II
(3) Mail, \, 153-165. — Cf. tlist. Lilt, VII, 501 et suiv.
blement de lui, comme il convient à un saint. D'autres traits, transmis fiilèlemcnt dàgc en âge, sont parvenus jusqu'à nous. Xous avons réuni en un court récit ces divers souvenirs qui nous sont connus de lui, et, avec l'aide de Dieu, nous nous efforcerons de les exposer ici. »
Quoi qu'il en soit de cette narration sur laquelle nous reviendrons plus loin, l'hagiographe raconte ensuite que, après la mort de saint Romain, de nombreux pèlerins vinrent à son tombeau, et, plus tard, son corps fut ti-ansportè à Auxerre, dans l'église de Saint-Amatre, pour (piil y reçût de plus grands bonneurs. Après un certain nombre d'années, comme sa renommée grandissait de plus en plus, les moines de Saint-Germain obtinrent de l'évèque d'Auxerre, Héribalde, que les })récieux ossements leur fussent conliés. b]nlin larcbevéque de Sens, ayant enlencbi parler de la puissance de ce saint, voulut avoir de ses reliques et il en demanda à l'abbé Hugues qui les lui accorda. Anségise se rendit à Auxerre a\cc un nombreux cortège de moines, de clercs et de fidèles, et les précieux restes furent emportés en grande pompe jusqu'au monastère de Saint-Remy de \'areilles.
Après avoir déclaré que si quelqu'un peut nier que saint Romain ait fait des miracles pendant sa vie, il ne saurait rejeter ceux qui eurent lieu pendant et après sa translation, Gislebert raconte, dans un récit qui ne compte pas moins de sept pages in-folio, les guèrisons merveilleuses obtenues par 'son intercession, et il garantit que ces faits ont été attestés par des témoins oculaires et recueillis avec soin dans des écrits qu'il ne fait que reproduire.
Si, dans ces Actes de saint Romain, la partie qui se rapporte à la translation et aux miracles qui la signalèrent, mérite créance, parce qu'elle est conforme à ce que racontent les anciennes cbroniques et qu'elle est attestée par des documents contemporains,
il n'en est pas de même de la légende proprement dite. Au témoignage du 1*. Henschenius, la \'ie de saint Maur, par Fauste, renl'erme tant d'inexactitudes que Charles le Cointe (1) affirme que cet écrit incertain a été remanié et défiguré non seulement par l'abbé Odon de Glanfeuil mais encore par un auteur plus récent. D'après Giry, ce morceau ne serait même qu'un faux, calqué sur la Vie de saint Séverin d'Agaune, attribuée également à un certain Faustus. (2) Bien que le Bollandiste déclare d'abord laisser au lecteur sa liberté d'appréciation sur le récit de Gislebert, un peu plus loin il le déclare absurde et il relève, entre autres erreurs, le passage où il est raconté que saint Maur vint en France sur la demande de l'évêque du Mans, Bertchamnus ; or, ce prélat succéda à Badegisile qui mourut en 580, alors (pie le voyage en Gaule de saint Maur, un peu avant la mort de saint Benoît, n'aurait pu avoir lieu qu'en 543 ! Aucun des historiens qui ont traité de la vie de ces deux saints n'a identifié le premier compagnon de saint Benoît avec le moine de Font-Bouge, et Jager lui-même (3) se refuse à accepter la légende de Gislebert. Le silence qui règne sur la fin de la vie du Bomain de Subiaco a pu favoriser la naissance de cette croyance populaire ; on en vint, dans la suite des âges, à l'identifier avec l'ermite auxerrois, mort en odeur de sainteté (4), à une époque indéterminée mais qui remonte peut-être au \f siècle. Il est à remarquer qu'aucun des martyrologes antérieurs au xi* siècle ne le présente comme un compagnon du Patriarche des moines d'Occident. Le martyrologe manuscrit de Luxeuil porte au 17 mai ces mots : In }>ago senonico vallisliacensi monasterio, iranslalio
(1) Annales ecclesiastici Francorum, ad annuin 5'i3, n" 2.
(2) Cf. Aug. Molinier, op. cit., I, 161-162.
(3) Op. cit. II, 247.
('i) Sur le culte de saint Rom.iin, à Druyes-les-belles-Fonlainos, cf. Vie de saint Romain, par l'abbé P. Leclerc. Paris, Auxerre, Sens, 1893. — Analecla Bolland. année 1894, 172.
corporis beatissimi Uoinani conlessoris. Celui de l'Ordre du Carmel qui reni'erine bon nombre de saints de l'AuxeiTois et du Sénonais, donne : In Icnilorio autissiodorensi Dompni Romani abbalis. Enfin dans l'autographe d'Usuard, de Saint-Gerniain-des-Prés, on trouve, à la fin, d'une autre mani que le texte, mais également ancienne : Senonis, S. lioniani conlessoris (1).
L'histoire nous a conservé peu d'autres souvenirs sur Anségise. Gérard de Roussillon, gouverneur du royaume de Provence et Berthe sa l'emme, fondateurs des monastères de Vézelay et de f^othières, avaient inscrit dans leur testament des legs en faveur de cette dernière abbaye. 11 reste une lettre de Jean V'III, datée de 879, par laquelle ce pape informe les moines de Pothières qu'il a envoyé une exemplaire de ce testament (2) à l'archevêque de Sens ainsi qu'à Conrad, dans le comté de qui (le Vermandois) se trouvait cette maison religieuse. Ce même Conrad avait fait don, l'année précédente, au monastère de Sainle-Colombe, de la villa de Pavediini (Villeperrot ou Paron) avec toutes ses dépendances, qu'il avait reçue peu auparavant de la munificence de Charles le Chauve, son parent. Il déclarait, dans la charte, avoir fait cette largesse par amour de la sainte martyre, pour son salut éternel, et avec l'intention de subvenir aux besoins des moines (.'!). Anségise était lié également avec Eccard, comte d'Autun, et celui-ci, à sa mort, lui légua VHistoire des Lombards et les deux livres de la Chronique de Grcrjoire de Tours (4). C'était pour l'époque un don assez considérable, car les manuscrits étaient rares et ils avaient une valeur élevée. Le parchemin coûtait fort cher, et la copie des livres, longue et
(1) Cf., pour plus de détails, ^c/a Sancto. 1. c.
(2) Cf. Concilia ont. Gall. TII, 49'i.
(3) Cf. Annales Benedictini, III, G80.
(4) Cf. Lebeuf, Mémoires sur l'histoire d'Auxeire, I, 191.
l'atigantc, n'avail lieu que dans les scriploriiim des monastères ou dans les écoles épiscopales où elle était considérée comme une auivre de piété (1;.
