‹ Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de Sens (volume 2)Chapitre 15 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

f4) Cf. Molinier, op. cit. II, 85, 90-91. '5) Cf. Chronique, VIII.

(6) Cf. .S. 5. IX, 354-369.

avoir puisé leurs renseignements à des sources assez différentes, et les deux œuvres sont, pour ainsi dire, parallèles. Il ne nous paraît pas non plus probable (jue VHisloria Fraiii oniin Sciiuncnsis ail été compilée à Sainte-Colombe, bien (ju elle contienne des extraits qui ont été faits à la Chronique de ce monastère. Nous avons déjà démontré, par la part importante qui y est attribuée aux actes des archevêques de Sens, surtout entre les années 950 et 1000, que nous sommes plutôt en face d'une composition rédigée par un clerc ou un chanoine de la cathédrale. Les relations entre le monastère de Fleury et l'église de Sens étaient assez suivies à cette époque pour que l'œuvre historique d'Aimoin ait été apportée dans cette ville autrement ({ue par un religieux de Saint-Pierre-le-Vif, et l'abbé Ingon, si c'est lui qui l'a importée à Saint-Germaindes-Pi"és, n'a dû la trouve]- que dans la bibliothèque de l'archevêché ou du Chapitre. En effet, le contenu de cette chronique annonce des préoccupations exclusivement politiques aussi bien dans les questions d'histoire gêné l'aie que dans le récit des luttes d'influence entre les églises de Reims et de Sens sous l'archevêque Sévin : d'autre part, cette composition s'arrête, dans la Conlinualiou d'Aimoin, à l'an 1015, où eut lieu la prise de Sens par le roi Robert, et, dans VHistoria Franconim Senoiiensis, elle se poursuit jusqu'en 1031, année où cette même ville fut réunie définitivement au domaine royal ; on est donc autorisé de penser que ce fut Léothéric lui-même qui commanda et inspira cette sorte de résumé d'histoire civile, élaboré peutêtre sur la demande du roi Rojiert. On y trouve, en effet, les principales dates des dynasties mérovingienne et carlovingienne, et, après un bref exposé des conflits du siège primatial de Sens, au x* siècle, avec l'église de Reims et les comtes de cette première ville, apparaît l'union très étroite entre l'église sénonaise et la monarchie franque. Ajoutons enfin que l'auteur avait à sa disposition non seulement des Annales séno-

jîgis.es aujourd'hui perdues, mais encore des Gesla Uemensium episcoponim qui ont également disparu (1).

Le roi Robert, que sa dévotion a fait surnommer le Pieux, aimait beaucoup les choses d'égUse et tout ce qui louchait à la liturgie et au chant religieux. Il continua à témoigner son intérêt au monastère de Saint- Pierre-le-Vif en faisant recopier à ses frais, sur deux gros volumes, avec une numihcence vraiment royale, deux Légendaires destinés à l'usage du chœui", et dont l'ancienneté était si grande qu'on ne pouvait plus les lire qu'avec difhculté, parce qu'ils étaient rongés par les vers. D. Mathoud pense qu'ils étaient antérieurs à Charlemagne (2). Ces livi'es renfermaient, comme leçons aux différentes fêtes de saint Savinien et de ses compagnons, les .4f/e.s- de ces martyrs dont nous avons eu l'occasion de nous occuper.

Le cardinal Mai a attribué également à ce prince la musique d'un office qui fut alors composé en l'honneur de saint Savinien (3). Il était, en effet, compositeur habile et on lui doit divers morceaux de plainchant, entre autres les répons : Stirps Jesse, Solein Justifia'^ O Conslanlia maiiyviun. Mais nous savons aujourd'hui qu'Odoranne en est l'auteur. Les paroles avec la musique se trouvent dans un manuscrit qui renferme les œuvres du moine sénonais (4). Cet office n'a cessé dès lors d'être en usage à Sens, car on le reprit dans les bréviaires du xiif siècle jusqu'au xvii^. Il se retrouve encore dans l'antiphonaire imprimé en 1552 par les soins du chanoine Jean Cousin, oncle

(1) Nous ignorons s'ils sont les mêmes que ceux qui ont été publiés par Labbe.

