CHAPITRE VIIL
ÉWSCOPAT DU VÉNÉRABLE AIGLIBERT. — ( 670 — 705. )
Naissance illustre d'Aiglibert. — Il est archichapclain tic Thierry III. — Décadence de l'école du Palais. — Aiglibert vicaire du Saint-Siège. — Droit monétaire des évêques du Mans. — Le chorévèque Pierre. —Monastère de Tuile. — Monastère de Saint-Georges. — Les deux monastères de Saint-Aubin. — Saint Richmir. — Saint Siviard et le monastère d'Anisole. — Saint Flaccau. — Sainte Adrechildc et le monastère des Saints-Apôtres.— Le monastère de Sainte-Marie. — Synode célébré au Mans. — Confirmation des privilèges de l'Eglise du Mans. — Mort d'Aiglibcrt. — Envahissement des biens ecclésiastiques. — Saint Philibert.
Aiglibert (l), qui succéda à saint Béraire Ier, était, comme lui, sorli d'une race illustre. D'un côté, sa famille tenait le premier rang parmi l'aristocratie de l'Aquitaine, et ce fut dans ce pays qu'il vit le jour; mais il est probable qu'il descendait aussi de quelque noble Franc. Avant de parvenir au siège épiscopal du Mans, Aiglibert avait acquis une science
(1) Aglibert, Aighilbcrt, Angilbcrt, Engilbert, Gilbert, telles sont les principales variantes que l'on rencontre sur ce nom. La véritable forme latine est Aigl\bertus, comme on peut le voir dans les souscriptions de plusieurs chartes authentiques rapportées par Dom Mabillon, au sixième livre du traité de re Dipiomatica.
remarquable dans les saintes lettres, et, du reste, il était doué des plus éminentes qualités de l'esprit et du cœur.
Ces dons du Ciel, développés par l'élude, le conduisirent à l'une des plus hautes fonctions du palais des rois mérovin giens ; Thierry III le nomma archichapelain (t). Ce dignitaire tenait dans ses mains, à cette époque, plusieurs fonctions des plus importantes et des plus ambitionnées.
D'abord, la garde des saintes reliques que renfermait la chapelle des rois était confiée à ses soins. Au vr et au vne siècle, celte charge était importante. On sait que la plus renommée de ces reliques était la chape de saint Martin, sur laquelle Sévère Sulpice a laissé un si louchant récit (2). Elle était le principal trésor de l'oratoire royal, un palladium qui marchait en tète des armées, un étendard national sur lequel juraient les leudes et les rois, enfin un redoutable témoin de la religion de nos pères, qui présidait aux deux capitales fonctions de la vie sociale, à la justice et à la guerre. L'humble et pauvre vêtement de Martin, déposé de bonne heure dans l'oratoire du palais, lui donna son nom (3], ainsi qu'à toute la légion des clercs établis pour le service religieux près des princes. Cette sainte relique, qui précéda de plusieurs siècles l'oriflamme à la tête des armées, parcourait les provinces de l'empire soumis aux Francs; les clercs du palais la devaient porter successivement dans les cent trente résidences royales où se transportaient les princes ; d'autres châsses l'accompagnaient, et, comme la garde de ces reliques était une fonction principale de l'archichapelain, il devait, du moins pour l'ordinaire, suivre ce précieux trésor.
Un dépôt d'un autre genre lui était confié. Les archives des rois étaient entre ses mains, et comme l'usage constamment suivi par les princes mérovingiens était de les faire porter partout à leur suite, et dans les lieux si divers où ils
(1) Voir la note 10e, à la fin du volume (?) Sévère Sulpice, Dialogus secundus.
(3; Capella est dérivé de Cappa.
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établissaient momenlanément lewr mobile résidence, il fallait encore, à ce titre, que l'arcbicbapelain s 'attachât à la suite du monarque. C'était aussi ce dignitaire qui présidait à la rédaction des chartes et des diplômes ; les notaires et les chanceliers étaient surveillés et dirigés par lui, ilcontre-signait les actes royaux et prenait, presque indifféremment, les titres d'archichapelain et d'archicbancelier.
Cet emploi conférait à celui qui en était pourvu la garde du sceau royal; aussi l'arcbicbapelain jouissait-il du droit non partagé de l'apposer aux pièces qui émanaient de l'autorité du prince. C'était à lui, encore, qu'il appartenait de bénir la table du monarque, au moins dans toutes les circonstances solennelles.
Les fonctions sacrées de la chapelle du palais ne pouvaient s'accomplir que sous la direction, ou par les ordres de l'arcbichapelain. Dès le temps des fils de Clovis, il avait tout un clergé sous sa conduite. Ces clercs étaient nécessairement en grand nombre; car, outre la charge spirituelle, leur office consistait encore à rédiger les chartes et les diplômes qui émanaient de l'autorité royale. Un autre fait qui prouve aussi combien ce clergé de la chapelle palatine était nombreux, c'est le grand nombre d'évêqnes, d'abbés, de prévôts, etc., que l'on rencontre dès le commencement de la monarchie, dans les postes les plus éminents de l'Eglise et du cloître, et qui étaient sortis de l'oratoire royal. On peut même considérer la chapelle du palais des rois mérovingiens comme le séminaire de l'épiscopat gaulois, pendant la dernière moitié du vie siècle et pendant le vir presque entier. L'archichapelain était, selon l'expression des contemporains, l'abbé du clergé du palais.
Une fonction plus délicate et plus difficile encore lui appartenait : il devait présider et diriger l'école du palais. Suivant un usage apporté de la Germanie, un grand nombre de leudes recommandaient leurs enfants aux rois, c'est-à-dire qu'ils les leur livraient, comme s'expriment plusieurs légendaire?, pour être élevés près de la personne du prince, dans la compagnie de ses enfants, et ainsi préparés à cette
vie de guerres et d'aventures, qui était comme l'apanage des chefs de bandes franques et de tous les membres de la noblesse.
Le chef de la chapelle royale avait encore la première charge dans les jugements de toutes les causes des clercs qui devaient, suivant les usages du temps, être portés au tribunal du prince ; il remplaçait dans ces occasions le comte qu précepteur du palais. Cette fonction honorable , mais délicate et difficile, exigeait dans celui qui en était revêtu une qualité ecclésiastique des plus imposantes; aussi tous ceux que les chroniques désignent comme l'ayant gérée étaient des évoques ou des abbés, et presque tous, autant qu'il est possible de le reconnaître dans un lointain aussi obscur, des personnages remarquables à la fois par leur naissance, leurs qualités personnelles et les postes qu'ils occupaient. Placés près des princes, chargés déjuger toutes les causes ecclésiastiques qui ressorlissaienl du tribunal du roi, les chefs de l'oratoire étaient, pour l'ordinaire, les membres les plus influents de l'épiscopat gaulois, quel que fût d'ailleurs leur degré hiérarchique (1).
