VI
n'admeUent pas l'existenee- d'un concile national dans la ville de Sens à cette époque.
r.é dernier paragraphe du diplôme d'Aldric offre un intérêt tout particulier et mérite d'attirer spécialement notre attention. Il est conçu en ces termes : « Les corps des Saints qui allendeiil dans notre diocèse leuibienheureuse translalion soni très négligés par leurs gardiens vicieux et paresseux qui n'y entretiennenl plus le luminaire et négligent de veiller sur eux. (•'est j)ourquoi, par amour du Dieu que pendant leur vie ces bienheureux ont ^servi, pour le bien de notre âme et par la volonté, et permission de notre maître Louis le très pieux et de Charles, nos rois, nous Aoulons les placei' dans un endroit convenable que nous avons trouvé. Mais comme les canons défendenl que par l'incurie de quelqu'un le scandale se produise dans, les églises, cet acte exige le consentement dun grand nombre d'évêques. Nous informons donc votre Paternité de toutes ces choses pour éviter votre censure et vous faire connaître le lieu que, avec la fa\eur divine, nous avons décidé de préparer à cet effet, pour que les dites reliques des Saints soient gardées dignement et heureusement par des serviteurs de Dieu qui y célèbrent l'office divin, et adressent sans cesse leurs prières à l'intention de notre maîtiv (l'empereur) et de toute la sainte Eglise de Dieu. Afin de confirmer cette œuvre pieuse, etc. » La charte était signée par vingt-six prélats, dont trois métropolitains, ceux de Tours, Narbonne et Rouen, ainsi que les suffragants de Sens. Dès cette époque, l'Eglise n'admettait pas de nouveaux saints dans les martyrologes sans un contrôle sérieux. Le concile de Francfort de 794, dans son 40* canon, a\ait décrété «qu'aucun saint nouveau ne serait honoré ni invoqué, et qu'il ne serait élevé le long des routes aucun monument en sa mémoire, mais qu'on vénérerait seulement dans les églises ceux qui auraient été reconnus comme tels soit par l'autorité de leur
Passion soit par le mérite de leur vie (1). » Faut-il \oir dans ces prescriptions la cause du retard qui fut a|>porté à la réalisation du projet de l'archevêque de Sens ? nous ne saurions le dire.
Ouels étaient, d'autre part, les saints du diocèse qu'Aldric voulait alors lever de terre ? 11 ne s'agissait pas ici certainement des corps de sainte Colombe et de saint Loup. Dans le monastère où ils reposaient se développait alors avec fçrveurla réforme introduite |)ar saint Benoît d'Aniane. Les lettres et l'histoire y étaient en grand honneur, comme on le verra par une Chronique et un Martyrologe que rédigeaient les moines.
11 n'en était pas de même de l'abbaye de Sainl- Pierre-le-Vif qui ne semble pas encore s'être relevée de l'état de décadence dans lequel elle végétait au commencement du siècle, et où le tombeau de saint Sa\ inien et de ses compagnons se trouvait dans un complet abandon. Nous voyons d'ailleurs que le successeur d'Aldric, \'énilon, fit lui-même cette transhition des corps des fondateurs de l'église de Sens, et qu'un peu plus tard l'archevêque Anségise leva de terre les corps des autres saints et martyrs de cette ville. Le diocèse n'avait alors qu'un très petit nombre de personnages inscrits dans les martyrologes.
l^es premiers saints canonisés furent les martyj's : ce n'est que plus tard, vers le cinquième siècle, que cet honneur commença à être attribué aux confesseurs. Le terme de canonisation ne se trouve pour la première fois qu'en 993, dans une bulle du pa])e •lean X\'. Jusque \crs cette époque, cet acte consistait à inscrire leurs noms sur les diptyques sacrés pour être invoqués au canon de la messe, à ériger sous leur invocation des églises ou des oratoires avec des autels pour y offrir le saint sacrifice en leur honneur, endn à tirer leurs cor])s du premier sépulcre et à les
(t) Ca/)ifulaires de Baluze, édition Mansi, I, 269.
plflcer dans nn antre plus rlecenf pour y être proposés à la vénération des fidèles. Ce droit était réservé à l'évèque, ou au métropolitain, mais leur jugement ne s'étendait pas au delà de leur diocèse, à moins qu'il ne fût accepté par les églises voisines. Alors le culte du saint acquérait de la célébrité et finissait quelquelois par devenir général. Tel était, au sixième siècle, |!our le diocèse de Sens, le cas de sainte Colombe et de saint Léon. Aldric voulait sans doute conférer les mêmes honneurs à d'autres Saints sénonais, en particulier aux martyrs Savinien et Potentien, et faire accepter leur culte pai- 1 episcopat franc (1).
La pauvreté des diptyques de l'église de Sens est attestée par le martyrologe qui fut composé vers ce temps au monastère de Sainte-Colombe. Ce recueil se trouve actuellement à la Bibliothèque du Vatican, dans le fonds de la reine Christine de Suède, sous le n° 435. C'est un volume in-'i, en parchemin, de 2'i feuillets. Par un malheur très regrettable, il y manque la fin de l'année, depuis le sept septembre (7 des ides de septembre) jusqu'au trente et un décembre (calendes de janvier) (2).
Le premier qui en ait fait mention est Holstenius, dans ses Remarques au Marfyrolorje romain : il le cite à presque toutes les pages, avec de grands éloges, sous le nom de « manuscrit de la reine de Suède. » Papebrock qui a étudié ce manuscrit y a vu un très ancien et remarquable exemplaire du martyrologe de Bède. Enfin Sollerius l'a publié en entier dans les Acia Sanctorum, en y ajoutant une courte introduction, dans laquelle il déclare que le texte ne présente aucun indice qui permette de lui assigner avec précision un âge exact. Il le classe parmi les types abrégés les plus remarquables du martyrologe hiéronymien
(t) Cf. Semaine relig. de Sens, 1878 el 1887.
(2) Cf. Acfa Sanctorum, jnn. \'[, pnrsll, 37 et suiv. — Martyrologium Romaniim. par de Rossi et abbé Duchesne, dans Acia Sanct. nov. II, n? 35. Il est mentionné sous la lettre 5'.
et en place avec certitude la rédaction à Sens, dans le monastère de Sainle-Colombe, car on y trouve au VII des ides de janvier la mention suivante qui ne se trouve dans aucun autre martyrologe : « Eodem die oclavas scœ Columbœ virginis el martyris. »
M. de Rossi a précisé ces données, dans son étude sur le martyrologe romain. I.e texte du martyrologe (le Sainte-Colombe provient, d'après lui, d'une double source. L'une est historique et tirée des Actes des martyrs dont il est donné de courts résumés. Il est manifeste que ces analyses concordent avec Bède, mais on ne peut affirmer qu'elles n'ont rien de commun avec le petit martyrologe romain. L'autre partie est dérivée entièrement des hiéronymiens et des meilleurs exemplaires. Mais comme Bède s'est servi également de ceux-ci, beaucoup d'indices portent à penser que cette partie du texte en découle également. En appelant ce codex .S' Bedœ, léminenl critique remarque pourtant qu'il ne mérite pas à proprement [larler ce nom ; il a voulu seulement suivre ceux qui, après Papebroch, l'ont classé parmi les exemplaires de Bède (1).
D'autre part, il a relevé sur les marges du livre des annotations historiques et nécrologiques qui en attestent l'antiquité. A la veille des ides de juin, il a été ajouté, d'une écriture qui paraît la même que celle de tout le manuscrit, la mention : <( Et nr/Z/ri/as k'arolo rcge filio Loduici imperatoris el Jiidit. » La naissance de Charles le Charnue tomlDant en 823, c'est donc en cette année ou vers ce temps que le martyro-
(l) M. de Rossi ajoute qu'Holstenîus distingue deux codex du même martyrologe dans le fonds de I;i reine de Suède, l'un marque à la Vatiraiie sous le n° 'i35, et l'aulre qui y porte le n" 567 et va ilu VIII des calendes d'août jusqu'en décembre. I.'éminent archéologue italien qui a classé ce n° .567, dans son étude, sons la lettre 5 (Acta Sonet nov. II, p. XIV) el la reconnu comme un fragment de celui de la Bibliothèque d'Orléans, nous semble ici faire erreur en l'identiliaut avec celui de Sainte-Colombe, qui va du 1" janvier au 7 septembre. (Voir plus loin, au chapitre VII, ce qui est dit du martyrologe n" 567.)
loge aurait été rédigé. Les autres notes nécrologiques, rl'une main différente, sont également du ix" siècle. Une élude attentive du texte nous permet de compléter ces divers renseignements. Un détail important et précis qui n'a pas été remarqué jusqu'ici, c'est le jour de Pâques qui est marqué au VI des calendes d'avril (27 mars) en ces termes : <- Resurrectio Domini iiosfri Jesu-Christi, » et qui nous j)orte à supposer que cotte date de Pâques est celle de l'année où le marty- ?-ologe fut composé. Or, d'après Mas Latrie (1), Pâques est tombé le 27 mars, durant cette période, dans les années 791, 802, 813 et 875. Ce serait donc vraisemblablement en 813, sous Magnus, qu'un savant moine de Sainte-Colombe aurait mis par écrit ce précieux martyrologe. Ces recueils, destinés à conserver la mémoire des martyrs et des confesseurs, commençaient alors à se propager, et le concile d'Aix-la-Chapelle, en 817, réglait que la lecture en serait faite tous les jours dans les Chapitres. Cet usage allait devenir plus général quelques années après, lorsqu'un ancien moine de Ferrières, Adon, eut composé le martyrologe qui porte son nom.
Celui de Sainte-Colombe offre des rapports fra]v pants avec la première recension gallicane de la fin du vi' siècle dont nous avons placé la composition à Autun. M. de Rossi lui-même a jugé, d'après la mention: oAugustiduno deposilio beali Placidi prhi. etc., » qu'il était d'origine autunoise. On y trouve, dans les huit premiers mois de l'année, dix-huit saints d'Auxerre, quatorze de Lyon et dix d'Autun. Parmi les diocèses de la province de Sens, Troyes et Orléans en ont chacun six, Paris, Chartres et Nevers, chacun un seulement. Sens n'est mentionné que trois fois. Au 22 avril : Senona civifate, depositio beali Leotm episcopi. — Au 9 juillet : Senoims, f^ancti Eraclii episcopi. — Au P'' septembre : In villa Erdnna, in
(I) Trésor de chronologie, 299.
Appullia, in Galliis Scnonas civitafe, depositio beafi Liipi cpiscopi et confessons. Huit archevêques rie cette ville qui sont mentionnés comme saints dans le canon du sacramentaire de Stockolm (x" siècle) et dont l'anniversaire tombe dans la même période de l'année, s(mf passés sous silence. Il était réservé à Vénilon et à Anségisc de lever de terre les corps de ces vénélables ))ontifes et de leur attribuer un culte public.
Un autre travail historique fut commencé également à cette épo(|ue dans l'abbaye de Sainte-Colombe. Un moine anonyme conmicnça une Chronique dont il subsiste actuellement deux exemplaires. D. Martène cl n. Durand en ont publié (1) une première version, d'après un manuscrit de ce monastère, sous le titre : Chronicon senonense sanclœ Colunibœ. Elle va de 159 à 1193. Pertz a donné (2) une autre rédaction de celle chronique avec ce titre : Annales sanctse Colunibre senonensis. Elle commence en 708 pour finir en 1218. Il a extrait ce document d'un codex du fonds de la reine de Suède, à la Bibliothèque Vaticane, portant le n° 755. C'est un in-folio en parchemin, du ix' siècle. Une analyse détaillée démontre que les Annales doivent être la rédaction primitive à laquelle on a em|)runté la Chronique . Elles sont plus étendues que cefle dernière qui est cependant plus complète sur certains points (3). Le début, jusqu'à 767, paraît dérivé des Annales Alemanici. C'est en 804, où est signalée la mort d'Alcuin, qu'apparaissent les mentions originales, et le premier fait local marqué est la mort de l'archevêque Jérémie. Les chroniqueurs ont inscrit. h des intervalles irréguliers et en termes plus ou moins laconiques, les événements du monastère, de l'église et de la province de Sens ainsi que du monde chrétien. A l'an 866 on a eu soin d'indiquer le sixième
(!) Thésaurus noi'iis anecdotoruni, III. 1449 et suiv.
(2) Monumeufn Germanise historica, I, 102 et suiv.
(3) Cf. Ribl. hist. de l'Yonne, I. 213 à 21 fi. — Molinier, on. cit. II, 90. — Hist. Lia. XIII, 510 et 511 ; XXI, 690.
anniversaire du martyre de sainte Colombe. De même on rencontre le signalement des phénomènes célestes auxquels est attribuée, suivant les données de l'astrologie, une signification superstitieuse.
Louis le Débonnaire s'intéressait spécialement à cette abbaye qui dépendait de la couronne. Dès 829, labbé Sim{)licius lui avait présenté un diplôme de Cliarlemagne par lequel ce })rince la prenait sous sa protection et où il rappelait que les rois ses prédécesseurs avaient accordé le même privilège, et que Lothaire et Dagobert en particulier avaient fait don au monastère des villages de Cui et de Grandchamp ; l'empereur accorda la nouvelle (^onfirmation sollicitée |iar l'abbé, et il lui fit délivrer à cet effet une charte datée du 10 juin 833 (l). Il était défendu aux juges d'étendre leur juridiction en quelque manière que ce fût sur les biens de Sainte-Colombe, ni de rien exiger eu impositions et autres usages ou d'enlever les hommes et les serfs qui occupaient les terres de l'abbaye... L'empereur abandonna également tous les droits du fisc pour servir à la nourriture des pauvres et à l'entretien des moines. En reconnaissance, les religieux devaient prier pour lui et sa famille ainsi (pie pour la paix de l'empire soumis à son pouvoir.
Ce diplôme constatait un grand pas fait vers la rénovation matérielle du monastère. L'abbé Simpliciiis voulut parfaire cette œuvre et, profitant des dispositions favorables de Louis le Débonnaire, il obtint de lui le 2 a\ril 836 une nouvelle charte (2). Ce prince y rappelle qu'il a envoyé dans les monastères de ses états un abbé du nom de Benoît (d'Aniane) pour y ramener la vie régulière, et que, (juand celui-ci vin! à Sainte-Colombe, il attribua à l'entretien des religieux certains biens qui leur avaient ap))artenu précédemment ; il exempte tous ces biens du service royal ou public et ôte aux abbés le pouvoir d'en dis-
(1) Cf. Caitul. gén. de r Yonne, I. 44,
(2) Cf. Ibi, I, 49.
poser. (,"élaienl : le village de More (Villemaur) avec ses dépendances, Sarniacia (Sarinaise) avec toutes ses dépendances, Tauriacus (Thorigny ?) également avec toutes ses dépendances, Loiiya Aqua, et d'autres villages où labbaye possédait une partie des terres, comme Gronen (Gron ?), Aiirosus (Sainl-Martin-sur- Oreuse ?) Messeriacus (Alicliery), Canapiis, Coriacus, (îamnciacus, Floxus, Ciuiennis (Courtenay), Spiriacas, Abon, Baudricus Paciacus (Passy), lAipo (Saint- Loup d'Oi'don ?), Sijncleriacus, Regniacus (Beigny ?), deux hospiliold sur la l'ivière de Fullo, et celui (pie Donat et Aufl'ridus, neveux de larchevèque Jérémie, ont donné au monastère ; puis les vignes, les terres arables et les prés qui entourent Sainte-Colombe et enfin deux hospiliola situés à Canalis (1). Louis le Débonnaire compléta ces dispositions en réglant que l'abbaye jouirait dans toutes ces possessions des exemptions marquées dans le privilège de 833, qu elle serait déchargée de toute juridiction épiscopale et se gouvernerait elle-même par ses abbés.
Sainte-Colombe échappait ainsi pour la seconde fois à la direction de l'archevêque de Sens. Cette mesure dut attrister les derniers temps de la vie d'Aldric ; sa cai'rière épiscopale touchait en effet à sa fin. Il avait noblement détendu la cause de la religion et des lettres. Les historiens le placent à côté de Leydrade de Lyon, Théodulphe d'Orléans et d'autres pontifes et abbés éminents de cette époque qui réunissaient des livres, formaient des écoles de copistes, encourageaient les écrivains et s'occupaient activement de leur clergé (2). L'auteur de sa Vie rapporte qu'il instruisait avec un dévouement paternel les chanoines de son église, leur enseignant à pratiquer la simplicité, la ferveur, la douceur et la pureté de l'âme.
Il y a tout lieu d'attribuer à l'im des membres de son
(1) La plupart de ces localités sont aujourd'hui inconnues.
(2) et. Monod, Eludes d histoire cnrolingienne, 37 et suiv. — Hist Liti. IV, 12 et 251. — Molinier, op cil. I, 183.
chapitre cathédral une lloniélie sur saint Savinien cl ses compagnons martyrs, qui se trouve dans la collection de leurs Actes (1). C'est un discours qui fut [)rononcé à l'occasion de l'anniversaire de la mort du premier apôtre de Sens, et il ne faut y voir qu'une œuvre de rhétorique pieuse, propre à édifier les auditeurs. L'auteur nous donne lui-même la date de sa composilion, lorsque après le récit de la prédication et du martyre de Savinien, il mentionne hrièvement les pontifes sénonais les plus saints qui ont marché sur ses traces glorieuses. En parlant de Vulfran, il dit : L'rgeL nos (nous avons près de nous Vulfran), puis il termine par Aldric : (( Super est nobis Aldricus, lir sinyiilari sanctilate prœditus et pastôralis curœ administrator eximius. » (Nous avons à notre tète Aldric, homme d'une sainteté rare et s'acquittant avec éclat de sa charge pastorale.) Malgré les affirmations contraires, nous persistons à penser que cette homélie n'a pas été tronquée par hasard à cet endroit, et que l'énumération des successeurs les plus remarquables de saint Savinien se terminait par le paragraphe d'Aldric qui a tous les caractères d'une conclusion.
L'allure générale du style indique bien du reste cette époque. C'est un latin encore à moitié barbare, avec des phrases ampoulées et des redondances obscures. Toutes les figures sont empruntées au vocabulaire de la guerre. Saint Savinien et saint Potentien couvrent la ville des traits de leur parole ou l'attaquent avec les béliers de leurs vertus... Lorsqu'il parle de leur arrivée dans la capitale sénonaise, il dit que <( l'ampleur majestueuse de la ville à ce moment est attestée par ce qui reste des anciens monuments. » Il n'est pas fait plus tard mention de ces ruines imposantes par les chroniqueurs du xi" et du xn' siècle, Odoranne et
(1) Cf. hihl. hist. de l'Yonne, II, 323. C'est à lort que, d'après des renseignemenls insuffisanls, nous avons placé la composition de ce morceau à Saint-Pierre-le-Vif, dans l'Histoire de cette abbaye, p. 47.
Clai'ius. Ailleurs roiateur exaile la cité des Sénons et dit que s'ils ont reculé devant les délenseurs du Capitule (allusion à l'invasion de Home par les Gaulois sénonais), ils ont soumis les villes voisines au joug du Christ et qu'ils l'emportent par la dignité de l'autorité métropolitaine (1).
11 cite enfin ceux des i)ontiïes de Sens qui ont le mieux suivi un si haut exemple. Mais les détails qu'il nous donne sur eux ne sont que des considérations symboliques tirées de leur nom, et bien conformes au genre de cette période. C'est d'abord Ursicin, le contemporain d'iîilaire, dont le nom vient de celui de l'ours. De même que cet animal passe pour aimer le miel plus que les autres bêtes et pour ôter à ses petits leur difformité en les léchant, ainsi Ursicin eut toujours dans la bouche les paroles divines qui sont ligurées par le miel, et il forma avec sa langue ceux qu'il avait engendrés, informes encore, à la vie divine. L'auteur de ï Homélie a des amplifications de ce genre sur Ambroise, Eracle, Léon, Arthème. A propos de ce dernier il ajoute qu'il n'en dira pas davantage car il existe un libellus où sa vie glorieuse est racontée. Il cite encore Emmon, Vulfran dont l'histoire est également écrite dans un libellus, Ebbon et enfin Aldric.
Ce qu'il expose sur saint Savinien et saint Potentien est conforme aux données traditionnelles. Après avoir fait la glose du passage de l'Ecriture où saint Luc dit que Jésus-Christ désigna soixante-douze autres disciples et les envoya deux à deux devant lui dans les villes où il allait, l'orateur part de là pour montrer saint Savinien, envoyé avec ses compagnons par saint Pierre, après la défaite de Simon le Magicien, et
(1) « O felix Senonum civitas, non tant uni romanx vhlutis \'ictoria, quantum sanctorum intenta ad bnnuin merituni industrin ! Fila quippe tui capitolinis cessere custodibus, sed tui victores Christi jugum i'icinis iinposuere uiliilnis, et nierito his metropolitana auctoritale precellis quas tui sacratissinii prsesules divinis mancipaverunt ■ loquiis. y>
arrivant à Sens pour conquérir LouLe la Gaule. Bien qu'il ajoute qu'il ne veut pas s'étendre sur ce sujet, car il existe également un libellas renfermant le récit de leur Passion, à l'entendre, la Gaule presque tout entière .se convertit, et il ne resta de païens que juste assez pour les condamner au martyre. Avec un lyrisme débordant il exhorte ses auditeurs à célébrer l'anniversaire de ceux par les combats de qui ils ont mérité d'obtenir le repos.
Un autre écrit dont la valeur historique est plus grande et qu'il l'aut sans doute rapporter au même temps, est celui que l'on a classé sous la dénomination de Passion abrégée (1). C'est le même style imagé, quoique plus châtié, et empruntant ses figures également au langage militaire : saint Pierre est occupé des soins de la divine milice..., les disciples font passer les vaincus sous le joug de Dieu, etc. L'écrivain renvoie de même aux Histoires pour connaître dans tous leurs détails les gloires passées de la cité sénonaise. Enfin, il n'y est pas question clairement du lieu précis de la sépulture des martyrs, ce qui indique que la rédaction est antérieure à la translation de 847.
La question des origines des églises gauloises était alors étudiée dans beaucoup d'endroits. Louis le Débonnaire, en reconnaissance de ce qu'il avait été rétabli sur le trône dans l'église de Saint-Denis, chargeait l'abbé Hilduin, dont on a vu les relations avec Aldric, de recueillir avec soin dans les historiens grecs, dans les archives de Paris et dans les ouvrages de l'Aréopagite, tout ce qui pourrait servir à l'histoire du fondateur de cette église. Il identifia ces deux personnages dans un travail dont l'autorité n'est plus acceptée aujourd'hui (2).
L'auteur sénonais de la Passion abrégée ne se proposait que de résumer la Grande Passion et de « faire découler de ce fleuve profond de petits ruis-
(1) Cf. texte dans Bibt. hist. de l'Yonne, U, 329 à 339.
(2) Cf. pour plus de détails, Jager, IV, 489 et 490,
soaiix i)()iir les présenter à ceux qui n'aiment peut-être pas autant (pic \uus la longueur dans les légendes et qui lisent sans goût les écrits trop étendus. >» C'est ainsi qu'il s'exprimait dans un long prologue qui est précieux par les renseignements qu'il nous apporte sur les circonstances de cette composition. Il devait être un moine, — il s'adresse à ses frères, — et un moine de Saint-Pierre-le-Vif, car il parle de la première reconstitution des Actes de saint Savinien qui, dit-il, avait excité les attaques de l'envie ; des rivaux les accusaient d'avoir substitué aux documents anciens des fictions nouvelles et d'avoir introduit la fausseté dans l'église de Dieu. L'écrivain protestait contre ces imputations iniques, et il les félicitait d'avoir méprisé pareilles suppositions et fait connaître au loin le souvenir de saint Savinien. Il était versé dans les lettres, car il commence par une citation de Marcus (Tullius Cicéron). Les auteurs latins du grand siècle étaient alors connus dans le diocèse de Sens ; lorsqu'en effet Aldric était encore jeune moine à Ferrières, l'abbé Sigulphe avait encouru les reproches dAlcuin parce qu'il lui avait expliqué Virgile.