Sur le mouvement historique qui a procédé de cette chronique, on peut voir encore Vidier, dans Annuaire de l'Erole pratique des Hautes Etudes, année 1898. p. 97-102 ; 1899 p. 85-88.

(2) Cf. De vera Senonuin origine christiana, 25 et 28.

(3) Spicilegiuni romanum, IX. 58-97 ; XIV, 98. 18i3.

(i) Il est conservé à la Bibl. du Vatican, fonds de la reine Chri-itine de Suède, n" 577. — Cf. bibliographie dans Bibl. hist. de V Yonne, II, 385 et suiv.

du célèbre peintre du même nom, et il ne présente que quelques variantes légères, soit dans le chant soit dans le texte. D'après le savant bénédictin, D. Polliicr, cet office est très bien composé. La perfection en vient surtout de ce que les traditions grégoriennes ont été conservées et cultivées à Sens avec un soin particulier, et les offices propres qui ont été insérés dans les anciens antiplionaires de cette église sont bien dans le même style (1).

Odoranne cultivait beaucoup la musi(iue, et parmi ses œuvres on compte, sous les n°' 5 et 0, deux traités sur cet art, adressés l'un à Robert et l'autre aux moines de St-Germain d'Auxerre. Il y traite cette matière d'une manière scientifique, en s'inspirant des principes d'Euclide et de Boëce. Dans le premier, il explique ce qui concerne îes cordes, les tons, les notes de la musique avec leurs combinaisons, représentés sur un instrument qu'il appelle monocorde. Il explique en détail dans le second la manière de fabriquer cet instrument, les règles pour s'en servir, ajoutant deux strojjlies d'hymne ou de prose notée pour servir de modèle (2).

Elle est curieuse l'histoire de cet humble moine, une des plus grandes gloires de la ville de Sens. Il élail entré à St-Pierre-le-Yif à l'époque où l'abbé Hainard, développant les germes féconds qu'y avait déposés saint Odon, instituait ces écoles d'où sortirent plusieurs personnages de marque, tels que Mainard, évêque de Troycs, Tliierry, d'Orléans, Gimerius, abbé de Ste-]\larie-de-la-Charmoie, et dont Odoranne devint l'élève le plus célèbre. Son esprit s'assimila bien vite avec une merveilleuse aptitude les connaissances les plus diverses. Il devint artiste éminent, sculpteur, poète, musicien, jurisconsulte, théologien,

(1) Cf., pour plus de délails, noire Ifist. de Snint-Pierre-le-Vif, 85 et suiv.

f2) Il y aur.iit un grand inlcrèt, pour l'histoire de la musique en France, à publier intégralement cl à étudier ces deux petits trai'és.

naturaliste et surtout historien, embrassant ainsi dans l'ardeur de ses études presque tout ce qui constituait alors le cercle des connaissances humaines.

Après la mort de l'abbé Rainard, son protecteur, en 1015, Odoranne tomba en butte à la haine des envieux et devint l'objet d'une aversion dont il explique, dans un de ses écrits, le point de départ. Il avait dit que la nature de Dieu est immatérielle et que la Divinité n'a ni bras pour agir ni jambes pour se mouvoir. Les ignorants s'écrièrent qu'il blasphémait Dieu en soutenant que c'était un tronc sans membre et que cette détestable hérésie méritait la mort. Il écrivit plusieurs explications pour se justifier. L'un de ces traités qui nous a été conservé portait pour titre : De lamenlatione mea. Un autre, adressé à l'archidiacre de Sens et à un haut -dignitaire de l'église d'Orléans, éclaire d'un curieux reflet son état d'esprit et les mœurs du temps. <( Si j'errais de couvent en couvent avec des moines vagabonds pour me livrer aux charmes grossiers de la table ou à mes plaisirs,^ ou si, en compagnie d'épais charretiers, j'étais à remuer du soc de la charrue, sous les ardeurs de l'été ou les frimas de l'hiver, la glèbe des vallées, personne ne me porterait envie ni ne me dénigrerait. Mais parce que, ne quittant pas le monastère, je me livre à l'étude de la nature des choses, à la solution des i)roblèmes de la \ ie et à la recherche de la vérité, je subis les opprobres et les malédictions de mes frères....» xAIais on refusa de l'entendre. La malice et l'aveuglement soulevèrent à un tel point les passions qu'on résolut même de se débairasser de l'hérétique et on lui dressa un guet-apens auquel il n'échappa que par miracle. Il prit donc le parti de s'enfuir, mais il se vit ignominieusement repoussé de di\ers côtés, jusqu'à ce qu'il eût trouvé à l'abbaye de Saint-Denis un admirateur de son talent, Guillaume, qui lui fit le meilleur accueil. Après plusieurs années de séjour dans cette communauté, le bruit de ses succès et de la haute estime dont il était entouré étant parvenu jusqu'à