Au témoignage du chroniqueur sénonais, Odoranne, Anségise prit, dans les dernières années de sa vie, deux mesures dont il n'indique pas le motif. La première fut de chasser de Sens les Juifs » ceria de causa, n Pendant tout le moyen-âge, les Juifs résidèrent nombreux dans cette ville. Avaient-ils irrité la population par leurs manœuvres usuraires, ou bien craignait-on leur trahison au moment où les Normands, s'approchant de plus en plus, menaçaient de venir assiéger la cité ? Nous l'ignorons. De même Anségise renvoya de la ville des religieuses, avec menaces d'excommunication si elles voulaient y rentrer. Les règlements établis par son successeur V'aultier pourraient laisser supposer que ces religieuses manquaient de fidélité à leur règle, mais ils n'expliquent pas une mesure aussi radicale. Il y a plutôt lieu de penser que l'archevêque voulait les mettre hors des atteintes des barbares et débarrasser Sens des bouches inutiles, en cas d'un siège prolongé. C'est l'avis des auteurs du uallia Christiana, d'après lesquels ces religieuses seraient celles de l'abbaye de Saint-Symphorien, bâtie dans un faubourg, sous la direction des moines de Saint- Remy, et dont l'église devint ensuite une paroisse desservie par ces mêmes religieux.
La mort d' Anségise survint le 25 novembre 882. Clarius la place par erreur en 877, et il rapporte luimême que les Normands vinrent assiéger Sens la cinquième année du pontificat d'Evrard. Comme l'arrivée des barbares eut lieu en 887, Evrard fut donc sacré en 883, au mois de mai, et Mabillon (2) conclut que le 25 novembre, marqué comme la date
(1) Cf., pour plus de détails, A. Molinier, Manuscrits et Miniatures, 144 et suiv.
(2) Annales Bened., III, 289.
(lu (lérès lie cet aiTlie\è((ue. doil être reporté à l'année 882. II fut inliumé à Saint-Pierre-le-Yif, dans la cliaj)elle de Sairil-iSarthéleiiiy. Un a conservé deux épitliaphes qui étaient gravées sur son tombeau. La première se trouve dans le manuscrit d'Odoranne, au X'atican (1). L'autre rapportée par le Gallia Chrisliana est certainement d'une époque postérieure. En mémoire de ce pi'élat, le Chapitre de la cathédrale faisait, au moyen-âge, à chaque anniversaire de sa mort, une distribution de vingt sous parisis et de cinq sous île pain (2).
Evrard, le successeur d'Anségise, appartenait à une noble famille sénonaise. 11 était moine et prévôt de Sainte-Colombe lorsque le peuple et le clergé portèrent sur lui leur choix : il reçut la consécration épiscopale le 28 avril 883. La chronique de ce monastère place, par erreur, pensons-nous, le passage de l'évéque de Porto, Formose, l'année même où Evrard fut élu. Clarius nous semble plus Idans le vrai en faisant coïncider ce voyage du légat avec le concile de Troyes dont il a été question plus haut. L'abbaye de Sainte-Colombe eut vers ce temps pour abbés plusieurs princes de sang royal, Guelpho, le comte Conrad, qui furent inhumés dans l'église abbatiale, et enfin le duc Tlugues qui. dit la chronique, « gou- \cinait noblement le royaume après le roi. »
Le seul souvenir qui nous reste de l'épiscopat d'Evrard est une lettre qu'il reçut du pape. Un bienfaiteur, du nom de Rampon, avait fondé un monastère dans le diocèse. Mais sa mort étant survenue
fl) Fonds de la Reine de Suède, n" 577. fol. 95, v. — Cf. Bibl. hi<>l. de V Yonne, II, '»t5.
Anseius, Senonnm prfesul, hic clriusiis haheitir, Juâicio Chris ti surf^et et inse sni.
Gallinrum primax pnpa Johanne le\'a/iis Egrrçjiis meritis hoc fieri nierait.
Hic Cnroluin regein Romanis imperatoreni Constituit, Francis principihus filacuit, Gre^orii pa/irr seciini capnt adtiilit istuc. Pacis ainator ohit flehilis ipse piis.
(2) Bibl. de Sens, man. lat. n"' 45, fol. 371.
avant que l'œuvre pieuse fût accomplie, sa veuve se remaria avec un certain ErmenelVide qui, au lieu de remplir les dernières volontés de Rampon, se mit à dépenser follement l'argent destiné à cette fondation. Jean VIII, informé de cet abus, en écrivit à l'archevêque de Sens pour le condanmer (1).
Les plus graves épreuves étaient réservées à ce prélat. Au commencement de décembre 886 (ou 887 d'après certains auteiu's,) les Normands remontèrent de nouveau le cours de l'Yonne et vinrent mettre le siège devant la ville de Sens. Ces pirates que Charles le Gros n'avait éloignés de Paris que par la honteuse promesse d'une rançon, demeurèrent pendant cinq mois sous les murs de la cité, portant dans toute la contrée le carnage et la dévastation. Parmi les monastères qu'ils brillèrent, Clarius cite celui de Saint- Remy de Vareilles qui fut ruiné de fond en comble. L'abbé Suavus et ses frères n'eurent que le temps de s'enfuir dans la ville, emportant avec eux leurs reliques et le corps de saint Romain. Les Normands cherchèrent en vain, par toutes sortes d'ouvrages d'attaque et de machines, à forcer les nuirailles, ils ne purent y })arvenir et furent oJjligés de se retirer au mois de mai suivant. Les abbaj^es de Sainte- Colombe et de Saint-Pierre-le-Vif qui avaient été fortifiées résistèrent également à leurs efforts. D'après le Gallia Christiana, Evrard aui'ait payé une rançon aux barbares pour les éloigner de la ville. Peu après il fut attaqué d'une maladie de langueur, causée pro- ])ablement par la douleur de tant de ruines, et qui le conduisit au tombeau le premier février 887. Il hit inhumé dans l'église de Sainte-Colombe, au milieu de la chapelle de Saint-Martin.
Evrard a été hautement loué par ses contemporains. Le moine de Saint-Germain-des-Prés, Abbon, parlant de sa mort dans son poëme sur le siéi>e de Paris, l'appelle un savant évêque. Réginon, abbé de
(1) Cf. Flodoard.
l*iLiiii, rapporte également (pi'il était remarquable par sa haute sainteté et son éclatante sagesse (1). Il avait pour neveu Betton qui devint plus tard évêque d'Auxerre et reçut après sa mort les honneurs réservés aux saints.