Telles étaient les fonctions que le vénérable Aiglibert réunit en ses mains pendant le règne du roi Thierry 111, et au milieu des rivalités de pouvoir et d'ambition qui agitaient le palais des Mérovingiens. Quant à l'état moral du clergé attaché à l'oratoire royal et à l'école du palais, à l'époque du séjour d'Aiglibert à la cour, nous demeurons sans renseignements précis; maison a lieu d'y craindre une défaillance. Sous une race usée comme l'était celle des Mérovingiens, toutes les institutions que l'on avait essayé de grouper autour d'eux dépérissaient, et la chapelle, aussi bien que l'école du palais, subirent le sort commun. Aussi ne vit-on plus
(1) Quemadmodum sunt in palatiis praeceptorcs vel comités palatii, qui ssecularium causas ventilant, ita sunt et illi, quos suinmos eapellanos Franci appellant, clericoruih causis praelati. — Walafridus Strabo, Liber de Rébus ecclesiasticis, cap. ult. — On peut voir de plus amples détails sur les fonctions de rarchichapelain dans l'ouvrage de Guillaume du Pey rat, qui a pour titre : Histoire ecclésiastique de la Cour.
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guère, depuis les temps de Thierry III jusqu'à la renaissance de l'école , sous Charlemagne , que quelques évêques et abbés sortir du palais, pour occuper les premiers rangs dans le sanctuaire, à l'applaudissement de l'Eglise et des peuples. La différence entre ie commencement et la fin du yiiï siècle, sous le rapport qui nous occupe ici, est tout à-fait tranchée. Bientôt, les clercs du palais devinrent l'objet des récriminations des écrivains les plus pieux et les plus zélés de leur temps; Wala, abbé de Gorbie(l), Walafrid Strabon (2), Loup, abbé de Ferrières (3), tous s'accordent à reprocher à ce clergé son ambition , ses intrigues pour parvenir aux dignités de l'Eglise, la dureté et le peu de respect avec lesquels il traitait les serviteurs de Dieu, c'est-à-dire les moines. Quelques uns reprochent à ces clercs de n'observer aucune discipline, et de vivre suivant les exigences de leur ambition, (les réprimandes sont graves, et il faut sans doute accorder quelque chose à la passion de l'écrivain; mais, on doit en convenir, un demi-siècle environ après que le vénérable Aiglibert eût quitté la direction de la chapelle du palais, elle eut besoin d'une réforme comme tout l'ordre clérical.
Quant à l'administration personnelle d'Aiglibert dans ce poste éminenl, s'il est permis d'en juger par la manière dont il gouverna le diocèse du Mans, il est à croire qu'elle fut signalée par le zèle et par la fermeté. Devenu l'époux de notre Eglise, il reçut du Siège Apostolique une marque de distinction plus honorable que n'avaient été les faveurs du pouvoir royal. Le Souverain Pontife lui envoya de Rome le Pallium et le nomma son Vicaire. On connaît déjà cette haute dignité, d'après ce que nous en avons dit à l'épiscopat de saint Bertrand. Vers la fin du vir siècle, et sous l'empire des Carlovingiens, de nouveaux titres honorifiques vinrent s'y ajouter;
(1) Paschasius Ratbertus, inejus Epitaph. lib. n, cap. v.
(2) In Visione Wetini monachi, apud Dom Mabillon, Acta Sanctorum {),<! mis S. i r/trrfictiysœcul. iy, part, i, pag. 279.
(3) EpUtola 25.
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désormais, les évèques qui en étaient revêtus furent appelés Archevêques et Princes des Evoques (1).
On comprend que les distinctions poliliques ne devaient pas manquer non plus à notre prélat; aussi lui fut-il facile d'obtenir le renouvellement du privilège de battre une monnaie au titre de son Eglise. Ce fut par un diplôme royal, suivant l'usage, que se fit la concession. Le langage de celle pièce officielle révèle à la fois les titres dont était honoré notre puissant évêque et les mœurs de l'époque. Voici les termes dont se sert Thierry 111 : « C'est pour suivre la coutume des rois nos prédécesseurs, et dans l'espérance que la chose sera utile au salut de notre âme, qu'il nous convient d'exaucer volonliers les demandes des serviteurs de Dieu. Or, Aiglibert, archevêque de la ville du Mans, homme très saint et très noble par la sagesse, la religion et la naissance, nous a demandé de frapper une monnaie publique au nom de saint Gervais el au nôtre. » Le roi lui accorde l'objet de sa demande, et enfin, il défend, sous peine d'amende, d'inquiéter Aiglibert ou ses successeurs dans l'exercice de ce droit (2).
En effet, les évêques qui gouvernèrent le diocèse après le vénérable Aiglibert jouirent paisiblement de ce privilège, quoique sur la fin même de la vie de cet évêque, un édit royal, rendu en 704, semblât devoir restreindre les droits de monnayage accordés à certaines Eglises ou abbayes, à des titres quelconques. Cette constitution n'atteignit point effectivement la plupart des privilèges ecclésiastiques, et les monnaies des Eglises et des monastères, déjà nombreuses à cette époque, eurent leur cours ordinaire (3).
Ces privilèges font connaîtrejusqu'à quel point l'influence
(1) Voir la note 10e, à la fin du volume.
(2) L'aulbenticité de ce diplôme a été vigoureusement contestée par Dom Liron, au siècle dernier; de nos jours, M. Hueher, dans son Essai sur les Monnaies du Maine, a répondu aux objections du savant Bénédictin ; nous avons nous-même ajouté quelques observations dans la note 10e, qui peuvent mettre la vérité de ce diplôme dans un plus grand jour.
(3) M. Hueher, Essai sur les Monnaies du Maine
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de l'Eglise était alors acceptée, et comment la cité s'était réfugiée dans son sein, ne pouvant plus vivre d'une autre vie. Mais, bien qu'elle dominât ainsi les mœurs publiques des Francs, elle n'avait cependant pas encore atteint aussi profondément leurs mœurs privées; c'est ce que prouvent les luttes qu'Aiglibert eut à soutenir pour maintenir la vigueur de la discipline ecclésiastique.
Ce prélat, souvent retenu loin de son diocèse, par les soins que lui imposaient la dignité de vicaire du Siège Apostolique et la charge de chef de la chapelle du palais, se choisit un coadjuteur pour le suppléer (<l).