Sens, il fut rappelé à Saint-Pierre-le-Vif. La cordialité avec laquelle il axait été reçu à St-Deiiis lui faisait écrire quel(|ues années plus tard à son généreux prolecteur : « Quand tous mes cheveux seraient changés en autant de langues, je ne pourrais pas encore vous exprimer suffisamment la reconnaissance que je vous dois. »

C'est vraiscmhlablemenl après cette dure épreuve que survint l'épisode de la translation des reli(pies de saint Savinien auquel il fut mêlé d'une façon active. Le roi et Léothéric lui demandèi'ent également d'écrire les origines du monastère de Sainl-Pierre-le- \'if, et il l'épondit à leur désir en composant le morceau qui a pour titre : La Naissance, les Actes et la Morl de dame Théodechilde, reine, et la Construclion du monastère de Saint-Pierre. On a vu que, d'après la tradition de cette abbaye, il considérait lliéodechilde comme la fille et non pas la petite-fille de Clovis. 11 dé])ul(^ par les fables aux({uclles les chroniques de Fi'édégaire et d'Aimoin avaient donné cours sur le roi Pharamond « fils de Marcomir, issu lui-même de la race de Priam, roi des Troyens. »

Il enlrepi'it enfin d'écrire une Chronique de l'al)baye, pour en rappeler les événements des siècles passés et montrer « En quels temps et par quelles personnes ce lieu >^(dnl niait été enrichi de ses ])rii iléqes et des reliques des saints. » Cette composition commence en 075 et finit en 1032. Elle est assez courte ; beaucoup d'années sont passées sous silence et elle est fort succinte sur celles où il rapporte quelque chose. D'autre part, Baronius et Lecointe ont démontré que sa chronologie n'est pas exacte. Malgré ces défauts, on y trouve de précieux renseignements tant sur l'histoire générale que sur la ville et l'église de Sens ainsi que sur Saint-Pierre-le-Vif. Tous les chroniqueurs sénonais y ont fait de larges emprunts (1).

(I) Cf., pour plus amples déiails, Hist. lAtt. VII, 356 ot suiv. —

Les qualités supérieures d'Odoranne le firent choisir pour instruire un membre de la famille des comtes de Sens, Gelduin, appelé à être un jour archevêque de cette ville. Retiré avec son élève dans un château sur les bords de la Saône, il se livra aux soins de cette éducation qui n'amena aucun bon résultat. Il vécut jusqu'en 1046. L'année qui précéda sa mort, il eut soin de réunir toutes ses œuvres en un même volume (1), et il en donne pour raison, dans un i)rologue, le désir d'être encore utile après sa mort. <( En convalescence après une longue et grave douleur des pieds, Odoranne a réuni ces opuscules en un seul corps afin de les soustraire aux atteintes de Icnvie ; il les laisse par chai'ité à ses frères, amis de l'étude, pour leur permettre de s'en servir. »

En dehors de celles de ses œuvres dont il a été question, on y trouve encore les écrits suivants : A la suite de la lettre à l'abbé Guillaume il a donné une dissertation sur l'insouciance des abbés, qui, livrés aux soins ambitieux du siècle, négligent leurs devoirs de protection envers leurs subordonnés, sur la malice des calomniateurs et sur les peines que mérite le crime de calomnie d'après les conciles, les décrétâtes, les capitulaires et le droit romain. Il y a également deux lettres à des moines, dont l'une traite de questions théologiques et mystiques, et la seconde est une consultation sur divers sujets, tels que la médecine homéopathique, l'harmonie musicale et l'origine des âmes. Une autre est adressée à ses amis Ayrfride, « archimandrite » du monastère de Saint-Avite d'Orléans et à Hugues, archidiacre de Sens : il les remercie de la charité qu'ils avaient eue pour lui dans le temps de ses tribulations et proteste contre l'accusation d'hérésie qui avait été portée contre lui. Enfin on y

