des abbés. Du nombre de ces derniers élait Hadouin, dont l'abbé Chagnoaldus tint la place. On ne connaît pas le nom du monastère que conduisait cet abbé ; mais il n'y a rien en cela de surprenant, puisque, à celle époque, il devait exister à peu près quarante abbayes bénédictines dans le diocèse, et que l'on ne sait les noms que d'un petit nombre. Dans ce concile, les Pères firent vingt canons , dont les plus remarquables sont le dixième et le seizième; le premier réclame en faveur de la liberté des élections épiscopales, et le dernier proscrit la simonie, qui faisait à cette époque tant de ravages dans les Églises des Gaules (1).

Il est remarquable que les évêques des Églises voisines de la nôtre n'étaient point non plus présents à cette assemblée : Lalinus, métropolitain de Tours, était représenté par l'abbé Belto; Ghaddo, archidiacre de Nantes, remplaçait son évoque Salappius; et Berlulfus, abbé de Saint-Melaine de Rennes, tenait la place de Duriotero, évêque de la même ville. Quant à l'évêque d'Angers, les Actes du concile se taisent entièrement sur son compte ; les évêques du reste de la Bretagne ne devaient pas se trouver à cette assemblée, attendu que leur pays était indépendant de l'empire des Francs. 11 est vraisemblable que l'absence de tant de prélats venait de l'état malheureux auquel les guerres avaient réduit leurs diocèses (2).

En effet, le territoire de notre province fut, pendant plusieurs années de suite, le théâtre des hostilités des Francs et

(1) Dom Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti, lib. xm,num. 30.— Labbe, Bibliotheca mamiscriptoram, tom. H, pag. 55. — Sirmond, Concilia antiqua Galliœ. — Le Gointe, Annales Ecclesiastici Francorum, ad annwn 644, num. 2.

(2) Le P. Bollandus a cru que saint Hadouin ne s'était point trouvé au concile de Châlons-sur-Saône, par suite des infirmités de son âge; mais cette raison n'est pas valable à l'égard de tous ces évoques à la fois. — Acta Sanctorum, Addenda ad diem xx januarii, de sancto Hadouindo, num. 3.

des Bretons. Commencée en 632 cette guerre ne cessa qu'en 636. Durant tout ce temps, les courses que les Kimris, ou Bretons, sujets de Judicaël. firent sur les terres soumises à l'empire de Dagobert, furent conlinuelles et toujours suivies des maux ordinaires dans ces rencontres. Dagobert était alors occupé à réduire les Gascons; profitant de la circonstance, les Bretons firent de grands progrès. Non contents d'avoir chassé les troupes qu'il avait envoyées contre eux, ils pillèrent et rançonnèrent par représailles tout ce qu'ils trouvèrent jusqu'aux portes de la ville du Mans. Dagobert fit mettre en campagne une armée de six mille hommes, sous la conduite du comte de Chartres, pour courir sur eux. Budic, comte de Cornouailles, chef des Bretons, surprit les Francs dans une embuscade où il les avait attirés. La mêlée fut longue et sanglante ; les Bretons remportèrent l'avantage, mais les pertes d'hommes furent très grandes des deux côtés. Le lieu où se livra cette bataille est situé entre le village de Saint- Pierre-su r-Erve et celui de Vaige.

Judicaël éprouva peu de temps après quelques revers; c'est ce qui rendit la réconciliation plus facile entre le roi des Francs et celui des Bretons. En effet, Dagobert, craignant sans doute les suites de cette guerre, profita de la circonstance favorable et lui proposa de faire la paix, par un ambassadeur qu'il lui envoya. Cet ambassadeur était Éloi , hommed'une sagesse consommée et qui, quelque temps après, fut fait évêque de Noyon. 11 fit voir dans cette conjoncture délicate toute la prudence dont il était rempli, et détermina Judicaël à aller trouver Dagobert en sa résidence de Clichy (t.) pour lui rendre hommage, et se reconnaître son tributaire pour le pays de Vannes. Ainsi, grâce aux vertus et aux qualités dont la Providence avait doué saint Eloi, fut terminée une guerre qui répandait sur le diocèse du Mans des maux sans nombre. Pour se faire une idée des malheurs que notre province éprouva pendant quatre années consécutives, il faut se rappeler que la plus grande partie de la race Kimrique

(1) Dom Morice dit Greil-sur-Oise.

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était restée attachée au culte sanguinaire des Druides, qu'une haine particulière les animait contre les chrétiens et surtout contre les moines. Les Francs eux-mêmes, bien que soumis depuis longtemps à la loi de l'Evangile, n'étaient guère moins ardents à piller les églises et les monastères, chaque fois que la guerre réveillait en eux leur instinct barbare (1).

Hadouin signala à cette occasion tout le zèle dont il était animé. Il répara autant qu'il était en lui tant de ruines; mais il s'appliqua surtout à la restauration des monastères, et il a mérité pour ce fait les plus beaux éloges de la part des historiens.

Il est vraisemblable aussi que, sous le nom de monastères, les chroniques anciennes de notre Église entendent parler en même temps des cloîtres et des hôpitaux, puisque le plus grand nombre de ceux-ci étaient confiés à des moines. Or précisément dans les dernières années de la vie d'Hadouin une grande famine désola la Gaule (en 651), et bientôt on vit se joindre à ce fléau une maladie contagieuse dont les effets furent terribles. Dans ces circonstances le roi Clovis II, plusieurs évêques et de nombreux monastères répandirent d'abondantes aumônes, et c'est ce qui attira aux cloîtres de nouveaux privilèges (2).

Notre saint évêque mourut environ dix ans après la célébration du concile de Châlons sur-Saône, le douzième jour avant les calendes de septembre, jour où sa mémoire est honorée dans l'Église du Mans. Il fut enterré, selon son désir, dans la basilique de Saint-Yictorius (3). Lorsque saint Aldric,

(1) Dom d'Achery, Spicilegium, tom. v, pag. 156, Vitasancti Eligii. — Dom Morice, Histoire de Bretagne, tom. i, pag. 23. — Le P. Albertlc-Grand, Vies des Saints de la Bretagne- Armorique, pag. 820. — L'abbé Gallet , Mémoire sur rétablissement des Bretons dans V Armorique, ebap. 6, num. 14, pag. 807.

(2) Le P. Longucval, Histoire de l'Eglise gallicane, liv. x, à Tannée 653.

(3) Les Gestes des Evéques du Mans disent que son corps fut transporte par saint Aldric, en 856, de l'église du Pré à la catbédralc ; niais il ■GmbU que le récit des Actes de saint Aldric doit être suivi de préférence, et c'est ce (pie nous avons fait.

250 ans environ après la mort de saint Hadouin, transféra dans la cathédrale les reliques de saint Julien, des saints évêques enferrés près de lui dans la basilique des Apôtres, et des autres saints prélats qui reposaient dans la basilique de Saint- Viclorius, on découvrit le corps de saint Hàdouin encore entier, frais et vermeil. Les ornements pontificaux dans lesquels on l'avait enseveli, suivant l'usage ancien, étaient encore entiers et sans corruption.

ÉPISCOPAT DE SAINT BÉRAIRE Ie'. — ( 654 — 670. )

Naissance de saint Béraire. — Privilèges accordés par Glotaire III à l'Eglise du Mans. — Saint Béraire lui procure les reliques de sainte Scholastique. —Fondation de l'abbaye de Sainte-Scholastique. — Fondation de l'abbaye de Tuffé. — Autres fondations monastiques. — Procès de saint Béraire avec l'abbaye de Saint-Denis. — Conciles. — Mort de saint Béraire. — Donations faites à l'Eglise du Mans. — Les saints Sérenic et Sérené. —Sainte Eugénie. — Sainte Sicildis.— Miracle de saint Magnobodc en faveur de deux prisonniers manceaux.