Vaii.tier (V'alterius), ou Gautier, neveu de lévèquc d'Orléans, du même nom, était chanoine de Sens, lorsqu'il fut élu en mars 887 (2) : il reçut l'onction épiscopale le deux avril. On a sur lui des renseignements contradictoires. D'après Réginon (3), il n'eut ni la science ni l'inlégrilé des moHirs de son prédécesseur. Au contra lie, Clarius et Gislebert le présentent comme illustre par sa noblesse et ses connaissances. Ce que nous savons de lui est d'accord avec cette dernière opinion. L'année même où il monta sur le siège épiscopal. il consacra évêque d'Auxerre, le 29 août, Héril'rid, dans labbaye de Nigelle, au diocèse de Troyes.
Cependant la situation de la France continuait à être des plus précaires. Il ne restait pour la gouverner ([uim enfant de Louis le Bègue, Charles le Simple, et les grands du royaume |)rofitèrent de la faiblesse du pouvoir pour se rendre indépendants. Le comte Eudes, qui avait acquis beaucoup de gloire en défendant Paris contre les Normands et que rendaient rccommandable sa bravoure et les belles actions de son père Robert le Fort, parvint à se faire élire roi par les Francs, les Burgondes et les Aquitains réunis en assemblée plénière (4). \'aultier reçut la mission de lui conférer l'onction royale, à Sens même, d'après certains auteurs, à Compiègne, suivant d'autres. Pendant plusieurs années, ce prince batailla contre les pirates dans les plaines de la Neustrie, mais il ne put les empêcher de remonter encore la Seine et de péné-
(1) Ci. Chronique, dans Migne, CXXXII, 129.
(2) Gall. Christ. XII.
(3) Cf. Chronique, dans .Migne, CXXXII. 129. f4) Gall. Christ. XII.
Irer dans les eaux de l'Yonne. Ils ravagèrent le centre de la Gaule jusqu'en 890 et ne se retirèrent qu'après avoir épuisé les ressources du pays (1).
En 891, Vaultier présida à Mehun-sur-Loire un concile réuni par ordre du roi Eudes pour traiter des affaires de l'Eglise. Les archevêques de Bourges et et de Tours y assistaient avec dix évêques. Des actes de cette assemblée il ne reste <jue le privilège qui fut accordé à Saint-Picrre-le-\'if. Les moines de cette abbaye exposèrent que depuis un certain temps les archevêques de Sens avaient mis à leur tète des abbés tirés de monastères étrangers, ce qui était contraire à la règle bénédictine et aux saints canons. \'aultier demanda lui-même que l'élection appartînt désormais aux religieux, et les évêques décrétèrent que celui qui irait contre leur volonté serait excommunié. Par cette charte se trouvait abolie la prérogative que les archevêques possédaient depuis 827 de nommer eux-mêmes les abbés : il ne conservèrent plus que le droit de les confirmer (2).
La même année, IG juin, les religieux de Sainte- Colombe obtinrent également du roi un important pri- \ ilége. Pour leur permettre de se retirer dans la ville de Sens en temps de guerre, et de s'y installer plus commodément, ce prince leur concéda un emplacement qui allait le long des remparts, depuis le cloître des chanoines jusqu'à la porte Saint-Didier, avec faculté d'y construire une église et un refuge. Il y joignit une vigne du domaine royal, située près de la ville (3). Enfin il leur accorda l'autorisation d'avoir une poterne toujours ouverte pour leur permettre d'aller en secret à leur monastère, d'y transporter ou d'en retirer des provisions à leur gré. Par cette même charte, il était défendu à tout personnage, soit
(1) Cf. E. Babelon, Les Derniers Carolingiens. 20.
(2) Spicilége d'Achery, Chronique de St-P.-le-V., IT 733. — Cartulaire général de l'Yonne, I, 127-128.
(3) L'emplacement reçut dans la suite le nom de Clos-le-Roi.
séculier soit clerc, denkncr aux religieux l'usage ou la propriété de cet emplacement (1). Richard, duc de Bourgogne, comme abbé laïque du monastère, donna son consentement.
En vertu de cette concession, ceux-ci élevèrent une maison de refuge et une église qui fut dédiée à saint Benoît. Pour communiquer plus facilement avec la ville, et y arriver plus sûrement du monastère en cas d "attaque imprévue, ils creusèrent une conduite souterraine qui avait son entrée dans une chapelle de leur église, et, traversant la plaine, aboutissait à la poterne de Saint-Didier (2). Quelques années plus tard, vers 910, le prévôt de Sainte-Colombe, Betton, acheva de fortifier le mur d'enceinte qui protégeait l'abbaye, avec le concours de Richard le Justicier qui voulait en faire ainsi une citadelle destinée à défendre les confins de son duché. Cet éminent religieux avait été d'abord simple moine dans ce monastère, sous la 'direction de son oncle Evrard, puis abbé de Saint- Jean et Saint-Héracle. Il fit élever les murailles, les munit de créneaux et les couronna par de fortes tourelles. Au transept de l'église se trouvait une large tour qui était restée inachevée ; elle fut terminée par des travaux d'art et recouvc^rte d'un dôme. Puis, voulant satisfaire sa dévotion pour les patrons du monastère, il plaça les ossements de sainte Colombe et de saint Loup dans des reliquaires richement sculptés en or et en argent et il fit don à l'église d'ornements somptueux pour les jours de fête. Pendant qu'il s'appliquait avec tant de zèle aux fonctions de sa charge, il fut apjjelé au siège épiscopal d'Anxerre l>ar les acclamations unanimes du clergé et du peuple. Il se jugeait indigne de cet honneur, et il n'accepta (\ue pour se soumettre aux désirs du duc Richard (3).
Il) Recueil des Hist des Gaules, \X,^r>7. — Cart.gén. de l' Yonne, I, 128.
(2| Abbé Brullée, op. cit. 83. (3j Cf. Gesta Pontif. Autissid.
De divers côtés on travaillait à réparer les ravages de linvasion. L'abbé de Saint-Remy, Bovon, renonça au projet de relever les ruines du monastère fie Vareilles que son isolement livrait sans défense a toutes les attaques. D'accord avec ses religieux, il résolut de le rétablir sous les murs de la ville, dans son ancien emplacement. Après avoir construit une église, ils y transférèrent avec une grande joie le corps de saint Romain et leurs autres reliques (1).