Chérest, Bull. S. des Sciences, Anxerre, année 1852, 34 et suiv. — Challe. ibid. 1856, 275 et suiv. — D. Ceillier, 2«éd., XIII, 1 13-116. Annuaire de l'Yonne, années I8ii et 1857. (1) C'est celui de la Bibl. vatieane.

trouve une l'onnule dassocialion de piété elirélienne entre les moines des diverses abbayes de la ville et aussi entre les prêtres et les fidèles de la province de Sens. Les conl'rères devaient se visiter dans leurs maladies. A la mort de 1 un d'entre eux, ils disaient à son intention un certain nombre de messes et de psaumes. A Saint-Pierre-le-Vif, le lendemain de la Toussaint, jour des Trépassés, on faisait des prières et des aumônes extraorduiaires pour tous les membres défunts.

L'activité intellectuelle, à celle épocpie, ne fut pas remarquable seulement à Sens, mais par toute la province. A Auxeri'e, l'école de la catbédrale et celle de Saint-tiermain gardent longtemps léclat dont elles avaient joui au ix^ siècle. Les traditions d'Iléric ne sont point perdues et ce monastère prend une nouvelle vie après l'introduction des moines clunisiens. A la cathédrale brille alors l'écolàtre Jean, un des élèves de Gerbert. De même à Fleury-sur-Loire, l'histoire restera en grand honneur pendant plus de deux siècles. Cependant l'eifort des intelligences se porte plutôt dans le domaine théologique et philosophique et l'histoire est bientôt négligée. Lulbert continue à diriger la fameuse école qu'il a créée à Chartres, et celle d'Orléans devient également illustre par les nombreux littérateurs qu'elle produit ; mais elles seront bientôt dépassées par celle de Paris, devenu capitale du royaume capétien ; on comptera dans ce siècle, parmi ses maîtres, Guillaume de Champeaux et saint Anselme. Le siège de Sens sera dès lors éclipsé par l'éclat de la culture scientifique déployée dans plusieurs de ses églises suffragantes (1).

Le monastère de Saint-Pierre-le-Vif ne fut pas le seul dans le diocèse à participer aux largesses du roi Robert. Il fonda ou plutôt restaura labljaye d'Etampes, en 1022, et bâtit dans son palais une église

(1) Cf.IIist. Litt. VII, 102 et suiv. — Aug. Molinier, op. cit. II, 22, 85.

qui devint dans la suite la collégiale de Notre- Dame (1). De même à Melun il édifia une autre abbaye sur l'emplacement de celle de Notre-Dame, près des bords de la Seine. Après avoir fait reconstruire également celle de Saint-Aignan, à Orléans, ce prince y convoqua une assemblée d'cvèques pour la dédicace de la basilique. Léothéric s'y trouvait avec plusieurs prélats et l'abbé Odilon de Cluny. Après qu'ils eurent tiré de leur tombeau le corps de saint Aignan, de sainte Agie, mère de saint Loup de Sens, et d'autres saints, le roi Robert voulut lui-même, quittant son manteau de pourpre, porter le reliquaire du bienheureux prolecteur sur le nouvel autel (2j.

Cette même année eut lieu la mort de Fulbert de Chartres, et l'élection de son successeur amena de grands troubles dans cette église. Les chanoines élurent leur doyen, ecclésiastique d'une grande piété. Mais Robert, à l'instigation de 'la reine, donna ce siège à un protégé de Constance, nommé Thierry. Bien que le clergé y mît opposition, Léothéric n'osant résister aux volontés du prince, donna la consécration à ce dernier. Les chanoines adressèrent alors une lettre de reproches au métropolitain de Sens et 'Is persistèrent dans leur refus ; mais, malgré toutes les résistances, ce fut la volonté royale qui prévalut (3), Vers le même temps, Léothéric se rendit à Dijon pour être présent à l'acte par lequel saint Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, accordait un important privilège à ce monastère qu'il venait de fonder. Su¥ le diplôme l'archevêque de Sens apposa le premier sa signature, avant ceux de Bourges, de Tours et de Rouen (4).