Saint Béraire (1), successeur de saint Hadouin dans la chaire épiscopale du Mans, vit le jour dans l'Aquitaine. Ses parents, issus d'un côté de l'un des plus illustres chefs des bandes franques, et de l'autre côté d'une famille sénatoriale de l'ancienne Gaule, lui transmirent une origine qui lui donnait le droit d'aspirer à ce qu'il y a de plus grand. Elu pour gouverner l'Église du Mans, à une époque de paix pour le pays, il fit luire sur son troupeau des jours de prospérité.

Mais l'autorité que Béraire puisait dans ses vertus, la supériorité de ses lumières et sa haute naissance ne contribuèrent pas seules à donner à son épiscopat l'éclat dont il fut environné ; les circonstances ménagées par la Providence dans

(1 ) Berarius, et mieux Berecbarius. Ce dernier nom lui est donné dans un diplôme authentique de Clotaire III. Notre prélat a signé lui-même de ce nom le privilège de l'abbaye de Sainte-Colombe de Sens, dont nous parlerons dans la suite.

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les régions supérieures de la société servirent merveilleusement à atteindre ce but. On vit, en effet, vers le milieu du vne siècle, les descendants des anciens chefs des Francs prendre deux voies bien opposées ; les uns, en grand nombre, se consacrèrent à Dieu dans le clergé séculier ou dans la vie monastique ; les chaires épiscopales et abbatiales ne furent plus ordinairement remplies que par de grands noms ; les autres, au contraire, essayèrent de reprendre une partie de l'autorité que leurs pères avaient eue sur leurs anciens compagnons d'armes, et dont la puissance royale s'était peu à peu emparée. Ces déchirements, qui devaient amener la ruine de la race des Mérovingiens, agitaient également les palais d'Austrasie et de Neustrie, au moment où Béraire reçut le gouvernement de l'Église du Mans; mais, dans la Neustrie et la Bourgogne où la reine sainte Bathilde dominait, par la supériorité de son esprit, les conseils de Clovis II son époux, on voyait la royauté chercher un appui dans l'influence des évoques et des abbés. De là vint, pour celle époque, le nombre prodigieux des fondations monastiques et des privilèges accordés aux Églises.

Clovis II, que l'histoire connaît surtout par ses aumônes et par ses largesses envers les serviteurs de Dieu, ne tarda pas à descendre au tombeau ; mais l'autorité resta plus entière encore entre les mains de sainte Bathilde. Sur les dernières années de Tépiscopat de Béraire, il est vrai, Ebroïn s'empara du pouvoir; les seigneurs francs le lui disputèrent, et l'État fut dans une grande confusion ; mais rien n'annonce que notre pays ait pris une part très active à ces luttes d'autorité.

Béraire considérant les suites fâcheuses des rivalités qui s'élevaient trop souvent dans les cités, entre les évoques et les comtes établis par les rois pour rendre la justice, veiller à la sfireté du pays et même commander les armées, demanda au jeune Clotaire et à la reine Bathilde, que désormais ni comte ni duc ne pût jouir d'aucune autorité dans la ville et le pays du Mans, s'il n'était élu par les évêques, les abbés, le clergé et les principaux habitants. Ce privilège fut accordé, à la «limande de Béraire, pour lui et pour ses successeurs.

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Rien ne fait connaître positivement combien de temps l'Église du Mans put se maintenir en possession de cette prérogative ; on sait, seulement que Childebert III accorda à Heriemond Ier, dans les premières années du vme siècle, et sur la présentation de cet ancien diplôme, un nouvel acte semblable pour le confirmer (1). Ainsi, jusqu'à cette époque le clergé du Mans s'était maintenu dans l'exercice de ce droit; mais il est probable qu'il n'en jouit pas longtemps depuis; car dèslors on voit commencer l'invasion des biens ecclésiastiques par les barons, les comtes et les autres seigneurs laïques sous la protection de Charles-Marlel.

Ce fut aussi sous l'épiscopat de Béraire que l'Église du Mans reçut du roi un domaine magnifique nommé Ârduno (Ardelay) au pays de Poitiers. Ce domaine fut désormais l'une des plus grandes ressources dont put jouir notre Église, tant par sa richesse et son importance, que par les immunités étendues dont les rois se plurent à l'enrichir (2).

La raison qui porta les princes Mérovingiens à faire ce don à l'Église du Mans fut la dévotion qu'ils avaient pour Jes saints martyrs Gervais et Profais, dont elle était le plus célèbre sanctuaire en deçà des monts.

Mais le Ciel se plut à enrichir à la même époque notre cité d'un nouveau sanctuaire non moins vénéré. Vers le commencement de son épiscopat, et durant une nuit passée dans de pieuses veilles, saint Béraire eut une vision dans laquelle on lui ordonna d'envoyer en Italie, au pays de Bénévent, sur le Mont-Gassin, des serviteurs de Dieu d'une sainteté de vie éprouvée, afin d'y découvrir et d'en rapporter les reliques de la vierge sainte Scholaslique,sœurde saint Benoît. Depuis que le monaslère fondé par le Patriarche des moines d'Occident avait été renversé par les Lombards, le corps de saint Benoît et celui de sa sœur étaient demeurés ensevelis et

(1) Gesta Domni Herlemundi.—* L'Art de vérifier les dates, article Comtes du Maine. — Dom Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti. lib. xvin, num. 61.

(2) Gesta Domni Aigliberti, et Gesta Domni Herlemundi.

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cachés sous les ruines. Béraire, se bâtant d'obéir à l'ordre du Ciel, fit choix de quelques moines vertueux, leur donna les instructions nécessaires, et ils se mirent en roule pour l'Italie.

Pendant ce temps-là , Béraire construisait un monastère pour des vierges, afin d'y déposer les reliques précieuses qu'il attendait. Ce monastère était sous les remparts de la ville, entre le midi et le couchant. La puissance dont jouissaient les évoques à celte époque, et en particulier les évoques du Mans, permit à notre saint prélat de donner une grande existence à cet établissement. L'église fut dédiée sous le nom de Sainte-Scholastique, et il y eut jusqu'à cinquante religieuses dans le monastère, dès son origine. Il était soumis à la règle de saint Benoît , comme presque tous ceux des Gaules à la même époque.

Les envoyés de Béraire, dès les premiers jours de leur voyage, allèrent demander l'hospitalité au monastère de Fleury , jeune et florissante abbaye, fondée par le bienheureux Leodebodus, au territoire d'Orléans, et gouvernée alors par l'abbé saint Mommole. On les recul avec tout l'empressement delà charité, et quand on eut appris le but et le sujet de leur voyage, l'âme des moines de Fleury fut doublement réjouie. Or, il y avait quelques jours que l'abbé de ce monastère s'appliquant, suivant les recommandations de la règle bénédictine, à de saintes lectures, avait rencontré dans les Dialogues de saint Grégoire -le-Grand, le récit de la dévastation du Mont-Cassin par les Lombards. Le sort funeste de cet illustre monastère toucha vivement le saint abbé, il demeura comme inconsolable, surtout en songeant que sous ces ruines restaient enfouis et sans honneurs les restes précieux de son bienheureux Patriarche. Il conçut la pensée de retirer un si grand trésor et de le transporter dans son monastère. Aigulfe fut celui de tous les religieux de celte abbaye qui piiiutà Mommole le plus propre à remplir celte mission. Ce moine , né à Blois, habitait depuis plusieurs années les cloîtres de Fleury, et il brillait au milieu de ses nombreux frères par L'éclat des vertus, qui lui méritèrent plus tard la

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couronne du martyre. Déjà tout était prêt à Fleury pour le voyage d'Aigulfe et du compagnon que Mommole lui avait assigné : ils allaient partir pour l'Italie, quand les envoyés de saint Béraire arrivèrent. Ce fut une grande fête pour les uns et pour les autres, et ils se réunirent pour faire route ensemble.