En 892, Vaultier prit part à l'assemblée des états ou plaid (2) de \ erberies. Ce fut probablement à celle occasion que ce prélat reçut de Foulques, archevêque de Reims, une lettre dans laquelle celui-ci 4'entretenait d'une affaire qui concernait une abbesse du diocèse de Sens, nommée Hildegarde, et dont Vaultier n'avait pu jusque là s'occuper. Foulques le pressait d'en finir et de venir au plaid ; s'il n'en avait le loisir, qu'il s'efforçât de résoudre la difficulté et de prévenir l'abbesse pour l'empêcher de prétexter son ignorance et la contraindre de se rendre à l'endroit où ehe avait été convoquée. L'aichevêque de Reims continuait en adressant à son collègue de Sens des consolations au sujet de sa maladie, lui envoyait l'absolution que ce prélat lui avait demandée pour lui et pour ses frères et il l'entretenait d'un projet d'assemblée à lenir et dont la date serait fixée plus lard (3).
Vaultier commit vers ce temps une irj-égularité en élevant sur le siège de Ti'oyes un clerc d'un diocèse étranger sans le consentement du clergé et du peuple. Le pape Formose annula cet acte et nomma évêque de cette ville le prêtre Riquerus qui avait été élu canon iquement (4).
Cependant l'affaiblissement du pouvoir royal et les invasions normandes produisaient dans le royaume
(1) Clarius.
(2) BibJ. hist. de l'Yonne, II, 267.
(3) Flodoard, dans Migne, CXXXV, 280.
(4) Gall Christ. XII.
une anarchie favorable à tous les coups de main. Le duc de Bourgogne, I^iehard, convoitait depuis longtemps la ville de Sens qui, par sa situation et la puissance (le SCS murailles, devait être pour lui une conquête très avantageuse. Avec l'aide de Manassès, descendant des anciens comtes de celle province, ainsi que d'autres nobles, il vint lassiéger et s'en empara, malgré la résistance organisée par Garnier, comte et gouverneur de Sens, ainsi que par \'aultier. Le duc se vengea de l'archevêque en lui faisant subir une dure captivité qui dura neuf mois. Il ne le relâcha qu'après avoir été excommunié par le pape et non sans exiger de lui un serment de fidélité et des otages. Flodoard. dans son poëme sur les pontifes romains, célèbre l'énergie de Formose qui consola l'église de Sens en lui rendant son évèque et en frappant ses persécuteurs (1). Le duc Richard s'attacha à sa nouvelle con(piéte. Les Normands s'élant avancés jusqu'à St-Florentin et Tonnerre et ayant pénétré en Bourgogne, il marcha contre eux, les repoussa jusqu'au delà de Sens et en purgea le pays. A sa mort il voulut être enseveli au monastère de Sainte-Colombe, dans l'oratoire de Saint-Symphorien.
Pendant que le roi Eudes était occupé lui-même à poursuivre les barbares, un parti puissant se forma contre lui. L'archevêque de Reims, Foulque, qui était à la tête de cette faction, donna la consécration royale à Charles le Simple. Les deux princes bataillèrent pendant plusieurs ann("es l'un contre l'autre, sans obtenir de résultat définitif. Devant les maux causés à la France ]>ar cette guerre intestine, Eudes consentit à reconnaître la suzeraineté de Charles, et mourut i^eu a|)rès, en 898.
L'Eglise devait ressentir, aussi bien que la société, les funestes conséquences d'une situation si troublée. Les actes du concile de la province de Reims à Trosly (909) nous représentent le triste état du
(1) Cf. JafTé, Regesta, 438. — Hist. LUI. VI, 188. — Clarius.
royaume. La religion était comme abandonnée ; les crimes se multipliaient chaque jour ; ce n'étaient partout que fornications, adultères et homicides. Les évêques ne remplissaient plus leurs devoirs et laissaient périr, faute d'instruction et de bons exemples, le troupeau du Seigneur. Les pillages et les violences allaient en augmentant, les villes étaient dépeuplées, les monastères ruinés ou brûlés, les campagnes désertes. Les moines, les chanoines, les religieuses n'ayant plus pour supérieurs que des étrangers, tombaient dans le dérèglement. Des abbés laïques consumaient les revenus des monastères avec leurs femmes, leurs enfants et leurs chiens ; bien que la plupart d'entre eux ne sussent même pas lire, ils ne laissaient pas de vouloir juger la conduite des prêtres et des moines (1).
Parmi les remèdes que Vaultier s'efforça d'apporter à de si grands maux, nous connaissons une collection de quatorze canons qui furent publiés dans un synode de l'année 912. En voici l'analyse : 1° Les abbés et les prieurs conventuels (2) qui ne viendront pas au concile seront interdits pendant huit jours de l'enti'ée de l'église. — De 2° à (3° sont prescrites des mesures destinées à éviter le scandale donné par certaines maisons de religieuses, en maintenant la clôture et l'observance de la règle. — 7° Les juges ecclésiastiques tant ordinaires que délégués ne porteront pas d'excommuni(^ation générale, à moins qu'on n'ait
(1) a. Mnnsi. XVIII 265 et suiv.
(2) A cause de certains termes comme prioratus conventunJp.^, canonici regulares. moninlcs nigrx, qui semblent ne pas avoir été en usag;e au x* siècle, divers critiques, et en particulier le Gallia Christiana, renvoient ces règlements à une époque plus récente. Il est probablement plus exact de supposer que ces canons, tout en étant de Vaultier, devinrent d'un usage courant dans divers diocèses, et que les termes incriminés en furent modifiés dans la suite par quelque copiste inintelligent. Les huit premiers se retrouvent dans les actes du concile de Rouen, de 1231. (C. M^nsi, XVIIÎ, .323. — Héfélé, VIII, 254.) Ils ont été également reproduits dans les Stntata synodalia du diocèse de Paris, en 1578. (Cf. BUA. Nat. B, 5587.) On les a insérés dans toutes les collections des conciles.
commis quelque faute énorme. — 8° Les chapitres séculiers, surtout des cathédrales, seront avertis de s'assembler i)our prendre ensendjle des mesures, afin que le service divin- se fasse d'une manière convenable par eux et par leurs clercs, suivant les facultés de leurs églises. — 9° 11 faut aussi avertir les chanoines et les clercs séculiers d'observer dans leurs habits et sur les autres points les statuts du concile général. — 10° On établira des communautés de moines ou de chanoines pour faire le service dans les lieux ou prieurés qui en ont possédé autrefois. — 13° Les clercs ribauds, surtout ceux de la bande de Golia, seront tondus par les évèques, ou par les archidiacres, ou par les ofhciaux, ou par les doyens de chrétienté (on appelait ainsi les archiprétres actuels), ou même ils seront entièrement rasés, afin qu'il ne paraisse plus de vestiges de leur tonsure, si cependant on peut le faire sans péril et sans scandale. — 11° Enfin on l'cnouvela un ancien canon d'un concile de la ])rovince de Sens par lequel il est déclaré que quand une terre a été mise en interdit pour un crime des seigneurs ou des baillis, on ne doit pas le lever, jusqu'à ce qu'ils aient satisfait pour tous les dommages causés aux prêtres des paroisses à l'occasion de cet interdit.