Le supérieur qui avait donné l'ordre de résumer les premiers Actes de saint Savinien était probablement l'abbé de Saint-Pierre-le-Vif, Anastase, qui fut mis en 831 à la tête de l'abbaye. D. Cottron, dans son Histoire de cette maison, dit qu'il faut le considérer comme un des plus remarquables abbés, à cause de sa sainteté et de ses œuvres admirables. Parmi les fruits de son activité que cet historien n'indique pas, on doit compter sans doute la réorganisation du monastère.
Quels étaient ces envieux qui, au dire de l'hagiographe, voulaient faire autour de l'apôire de Sens la conspiration du silence ? Il est difficile de l'indiquer sûrement. On peut supposer qu'il s'agit des martyrologes qui se répandaient alors partout et ne renfermaient pas la mention de saint Sa\inien. Quant à l'au-
lorité de cet écrit, elle nesl pas différente de celle de la Grande Passion dont il a été question en son lieu, puisqu'elle n'en est que l'abrégé et que l'auteur était résolu de repousser tout ce qui était contraire à la tradition sénonaise. Si la critique lui faisait défaut, du moins on ne saurait douter de sa bonne foi.
Le monastère reçut vers ce temps (833), ainsi que plusieurs maisons religieuses du diocèse, un témoignage d'affection de la part d'Anségise, abbé de Fontenelle. Parmi les nombreux legs qu'il inscrivit sur son testament, Saint-Pierre-le-Yif était marqué pour deux livres, ainsi que Ferrières, Sainte-Colombe et le Cbapitre de la métropole ; Saint-Remy et Saint- Héracle ne reçurent chacun qu'une livre. Dans la bibliothèque de ce savant religieux se trouvait un codex contenant la Passion de sainte Colombe, la martyre sénonaise (1).
Aldric eut la satisfaction de voir s'élever deux nouveaux couvents de Bénédictins à l'extrémité du diocèse, dans un bourg du nom de Caslrodunum, au confluent de l'Armance et de l'Armançon. L'église étant devenue trop petite pour la population, deux nobles dames du pays chartrain, Lemine et Godelaine, entreprirent de la rebâtir et prièrent le saint prélat de venir la consacrer. Elles fondèrent en même temps près de là deux communautés, une de religieuses et l'autre de moines sous la règle de saint Benoît. Elles s'étaient procuré une précieuse relique de saint Florentin, noble champenois, mis à mort par les Vandales au commencement du v' siècle à Semont (arrondissement de Châtillon-sur-Seine). On rapporte un miracle dont Aldric aurait constaté l'authenticité, après quoi il fit la dédicace de l'église et substitua à saint Martin, patron primitif, le titre de saint Florentin dont le nom est resté à la ville (2).
(1) Cf. Migne, CV, 744 el suiv.
(2) Cf, Vita Aldrici. — Pigeori, dans Annuaire de l Yonne^ année 1850.
Parmi les aiitics actes de ce prélat, on cite encore la mission oiiicielle qu'il reçut de Louis le Débonnaire, avec Albéric de Langres et d'autres personnages, pour aller au monastère de Flavigny apaiser les discordes qui s'étaient élevées entre les religieux cl l'abbé au sujet de cette maison (1).
Il pensait à se démettre de ses fonctions archiépiscopales pour aller finir ses jours dans sa chère abbaye de Ferrières, lorsque la mort vint le surprendre le 10 octobre, on ne sait au juste de quelle année. Plusieurs auteurs fixent sa naissance en 775 et son décès à l'Age de 01 ans, c'est-à-dire en 830. Les lettres G et 41 de Loup Servat qui ont été écrites le 22 septembre 837, pai'lent en effet de lui comme d'un homme ayant disparu. Cependant un grand nombre d'autres renvoient cette date à l'année 840 et sont en rapport avec Baluze qui place la lettre G en 841. Le corps d'Aldric fut porté à Ferrières et inhumé, comme il l'avait demandé, sous la gouttière de l'église, près de la chapelle Saint-André. Odoranne rapporte que Dieu glorifia son serviteur par des prodiges accomplis sur son tombeau ; aussi ses restes furent-ils transportés dans l'intérieur de l'église et déposés dans une châsse splendide en argent. Son biographe anonyme raconte l'histoire de cette translation, à laquelle il a ajouté une belle hymne en l'honneur du saint prélat. Sa fête se célébrait autrefois à Sens le 0 juin, jour de sa consécration ; à Ferrières, au contraire, elle avait lieu à l'anniversaire de sa mort, 10 juin.
\"Éxn.ox, le successeur d'Aldric, était un homme d'une haute intelligence et d'une très grande acti\ité : c'est assurément la figure la plus originale parmi les prélats qui illustrèrent dans ce siècle le siège de Sens. S'il n'obtint pas les honneurs de la primatie, il est celui qui travailla le plus efficacement à la préparer. On trouve chez les chroniqueurs de nombreuses
(1) Cf. Mabillon, Acta S. O. S, £. ssec. l\, pars I, 570.
variantes de son nom. Dans le Capitulaire de 853, où il est désigné missus doininicus, on trouve Guenilo (1). Geoffroy de Gourion, dans sa chronique, écrit tour à tour Venilo, Wenilo, Guanilo. Il ne reste que très peu de renseignements sur sa vie avant son élévation à l'épiscopat. L'auteur de la Vie d'Aldric rapporte qu'il tut abbé de Ferrières, mais Mabillon rejette ce sentiment parce que Gharles le Gliauve, dans sa proclamation au concile de Savonnières, dit que Venilon était clerc de sa cour au moment de son élection. Ces deux qualités ne semblent pas s'exclure, et D.Mathoud observe à ce propos qu'un grand nombre d'abbés et de moines ont séjourné à l'école du palais, tels qu'Aldric, Jérémie, Adon et d'autres. D'après le Gallia Chrisiiana, il lut consacré en 837 par les évèques de sa province. La France Pontilicale renvoie cet évèment en 840, l'année môme de la mort de Louis le Débonnaire, et affirme que ce fut entre les mains de Charles le Chauve que Vénilon prêta le serment de fidélité.
Le partage de l'empire entre les fils de Louis fut le point de départ d'une nouvelle ère de troubles et de guerre civile. Lothaire prenant les armes pour imposer sa volonté à ses frères et augmenter son apanage à leurs dépens, Louis, roi de Bavière et ( hai'les le Chauve firent cause commune contre lui. Après diverses négociations qui n'aboutirent pas, les deux armées marchèrent l'une contre l'autre et se rencontrèrent sur les confins du diocèse de Sens, dans les champs de Fontenay ; c'est là qu'eut lieu la sanglante bataille du 25 juin 84L
D'après le chroniqueur Nithard (1), on n'avait pas encore vu de combat aussi meurtrier et aussi opiniâtre. Il sembla que la haine mutuelle des frères eût passé dans le cœur de leurs soldats. La victoire se déclara pour Charles et Louis, et la modération
(1) Cf. Migne, CXXXVIII, col. 606.
(2) Cf. Dnchesne, II, 351. — D. Bouquet, VII, 10.
avec laquelle ils en usèrent fut une nouvelle preuve (juils méritaient de vaincre. Leur premier soin fut d'arrêter le carnage et de faire panser les blessés puis enterrer les morts des deux armées. Mais le nombre en était si giand que les princes victorieux ne purent voir sans frémir tant de sang répandu, et ils eurent peur que ces calamités ne leur fussent imputées, malgré les démarches qu'ils avaient faites pour éviter cette terrible rencontre. Ils consultèrent donc les évêques qui se réunirent non loin du champ de bataillle, entre Fontenay et Toucy, et répondirent que Charles et Louis ayant combattu pour la justice, ils devaient se rassurer, puisque le Dieu des armées avait décidé en leur faveur. Les prélats ajoutèrent que ceux-là cependant qui dans cette guerre avaient suivi les mouvements de la haine, de la colère et de la vaine gloire, devaient confesser secrètement leurs péchés et accepter la pénitence qui leur serait imposée. De plus, ils ordonnèrent des prières et un jeûne public de trois jours pour les âmes de ceux qui avaient péri dans le combat et afin d'obtenir du Seigneur qu'il continuât sa protection aux vain- (jueurs.
Comme les deux rois avaient remporté cette victoire dans le diocèse d'Auxerre, ils voulurent en consacrer les prémices à saint Germain. Ils ordonnèrent au pieux évêque Héribalde de lever le corps de l'endroit où il avait été déposé et de le placer plus honorablement. Cette translation eut lieu le premier septembre 841. Les restes du grand saint furent trouvés avec les vêtements dont l'impératrice Placidie les avait fait revêtir (1). Yénilon devait, douze ans plus tard (22 juillet 853), les lever de nouveau et les déposer dans un iTli(piaire (2).
Après de longues négociations, les trois rois finirent par sentendre pour un nouveau partage de
,'l) Jager, V. 8.
(2) Gallia Chvistiana, XII, 22.
l'empire franc. Louis eut la Germanie, I-olh::!ire, le royaume d'Italie et le bassin du Rhône, et Charles prit possession de la Neustrie. Dès 837, dans le premier partage que Louis le Débonnaire avait fait à Aix-la-Chapelle, il avait attribué à ce dernier, entre autres possessions, le pays sénonais et les conti'ées environnantes (1), Troyes, Paris, Melun, h^lampes, etc. Le G juin 81.'^, Vénilon sacra Charles le Chauve dans la cathédrale d'Orléans, au milieu d'une nombreuse assistance de prélats et de seigneurs (2). C'était la )»remière fois (ju'un archevêque de Sens enlevait à celui de Reims le privilège traditionnel de donner l'onction royale. 11 faut peut-être rapporter à cette époque un manuscrit très ancien de l'église sénonaise que D. Bouillart a eu entre les mains et duquel il a extrait diverses prières et bénédictions, et en particulier une pièce liturgique intitulée : Incipil Ordo ad nrdinandiim regem (3). Le roi y promet de respecter le droit canon, la loi et la justice à l'égard des évêques et de leurs églises et de les défendre, comme un prince doit le faire dans son royaume. On y trouve encore une bénédiction à réciter sur celui qui part en guerre ou (jui va combattre les païens. (Il s'agissait probablement ici des Normands.)
Parmi les maux causés par les divisions des hls de Louis le Débonnaire, le plus redoutable était d'avoir attiré leurs incursions. Ces pirates venus (hi Dancmarck, de la Suède et de la Norwège, commençaient alors à se faire par leurs brigandages la terreur et le fléau de l'Europe occidentale. Une flotte de ces barbares avait pénétré dans la Seine, en mai 841, pillant et brûlant tout sur leur ])assage. Devant l'imminence du danger, l'abbé de Saint-Denis, Hilduin, envoya le trésor du monastère, c'est à dire les reliques et les objets précieux, à l'abbaye de Ferrières,
(1) Nithard, dans D. Bouquel, YI, 70. — Annales de Saint- Berlin.
(2) Hist. Littér. V, 484.
(3) Cf. Bibl. Nationale, m. 1. 10410.
mais Loiq) Serval qui la dirigeait alors, lui manda que ce d(':'pôl sacre ne serait pas même chez lui en sûreté.
En 843, \ énilon conféra l'onction épiscopale à Agius, le nouvel évêque d'Orléans, et il assista, près de cette ville, au synode de Germigny où furent prises diverses mesures dans lintérêl de l'Eglise et pour la réforme des abus qu'avait occasionnés la guerre civile. Il souscrivit le premier, avec trente-sept prélats et plusieurs a])bés, le pri\ilégc qui fut accordé pour la réorganisation de l'abbaye de Corbie (1).
L'année suivante, Vénilon se rendit à un autre conciit' que Charles le Chauve con\oqua à \'erneuil poiir délibérer sur la situation de l'Eglise et de l'Etat. L'assemblée avait pour présidents Ebroin, archichapelain du roi, \'énilon, Louis, abbé de Saint-Denis, et Hincmar devenu peu après archevêque de Reims. Elle proposa à l'approbation de Charles douze articles qui avaient été rédigés par Loup de Ferrières. En voici le résumé : Le roi doit être juste, miséricordieux et j)énétré de la crainte de Dieu. Plusieurs évêques ont commis des fautes pendant ces tristes temps et ont négligé leur diocèse ; ils seront réprimés par les commissaires royaux. Les moines qui ont quitté leur couvent et qui errent de tous côtés seront contraints de rentrer dans leur cloître. Les mariages avec des religieuses seront punis d'excommunication. Celles qui, sous l'inspiration dune fausse piété, ont revêtu des habits d'hommes et se sont coupé les cheveux, tomberont sous la rigueur des canons. Quelques évêques ne peuvent suivre le roi dans ses expéditions à cause de leurs infirmités : d'autres en ont été dispensés par le souverain. Pour que l'Etat n'en souffre pas, ils devront envoyer leur contingent à l'un de leurs fidèles.
(1) Mansi, XIV, 79j et suiv. — Le texte de ceUe charle doit être suspect, car parmi les signatures on trouve au quatrième rang celle d'Hiucmar, évêque de Reims ; or ce titre ne lui fut conféré qu'en 8i5, au concile de Beauvais.
On traita aussi dans le concile de Verneuil de la légation confiée à Orogon, évêque de ]\Ietz, par Sergius II, comme \icaire apostolique des Gaules et de Germanie. Les évêques de Neustrie n'étaient pas d'avis de reconnaître la juridiction d'un légat qui était dun autre royaume ({ue le leur. Devant cette opposition, Drogon abandonna avec beaucoup de grandeur d'âme les droits de celte haute prérogative, dans la crainte de troubler lépiscopat. C'est ce que nous apprennent deux leltres de Loup de Ferrières à Hincmar (n°' 42 et 44).
Loup, dont le rôle lut gi'and dans cette période, était né au commencement du siècle dans une famille noble du diocèse c!e Sens. 11 prit le nom de Serval ou Servais (Servatus), par allusion à une maladie dont il avait été guéri miraculeusement. Parmi ses parents se trouvaient Héribalde, évèque dAuxerre, Abbon et Rémi, l'un et l'autre abbé et moine de Saint-Germain de cette ville, Osmar, métropolitain de Tours, Marcward, abbé de Prûm, Odacre, abbé de Cormeri, et Vénilon (1). Ayant embrassé la vie religieuse à Ferrières, il reçut d'iMdric qui était alors abbé, un maître habile sous lequel il étudia la grammaire, la réthorique et le qiiadrivium qui comprenait l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. Vers 830, il était diacre (juand Aldric, devenu archevêque de Sens, l'envoya à Fulda, en Germanie, pour s'y l)erfectionner, sous la direction de Raban-Maur, dans la littérature et la théologie. La proximité de Selgenstadt, dont le docte Fginhai'd était abbé, lui permit d'aller entendre les sublimes leçons de ce disciple d'Alcuin.
(1) Sur Loup de Ferrières on peut ronsiilter : Hist. f.itlér. V, 265 et suiv. — Biblioth.des Hautes Etudes. 11^ fascicule : Lettres de Servat Loup, avec notes, p;ir G. Desdevisrs du Dézert. — Etudes religieuses des P. Jésuites, mars 1890. — L. I^cvillnin, dans Bibl. de l'Ecole des Chartes, LXII,445. el LXIII. 536-587. — Lëon Maître, les Ecoles épiscopaJes et monastiques de l'Occident, 57. — L. Jarossay, Ferrières en Gdtinais, S8 à 118. — Molinier, op. cit. I, 260. — Analecta BoUand. 1898, 84.
Lorsque, en 830, il rentra dans sa patrie, il était devenu un humaniste passionné et l'on ne pouvait alors Iroiivei" un meilleur interprèle des grands maîtres. « J'ai toujours eu un vif amour des lettres, dit-il lui-même (Lettre I), et maintenant encore j'y consacre un soin que des gens appelleraient suiiersfitieux. » En peu de temps il se fit un très grand nombre d'amis. La réj)utation de son mérite arriva bientôt jusqu'à la cour et lui attira la protection de l'impératrice Judith. Cette princesse, grande amie des belleslettres, le présenta elle-même à Louis le Débonnaii'c (|ui le recul a\ec de grands témoignages d'intérêt. Il hii voua la même amitié, et en novembre 824 il le nomma abbé de Ferrières, à la place d'Odon qui était devenu odieux à la cour parce qu'il avait embi'assé le parti de Lothaire. Loup fut accusé d'avoir |)réparé cet événement par ses intrigues, et il chercha à réfuter cette imputation dans une lettre à Jonas, évêque d'Orléans.
Tomme don de joyeux avènement, Charles le Chauve lui accorda en janvier 843 un diplôme par lequel il s'engageait à couvrir de sa protection le monastère, donnait le droit aux moines d'élire leur abbé parmi eux et restituait une propriété qu'il avait lui-même attribuée par nécessité au comte Odulphe. On y voit que l'église de Ferrières portait alors le nom de Bethléem.
T.oup continua d'enseigner lorsqu'il fut abbé, mais ses fréquents voyages pour assister aux conciles où il jouait un rôle actif, et pour remplir les missions dont il était chargé, lui prenaient beaucoup de temps. Il se plaint souvent dans ses lettres de la dure nécessité qui le retenait quelquefois plusieurs mois de suite à la cour et, encore plus, de ce qu'il se voyait forcé d'aller à l'armée, sans connaître le métier des armes. Son monastère était en effet de ceux qui devaient fournir des troupes et le service de guerre. A une des expéditions que fil le roi, il faillit même perdre la vie,
mais il en fut quille avec quelques jours de caplivilé.
Ces divers embarras ne l'empêchaient pas de former dans la liltératui-c un grand nombre de disciples, parmi lesquels se distinguent notannnent Adon, laiilcur du célèbre martyrologe, et lléric, moine de Saint-Ciermain dAuxeri'e. Sous sa direction, l'école de Ferrières devint une des plus célèbres de ce temps. Il envoya son neveu avec deux étudiants à l'abbaye de Prum, \oulant que, après y avoir appris le tudesque, ils fussent capables de l'enseignei' aux Francs. De même il obtint de l'abbé de Saint-Denis l'admission de deux jeunes moines de Ferrières à l'école d'orfèvrerie de son monastère, pour y a}>prendre cet art sous la direction de maitres dont l'habileté était connue (1).
Pour enrichir la bibliothèque de l'abbaye de tous les bons ouvrages de l'antiquité ecclésiastique et profane, il en demanda de tous les côtés, à Selgenstadt, è Yoi'k, à Fulda, à Tours, à Rome, pour les copier lui-même ou les faire copier par d'autres. Il connaissait particulièrement Cicéron, les commentaires de César, Salluste, Ouintilien, \'irgile et Horace.
Vers ce temps, le régime des écoles monastiques fut modifié. En vertu d'un décret du concile d'Aix-la- Chapelle, les externes qui y étaient admis avec les novices en furent séparés, à cause des inconvénients que présentait ce mélange, et, à côté de l'école intérieure, il y en eut une autre pour les jeunes gens du monde qui avaient les mêmes professeurs et les mêmes leçons.
On considère Loup comme le plus grand littérateur, l'écrivain le plus poli de son siècle. Il a laissé de nombreux écrits ; parmi ceux qui sont perdus, mentionnons des Commentaires sur l'Ecriture Sainte, et une Histoire abrégée des empereurs romains, dans
(t) Cité par Henri Ilavjird, Hisloire de VOrfès'rerie française, d après la Lettre 22.
laquelle il proposait surfout à l'admiration de Charles le Chauve les actions de Théodose et Trajan. 11 reste de lui un Recueil de cent trente lettres qui répandent un grand jour sur les affaires de cette é|)oque. .Malheureusement elles ne sont pas datées et il es! parfois difficile d'en préciser l'année. Ses corres- (lanls. au nombre de cinquante-huit, comptent parmi les personnages les plus marquants, dont il était le conseillei' intime. Ce sont les papes Benoît 111 et Xicolas V\ Lothaire et Charles le Chauve, le roi ilAuglelcrre Ethelvulf, les archevêques de Sens, Tours. Reims et Lyon, les évoques de Paris, Orléans, .\uxerre, Troyes, Besançon et York, îes abbés de Pnim, Fulda, Corhie. Saint-Germain et Saint-Médard fi'Auxerre. Il était également en relations avec Louis, abbé de .'^aint-Denis et chancelier de Charles le Chauve, avec Ililduin, abbé de Saint-Martin de Tours et archichai)elain de la cour, avec Gérard, comte de Roussillon et de Provence, avec le fameux moine Gotescalc, etc. (1).
Les discussions théologiques ou grammalicales. les félicitations, les exhortations, les questions d'intérêt personnel et les soins de l'administration de son abbaye forment l'objet de cette correspondance. Il y maïKpîc d'originalité, mais ce défaut même donne à ses missives une grande sincérité d'expression. 11 |>eint son siècle tel qu'il le voit, sans coujeur et sans relief. Son style est parfois lourd et recherché, obscur et sans pi'écision. 11 tombe dans les travers de ce t(m|)-=. en abusant des procédés de réthorique banale et en multipliant sans goût les citations des auteurs sacrés et profanes. Mais à côté de ces défauts, on
(\'\ Le seul niannscril connu au joiircrinii «les ledros île Loup Servat est un volmnc en parchemin conservé à lit Bibliot. Nationale, sous le n° 2858 du fonds latin. L'écrituro fine et régulière est attribiice au x*^ siècle. Parnn les nombreuses éditions de ses oeuvres, la meill(!ure est celle de Baluze, faite «mi 166'», renouvelée eu ITSO.el reproduite avec quelques incorrections dans le tome CXIX delà Patrologi- latine de Migne.
trouve dans ses écrits une latinité de bon aloi et un air aisé qu'il avait [tuisés dans les meilleurs écrivains latins. 11 ne se boi'nait pas, comme les autres théologiens d'alors, à étudier les écrits des Pères et des autres é(ri\ains ecclésiastiques, mais il lisait encoïc les auteurs paiens.
Loup poursuivait son œu\re au milieu ç\es plus grandes difficultés. Profitant du trouble profond qui agitait la société, un grand seigneur des en\irons pillait les domaines de Ferrières avec une troupe de soldats : il incendiait les métairies, enlevait les \ assaux et portait ses exactions à un tel point que les moines se virent réduits, ne se trouvant plus en sûreté dans le monastère, à l'abandonner momentanément et à se réfugier au milieu de la grande forêt d'Orléans, dans le prieuré de Villemoutiers, appartenant à fabbaye de Vézelay. Dans une lettre à Hincmar (n" \2) il trace un tableau lamentable de leur situation : <( Xous sommes réduits à une telle misère, dit-il, que cette année nous n'avons plus de froment et à peine de la nourriture pour deux mois. Nos serviteurs dont laide nous est indispensable, sont presque nus : nos frères n'ont pour se couvrir que des vêtements usés et déchirés (ils étaient alors près de quatre-vingts) : notre pauvreté nous empêche comme jadis de prali- (pier l'hospitalité. Dans ces temps malheureux, nous avons épuisé les ressources de nos pères et nous ne l)ouvons plus que demander au roi son assistance et à Dieu la résignation. »
Une autre lettre de Loup est encore plus poignante. " Nous manquons de tout, écrit-il à Paschase Ratbert, ne mangeant pas de viande mais seulement du pain noir, des légumes, et un })eu de poisson, quand un fidèle ami, comme Paschase Ratbert, nous en envoie. Nous buvons un peu de vin ou de cidre et souvent nous n'avons que de l'eau. Mais nous espérons que Dieu nous viendra en aide. >> Le triste état du pays était imputable en grande partie à la faiblesse de
Charles le Chauve. Loi-sque les x\ormamJs revinrent en 8'i5, ne trouvant pas d'armée pour les arrêter, ils poussèient jusqu'à l'aris qu'ils pillèrent, et le roi n'employa d'autre moyen de les éloigner qu'en leiii' payant un tribut.