Les pèlerins dirigèrent d'abord leurs pas vers Rome. Après avoir visité la ville sainte, ils se hâtèrent de se rendre au Mont-Cassin. Mais, comment reconnaître sur cette montagne couverte de décombres, le lieu précis où reposaient les corps sainls? Aigulfe considère attentivement les lieux, et ses compagnons font la même chose; nulle trace, nul signe ne peut leur indiquer le trésor qu'ils recherchent. Ils ont recours à la prière, et un vieillard vénérable se montrant au chef de la pieuse troupe lui dit de fouiller sous les ruines au lieu où il verrait une colonne de feu descendre du ciel. Bientôt cette lumière apparaît ; Aigulfe se hâte de creuser la terre avec ses compagnons, et après d'assez longs travaux, les saintes reliques qu'ils cherchaient s'offrent à leurs yeux. Ils déposent leur trésor dans les coffres qu'ils avaient préparés, et mettent toute leur diligence à disposer le départ.

On dit qu'au môme moment où ces choses se passaient au Mont-Cassin, le pape saint Martin eut connaissance de l'enlèvement des corps sainls par des moines francs, et que, craignant de voir l'Italie frustrée d'un aussi riche dépôt, il envoya des hommes armés, pour arrêter Aigulfe et ses compagnons, et leur ravir leur conquête. Mais ce fut en vain, une nuée obscure couvrit les moines de Fleury et du Mans, et les déroba à la vue de ceux qui les poursuivaient (1).

A peine nos pieux voyageurs chargés des dépouilles de leur Père étaient-ils arrivés sur le territoire d'Orléans, qu'un éclatant miracle annonça à toute la contrée quel puissant patronage lui était réservé. Au village de Bonodius (Bonay), un aveugle de naissance recouvra la vue, et un boiteux fut guéri

(1) Adrevaldus, Historia translatlonis sancti Beaedicti, nuin. 8.

SAifti BÈnÂiiii;. 555

à la seule approche des reliques. A Villa-Nova (Ville-Neuve), qui est proche du monastère de Fleury, un autre aveugie recouvra aussi la vue. Bientôt des chœurs de moines venus de tous les monastères voisins, et une multitude immense de peuple accoururent au-devant des saintes reliques, et les transportèrent, avec la plus vive allégresse, dans la basilique de l'abbaye (i).

Les moines manceaux réclamèrenl, comme il était juste, les restes de sainte Scholastique ; ceux de Fleury résistèrent quelque temps; ils finirent cependant par se rendre. Mais il s'agissait de distinguer les ossements des deux saints, qui avaient été confondus ensemble pendant le voyage. On convint d'abord de mettre d'un côté les ossements qui semblaient les plus forts et les plus grands, et de l'autre ceux qui paraissaient plus faibles et plus petits. Toute inquiétude, cependant, n'était pas encore bannie des esprits; la nuit se passa dans la prière, et à demander à Dieu de manifester plus clairement la vérité. Or, il arriva que le matin les habitants de Fleury portaient en (erre les corps de deux jeunes enfants de sexe différent; quelqu'un eut la pensée de profiter de cette circonstance pour résoudre le doute; on proposa donc d'approcher le corps du petit garçon des ossements qui semblaient être ceux de saint Benoît, et celui de la petite fille des ossements que l'on croyait être ceux de sainte Scholastique. Cette idée reçut l'approbation universelle, et la résurrection des deux enfants combla de joie l'assemblée, en même temps qu'elle résolvait avec certitude l'inquiétude qui restait encore dans les esprits (2).

(1) Quelques auteurs prétendent que les reliques de saint Benoît et de sainte Scholastique arrivèrent à Fleury le 5 des ides de juillet de Tan 660. Doni Mabillon n'est pas aussi affirmatif, et croit que cet événement se rapporte plutôt à Tan 655 ou 653. Nous ne nous chargeons pas de décider entre ces deux sentiments; ce qu'il y a de certain, c'est que cette translation arriva avant la mort de Clo\is II; mais les chronologistes sont partagés sur la date de cette mort. Les uns, a\ee Adrien de Valois et le IV Boucher, la placent en 655, et les autres la reculent, avec le P. Labbe et le I\ Henscbenins, jusqu'à l'an 641.

(2) Dom Mabillon, Aclu Sanctoruin 0. S. H. sœcul. n. — Adre\aldu.$

354 histoire de l'église ou Mans.

Après celte reconnaissance miraculeuse, les envoyés du Mans se remirent en voyage; à leur approche de la ville, tout le clergé et le peuple, Béraire en tête, accoururent audevant de ce gage souhaité de la protection divine; chacun s'empressait auprès de la châsse, et sollicitait l'honneur de la porter. On déploya , pour la réception de cette nouvelle patronne, de cette seconde mère de la cité, tout l'appareil du plus beau triomphe ; les croix, les bannières, l'encens et les flambeaux en grand nombre entouraient les restes sacrés, et l'on entendit continuellement le chant des hymnes, des psaumes et des antiennes, jusqu'au moment où le saint évoque déposa le sacré dépôt derrière l'autel de la basilique qu'il avait déjà consacrée (1).

Historia translations corporis sancti Benedicti et sanctœ Scholasticœ in Galliam, pag. 253. — Idem, Annales Ordinis S. Benedicti, lib. xiv, num. 29. — Labbc, Dibliotheca manuscriptorum, toim n. pag. 55-192- 716. — Guyon, Histoire de V Eglise d'Orléans, tom. i, pag. 160 — On voit encore aujourd'hui, dans l'antique église abbatiale, aujourd'hui paroissiale, de Saint-Benoît-sur-Loire, un bas-relief qui représente la translation des reliques de saint Benoît et de sainte Scholastiquc. 11 est dans un cartouche oblong du portail du nord, et renferme trois scènes différentes réunies et sans division : la première à gauche représente le tombeau de saint Benoît, au Mont-Cassin ; on remarque cinq moines occupés à retirer de ce tombeau les reliques du saint Patriarche. Ainsi, d'après la tradition du monastère de Fleury, saint Aigulfe n'avait avec lui qu'un seul compagnon de son monastère ; les députés de saint Béraire étaient au nombre de trois, et l'un des trois mourut pendant le retour. L'autre scène offre deux châsses portées par des religieux; on aperçoit, sous la première, le petit garçon, et sous la seconde, la petite fille qui furent ressuscites par la vertu des saintes reliques. Le reste du bas-relief rappelle une autre translation des restes de saint Benoît. Celte seconde translation, presque aussi fameuse que la première, par l'éclat des miracles, eut lieu à l'époque où les Normands ravagèrent le pays; elle est célébrée tous les ans dans l'Ordre de Saint-Benoit, en France, sous le nom à'Illation, le 4 décembre. Ce bas-relief parait appartenir au vme siècle, et pourrait être plus ancien que certaines autres parties du portail qu'il décore. — Voyez Marchand, Souvenirs historiques sur l'ancienne abbaye de Saint- Benoit-sur-Loire.