\'aultier était le neveu et l'héritier de l'évêque d'Orléans, du même nom, mort vers 895, et de cpii l'archevêque de Sens avait reçu sans nul doute un exemplaire des canons qu'il donna à son clergé dans un synode, vers 873. Il y est ordonné, entre autres choses, que les archidiacres dans leurs visites examineront si les prêtres chargés du soin des Ames sont zélés à instruire les peuples sur les points principaux de la religion dont il leur sera donné un résumé, et s'ils sont eux-mêmes assez instruits pour enseignei" les autres. Chaque curé doit avoir auprès de lui un jeune clerc qu'il élèvera dans la piété, et il ouvrira, s'il est possible, une école dans sa paroisse. Enfin, si le prêtre est trop pauvre pour pouvoir exercer l'hospitalité, il donnera du moins aux passants le couvert
et le feu, de la paille pour les coucher, el les aidera à se procurer le nécessaire (1). Ce dernier règlement a une importance spéciale, car il nous montre l'Eglise établissant par ses pasteurs l'assistance publique dans les plus humbles paroisses, dès la fin du ix* siècle.
Cependant l'anarchie continuait à régner parmi les Francs. Le roi Chai'les le Simple n'avait pas assez d'autorité pour gouverner et pour maintenir dans l'obéissance ses puissants vassaux. Le comte de Paris, Robert, aspirait à la couronne depuis la mort de son frère, le roi Eudes ; il se ht donner l'onction royale par l'archevêque de Sens, en juillet 922 (2), puis, à la tète dune nombreuse armée, il marcha contre Charles le Simple. La rencontre eut lieu près de Soissons et Robert périt dans la mêlée. Mais peu de temps après, le roi fut attiré dans un guet-apens par Herbert, comte de Vermandois, qui l'emprisonna à Péronne et le foi'ça d'abdiquer en faveur de son filleul, Raoul, lils de Richard, duc de Rourgogne. Vaultier qui était rentré en grâce auprès de cette famille, fut chargé de consacrer le nouveau souverain le 13 juillet 923, dans l'église Saint-^Iédard de Soissons (3). Sens rentra dans le domaine royal pour y rester jusqu'en 936.
Le sacre du roi Raoul fut le dernier acte public de Vaultier. Il mourut le 19 novembre de la même année et fut inhumé à Saint-Pierre-le-Vif, dans la chapelle de Sainte-Pélronille. Au nom de ce prélat se raltaclie l'un des monuments historiques les plus intéressants qui restent de l'ancienne église de Sens : c'est un Sacramentaire qui se trouve actuellement à la Ribliothèque de Stockolm. La partie primitive indique qu'il avait été composé pour l'abbaye de Saint-Amand-en- Puelle (Diocèse d'Arras), entre les années 855 et 873 (4). Deux mentions concernant le diocèse d'Or-
(1) Labbe, YIII, 637.
(2) Clarius, dans sa chronique.
(3) Cf. Hist. Litt. VI, 188.
(4) Cf. l'étude de M. L. Delisle, dans Mémoires de l'Institut, XXXII, 106 et suiv., à laquelle nous renvoyons pour plus de dé-
léans, celles de la mort de révéque Vaultier et ji jM-ctre de Sl-lJpluird, ont porté Al. Delisle à croii'e que ce livi'c liturgique servit quelque temps à l'église d'Oiléans et que iai-clievècpie fie Sens, X'aultier, le trou\a dans la succession de son oncle. De nombreuses additions, paraissant dater du x'' siècle et du commencement du xi^ et dont il sera traité dans leur temps, concernent le diocèse et léglise de Sens, et indiquent qu'il a appartenu aux prélats de cette ville. Ce fut sans doute par la reine Christine de Suède que ce Sacramentaire est allé à Stockolm, comme c'est par elle que furent donnés à la Bibliothèque vaticane d'autres précieux manuscrits de la ville de Sens. On ne saurait à ce propos ne pas stigmatiser l'ignorance et l'incurie dont se rendirent coupables certains clercs sénonais, au xvi^ ou au xvii siècle, soit en cédant pour de l'argent soit en ne protégeant pas contre la cuitidité des voleurs les rares trésors bibliographiques que les incendies ou les autres catastrophes avaient épargnés (1).
C'était une magnifique acquisition que faisait l'église de Sens en recevant de X'aultier le Sacramentaire de Saint- Amand. Ce volume constitue, avec la seconde Bible de Charles le Chauve et d'autres manuscrits analogues, un des plus curieux monuments de l'art carolingien : il renferme, en effet, le même type d'initiales et d'ornements où l'on remaripie les formes géométriques, les contours pointillés, les extrémités de certaines lettres en pointe de flèche et
tails. A ce volume est joinle une Colleclioii de planches, grand infolio, dont les n°^ 7 et 8 sont une reproduction de ce Sacramenlaire. Ce genre de recueil ne contenait primitivement que les oraisons (les messes, et il a fini par se fondre avec le graduel et l'évangéliaire pour devenir le missel.
(1) Parmi les autres manuscrits anciens dont s'est laissé déposséder la ville de Sens, mentionnons encore le Codex qui renfermait la formule de consécration des rois et que Du Cange cite, d après Ménard, dans son Glossarium (Edition Didot, I, 531). M. L Delisle l'identifie avec un autre codex que Mabillon indique (Délie diplom. iU) comme ayant appartenu à l'église de Sens et qui était alors eu possession du président Le Harlay.
des entrelacs habilement combinés. Ce caractère d'ornementation que l'on retrouve dans les sacramenlaires de Noyon, de Saint-Denis, d'Amiens et de Lnartres constituait loriginalilé des écoles calligraphiques des provinces de Reims et de Sens.
L'archevêque Vaultier eut pour successeur son propre neveu, Vaultier II, qui fut élu dans les premiers mois de 924. Il était chanoine de la cathédrale, et, d'après Clarius, se recommandait par ses mœurs et une iiaute intelligence. On ignore les actes de sa vie. S'il faut en croire le chroniqueur sénonais Leriche, il serait mort en combattant pour la défense de la ville. Suivant les frères Sainte-AÏarthe, il aurait été tué par les païens en haine de la foi. Ce qui est certain, c'est que le vicomte de Sens, Garnier, périt dans la terrible bataille livrée près de Chaumont-en- Bassigny contre les Normands, le 0 décembre 927. On s'accorde à placer la mort de \'aultier II le 0 juillet de la même année (1).