Lorsqu'ils se turent retirés, Charles convoqua un nouveau concile à Beauvais. Vénilon qui se trouvait peu auparavant à Saint-Quentin où il avait assisté à la translation du corps de saint Cassien, ancien évêque d'Autun, se rendit à cette assemblée qu'il présida. On y comptait les évêques de Paris, Noyon, Amiens, Soissons, J.aon, Châlons, Chartres, Senlis et Orléans. Ils présentèrent au prince une nouvelle requête dans laquelle ils le conjuraient de maintenir les lois et les droits de l'Eglise et de vivre avec l'épiscopat dans l'union et dans la concorde. Charles promit solennellement d'observer ce qui lui était demandé (1). C'est à ce concile que Hincmar fut nommé au siège de Reims. Depuis dix ans cette église manquait de pasleur ; sur l'ordre des prélats, elle procéda à l'élection et porta son choix sur Hincmar qui était alors moine de Saint-Denis. Celui-ci se rendit aussitôt à Beauvais et, après s'être muni du consentement de son abbé, de l'évêque de Paris et du métropolitain, il passa l'examen ordinaire et l'ut consacré le 3 mai. Par son érudition et son activité, il devait jouer un des premiers rôles dans l'histoire de l'église franque à cette époque. Ajoutons que son caractère ardent et hautain donna souvent prise à ses adversaires dans les démêlés retentissants qu'il eut avec les prélats, les rois et même les papes (2). Au moment des querelles relatives à la primatie des Gaules, l'église de Sens devait trouver en lui un adversaire violent et redoutable.
Peu après le concile, le roi en fit tenir un autre plus nombreux, le 17 juin suivant, dans l'église de Meaux. Les métropolitains Vénilon de Sens, Hincmar de
(1) Cf. Labbe, VII, 1811.
(2) Cf. Jager, \, 29.
Reims et Rodulphe de Bourges y assistèrent avec leurs suffragants et rédigèrent quatre-vingts canons, précédés d'une préface qui nous offre un triste tableau des calamités dont le royaume était affligé et que les prélats attribuaient à la violation des lois ecclésiastiques. En voici quelques-uns: La demeure de l'évêque doit toujom's être située près de l'église et disposée de manière à recevoir les passants cl les pau\res. Le roi est supplié de laisser aux évéques, pour vaquer à leurs fonctions, plus de liberté qu'ils n'en ont eu, surtout pendant le carême et Lavent, et de leur permetti'e de tenir des synodes dans chaque province, au moins une ou deux fois par an. Chaque évoque aura soin d'avoir auprès de lui un coopérateur habile et profondément catholique qu'il chargera du soin d'instruire les prêtres des paroisses sur ce qui concerne la foi et les commandements de Dieu. On avertira le souverain de la ruine des hôpitaux, et spécialement de ceux des Ecossais. Les droits des chorévêques seront limités ; ils ne devront conférer les ordres que jusquau sousdiaconat et avec la permission de l'évêque, mais il leur sera permis de vaquer dans l'étendue du diocèse à l'imposition de la pénitence et à la réconciliation des pécheurs. Des mesures seront prises contre la simonie. Enfin on recommanda l'observation rigoureuse des capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire (1). Le roi signa ces canons et promit de les faire exécuter. Pour leur donner plus d'autorité et avant de les publier, on les confirma dans un concile tenu à Paris en février 847. Aux membres de l'assemblée de Meaux s'était joint Gontbaud, de Rouen, avec ses suffragants. En tête des actes se trouve une belle e. longue préface ; mais les règlements n'en furent pas mieux observés. Le roi ayant convoqué une réunion extraordinaire à Epernay pour les soumettre aux seigneurs laïques, ceux-ci refusèrent de les accepter.
(1) Cf. Mansi, XIV, 811-845.
Oubliant le respect dû au caractère et à la dignité des prélats, ils les chassèrent honteusement et, délibéi'ant ensuite entre eux, ils choisirent les canons qui leur convenaient et en dressèrent une liste qu'ils envoyèrent aux évèques, en déclarant que le roi et eux refusaient d'observer les autres. Ainsi les lois qu'établisiait l'épiscopat tombaient sous le mépris et l'impunité étai*. garantie aux grands.
Cependant le souci des intérêts généraux de l'église franque nempèchait pas \'énilon de s'occuper activement de son diocèse. Vers ce temps, probablement en 845, il confirma la translation du monastère de Saint-Hemy à Vareilles et donna la charte à souscrire aux archevêques de Kouen et tle Tours, ainsi qu'à dix évêques et deux abbés. Ce diplôme est conçu dans les mêmes termes que celui de 833 et il ne présente de différences que dans les signatures (1). Quelques historiens, comme Labbe (2) et d'Achery attribuent cette pièce au concile de Sens tenu en 852. Mais d'après la remarque d'iléfélé (3), cette date est trop tardive, car en 852 plusieurs évêques qui la signèrent étaient morts. La comparaison des dates du sacre et de la mort des prélats signataires donne comme points extrêmes 843 et 845, et elle concorde avec le sentiment de Baluze qui place la charte en 845. Un synode eut lieu, en effet, à cette époque à Sens, et il est attesté non seulement par la préface des Capitularia de Charles le Chauve, d'après laquelle Yénilon en réunit un à Sens avec ses suffragants peu avant 840, mais encore par la chronique d'Albéric qui place ce synode dans la troisième année qui suivit la paix conclue en 843 entre les fils de Louis le Débonnaire. C'est dans cette assemblée que Yénilon consacra comme chorévêque un clerc du nom d'Audrade. Elle doit être la même que le synode provincial signalé
(1) Cf. Cartul. gén. de l'Yonne, I, 63.
(2) Cf. Concil. VIP, 78.
(3) Cf. V, 315.
par Vllisloire Lillérairc (1), dont on ignore les actes et qui eut lieu avant le concile de Aleaux. .Mais le diplôme n'a rien de commun avec ce synode provincial cai' on y trouve les signatures non seulement de plusieurs sulïragants de Sens, mais encore de deux archevêques et des rvrques fie Lisieux, i.aon, liayeux, Amiens, Autun et Cliâlons.
Au mois de novembre 840, \'énilon bénit la basilifjue de Sainl-Remy qu'il avait l'ait bâtir à X'areilles et il y Iranl'éra les reliques de saint Valérien, martyr. Vers ce temps, il mit à la tête de cette maison l'abbé Uodulphe que l'auteur du Livre des miracles de saint Homain présente comme un sage, doué d'une grande éloquence et lemarquable par ses connaissances (2).
La sollicitude du prélat se porta également sur les autres maisons religieuses du diocèse. Alors qu'il se trouvait au printemps de 847 au monastère de Saint- Martin de Tours avec Charles le Chauve, il lui présenta une charte que Jérémie avait obtenue de Louis le Débonnaire, en 822, en faveur des abbayes de Saint-Pierre-le-Vif, Saint-Jean et Saint-Remy. Le roi renouvela ce privilège, garantit leurs biens contre toute usurpation, prescrivit la confection de polyptiques où devaient être inscrites les propriétés de chacune d'elles, et maintint la juridiction spirituelle de l'archevêque dans les mêmes conditions qu'auparavant (3).
Vénilon voulut reprendre également l'autorité dont ses prédécesseurs avaient joui sur l'abbaye de Sainte- Colombe et que Louis le Débonnaire leur avait naguère retirée, mais les religieux eurent recours à l'intervention de Loup Servat pour conserver leur indépendance. Celui-ci en écrivit à l'évêque de Laon, avec qui il avait été, en 844, missiis dominicus en Bourgogne, le priant d'user auprès de Charles le
(1) V. 49'». - Cf. Mansi.XIV, 975.
(2) Callia Chiist. XII, 119.
(3) Ci. Archives de l'Yonne, H, 85. — Cartul. gén. de l'Yonne, I, 53. — Recueil des Hist. de France, VIII, 487,
Cliauvc de toute son influence pour obtenir de lui qu'il voulût bien coniirmer les exemptions accordées à Sainte-Colombe par les archevêques de Sens et les pi'inces francs (Lettre 52).
Ces démarches ne furent pas inutiles car, peu de temps après, le roi donnait en faveur de ce monastère nu diplôme daté du cinq décembre 847. Il est adressé à tous les évèques apostoliques, ducs et autres personnages illustres du royaume. Le souverain expose qu'à la prière de l'abbé Bernard il confirme le privilège accordé aux moines et garantit les mêmes immunités procurées par les Souverains Pontifes et les rois aux abbayes de Lérins, d'Agaune et de Luxeuil. Les religieux se gouverneront eux-mêmes sous la conduite de leur abbé ; aucun évêque ni dignitaire n'aura droit d'y entrer si ce n'est pour prier et porter la parole de Dieu, et défense est faite à l'archevêque de Sens de les attirer sous sa dépendance ni de leur enlever leurs biens. Le roi porte des anathèmes et prescrit des châtiments contre ceux qui enfreindraient ces dispositions (1). Il compléta peu après cette mesure en faisant restituer le domaine de Cuy que plusieurs administrateurs [redores) avaient donné en bénéfice, et qu'il consacra à l'entretien des moines, afin de les exciter davantage à prier pour lui et pour sa famille (2).
Cette année 847 devait être marquée pour Vénilon et pour l'église de Sens par un événement des plus heureux. Il leva de terre les corps de saint Savinien, saint Potenlien et de leurs compagnons martyrs qui reposaient dans l'église du Sauveur et il en fit la translation solennelle dans la basilique de Saint-Pierre-le- Vif, le quatorze des calendes de novembre (19 octobre) en présence du clergé et d'une foule immense. Cet acte pontifical qui allait consacrer définitivement le
(1) Cf. Carlnl. gén. de l'Yonne, I, 58.
(2) Cnrt, gén, de l'Yonne, I, 60. — Recueil des Ilist. des Gaules, VIII, i93.
culte des deux apôtres sénonais nous est raconté par Odoranne, Clarius, et les autres chroniqueurs qui les ont suivis. Il reste un récit assez étendu, dun auteur anonyme, que l'on est d'accord à attribuer au ix" siècle (1). On reconnaît facilement dans les détails qu'il donne, un religieux de cette abbaye. De plus, (était un contemporain et un témoin oculaire des choses qu'il rapporte. Lorsqu'il narre les faits merveilleux qui suivirent la translation : « Il ne doit pas paraître absurde, ajoule-l-il, de dire le miracle de la lampe qui brûle jour et nuit devant les corps des martyrs et d'un grand nombre de saints déposés dans la crypte, puisque la voix de ceux qui l'ont vu est là pour l'attester, » et, exposant ensuite comment l'un de ses frères chargé d'entretenir cette lampe avait oublié de renouveler l'huile : <( Nous connaissons, dit-il, sa figure aussi bien que son nom, mais nous ne l'avons pas désigné de peur de le couvrir de confusion. » C'était un moine instruit, car il apporte toujours un trait des Saintes Ecritures ou de l'histoire ecclésiastique à l'appui des miracles opérés par l'intercession des martyrs ; il parle en effet de voix angéliques qui furent entendues dans la nuit de cette solennité, d'un aveugle et d'une femme paralysée, originaire du pays de Melun, qui y furent guéris.
D'après son récit, les corps très saints des martyrs Savinien et Potentien et de leurs compagnons avaient été ensevelis ensemble dans l'église du Sauveur par les fidèles, et les parents de Sérotin avaient déposé ses restes vénérables dans un sanctuaire voisin. Tous les trois reposaient depuis un long espace d'années, lorsque leur sépulture avait été révélée du ciel au pontife Vénilon et à l'abbé de Saint-Pierre-le-Vif, pour qu'un culte et des honneurs plus grands leur fussent rendus par le peuple.
Quant à la découverte proprement dite, il rapporte
(1) Cf. Mabillon, Acta S. O. S. B. VI, 1, 256-258 ; Id. Annales, II, 750-751. —Bibl.hist. 315-318.— Migne, CXLII, 783-785. Hist. Litt. V, 98. - etc.
seulement que, en retirant le corps de saint Savinien du cercueil de plomb, on trouva presque intact le pallium dont il était recouvert et que la tète avait été brisée sur la tempe droite par des balles de plomb. Il ajoute que sur les trois fractures il y en avait deux, encore maculées de sang ; la troisième qui avait dû suivre la mort, n'en portait pas. Comme s'il craignait que son affirmation ne fût pas accceptée, il explique (pie les corps des saints Gervais et Protais, lorsqu'ils furent découverts à .Milan par saint Ambroise, étaient également teints de sang encore frais.
D'autres détails intéressants sur cet événement nous sont donnés par une relation anonyme qu'un historien sénonais du xvf siècle, Bureteau, avait extraite d'un antique codex de l'église métropolitaine (1), et qui offre de sérieuses garanties d'authenticité. Il rapporte que l'église Saint-Sauveur, située tout près mais en dehors de l'enclos du monastère, était alors en ruine ; qu'un vieillard, instruit par une révélation et par les récits des anciens, savait que là était le tombeau des martyrs, et que Yénilon qui en fut informé, ordonna de creuser à cet endroit et y trouva les ossements qu'il fit déposer dans la crypte de l'abbaye. On découvrit également bon nombre d'autres sépultures ainsi qu'une pierre portant cette inscription : « .4 pauci^ minisfris chrislianis Un posili sunl imuiyres Dei secundo calendas ianuarii, sanctus Savinianus, sanctus Poteniianus, sanctus Eodaldus. » Les ossements furent recouverts de tables de marbre et on établit dessus un autel qui porta le nom des martyrs. C'est en effet à partir de cette époque que l'église du Sau^eur prit celui de Saint-Savinien. D'autres détails donnent à penser qu'à l'endroit des tombeaux se trouvait une crypte primitive, qu'à une époque indécise, probablement lors de l'invasion des A'andales, elle fut comblée pour être mise à l'abri dos atteintes des barbares, et après qu'on y eut placé
(1) Cf. noiro Histoire de Soint-Pierre-le-Vif, 53, où ce texte est donné au long.
la lablclle mentionnée plus haut pour perpétuer le souvenir des vénérables sépultures.
Dans les murs de la crypte actuelle, qui parait remonter au ix* siècle, sont encastrées trois inscriptions sur l'âge desquelles on a beaucoup discuté. Les uns les font remonter au i" siècle, d'autres au XI^ Un énidit sénonais, M. .Tulliot, qui a étudié cette question avec le plus de compétence (1), se retranclie derrière une prudente réserve, et n'ose s'arrêter à une époque bien déterminée. En voici le texte :
Félix ager et inclilus valde pulcher et candidus, roseo sanguine marti ru leliciler consecral' ovalionuque niunere digne adornat'. (2)
Per flores rosei sangui nis supseruid coronas victoriœ marlires Xri Savinianus et Polen cianus cuni muUiludi ne ingenli et ibi twnulali sunt pridie kl. iamiar . (3)
Hujus edis in receplaculo am hiunlur tumuUdi Xri nmrli res merilo Savinian' et Potenci ani ac EodakV corp' aule' Se rolini in altéra basilica sed in isto cimiterio e pas'... (i)
(1) Cf. Bull, de la Sociale archéol. de Sens, XIH, 307 et suiv. ; XIV, 145 et 248.
(2) Heureux champ, tu es célèbre, lu es beau, tu es resplendissant ; tu as eu le bonheur d'être consacré par le sang rosé des martyrs, et l'offrande de la prière ajoute à ton éclat.
(3) Avec les fleurs empourprées de leur sang, les martyrs du ChristSavinienet Potentien. ainsi qu'une multitude considérable, ont tressé leurs couronnes de victoire, et c'est ici qu'on les a inhumés la veille des calendes de janvier.
(4) Dans l'enceinte de cet édifice ont été ensevelis avec honneur
Ces inscriptions ne sont pas antérieures au ix" siècle, car la iorme épigraphique, les signes et les abréviations (ju'on y reiiiarcpie n'ont commencé à être en usage qu'à celte éi)0(pic. M. de Caumont donne, dans son Abécédaire d'archéologie, le dessin de plusieurs inscriptions du ix* siècle avec lettres enclavées présentant les mêmes caractères que celles de l'église de Saint-Savinicn. 11 est probable que ces dernières furent gravées en tannée 847 ou peu après et que les deux premières furent placées dans cette crypte. Quant à la troisième, le texte indique qu'elle dut être rédigée pour la crypte de l'abbaye ; à une époque postérieure où l'on transféra de nouveau les ossements des martyrs dans des reliquaires, elle fut sans doute enlevée et placée à côté des deux autres. La chapelle de saint Sérotin se trouvait à l'abside de l'église abbatiale, comme on peut s'en rendre com[)te par un ancien plan du monastère.
Cette translation solennelle eut un grand retentissement non seulement dans le Sénonais mais dans tous les pays de la monarchie franque, et, dès l'année suivante, Wandelbert, abbé de Priïm, consacrait à saint Savinien et à saint Potentien les vers suivants dans sou martyrologe métricpie :
Camqne Poteiiliano Sahinianus eoJeni
O CKiil fi^slo, pejualvs ara atijne triumpha,
Urhcnt '/ut Senoniiin firiiiii docuere jialrnni.
Dès lors commencèrent d'affluer à Saint-Pierre-le- Vif les foules qui \ eiiaient vénérer les corps saints que l'on avait déposés dans un cercueil en plomb. Les linceuls dont ils étaient enveloppés furent offerts à la vénération des liilèles dans un relicpiaire. On les reml)laca pr()bal)lem('ul par un autre suaire dont un débris est conservé aujounl'hui au Trésor de la métropole,
les marlyrs ila Cliiisl -Saviiiion, l'oteiiticii cl Fcjdalil ; lo corps de Sérolin a clé déposé dans le rnéiue cinielicrc, mais dans une autre basilique.
sous le n° li, et porte le nom de saint Potentien. L'étoffe, à médaillons ciirulaires, ornés de feuillages et de fleurons d'un Ion vei'dàlre, est du ix" siècle. (1)
Dans cette même année 8'i7, X'énillon avait assisté au concile qui eut lieu à Paris pour juger l'affaire d'Ebbon. Ce prélat (jui avaii été déposé du siège de Reims en 835 à cause de sa l'oifaiture envers Louis le Débonnaire, avait obtenu du paj)e la restitution de son titre. Sergius cliargea Gondebaud, archevêque de liouen, d'examiner de nouveau l'affaire avec Vénilon de Sens, Hincnuir de Reims ainsi que leurs suffragants et Landran, métropolitain de Tours. Ebbon désespérant de gagner sa cause par des moyens canoniques, s'abstint de comparaître et fut déclaré par les membres de l'assemblée à jamais déchu de sa dignité (2). Dans ce même concile, \'énilon signa un diplôme qui fut accordé au monastère de Corbie (diocèse d'Amiens) sur la demande de l'abbé, Paschase Ratbert (3).
Un nouveau concile eut lieu dans la même ville en 849. Vénilon y prit part avec ses suffragants ainsi que les archevêques et é\"êques des provinces de Tours, Reims et Rouen. Parmi les grands qui commençaient alors à s'affranchir du pouvoir royal se trouvait au premier rang Noménoè, qui avait pris le titre de roi de Bretagne et cherchait par toutes sortes d'intrigues à placer sur les sièges épiscopaux de cette province des clercs à sa discrétion, afin d'être consacré jiar eux. Charles le Chauve étant impuissant à faire respecter son autorité, les prélats s'efforcèrent de défendre celle de l'Eglise, et se réunirent à Paris pour prendre leurs mesures. Avant de le frapper d'excommunication, ils résolurent de lui adresser des obser^ations et de l'engager à réparer les maux nombreux qu'il avait causés. Ils lui envoyèrent à cet effet une lettre synodale où respirait un
(1"> Cf. CViartraire. op. cit. 16. — Bull. Soc. arch. Sens, 1858.
(2) Labbe. XII, 18i8.
(3) Gall. Christ. XII.
zèle à la fois ardent et sage, et que Loup de Ferrières avait été charge de rédiger. Elle est en effet insérée )»ar-ini ses œu\res (1). Dans celle assejnblée, les prélats firent un règlement contre les chorévêques et déposèrent tous ceux (|ui étaient dans le royaume. Mais celte résolution demeura à létal de lettre molle. Si l'existence de ces coadjuteurs pouvait a\oir des inconvénients dans certains diocèses, elle était i)resquc une nécessité dans d'autres, comme à Sens, où le iiiélropolitain, occupé d'une foule d'affaires d'ordre général, était souvent absent.
Yénilon avait alors comme chorévèque un honune extraordinaire qui se faisait passer pour avoir des révélations. Il s'appelait Audrade, et prenait toujours le surnom de " petit » inodiiits (2). On possède des détails assez nondireux sur lui. Il était originaire du diocèse de Tours, comme il le déclare dans la préface, en vers, qui j)récède ses œuvres :
De gregc Martini inagni ecclesise lui oneiisis, Prsesulis ex voto Senonuin cliorepiscopus idem.
Il se rendit fameux par des visions, moins réelles ipi'aff celées, qu'il savait soutenir avec un certain air imposant. On a été longtemps à ne connaître qu'une juirlie de ses œuvres (.'î). L. Traube a publié i! y a (pielqiies années dans les MomuncnUi (icnnaui:r (i) une étude assez étendue sur ce personnage, d'aj)rès un manuscrit inédit de l'abbaye de La Cava, près Salerne (Italie), mis au jour i)ar un savant italien, Gandentiiis. Il donne la liste des oMivres (jue Au(h'ade avait composées soit en prose, soit en vers, et cpi'il offrit au pape Léon IV, dans un voyage qu'il fil à
(1^ Cf. Ja^rcr, V, lV,.f,7.
(2) C'est à tort que qticlqufs auteurs ont lu medicus (médecin).
(.3) Cr. fli.tt. Liltér. V, \.i\. — Hist. Franc. Script. II, 390 et suiv. — D. Ceillier, XII. 4Î0 et suiv. — M^ejne. CXV. — Bihl. Hist. de l'Yonne, I, 2'i7 et suiv. — Pour la bibliographie, cf. Molinier, I. 250.
Cl) Cf. Poel.T lat. cTvi c?rolini, III, 67 et suiv. ; 739 et suiv.
Rome (849), en compagnie de Loup Servat qui allait présenter les l'élicitalions du roi au nouveau pontife. 11 avait été consacre par Vénilon pour s'occuper du diocèse pendant ses nombreuses et longues absences (1).
Les œuvres d'Audrade comprennent douze livres : trois sur la Trinité, un sur la Nativité, un De lonle vitse, un In honore Pétri, un In honore Martini, quatre sur les Passiones Juliani et sociorum élus, un Liber Heveiationum et un Psalmuni metriciun. Son livre De Fonte lita' est dédié à liincmar. Ce poëme religieux, en hexamètres, se ressent de toutes les imperfections de la poésie à cette époque. Le style en est abondant, recherché et fort obscur. Le poêle y traite de la Fontaine de vie, qui n'est autre que le Christ. Les hommes l'ont perdue par le péché et c'est Jésus qui la leur rend lui-même ]iar sa mort et sa résurrection glorieuse. Audrade termine par l'explication symbolique de la Pâque. Il parle ailleurs de cette œuvre comme lui ayant coûté beaucoup de travail et de soins et étant fort considérée |»ar les mystiques.