Le personnage sur lequel tomba le choix d'Aiglibert était un prêtre nommé Pierre, originaire du village de Campaniacus (Champagne), né dans le sein d'une famille pauvre et attachée au service de l'église cathédrale. Notre évêque n'avait été guidé dans ce choix que par la connaissance qu'il avait de la vertu et du mérite de ce prêtre. Il lui préparait, sans le savoir , de rudes persécutions. Les seigneurs francs, qui avaient souffert durant quelque temps que les honneurs de l'épiscopat fussent gérés par des prélats d'origine gallo-romaine, avaient fini par convoiter pour leurs fils un rang qui réalisait la suprême aristocratie, et rien, dès-lors, ne pouvait les blesser davantage que d'y voir arriver, à leur détriment, des hommes sortis de la classe du peuple. Le coadjuteurPierre devait donc se trouver en butte à une violente opposition. Il ne tarda pas à voir les seigneurs du pays étendre la main sur les propriétés de l'Eglise, qu'ils jugeaient faciles à ravir des
(1) Selon Guillaume du Peyrat (Histoire ecclésiastique de la Cour, pag. 255), la coutume d'avoir des coadjuteurs était plus particulière aux évoques archichapelains. Cet auteur cite comme exemple le vénérable Aiglibert, dont il avait lu les Gestes sur un manuscrit deDuchcsnc, ayant pour titre : Gesta Domni Aigliberti Cenomanensis Episcopi, tempore Chilthberti régis Francorum, et Ultrogothœ ejus uxoris. — Quoique ce titre soit différent de celui qui se lit dans les Gesta Episcoporum Cenomanensium, on est fondé à croire que l'ouvrage qu'il indique pourrait bien n'être qu'un extrait des Gesta. Les citations faites par du Peyrat se rapprochent assez du texte donné dans les Analecta de Do m Mabillon, «('après le manuscrit de la bibliothèque du Mans.
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mains d'un prélat que ne recommandaient ni la naissance, ni les avanlages de la force temporelle.
Ces biens étaient confiés à la garde de l'évêque et de son coadjuteur, qui devaient subvenir, par leur moyen, aux nom breuses fondations attachées aux Eglises et aux monastères. Aiglibert appuya avec vigueur les efforts par lesquels Pierre résistait à la cupidité de ces envahisseurs; la lutte fut énergique de part et d'autre; elle recommença souvent, et notre prélat dut consumer une partie de sa vie dans ces résistances contre la rapine et la violence.
Malgré ces graves préoccupations, Aiglibert donna des preuves de son zèle pour la vie monastique par des fondations importantes. Il fit beaucoup pour augmenter les revenus et les bâtiments de l'abbaye de Tuffé. Comme l'observance régulière florissait parmi les vierges de cette solitude, notre évêque, qui avait une sœur consacrée à Dieu sous la règle bénédictine, la fit abbesse de ce monastère; puis, pour assurer à ces servantes de Dieu la tranquillité et la paix, il obtint de Thierry III un diplôme royal destiné à les garantir, ainsi que leur maison et leurs biens, de toute violence et de toute injustice. On ajoute que celte pièce constatait aussi les droits de l'église cathédrale sur ce monastère.
C'était l'usage, dans ces temps, de demander, au commencement de chaque nouveau règne, la confirmation des droits des Eglises et des monastères, et rien ne prouve mieux l'état de violence et d'injustice où l'on vivait à cette époque. Encore, ces précautions n'étaient-elles pas toujours suivies des effets qu'on en avait attendus; et l'autorité royale, ou plutôt celle des maires du palais, réduite à composer, pour son propre compte, avec les leudes et les plus puissants seigneurs, n'était pas sûre d'être toujours respectée dans les dispositions qu'elle prenait pour garantir la propriété des faibles. Aiglibert l'éprouva lui-même : le monastère de Tuffé lui fut disputé, et il eut à soutenir, à son sujet, un procès contre plusieurs hommes puissants. Il porta l'affaire devant le roi Thierry, et son droit, appuyé sur les lois, fut reconnu, comme il est constant, par un arrêt conservé dans les archives de la
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cathédrale jusqu'au ixo siècle , mais que l'on ne possède plus aujourd'hui.
Un autre procès fut suscité à Aiglibert relativement au monastère de Saint Georges. Ce cloître, bâti, comme on l'a vu, au temps de saint Innocent, par le roi Childebert Ier et la reine Ultrogothe, était tombé entre les mains d'hommes cupides; tout y était en désordre : les serviteurs de Dieu, privés même du nécessaire, ne pouvaient plus y habiter, ou se voyaient réduits à l'impossibilité de remplir leurs saintes obligations. L'évêque entreprit de venir au secours de la maison de Dieu ; il n'y avait qu'un seul moyen : c'était de s'adresser au roi. Thierry prit un vif intérêt à la fondation de son aïeul. Sur la demande du prélat, il envoya sur les lieux des juges pour terminer le procès; ce fut en vain; la sentence portée par les juges royaux, et qui était toute en faveur d'Aiglibert, ne fut point respectée; les leudes, qui s'étaient emparés du monastère par force, s'y maintinrent par le même moyen, et l'évêque dut recourir de nouveau à l'autorité royale. Dans un plaid général tenu en présence du roi, la cause fut débattue et la sentence, favorable à l'Eglise du Mans, remit enfin l'abbaye de Saint-Georges en liberté. Aiglibert consacra à cette maison ses plus tendres soins; il fallait tout réparer, car tout avait péri. II y rétablit un chœur de soixante moines, occupés, sous la règle de saint Benoît, à tous les exercices du service divin, de la régularité claustrale, et à la réception charitable des étrangers.
Aiglibert dota l'Eglise du Mans de deux nouveaux monastères pour des religieuses; ils étaient, l'un et l'autre, sous le patronage de saint Aubin. Le premier était au Mans, dans l'intérieur de la ville, et près de la cathédrale; il n'eut pas une longue existence, et les faits qui le concernent sont demeurés inconnus (1).
(1) Monastcriolum quod ipsc in honore sancti Albini,ad portam sua? ci- \itutis, ut ad ostium sua? scdisEcclesiîc fecerat, atque pro amore Dci a novo fundaverat. — Doin Manillon, Acta Sanctorum 0. S. B., Vita sancti Richmiri,abbatis, tom. m, pag. 229*. — Annales Ordinis sancti Bencdicti, lib. xix, nuin. 56. - Acta Sanctorum, ad dicm xv in januarii. —
La seconde fondation que le vénérable Aiglibert fit en l'honneur du saint évoque d'Angers, dura plus long-temps et est mieux connue. Ce monastère était à quelque distance de la ville, au lieu où l'on voit aujourd'hui la paroisse de la Chapelle-Saint-Aubin. 11 était également soumis à la règle de saint Benoît. Aiglibert, qui portail le plus vif intérêt aux servantes de Dieu qui l'habitaient, mit à leur tête, comme première abbesse, Abidelgama sa sœur, qu'il tira à cet effet du monastère de Tuffé. II affecta à la dotation de la maison certaines terres de l'église cathédrale, et lui donna surtout une marque bien grande de son intérêt en la confiant à la direction du saint abbé Richmir.