(1) Cette translation a été énergiquement contestée par les écrivains italiens, et par ceux du Mont-Cassin en particulier. Néanmoins, le premier qui la rapporte est le savant Paul Diacre, moine du Mont-Cassin, au

SAINT BÉRÀ1UE. 555

Le peuple du Mans, témoin des miracles chaque jour renouvelés dans la basilique de sainte Scholaslique, prit celte sainte vierge pour sa prolectrice et l'honora d'un culte spécial. On célébrait chaque année, le onze de juillet, jour auquel les reliques furent reçues au Mans, la mémoire de cet événement, par une procession très solennelle et générale de toute la ville. Cotte procession n'a cessé qu'avec les troubles religieux de la fin du dernier siècle, et n'a pas été rétablie depuis. La dévotion desManceaux envers la sœur du grand Patriarche les a portés, dans tous les temps, à recourir à elle pour les besoins publics et privés, et leur confiance a été le plus souvent récompensée. Au ixe siècle, Adrevalde et le compilateur des Gestes des Évéques du Mans célébraient les prodiges opérés par sainte Scholastique, et nous aurons occasion, dans la suite de celle histoire, de signaler plusieurs miracles postérieurs à ceux dont parlent ces écrivains.

La translation des reliques de sainle Scholaslique dans la ville du Mans fut un grand événement pour toutes les Églises delà Gaule; elle contribua puissamment à raviver l'esprit monastique. La règle que saint Césaire d'Arles avait écrite pour les vierges était suivie jusqu'alors dans un grand nombre de monaslères de filles; elle fut presque partout remplacée par celle de saint Benoît, et toules les provinces de la Gaule virent une nouvelle germination de monaslères, comme s'exprime un ancien auteur , et des essaims de religieuses commencèrent à porter partout la gloire et les lois de l'oracle du Mont-Cassin (1). En s'enrôlanl sous une discipline incontestablement supérieure, ces légions de vierges contribuèrent beaucoup à enraciner de plus en plus les grandes fondations monastiques dans le cœur des peuples; un tel résultat fut dû, en grande partie, à l'éclat que répandit la

vme siècle, et les calendriers liturgiques des Eglises d'Italie, jusqu'au xi« siècle, portent au 11 juillet la fôte de cette translation, que les Bénédictins espagnols, anglais et allemands, n'ont jamais discontinué i\v célébrer, aussi bien que leurs confrères de France.

(1) Dom Ifabillon, Acta Sanctorum Ovdinis S. Benedicti, tœcul. n; Vita sanctœ Salabcrgœ.

translation des corps de saint Benoît et de sainte Scholaslique dans notre pairie.

Il était juste que le Maine ne restât pas en relard dans ce mouvement général; nos pères firent voir qu'ils étaient dignes de posséder la dépouille mortelle de l'illustre vierge.

Une dame fort riche nommée Lopa, veuve d'un homme puissant nommé Eiregnius, touchée du zèle que Béraire mettait à élever son monastère de Sainte-Scholaslique, voulut l'imiter en fondant aussi une retraite pour des religieuses. Elle possédait un domaine sur les bords de la rivière de l'Huisne, du côté du Sonnois, nommé Thusfiacus (Tuffé), et elle le destina pour celle fondation. On construisit d'abord une église qui fut dédiée à la sainte Vierge, et un cloître spacieux où l'on vit bienlôt se réunir desservantes de Dieu, en grand nombre, pour y vivre sous la règle de saint Benoît. Les premières religieuses qui vinrent peupler cette solitude étaient tirées du monastère de Sainte-Marie, près des murs de la ville du Mans, et fondé, comme nous l'avons dit, par sainte Ténestine , sous l'épiscopat de saint Innocent. Ce monastère avait alors pour abbesse, Ada ou Adrechilde ; car on lui donne ces deux noms. Celte noble vierge élait parente de sainl Béraire. On ne sait pas si la règle de saint Césaire était encore observée dans ce monastère , au moment où Adrechilde en prit la conduite; mais il est certain, qu'à partir de celle époque, ce fut la règle de saint Benoît que l'on suivit dans celte nombreuse et florissante communauté.

Non contente d'avoir donné sa fortune à Dieu, la pieuse Lopa voulut aussi lui consacrer entièrement les jours de sa viduité, et Béraire la mit à la lêle du nouveau monastère. Sous la conduite de celte abbesse, la vertu fleurit dans celle sainte solitude ; aussi vil-on bientôt jusqu'à cent vierges venir s'y consacrer sous la coule bénédictine. Le Ciel favorisa beaucoup cette nouvelle maison, et les chroniques anciennes disent que l'on vit dans la basilique de la Mère de Dieu éclater plus d'un prodige.

Lopa pour assurer l'existence de son monastère lui donna

SAINT BKRAIRE. 557

tous ses biens, et obtint du roi Glovis II, un diplôme qui fut signé d'un grand nombre d'évêques, d'abbés, de comles, et de nobles personnages. De son côté, Béraire assura à l'abbaye plusieurs domaines et divers revenus, dans le but de subvenir aux frais du culte dans la basilique de la Mère de Dieu, à la subsistance des religieuses, et aux besoins des pauvres, des pèlerins et des voyageurs qui y étaient reçus.

Près de l'enceinte de l'abbaye, était un petit monastère d'hommes , habité par quelques religieux dont plusieurs étaient prêtres, afin de desservir la basilique, administrer les sacrements aux servantes de Dieu, et leur offrir les secours dont elles pouvaient avoir besoin. 11 est probable que par ces expressions, les chroniqueurs anciens ont voulu faire connaître que les religieuses de Tuf fé furent, dès leur origine, soumises à une clôture régulière (1).

On rapporte généralement à la même époque la fondation de deux autres établissements religieux dans la ville du Mans. Le premier, dont l'existence modeste nous est à peine connue, était un monastère de religieux voisin de l'abbaye de Sainte- Scholastique. Il était situé un peu plus haut, proche les murs de la cité, et vis-à-vis la rue actuelle de Sainl-Flaceau. Le second plus haut encore, vers l'orient, n'était qu'un petit hospice où demeuraient des filles dévotes, dont l'occupation était de prier Dieu et de blanchir le linge qui servait aux autels. Après la destruction de leur maison, à l'époque des ravages des Normands, vers l'an 873, elles se retirèrent dans un lieu qu'elles ont occupé jusqu'aux troubles religieux qui marquèrent la fin du xviit" siècle, et que l'on appelait de leur nom les Filles-Dieu.

Tous ces établissements et plusieurs autres dont les historiens n'ont pas conservé les noms contribuèrent efficacement à contre-balancer les maux que la violence et la férocité des mœurs faisaient peser surtout sur les habitants des campagnes ; ils subsistèrent pour la plupart environ deux siècles,

(1) Gesta Domni Berarii. — Gcsta Domni Aiglibertl. — Dom Malullnn, Annules Ordinis sœicti Bencdicti, lib. xiv, nuni. 65.

et succombèrent sous l'invasion normande. C'était dans la règle de saint Benoît, si féconde en éléments de sainteté et de civilisation, que les moines puisaient la vie qui rendait leurs travaux si utiles, et saint Béraire, comme on l'a déjà vu, et comme la suite de cette histoire le fera connaître encore davantage, prit une part fort active dans sa propagation.

En l'année 658, notre prélat se réunit à Sens avec vingtcinq autres évoques, pour confirmer un privilège par lequel saint Emmon, métropolitain de la même ville, exemptait le monastère de Sainte-Colombe de toute juridiction épiscopale à perpétuité, afin que cette abbaye, dans laquelle Agon, son abbé, faisait fleurir la discipline monastique avec tant d'édification, ne fut point inférieure sous ce rapport à tous les autres gi'.inds monastères de la Gaule, et notamment à ceux qui étaient de fondation royale (1).