La France était alors en proie non seulement aux ravages perpétuels des Normands, mais encore aux guerres intestines. En 925, le roi Robert s'arrêta à Sens, de retour d'une expédition sur la Loire contre (iuillaume d'Aquitaine qui lui refusait i obéissance. Il y fut attaqué à deux reprises par une fièvre aiguë et, désespérant d'en guérir, il se fit porter à Reims au tombeau de saint Remy (2), où il trouva la guérison.
Atai.de (ou Adald,) qui succéda à Vaultier II, demeura cinq années sur le siège épiscopal. Il fit réparer l'église de Notre-Dame, près de celle de Saint-Etienne, qui menaçait ruine, et il donna à ses chanoines pour leur entretien la terre d'Avrolles (3). Sa mort survint le 25 septembre 932. Il passe pour le premier des prélats sénonais inhumé dans la cathédrale. Lorsque, en 1742, on creusa les fondations
(1) Cf. r.allia Christ. XU.
(2) Cf. Richer, IJisioris-, I, '.9.
(3) Clarius.
du nouveau maîirc-aiilel, on trouva son corps, avec uu anneau et son nom gravé, ainsi quune crosse en bois oi'uée d'un filet d'or, et un calice d'étain avec sa patène (1). Dans le Faduni de Mgr de Gondrin, cité par Fenel, il est parlé d'un synode provincial où Alalde publia un règlement pour la réforme des chanoines.
Guillaume (W'illelmus) avait pris 1 habit de bénédictin à Sainte-Colombe et il s'était fait connaître par une ])iété profonde et une sagesse peu commune (piand il fut élu archevérpie à la tin de 932. Son sacre n'eut lieu que l'année sui\anle (2). \ ers le même temj)s, comme le roi Uaoul se trou\ait à Auxerre, Anseau, évèque de Troyes, et le comte Gaufroy se j)résentèrent devant lui, demandant la confirmation d'un don qu'ils avaient fait à Adélard, fidèle de ce prince, ainsi qu'à sa femme Plectrude et son neveu Gilon, de biens en bénéfice situés près de la ville de Sens. Ceux-ci comprenaient la petite abbaye (abbatiola) de Saint-Paul et soixante manses réparties dans le comté de Gàtinais, avec les serfs des deux sexes, les vignes, prés, forêts, moulins, pâturages, étangs et cours d'eau. Le roi ratifia cette donation et il y fit apposer le sceau de son anneau, le cinq des calendes de janvier (3).
Le roi Raoul était encore à Auxerre au mois de janvier 930, de retour d'une campagne sur la Loire, lorsqu'il fut attaqué mortellement de la peste qui ravageait le pays. Il voulut reposer à l'alDbaye de Sainte-Colombe, auprès de son père. Ses funérailles furent célébrées avec somptuosité, sous la présidence de l'archevêque Guillaume. Le roi avait fait don à ce monastère, avant sa mort, de sa propre couronne, de terres importantes et de présents magnifiques, tels que saintes reliques, calices, pierres précieuses,
(1) Cf. Bull, de la Soc. Arch. de Sens, X, 306.
(2) Cf. G ail. Christ.
(3) liecuiil des Hist. de France, IX, 579. — Cari. gén. de l'Yonne, l, 137.
livres avec décors d'or et d'argent et de divers orneiiienls (1). Le tombeau de ce prince a subsisté jus(ju"au xvi'' siècle. Taveau rapporle l'avoir vu. Le l'oi élail représenté sur le monument (]ue supportaient quatre petites colonnes. Au bas étaient gravés les mots : liadulphus rex. Il l'ut détruit en 1567, lorsque les troupes du prince de Condé, occupées à assiéger la ville de Sens, incendièrent l'abbaye.
Après la mort de Raoul, qui ne laissait pas d'enfant, les droits au trône lurent invoqués en laveur d'un lils de Cbarles le KSimple, Louis, que l'ambition des grands avait privé de la succession de son père. Sa mère, Otgive, s'était réfugiée avec lui aupi'ès de son frère, Adelstan, roi d'Angleterre. Hugues le Grand, duc de France, et les seigneurs envoyèrent une députation à la tête de laquelle était Guillaume, archevêque de Sens, pour offrir la couronne au jeune prince. Les délégués qui s'étaient embarqués à Boulogne, allèrent trouver Adelstan à York. Après lui avoir présenté les hommages de Hugues le Grand et des autres seigneurs, ils exposèrent l'objet de leur mission. Le roi leur demanda d'engager solennellement leur foi, et, après qu'ils eurent accédé à ses désirs et qu'on eut fixé le jour du départ, ils se retirèrent comblés de présents. Au jour dit, Louis traversa le détroit, reçut le serment des seigneurs francs qui l'attendaient, et il se rendit à Laon où il fut sacré jiar rarchevêque de Reims, Artaud (2).
Dans les dernières années de sa vie, Guillaume eut la douleur de voir son diocèse ravagé par les Hongrois. Ces nouveaux barbares, accoutumés à errer dans les steppes du Caucase en paissant leurs troupeaux, s'étaient mis en marche vers l'Occident, emmenant a\ec eux sur des chariots leurs femmes et leurs enfants. Ces hordes, à l'aspect hideux et aux
(1) Clarius.
(2) Cf., pour plus de détails, E. Babelon, Les Derniers Carolingiens, 1 13-117.
mœurs féroces, après avoir ravagé à différentes l'éprises l'Allemagne et l'Italie, pénétrèrent jusqu'au cœur de la Gaule et vinrent mettre le siège devant la ville de Sens, mais sans pouvoir s'en emparer. Les religieux de Saint-Pierre-le-\'if et leur abbé Samson, n'eurent que le temps de se retirer dans la ville, emportant avec eux les corps de saint Savinien et de saint Polentien ainsi que leurs autres reliques qui furent dé}iosées à la cathédrale. La basilique du monastère, qui était magnifiquement construite, fut incendiée avec tout ce qu'elle contenait de précieux, et il ne resta intact que l'oratoire de Saint-Sérotin, situé à rextrémilé de l'abside (1).