Ce saint tirait son origine d'une famille riche et illustre, au pays de Tours. Il fonda, dans un de ses domaines, un monastère qu'il gouverna lui-même sous la règle de saint Benoit. Sur la réputation du grand Aiglibert (1), il quitta sa première retraite, vint au Mans, et exposa au prélat le dessein qu'il avait de transporter son monastère dans le diocèse du Mans. Berlus, métropolitain de Tours, était aussi très
Dom Rivet apprécie très bien le mérite des Actes de saint Richmir; parlant des auteurs anonymes qui ont écrit avant le milieu du vme siècle, il s'exprime ainsi : « Le premier est un Manceau, homme d'esprit et de « piété, qui semble avoir été moine, en ce qu'il donne à saint Benoît la « qualité de père. 11 nous a laissé une Vie de saint Richmir, abbé au « Maine, mort vers 710 ou 714 au plus tard. Dom Mabillon ne fait pas « difficulté de le regarder comme un auteur contemporain, et Cave a cru « devoir le plâ*ccr vers l'an 730 (Cave, Scriptorum ecclesiasticorum His- « toria litteraria, pag. 412-2). 11 est certain qu'il n'exécuta son dessein « guères plus tard que cette époque, puisqu'il témoigne lui-même l'avoir « fait sous Arrius, disciple et successeur du saint. Son ouvrage est fort « court et assez bien écrit pour le temps. L'auteur n'a pas laissé, toute- « fois, malgré sa brièveté, de s'y livrer un peu au merveilleux; mais cela « n'empêche pas qu'on y trouve plusieurs faits importants pour l'histoire « du Maine. Bollandus est le premier qui l'a fait imprimer avec des notes, « sur deux divers manuscrits. Dom Mabillon ayant ensuite revu cette « édition sur un manuscrit du Mans, fit entrer l'écrit avec de nouvelles « notes dans le me volume de son recueil. » — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. iv, pag. 68.
(1) Gilbertus dignus Dco episcopus.— Vita sancti Richmiri,
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Favorable à l'institut monastique, et cette translation du monastère de saint Richmir est assez difficile à expliquer. Peutêtre eut-elle pour cause les vexations des leudes tourangeaux, et aussi l'espérance de trouver dans Aiglibert un protecteur plus puissant, par le crédit particulier dont il jouissait auprès du monarque.
Richmir trouva dans Aiglibert les dispositions qu'il en attendait. Notre évêque voulut même lui donner un lieu riche et commode pour l'étendue des bâtiments ; mais le saint abbé le refusa, disant qu'il ne voulait pour retraite qu'un endroit pauvre et obscur. Aiglibert ensuite l'ordonna prêtre, et l'invita à se livrer à la prédication et au soin des âmes; puis il lui donna quelques prêtres pour l'accompagner dans la recherche d'un lieu propre à l'établissement de son monastère. Richmir parcourut beaucoup de terrains incultes, car notre province était encore couverte de forêts, et il arriva enfin sur les bords du Loir, au lieu nommé Turris-Dominica (Gourdemanche) (1 ). On n'y voyait alors que d'épaisses broussailles ; mais le sol était propre à la culture, et le site offrait des commodités pour la pêche. Richmir résolut de s'y établir, à la grande surprise de ceux qui l'accompagnaient, et qui ne comprenaient pas comment il refusait des terres cultivées pour choisir un tel désert. L'évêque, instruit du choix qu'avait fait le pieux abbé , lui envoya les choses nécessaires pour son établissement, et en si grande abondance que le saint ne voulut pas tout accepter. Les terres voisines appartenaient à une dame nommé Cata; le serviteur
(tj Voir la note de Dom Mabillon sur ce passage <lc la Vie de saint Riclimir. — Selon l'abbé Simon, le lieu où s'établit d'abord saint Richmir (ou comme il le nomme saint Rima; ou Rimé), est La Flotte. Cet auteur ajoute : « Mais saint Rimay trouva que l'endroit était trop agréable poiir « un pénitent; il en sortit et vint habiter un lieu affreux, situé dans une « vallée où personne n'habitait : c'est entre Honssay et Les Rocbes. Il « bâtit uni' cellule sur les bords d'un petit ruisseau nommé (Jondré. La <( fontaine donnait peu d'eau; mais, à l'arrivée du saint abbé, elle devint « plus abondante, et forme aujourd'hui un étang dont l'eau fait tourner « un moulin qui dépend de l'abbaye de Vendôme, etc. » — Histoire de Vendôme, tom m, pag, 804
de Dieu les lui acheta. Il se mil ensuile à défricher tous ces terrains et à les labourer, avec les moines qui étaient venus le rejoindre et d'autres personnes qui s'étaient réunies à lui; puis il y construisit un monastère dont il fut abbé, et qui se trouva bientôt dans un état florissant (l).
Richmir découvrit plus lard un autre lieu peu éloigné du premier, el situé sur un ruisseau nommé Gundridus (Gondré); c'était un désert habité seulement par les bêles fauves; il en fit la demeure des servileurs de Dieu. Par la suite, d'après le conseil et par les secours que lui fournil Aiglibert, il y transporta son séjour et celui de ses religieux. Noire évêque, continuant toujours de lui témoigner sa bienveillance, lui envoya des ouvriers qui construisirent une basilique et un monastère. Quand l'ouvrage fut achevé, il s'y rendit luimême pour consacrer cette église sous le patronage de saint Pierre et de tous les Apôtres; mais il voulut, auparavant, que l'abbé reconnût son monastère soumis à l'Eglise-mère du diocèse. Richmir ajouta, dit-on, à cette fondation tout ce qu'il possédait au territoire de Tours.
Ce nouveau cloître, continuant à être favorisé du Ciel et de l'évêque Aiglibert, fut bientôt peuplé d'un nombre considérable de moines; on en vil jusqu'à quarante, pratiquant avec ardeur la discipline la plus exacte, sous la conduite du saint abbé et sous la règle de saint Renoît.
Richmir reçut, pour prix de ses vertus, le don des miracles; nous en raconterons quelques uns, dont le récit jette une certaine lumière sur les usages de ces temps. Un jour, il célébrait, dans l'église de son monastère, l'office divin; au moment où il allait commencer la messe, un aveugle lui demanda à haute voix sa guérison. L'homme de Dieu ordonna à ce malheureux d'aller d'abord se confesser à un prêtre, puis de revenir dans l'église et de prier entre l'autel et le lieu où se conservaient les reliques des saints. L'aveugle obéit pendant que les moines continuaient leur office; quand les prières furent achevées, l'abbé fit sur les yeux
(1) Vita sancti Richmiri, num. 5.
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de cet infortuné le signe de la croix, et la lumière lui fut rendue.
Un berger du monastère fut piqué d'une vipère en gardant son troupeau; il accourut à l'abbé, le priant de le secourir. Celui-ci toucha la blessure avec sa salive, donna au malade de l'eau bénite, et aussitôt ce pauvre homme fut guéri.