Vers le même temps, notre saint évêque souscrivit, avec vingt-quatre autres évoques, un privilège semblable à celui dont on vient de parler, et que le même saint Emmon accorda au monastère de Saint-Pierre-le-Vif, reconstruit par la reine Théodéchilde, aux portes de sa ville épiscopale (2).

Les dernières années de la vie de Béraire furent remplies d'ennuis, par suite d'un procès qu'il soutint contre l'abbaye 3e Saint-Denis. Du temps de son prédécesseur saintHadouin, cette basilique, qui remontaitjusqu'à l'origine de l'Eglise dans la Gaule, avait été richement dotée par les libéralités du roi Dagobert Ier. Entre autres largesses que fit le monarque à l'abbaye, il lui assigna cent vaches à prendre touslesanssur le comté du Maine, qui antérieurement devait chaque année ce tribut au fisc ou au trésor royal (3).

Peu de temps après, Ermelen et son fils, Goddo, donnèrent

(1) Béraire souscrivit en ces termes l'acte de ce privilège : f In Christi nomine, Berecharius, ac si peccator, episcopus hoc privilegium consentions subs.

(2) Dom Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti, lib. xiv, num. 63 et 64.

(3) Gesta Dagoberti, cap. xxxvn upud D. Félibien, Histoire de l'Abbaye royale de Saint-Denis en France, pag. 15.

SAINT BÉRAIRE. 559

au même monastère dix métairies considérables : Simpliciacus (Sargé-sur-Braye), Tauriacus[\), etc. Béraire, trompé par de faux actes, croyait avoir des droits sur ces domaines et en réclamait la possession à titre d'hérédité. L'abbaye de Saint- Denis était alors gouvernée par le vénérable Waudebert, qui avait su gagner, par ses vertus et ses lumières, une grande autorité près du jeune Clotaire III et de sa cour. Cet abbé soutint vigoureusement les droits de son monastère, et ses agents n'eurent garde d'abandonner à l'évêque du Mans les droits qu'il réclamait. D'un autre côté, Béraire s'était trop avancé pour reculer; il avait même vendu une partie de ces terres à Madroald. Il intenta deux procès et comparut lui-même, avec les agents de l'abbaye, devant le roi et ses comtes assemblés au palais pour rendre la justice. Les parties alléguèrent leurs raisons et présentèrent leurs titres; enfin, les juges ayant examiné le différend, Ghadoald, comte du palais, prononça la sentence en faveur des religieux de Saint-Denis contre l'évêque, qui promit de dédommager Madroald.

L'affaire aurait été ainsi terminée si le prélat, toujours trompé par ses faux titres, n'eût essayé de décliner les conséquences de l'arrêt. A son instigation, Bugoberle, veuve d'Ermelen, intervint quelque temps après, et réclama plusieurs de ces terres que son mari, disait-elle, lui avait autrefois données. Son droit ne parut pas mieux fondé que celui de l'évêque aux comtes nommés pour juger cette affaire, et le différend fut entièrement terminé par un second arrêt, qui adjugea tous les biens à l'abbaye de Saint-Denis (2).

(1) Dom Félibien, op. cit. Pièces justificatives, pag. vu, pense que Tauriacus correspond à Toury-en-Bcauce; mais nous croyons qu'il s'agit plutôt de l'une des paroisses suivantes : Thoré, dans le Vcndomois; Toiré» sur le Dinan; Toiré-sous-Contcnsor. Ces trois paroisses faisaient partie du diocèse du Maus;Toury-en-Beauce.au contraire, était du diocèse de Chartres; or, le diplôme qui fournit ces renseignements, dans la désignation des contrée! où les métairies étaient situées, spécilie le diocèse du Mans et ne parle pas de celui de Chartres.

(->) Voir Dom Félibien. op. cit. pag. 26, et Pièces justificatwes. — Dmii Mabillon, Annales Ordinis SOnCtl lieacdicti , lib. \vi, niiiii. 2. — Dom Bouquet, Rcrum Gallic. et Franc, scriptores, loin, iv, pag. G39. —

Saint Béraire mourut dans le domaine de Baneth (Banech), au lerrritoire de Bordeaux, où il était né, après vingt-six ans quatre mois et quatre jours d'épiscopat. Son corps fut transporté au Mans, avec tous les honneurs convenables, et déposé par les prêtres de son Église et par ses disciples dans la basilique du monastère de Saint-Martin de Ponllieue. Ce monastère avait reçu de grandes marques de l'affection du saint prélat, qui en avait augmenté les bâtiments et renouvelé la basilique où il choisit son tombeau. Bientôt ce lieu devint le théâtre de sa gloire par les nombreux miracles qu'il ne cessa d'y opérer, en faveur de tous ceux qui vinrent y implorer son secours.

Sous son épiscopat, Hunald et Deodata, son épouse, qui possédaient une partie de la ferme de Cabariaco (Cameyrac)(l), en Aquitaine, et tenaient l'autre partie à titre de bénéfice de l'Église du Mans, donnèrent à cette Église par acte authentique, confirmé par la signature de plusieurs évèques et abbés, la totalité de ce domaine.

Ce fut aussi sous le gouvernement de saint Béraire que

Dom Briant, Cenomania. — Nous croyons pouvoir, avec les autorités que nous indiquons, attribuer ce procès à notre évêque saint Béraire Ier, d'abord parce que tous les historiens de Saint-Denis, religieux de cette maison et instruits de ses plus anciennes traditions, sont d'accord sur ce point; en second lieu, parce que, sur toutes les listes épiscopales de la Gaule, à cette époque, on ne rencontre que le seul évêque du Mans portant le nom de Berarius ou Berecharius; on ne trouve même pas, chose singulière, de nom d'évèque qui puisse être confondu avec celui-là. Il est vrai, un évêque, du nom de Berecharius, et dont on ne connaît pas le siège, signe une charte rapportée par Dom Mabillon dans son traité de re Diplomatica, (lib. vi, num. 23); mais cette charte est de la seconde année du règne de Childebert III, qui correspond à Tan 695, selon le P. Le Gointe et le P. Boucher, ou à l'an 699, selon le P. Labbe et le P. Henschenius; les autres chronologistes se tenant entre ces deux points extrêmes ; or, à cette date, saint Béraire était mort depuis plusieurs années. D'ailleurs, Aiglibert, son successeur sur le siège du Mans se trouve avoir signé aussi cette même charte. — Dom Félibien, qui l'a publiée d'après l'original écrit sur écorce, la rapporte à l'an 658 ; Dom Mabillon, après avoir consulté de nouveau la pièce originale, la rapporte à l'an 670.

(1) C'est aujourd'bui un simple hameau de la commune de Saint-Sulpice, département de la Gironde, canton de Carbon-Blanc,

SAINT BÉRA1RE. 361

deux saints personnages, qui ont laissé après eux un souvenir justement vénéré, vinrent habiter le diocèse du Mans (1). Ils se nommaient Sérené et Sérenic, étaient frères et issus d'une famille illustre et puissante dans la ville de Spolette. Elevés avec le plus grand soin, selon leur condition, leur attrait les porta de bonne heure vers les études sacrées, de préférence aux sciences profanes. La lecture de l'Écriture sainte, des ouvrages des Pères orthodoxes et des historiens ecclésiastiques fut bientôt leur unique occupation. Afin de profiter davantage de leurs lectures, ils se firent des recueils des passages les plus remarquables, espérant, par ce moyen, les graver plus facilement dans leur mémoire (2).

