FONDATION ROYALE DE L'ABBAYE DE SAINT-CALAIS
On trouve dans les Gestes des Évêques du Mans, à l'épiscopal de saint Innocent, un testament par lequel saint Calais, fondateur de l'abbaye d'Anisolc, soumet son monastère à l'autorité des Évêques du Mans, et s'engage, en son nom personnel et en celui de ses successeurs, à payer chaque année certaines redevances a l'Eglise cathédrale. Celle pièce est suivie de plusieurs autres actes destinés a la confirmer, entre autres d'une charte attribuée au roi Childcberi, datée du 8 juin 526. Nous verrous au ixe siècle saint Aldric et son successeur Robert produire ces actes, pour établir l'autorité qu'ils réclamaient sur le monastère d'Anisote. Dans cette discussion, les moines de Saint-Calais faisaient valoir en faveur de leurs droits une charte de Childebert, datée de Matval ou Maloval, le 13 des calendes de février, la ive année de son règne, ou plutôt la xive, à cause de
(t) Voyez ci-dessus, pag. i\v
l'omission probable d'un x (18 janvier 325) (1). Oulre cette chaiïé, ils en alléguaient plusieurs autres émanées des successeurs de Ghildebert , par lesquelles ces monarques déclaraient prendre l'abbaye d'Anisole sous leur protection royale ou mondeburgc. Ces pièces ont été publiées, en majeure partie du moins, dans VAmplissima Collcctio de D. Martène, et dans la collection des Historiens de la France de D. Bouquet. Nous n'avons pas a développer tous les moyens que pourrait fournir la science diplomatique, pour démontrer l'authenticité des litres allégués par l'abbé el les moines de Sainl-Calais; il suffira d'apporter des preuves qui puissent être à la portée de toutes les classes de lecteurs.
A l'époque des discussions dont nous avons parlé, entre les Évêques du Mans et l'abbaye de Saint-Calais, les litres de ce monastère lurent examinés avec rigueur, et trois conciles successivement reconnurent leur authenticité ; celui de Bonneuii, en 855 (2), celu de Pistes, en 862 (3), et celui de Verberie, en 863 (4). Le Papei saint Nicolas Ier, qui s'était d'abord laissé surprendre par les pièces qu'alléguaient les Évêques du Mans et avait condamné les moines de Sainl-Calais, n'hésita pas, après un sérieux examen, à proclamer hautement les droits de ceux qu'il avait précédemment jugés coupables de désobéissance. Il déclara fausses les pièces fournies par les adversaires de l'abbaye et ordonna qu'elles fussent supprimées. L'ordre du souverain Pontife ne fut pas entièrement exécuté ; l'indépendance des moines de Saint-Calais, il est vrai, ne fut plus troublée, mais les pièces que l'on avait fait valoir contre eux demeurèrent dans les archives de l'Église cathédrale (5).
Une seconde preuve en faveur de l'authenticité de la charte de fondation de l'abbaye d'Anisole se peut tirer de certaines circonstances qui y sont indiquées. Ainsi, la forêt au milieu de laquelle saint Calais s'établit avec ses compagnons est représentée comme
(1) Actum Madoallo fisco dominico. Data xm calcndee februarii anno iv regni nostri. — Nous suivons ici dans l'explication de la difficulté que présente la date de cette charte, le sentiment de D. Mabillon. D. Martène a proposé une autre solution ; il dit que la quatrième année du règne de Ghildebert doit être comptée non de la mort de Clovis, mais de celle de Clodomir qui eut lieu en 554, ce qui donnerait à la charte de fondation la date de 538.
(2) Mansi, Concilia, tom. xv.
(3) Mansi, ibidem.
(4) Mansi, ibidem.