Les dernières années de la vie de Léothéric furent assombries par les plus tristes événements. Le roi

(1) Cf. Pouillé du diocèse dé Sens, 264.

(2) Cf. Helgaud. dans Diichesne, I, 74.

(3) Fulberti Epist. CXXXI, CXXXII.

(4) Cf. Acta S. O. S. B. ssec. IV, I, 347.

élaiil mort en 1031, son lils Henri, qnil avait fait sacrer à Heiiiis (lès l'année 1027, fut appelé à lui succéder. Mais son frère Robert, soutenu par leur mère Constance, se révolta contre lui, et il s'ensuivit une guerre civile dans laquelle la ville de Sens se trouva impliquée. La paix fut signée quelques mois après, et celle cité, de nouveau et pour toujours détachée du royaume de Bourgogne, fut comprise dans le domaine royal.

Mais une calamité plus terrible allait fondre sur la France. Dès l'année 1030 des pluies froides et continuelles se mirent à tomber, faisant pourrir les semailles et empêchant les épis de parvenir à maturité. Ce désastre (hu"a trois années et enleva un tiers de la population, car la famine fut suivie de la peste. Raoul Glaber nous en retrace le plus affreux tableau. « Dans la plupart des lieux, le muid de blé s'éleva jusqu'à soixante sols d'or ; on vit même le selier se vendre jusqu'à (juinze sols. Les hommes, après avoir dévoré les bêles et les oiseaux, se jetaient sur les nourritures les plus répugnantes et les })lus funestes. Les uns, pour éviter la mort, avaient recours aux racines

des forêts et aux herbes des fleuves, mais en vain

D'autres, et on a horreur de le dire, furent poussés par une faim féroce à dévorer de la chair humaine... Sur les chemins, les plus forts saisissaient les plus faibles, les partageaient par morceaux, les faisaient

cuire et les mangeaient Les ornements et les

trésors des églises furent alors vendus pour le soulagement des pauvres. Les évêques des cités des Gaules convoquèrent un concile pour porter remède à tant de maux. Là, ils convinrent que, les aliments faisant défaut au point qu'ils ne pouvaient plus donner de secours à tous, du moins il serait prudent de fournir une nourriture quotidienne à ceux qui paraîtraient les plus robustes, afin qu'en les sauvant, la terre ne demeurât point sans cultivateurs. »

C'est au milieu de celle désolation, et peut-être

atteint lui-même par la peste, (jue Léothéric expira le '2(j juin 1032, 11 lut inhumé derrière le grand-autel de la métropole. Pour lui, comme pour plusieurs de ses prédécesseurs, le Cha})itre distribuait aux pauvres jadis, au jour anniversaire de sa mort, vingt sols parisis et cinq sols de pain.

Le clergé et le peuple élurent à l'unanimité, comme archevêque, le trésorier du Chapitre, Mainard. C'était un clerc d'un grand mérite et de noble naissance ; il était frère de Daimbert, vicomte de Sens, et cousin d'Eudes, comte de Champagne. Mais il s'éleva contre lui un compétiteur, Gelduin, qui était fils du comte de Joigny, Godefroy, et petit-fils par sa mère, Adélaïde, de Rainard le Petit-Vieux. Celui-ci acheta à l'orce de présents la protection du roi et fut consacré à Paris le 18 octobre 1032. Quand il se présenta à Sens pour être intronisé, les habitants, indignés de cette simonie et soutenus par le comte Eudes, Daimbert et Mainard lui-même, lui tinrent les portes fermées (1).