Ces saintes préoccupations amenèrent en peu de temps les deux frères au dégoût du monde; ils résolurent de rompre tous les liens qui les y attachaient, et de se consacrer entiè-

(i) C'est l'opinion de Dom Mabillon. — Les Jésuites auteurs des Acta Sanctoram, au tome second de mai, pag. 161, num. 6 et 7, combattent, il est vrai, ce sentiment, et pensent que ces deux saints personnages sont venus dans notre pays de l'an 635 à l'an 658. Quant aux traditions locales, elles sont à la fois peu claires et peu sûres. Voici le jugement que Dom Rivet porte des légendes de ces deux saints : « Les Vies de saint Sérenic, « vulgairement saint Gélerin, et de saint Sérené appartiennent, pour leur « rédaction, au vme siècle. Dom Mabillon, qui les a publiées le premier, « l'une sur un manuscrit de l'abbaye de Saint-Martin de Sécz, l'autre « sur un manuscrit de la cathédrale d'Angers, les croit, sur des raisons « assez vraisemblables, écrites avant le ixe siècle. Celle de saint Sérené « l'a été quelque temps avant l'autre, puisqu'elle y est citée. Mais, ni « l'une ni l'autre ne l'ont été qu'un siècle au plus tôt après la mort des « deux saints, qui ne moururent que sur la fin du vne siècle. Après Dom « Mabillon, les continuateurs de Bollandus ont donné, à deux différents « jours, les mêmes écrits en tout leur entier, et avec d'amples observa- « tions, au lieu que le premier éditeur n'y avait fait que de courtes notes, « et avait retranché de la Vie de saint Sérené plusieurs endroits qui se « trouvent presque les mêmes dans celle de. saint Sérenic. » — Histoire littéraire 4e la Fronce, tom. iv, pag. 194.

(i) Feceruntque sibi in morem apis llorigerap, ex diversorum Pa-

truin npusculis, velut c diversis frondium flosculis mellilluos favos, quos quotidic salubriter edentes, aliosque reficienles, mentis ardorem cœlestis pairhi ilulccdine satiabant. — Acta Sa?ictorum, 0. S. B. sœcul. n. —

rement au service de Dieu. Après avoir quitté leur pays, ils se rendirent à Rome où le Pape et le clergé les accueillirent avec bienveillance. Après quelque temps d'épreuve, on les admit dans les rangs de la cléricature, et ils furent attachés au service de l'église de Saint-Pierre. Tant de vertus brillaient en eux que le Souverain-Pontife, dans le désir de les fixera Rome, les créa diacres-cardinaux (I).

Les honneurs qu'on leur rendait étant devenus insuporlables à leur humilité, ils délibéraient s'ils mettraient à exécution le projet de quitter Rome et de s'enfuir dans une solitude, lorsqu'un ange apparut à Sérenic pendant son sommeil, et lui ordonna d'exécuter ce dessein. Les deux frères obéirent aussitôt et se dirigèrent vers la Gaule. Leur voyage fut long; ils visitèrent une grande partie des sanctuaires les plus renommés, et enfin ils arrivèrent sur le territoire de l'Église du Mans, près des ruines de l'ancienne capitale des Arviens.

Ces lieux tant de fois désolés par les différentes invasions qui s'étaient succédées dans notre malheureuse patrie, nouvellement encore saccagés par les bandes Kimriques de Judicaël, et d'ailleurs situés au milieu delà forêt de Gharnie, offrirent à nos deux saints voyageurs la solitude qu'ils recherchaient. Ils y établirent leur demeure et y vécurent quelque temps, occupés à louer Dieu et à instruire les populations voisines. On voit encore dans le bourg de Sauge une chapelle, dont l'origine peut remonter jusqu'au vue siècle, et où l'on

(i) La Vie de saint Sérenic ne parle, en cet endroit, que de saint Sérenic; mais c'est évidemment une faute du copiste, comme Ta fait observer Dom Mabillon. En effet, dans la Vie de saint Sérené, on le voit refuser l'archidiaconat que lui offre l'évêque du Mans, par ce motif qu'il était diacre-cardinal de l'Eglise romaine. Au reste, cette erreur, selon la remarque de Dom Mabillon, ne se trouve pas sur tous les manuscrits; le savant Bénédictin dit avoir vu un autre exemplaire où les deux saints sont nommés en cet endroit. Dans plusieurs légendes que l'on connaît encore aujourd'hui, entre autres dans celle d'un ancien bréviaire d'Angers, on lit également les noms des deux frères. — Les diacres-cardinaux, au vnc siècle, étaient chargés du soin des pauvres et des étrangers, suivant l'institution primitive.

SAINT BÉP.AIRE. 363

lient par tradition que saint Sérené rassemblait les fidèles du pays pour les évangéliser.

Dieu avait destiné ces deux vives lumières à éclairer des lieux différents. Sérenic, trouvant que leur ermitage était trop fréquenté , s'éloigna dans le dessein de chercher un désert plus inaccessible, et peut-être aussi pour aller instruire des populations qui avaient également besoin d'apprendre à connaître Jésus-Christ. Après les plus touchants adieux. les deux frères, qui ne s'étaient jamais séparés, se dirent l'un à l'autre : « Travaillons, mon frère, pour mériter a de nous voir sans fin dans la céleste patrie. » Sérenic, emmenant avec lui Flavard, jeune homme qu'il avait élevé et qui s'était attaché à lui, s'avança vers le pays d'Hyesme, dans le diocèse de Séez, et y fixa sa demeure dans un lieu stérile et alors presque désert, à la source delaSarlhe. 11 s'y bâtit lui-même une petite cellule, dans une presqu'île formée par le cours de la rivière. Mais bientôt cette solitude si profonde qu'il était venu chercher, ne fut plus capable de le dérober à la piété du peuple avide de sa parole. Il lui fallut recevoir des disciples, et, à la place de son étroite cabane, construire un vaste cloître où il compta jusqu'à cent quarante moines. 11 bâtit aussi une basilique, mais la mort le surprit avant qu'il l'eût entièrement achevée. Miléhard, évêque de Séez, la termina et la consacra sous le patronage de saint Martin.

Les vertus de Sérenic s'entretenaient par l'usage constant de la prière et des lectures saintes (l). Il avait une si grande ardeur pour l'office divin, premier devoir du moine, qu'il joignait la récitation de l'office gallican à la psalmodie des heures monastiques (2).

Comme le saint avait refusé d'être élevé au sacerdoce et

(1) Meditans die ac noetc infaligabiliter, aut in orationum studio, aut in Scripturarum morabatur exercitio. — Vita sancti Sercnici, num. 14.

(2) In orationis autem studio tanlus illuni fervor accenderat, ut absque peculiari supplicatione Ronianum (idem hic sonat ac) scu Gallicanum, neenon et sanctorum Patrum Bcnedicti et Coluinbani cur&um boris singulis Domino decantaret. — Vita sancti Sercnici, num. 15.

qu'il demeurait dans son ordre de diacre, il en remplissait les fonctions chaque jour en servant le prêtre à l'autel (1). Mais ce qui lui donnait surtout une grande puissance sur l'esprit des peuples, c'était le don des miracles qu'il avait reçu du Ciel, et par lequel il guérissait les malades qui lui étaient amenés. Il montrait aussi une inépuisable charité pour soulager les pauvres.