Richmir se rendait un dimanche au Mans, pour assister à l'office que l'évèque célébrait dans la cathédrale. Au moment où il passait par la porte de la ville, les prisonniers qui l'aperçurent, poussèrent vers lui de grands cris, le suppliant de venir à leur secours. Quoiqu'il fut pressé d'arriver à temps pour recevoir la bénédiction de l'évèque, il ne put s'empêcher de revenir sur ses pas et d'aller les visiter. Mais les portes étaient fermées; alors, plein de confiance en la proteclion de Dieu, le saint abbé fil le signe de la croix sur elles et elles s'ouvrirent subitement. Le thaumaturge aurait voulu cacher ce prodige, mais ses efforts furent inutiles; tout le monde connut la merveille qu'il venait d'opérer.
Ce fut dans cette circonstance qu'Aiglibert remit entre les mains du saint abbé la conduite des religieuses du monastère de Saint Aubin. L'homme de Dieu était fort éloigné de désirer celle fonction, mais il se rendit au vœu de l'évèque.
Il fit encore, dans la suite, plusieurs prodiges; il guérit une religieuse de Saint-Aubin gravement menacée de la mort, en la touchant seulement de sa salive. Un religieux de son monastère, nommé Dodon, atteint de cécité, recouvra la vue par l'onction de l'huile bénile appliquée par le saint. Un autre religieux, nommé Silvanus, reçut également sa guérison par des eulogies que son abbé lui avait envoyées.
Au reste, si Richmir avait reçu des grâces de guérison et une puissance miraculeuse aussi grandes , il les avait méritées par une austérité de vie extraordinaire. 11 s'endormit dans le Seigneur, après une longue carrière, le seize des calendes de février, vers l'an 705 (1). Son corps fut
f I Le 11 janvier. — Dom Mabillon a CM que saint Richmir était mort
enterré par les religieux dans l'église du monastère. Dès le jour de ses funérailles, un aveugle el un boileux, guéris par ses mérites, manifestèrent la gloire dont il jouissait, et les mêmes prodiges commuèrent d'éclater à son tombeau (l).
Après la mort de Richmir, Arrius lui succéda dans la dignité d'abbé; il gouvernait encore ses religieux avec une grande édification, el jouissait de la protection d'Aiglibert, lorsqu'on écrivit la Vie du saint fondateur.
La discipline monastique, la science el (outes les vertus continuaient à fleurir à la même époque dans la solitude d'Anisole. Depuis la fondation de l'abbaye de ce nom, par saint Calais, on y avait vu constamment une suite d'abbés remarquables par leurs qualités éminentes. Après la mort du saint fondateur, son disciple, saint Daumer, fut élu pour lui succéder (2); il se montra digne de tenir la place d'un aussi grand homme, et s'appliqua à marcher sur ses traces. Saint Domnole, qui gouvernait le diocèse en même temps que Daumer conduisait l'abbaye d'Anisole, vint plusieurs fois visiter celte solitude, et reprendre, durant quelques jours, cette vie claustrale qu'il avait lui-même pratiquée. Saint Daumer signala son administration en obtenant de Ghildeberllrr, en S 47, des lettres de protection pour son monastère (3). Toutefois, cette protection était presque une ser-
vers Tan 710; mais, comme cette mort a précédé celle du vénérable Aigiibert, il faut nécessairement qu'elle soit au moins de Tan 708.
(1) Des le temps de Dom Mabillon, on ignorait ce qu'étaient devenues les reliques de ce saint abbé, et son souvenir était presque efface de la mémoire des Manceaux.
(2) Saint Daumer est appelé par saint Siviard : Germanus sancti Cm ilephi.
(3) Prœceptum Cbildebcrti régis, Dàumero abbati Anisolensi concessum, quo ipsum ctresejus sub sua ditionc recepit. Actum Compendii, auno xn regni nostri, iv kal. maii — Dom Martène, Ampli ssima col- /ectio, tom. i, col. 5, ex ebart. Anisol. sub ann. 536. — Dom Bouquet, Rerum Gallic. et Franck, scn'ptores, tom. iv, pag. 621. ~ Ce diplôme accorde au monastère d'Anisole le privilège de percevoir les profits de la justice, et en même temps lui impose l'obligation de la faire rendre. Ce droit n'était pas nouveau pour cette abbaye; il lui avait été déjà assuré,
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vilude; car ce monastère étant de fondation royale, chaque nouvel abbé, bien que élu librement par les moines, devait être agréé du roi. il est vrai que, dans la confusion qui régnait à celle époque, plus d'une fois cet agrément ne fut pas demandé; c'est ce qui arrivait aussi, de temps en temps, à l'élection des évêques eux-mêmes.
Saint Gai fut le successeur de saint Daumer dans le régime de l'abbaye d'AnisoIe. Son élection fut également confirmée par Chilpéric Ier, vers l'an 562 (l). Ce prince témoigne, dans son diplôme, prendre l'abbé et le monastère sous sa protection. Les actions de saint Gai sont peu connues, mais sa sainteté est attestée par le culte dont il a toujours joui dans l'Eglise du Mans, et par la pieuse renommée de l'abbaye au temps qu'il la gouvernait.
Après saint Gai, l'abbaye d'AnisoIe eut quelques abbés dont le nombre, les noms et les actes sont inconnus; mais il faut que la discipline ait continué d'y fleurir, puisque ce fut ce cloître que saint Sigiram choisit pour s'y consacrer à Dieu.
Ce saint personnage avait occupé un rang important dans le monde, avant de venir se sanctifier dans la solitude; il habitait le diocèse du Mans, près de l'ancienne capitale des Diablintes, et il y avait vécu dans une heureuse union avec la pieuse Adda, son épouse. Il eut de ce mariage une fille dont le nom est inconnu, mais qui paraît avoir exercé la charge d'abbesse dans quelque monastère du Maine, et un
par les chartes de Ghildcbert 1er, tje 528 et 538, dont nous avons parlé cidessus; au reste, ces monuments sont les plus anciens exemples connus d'une semblable concession. — Dom Bouquet, op. cit., tom. iv, pag. 617 et 619. — Naudet, dans les Mémoires de V Académie royale des Inscriptions et Belles- Lettres, tom. vin, pag. 439. — Dom Denis Briant, Cenomania, rapporte cette charte à l'an 523.