Celle de ses compositions qui a le plus d'intérêt ]H)ur nous est le Livre des Révélations. Ce sont de pieuses fictions que le chorévêque se croyait permises pour faire plus d'impression sur l'esprit de ses contemporains. Son but était de mettre fin aux divisions et aux guerres entre les fils de Louis le Débonnaire cl de les porter à rétablir l'ordre dans leurs étals. Il avait répandu de vive voix ces visions parmi le jtublic, avant de les mettre par éci'it. Bien que toutes les parties ne se soutiennent pas, on y rencontre d'assez beaux traits. Il affecte de prendre le ion et la manièi-e des anciens prophètes. Le style en est simple, clair et concis, ce qui n'est pas le propre des visionnaires, et sa prose se dislingue complètement de ses poèmes sous ce rapport.
(1) Cf. Mansi, XIV, 850.
Aux chapitres VIII et IX de son livre se trouve cette Révélation : « Voici (jue le Seigneur descemlil et tous les saints avec lui, et il s'assit sur les confins de l'éthcr et de l'air. Alors le soleil fut obscurci pendant li-ois jours et la lune également [)endant trois luiits, et dans cet intervalle aucun rayon de lumière uv l)i'illa sur la ferre, bien qu'elle ne l'ut rouverte daucun nuage.
« Et le Seigneur ordonna à tous les chefs des églises de paraître devant sa face. Ils arrivèrent bientôt et l'adorèrent. Après les avoir bénis, il s'adressa à eux : A qui la faute, frères très aimants, si l'héritage que mon Père a racheté par mon sang est ainsi dilapidé et bouleversé? — Ouehpies-uns répondirent : C'est la faute des rois. — Dieu leur dit iQuols sont ces rois ? je ne les ai reconnus ni établis. — lis i-épondirent : C'est Louis, leur père. — Et Dieu dit : Où est-il ? — Ils l'amenèrent et dirent : Le voici. -- Et le Seigneur s'adressant à lui : Pourquoi as-tu mis entre tes fils une discorde telle que mes fidèles en souffrent si durement. — Il répondit : Seigneur, je pensais (pie mon fds aîné, Lothaire, voulait t'obéir et gouverner ton église selon la \olonté et je l'ai chargé de diriger ton peuple à ma place, mais le voyant ensuite s'élever avec orgueil contre toi et refuser de régir la nation suivant ta loi, je l'ai repoussé, et comme j'ai vu que l'enfant que tu m'as donné, Chailcs, était humble et obéissant, j'ai compris que les dons de ta miséricorde étaient sur lui et je l'ai établi îi la place de son frère, pour qu'il te servît toujoiu^s avec humilité et obéissance et gouvernât ton peuple selon ta pensée. — Le Seigneur répondit en s'adressant à cenx qui étaient présents : Il dit certainement la vérité : il a voulu écarter du trône l'aîné à cause de sa superbe et il a donné l'empire au plus jeune parce (lu'il est humble et obéissant. Et il ajouta : Où sontjl^? ^ yj ceux-ci furent amenés aussitôt devant lui. Et le Seigneur jugea ainsi : Lothaire, parce qu'il a dit : Je
puis, sera renverse. Charles, à cause de son humilité cl de son obéissance, régnera. Mais que dirai-je du troisième ? — Et quelques-uns des assistants reprirent : Seigneur, il a pris les armes contre son père. — Et commmc une sentence sévère allait être portée contre lui, d'autres assistants dirent ; Seigneur, il a été trouvé quelque chose de bon en lui, car, bien qu'à ( ause de lui beaucoup aient été détournés de ton service, il s'efforça de les remplacer ])ar des étrangers. — Et le Seigneur prononça ces mots : Puisque des œuvres bonnes ont été trouvées en lui, qu'il règne également. Qu'ils viennent donc devant moi et je concluerai avec eux une alliance qu'il ne sera pas permis de rompre.
« Alors, sur l'ordre de Dieu, on amena aussi Louis, roi d'Italie, fils de Lothaire, et ils furent placés en sa présence. Et le Seigneur dit à Charles : Toi, mon enfant, si tu restes humble et obéissant, si tu demeures devant moi, si tu rétablis mes églises dans l'état où je les ai placées, si tu rends à chaque pays le chef religieux (jui lui convient, si tu fais cesser parmi tout le peuple qui l'est conlié les rapines, les vols et les violations des églises, si tu observes la justice envers chacun de tes sujets, si tu suis toujours ma volonté d"un co^ur bon et parfait, voici : je te donne le sceptre du royaume et la couronne, et pour qu'il règne entre loi et ton frère, Louis, roi des Germains, une paix perpétuelle, le partage de l'empire, qui a été fait entre vous lorsque je faisais fuir Lothaire devant votre armée, demeurera définitif, sans (pie tu empiètes sur la part de Louis, ni lui sur la tienne. Toi, Louis, ('onfirme le même pacte avec moi, et toi aussi, Louis, roi des Italiens. Que la paix demeure à perpétuité entre vous trois par cette entente.... "
Audrade sut, par sa grande hardiesse, s'imposer aux plus grands esprits de son temps. Il 'eut une grande influence sur Vénilon qui l'avait choisi pour son coadjuteur. Louj) Serval l'appelle « mon maître »
(Lettre 40). De retour à Sens de son voyage de Rome, il fut appelé au concile de Paris où tous les chorévèques furent déposés. Il n'en continua pas moins dji^ir eu \ i-ioniiairc. Plus d'inu,' fois ('liarlcs le Chaux e le manda dans son palais pour le questionner sur ses discours, en présence de plusieurs hauts prélats, afin de le faire couper et de le convaincre de mensonge. Mais Audrade soutint si bien son rôle que le roi, énui de ses visions, |)romit de se rendre à ses désirs, mais il n'en lit rien. Xous le retrouverons plus tai'd mêlé à divers événements.
En 850, \'^énilon réunit et présida un concile à Moret. On n'a plus les actes de cette assemblée : elle ne nous est connue que par une lettre (n° 115) que Loup écrivit en son nom à Ercanrade, évêque de Paris, et dans laquelle sont trois initiales : G. Ag. et IL Ce sont (iucnilon (\'énilon), et Agius d'Orléans. Quant à l'évê- (jue désigné par la lettre II, ce ne peut être Hildegaire de Meaux, comme le veut Mabillon, car il ne fut sacré qu'en 854, mais plutôt son prédécesseur, Hucbert, ou encore îléribalde d Auxerre, Hélie de Chartres, Ilérimau de Xevei's. Cette lettre exprime à lévèque de PaiMs les remerciements du concile de ce que n'ayant pu venir prendre part aux délibérations, il a envoyé im de ses prêtres pour le représente]". On y voit ([ue les troubles et les désordres du moment avaient retardé beaucoup la célébi-ation du concile.
Loup de Ferriéres servit également vers cette époque de secrétaire à AVnilon et au comte (léraid du Roussillon, le fondateur de l'abbaye de \>zelay. Charles le Chauve les avait chargés d'é'-rire à rarchcvèque de Lyon au sujet de la nomination qu'il avait faite dans sa province de deux évoques, Bernon, son parent, à Autun et Godelsade à Chàlons. \'oici quelques traits de la lettre qui méritent d'être rapportés.
'( Le roi nous a ordonné de vous dire de sa part qu'il sait bien que le Roi des rois, et le Pontife des pontifes, qui seul a pu organiser l'Eglise rachetée
par lui, a eu soin, au moment de son ascension, d'en partager le gouvernement entre les rois et les évèques ; qu'il a chargé ces derniers d'enseigner, et les princes d'exécuter et de faire exécuter ; que c'est pour ce molit' qu il veut rendre à votre Sainteté la déférence cl le respect qui lui sont dus comme à un prélat qui ne cherche que la gloire de Dieu, mais (pi'aussi il souhaite que dans l'étendue de votre ressort vous ne fassiez rien sans son agrément. Et pour ne ])as tai'der plus longtemps, le roi désire mettre sur le siège d'Autun un évêque qui puisse réparer les maux de cette église. Il recommande à votre bonlé son parent Rernon que lui cl son conseil ont jugé très a|ile à remplir dignement cette charge. » Les signataires terminaient leur missive en faisant remainpier de la part du roi que, par cette démarche, il ne faisait que suivre l'exemple de son ancêtre. Pépin, (|ui nonmiait également aux évèchés, avec l'autorisation du pape. Le Gallia Chvisliana place cette lettre en «S'il, et Sirmond la renvoie à 8'j8 (l).
Mais de nouvelles causes de troubles pour l'Eglise a[)paraissent alors à l'horizon. Un moine allemand, fixé au monastère d'Orbais (diocèse d'Amiens), et ((ui penchait vers la doctrine du prédestinianisme, considla Loup de Ferrières pour savoir si, après la résurrecliou, on verrait Dieu des yeux du corps, et lui demander l'explication du texte de saint Augustin sur ce sujet. Le savant abbé, après avoir répondu à sa question (Lettre 30), lui conseilla de ne point employer son esprit et son temps à de semblables discussions mais plutôt de s'appliquer à la méditation et à l'interprétation des Saintes Eci'itures. Ce sage conseil n'ayant pas été suivi, (îotescalc fut conduit par llincmar à l'assemblée d'évêques et de sL'igneurs que Charles le Chauve avait convoquée à Ouerzy-sur- Oisc, en 849. A la tête des onze prélats se trouvait \^énilon. Gotescalc ayant persisté dans ses erreurs,
(l) Cf. Conc. ant. Coll. III, 67.— Jager, V, 142.
on le dépouilla de la prêtrise, et, conformément aux canons, il l'ut battu de verges, obligé de bi'ùler les livres qui contenaient ses erreurs et enl'ermé dans une prison (1). Mais bientôt le débat s'élargit, passionnant tous les grands esprits de ce temps.
Saint Prudence, é\èque de Troyes, consulté par liincmar, écrivit un traité sur cette question, et raiïaire iil tant de bruit que le roi voulut être mis au couiant pai' Loup Servat. Celui-ci, qui avait été désigné en 844 avec Prudence, comme missus dominicus, pour inspecter les monastères du Sénonais et de rOi'léanais, répondit de la manière la plus iavorable à son ami, l evêque de Troyes. Il ne tarda pas à se prononcer lui-même contre les tbéories d'Hincmar, sans loutel'ois embrasser les doctrines prédestinatiennes proprement dites. Il composa, à cet effet, deux écrits intitulés : Livre des trois questions, et Recueil tiré de plusieurs Pères. Du côté d'Hincmar se trouvait Jean Scot, le plus fameux sophiste de ce siècle, qui écrivit, en 851, un livre sur la prédestination, argumentant en pur dialecticien et côtoyant à la fois le rationalisme et le panthéisme.
Le traité de Jean Scot parut dangereux, à cause des erreurs qu'il renfermait sur la grâce. Vénilon en tira près de cent propositions qu'il réduisit sous dix-neuf articles et les donna à son suffragant de Troyes pour les réfuter. Prudence crut y trouver non seulement les doctrines pélagiennes mais encore les impiétés des Colly riens. Dès l'année suivante, il réfuta les livres de Scot dans un ouvrage qui nous est resté (2). Il le dédiait à \'énilon (( révérendissime Père et bienheureux Pontife, très célèbre entre les pasteurs du Christ par ses vertus éminentes et l'élévation de sa doctrine. »
En avril 853 se tint un nouveau concile à Soissons. Charles le Chau\e y était pi'ésent, ainsi (pie les mélro-
(1) Cf. Héfélé, Y, 3'46-348. — Ja^er, Y, 81 et suiv.
(2) Cf. Migne, CXY, col. 1010 et suiv.
politains Hincmar, Vénilon et Amaiiry de Tours. Il lut d'abord établi que l'élévation d'Ilincmar de Reims était légitime et même, à la session VI, le concile le reconnut comme primat, avec le consentement du prince (1). Il fut également adressé des remontrances au sujet d'Hériman, évèque de Xevers, à cause d'une maladie mentale qui lui taisait commettre beaucoup d'indécences et négliger le soin de son église. On arrêta que Vénilon irait à Nevers avec quelques évêques pour régler les affaires de ce diocèse et qu'il garderait à Sens l'évêque Hériman pendant l'été, saison la plus mauvaise pour lui, alin de diriger sa conduite, autant que cela se pourrait.
Le concile s'occupa ensuite de l'ordination d'un évèque de Chartres, au sujet de laquelle on avait élevé des difficultés. Le roi Charles avait nommé à ce siège un clerc, sujet de Lothaire, nommé Burcard. Mais on publiait sur sa conduite des détails si scandaleux que \'énilon, bien que son parent, ne pouvait se résoudre à le consacrer. Il engagea son chorévêque Audrade à consulter le Ciel, et relui-ci fit une réponse défavol'able. Le passage du Livre des Révélalions, où cet incident est raconté, présente trop d'intérêt pour être passé sous silence. Il est difficile de démêler exactement dans quelle proportion étaient rassemblés chez ce visionnaire la vue profonde des événements et la présomption, la sincérité et la fourberie, la piété éclairée et l'illuminisme. Mais ce qui apparaît clairement, c'est l'hostilité ouverte de \'énilon contre Charles le Chau\c, qui devait l'entraîner bientôt jusqu'à la défection.
<( ... L'archevêque (de Sens) me manda et me dit : Je sais que notre roi a provoqué par sa conduite la colère du Toul-Puissant, en faisant venir, du royaume de Lothaire, Burcard pour l'établir pasteur d'une église. La renommée a répandu sur lui dans tous les
(t) Mansi,Xiy, 987.
diocèses une répiilalioii éj)uuvaiital)le. .\lais s'il })ouvait arriver (jue la colère de Dieu ne soit point provoquée, cai- Huicai'd est l'econnu coiiune un hoinnie très habile dans les alïaires du siècle, je t engage à prier ardemment alin (pic hieu daigne te montrer s'il Lui jilafi qne liurcard soit élevé à lépiscopat ; pour moi, si cela était possible, j y consentii'ais car il est mon parent. Fais donc comme je te dis et, si Dieu veut bien te révéler cpielque chose à ce sujet, ne me le cache pas, au nom du ciel. — Connue je priais suivant ma coutume jjour le salut de mes frères et aussi pour cette affaii'e, voici que le Seigneur daigna m'entendre et, descendant du ciel, il m"envelop})a de sa lumière dans le lieu où jetais en oraison, et il dit : Maudit soit le jour où Burcard sera évoque, et aussitôt il remonta au ciel. Mais un des anges qui étaient venus avec Lui resta à ma droite et s'adressant à moi : Sais-tu ce que le Seigneur a dit ? — Je répondis : Seigneur, je voudrais le connaître ])lus clairement, — Alors il dit : \ partir du jour où Burcard sera évèque, la colère du J'out-Puissant s'étendra sur toutes les églises jusqu'à leur ruine. Pour ce motil', le Très-Haut empêche par sa malédiction le consécrateur de lui imposer les mains. -— Aj)rès ces paroles il remonta vers le Seigneur. VA moi, adorant et rendant grâces, je rapportai le tout à mon archevêque qui, après avoir écrit cette vision, l'envoya au roi Charles. »
Malgré ces menaces du chorévêque, les suffragants de Sens se réunirent dans cette ville au mois de mai 853, pour procéder à la consécration; mais il leur déclara sur un ton de prophète que Dieu défendait sous de terribles peines d'accomplir cet acte. Son discours en imposa aux prélats qui se séparèrent sans prendre de résolution. Lorsque le roi apprit ce qui s'était passe, il ordonna le sacre de Bui-card, (pii eut lieu au mois de juin suivant (1).
Les membres du concile de Soissons avaient
(I) Cf. Hist. Littér. V, 131,
demandé à Charles d'envoyer des commissaires royaux dans les provinces pour s'inlormer des abus ot y porter remède. Le roi promit de le faire et proposa un capitulaire pour leur servir d'instjuction. Ce fut seulement quelques mois après, à l'assemblée de Senlis, que les missi dominici furent désignés : parmi eux se trouvait \'t;nilon. Il leur fut ordonné de visiter avec soin tous les monastères, tant de moines que de chanoines (1) et de religieuses ; de dresser un état exact des biens et des personnes qui y étaient, du trésor de l'église, des ornements et des livres : d'indiquer ce qui avait été cédé aux Normands des biens des monastères, ce qui était aliéné des autres établissements religieux et quels étaient les moyens de rétablir les abbayes complètement ruinées. On leur recommanda également de faire payer les dîmes, d'empêcher qu'on ne tint, dans les lieux saints ni les jours de fêtes, des assemblées publiques pour administrer la justice..., de prêter main-forte aux évèques par les officiers royaux, et de publier dans les paroisses que si le5 évèques faisaient fouetter des colons à cause de leurs crimes ou pour les porter à la pénitence, les seigneurs de ces colons qui s'y opposeraient, paieraient une amende au roi et seraient excommuniés (2).
Le 23 juillet 853, Vénilon leva les corps de sainte Colombe et de saint Loup et les plaça sur les autels de la basilique que les religieux de ce monastère venaient de reconstruire (.3). Il avait célébré solennellement, la veille, la dédicace de cette église sous le patronage de la Sainte-Croix. La crainte des Normands fit cacher un peu plus tard ces reliques dans la crypte et elles y restèrent jusqu à 1 époque a Archembaud. C'est alors probablement qu'on enveloppa les ossements vénérables des deux saints dans deux parties
(1) Les communiutés de chanoines prirent dans la suite le nom de collégiale ou chapitre.
(2) Migne, CXXXVIII, 589 et suiv.
(3) Chronique de Clarius, — Abbé BruUée. 1. c. 51.
(11111 même suaire qui les contient encore au Trésor de la .Métropole de Sens. C'est un tissu du ix* siècle, de couleur chamois, broché de jaune clair et bleu foncé. L'ornementation, inspirée d'un type persan, se compose de médaillons ovales, encadrés de dentelures, renfermant «les lions affrontés (]).
11 y a lieu de supposer que ce fut à cette occasion (jue l'on l'emania la Vie de saint Loup. Dans cette composition hagiographique, comme dans tous les écrits de cette époque, apparaissent une tendance au merveilleux et la prédisposition à expliquer par une intervention surnaturelle les faits les plus simples. Le prologue commence en ces termes : <( L'ange Raphaël nous exhorte à écrire les Actes des Saints, lorsque [)arlant à Tobie il lui dit : Il est bon de cacher le secret du roi, mais il est beau de raconter les œuvres de Dieu, jerôme, cette lumière du monde,, nous en donne lui-même l'exemple lorsque, après avoir traduit l'Ancien et le Nouveau Testament, il retraça la vie des anachorètes... Bien que le juste n'ait pas besoin des louanges humaines..., c'est répandre les semences de la foi que de démontrer comment le Christ a accompli des miracles par ses serviteurs »
En août 853 nous retrouvons Vénilon à Verbérie où il préside un synode de l'épiscopat franc. Les archevêques de Reims, Rouen et Tours y assistaient avec leurs suïïragants (2). Les prélats décidèrent, entre autres choses, que l'évoque de Nevers, Hériman, ne pouvant être suppléé dans l'exercice de sa charge par aucun des clercs de cette église, l'archevêque de Sens devrait, suivant les décrélales du pape Grégoire,
(I) Cf. Charlrairo, op. cil. 15. — Gazette des Beaux-Ails, année 1880. — Le Galtia Christiana &iiv\h\\e également à Vénilon, en celte anné»', la translation flu corps de saint Germain d'Auxerre ; mais elle doit ôtre la même que celle dont il a été déjà fait mention.
(2i Cf. Conc. ant. Cuil., III, 91. — Migne, CXXXVIII, 595 et suiv. — Mansi, XI, 22 et suiv.
Visiter ce diocèse cl pourvoir à son gouvernement, surtout pendant l'été où 1 inliiiiiiié d'Hériman était le plus accentuée.
Au mois de novembre suivant eut lieu rassemblée de Sentis où furent nommés les missi dominici. De ce nombre, Vénilon fut désigné avec les comtes Odon et Donat pour les l'agiis de Sens, Troyes, Câlinais, Alelun, Provins, etc. Les commissaires royaux reçurent de nouvelles instructions afin de protéger les veuves et les religieuses ainsi que les membres du clergé, de punir les ravisseurs, les incendiaires, les meurtriers, les voleurs, les receleurs, et de mettre les populations à l'abri de leurs exactions. Il leur était prescrit en particulier d'imposer le serment sur les reliques pour obtenir des dépositions exactes à propos des vols et des autres délits (1). Enfin, leur inspection remplie avec intégrité, ils devaient 'en rendre compte au roi sous peine de cliâlimenl. Vénilon reçut encore, en 855, avec les évêques de Meaux et d'Orléans, la mission de visiter le monastère de Fleury pour faire restituer aux religieux des biens que plusieurs abbés avaient attribués à des laïques.
Cependant le pape Benoît III, affligé des abus qui déshonoraient l'église franque, crut devoir s'en prendre aux évêques de leur peu de zèle et de leur inertie. Il écrivit donc à ces prélats, pour les exciter à combattre tant de désordres. Ceux-ci pensant ne pas mériter ces reproches et faisant tomber la responsabilité de la situation sur Charles le Chauve, lui présentèrent des remontrances dans une assemblée qui eut lieu à Bonneuil, près de Paris, au mois d'août (2). Il paraît que la réforme sur laquelle le pontife romain insistait le plus était celle des monastères. Mais elle présentait de graves difficultés, parce qu'il fallait com-
n) Migne, 1. c. 599 et suiv.
(2) Il y a désaccord sur l'année où eut lieu ce concile. Mansi le place en 853 (XV, 22) ; Héfélé le renvoie en 855 (V. 406), d'après Saluze, tandis que Jager le recule jusqu'en 856 (V. 136).
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menccr par mettre des abbés réguliers dans un bon nombre de maisons qui étaient données à des séculiers et même à des femmes (1).
A la mort d'Ercanrade, évêque de Paris, le roi Charles fit élire à sa place Enée, notaire du palais. Le clergé et les moines du diocèse s'empressèrent d'en informer Vénilon et les évéques de la province, en les pi'iant de l'ordonner au plus tôt. On possède encore le texte de leur lettre. Vénilon et ses suffragants, Héribalde d'Auxerre, Agius d'Orléans, Prudence de Troyes, Hériman de iXevers, Frotbert de Chartres et Hildegaire de iMeaux répondirent au clergé de Paris qu'ils prenaient part à la juste douleur que causait la mort d'Ercanrade, mais qu'ils étaient consolés par la promotion d'Enée, car, disaient-ils, quiconque a mis le pied au palais royal connaît ses travaux et sa piété (2). L'archevêque convoqua à Sens tous ses suffragants pour la consécration de l'élu. Prudence n'ayant pu s'y rendre à cause de ses infirmités, envoya pour le représenter un de ses prêtres, du nom d'Arnold, avec une lettre dans laquelle il approuvait l'élection d'Enée, si celui-ci reconnaissait par écrit les prescriptions du Siège apostolique et les ouvrages des saints Pères, Augustin, Fulgence, Isidore, etc., et surtout les quatre articles dont l'Eglise catholique s'est servie pour combattre et vaincre Pelage et ses fauteurs ; sans quoi il déclarait ne jamais consentir à sa consécration.
On était alors au plein des discussions sur le pélagianisme qui agitaient l'épiscopat franc. Prudence rejetait sur ce point les doctrines d'Hincmar, et s'il avait signé, en 853, les quatre articles que l'archevêque de Reims avait présentés contre Gotescalc au concile de Ouerzy (3), ce n'était que malgré lui et sous
(1) Jager, V. 139.
(2) Baluze, Caf)it. reg. Franc. II, 606. —Lettres de Loup, 98 et 99.