Après (jue les barbares se furent retirés, la possession des reliques de saint Savinien et de saint Potentien provoqua entre les moines et l'archevêque Guillaume un incident (pii jteint bien cette époque où l'on attachait une si grande importance à ces restes sacrés. Le récit nous en a été conservé dans les Actes de ces martyrs (2) ; l'auteur est un religieux de Saint-Pierre-le-Vif, et il devait être assez éloigné des événements qu'il raconte, car il confond les Hongrois avec les Normands et il place le fait sous Charles le Simple. Lors .donc que les religieux vinrent demander instamment à l'archevêque l'autorisation de reprendre les reliques, celui-ci, déférant aux vœux du clergé et des principaux de la ville, refusa de les leur donner, déclara que les ossements des saints devaient rester dans l'église qu'ils avaient fondée et renvoya les moines à leur ;abbaye. Comme ils insistaient avec véhémence, il les fit expulser de la ville. Alors, continue le chroniqueur attristé, l'abbé Samson en fut consterné et faillit mourir de chagrin ; toute la communauté se livra aux veilles, aux prières et aux jeûnes pour obtenir du Christ la restitution du précieux trésor. Et, en effet, les gardes que le prélat avait
(Ij Clarius.
(2) Cf. Bihl. hist. de l Yonne, II, 356-360.
chargés de veiller clans léglise Sainl-Elienne furent lellonient intimidés ])ar des gémissements qui se l'aisaient entendre la nuit et par des lumières elïrayantes qui leur apparaissaient, qu'ils refusèrent de continuer leur surveillance. Guillaume tenta en vain de leur faire entendre que leurs craintes étaient imaginaires et qu'ils avaient été soudoyés par les religieux. Après une seconde veille, remplis de terreur, ils s'enfuirent. Une troisième nuit, larchevêque lit entourer l'église de soldats et s'y installa lui-même, mais il fut aveuglé par une liuniére éclatante et, pris à son tour de crainte, il oi'donna de rendre les reliques à Saint-Pierre-le-Vif.
Les religieux accoururent avec allégresse, mais, au moment où ils se disposaient à emporter les ossements sacrés, l'archiclave de l'archevêque, du nom de Bernard, outré de dépit, saisit le voile qui recouvrait le reliquaire et le coupant en deux : « Si, dit-il, nous sommes privés des restes de nos Pères, du moins nous garderons d'eux ce souvenir. )) Et, ajoute le narrateur ,ce morceau d'étoffe fut conservé à la cathédrale en mémoire de ce fait. Il y a sans doute plus d'une réserve à faire dans ce récit merveilleux et passionné, où l'on sent la piété jalouse et exaltée d'un moine pour les reliques qui faisaient la gloire de son abbaye.
Nous ignorons si l'archiclave dont il est question plus haut était le même qu'un clerc, du nom de Bernard, dont parle Clarius, et qui remplissait la même fonction à l'abbaye de Notre-Dame-du-Charnier. Après la mort d'un chevalier qui tenait cette maison religieuse en bénéfice, Bernard la reçut au même titre, mais, au lieu d'en améliorer la situation, il l'aggrava encore en donnant les terres et les biens à d'autres soldats, et par sa faute les titres du monastère, chartes, et testaments, furent perdus.
Le sort de Sainte-Colombe ne fut guère meilleur. Le roi Raoul l'avait cédée à Hugues le Grand en
môme temps que ses droits sur la ville de Sens. Cette cité subit dès lors la domination des comtes héréditaires, et chacun des nouveaux maîtres s'adjugea, en qualité d'abbé laïque, la plus grande partie des revenus de l'abbaye (1). Ainsi les abus dénoncés au concile de Trosly se répandaient dans le diocèse de Sens, entraînant les plus funestes conséquences. Les monastères qui avaient échappé à la destruction étant donnés en coimnciKlc ù des seigneurs qui s'y installaient avec toute leur i'amille, la vie régulière y devenait im^)ossible. Les moines ou les religieuses, privés de leurs supérieurs légitimes, étaient entraînés dans le relâchement. Quelques-uns même, pressés pa*' la nécessité, (juittaient le cloître et, bon gré mal gré, se mêlaient aux séculiers et vivaient avec eux (2).
L'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif n'était pas encore affligée de ce fléau, car l'abbé Samson étant mort peu après la translation des reliques de saint Savinien, les moines choisirent pour son successeur Odon (ou Eudes), abbé de Cluny. Ce grand réformateur avait rendu cette maison religieuse la plus célèbre de toute la France par l'étude, le bon ordre, l'exacte discipline et le culte divin qu'il y avait rétablis ; sa réputation s'était répandue au loin, et on lui confiait la direction d'un grand nombre de monastères en Bourgogne et en Aquitaine pour y remettre en vigueur l'observance de la règle et la culture des lettres. Il vint à Sens et, du consentement de l'archevêque et des religieux, il mit à leur tête un moine de Saint-Benoît-sur-Loire, nommé Arigaud, qui était rempli de piété et de crainte de Dieu (3).
Saint Odon s'était formé à Paris, sous la direction du savant Remy d'Auxerrc, dans la dialectique, les arts libéi'aux et surfout la musi(jue qu'il connaissait à fond dès sa jeunesse. Il avait composé son " Mii^ico^
(1) Cf. Abbé Bnilloc, op. cit. 91.
(2^ Cf. Hist. [.itt. YI, 8.
(3) Clarius.
Enchiridion » qui servit de manuel pratique clans les écoles du x^ siècle et que quelques auteurs ont attribué à (ort à Gui d'Arezzo. M. Chérest, dans une élude sur les musiciens sénonais (1), n'hésite pas à affii-mei' que l'influence artistique de ce grand musicien dut être considérable à Sens, et il lui attribue l'introduction dans cette ville de la culture du déchant, c'est-àdire Iharmonie, comme on l'entendait au moyen-âge, et qui était le germe barbare de la musique moderne. T/abbé Lebeuf (2) pense que de là est venue la réputation musicale dont Sens jouit pendant de longs siècles et qui avait fait passer en proverbe commun le mol fameux « Il chauleovs de Sens », comme on disait <( H buveors d'Auxerre ».
Il y a tout lieu de placer vers ce temps le morceau des Actes de saint Savinien qui a reçu le nom de Panégyrique (3). C'est l'œuvre d'un moine de Sainl- Pierre-le-Vif, car il se trouvait, au témoignage de D. Cottron, dans le très ancien bréviaire de cette abbaye (partie d'hiver, des Saints, p. 82). Postérieur à la translation de 847 qui est mentionnée brièvement à la fin, il a dû précéder celle de 1037, car il n'y fait aucune allusion. Saint Savinien y reçoit les titres de « primat des Gaules » et d'archevêque. D'autre part, il est raconté que ce pontife fut envoyé par saint Pierre en Gaule ainsi que plusieurs autres apôtres, et que un peu plus tard, du temps de saint Clément et de saint Xiste, d'autres missionnaires furent chargés d'aller évangéliser ce pays. Suit plus loin l'énumération de Savinien à Sens, Denis à Paris, Sanctin à Meaux, Pèlerin à Auxerre, Eucharius à Trêves, Xiste à Reims, Senecius à Soissons, Memmie à Chàlons, Gratien à Tours, Ursin à Bourges, Epotemius à Angers, Trophime à Arles, Front à Périgueux, Eutrope à Saintes, Paul à Narbonne, Martial à
(1) Cf. Bull, de In Soc. des Sciences de l'Yonne, i852, 23 et suiv, (?) Cf. Mercure de France, février 1734. (3) Cf. Bibl hist. de l'Yonne, II, 3'iO-354.