Saint Sérené, après la retraite de son frère, s'adonna avec une nouvelle ferveur à la contemplation, et mérita de recevoir les dons les plus précieux de la vie surnaturelle. La renommée de ses vertus vola en peu de temps bien au-delà des limites de sa solitude, et les populations voisines s'empressèrent d'accourir vers l'homme de Dieu, lui apportant des présents. Sérené recevait ces offrandes, puis il les distribuait aux pauvres; mais il rendait toujours à ceux qui lui apportaient ces aumônes le don de la parole de Dieu. 11 avait une douceur merveilleuse pour la conversion des pécheurs, et de ses lèvres coulait une doctrine si pure et si forte, qu'il renvoyait consolées les personnes les plus désespérées. Il attira un grand nombre de ceux qui vinrent l'entendre à la pratique des conseils de la perfection évangélique, et ils s'attachèrent à lui comme à leur maître. En effet, dit son biographe, comme il était bien formé dans l'étude des lettres, ses discours étaient assaisonnés de grâce, et remplissaient ceux qui s'attachaient à lui de science et de vertus. Si quelquefois il interrompait sa prière, c'était pour s'adonner à l'étude approfondie des saintes lettres (2).

En même temps que Sérené attirait les regards de toute la

(1) Nam quia humilitatis gratia sacerdotalem gradum suscipere renuebat, ipsum quod acceperat diaconatus officium quotidie sollicitus Domino exhibebat. Per singulos enim dies sacris altaribus sacerdotique minis- Irando adstans, oblationes Domino pectore casto mentequc devota offerre satagebat. Ibid.

(2) Nam cum esset litteris eruditus, et omnis ejus sermo sale conditus in gratia, eos qui sibi adhœserunt tam doctrina, quam vita jugiter informabat : qui si quando ab oratione vel exhortatione vacaret, lectioni intentus assidue studebat profunda Scripturarum rimari, Veteris ac Novi convenientiam inspicere Testamenti. — Vita sancti Serenedi, num. 9,

SAINT BÉftAÎIiE. 388

province et des pays limitrophes sur son modeste ermitage des bords de l'Erve, une sécheresse extraordinaire produisit dans la contrée la stérilité, la disette et enfin la famine. On vil en même temps une grande mortalité; et une lerreurgénérale s'empara de tous les esprits, comme si un air vicié eût été atteindre la source même de la vie dans tous les hommes. On voyait ceux qui préparaient la sépulture des morts, surpris au milieu de ces apprêts funèbres, tomber atteints par la contagion, et bientôt ensevelis sous la même terre qu'ils avaient soulevée. Le Maine ne fut pas seul ravagé par ces fléaux; l'Anjou et d'autres provinces voisines en furent également les victimes (i).

A tous ces maux se joignaient la guerre et les incursions des ennemis, car la province entière était troublée par l'orgueil des grands, en sorte, dit l'historien de Sérené, que l'on voyait s'accomplir cette parole du prophète: « Je visiterai mon peuple par trois fléaux, la peste, la faim et la guerre ("2). » Le clergé et le peuple du Maine, dévorés par tant de maux à la fois, supplièrent leur évèque d'y trouver un remède ; mais tout moyen humain était impuissant. Le prélat ordonna un jeûne général pendant trois jours, des processions et des messes pour désarmer la colère du Ciel. La nuit qui suivit le troisième jour déjeune, il fut révélé à un moine que la patrie

(1) Âcta Sanctorum, ad diem xvi octobris, Vita sancti Magnobodi, episc. Andegavensis, num. 14.— Il est vraisemblable que le fait que nous venons de raconter arriva vers Tan 665, et que le mal contagieux dont il est parlé ici était la peste jaune, qui parcourut non seulement la Gaule, mais môme la Grande-Bretagne, où elle causa des maux affreux.— Beda, Historia Ecclesiustica Anglorum, lib. III, cap. xxvn. — Le docteur Lin* gard, Histoire d'Angleterre, tom. i, pag. 163.

(2) Jercm. xxvn, 13. — Lorsque la nouvelle de la mort de Childéric fut connue, disent les continuateurs de Frédegaire, les hommes qui avaient été bannis par son ordre revinrent sans crainte : leurs fureurs et leurs discorda produisirent un tel trouble dans la pairie, qu'on crut la venue • le l'Anté« lirist prochaine; les grands et les gouverneurs des provinces s'attaquaient les uns les autres avec des haines atroces. Déjà, précédemment, ou avait vu les mêmes maux par l'incapacité et les vices de Childéric. — Frcdegarius, Chronicon, apud Gregorium Turonensem, édit. Ruinait, col. 665.

serait délivrée par les mérites du bienheureux Sérené. Celle nouvelle, aussitôt portée à l'évèque, le consola sensiblement. Il voulut à son tour la communiquer lui-même au serviteur de Llieu, et, se faisant accompagner des membres les plus vénérables de son clergé, il alla trouver le saint solitaire. Celui-ci refusa de croire qu'une mission aussi haute lui fut réservée ; il déclara qu'il n'était qu'un pécheur, indigne même de tenter de fléchir la colère de Dieu. A la fin, néanmoins, il se rendit aux ordres de l'évèque, et s'adonna avec une ardeur extraordinaire, aux larmes, aux jeûnes, aux veilles et à la prière. On ne tarda pas à voir la vertu de ces œuvres saintes ; une pluie abondante apporta bientôt la fécondité à toute la contrée, et les productions de la (erre furent si abondantes, cette année, que les traces de la disette précédente furent bientôt effacées. En même temps, les pluies purifièrent l'air, et la mortalité cessa avec la famine.

Ces premiers prodiges donnèrent à Sérené une autorité si grande sur les esprits que les princes mêmes, par son influence, consentirent à déposer les armes et à cesser leurs hostilités. Ainsi les trois fléaux disparurent à la voix du pieux ermite.

L'évèque du Mans voulut alors le créer archidiacre de son Église; mais le saint refusa cet honneur et dit qu'élanl diacrecardinal de l'Église de Rome, il ne pouvait accepter une dignité inférieure. Il consentit, cependant, à remplir les fonctions qu'on voulait lui conférer, mais sans en porter le titre (l).

On rapporte aux derniers temps de la vie de saint Sérené plusieurs miracles de guérison, et, en particulier, celui qu'il opéra en faveur d'un homme atteint de la lèpre.

Il sentit enfin que sa mort approchait, et il en prévint ses disciples : tous s'assemblèrent autour de lui; il leur adressa des avis et des exhortations, puis expira doucement. En ce

(1) Le Bréviaire moderne du Mans porte que saint Béraire offrit à saint Sérené l'archidiaconat de Sablé. Les anciens documents ne rapportent pas le fait en cette manière; on peut môme croire que Sablé n'existait pas encore, ou n'avait que peu d'importance à cette époque.

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moment on entendit des chants que les anges faisaient retenlir dans lesairs, et Ton sentit une suave odeur. Quand on déposa son corps dans l'église, le concours du peuple fu! si grand que l'on eût dit que toute la province était accourue à ce spectacle; car Sérené, depuis les prodiges signalés qu'il avait faits en faveur de cette population, était devenu pour elle, dit son premier biographe, comme le père de la patrie. Les miracles qui se firent à son tombeau entretinrent longtemps le souvenir de ses vertus. Au milieu même de l'indifférence religieuse de nos jours, le pieux désert que Sérené a sanctifié par sa pénitence est encore fréquemment visité par les malades, et Dieu se plaît souvent à récompenser leur foi. Les pèlerins visitent aussi, dans le bourg de Sauge, la chapelle dont nous avons parlé plus haut, et qui fut le lieu de la sépulture de notre saint (1).