(3) Vénilon assistait à celte assemblée et il y obtint de Charles le Chauve une cli;.rte ratifiant le privilège accordé en 833 par Aldric au monastère de Saint-Remy, de Vareilles. Cf. Cartid. gén. de l'Yonne, I, 64. — Archives de l'Yonne, H, 61, — Bréquigny, Diplomata, I, 236.
la pression du roi. I^cs quatre articles qu'il proposa au concile de Sens étaient, en effet, très différents. 1° Le libre arbitre, qui a été perdu par la désobéissance d'Adam, nous a été rendu j)ar Jésus-Christ, premièrement en espérance, puis en réalité. 2° Dieu, par une miséricorde gratuite, en a prédestiné quelques-uns à la vie et d'autres à la peine par un juste jugement. 3° Le sang de Jésus-Christ a été versé pour tous les hommes qui croient en lui, mais il ne l'a pas été pour ceux qui n'ont pas cru, qui ne croient pas ou (|ui ne croiront pas. 4° Dieu tout-puissant sauve ceux qu'il veut sauver, et par conséquent il ne veut sauver aucun de ceux qui ne font pas leur salut. — Dans la lettre qui accompagnait ces définitions théologiques, l'évêque de Troyes ajoutait : « Bien que je ne doute pas que votre prudence ne soit bien mieux éclairée que ma grande ignorance, j'ai jugé nécessaire d'ajouter ces quatre articles sur cet objet, afin que votre bonté sache ce que je pense et où je vois la vérité » (1).
Cependant les Normands étendaient de plus en plus leurs ravages, sans rencontrer de résistance sérieuse. Après avoir dévasté l'Aquitaine et la Xeustrie, ils se rendirent maîtres pour la seconde fois de Paris qu'ils frappèrent de contributions énormes. Dans la pi'ovince de Sens ils pillèrent également Chartres, Meaux et Melun. Rien n'échappait à leur insatiable avidité, et la terreur était si générale, dit un auteur du temps (2), qu'on songeait moins à se défendre qu'à se racheter par des tributs.
La désolation était d'autant plus profonde que l'incapacité et la mollesse de Charles le Chauve n'offraient au peuple aucune garantie pour conjurer ces malheurs. Tandis qu'il abandonnait ainsi son royaume au pillage, il se passionnait pour les discus-
(1) Cf. Héfélé, V, 356 et suiv. — Hist. fAtt. IV, 263 et suiv. — Migiie. CXV, col. 1010 et suiv. ; CXXV, 182 et suiv.
(2) Cf. Annales de Saint-Bertin. — Mabillon, Annales, III, 65.
sions théologiqiies, établissait de beaux règlements et |Hibliait cliaque année des capilidaires qu'il se mettait peu en peine de l'aire observer et de respecter lui-même. Aussi bientôt un grand méconlenlement commenra à s'élever et à menacer. Lorsiju'il >"a|)ei'cul qu'une conspiration se tramait contre lui, il retrouva toute son acti\ité et [)ril des mesures pour la conjurer. Il convoqua d'aboi^l jxjui- le 21 mars 858 une assemblée d'évèques et de seigneurs à Querzy. Afin de maintenir ses sujets dans le devoir, il exigea un nouveau serment de lidélilé et leur promit lui-même solennellement de les défendre, de conserver les lois et de rendre la justice en bon roi. \'énilon, qui était présent à ce concile, signa ces engagements récipi-oques (1).
Mais tandis que le roi, comprenant enfin son devoir, marchait contre les Normands, Adalard et Eudes allèrent, au nom des mécontents, offi'ir la couronne de Xeusti'ie à Louis le Germanique, et sur leur invitation il franchit le Rhin dans l'été de 858. Abandonné |)ar la plupart des grands, Charles garda pour lui l épiscopat presque tout entier. Celui-ci jugea que malgré tous les torts de ce prince, l'intérêt de l'Eglise et de la nation était plutôt dans son maintien que dans les risques d'une nouvelle domination : il lui l'esta donc fidèle, à l'exception de \'énilon qui avait contre lui plusieurs griefs personnels.
Louis le Cermanique entra sans résistance dans le iMjyaume de Xeustric et, lorscpi'il fut à Ponthion, tous les seigneurs qui n'avaient pas suivi Charles dans son expédition, vinrent lui rendre hommage. \'énilon, qui était un des chefs de la cons])iration, avait prétexté une maladie pour rester à Sens et il fut un des premiers à reconnaître Louis. Celui-ci vint jusqu'à Troyes et Atligny. Ce prélat se fit l'ouvrier le plus actif de sa politique, et prépara une entrevue entre le roi de Oermanie et son neveu, le duc de Lorraine,
(1) Cf. Jîiger, V, li'i à 148. — .1. Calmetlo, dans Revue du Moyen-Age, mars 1899.
qui lui donna son appui ; mais ce fut en vain qu'il employa tous ses efforts pour entraîner les évêques dans le camp du vainqueur. En récompense de son concours, il reçut en présent l'abbaye de Sainle- Colombe ainsi que les ruines du château de Melun. Son intention était prol)al)lement d'employer ces matériaux à la construction d'une basilique à Sens, à l'imitatior^ d'Ebbon, archevêque de Reims, qui avait obtenu de Louis le Pieux l'autorisation d'utiliser les pierres des murailles de cette ville pour l'édification d'une cathédrale. (1)
Louis se porta ensuite sur Sens et pénétra dans lUrléanais pour donner la main aux seigneurs d'Aquitaine. A cette nouvellle, Charles le Chauve se replia contre lui et le contraignit à battre en retraite sur Châlons (2). Pendant ce temps les prélats de Neustrie et en particulier ceux des provinces de Reims et de Rouen agirent si efficacement en faveur de ce malheureux prince qu'ils continrent ou firent rentrer leurs peuples dans sa fidélité. Par d'habiles négociations, ils lui permirent de réorganiser son parti, et, après avoir mis sur pied une nombreuse armée au commencement de 859, celui-ci quitta la ville d'Auxerre où il s'était retiré, et marcha contre son frère qui rentra à la hâte en Germanie.
Sur ces entrefaites, un concile tenu à Metz, en présence des rois Charles et Lothaire, commença l'œuvre de la pacification, et, peu après, le H juin 859, s'ouvrit à Savonniéres, près de Toul, un nouveau synode de l'épiscopat franc. Il s'y trouvait, avec les rois Charles le Chauve, Lothaire de Lorraine et Charles de Provence, les évêques de douze provinces ecclésiastiques, et en ^particulier les métropolitains de Lyon, Bourges, Cologne, Reims, Besançon, Trêves, Rouen et Tours.
Après l'étude de diverses questions dogmatiques et
(1) Cf. G. Kurth, Clovis, II, 311.
(2) Annales de Saint-Bertin, dans Migne, CXY, 1415.
canoniques, le concile s'occupa de la plainte que le roi ("liarlcs présenta contre la défection de Vénilon. < >n lut un uiéinoire dans lequel étaient exposés les gricls du prince contre l'ai-chevêque de Sens, et où il continuait en ces termes : <( Personne n'a pu m'ôler ma consécration et me renverser du trône, au moins sans l'avis et le jugement des évoques par le minisièi'e des(jucls j'ai été consacré roi, eux qui sont appelés les Trônes de Dieu, sur qui Dieu repose et par qui il prononce ses jugements. J'ai toujours été disposé, et je le suis encore, à me soumettre à leurs corrections fraternelles et aux châtiments qu'ils voudraient m'imposer. » L'épiscopal avait acquis dès lors une autorité considérable, même dans l'ordre civil, par son caractère sacré et sa valeur intellectuelle et morale. Cette haute influence avait augmenté encore depuis les capitulaires de Charlemagne, et les évéqucs étaient considérés comme les juges des souverains qu'ils pouvaient déposer, lorsque ceux-ci se rendaient indignes du trône.
Charles le Chauve ayant présenté ce mémoire au con<Mle, nomma comme arbitres de la cause Remv de Lyon, Vénilon de Rouen, Hérard de Tours et Rodulphe de Bourges (1). Pour procéder suivant les règles, les prélats adressèrent à Vénilon une lettre collective par laquelle ils lui faisaient l'exposé des plaintes (|ue le roi avait portées contre lui à leur li'ihunal et lui ordonnaient de se rendre, dans les trente jours qui suivraient la réception de ce mandat, au lieu où il serait canoniquement cité pour s'y justifier, ou sinon entendre sa sentence. On trouve joint à cette lettre un mémoire sur la manière de procéder contre un évèque, extrait d'un concile de Carthage, a\ec les chefs d'accusation dont était chargé l'archexèquc de Sens. Hérard de Tours fut
(1) Cf. dans Migue, CXXXVIII, 639 et suiv., le Libellus Proclamationis ainsi que les Capitula du concile, d après Sirmond et Baluze.
député par le concile pour lui communiquer ces pièces, mais, étant tombé malade sur ces entrefaites, il chargea, suivant une procuration régulière, son suffragant, Robert, évèque du Mans, de cette délicate mission. Il écrivit en même temps à Vénilon, le pressant, s'il y avait eu quelque chose de répréhensible ou de condamnable dans sa conduite, d'en prévenir les conséquences fâcheuses pour lui et pour l'épiscopat, et d'arranger cette affaire en donnant satisfaction au roi. Le prélat suivit ce sage conseil et, sans attendre le jugement, il fit sa paix avec Charles le Chauve (1).
Le concile de Savonnières, à cause de son importance, eut un grand retentissement dans toute la Gaule, et le souvenir de la défection de \'énilon se perpétua dans les chroniques du temps et dans l'imagination de la foule. Il se déforma bientôt, et le nom de Ganelon fut synonyme de traître ; il passa dans les canlilènes qui se chantaient aux armées et dans les châteaux, et devint une de ces personnalités symboliques que l'on retrouve dans la poésie de tous les peuples et dans les premières épopées. Dès le x" siècle, il est déjà l'objet de la haine et du mépris populaire, car, dans le poëme de saint Léger d'Autun, Guencs est le nom du geôlier du saint. Plus tard, Guencs ou Guenelum apparaît comme le type du perfide, dont les trouvères et les chansonniers du moyen-âge stigmatisèrent la trahison, et qui forma un des principaux personnages de la chanson de Roland. M. Léon Gauthier, qui a publié cette épopée, reconnaît que Ganelon-le-traître est bien le même que \'énilon. Le poète n'en a pas fait, du reste, un être vil et rampant : c'est un beau-frère de Chaiiemagne. Son renom de sagesse et de vaillance l'ont placé à la cour sur le même rang que les douze pairs qu'il ne craint pas de
(1) Cf. Annales de Saint-Bertin, ad annum 856. — Labbe, VIII, 682 et 694. — Pertz, Mnnnm. Germ., III. — Jager, V, 159 et suiv. — Mansi, XV, 527 et suiv.
défier ; il les hait à cause de leur amitié pour Roland et il se croit en droit de les sacrifier comme ce dernier à sa vengeance (1).
Le jugement de la postérité a été sévère envers le grand archevé(iwe de Sens, et l'odieux de sa conduite a été fort exagéré par nos vieux romanciers. Les fils de Charlemagne provoquèrent par maintes fautes l'abandon de leurs plus fidèles vassaux. Les faits de ce genre abondent à cette éi)oque. Ebbon de Reims en avait donné |)eu auparavant un exemple éclatant à légarfl de Louis le Débonnaire. On a mi que Charles le C'hau\e, par tous les maux qu'il avait laissé commettre, avait suscité bien des plaintes légitimes et donné à la rébellion une apparence de justice. La facilité avec laquelle il pardonna à \'énilon montre qu'il se reconnaissait lui-même des torts.
L'archevêque de Sens attribua à Loup de Ferrières l'accusation porté par le roi Charles contre lui au concile, et les auteurs du Gallia Christiaua supposent que ce fut d'après les confidences du méiropolitain de Tours. Il lui reprocha d'avoir agi insidieusement pour précipiter sa chute et le remj)lacer sur le siège archiépiscopal. Loup supporta avec peine cette incrimination et il tenta de s'innocenter et de protester de son dévouement auprès de \'énilon. On sent, en effet, dans la lettre qu'il écrivit (n" 12^), le réel chagrin d'un ami loyal qui se voit injustement accusé de trahison.
Pendant que se déroulaient ces tragiques événements, les Normands étendaient de plus en plus leurs incursions. En 858, comme ils menaçaient de nouveau Paris, les moines de Saint-Germain-des-Prés vinirnl se réfugier dans le diocèse de Sens, à Esmans où se
(1) Cf. Gignel, dans Bull, de la Soc. archéol. de Sens 1853, 98 et 100. — Dès les premières années du xvii" siècle. Sébastien Rouillarl dérlar:iit également, dans son Histoire de Melun. p. 21*i, que le Ganelon qui est passé d:ins les firtions des romanciers du moyen-àge procède de Vénilon qui fut inlidèle à Charles le Chauve.
trouvait une de leurs terres, apportant avec eux leurs ol)jcts les plus précieux et notamment les reliques de saint Germain. Leur monastère ayant été brûlé, ils y demeurèrent jusqu'en 863.
Parmi ces religieux se trou\ait alors llsuard, le futur auteur du martyrologe. L'abbé Hilduin l'envoya, en 858, chercher sous les ruines de la cité de Valence, en Espagne, le corps de saint Vincent, premier titulaire de leur abbaye. Usuard ne put parvenir jusqu'à cette ville, à cause de la présence des Sarrasins, mais il passa ])ar Cordoue où il obtint des ossements des martyrs Georges, Aurèle et Nalalie. Il revint en France, après avoir pris une copie des Actes de ces saillis, et rentra à Esmans, auprès de ses frères. Aimoin, l'eligieux de la même abbaye, qui a raconté la translation des reliques de ces martyrs, rapj)orte plusieurs miracles qui s'accomplirent sur leur passage dans les pays d'Auxerre et de Sens, et en particulier dans une localité du nom de Villeneuve (la Guyard ), où une jeune fille, Arohille, aveugle depuis huit ans, fut guérie par leur intercession (1).
Le 22 octobre 860 il se tint à Tousy, près de Toul, un nouveau synode national. Avec les trois rois Charles, Lothaire de Lorraine et Charles de Provence se trouvaient les évêqucs de ([iialorze provinces ecclésiastiques. Vénilon apparaît parmi les signataii'cs après les métropolitains de Lyon, Rouen et Toui's. On y décréta plusieurs canons pour poi'ter remède aux ravages causés par les Normands, et on s'occupa principalement de mettre fin aux discussions théologiques siu' la prédestination qui avaient amené de profondes divisions et distrait l'attention des évêques d'autres affaires plus importantes. Il fut rédigé une lettre synodique, adressée aux fidèles, exposant la doctrine catholique sur les point contestés (2).
Les évêques se réunirent de nouveau deux fois dans
(\) Cf. Migne, CXV, 939, 951, 1420. — Hisf. Lift. V, 436. (2) Cf. Héfélé, V, 423.
la ville de Soissons, en 862, pour s'occuper de diverses questions, et principalement des démêlés d'Hincmar de Reims avec l'évècpie de celle ville, Rolrade. Sans entrer dans les détails de ce débat qui eut un grand rctenlissemcnt (1), marquons seulement que ce méh-ojiolilain encourut un blâme sévère de la part du i>a|)e Nicolas. Dans la seconde de ces assemblées furent délivrées deux chartes dont les originaux sont aujourd'hui conservés aux Archives Nationales. C'est d'abord une donaliou faite par Charles le Chauve à l'abbaye de Saint-Denis, du domaine de Marnay, dans le Hurepoix. La signature de Vénilon s'y trouve au premier j-ang (2). La seconde renferme le partage que l'abbé et les religieux s'étaient fait des biens de ce monastère (»3). En tête se trouve également la signature de \ énilon, en ces termes : Ego Vuanilo inuncre diritio scnncnsis ejiif^cnpus, prius per adrocalum posfea pcr memetipsuin siibficripsi. Dallmundus nrchidiaconus ad vicem domni cl pcdris mci Wiianilnnis Sennniim urbis archicpi>icopi subscripsi. Ce Baltmond, archidiacre, était probablement le successeur d'Audrade, car, vers ce temps, les chorévêques furent remplacés par les archidiacres dont liuiportance grandit cl qui coopérèrent activement à l'administration des diocèses. L'ancienne division des Parjus fut généralement adoptée pour les archidiaconés qui se subdivisèrent eux-mêmes en archiprêtrès ou doyennés (i).
\''énilon intervint encore vers ce temps dans les démêlés qu'Hincmar eut également avec son neveu ([iii avait été promu à l'évêché de Laon. L'archevêque de Reims rappela plus tard, au concile de Douzy, en 871, que son collègue de Sens avait plus d'une fois exhorté ce dernier à l'obéissance envers son oncle et métropolitain, et il vante à ce propos l'autorité et la
(T) Cf., potir plus de détails. Jager, V. 195 et siiiv.
(2) K. 13, V. — Cf. Inventaire de Tardif.
fS) K, 1.3, lOa.
(4) Cf. Hemmer, Hist. de l'Eglise, »09.
sagesse éminente de X'éiiilon (1). Celui-ci eut encore 8 s'occuper de son suffragant llériman (jue de fréquentes attaques de démence rendaient incapable de i"enii)lir ses fonctions. Il profila de la tenue d'un concile de sa province |)our consulter le pape (8G2). Dans la lettre collective qu'il lui envoya, il rappelait que le pontife romain Melcliiadc avait décrété qu'aucun évècjue ne pourrait être déposé sans le consentement du Sainl-Siége ; il réclamait donc l'enxoi de la collection de ces décrets, afin d'éclairer leur conduite. Il lui demandait également son avis, pour ne pas s'engager dans une voie téméraire et marcher toujours dans le chemin de la justice et de la vérité. Xicolas réi)ondit qu'il valait mieux avoir pitié d'Héi-iiiuwi ([ue de le frapper('2). Ce pape eut une aulre occasion d'écrire à \'énilon au sujet d'un jiréti'e excomnnmié, et il lui déclara que, si ce clerc en appelait à f^ome, personne ne devait l'enqiècher de poursuivre son appel (o).
Vénilon assista encore au concile de Verberies, en octobre 863. Il y avait ([uatre archevêques, vingt évéques, et un grand nombre d'abbés, de comtes et autres personnages. Il fut convoqué par le pape Xicolas pour le règlement de quelques affaires et notamment j)our une difficullé (ju'IIincmar suscitait à lévéque du Mans louchant la possession du monastère de Saint-Calais-du-Désert. Le vénérable pontife sénonais eut à intervenir directement, car le loi fit appel à ses souvenirs, à cause de son grand Age, et lui demanda s'il se rappelait dans quelle condition Aldric, évéque du ^lans, possédait celte ab])ayc sous le règne précédent (4).
Ce fut sans doute la dernière fois que \^énilon prit part aux affaires de l'église franquc, lorsqu'il se
(H Cf. Migne, CXXVI, 290 et suiv. — Jager, V, 282 vl suiv.
(2) Cf. Man.<*i, XV, 608.
(3J Ibidem.
('i) Labbe, VIII. 19-38,
rendit l'anncc siiixanlc un plaid de Pistes (ou Pitres), où le roi déci'éta de nouvelles dispositions dans lirdrrrl de l'Eglise et de l'Etat. Chai'les le ( hauve légla enli'e autres choses le renouvellement des monnaies, et, à l'article XII du capilulaire, il ordonna que, conformément aux mesures prises par ses j)rédécesseurs, la l'abi'icalion n'en serait permise que dans son })alais et dans neuf villes au nombre desquelles sont mentionnées celles de Sens, Paris et Orléans. La cité de Sens continua, en effet, sous les Carolingiens, comme elle l'avait fait auparavant, de battre monnaie à son coin. Il est mentionné dans la Bibliothèque Jiistoriquc de l Yonne (1) différentes pièces de celte é})oque : une de Pépin, portant R. P. — SEXOIS ; une de Louis le Débonnaire, avec HLVDOVICCUS IMP. AVG. — SE.VOAE.S, et un tem|)le surmonté d'une croix : ]>lusieurs de Charles le Chauve, portant la fameuse foi'mule I)ei grade vex qiu subsiste encore aujourd'hui en Europe, et dont lune présente le nom de Sens inscrit SEWES (i).
Les évèques réunis à Pistes accordèrent au monastère de Saint-Germain d'Auxerre, qui avait alors pour abbé Lothaire, fils du roi, un diplôme qui ( (,'nlij'mail aux moines la possession de leurs l)iens (o). L'original de cette charte est conservé aux archives de cette ville. La reproduction des signatures se trouve dans le Carlulaire de l'Yonne et dans le Musée des Archives départementales. En tète est celle do \'énilon, dans ces termes : Vuanilo munere diiino sennensis eps hoc priiilecjiwn recognoii. Viennent ensuite celles tl'ÏIincmar de Reims, de Frothaire de Bordeaux et de quinze autres prélats.
(1) II, 2'i9 à 251.
(2, Cf., pour plus de détails, fiuV. de lu Soc. des Sciences de l^ Yonne, 1835, 1 el suiv. ; 1846, 491 et suiv. — Leblanc, Traité des monnaies de France, 102-108. — De Longpérier, Notice snr la collection Rousseau. 130, 132, 178, etc.
(3) Cf. Archives de l'Yonne, fonds Sainl-Gerniaiu. — Cart, gén, de l'Yonne, I, 86 et suiv, — D'Achéry, Spicil. I, 600.
Dès ce moment le silence se l'ail autour de l'archevêque de Sens ; sa fm approchait, et il alla le 3 mai 865 rendre compte à Dieu de sa vie si hien remplie. Il fut inhumé, suivant son désir, dans l'église du monastère de Vareilles. Parmi les actes qu il accomplit dans son diocèse, il faut citer la reconstruction de la basilique de Sens qui tombait de vétusté et cpiil édifia avec une grande manificence.
S'il faut en croire Loup Seivat, V'énilon aurait man(|ué d'énergie contre le mal. C'est en ei'let à lui qu'est adressée la dernière en date des lettres de l'abbé de Ferrières (801 ou 862), dans laquelle il lui adresse une de ces exhortations pleines de vigueur et d'une sainte liberté, telle qu'il avait le courage d'en présenter même au souverain. (( Sous vo.tre pontificat les vices se sont déchaînés sans frein et l'iniquité demeure impunie, à un tel point que l'on ne craint plus ni Dieu, ni le roi, ni l'évêque. Que tardez-vous ? Ou'atlendez-vous encore ? Ou Dieu, par votre zèle et votre autorité, ramènera l'équité parmi les hommes, ou bien l'excès du mal, après des calamités inouies, accablera le petit nombre des innocents qui restent, n
Il y avait sans doute un peu d'exagération dans ces reproches, car la lettre la plus remarquable que Loup écrivit est précisément une Admonilio qu'il rédigea au nom de Vénilon. C'est une sorte de lettre pastorale, la première que nous sachions avoir été adressée au diocèse de Sens, dans laquelle les fidèles sont exhortés de pratiquer les œuvres de justice et de religion. On y trouve de nombreuses citations des Livres Saints. Le pontife déclare, par la plume de son secrétaire, que les maux nombreux qui accablent la société sont dûs aux péchés des hommes, et que la vengeance divine se fait parfois sentir ici-bas. Il engage donc ses diocésains à revenir au bien, à abandonner les voies de la prévarication, à s'abstenir surtout du vol, des factions et des conspirations, à sacrifier leur intérêt propre au bien de tous, pendant
que lui-même s'efforce de procurer la paix et de préparer la résistance contre les infidèles.
Alais l'autorité de V^énilon était sans doute impuissante à comprimer lanarchie qui renaissait à la faveur des incursions normandes. Ces barbares remontèrent en effet la Seine jusqu'à Alelun, au commencement de 861. La désolation était dans toute la contrée. Loup, abattu par la maladie et les soucis, chercbait en vain un lieu sur pour ses moines, lors(pic enfin le nouvel évèque de Troyes, Folcrirus, lui olïril, en cas de péril, un refuge dans son domaine dAix-en-Otbe, au milieu de la forêt. L'abbé le remercia avec la plus vive reconnaissance et lui demanda île faire ensemencer les champs, planter des vignes et amasser des provisions, alin que le séjour en fût moins dur pour ses religieux, au cas où ils seraient obligés d'aller s'y cacher.