(1) Prseceptum Chilperici, Clotarii régis filii, (ïallo abbati Anisolensi conccssiim, quo nion;istcrium Anisolcnse sua sub protectionc suscipit... Anno 1 regni nostri (sans date de mois ni de jour). — Dom Martcnc, àmplissima collectio, tom. 1, col. 6, ex chart. Anisol. sub ann. 570. — Dom Bouquet, Rerum Gallic. et Francic. scriptores, tom. iv, pag. 623, ad ann. 562.
fils, qui fut saint Siviard (1). Sigiram résolut de chercher dans la vie monaslique un étal plus parfait. Le choix de ses frères réleva bientôt à la dignité d'abbé, et il honora son gouvernement non seulement par les vertus qui lui méritèrent un culte public après sa mort (2), mais encore en établissant dans son monastère la règle de sainf Benoît.
Après la mort de saint Sigiram, les moines d'Anisole élurent pour les gouverner le fils de ce Siiint abbé, saint Siviard. Dès son enfance, Siviard avait été prévenu des dons de la grâce les plus signalés; son ardeur pour l'élude avait répondu à son amour pour la vertu. Malgré la difficulté des temps, ses pieux parents l'avaient confié à des hommes habiles dans la science, qui lui prodiguaient tous leurs soins, et il s'en montrait digne. Aussi, quand il se fut consacré à Dieu sous le froc monaslique, dans un âge encore tendre, il continua de faire de grands progrès dans la vertu et dans les lettres, tellement qu'il devint en peu de temps cher à toute la communauté. Les frères se hâtèrent de le désigner à leur abbé pour qu'il fût élevé au sacerdoce. En même temps, ils l'appelèrent, par leurs suffrages unanimes, à être leur père et leur maître « en toute sorte de bonne et salutaire discipline », c'est-à-dire à diriger les études du monastère.
Bientôt, grâce à la solidité de son enseignement et aux vertus dont il s'enrichissait tous les jours, il devint comme un flambeau sur le chandelier de l'Église. C'est par cette voie qu'il parvint au gouvernement du monastère. Dès lors, ses vertus répandirent un éclat plus vif que jamais; on remarquait en lui un soin particulier pour nourrir ses frères d'une doctrine forte et élevée; ses instructions, qu'il ne craignait pas de répéter, les formaient à une observance exacte qui faisait l'admiration de tout le monde. Au soin de ses religieux, Siviard joignait les prévenances, la délicatesse et la
(1) Séviard, Cjviard, Sévard, en latin Siviardus, Senardus, Sevardus, Sevardius.
(2) Il est honoré le 4 décembre.
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générosité de la chanté envers les étrangers, les pauvres et les malades. Il n'était pas seulement le père du monastère et des moines qui l'habitaient, mais toute la contrée ressentit ses bienfaits et admira ses vertus.
Siviard fit construire dans son abbaye une nouvelle basilique, en l'honneur de saint Pierre. On ajoute que cette église était magnifique, pour la grandeur et les ornements qui la décoraient. Aiglibert, jaloux de concourir à cette œuvre, lui fit allouer, par son coadjuleur Pierre, les deux terres de Lautionum (Saint-Aignande-Couptrain), et de Savonariœ (Sa vonnières), avec la métairie de Villaris (Villiers).
Le saint abbé fonda, dans le domaine de Sa vonnières, un petit monastère. Ce fut là qu'il mourut de la même manière que l'apôtre saint Jean; ce sont les expressions de son biographe, qui veut dire sans doute que Siviard avait atteint une vieillesse extrême, et que sa mort fut causée par la défaillance de l'âge. Il eut révélation de sa fin, et s'endormit paisiblement dans le Seigneur aux calendes de mars (1), la huitième année du règne de Thierry III, c'est-à-dire en 681 (2).
La gloire de Siviard fut, aussitôt après sa mort, révélée à ses religieux. « Quand cette âme bienheureuse quitta son enveloppe terrestre, dit l'auteur des Actes, un de nos frères eut une vision dont l'objet fut de manifester à quel degré de
(1) Le 1er mars.
(2) Les autorités les plus graves sont divisées sur la date delà mort de saint Siviard : Dom Bondonnct, Doin Mabillon, Dom Colomb, Baillet, rapportent cet événement à Tan 728. — Le P. Papcbrock, Commentarius historiens, num. 2, et Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. m. pag. 633, lui assignent Tannée 687. Enfin, Y Art de vérifier les dates, désigne Tannée 681. Le biograpbc ancien se contente de dire que le saint abbé mourut la huitième année du règne de Thierry. De là cette divergence d'opinions parmi les auteurs , les uns interprétant ces mots de Thierry III (673-691), les autres de Thierry IV (720-737). Mais toutes les difficultés cme Ton peut faire (voir Dom Rivet, loc. cit.), sont résolues par une charte de Clovis III, fvls de Thierry, datée de la seconde année de son règne, par conséquent de 692, et accordée à Tabbé Ibbolen, successeur de saint Siviard.
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sainteté s'était élevé l'homme de Dieu. Car, ainsi qu'il Ta raconté, il vit venir vers lui une lumière éclatante, et, tandis qu'il contemplait celte merveilleuse apparition, voici que les bienheureux Apôtres Pierre et Paul se tinrent debout devant lui, et au milieu d'eux était la sainte âme du seigneur Siviard, d'une éblouissante blancheur. Les deux Apôtres semblaient lui tenir l'une et l'autre main. — « Frère, dit le dé- « funt à ce religieux, je rends grâces à Jésus-Christ qui a a daigné m'appeler vers lui. Je m'en vais avec mes Seigneurs « que tu vois à mes côtés. Pour vous, ayez soin de remettre « à ma sœur et aux vierges ses compagnes les eulogies que « j'ai préparées pour elles. » Le corps du saint fut enseveli dans le monastère de Savonnières, au lieu où l'on voyait, longtemps après, une chapelle qui portait son nom, à l'extrémité méridionale de Saint-Georges-de-La-Couée. Quanta ses reliques, elles furent transportées à Sens, à l'époque de l'invasion des Normands (1).
Siviard se signala, comme nous l'avons dit, par son goût pour les lettres; il a laissé une Vie de saint Calais, monument remarquable parmi toutes les légendes écrites dans le vne siècle, et l'une des pages les plus belles et les plus vraies de notre histoire. Il paraît, du reste, d'après ce que nous avons rapporté de lui, que les lettres, qui avaient fleuri dès l'ori-
(1) Surius, Vitœ Sanctorum, ad diem i martii.— DomMabillon,i4cto Sanctorum 0. S. 2>., sœcul. m, part, i, pag. 486. — Acta Sanctorum,ad diem i martii, Vita sancti Siviardi abbatis, pag. 65 — Dom Martène, Amplissima collectio, tom. i, col. 36. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. m, pag. 635. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, tom. i, pag 304. — La Vie de saint Siviard est l'œuvre d'un moine du monastère d'Anisole, qui avait vécu avec le saint abbé dont il retrace les actions. C'est plutôt un sermon ou homélie, dans laquelle il fait entrer les principaux traits de son histoire. Voici le jugement de Dom Rivet sur cet ouvrage : « Quelque court que soit cet écrit, il mérite néanmoins « notre estime, et Ton n'a rien de meilleur pour la vie du saint. Surius « et Bollandus (ou plus exactement Papebrock), Font publié au pre- « micr jour de mars, et Dom Mabillon, après eux, au troisième siècle de « son recueil; mais ce dernier éditeur, a retranché la préface, qui est « néanmoins assez courte et fort édifiante. »
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gine dans l'abbaye d'Anisole, continuèrent d'y être cultivées avec soin, jusqu'au commencement du vin0 siècle, malgré les progrès de plus en plus sensibles de l'ignorance générale. Son disciple, moine du même cloître, qui a écrit un Éloge de ce grand abbé, fait voir qu'il possédait bien l'Ecriture-Sainle, et était, pour son temps, un écrivain remarquable.