Limoges cl Safui'niu à Toulouse. Ces divers détails ainsi que la latinité prolixe et parfois barbare de cette composition permettent de la lixer au x® siècle.
L'auteur n'a pas en vue d'écrire la Vie de saint Savinicn, ce (jui était déjà lait ; il a composé une espèce de commentaire ou d'homélie, tel que ceux des Saints Pères qu'on lit dans le bréviaire. Son but est de louer le fondateur de l'église sénonaise, et il donne au commencement une table des matières qu'il va traiter. Il cxlioile ses lecteurs à l'amour et à l'imitation des saints cl en particulier des martyrs qu'il exaile. " Louons ces hommes glorieux, s"écrie-l-il, racontons leur sagesse aux peuples et prononçons leur éloge dans les églises. » Et il continue en appli- (piant à saint Savinien des lieux communs sur la charité, l'humilité, le mépris des richesses, les austérités, la justice, la force, les miracles, et enfin sur sa mort et celle de ses compagnons.
L'archevé({ue Guillaume mourut le 14 août 938. C'est par erreur que Taveau place son 'inhumation à Sainte-Colombe. D. Mathoud, s'appuyant sur d'anciens manuscrits, affirme qu'il reçut la sé|)ulture à Saint-Pierre-le-Vif. C'est un moine de Saint-Germain d'Aiixerre que le Chapitre de la cathédrale choisit |)()ui- lui succéder (1).
Gkrt.w, né dans une humble condition, s'était élevé par son seul mérite à cette haute situation. Alors que partout ailleurs la culture des lettres était tombée ^ns la plus grande décadence, elle s'était maintenue florissante à Auxerre, dans les écoles de Saint-Germain et de la cathédrale. Ce prélat y avait eu pour maîtres les disciples d'Héric et de Rémi, et il était très versé dans toutes les sciences connues à celte époque (2). .
L'année même de son élévation, il reçut de
{\\ liO Chapilrn psf cité ici pour la première fois comme ayant proccflé seul à l'élection.
(2) Cf. Ilhl. LUt. VI, 34.
Léon VII deux lettres circulaires adressées aux métropolitains de Lyon, Tours, Bourges, Sens et Reims, en faveur de l'abbaye de Fleury (ou Saint- Benoît-sur Loire), gouvernée par saint Odon. Le pape y déplorait les malheurs du temps qui, disait-il, « sont remplis de périls, car la charité s'est refroidie, l'iniquité surabonde, le monde presque tout entier est troublé et il ne reste pour ainsi dire plus de refuge pour la religion. » Dans la seconde lettre, adressée à un plus grand nombre de prélats, le pontife romain leur recommandait également le monastère de Rieux (Haute-Garonne) (1).
L'anarchie qui grandissait de plus en plus devait produire à Sens comme ailleurs ses effets déplorables. Si Louis IV d'Outremer avait reçu la couronne royale, il régna moins que les grands qui gouvernèrent en son nom. Ilugiies le Grand, duc de France et comte de Paris, se signala entre tous les autres et alla jusqu'à faire la guerre plusieurs fois à son souverain. Il s'empara bientôt de la ville de Sens, vers 941, et la donna à Fromond, l'un de ses fidèles, à titre de vicomte, pour récompenser son dévouement (2). Voyant son autorité amoindrie par cette conquête, Gerlan fit construire quelques années plus tard, en 947, dans l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, audessus du porche de l'église, une haute tour eu pierres de tailles qui dominait tout le bourg et la contrée environnante (3).
L'année suivante, le comte de Reims, Raynard, é(an( venu allaquer la ville pendant l'absence de Fj'omond, avec le secours des troupes d'Héribert, comte du X'ermandois, Gerlan lui donna son appui et Sens tomba au pouvoir de ce nouveau maître. Ce fut pour peu de temps, car Fromond rcA int à la hâte et occupa secrètement le monastère de Sainte-Colombe, avec un
(1) Mi^ne, CXXXII, 1077 et 1080.
(2) Cf. F. Thierry, dans Annuaire de l'Yonne, année 1857.
(3) Cf. Geoffroy de Gourion, Chronique.
parti nombreux ; puis, tandis que les habitants se livraient sans défiance à la sieste, il s'empara par surprise de lune des portes et reconquit la ville. Il eut soin après sa victoire de démanteler les fortifications de Sainte-Colombe, pour les empêcher de servir de nouveau au même usage. L'archevêque, accusé par le vicomte de favoriser ses ennemis, fut expulsé, et il alla se réfugier au monastère de Saint-Germain d'Auxerre, où il mourut dans un âge avancé, le 5 août 954 (1).
HiLDEMAN était moine de Saint-Denis quand le roi, Louis d'Outremer, qui le tenait en grande estime, le fit élire archevêque de Sens, le 12 décembre, d'après \ Histoire Littéraire (2), et suivant la France Pontificale, le 12 septembre. Au témoignage de Trithème (3), il était fort instruit dans les lettres divines et humaines, et il avait composé plusieurs écrits dont cet historien ne cite que deux : un traité sur la musique qu'il qualifie de pulcliruni libellum, et un autre, de compul ecclésiastique. En parlant du premier, il semble que Trithème l'ait eu entre les mains ; quoi qu'il en soit, ces deux œuvres ont malbeureusement disparu, ou du moins elles sont restées jusqu'à présent dans l'oubli. On attribue également à Ilildemann de grandes connaissances médicales. L'ignorance s'était répandue dans la société à un tel point que, parmi les laïques, il y avait peu d'hommes instruits et même sachant lire et écrire. La rareté des écrivains publics devint telle, que des ecclésiastiques ou des moines furent chargés de remplir cette fonction, et ils furent même obligés, pour la santé publique, d'étudier la médecine. Le peuple avait si peu l'idée des hautes sciences que (ruand. vers la fin de ce siècle, Gerbert et Abbon de Fleury ressuscitèrent la géométrie et les mathéma-
(1 1 Clarius.