(5) Voyez Nouveau Traité de Diplomatique, tom. lv, pag. 147.
appartenant au fisc royal ; et l'on sait en effet que ces vastes terrains, sans culture ou couverts de bois, ces marches, que les peuples gaulois étaient dans l'habitude de conserver enlre les territoires occupés par chaque nation, furent donnés d'abord par les Romains en bénéfices militaires aux officiers de leurs armées. Plus lard, à l'invasion des barbares, ces mêmes terres lombèrent dans le domaine royal, et un bon nombre d'actes des princes Mérovingiens, de légendes, de traditions respectables, nous font voir que les rois disposèrent d'une grande partie de ces immenses domaines en faveur des églises, des abbayes et des principaux chefs de leurs armées. Le domaine sur lequel fui fondée l'abbaye d'Anisole apparaît, dès le premier siècle de noire ère, comme possédé en qualilé de bénéfice militaire par Gaïanus, qui fut converti par la prédication de saint Thuribe. A l'invasion des Francs, il devint la propriété de leurs chefs. Dans les premières années du vr siècle , Childebert dispose d'une partie de ces immenses terrains en faveur de saint Calais, issu d'une illustre et puissante famille de l'Auvergne, que l'habile fils de Clovis dcvail chercher à se rendre favorable, dans l'intérêt de ses vues ambitieuses sur le pays des Arvernes. Au vne siècle, Sigebert (638-656) donne une partie considérable de ce même domaine à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons (1). Au ixc siècle , les rois de la seconde race venaient encore faire quelque séjour dans le palais de Matoval (2). Parmi tous ces faits , trouve-t-on la plus légère menlion des droits de l'Eglise du Mans sur Matoval ? Lfs rois ne s'en monlrent-ils pas au contraire les maîtres absolus? On doit donc conclure que jamais les Évêques du Mans ne furent possesseurs de ce domaine, et que, par conséquent, tous les établissements qui s'y firent ne pouvaient être fondés que par l'autorité royale.
Nous empruntons une troisième preuve de la fondation royale de l'abbaye d'Anisole à la Vie de saint Calais, rédigée par saint Siviard. Comme nous l'avons déjà dit, ce fut dans les premières années du vie siècle que saint Calais établit le monastère qui, dans les âges suivants, porta son nom et qu'il gouverna près de cinquante ans. Saint Siviard qui lui succéda dans la chaire abbatiale vers le milieu du viie siècle, après une suite de prélats qui avaient maintenu dans leur abbaye la piété et la culture des lettres , écrivit le récit détaillé des aclions de son prédécesseur. Ces fails se passaient aune époque anté-
(1) D. Luc d'Achery, Sincilefjiinn, tom. VIII, pag. 408.
(2) Duchesiic, Historiœ Franeorum 8cnp(oret% tom. n, pag. 312.
rieure à tous les bouleversements qui causèrent la ruine de tant de monuments précieux pour l'histoire. Aussi, jamais personne n'a révoqué en doute la véracité du biographe de saint Calais. Or, parmi les événements les plus circonslanciés de cette Vie, se trouve la fondation de l'abbaye d'Anisole par le roi Ghildebert et la reine Ullrogothe. De droits réclamés alors par l'évèque du Mans, il n'en est pas dit un mot. Il n'est pas non plus question du testament attribué plus tard au fondateur de l'abbaye d'Anisole.
Pour quatrième preuve de l'authenticité de la charte de fondation du monastère de Saint-Culais , on peut encore alléguer les pièces mêmes que l'on a prétendu lui opposer. ISous laisserons parler ici M. Megret-Ducoudray : « L'original de la charte de Childebert n'est « pas parvenu jusqu'à nous, les copistes qui nous l'ont transmise ont « pu, soit à dessein, soit par ignorance, altérer son texte. La date t peut être fautive ; mais le fait même de l'existence d'une charte de « Childebert, conférant à l'abbaye de Saint-Calais les privilèges atla- « chés à la fondation royale, ne nous semble pas douteux. Nous « puisons cette certitude dans les pièces mêmes émanées des adver- « saires de l'abbaye. Si la charte de Childebert eût été fausse,... au « lieu de supposer un testament de saint Calais pour en déduire les « conséquences, on eût dit : Il est faux que Childebert ail fondé vo- « tre monastère; c'est l'évèque du Mans, c'est saint Innocent qui l'a « fondé ; c'est aux Evêques du Mans qu'il appartient de vous impot ser des abbés. On ne l'a pas dit; les pièces fausses employées pour t tourner la difficulté servent ainsi à démontrer l'authenticité du « texle opposé par l'abbaye (1). »
Ainsi le fait de la fondation royale de l'abbaye de Sainl-Calais demeure incontestable. Voyons maintenant en peu de mots, quels privilèges lui assurait celte qualité. Ils sont au nombre de trois principaux. Premièrement , les biens du monastère étaient sous la protection du monarque ; nul ne pouvait leur imposer ni taxes, ni redevances , et si les moines venaient a être inquiétés dans la possession ou la jouissance de leurs propriétés, c'était au roi lui-même qu'ils devaient en appeler, et leur cause était jugée ou par le prince, ou par le comte du palais, mais plus ordinairement par l'arehichapelain, juge habituel de toutes les causes ecclésiastiques.