Dans sa lettre à V'énilon, Loup parlait également des symptômes de la maladie qui le terrassait et allait bientôt l'emporter. 11 mourut en effet peu après, épuisé par les rigueurs monastiques, les privations et les épreuves. Chose étrange ! aucun monument n'a jamais rappelé dans l'église de Ferrières le souvenir du grand abbé qui l'a illustrée et à qui on donnait, un siècle après sa mort, le titre de bienheureux.
Malgré les nombreuses et importantes affaires auxquelles il fut mêlé, I^oup travailla sans cesse à la prospérité matérielle et spirituelle de son abbaye. L'église, dont la construction venait d'être achevée, grâce aux libéralités de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, manquait d'une couverture solide. Il écrivit en Angleterre, à Edilufe, roi de Sussex et gendre du roi Charles, lui demandant du plomb, dont il possédait une mine dans ses Etats, et il le pria de le faire déposer à Quenlovic où des hommes de son abbaye iraient le prendre pour en faire des lames destinées à couvrir la basilique (Lettre 13).
Le pieux abbé eut surtout à cœur de maintenir une
grande ferveur au milieu de sa communauté. Un des moyens qu'il employa l'ut d'établir avec d'autres monastères de son ordre des alliances spirituelles qui entretenaient une constante émulation de vertu. Il en forma ainsi avec les religieux d'York, de Saint-Germain de Paris, et de Priun qui avait pour abbé Marcward, son parent. Il s'unit également par un écbange mutuel de prières à plusieurs prélats et en particulier à l'archevêque de Tours (1).
Loup eut des rapports assez fréquents avec Vénilon, touchant diverses questions. A plusieurs reprises des moines de son abbaye entreprirent le voyage de Rome ; le métropolitain leur donna des lettres de recommandation pour les évoques dont ils devaient traverser les diocèses. Vénilon défendait à deux de ses prêtres de résigner leurs bénéfices pour se retirer à Ferrières ; Loup lui écrivit en faisant un long et éloquent plaidoyer en faveur de la vie monastique et en rappelant que Aldric, enlevé à son abbaye par le roi pour être mis sur le siège de Sens, pensait à y rentrer quand la mort vint le surprendre. Un autre prêtre du diocèse vint à se plaindre que des délations faites contre lui auprès de Vénilon étaient calomnieuses, et Loup s'empressa de demander à l'archevêque qu'il laissât à ce clerc le libre exercice de ses fonctions jusqu'au prochain synode où sa cause serait examinée et jugée.
Parmi les élèves de l'abbé de Ferrières, le plus célèbre fut Adon. Ce personnage naquit vers l'an 800, d'une famille du Gàlinais. Dès sa plus tendre jeunesse, ses parents l'offrirent à ce monastère où il prit plus tard l'habit monastique. Il eut l'avantage d'avoir pour maîtres Sigulphe, Aldric et Loup, et, grâce à ses dispositions naturelles, il se distingua bientôt par ses progrès dans l'étude et la pratique de la vertu. Il reçut l'onction sacerdotale des mains de l'archevêque de Sens.
jl) Mabillon, An?i. Bened. II, 684.
La renommée de ses méiiles sétanl répandue au loin, Alarcward, l'abbé de Frum, lallira près de lui. Adon y trouva l'occasion détendre ses connaissances, mais bientôt, ayant été obligé par la jalousie de s'éloigner, il se rendit à Home où il passa près de cinq années à visiter pieusement les lieux saints et à satisfaire son goût pour les lettres et les sciences ecclésiastiques. Ce l'ut probablement alors qu'il se lia étroitement avec Anastase, le bibliothécaire de l'église romaine. L)e retour en France, il fit un séjour à Lyon dans la compagnie de gens lettrés. L'archevêque de cette ville, Rémi, appréciant sa valeur, voulut le retenir dans son diocèse. De concert avec Ebbon, évêque de Grenoble, il écrivit à Loup et à Vénilon, les deux supérieurs d'Adon, pour demander l'autorisation de le garder, ce que ceux-ci eurent la faiblesse d'accorder, et Rémi le pourvut de la paroisse de Saint- Romain, de Lyon. Adon mérita plus tard d'être élevé sur le siège archiépiscopal de Vienne (800), et il devint par son savoir et sa sainteté un des plus illustres prélats de la France, au ix*' siècle.
Le principal de ses ouvrages, celui qui intéresse le diocèse de Sens, est son Martyrologe. Il le composa à l'aide du petit martyrologe romain et de ceux de Bède et de Florus, ainsi que de plusieurs recueils d'Actes de martyrs (1). Ce travail fut d'abord très apprécié, soit parce qu'il présentait un meilleur ordre que ceux qui avaient paru jusque là, et qu'il ne laissait pas de nombreux jours de vides comme celui de Bède, soit à cause des amples extraits qu'il donnait des Actes des saints. La date où Adon le termina n'est pas bien certaine, mais il semble que ce fut après 800 et alors qu'il était archevêque de \'ienne (2).
Ce sont les églises de Lyon, avec dix-sept saints,
(1) Cf.. ponr plus de détails, Mabillon./l cf. S. O.S. B. YI, 281 et suiv. — Hist. Ult. V, 437 et suiv. — D. CeiUier, XII, 620 et suiv. — Miûfne. CXXIII 202 et suiv. ; 531 et suiv.
(2) Cf. Molinier. op. cit. I, 99.
el de Vienne, avec seize, qui sont les plus favorisé/s dans cette composition. Adon ne connaissait pas, ou du moins il a peu utilisé la recension gallicane du martyrologe hiéronymien d'Autun-Auxerre ni celle de Sainte-Colombe, dont il a déjà été question. Il ne mentionne en elïel que quatre saints pour Autun, el cinq pour Auxerre. 11 a également usé à l'égard du diocèse de Sens d'une réserve qui s'explique difficilement de la part d'un ancien moine de Ferrières. Au 25 avril, le culte de saint Vull'ran n'est signalé qu'au monastère de Fontenelle. Il cite, au premier septembre, saint Loup (( illustre par sa sainteté et ses miracles. » Enfin, au 31 décembre, après sainte Colombe, û rappelle le martyr de saint Savinien en ces termes : Item, apud Senonas, natale beatorum Sabiniarà el Potenliani qui a beatis apostolis ad prœdicanduin direcli prœlatam urbein maiiijrii conlessione illustrem lecerunt. » Partisan de l'apostolicité des églises de France, comme la plupart des historiens de son temps, il admettait celle du siège de Sens, telle qu'elle est rapportée dans la Grande Passion de ces martyrs. D'après Mgr Duchesne (1), Adon n'aurait été autorisé par aucune tradition à admettre l'origine apostolique de cette église. Mais nous pensons avoir démontre avec évidence que cette croyance remontait au vn'' siècle. Du reste, il a omis plusieurs personnages de ce diocèse que nous trouvons mentionnés vers le même temps comme saints dans le martyrologe d'Usuard.
Ce moine de Saint-Germain-des-Prés, dont on a vu les relations avec le pays sénonais, composa son recueil, en évitant les longueurs de celui d'Adon et en s'aidant des martyrologes de saint Jérôme, de Bède et de Florus qu'il modifia ou compléta, comme il le déclare dans sa préface. Son travail fut très apprécié et se répandit de tous les côtés ; corrigé et augmenté
(1) Fastes épiscopaux de l'ancienne France, I, 151 et 153.
par Baronins, il est devenu le martyrologe romain. On n'est pas d'accord sur la date exacte de celte composition. Sollère et iMabillon le placent vers 875, et Molinier entre 8G3 et 809 (1).
Le martyrologe d'Usuard paraît être complet, et par son texte il nous est possible de nous rendre compte assez exactement quels étaient alors les personnages honorés du culte attribué aux saints dans I église de Sens. De ce nombre étaient, en suivant Tordre du calendrier diocésain : Séverin, de Châteaul.andon, Vuliran, Léon, Romain, Héracle, Ursicin et Pavace, Loup, Sanctien, Béate et Augustin, Mathurin, Sabinien, Potenlien et leurs compagnons. Colombe. De plus, au 19 octobre est marquée la translation de saint Savinien et des autres martyrs (2). Il
(1) Cf., pour plus de (lét;iils, Migne, CXXIII, col. 537 et suiv. — Molinier, op. cit. I, lÛG.
(2) Voici, d'après ce martyrologe, quelle devait être la composition du calendrier sénonais, comparé à (elui d'aujourd'hui :
P'évrier, 9(Honobert et Honulphe — néant) — II. Eodem die castra nantonense sancii Severini abhatis inonnsterii agaunensis, cujus precibus citltor Dei rex Clodoveus a diutina iiifirmitate sua liheralus. — 15. (Ebbon — néant). — 27 (Ambroise — néantî. — Mars. 20. Ipso die sancti Vulframni confessoris. Plusieurs codex signalés dans les aiictnria donnent ce même texte qui est celui d'Adon ; dans d'autres il est marqué comme évêque de Sens : In pngo rotniiiageiisi sancti Viil/ranini senonicae civitatis episcnpi. — iGéric — uéanti. — Avril, 22. Senones. sancti Leonis episcopi. Celte mention du code.K de Saint-Gerinain-des-Prés, quoique d'une écriture plus petite, est certainement, d api-ès Bouillait, de la même main. — 26. (Emmoii — néant ; Egil — néant). — Mai, 22. In page senonico vaUidiacensi (Vareillcs) monasterio translatio corporis beatissinii Romani confessoris. Celte mention se trouve dans plusieurs codex, eu particulier dans celui de Luxeuil. L'un d'eux porte de plus : alunini sancti Benedicti. — Juillet, 6. Senonis, sancii Ilraclii, episcopi et confessoris ,• d'après l'édition de Lubeck. (Paul — néant). — 24. Apud Senonas sanctoriiin prxsuluin Ursicini ixtcjue Pavacii ; addition en marge, donnée par Bouillard. — Septembre, 1. Senonis beati Lupi episcopi et confessoris, de (/iio refertur quia quadam die duni astaret présente clero sacris altaribus lapsa est celittis gemma in ejus sanctn calice. — 6. Stnoms, snnctormn gernianoriirn Snnctiani et Beatx et sancti Augustini episcopi: en marge. — Octobre, 19. Translatio sanctorunt inartyrum Subiniani, Pulentiani, sociorumque ejus; en marge et de main plus récente. Parmi les ««ciar/a, plusieurs codex
diffère d'Adon non seulenienl en ce qu'il donne beaucoup plus de saints sénonais, mais encore parce quil semble rejeter lapostolicité de 1 église de Sens ; d'après lui, saint Savinien et ses compagnons furent envoyés par un ponlile romain dont il ne donne pas le nom, et saint Potentien n'a pas reçu le titre d'éxèque.
Le successeur de X'éniion, i'^c.u, (uu l-lgilonj, naquit dans le diocèse d'Utrecht d'une des plus nobles familles du pays. Il est sans doute le moine du môme nom (jue Marcward envoya de l'abbaye de l*rum à Loup Serval, en 847, pour le recommander aux soins de Didon, le nouvel abbé de Saint-Pierre-le-\'if qui passait pour un médecin très liabile. Cet art était alors très peu connu, et on ne commença à l'étudier que vers la fin de la vie de Charlemagne. C'est par le moine bistoi'ien, Nitliai'd, que l'abbé de Pnim avait connu la réputation de Didon, et il lui envoya plusieurs Religieux pour les guérir de maladies qui . avaient résisté à tous les soins (1).
Après un séjour à Saint-Pierre-le-Vif, Egil devint abbé de Saint-Hubert, au diocèse de Liège, en 855, puis il passa quelque temps au diocèse de Trêves, comme abbé de Prum. 11 était alors en relation avec Raban Maur, arcbevêque de Alayence, car ce prélat lui adressa un écrit sur l'Eucharistie, dans lequel il avait établi avec une grande science le dogme de la
présentent le même texte ; celui de Tournaysignale le miracle des voix angéliques entendues lors de la Iranslalion et il donne encore la mention suivante : Hem Amaii, episropi seiionensis qui pro vcritntis justilia a Theodorico rege gravi exi/io diu fuit tribulatua. — 29 (Bond — néant). — Novembre, I. Iiipago vuaslinensi sancti Matnrini confessoris. — l'i. (Paterne — néant). — Décen.bre, 31. Apud Senonas beatorum Sohiniani episcopi et Pofentiani, qui a pontifico roniano ad piedicandum directi eamdem metiopolim martirii sui confessione illustrein feceiuul. El in eadeni urbe sanclx Columbse virginis quse superalo igné gladio cxsa est. La plupart des saints sénonais sur lesquels nous avons noté le silence d'Usuard, ne furent levés de terre qu'un peu plus tard par l'archevêque Anségise.
(1) Lettres 70 et 72 de Loup.
présence réelle et son importance capitale dans la doctrine cathuli<iuc. Il lemplissait encore cette fonction en <S(jO (I), Idixjiic son mérite supérieur le fit appeler à la tète du monastère de Flavigny, en I3ourgogne, par (liarJL's le C'hauxe. Il y opéia la translation du corps du sainte Heine, martyrisée à Alise sous l'empereur Dèce.
I^gii l'ut onlin promu au siège de Sens en (SIT), grâce à la faveur du mémo i)rince et avec le consentement du |)eu|)le cl du clergé sénonais. Charles le Chauve écrivit lui-méjne au pai)e ahn d'ohtenir pour lui le jjallium. Nicolas P"" répondit par deux lettres dont le texte subsiste encore. Dans la première, il exposait au roi (pi'après avoir pris connaissance de toutes les louanges qu'il faisait de l'élu de Sens, il s'en était réjoui, car l'évècpie doit avoir un bon témoignage même de ceux qui ne sont pas du clergé. Mais il déclarait en mémo temps (ju'il était contrislé de ce choix, car Egil venait d'un monastère en dehors du diocèse, et il s'élevait contre l'abus qui s'étendait de plus en j)lus de [promouvoir aux sièges épiscopaux des cleirs étrangers, à l'encontre des saints canons et au mépris des prêtres de l'église de Sens qui étaient recommandables jjar leurs vertus, leurs bonnes mœurs et leur maturité. Il lui demandait de s'opposer désormais à des faits de cette soi-te, autrement le pape saurait les empêcher. Enfin il annonçait l'envoi d'un ))allium pour Egil, mais il exhortait en même lemi)s le ))i-ince à faire de son côté une concession en restituant à cette église tous les biens qui lui avaient été enlevés, afin (pie l^gil pùl jouir à la fois du grand honneur qui lui était conféré ainsi que de tous les revenus de son litre. En terminanl. il l'engageait à agir de même à l'égard des autres é\êcliés du royaume, pour la gloire de son règne et par respect de la justice.
Dans la seconde lettre, le pape louait Egil d'avoir
(I) Hist. r.itlcr. V, 185 et 186. — Réginon, dans Migne, CXIX,
cherché par humilité à se soustraire à l'épiscopat et de ne l'avoir accepté que par obéissance. Il déclarait ensuite que ses vertus l'avaient seules décidé à lui accorder le pallium, puis il renouvelait sa proteslalion contre l'usage de donner à un diocèse comme chef un clerc étranger, et observait que, si cette pratique n'était permise que dans le cas où une église n'aurait pas de prêti'e digne d'être mis à sa tête, il ne pouvait croire qu'il en i'ùt ainsi de celle de Sens qui était si considérable. Il exhortait enfin le nouvel élu à observer sur le trône métropolitain les vertus et les vœux de Ictat monastique (1).
Dès l'année suivante (866), Egil se trouva mêlé aux grandes affaires du royaume. Le pape avait envoyé un légat pour opérer un rapprochement entre les membres de la famille royale prêts à se diviser au sujet de la succession de Charles, roi de Provence, et pour décider Lothaire à quitter Valdi'ade, en >^e réconciliant avec Teutberge, son épouse légitime. Le légat ménagea une entrevue entre Charles le Chauve et Lothaire qui convinrent d'envoyer des ambassadeurs à Rome. Charles choisit Egil, et Lothaire arrêta ses vues sur Adon, qui était alors archevêque de Vienne. Les deux prélats partirent, emportant un message secret pour Nicolas (2).
Le pape était alors fort aigri contre Hincmar, de la mauvaise foi et de l'irrégularité avec lesquelles il sciait opposé à la réhabilitation de son suffragant Rothade. Il ordonna la convocation d'un concile où les évêques de Neustrie et du reste de la Gaule jugeraient cette affaire. Cette assemblée eut lieu le 18 août 866 à Soissons. Le roi Charles s'y rendit avec sept archevêques, ceux de Reims, Lyon, Rordeaux, Tours, Rouen, Sens et ]\Iayence. et vingt-huit évêques. Hincmar s'y défendit avec habileté, mais les prélats décidèrent que, sans porter atteinte à la décision du
(1) Cf Labbe, VIII, 506 et suiv.
(2) Annales de Saint- Berlin, dans Migne. CXXIII, 15,
précédent concile de Soissons, ils jugeaient à propos de rétablir par grâce les clercs qu'il avait déposés. Ils écri\irenl en même temps à Nicolas, lui rendant compte de leur décision et excusant leur collègue de Reims, l^^gil fut encore député i)our aller porter ce rapport à Rome, llincmar lui remit de son côté une Ictlie particulière pour assurer le pape de son obéissance et une insli-uriiou indiipiaut la manière d'agir pour adoucir Nicolas et le justifier auprès de lui.
In passage de cette lettre nous montre un aspect bien lui'ieux du caractère d'ilincmar. Il reconunande à b^gil de lui i"aj)|)0i'ter les Gcsles des papes depuis le pontificat de Sergius jusqu'à l'année précédente, et il lui offie de lui procurer les Actes des autres papes, si légiise de Sens ne les possède pas. A côté des préoccupations d'une politique fallacieuse on rencontre chez lui le zèle le plus élevé pour la culture de l'histoire ecclésiastique (1).
Hincmar avait envoyé cette instruction, lorsqu'il apprit que Gotescalc avait trouvé moyen d'interjeter lui appel à Rome. Il s'empressa d'adresser à Egil une seconde missive (ju'il le priait de garder secrète et ilans laquelle il lui demandait d'assurer au pape que l'ien n'avait été refusé au moine dans sa prison, et (pion lui avait procuré non seulement le nécessaire mais encore des adoucissements, comme le bain. C'est l>ar cette lettre que nous savons que saint Prudence de Troyes avait composé des Annales que Hincmar de\ait continuer plus tard et qui prirent le nom (VAnnales de Saini-Berfin. L'archevêque de Reims remit à Egil une auti"e épiire, destinée à être publique, et dans les(|uellcs étaient exposées longuement les erreurs de Gotescalc.
L'ambassadeur prit le chemin de Rome, emportant également un lapport de Charles le Chauve qui. après avoir fait l'éloge d 'Hincmar, déclarait que. bien que
(I) Cf., pour plus de dct;iils sur cette affaire, Labbe, YIII, 814 et suiv. — Jager, V, 195 à 222. — Mansi, XV, 768 et suiv.
la cause en question fût réservée au Saint-Siège, il avait donné par pio\ ision l'archevêché de Bourges à X'ulfade. A son retour en France, Egil rapporta plusieurs réponses dans lesquelles le pape condamnait les actes du concile de Soissons et portait un blâme des plus sévères contre Hincmar. Dans i une d'elles, qui était adressée au loi Charles, le pape engageait ce prince à ne pas seconder les projets immoraux de Lothaire et à soutenir leutberge ; il y condamnait également le duel judiciaire, en déclarant que c'était lenter Dieu que de recourir à cette épreuve (1).
Cependant les affaires des églises d'Orient où le schisme se développait par les artifices de Photius donnaient des inquiétudes plus grandes encore à Nicolas. Celui-ci, témoignant alors la confiance qu'il gardait au clergé franc, envoya une lettre à Hincmar en le chargeant de la transmettre à tous les métropolitains et de veiller à l'exécution des ordres qui y étaient contenus. Il y exposait les divers griefs que les Grecs avaient contre l'Eglise romaine, et prescrivait à chaque archevêque de réunir son concile provincial pour chercher ce qu'il convenait de répondre à ces diverses accusations. Dans la province de Sens, ce fut Enée, évêque de Paris, que l'on chargea de ce travail. Son œuvre nous est restée : c'est un assez gros traité dans lequel, après une introduction pleine de phraséologie dans le goût du temps, il compile dans deux cents chapitres une longue série de passages des Pères en faveui- des Latins, au sujet de Filioque, du célibat ecclésiastique, du jeûne, de la confirmation, de la primauté de Home, etc. (2V
Cette importante question ne fit pas oublier aux évèques la volonté du pape touchant le concile de Soissons. Pour s'y conformer, ils tinrent à Troyes, le
(1) Cf., pour plus de détails. Hist. f.itlér. V, 565 et suiv. — Migne, CXXVI, col. 71 à 76. — Héfélé, V, 528 et suiv.
(2| Cf. Héfélé. V, 5'i2 et suiw — Pertz, I, 474 et suiv. — Migne, CXXI, 683 et suiv.
24 octobre 867, une nouvelle assemblée où se trouvaicnl vingt prélats dont six méti-()})olitains. Egil n'y parait que le cinquième, après ceux de Ueims, Tours, Houen et Bordeaux. Ils composèrent, pour l'envoyer à Home, une relation loi'l (l(''taillcc de l(/nt ce (jiii s'était passé au sujet de la déposition d'Ebbon cl de la promotion d'IIincmar. Ils concluaient en demandant à Xicolas (( qu'on s'en tienne aux décrets et aux j)riviléges anciens, en sorte que désormais on ne puisse déposer un évéquc sans avoir pris l'avis du poidil'c l'omain (1). »
Le seul trait, qui nous soit rai)porté par un contemporain, sur l'action d'Egil dans le diocèse atteste son zèle à veiller au bien-cti'e du peuple en même lemiis (pi'au respect de la justice. L'auteur anonyme de la \ ic de saint Frodebert, premier abbé du monastère de Moulier-la-Celle, près de Troyes, raconte qu'un jeune bomme ayant maltraité sa mère avec barbarie, fut amené par son curé devant l'arcbevêque de Sens ([ui le fil mettre en prison et l'y mamtmt pendant trois ans, jusqu'à ce rpie, la famine survenant, il le i-elàcba pour ne ])as le laisse;- uioin-ir de faim (2).
Cette disette est probablement celle de l'année 808, dont la Chronique de Sainte-Colombe nous a laissé un récit effrayant dans son laconisme. « Celle année là il y eut une famine et une mortalité inouie dans tout l'empire des Francs, mais surtout en Acpiitaine et en Bourgogne, et les morts étaient si luunbreux qu'il n'y avait ])lus personne pour les ensevelir. A Sens, en un jour, on trouva cinquante six bonunes décédés. Il se rencontra aussi dans cette contrée des liommes et des femmes qui. o bonté ! tuèrent et mangèrent leurs seudDiables. Au pont de .^iriac (Pont-sur-Yonne) un bomme donnant l'iiospitalité à une femme honnête, la tua, sala ses membres.
M) Flofloarrl. dans ^fignp. CXXXV 190. — I.abbe, VIII. 875 (2) Cf. IMnhillon, Ac/a Snnct. O. S. B. II, 622. — Daprès VHi'^t. T.ittér. y, 'i'tl , le inanuscril de ce pocnie se trouvait autrefois à l'abbaye de Vauluisant, près de Villeneuve-l'Archevêque.