Le successeur de saint Siviard dans la dignité d'abbé d'Anisole, fut Ibbolenus, qui obtint, en 692, un diplôme de Glovis III, pour confirmer l'immunité du monastère. Dans cette charte, le monarque rappelle les concessions semblables faites à cette abbaye par ses aïeux Gontran, Clotaire II, Dagobert Ier, Glovis II, Clotaire III et par Thierry III, son père. Ghildebert III, ayant succédé, en 695, à son père CIovis III, signala sa bienveillance envers le monastère d'Anisole, en accordant uae charte d'immunité. L'abbé Ibbolenus, auquel ces diplômes furent adressés, en obtint encore un semblable de Dagobert 111, vers l'an 714 (i).
Dans le même temps, saint Flaceau brillait au sein de l'Eglise du Mans par l'éclat de ses vertus. Il était directeur des religieuses du monastère de Sainte-Scholastique, et supérieur d'un petit hospice bâti près de cette abbaye. Ces faits, et surtout le dernier, ont porté beaucoup d'historiens à croire que ce saint prêtre avait embrassé la vie monastique; en effet, il n'y avait guères, à cette époque, que les religieux chargés du soin des hôpitaux. On ignore toutes les autres particularités de son histoire, et jusqu'à l'époque précise de sa mort; mais il a été honoré d'un culte public dans l'Eglise du Mans. On croit qu'il demeurait dans cette ville, au lieu où l'on voit aujourd'hui une rue qui porte son nom. Dans le xe siècle, on construisit, à la même place, une chapelle dédiée sous son invocation et dont il reste encore, de nos jours, quelques vestiges. Plusieurs pensent que cette chapelle fut d'abord celle des comtes du Maine, et qu'elle
(1) Dom Martcnc, Amplissima collectio, tom. i, col. 8. — Thésaurus anecdotorum, tom. i, col. 6. — Dom Bouquet, Rerum Gallic. et Franc, scriptores, tom. îv, pag. 670-686-687. — Dom Briant, Cenomania.
servit ensuite d'église paroissiale. Le chapitre royal de Saint- Pierre- de-la-Cour honorait ce saint confesseur d'une manière particulière (\).
Aiglibert s'appliquait cependant à répandre l'observance de la règle bénédictine dans les cloîtres de son diocèse. Non seulement lous les monastèresqui fuient fondés de son temps se soumirent aux lois du Patriarche du Mont-Cassin, mais plusieurs de ceux qui existaient avant lui les adoptèrent, grâce à sa sollicitude à cet égard.
Près du monastère des moines des Saints-Apôtres, il y avait une autre abbaye occupée par des filles. Elle était encore soumise à la règle de saint Gésaire d'Arles; Aiglibert voulut qu'elle fût désormais régie par le code bénédictin. A cet effet, il fit venir du monastère de Notre-Dame de Soissons une de ses proches parentes, nommée Adrechildis (2), vulgairement sainte Adnetle, et l'établit abbesse de cette maison. Cette pieuse vierge s'appliqua à la conduite de son monastère avec tant de zèle que tout le monde fut édifié des vertus pratiquées dans cette solitude. Quant à l'abbesse, elle acquit un si haut degré de mérite, et son crédit auprès de Dieu fut manifesté par des signes si évidents, que l'Eglise du Mans l'a toujours honorée d'un culte public. Son corps fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres (3).
Le monastère des Saints- Apôtres, qu'elle gouvernait, après avoir été double pendant quelque temps, c'est-à-dire desservi à la fois par des moines et des religieuses, fut, après la
(1) Proprium Sanctorum Ecclesiœ regalis Sancti-Petri-de-Curia. MS. de la fabrique de Saint-Benoît. — Le Corvaisicr, pag. 250. — Pesche, Dictionnaire de la Sarthe. — L'abbé Négrier de la Grochardière, Notes manuscrites. — Le P. Long'ueval, Histoire de VEglise gallicane, liv. x, et l'abbé Guettée, Histoire de VEglise de France, tora. n, pag. 467; ces deux auteurs disent sans hésiter que saint Flaceau était moine.
(2) Ada, Adneta, Adrechildis.
(3) Dom Bondonnet, pag. 249 et suiv. — Dom Mabillon, Annales Ordinis sancti Benedicti, tom. i, ad ann. 660, num. 3. — Dom Germain, Histoire de l'abbaye de Notre-Dame de Soïssohè, liv. ni, ch. 2, pag. 236. — Acta Sanctorum, ad diem xxiv augusti, de sancta Tenestina virgine, num. 6.— L'abbé Guillois, Fies des Saints du Maine, au 28 juillet.
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mort d'Adrechilde, affecté uniquement aux filles de saint Benoît. La sainte, voulant seconder le zèle d'Aiglibert, établit l'observance de la règle bénédictine dans le monastère de Sainte-Marie, fondé par sainte Ténesline,au temps de l'évêque saint Innocent. Aiglibert usa d'une grande libéralité envers cette abbaye , il lui remit entièrement les redevances qu'elle avait payées jusqu'alors à ses prédécesseurs et au clergé, et il voulut que ces revenus fussent employés au soulagement des serviteurs de Dieu et des pauvres dont les religieuses prenaient soin.
Le prélat leur accorda encore un privilège qui garantissait la libre élection de leur abbesse, après la mort d'Adrechilde et dans la suite. 11 y confirme aussi toutes les autres grâces et faveurs qu'il avait faites à cette abbaye. Ce privilège est signé d' Aiglibert, des abbés Thalusius et Bertoaldusetde l'archidiacre Lundulfus. Le diacre-notaire qui le rédigea et signa le dernier, selon la coutume, se nommait Bertigisile. Aiglibert fit, de plus, confirmer ce privilège par le roi Thierry III.