Vers le milieu du même siècle, l'Église du Mans était aussi sanctifiée par les vertus d'une servante de Dieu nommée Eugénie. On ignore le détail de ses actions, maison sait qu'elle reçut la sépulture dans la basilique de Saint-Viciorius. Au xviie siècle, on voyait encore, sous une voûte souterraine de cette église, les restes de son tombeau; mais on ne dit pas si ses reliques y étaient restées, et si elle avait jamais été honorée d'un culte. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce lieu était très fréquenté par les populations, à cause des grâces que l'on ne cessait d'obtenir par l'intercession de la sainte. Elle était principalement invoquée par ceux qui étaient affligés de surdité, et un grand nombre de personnes s'étant trouvées guéries de leur infirmité par son intercession, on l'appelait communément sainte Ouïne (2).

On croit, sur la foi d'une tradition certainement ancienne,

(1) En 1849, la paroisse de Sauge, avec le concours de M. le marquis de La Roche-Lambert, sur les terres duquel se trouve le désert qu'habita soinl Sérené, a fait réparer la chapelle qui occupe la place de la cellule du pieux solitaire. Une inscription fait connaître aux pèlerins les actions du s.iini qu'ils viennent implorer.

(i) Le Corvaisier, Histoire des Evcqucs du Mans, pag. 16. — Guillois, Vies de* Saints <tu Maine, tom n, paç. 155.

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que vers la même époque une autre vierge, nommée Aclythenis ou Sicildis, mais que l'on appelle vulgairement sainte SerauteouCérotte, vint habiter le lieu où l'on voit aujourd'hui un bourg qui porte son nom, dans le pays Vendomois, au diocèse du Mans. Celte sainte fille était née dans la classe la moins élevée de la société, et elle avait été attachée de bonne heure au service d'une jeune princesse nommée Argariarga, qui est aussi honorée par l'Église sous le nom de sainte Osmane. Celle dernière était fille d'un des rois qui se partageaient l'Irlande aux vi* et vne siècles. Ses parents étaient demeurés attachés aux erreurs de l'idolâtrie ; mais, par un soin particulier de la Providence, Osmane connut de bonne heure la vraie religion, et résolut de ne servir d'autre Dieu que celui des chrétiens. Dans la ferveur de son zèle, elle alla jusqu'à promettre à Dieu de ne jamais connaître d'autre époux que Jésus-Christ. Ses parents, cependant, voulaient la contraindre à les imiter dans le culte qu'ils rendaient à leurs fausses divinités, et, voyant qu'ils ne pouvaient vaincre sa résolution, ils déterminèrent de la marier à un prince païen.

Osmane, considérant le double péril auquel elle était exposée, prit, de concert avec Aclylhenis, une résolution digne de son courage. Elles se dérobèrent toutes les deux à la surveillance de la maison et des parents d'Osmane, s'embarquèrent sur un vaisseau qui faisait voile pour la Gaule, et vinrent aborder à la côte deSaint-Brieuc. dans la Bretagne- Armorique. Les deux fugitives trouvèrent facilement dans ce pays un lieu désert, où elles se construisirent une cabane de feuilles et de branchages, et elles commencèrent à y mener une vie de contemplation et de pénitence.

Elles y furent découvertes par un chasseur, qui annonça à l'évêque de la ville voisine la merveille qu'il venait de reconnaître. Ce prélat voulut la voir par lui-même, et ayant appris de ces deux jeunes filles comment elles servaient Dieu, et que Argariarga n'avait point encore reçu le baptême, il le lui conféra, et leur permit à toutes deux de continuer le genre de vie qu'elles menaient déjà. Ce fut lui aussi qui changea leurs noms, pour qu'elles demeurassent avec plus de sûreté

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dans leur solitude ; il donna à Argariarga le nom d'Osmana, et à sa compagne Aclythenis celui de Sicildis. Les deux vierges vécurent longtemps encore dans cette retraite, et on raconte plusieurs miracles opérés par Osmane. Enfin Dieu l'appela la première à lui.

Sicildis restée seule, vint chercher une demeure dans notre diocèse, au lieu qui porte aujourd'hui son nom et qui la re* connaît pour sa patronne. Dans sa nouvelle solitude, Sicildis continua les mêmes exercices de piété, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de l'appeler à la récompense. Après sa mort, son tombeau devint célèbre par les miracles qui s'y opérèrent, et par la confiance et le concours des peuples. Déjà, au ixc siècle, on avait bâti une église sur le lieu de l'ancienne cellule de la sainte, et les populations voisines venaient y honorer ses reliques. Par suite de la dévotion des fidèles pour celle servante de Dieu, on construisit à quelque distance de là un autre oratoire en l'honneur de sainte Osmane, et telle est l'origine des deux paroisses qui portent aujourd'hui leurs noms (-1).

Sous l'épiscopat de saint Béraire, il se fit dans la ville d'Angers un miracle qui acquit une grande célébrité dans notre pays. Une guerre s'était élevée entre les Manceaux et les Angevins; peut-être faut-il la rattacher à ces hostilités dont nous avons parlé en racontant les actions de saint Sérené. Dans une rencontre, deux Manceaux nommés Gualdo et Bodechar tombèrent entre les mains des ennemis. On leur mit les fers aux pieds et aux mains, et dans celte pénible situation, on les renferma dans une prison, les laissant exposés à la faim, à la soif, à la nudité et aux insultes les plus amères des passants. Pour comble de misère et pour le plus grand amusement de leurs ennemis, on faisait sortir de pri-

(1) Âctn Sanctorum, ad diem ix septembris, de sancta Osmana. — Pvoprium Sanctorum Ecclesiœ regalis Sancti-Petri^de-Cùria% ad diem wujunii M s. de la fabrique de Saint-Benoît, au Mans. — Les habitants (h- Saiatc-Gérotte et ceux de Sointe-Osmane, jaloux de L'honneur de leurs patronnes respectives, ont eu autrefois des rixes ensemble dont le souvenir t'esl perpétué jusqu'à nos jours.

son ces deux malheureux liés avec des courroies, et on les promenait par les rues de la ville, afin de les couvrir de confusion. Mais Dieu avait sur eux des desseins de miséricorde. L'Eglise d'Angers venait de perdre son évoque, saint Magnobode, vulgairement saint Mainbeuf, et on célébrait ses funérailles au moment même où se jouaient ces scènes cruelles (4). Ceux qui conduisaient nos deux prisonniers, suivis de la foule, toujours ardente à un pareil speclacle, les dirigèrent comme par hasard, mais peut-être pour les exposer aux insultes et aux moqueries de la populace, vers la basilique de Saint- Saturnin, où se trouvaille convoi.

Aussitôt que ces infortunés furent en présence du corps du saint évêque, les liens dont ils étaient retenus, les chaînes même tombèrent de leurs bras et de leurs pieds, et ils demeurèrent entièrement libres. Les geôiiers furent extrêmement surpris et comme frappés deslupeur. Laissant tout aussitôt nos deux hommes en liberté, ils allèrent eux-mêmes de différents côtés répandre celle nouvelle. L'événement ayant été constaté par le comte et les juges ses conseillers, ceux même qui avaient condamné les deux captifs à la prison, leur accordèrent une pleine liberté, ne croyant pas pouvoir aller contre la volonté évidente de Dieu et de son servileur Magnobode. Pour nos deux Manceaux, ils s'empressèrent de revenir dans leur pays, publiant partout la gloire de leur saint libérateur.

(1) Cette date sert à fixer l'événement vers l'an 660, époque de la mort de saint Magnobode, suivant les conjectures du R. P. van Hecke. — Acta Sanctorum, ad diem xvi octobris, Vita sancti Magnobodi, auctore coœvo, num. 15 et 41. — Selon Y Art de vérifier les dates, ce serait en l'an 754.

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