6n fit cuire et il en mangea avec ses fils. Dans la ville même de Sens, une l'emme dévora également son enfant. On raconte (jue des faits semblables se pi-oduisiienl dans d'autres endroits. Au mois de mai, dans cette cité, le muid de fioment se \endit huit sous, le muid do seigle sept sous et demi, le muid d'orge six sous et demi, le muid d'avoine cinq sous, le muid de sel douze sous. Par bonheur la saison fut en avance, car le neuf des calendes de juin (21 mai), premier jour des Rogations, du pain nouveau fut présenté à la bénédiction. »
Le chroniqueur a eu soin de noter, en premier lieu, à cette année 808, l'apparition d'une comète, le quatre des calendes de février (29 janviei") ; elle commença à brillei- au-dessous du timon du petit Arcture, dura environ vingt-cinq jours et ne disparut que près du Triangle. Comme ses contemporains, il fit sans doute un rapprochement entre ces deux faits. Bien qu'on eût alors des connaissances assez étendues en astronomie, on ne s'était pas encore débarrassé des superstitions des anciens qui considéraient ces phénomènes célestes comme des annonces de malheurs ])ublics, tels que peste ou guerre. Les esprits les pins élevés croyaient à l'astrologie, et Loup Servat luimême, dans ime lettre écrite au mois de mai (n° 20), parle d'une comète qui était apparue en avril, et il ajoute que les livres sacrés ne faisant aucune allusion à ces sortes de choses, on peut les regarder comme de sombres pronostics, à la manière des auteurs latins, tels cpie Virgile et F*onq)eiiis T?'ogus.
Le cinq décembre 808, Egil se rendit à l'assendilée de Ouerzy-sur-Oise, tenue ])our l'examen et le sacre de Willebert, évècpie élu de Châlons-sur-]\larne. Il était accompagné d'un chorévéque nommé Fulchric (1). Au mois d'avril suivant, l'archevêque de Sens se mit de nouveau en route pour assister au concile de Verbérie. Il s'agissait de réprimer la conduite de
(1) Cf. Mansi, XV, 861.
l'évêque de Laon, Ilincmar, neveu «riliiicmar de Reims, qui sétait attiré la colère du roi et la réprobation do lonl ré})isco})at par ses prétentions exagéivi'.- et >cs xiulenrcs déloyales (1). On y conlirnia également j)lusiein's donalions royales.
Le ■)(• août, Cliai'les le (liauxe ayant (•on\()(pié nn antre concile à Pistes, Egil s'y trouva avec les évêcpies (les pio\ inces de Reims, Rouen et Bordeaux. L'affaire (rilincmar y lut li'aitée et reçut une solution définitive. Le ponlife sénonais piolila de cette occasion [)our faire ratiiier par ses collègues une charte qu'il venait d'accoider au monastère de Saint-Pierre-le-Vil'. (Iràce à un juivilége royal qu'il avait obtenu, il restituait pour toujours à cette maison religieuse le \ illage de Sivry, avec les manses de Villemei", Sépaux et r.ongitaut, et tout ce qui en dépendait, ainsi que IV'glise de Saint-Pierre d'Auxon ; et, connue il avait résolu de préparer son tombeau dans cette abbaye, il faisait cette donation j)our entretenir un luminaire perpétuel dans le sanctuaire et pourvoir anx besoins i\e^ moines. Tous les évoques confirmèrent à perpé- Inilé cette fondation, en menaçant de ranalhème les conlrexcnants, et ils signèrent le diplôme ('-?).
Pai'mi les actes d'Egil, l'histoire menlionne encore son intervention en faveur de Bertulphe, é\èque de Trè\es, que Louis de Germanie avait chassé de son siège pour y mettie un intrus. Il se réunit a^ec d'autres prélats, en particulier Remy de Lyon cl Ilincmar de Reims, et ils envoyèrent au roi une lettre coliecti\e le pi'iant de rendre cette église à son pasteur légitime f.'î)
Lorsque Egil parlait, dans la rbaile de Sainl-Pierrele-\'if, de préparer son tombeau, il sentait probablement sa fin approcher. Il expira, en effet, le 28 juin 870, et fut inhumé, suivant ses intentions, dans la
(1) Cf., pour plus de détails, .Tasser, V, 270 et suiv.
(2) Cf. D'Arliérv, H, 712.— Bihl. Hist. de lYonne, I, 97. (3j Cf. M;.biIlon", Acta S. O. S. li. VI, 69.
chapelle de Saint-Etienne de l'abbatiale, à gauche du grand-autel. Il est le premier archevè(jue de Sens dont l'épitaphe nous ait été conservée : elle se composait du distique suivant :
Artus (iliuiflui iomUiuinv hic liiiuulali l'nrsulis E<jilis (jucm iu\)H aulu ixili (1)
La première moitié du ix' siècle est, dans le haut moyen-âge, la plus brillante et la plus féconde de légiise sénonaise. Ses archevêques comptent parmi les plus j'emarquables tic France, et l'école de Ferrières parvient à son apogée avec Loup Servat. D'autre part, l'importance grandissante de Paris comme capitale du royaume rejaillit sur le chef-lieu de la i)rovince ecclésiastique, et le siège de Sens va bientôt, dans la personne de son nouveau titulaire, être élevé à la dignité de la i)rimatie sur les Gaules et la Germanie.
Anségisk était originaire du diocèse de Reims. On ignore le lieu exact et la date de sa naissance. Après avoir été prêtie de celle église, il devint abbé de Saint- Michel de r»cau\ais. Gliarles le Cliau\e le chai"gea, en (ST'i, de plaider devant le pa])e, Adrien II, en faveur de ses |)rélentions à la possession de la Lorraine, [lar suite de la mort de Lothaire, roi d'Austrasie. Le jtape avait informé Charles qu'il s'opposait à son investiture. On ignore si Anségise réussil dans sa mission : loujoiirs csl-il (jue le lils de Louis le Débonnaire garda la LoiTaine.
Après avoir porté leur choix sui' l'abbé de Saint- Michel pour occujjer le siège arcliiépisco|)al, le clergé et le peuple sénonais adressèrent aux évêques de la province la lettre suivante : « Il a été réglé par les canons et les constitutions apostoliques que chaque fois qu'une métropole est privée de son pasteur, les
(\) Celle inscription funéraire se trouve avec plusieurs autres flans le manuscrit des œuvres dn chroniqueur sénonais. OHoranne, actuellement à la Bibliothèque vaticane, fonds de la reine Christine de Sue le
sijffra<ïanls doivonl se iriiiiii- vl élire le nouveau poiililt' u\('r le («Mix-iilîMiicnl du clergé cl du peuple ; puis, munis de l'acte de cette éleetion signé par tous ceux qui le deuianderonl, ils doivent aller trouver les évéques en les priant de le consacrer à la place du délunt, alin cpie la ville métropolitaine retrouve un clicl' autpiel elle lasse un Ixm accueil. Celui, <'n ellel, à (pii tout le monde est leiui d OltriiMldil cii'c élu pai' tous, de peui' (jue la cité ne méprist^ ou ne haïsse l'évéque (pi'elle n'a j)as désiré et ne devienne moins religieuse en ne possédant pas celui (ju'elle a voulu, et aussi pour (pie les prélats consécrateurs imposent les mains plus vite et plus volontiers à celui qu'ils ont vu appelé par les vohix universels.
<( i\ous nous présentons donc devant votre Paternité avec le procès-verbal de l'élection signé par chacun de nous, et comme nous n'avons trouvé personne à élire dans notre église, nous avons choisi d'un accord unanime pour évêque, avec votre permission et l'assentiment du roi, suivant les décrets du pape Céh'slin, Anségise, clerc du diocèse de Reims, de l'église de Beauvais et abbé du monastère de Saint- MichcK cl nous vous demandons d'avoir pour pasteur ce prêtre qui possède toutes les qualités que l'apôtre saint Paul exige dans un évoque ; nous croyons qu'avec la grâce du Christ noire élection n'a pas été coniraii'e aux saints canons (1). » Les suffragants ne manquèrent pas d'agréer cette supplique, et Anségise fut consacre le V juillet 871. Il était digne en tout point de cet hoimeur et son mérite supéi'ieur lui avait \alu déjà l'entière confiance du roi et du Souverain Pontife.
(I) Cf.. sur Anségise, T). Bouquet, lîecueil des llisloriens r^px Cailla, VII-IX. — Mabillon, Annales henedictini, ad anniim 810. — r.allia Chrisf.,X\].~ Labbp, VIII, col 1876. — Migne, CXXIY, 871. — Trithèmo et, avec lui, (rautres Iiistoriens ont confondu ce personnage avec un abbé de Fontenelle, du même nom, qui réunit en un reoueil (827) les Capilulaires de Charlemngne et de Louis le Débonnaire,
Un mois plus tard, Anségise fut convoque au concile de Douzy (Ardennes). Huit métropolitains (parmi lesquels l'archevêque de Sens signa le dernier), quatorze évèques, huit représentants de prélats absents ainsi que plusieurs archidiacres et prêtres y assistaient. Le roi les avait réunis pour leur soumettre ses différends a\ec iiincmai' de i.aon. Ce dernier, malgré sa défense très habile, fut condamné et dépouillé de toute fonction épiscopale (1). Les longs démêlés que Hincmar eut avec Chai'les le Chauve et avec les évêques, pendant lesquels il parvint à tromper le pape et à l'irriter contre le prince et les prélats francs, influèrent probablement sur la résolution que prit peu après le Saint-Siège d'établir un primat qui instruirait plus facilement sur place certaines affaires et permettrait au pape de les mieux juger.
En 873, Charles le Chauve réclama link'rvention d' Anségise contre son fils Carloman. Ce jeune prince que Charles avait consacré à Dieu dans le couvent de Saint-Médard de Soissons et qu'il avait pourvu, entre autres bénéfices, d'un diaconat dans l'église d.î JMeaux, s'était révolté à plusieurs reprises contre son père. Le roi ayant adressé une plainte motivée à Hildegaire, évêque de Meaux et à son métropolitain dans un concile qu'il réunit à Senlis et qui comprenait l'épiscopat des deux provinces de Sens et de Reims, Carloman fut déchu de la dignité de diacre et réduit à la conuuunion laïque. Ciiai'les le Chauve devait se venger cruellement en lui faisant crever les yeux (2),
En 875, nous retrouvons Anségise à Beauvais où il signa, avec les archevêques de Reims et de Rouen ainsi que plusieurs prélats, un privilège que l'évêque Odon accorda aux chanoines de l'église Saint-Pierre de cette ville (3).
Mais de graves événements allaient bientôt l'appe-
(1) Cf. Héfélé, VI, 66.
(2) Cf. Annales de Saint-Berlin, 866-877. — Mansi, XVII, 282.
(3) Cf. Migne, CXXIV, col. 1127.
1er à Rome. jyemi>eretir dllalie, Louis II, étant nioi't celle luèiiie année sans enl'anls mâles, Louis de LJennanie et Charles prétendirent 'à sa succession. Anségise l'ut chargé d'aller négocier cette affaire auprès du pape, el il revint en France avec deux légats, porteurs d'une lettre du pape Jean Vlli (pii invitait Charles le Chauve à se rendre à liome pour y l'ecevoir la (ouronne impériale et être investi de la protection du Siège apostolique. Charles accourut à cet appel el il l'ut sacré empereur le jour de Noël dans l'église de Saint-Pierre. Sur la demande de ce monarque, Jean \"1I1 conféra ensuite à l'archevêque de Sens le litre de \ icaire du Saint-Siège pour la France el l'Allemagne. (Juehpics auteurs ont pensé que Charles le Chauve avait voulu l'écompenser ainsi Anségise de l'heureux résultat de son intervention qui lui valait l'empire d'Occident. Le Souverain Pontife informa de sa décision l'épiscopat de Gaule et de Germanie par la lettre suivante :
(( Jean, évoque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les saints évêques établis dans les Gaules et les Germanies, salut. Nous faisons savoir à votre Sainteté que, pour alléger les charges nombreuses que les affaires de l'Eglise nous apportent tous les jours et qui nous viennent en particulier des Gaules et des Germanies, nous établissons Anségise, archevêque de Sens, notre Irère et coéicque. Toutes les fois que l'intérêt de l'Eglise le demandera, soit pour convoquer les conciles, soit dans les autres affaires à négocier dans les Gaules et les Germanies, il agira en notre nom, et nous voulons que les décrets du Siège apostolique vous soient transuus par lui. De plus, il nous rendra compte, s'il est nécessaire, des choses accomplies, et les affaires les plus importantes el les plus difficiles nous seront exposées par lui, pour nous permettre de les juger et de les terminer. C'est pourquoi, donnant votre assentiment complet à ce décret que nous avons pris par notre autorité apostolique, vous
vous y soumettrez tous. Aous avons, en effet, reconnu en lui un tel dévouement au Siège apostolique et une telle lidélité à remplir les missions conliées à sa sollicitude, qu'il mérite que nous lui coulerions celte charge ; et nous pensons même qu'il mérite plus encore par sa sainteté, sa toi et le don de la sagesse divine qui lui a été accordé. iXous souhaitons que vous soyez en honne santé. Donné le 'i des nones de jaiixier, iudiction LV (1). »
A son retour d'Italie, Anségise se préoccupa de l'aire conlirmer par les évêques des Gaules la haute faveur qui lui avait été accordée.. Il se rendit à Saint- Denis auprès du roi Charles, après les fêtes de Pâques. Ce prince, de concert avec les deux légats du Saint- Siège, Jean d'Arrezzo et Jean de Toscanella, convoqua un concile à Ponthion, au diocèse de Châlons-sur- Alarne.
Cette assemblée a donnée lieu à bien des discussions entre les historiens, et il en reste deux versions. La première est donnée par Ilincmar, dans les Annales de Sainl-Berlin. D'après lui, la session d'ouverture se tint le 21 juin (870). Le lieu des séances était orné de tentures et l'on avait recouvert les sièges de tapis précieux. Après que les prélats et les autres ecclésiastiques se furent rendus à leur place revêtus des habits sacerdotaux, l'empereur ht son entrée, accompagné des légats du Saint-Siège. Il était vêtu à la mode franque et son costume, tout chamari'é d'or. Au milieu, vis à vis de son trône était placé l'Evangile. Les chantres entonnèrent l'antienne : Exaudi nos, Domine, et après qu'on eut chanté Kyrie eleison, Jean de Toscanella dit l'oraison et l'empereur prit séance.
On fit l'ouverture du concile par la lecture de quelques lettres que le pape avait écrites aux évêques, et en particulier de celle par laquelle Anségise avait été nommé primai des Gaules et des Germanies. Les
(1) Cf. Labbe.IX, 220.
évoques réclamèrent que celle lellre leur étant adressée, ils eussent la permission de la lire eux-mêmes. L'empereur refusa et leur demanda s'ils obéissaient aux ordi'es de Home. Leur réponse fut qu'en conservant les droits des métropolitains, ils obéiraient, suivant les canons cl les décrets des Souverains Pontifes, à la volonté du pape Jean. L'empereur et les légals les pressèrent de dire dune manière précise et absolue qu'ils se soumettraient au décret proclamant la [)rimatie dAnségise, mais les prélats s'en tinrent à leur première déclaration. Il n'y eut que Frothaire de Bordeaux qui, espéianl se faire transférer par la faveur de Charles le Chauve à la métropole de Bourges, répondit de façon à se rendre agréable à ce prince ; tous les autres persistèrent dans leur réponse antérieure.
Alors l'empereur irrité dit que le pape l'avait délégué pour ce concile et qu'il saurait bien faire exécuter ses ordres. Il prit la lettre en question et, conjointement avec les légats, il la remit à Anségise. On plaça ensuite, par son ordre, un siège pliant devant ceux des prélats, et cet archevêque s'y assit auprès du légat, Jean de ïoscanella, qui était à la droite de l'empereur. Le métropolitain de Reims protesta, en disant que cela était contraire aux canons, mais l'empereur persista dans sa résolution. Les autres évêques demandèrent qu'on leur laissât une copie de la lettre du pape, ce qui leur fut encore refusé.
La seconde session eut lieu le lendemain. Entre autres actes, les prélats confirmèrent les canons du concile de Pavie touchant la discipline ecclésiastique, et ils consentirent à ratifier l'élection de Charles le Chauve comme empereur. L'acte fut approuvé par les évêques de France, de Bourgogne, d'Aquitaine, de Septimanio, de Xeustrio et de Provence.
La septième session (les quatre précédentes n'ont pas de rapport avec l'affaire de la primatie,) eut lieu
le quatorze juillet. Jean de Toscanella lut de nouveau, par ordre de l'empereur, la lettre papale touchant la primatie d'Anségise, et il lut demandé encore une l'ois aux prélats quelle était leur réponse définitive. Ceux-ci affirmèrent qu'ils étaient disposés à obéir aux décrets du pape, suivant les canons, ainsi que l'avaient fait leurs prédécesseurs. Cette déclaration était à peu près semblable pour le fond à celle qu'ils avaient prononcée auparavant, mais, comme l'empereur était absent, elle fut acceptée sans conteste.
Enfin la huitième et dernière session se tint avec une grande solennité. Le monarque, accompagné des légats, arriva le matin du seize juillet, vers la neuvième heure : il était vêtu à la grecque et portait la couronne, à la manière des byzantins (1). Après la prière et le chant, continue llincmar, (( Jean d'Arczzo lut une cédule dépourvue de raison et d'aulorifé ; j)uis Eudes, évêque de Beauvais, donna également lecture de plusieurs articles rédigés par les légats, Anségise et Eudes, sans le consentement du concile, articles qui se contredisent, qui n'ont aucune utilité et manquent aussi de raison et d'autorité. La question de la primatie d'Anségise fut agitée de nouveau et, malgré de longues instances faites aux évoques par l'empereur et les légats, il n'obtint rien de plus que dans la première session (2).
On sent la passion vibrer dans ce récit qui est, du reste, incomplet et manque de sincérité. Les articles que Hincmar a omis à dessein et qu'il semble ti-aiter avec tant de dédain nous ont été conservés dans une autre version du concile, et Labbe les a reproduits (3), d'après un codex de l'église de Reims. Le septième est conçu en ces termes : (( Le pape, avec le consentement du très glorieux et toujours auguste Charles, a nommé Anségise, archevêque de Sens, pour être son vicaire
(1) On peut voir, dans la Collection du Louvre, une Bible dont le frontispice présente un portrait de Charles le Chauve.
(2) Cf. Annales de Saint-Bertin, à l'année 876.— Labbe, LX,281.
(3) IX, 291-292, — Pertz, Moniim. Germ. hist. III, Leg, I, 534.
€l le primai de la Gaule et de la Germanie dans la convocations des conciles et les jugements canoniques, si (juelques affaires graves et urgentes viennent à sa connaissance ; et nous, d'un consentement unanime, nous approuvons et louons cette mesure, et nous décrétons qu'Anségise doit jouir de la primatie. »
Aimoin et quelques chroniqueurs s'en sont tenus à la version d'Hincmar. D'autres, au contraire, avec i\l. de iMarca [Concorde du Sacerdoce et de l'Empire), pensent que la seconde seule donne un récit fidèle de ce (|ui se passa au sujet de la primatie (1). Cette dernière opinion est conlirmée par un passage des Gesia des archevêques de l^eims, rapporté par Clarius, dans lequel on lit qu'Anségise obtint du pape et de l'empereur Charles le privilège de la primatie de la Gaule et de la Germanie, et qu'Hincmar, archevêque de Ueims, voulut s'y opposer, mais qu'il ne le put, étant pressé par l'aulorilé du pape. iMabillon est du même avis (2), mais il y voit plutôt l'influence de l'empereur sous laquelle cédèrent les évêques. Dans le décret de contirmation des actes du concile de Pavie, rédigé à l'assemblée de Ponthion et signé par cinquanle-deux prélats et autres personnages ecclésiastiques (•')), la signature d'Angésise vient la seconde, après celle de Jean de Toscanella, et, avec le titre de métropolitain de Sens se trouve celui de u vicaire du souverain pontife Jean. » Hincmar n'apparaît que le quatrième, à la suite de Jean d'Arezzo.
L'opposition de l'archevêque de Reims avait été si violente, que l'empereur, craignant son ressentiment, le contraignit à lui prêter un nouveau serment de fidélité et d'obéissance, par lequel il s'obligeait à ne rien entreprendre contre l'honneur, le repos et la paix du roi, de l'Eglise et du royaume. Cependant peu après le concile, il publia un écrit (4) dans lequel
(1) Cf. Ilisl. /.Ht. v.5:{3.
(2) Annales bcned. ad an. 875.
(3) Cf. Mansi, XVII, 307 et suiv.
(4) Cf. Sirmond, clans Migne, CXXV, 1125 et suiv.
il cherchait à réfuter tous les points de ce serment et à prouver qu'il ne l'obligeait pas. Bien plus, il écrivit à l'enipereur, en lui reprochant (1) de lavoiicontraint à reconnaître la primauté d'Anségise, et il rédigea un long factum adressé aux évoques, dans lequel, à grand renfort de canons de conciles et de textes de l'Ecriture, il s'efforçait de démontrer qu'un .archevêque ne peut être élevé au-dessus des métropolitains. Mais cette érudition i>orlait à faux et laissait de côté la raison qui primait toutes les autres : la volonté expresse du pape consignée dans la lettre lue au concile.
La primatie fut-elle conférée à Anségise personnellement ou au siège de Sens ? Cette seconde question n'a pas été moins contestée que la première. Le chroniqueur sénonais, Odoranne, rapi)orlant les canons du concile de Ponthion, ajoute au texte du septième les mots suivants : <( et tous les successeurs d'Anségise dans sa propre ville (2). » l^n grand nombre d'historiens ont suspecté l'authenticité de ce passage et l'ont regardé comme une interpolation destinée à garanti'* la perpétuité de la primatie à l'église de Sens. Les auteurs du Gallia Chrisiiana, tout en émettant l'opinion que la primatie fut personnelle à Anségise, reconnaissent que les archevêques de Sens exercèrent ce droit sans opposition pendant deux siècles. Ce fait nous paraît une preuve évidente qu'Odoranne était dans le vrai. D'après un auteur dont on ne peut suspecter le témoignage en la circonstance, (4) l'église de Sens était alors, entre toutes, puissante et honorée.
Depuis saint Boniface, aucun évêque, en Gaule ni en Germanie, n'avait reçu du Saint Siège des pou-
(1) Ibid. CXXVr, 189-210.
(2) BILL hist. de l'Yonne, H, '.74.
(3) Cf. XII, 2.
(4) Cf. Gesta Pontif. Eccl. Rheiu. dans Labbe, IX, 235. — Odoranne traduit l'acte de Jean VIII en écrivant qu'Anségise mérita d'être appelé a. le pape en second » secundus papa.
voirs aussi étendus. Si le pape voyait dans cette mesure un moyen destiné à faciliter l'arrangement des affaires religieuses de l'empire d'Occident, Chai"les le Chauve espérai!, pai- cette juridiction supérieure conférée au siège mélr()|)olitain de Sens sur les Gei'manies connue sur les Gaules, maintenir plus facilement son aulorilé politique dans les deux pays. Suivant M. A. Lajxjtre (1), Jean \'I1I a\ait (]€^ vues plus élevées encore : il voulait réaliser l'alliance de l'F]mpiie et de la Papauté, par l'accord parfait des deux volontés, l'une mettant au service de l'autre toute la Jouissance dont elle disposait (2).