En 681, onzième année du règne de Thierry, au mois de juin, Aiglibert célébra au Mans un synode fort nombreux; on y comptait jusqu'à trente- deux évêques, dont quelques uns sont connus; tels sont : saint Lambert évêque de Maëstricht, saint Bildramne de Vienne, Ermenaire d'Autun, saint Vindicien d'Arras et de Cambrai, saint Aquilin d'Evreux, et saint Hildevert ou Hildebert de Meaux. On y voyait aussi un abbé nommé Winicharius, l'archidiacre de l'Église nommé Hadoindus, et le notaire chargé de rédiger les actes, appelé Bodolenus. De tout ce que fit cette assemblée, on ne connaît que le privilège accordé par Aiglibert au monastère de Sainte- Marie (1).
Il est fort probable que cette réunion si nombreuse d'évêques appartenant à la Neustrie, à la Bourgogne et à l'Austrasie, formait un véritable concile national. Aiglibert, en qualité de Vicaire du Saint- Siége^ et chargé de la surveil-
(1) Lnngnoval, Histoire de l'Eglise gallicane, liv. x. —L'abbé Guettée, Histoire de l'Eglise de France, tora. n, pag. 468.
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lance sur toutes les Eglises de l'empire des Francs, avait le droit de convoquer les évêques pour l'assister de leurs lumières. Mais le temps, qui a fail disparaître les documents relatifs à celte assemblée , nous a ôté la liberté de rien préciser à ce sujet (i).
Vers l'an 698, Aiglibert assista à une assemblée de quatorze évêques réunis dans une ville du diocèse de Chartres, sur les bords de la Loire, c'est-à-dire vraisemblablement à Blois. Il y signa, avec tous ces prélats, le privilège que l'évêque Aicard, ordinaire du lieu, accorda à un monastère bâti dans cette ville en l'honneur de la sainte Vierge. Ce privilège est très beau; il consacre largement le principe de l'immunité monastique, et il est remarquable parmi tous ceux de la même époque (2).
La dernière année de sa vie, c'est-à-dire en 705, Aiglibert obtint du roi Childebert III un diplôme pour confirmer l'Eglise du Mans dans la possession du beau domaine d'4rduno. Par celle pièce, le roi rappelle que cette terre a appartenu au fisc, mais qu'elle en a été détachée par ses ancêtres
(1) Le P. Longueval et M. Guettée ont raison de considérer la charte donnée par Aiglibert au monastère de Sainte-Marie, et signée des trentedeux évêques, comme ayant été rédigée dans une assemblée à laquelle assistaient tous ces prélats à la fois. — Le P. Le Cointe, le P. Sirmond et les frères Sainte-Marthe, qui ne tiennent pas compte de cette assemblée, ont pensé, sans doute, que ces nombreuses signatures d'évêques avaient été apposées après la rédaction de l'acte, selon les occurences. Il est bien vrai que cet usage de faire signer les chartes, diplômes, privilèges, etc., plusieurs années même après qu'ils avaient été rédigés, et selon les facilités qui se présentaient pour cela, a été suivi pendant plusieurs siècles, ainsi que l'ont démontré Dom Bastide, dans une dissertation à la suite de son ouvrage intitulé : de Ordinis sancti Benedicti Gallicana Propagations, et DomTassin et Dom Toustain, dans leur Nouveau Traite' de Diplomatique. Mais ici toutes ces signatures ont été apposées en même temps, dans une assemblée qui réunissait tous ces prélats dans notre cité; l'acte lui-même en contient plusieurs preuves , entre les autres cette phrase, qui est la dernière : Actum Cenomannis civitate in mensejunio anno xi régnante domno Theodorico gloriosissimo rege. Ego Bodolenus emmanuensis subscripsi.
(°2) Dom Mabillon, de re Diplomatica, lib. vi, cap. xxm, pag. 478. — Annales Ordinis sancti Benedicti, lib. xvm, num. 40.
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et donnée à l'Eglise du Mans, pour la dévotion spéciale que ces princes portaient à saint Gervais et saint Protais. Quant à lui, il confirme volontiers cette donation et l'immunité complète dont ils l'ont accompagnée, afin d'honorer les saints martyrs milanais qu'il nomme ses patrons.
Aiglibert, en mourant, fit à son église cathédrale des dons qui étaient dignes de son opulence et de sa générosité. Il lui laissa une grande quantité de vases, et autres objets en or et en argent pour le service divin. Toutes les personnes attachées à celle église, les chanoines et les clercs de différentes classes reçurent aussi de lui de nombreux bienfaits. On dit que la sainteté de notre prélat se manifesta pendant sa vie et après sa mort par plusieurs miracles; cependant, il ne paraît pas qu'on l'ait jamais honoré d'un culte public.
La mort de ce puissant évêque fut une calamité pour l'Eglise du Mans; les églises, les monastères et les autres fondations ecclésiastiques restèrent exposées à la cupidité des nobles Francs. Le coadjuleur Pierre ne faillit point à son devoir; il opposa à la violence toute l'énergie qui était en son pouvoir; mais il devait succomber dans une lutte inégale, et il eut la douleur d'assister à une nouvelle invasion de barbares dans les biens de l'Eglise (1).
(1) Le Cointe et le P. du Sollier rapportent à Tan 687 la découverte du corps de saint Firmin, évêque et martyr, apôtre du diocèse d'Amiens. Cette invention fut un grand événement pour toutes les Eglises de la Gaule; les populations se rendirent en foule pour vénérer les restes précieux du saint, et de nombreux miracles récompensèrent la foi de ces pieux chrétiens. On connaît tous ces détails par un ancien sermon édité par le P. Le Cointe, et reproduit, en grande partie, du moins, par les Bollandistes. L'auteur de ce sermon nomme le peuple du Maine parmi ceux qui accoururent au tombeau de saint Firmin; mais plusieurs auteurs pensent que les manuscrits sont fautifs en cet endroit, et qu'on doit lire Caincracensis, au lieu de Cenomanensis . Aux raisons qu'allèguent ces critiques en faveur de leur sentiment, on peut ajouter que saint Firmin n'a jamais reçu dans le diocèse du Mans un culte particulier. — Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, ad annum 687, num. 17. — ActaSanctorum, ad diem xxv septembres, de sancto Firmino, num. 44-63 — Guyon, Histoire de l'Eglise d'Orléans, tom. i, pag. 128. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. iv, pag. 72.
Saint Philibert, abbé de Jumièges, eut occasion de traverser plusieurs fois le diocèse du Mans, sous l'épiscopat d'Aiglibert, en allant visiter les nombreux monastères qu'il avait fondés. Se trouvant dans un lieu que saint Hertrand avait donné à l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul, près de Brucilonnum (Brûlon), il fit jaillir miraculeusement, pour la commodité des habitants du voisinage , une source d'eau qui coule encore abondamment, et que l'on nomme la Fontaine-Saint-Philbert. On bâtit depuis, sur le coteau voisin, une église sous le patronage du saint abbé, et bientôt il s'y forma une paroisse. C'est aujourd'hui la paroisse deFonlenai {Fontanidum), qui reconnaît toujours saint Philibert pour son patron.