En second lieu, à la mort de l'abbé , l'élection du successeur appartenait à la communauté. Les rois avaient exigé que le choix fût sanctionné par leur autorité ; c'était le plus souvent une occasion
(1) Légende de saint Calais, notes 5e et 6e.
pour eux de donner une nouvelle confirmation aux privilèges dont jouissait le monastère. Il est vrai que plus d'une fois la volonté absolue de ces princes ne respecta pas la liberté des moines, et leur imposa un supérieur qu'ils n'avaient pas choisi.
Enfin, le plus important des privilèges qui suivait la fondation royale, c'était l'exemption de la juridiction de l'ordinaire. Ce qu'on peut vraiment appeler gouvernement était en ce cas dans les mains des abbés. Nomination aux emplois, administration temporelle, disposition des personnes , juridiction , censure , pénalité, ils cumulaient toutes ces altribulions dans leur monastère, et exerçaient selon les prescriptions des règles de la vie régulière , tous les pouvoirs qui, dans les cas ordinaires, appartenaient à l'évêque du diocèse. Cependant comme la constitution divine de l'Eglise oblige, dans un grand nombre de circonstances, les personnes ecclésiastiques à recourir au ministre revêtu du caractère épiscopal , les mo* nastères qui jouissaient des privilèges de la fondation royale, avaient le choix de se soumettre ou au Saint-Siège immédiatement , ou à l'archevêque, ou à celui d'entre les évêques que les abbés ou abbesses jugeaient à propos d'appeler pour la bénédiction abbatiale, la confirmation ou les ordres sacrés. Cette liberté ne fut pas toujours le partage des seuls monastères fondés par les souverains; plusieurs particuliers demandèrent au Siège-Apostolique, et en obtinrent un privilège pareil pour les cloîtres qu'ils avaient fondés et dotés de leurs biens. Mais aucune classe de personnes soit ecclésiastiques, soit laïques, ne se montra aussi empressée de gratifier les monastères de cette prérogative, que les évêques eux-mêmes. L'histoire qui en fournit d'innombrables exemples fait voir en même temps les motifs pour lesquels les prélats les plus saints et les plus éclairés suivaient cette voie (1).
Ces explications feront connaître en quel sens l'abbaye de Saint- Calais participa aux prérogatives des monastères de fondation royale. Plusieurs cloîtres fondés vers le même temps dans notre diocèse
(1) Dom Cahnet, Commentaire sur la Règle de saint Benoît, tom. i, pag. 35. — La question de l'exemption des monastères est ordinairement mal posée, nous indiquerons seulement ici trois auteurs qui l'ont envisagée dans son vrai point de vue : le cardinal Pallavicini , Histoire du Concile de Trente, liv. xu, chap. xm, num. 8, et liv v, cliap. xvn. — Dom Tassin, Nouveau Traité de Diplomatique, tom. v, pag. 122, 279, 376 à 383. — Walter, Manuel du Droit ecclésiastique de toutes les communions chrétiennes, liv. m, chap. n, §. vi.
jouissaient des mêmes privilèges : les anciens Acles des saints le disent suifisamment, quand ils nous représentent les rois dotant ces maisons el se déclarant leurs protecleurs (1). Il faut entendre la même chose quand ces Acles nous montrent divers abbés, fondateurs de ces monastères, se soumettant à l'évêque saint Innocent. Celle soumission doit être interprétée dans le sens que nous venons d'expliquer. Car , a moins d'une immunité spéciale, qu'assurait le patronage d'un grand prélat , les abbés dans tous les monastères, étaient choisis et installés par l'évêque; ils étaient soumis à sa discipline, de même que les moines à la leur (2).
Nous émettrons enfin une conjecture née de l'examen de toutes ces pièces : peut-être le testament attribué a saint Calais, et celui qui porte le nom de saint Longis, n'ont-ils d'autre fondement qu'une soumission de cette nature, faite a la personne de saint Innocent ou à celle de saint Hadouin?