Après le concile de Ponthion, l'empereur fit de riches présents aux légats et envoya avec eux à Rome Anségise, accompagné de l'évèque d'Autun, Adalgaire. Que se passa-t-il pendant ce voyage et quelle fut l'altitude du primat ? On ne le sait au juste. Ouoi qu'il en soit, il revint après avoir perdu la confiance du pape qui le suspecta de favoriser contre lui les menées du comte I^ambert de Spolète. En effet, dans une lettre que Jean MU écrivit à Charles lé Chauve et (jui était datée du X\'I des calendes de décembre 870, il disait que les prévisions de l'empereur au sujet d'Anségise et de Lambert, dont il lui avait fait part, s'étaient réalisées en tout point, que ce prélat n'avait |)as agi avec (h-oilure, sui\ant son devoir, mais qu'il avait participé à de ténébreuses intrigues et qu'il ne devait pas échapper au châtiment quand l'affaire aurait été portée au grand jour. Le pape ajoutait : « après avoir connu la fidélité de cet évêque envers
(1) Etudes relif;. des P. Jésuites, année 1894, juillet, p. 483.
(2) Un hislorien sénonais, Driot, a traité cette question dans son traité De Primatu. Mais, ,i côlé de choses exactes, il apporte bien des preuves insufTisantes. C'est ainsi que pour prouver la perpétuité de la primalie du siège de Sens, il mentionne le titre de papa donné par Sidoine Apollinaiie à saint Agrice, en lui attribuant le sens de primat. Mais on sait que ce nom était donné alors à tous les évêques. — De Marca, dans son livre sur La Primatle de Lyon. — Cf., pour plus de détails sur cette question, Julliot, dans Bull.
S.A. Sens, VII, 241-243.
nous, nous pensions que ni les présents ni les menaces ne seraient capables de le détourner de la foi qu'il avait jurée et nous avions décidé de le choisir comme le médiateur entre le souverain pontife et l'empereur, comme l'organe de votre voix et de la nôtre et notre commun ambassadeur (1). » Nous ignorons jusqu'à quel point Anségise méritait les soupçons de Charles le Chauve et de Jean Mil, et nous inclinons à voir dans cette affaire des intrigues habilement dirigées pour abattre la puissance du nouveau primat.
L'empereur n'eut pas le temps, sans doute, de résoudre ces difficultés, car il mourut le 6 octobre suivant. Son fils. Louis le Bègue, fut sacré roi à Compiègne le 8 décembre. Anségise assistait au couronnement, mais ce fut Hincmar qui présida. Peu après, Lambert étant parvenu, avec l'appui de Caiioman, à s'emparer de Rome, Jean VIII, en butte à ses persécutions, quitta l'Italie, vint en France et envoya des courriers au roi, le priant de lui désigner un endroit où ils pourraient se rencontrer et en même temps réunir un concile ; Louis lui désigna Troyes. Arrivé à Flavigny, le pape écrivit aux métropolitains de tout l'empire de se rendre dans la ville indiquée avec leurs suffragants, mais, quand il arriva à Troyes, il ne trouva que les évêques des Gaules et de la Belgique. Ceux de Germanie s'étaient abstenus.
Attentifs aux plaintes du chef de l'Eglise, les prélats proclamèrent sept décrets, dont le but principal était de recommander l'union de l'épiscopat, d'approuver les anathèmes portés par le pape contre Lambert et ses complices, d'excommunier également ceux qui, en Gaule, étaient détenteurs des biens des églises et refusaient de les rendre, enfln de condamner l'abus qui s'était introduit dans certaines provinces ecclésiastiques de passer d'un évêché à un plus considérable. Enfin le concile réprouva les dérèglements d'un grand nombre de laïques qui abandonnaient leur
(l)'Cf. Concilia ant. Gallix, III, 455.
femme pour en épouser une autre. Ces décrets furent signés par luiit métropolitains et dix-neuf évêques. Hincmar est encore au premier rang, Anségise ne
vient qu'après lui (1). , ,.,, i
Pendant que le pape reprenait le chennn de 1 Italie, léMMpic de Porto, ]H)rmose (2), s'arrêta en France, au témoignage de Clarius, et il passa d'abord au monastère de Sainle-Fare, en Brie, où il déposa le chef de sainte Agnès. Puis il vint retrouver l'arche- \è(pie Anségise, à Sen*, et il y demeura i.lusieurs jours. Le chroniqueur rapporte également qu'il lit don au monastère de Sainte-Colombe de précieuses relicpies : le prévôt était alors Evrard qui devait plus tard monter sur le siège archiépiscopal de cette ville. Formose reprit le chemin de Rome par Auxerre. Dans ses entrevues avec Anségise, il avait travaillé sans doute à le réconcilier avec le pape et l'empereur, si déjà celte œuvre n'avait été accomplie au concile de Troves. En effet, Louis le Bègue étant mort peu après, en 880, ce fut l'archevêque de Sens qui eut l'honneur de sacrer ses deux fils, Louis IIÏ et Carloman, dans l'abbaye de Ferrières (3).
L'union étroite de la royauté franque et du siège primatial de Sens nous apparaît dans la rédaction d'une chronique qui a exercé la sagacité des historiens. Duchesne l'a publiée le premier (4) sous le titre Aucloris inceiii, d'après un vieux codex de la bibliothèque d'Al. Petau, sénateur de Paris. Il la donna à tort comme un fragment de la Chronique d'Hugues de Flciirv. Si elle a été insérée par le moine Orléanais dans ses" œuvres, elle en est bien distincte et elle date d'une époque antérieure. Sa véritable origine a été donnée par Waitz (5) qui l'a éditée en l'intitulant :
(1) Cf. Héfélë, VI. 101 etsuiv. — Labbe, IX, 306 et suiv.
(2) Il devint pipe lui-mêmp en 891.
(3^ Cf. Migne, CXXV. 1296.
(4) Cf. Hist. Franc. Scriptores, III, 349-35i.
(5) Cf. Monumenia Germaniie historien * IX, 337. — Migne, CLXIII, col. 809 Jet suiv.
ÎHsloria Francorum Senonensis. Il avait remarqué en effet que la plupart des détails présentaient de tels i-apports avec les Annales de Sainte-Colombe et la Chronique d'Odoranne qu'elle avait dû en être tirée. Cette opinion fui suivie par Wattembach dans la dernière édition de son livre sur les sources de l'hisloire de 1 \llemagne. Mais en 1885, M. (i. Monod (1) combattit leur sentiment et allirma que VHisloria Francorum Senonensis était un extrait d'annales monastiques ])lus développées que celles de Sainte- Colombe, remaniées d'ailleurs et arrangées dans la partie qui concerne la fin de la période du x^ siècle. Il proposa de donner à ces essais, aujourd'hui perdus, le titre d'Annales ecrlésiasliques de Sens, qu'il considère comme la vraie source des Annales et de la Chronique de Sainle-(^olotnbe, de VHisloria Francorum Senonensis, et des Chroniques d'Odoranne et de Clai'ius.
M. Ferdinand Loth, ayant étudié à son tour cette question (2), est du même avis que M. G. Monod, mais il préfère attribuer à ces Annales ecclésiasliques le nom de Gestes des Archevêques de Sens.' Il {)ense que ce recueil dont s'est inspiré VH. F. S. ne s'étendait pas au-delà de l'année 9.56, car. à partir de cette date, les renseignements sont tout à fait originaux, et que 17/. F. S., pour avoir été rédigée antérieurement aux chroniques d'Odoranne et de Clarius, n'en a pas une valeur plus grande, car dans ces dernières la source primitive" est aussi exactement et souvent plus abondamment reproduite. Enfin il a noté que pour la période qui va de 877 à l'an 1000, VH. F. S. perd à peu près la forme annalistique qu'elle a dans la période antérieure qui commence à 688, pour n'être plus qu'une maigre et inexacte chronique, et, d'après lui, cet ouvrage a été
(1) Cf. Revue historique, 1885, 11,255 et 256. (2j Cf. Les Derniers Carolingiens.
composé d'un seul coup, peu après 1015 et ccrlainclucul avant 1034.
hclail 1res caraclérisli(jue, la date où cuiiuiien^e 17/. /•". S. (r.SS), coïncide avec l"arclie\cque X'ull'ran, au uiomenl où les épouvantables troubles du vn* siècle coiiuuencent à prendre lin, et celle de 950 est fort i-approcbée de l'événement d'iXnastase qui répara les i-uines accumulées sous Arcliend)aud et suscita à Sens une l'énovation littéraire. D'autre part, cette chroni(pie ne présente, dans toute cette période, que des é\ènements civils, et le moment où elle parait j)rendre plus d'extension (877), se trouve sous Anségise. 11 y a donc lieu de conclure que cet essai d'bistoire des deux pi'emières races a été, sinon commencé, du moins continué sur de plus larges propoi'lions \ci-s le temps où le siège métropolitaiji fut élevé au rang de la primat ie. Xous sommes donc, selon toute vraisemblance, en présence de l'œuvre d'un cler(^ de la «-alhédrale de Sens.
C'est également à partir de cette époque que Clarius est plus étendu dans sa Chronique et donne, non seidemenl des exti'aits de VH. F. S., mais encoi"e d'autres l'enseignements spéciaux à l'église sénonaise : et si, d'aj)rès son propre témoignage (1), il n'a ])u trouver les « Passions des Pontifes de cette ville parce qu'elles avaient été détruites du temps des |)aïens, » il n'est sans doute ici question que de saint Savinien et saint Polentien, et il a dû avoir cnti'e les mains les (îesicH des archevp([ues de Sens dont parle M. F. Lot, ou du moins des dé])ris assez considérables.
Anségise avait pour frère l'évéque d'Auxerre, Wala (873-879\ sous lequel deux savants chanoines de son église, Alagus et Rainagola, ainsi que le fameux moine de Saint-Germain, Héric, achevèrent de réunir les Cesfa Ejn'scopnruni Aiilif^siodorcnsiiun et
(l) Bibl. hist. de l' Yonne, II, 'i78.
de les rédiger depuis les origines jusqu'à leur époque (1). Plus heureux (pie le siège de Sens, celui d'Auxerre i)0ssédail une grande partie de ses archives, el l'œuvre de ces trois érudits passe pour une des meilleures de ce genre qui furent composées au moyen-age (2). lléric s'occuj)ait également de théologie et de philosophie, ainsi que son élève, le moine Rémi, qui alla enseigner à Reims et fonda à Paris la première école publique. A cette époque commençait à se constituer dans les écoles monasliques et épiscopales un système doctrinal, comprenant un ensemble de théories, harmonisées entre elles el relatives aux problèmes spéculatifs que l'esprit humain s'est posés à toutes les époques. L'effort principal de cette philosophie, qui a reçu le nom de scnîasfiquc, fut en partie absorbé par la question des Unit crsaux. Paimi les rcaJhIcs on com])iail Remy, landis qu'Héric et Raban ]\laur étaient du nombre des aniircalistes (3).
Si l'église de Sens ne possédait pas alors d'hommes de cette supériorité, nous avons du moins une preuve que l'on s'y occupait sérieusement d'histoire : c'est le Cafaloguc épii^copal qui s'arrête à Evrard, le successeur d'Anségise, el fut constitué, selon toute vraisemblance, sous ce dernier archevêque. 11 a été copié, au \f siècle, dans un manuscrit de l'abbaye de Sainf- Vandrille, aujourd'hui déposé à la Ribliolhèque du Havre. Les auteurs du Gallia Chrifiliana le donnent sous le titre de Calalogue de FoniencUe. Nous l'avons cité à plusieurs reprises et nous en avons apprécié l'autorilé. L'abbaye de Jumièges en possédait un aulre exemplaire dont Edmond Marlènc nous a Irans-
(1) Héric était un drs élèves de Loup de Ferrières.
(2) Sur la bibliographie d'Héric qui, entre autres œuvres, composa la vie de saint Germain en un poëme de plus de trois mille vers. cf. U. Chevallier, op. cit. — A. Molinier, op. cit. I, 2.56 et lî, 9.3-9'..
(31 Cf. M. de Wulf, dans Revue d'Histoire et de Littérature, V, 60-62.
mis une copie, aujoiinl'lmi reliée clans le manuscrit laf. l.'lOC.r), fol. 7.\ ilc l:i P>il)li()lliô(|iM' Nationale (1).
I)'a|»ir^ M. L. Dclislc ('J), les catalogues éjdsrojiaiix étaient à l'oiigine des morceaux liturgiques qui se récitaient aux ol'fices. Un n'en saui'ail douter, quand on les \(»it insères dans les missels, les bénédictionnaires et les sacramentaires, comme à Sens en particulier. Il y a, à cet égai'd, les témoignages les ])lus l'orniels (.'!). Au moyen âge, dans j)res({ue toutes les églises cathédrales, le clergé tenait plus ou moins régulièrement une liste officielle des prélats qui se succédaient sur le siège épiscopal. Cet usage remontait à la plus haute antiquité. Les ouvrages des Pères et les canons des conciles parlent souvent des recueils sur lesquels on inscrivait les noms des évèques, de ceux-là surtout qui s'étaient distingués |)ar l'éclat de leurs vertus et la sagesse de leur administration. Aucun des diptyques de nos églises ne nous est parvenu en original : mais beaucoup d'entre eux sont représentés par des listes dont la rédaction, comme celle de Sens, remonte à l'époque carlovinîïienne.
(1) Nomina Episcoporum senonicae urbis.
Saviniamis. Agritius, Emmus. V'uillebaldus.
Polentius. Eraclius. Landeberlus. Berardus.
Leontius. Paulus. S.Wuliranniis. Rngcmbeitus.
Severinus. Léo. Gericus. Magnus.
Audaclus. Constilutus. Ebbo. Hieremias.
Eraclianus. Artemius. Merulplius. Aldricus.
Lunanus. Lupus. Autberlus. Wuenilo.
Siraplicius. Medeiius. Lupus. EgiL
Ursicinus. Hildegarius. Wuiliarius. Ansegisus.
Theodorus. Aumbcrtns. Godescalcus. Evrardus.
Siclinus. Armenlarius. GuntberUis.
Ambrosius. Arnulphus. Petrus.
Il est à remarquer que Vulfran, ancien moine de Fontenelle, porte seul le titre de Saint dans cette liste.
(2) Cf. Hist. Litt., XXIX, 377 et 425.
(3) Dès le x^ siècle, aux messes qui se célébraient chaque jour dans l'église de Reims, quand arrivait la commémoration des uiorls inscrits sur les diptyques, le sous-diarre récitait à voix bass°, à l'oreille du prêtre, les noms de tous les archevêques, pour les lui rappeler.
Anscgise, suivant le goût de son temps, avait une grande prédilection pour les reliques. Dans ses voyages à Rome, il avait obtenu du pape le chef de saint (iiégoire, son prédécesseur, renfermé dans un ieli(piaii'e de plomb, ainsi qu'un bras de saint Léon, docteur : il les déposa avec honneur dans l'abbaye de Sainl-Picn-e-le-\ if. Vers le même temps, il transféra également dans ce monastère les corjis des xénérables pontifes sénonais, Léon, Ursicin, Agrice et Ambroise (pii reposaient dans l'église de 'Saint-Léon, dédiée |trimiti\ement aux saints martvrs Gervais et Protais (1).
Clarius rapporte à ce propos qu'il y avait eu jadis près de cette église un monastère considérable qui avait été détruit dans une invasion de barbares. A cette église était accolée une tour très élevée dont les assiégeants s'étaient emparés et d'où ils apercevaient tout ce qui se ])assait dans la ville. Les Sénonais dressèrent, alors des machines de guerre et, un jour, faisant une sortie, « aidés du secours divin et des j)rières de saint Léon dont les barbares a\aienl souillé le sanctuaire, » ils en passèrent un grand nombre au fil de l'épée et ils mirent les autres en fuite. Ils démolirent ensuite l'église et le monastèi'e pour les empêcher de servir à de nouveaux envahisseurs.
Au milieu de cette i^^■asion. poursuit le même chroniqueur, un grand nombre d'églises furent détruites dans la région. De ce nombre était la basilique de Sainte-Marie-devant-la-Cité, remarquable par son archilectui'e, cpii fut renversée de fond en comble. Elle dépendait d'une abbaye où vivaient dans la retraite un grand nombre de religieuses. Il y avait dans ce même lieu le chef de saint Ouiriace, marivr,
(1) On possède encore au Trésor de la calhélralo de Sens, sons les n°' 159 et 160, denx pptils morceaux de craie portant les mois Agriciu. et Ursicin. : ces inscriptions datent vraisemblablement de celle translation. Cf. Chartraire. op. cit. 64 et 65.
apporté de Jérusalem par Charlemagne et caché dans ce sanctuaire avec des reliques de la Sainte Vierge. Deux luètres, du nom de llilduin et André, affligés de voir l'église détruite, en édidèrcid une autre sous le même vocable et y déposèrent des reliques avec le chef de saint Ouiriace. Ils remirent en ordre les propriétés et les chartes, cl laissèrent leur bien en liéritage à cette maison. Mais après leur mort, elle tomba dans un grand délabrement, et les archevêques donnèienl la plus grande partie des terres à leurs soldais. [{On sait qu'ils devaient entretenir à leurs frais des contingents exigibles par le roi en temps de guerre.) L'église elle-même fut attribuée en bénéfice à un militaire.
Ce récit de Clarius manque de clarté et [)résenle des choses qui semblent se contredire. Les auteurs du Gallia Chrisliaiia (1) placent ces ravages sous l'invasion normande de N(SO, et, de fait, il est ici question de reliques données par Charlemagne. Mais il paraît certain que ces événements sont antérieurs à Anségise, et comme on ne connaît pas d'incursions barbares à Sens dans la première moitié du ix^ siècle, il faut attribuer les ravages dont il est question à l'invasion des Sarrasins, sous saint Ebbon.
L'archevêque, continue notre chroniqueur, voyant les églises détruites de tous les côtés, retira le précieux corps du martyr Sanction du village qui, de son nom, avait pris celui de Sancy, et le transféra dans l'église de Saint-Pierre-le-Vif, ainsi que le corps de saint Augustin martyr, puis un peu plus tard celui de sainte Béate, vierge, qu'il déposa près des restes de son frère, saint Sanctien.
Clarius raconte à ce propos un miracle obtenu par l'intercession de ce bienheureux. Un chevalier du nom de Warin retenait injustement une terre de Sainl-Pierre-le-Vif, et, un jour qu'il voulait s'en emparer, les moines allèrent à sa rencontre, avec
(1) Cf. .\II, 126.
le corps de saint Sanctien. A leur approche, il accourt, à cheval, au-devant deux, et leur défend avec menaces d'entrer sur le terrain ; mais ceux-ci, confiants en Dieu, restent inébranlables. Warin, méprisant la puissance du saint, s'élance et veut frapper le reliquaire ; mais dès qu'il l'a touché, il toml3e à terre, châtié par Dieu, et le corps tout contracté : il devait rester dans la suite infirme et languissant pendant de longues années. Son frère, terrassé par le démon, expira aussitôt, et ceux qui les accompagnaient prirent aussitôt la fuite.
Au sujet de saint Sanctien et de ses compagnons, le chroniqueur dit qu'il n'a pu trouver leurs Passions, non plus que celles des prélats de celte cité, et il en attribue la destruction aux païens. On s'explique difficilement cette ignorance de la Passion de saint Sanctien que nous savons être de beaucoup antérieure au xn^ siècle, et il faut y voir la cause de l'erreur que Clarius a commise au sujet de saint Augustin dont il fait à tort un évêque de Trêves.
Un a vu, dans le chapitre premier de ce livre, qu'il faut, selon toute vraisemblance, placer vers ce temps la composition des Actes des saints Sanctien, Augustin et Béate, compagnons de sainte Colombe, et nous avons exposé les preuves qui nous font adopter ce sentiment. L'auteur était au courant des légendes qui avaient cours alors au sujet des premiers martyrs des Gaules. 11 attribue à l'empereur Sévère la mort du sous-diacre saint Audéol et il place ensuite sous Aurélien le supplice des saints Symphorien, Speusippe, Eleusippe et Léonille, de Langres, de saint Bénigne, prêtre de Dijon, des saints Andoche et Tyrse, de Saulieu, des saints Patrocle et Sabinien, de Troyes, des saints Prix et Cot au pays d'Auxerre et enfin de saint Sidroine, dans le Sénonais. Sa préface n'explique pas d'une façon claire où il a puisé ses renseignements. « Nous avons osé, dit-il, employer une main maladroite pour raconter, non totalement
mais en partie, les (Jesles du bienheureux et célèbre martyr Sanctien, et nous nous proposons d'exposer à nos concitoyens, sous l'inspiration du Christ et avec laide du martyr, les témoignages véridiques que la renommée nous a apportés [i). » 11 n'est pas question ici de renseignements écrits, pas plus que pour les autres martyrs sénonais.
Cette pénurie déplorable de documents, par laquelle, dès le ix** siècle, l'église de Sens était réduite à reconstituer ses annales primitives d'après des liaiiitions ou des récits populaires, apparaît bien plu^ encore dans la Vie de saint Romain, dont le culte était alors en grand honneur dans le diocèse d'Auxerre. Celait un pieux solitaire, mort au \f siècle dans un monastère qu'il avait iondé au milieu de la vallée de Font -Rouge (aujourd'hui Druyes- les -Relies- Fontaines). D'après le moine de Vareilles, Gislebert, qui écrivit sa Vie au xf siècle, ce personnage n'était autre (jue le religieux, du même nom, et ami de saint Benoit ,qui lui porta en secret pendant trois ans dans la grotte voisine de Subiaco la nourriture dont il avait besoin. A cause des invasions des Alains et des Visigoths qui ravageaient l'Italie, Romain fut prévenu par une inspiration céleste de se rendre en Gaule. 11 vint se fixer au pays d'Auxerre, dans une vallée étroite et sauvage et il y établit un monastère. Quelques années plus tard, Bertingranne, évêque du Mans, ayant fait demander à saint Renoît quelques-uns de ses moines les plus parfaits pour diriger une maison qu'il avait fondée dans son diocèse, le grand Réformateur lui envoya saint Maur. Celui-ci, averti en route par une révélation du lieu de la retraite de Romain, vint l'y retrouver. Là ils furent insti'uiis par une vision des derniers moments et de la mort de saint Renoît. Romain lui-même, au moment du départ de Maur, lui annonça sa fin prochaine.
(I) Cf. Ad. Sanct. sept., II, 670,
Ces Actes de saint liomain, acompagnés d'un second livre qui renierme le récit de la translation et des miracles accomplis en cette circonstance, ont été édités pour la première l'ois par Jean du Bois, dans la ÈJibliotheca Floriciacensis (1). Mabillon les a donnés plus tard dans les Acla S. O. S. II. (2j, en laissant do côté une partie du récit des miracles. Enlin le tout a été reproduit en dernier lieu dans les Acla Sanctoriiin (3) par le Père G. Henschenius.
Dans la prélace, Gislebert, après des considérations générales où il relève l'obligation de célébrer dignement l'anniversaire du patron principal du monastère de Vareilles, s'exprime ainsi : <( Nous nous proposons de raconter brièvement la vie de saint Romain et d'en dessiner )les grandes lignes, parce que, nous le disons avec une grande douleur, il nous a été impossible de la trouver par écrit. Nous ne doutons pas cependant que l'on n'ait recueilli les actes et les miracles d'un si grand homme ; il serait de la dernière inhumanité et même impie de supprimer par le silence ce que Dieu a daigné opérer par son serviteur pour le profit d'un grand nombre. » L'auleur poursuit en racontant que ces Actes avaient été détruits dans une persécution terrible à laquelle n'échappèrent que quelques chrétiens qui pensaient plutôt à se préparer à la mort qu'à conserver ou à écrire des livres. Il ajoute : « De là vient que nous ignorons ce qu'il a fait dans son premier âge, les tentations du diable qu'il a vaincues, les miracles qu'il opéra et la manière dont il mourut. Mais nous avons un important témoignage de sa sainteté dans les livres où le bienheureux pape Grégoire parle de lui. De plus, dans la vie de saint Maur, moine et disciple du très aimé Benoît, qui a été élégamment écrite par Fauste, son condisciple, il est fait mémoire honora-