Furieux de cette opposition, le roi Henri vint, le mois suivant, avaec une nombreuse armée, mettre le siège devant la ville, et il installa son camp à Mâlay. Foulques, comte d'Angers, qui commandait l'expédition, se mit à ravager les environs et, s'emparant de Saint-Pierre-le-Vif, il fit raser le cloître. Clarius raconte à ce propos que les religieux portèrent leurs reliques au devant des envahisseurs pour les mettre en fuite, et que quelques-uns devenus fous se donnèrent la mort tandis que d'autres périrent dans les assauts données à la ville. Le roi s'éloigna enfin avec ses troupes, en souvenir de la grande affection qu'avait témoigné son père à cette abbaye et il se retira à Paris. Il revint l'année suivante, et attaqua de nouveau la ville, mais inutilement. Les soldats ne firent qu'incendier l'abbaye de Sainl-Remy et les bourgs de Saint- Léon et Saint-Héracle et ils tuèrent à coups de flèches

(1) Clarius.

quelques hommes réfugiés sous les remparts. Après huit jours ils se retirèrent (1). D'après le Gallia Christiana, les Sénonais démolirent eux-mêmes l'église de Sainl-Hemy qui était brûlée pour la troisième fois, afin qu'elle ne servît pas aux assaillants. En 1034, un traité de paix eut lieu par compromis. Le comte Eudes céda la moitié du comté au roi et Gelduin fit son entrée dans la ville.

Il semble cependant que Alainard n'ait pas abandonné les droits que lui avait conférés l'élection. Il subsiste une charte originale, datée de 1043, donnée par le roi, à la prière de Goniier, abbé de Saint-Maurcies-Fossés, en présence des seigneurs réunis à la cour, et sur laquelle Mainard signe avec le titre d'archieijiscopus senonensis, avant les autres personnages ecclésiasti(|ues et civils (2). Si cette pièce est authentique, Mainard aurait pris ce titre et l'aurait conservé avec le consentement du roi, ce qui semble difficile à admettre, car Gelduin exerça de fait cette charge jusqu'en 1049.

Ce dernier réunit en 1035 un concile provincial à Sens. Azenaire, abbé de Fleury, qui était présent, obtint de Gelduin, en faveur de son monastère, les deux églises, de Montereau {Monasleriolum) et d'Oussoy {i'ssetuni), sans faire aucune réserve de droits onéreux (3). Ce concile, dont on ignore les actes, fut sans doute réuni comme beaucoup d'autres en cette année par toute la France, pour remédier aux guerres et aux dévastations qui la désolaient. Le pouvoir royal étant sans force, la paix publique était incessamment troublée par les guerres privées, non seulement des grands feudataires, mais encore des moindres barons et des seigneurs châtelains. On admettait comme un droit incontestable la faculté pour chacun deux de venger par les armes ses querelles particu-

(1) Clarius.

(2) Cf. Arch. Nationales, Cartons des Rois, K, 19, n° 28. (3) Mabillon, A. S. O. S. B. IV, ^03.

lières et ses ambitions cupides, de dévaster par le pillage, l'incendie et tout autre moyen de ruine, les domaines de son ennemi, les maisons, les bestiaux et les récoltes des serfs. Aussi toute sécurité avait disparu, les campagnes restaient incultes et ces désastres venaient s'ajouter aux intempéries des saisons et à la peste.

Pour s'opposer à tant de maux, les évèques proclamèrent ce qu'on appela la PaU de Dieu. Tout seigneur, baron, chevalier dut s'engager, sous peine d'excommunication, à observer une paix inviolable. « Que ceux qui ne voudront pas s'engager à la paix et à la justice soient maudits, disait la formule d'excommunication ; qu'ils soient maudits, eux et ceux qui les aident à faire le mal ; que leurs armes soient maudites ainsi que leurs chevaux ; qu'ils soient relégués avec Gain le fratricide, avec le traître Judas, avec Dathan et Abiron qui entrèrent tout vivants dans l'enfer ! » Ces terribles menaces furent impuissantes contre les passions violentes des seigneurs. Les évêques substituèrent peu après la Trêve de Dieu à la Paix de Dieu, et, désespérant d'empêcher le recours à la force, ils en réglèrent du moins l'emploi par une législation qui, tout en attestant la barbarie de cette époque, est un monument de l'esprit bienfaisant et civilisateur de l'Eglise. <■<■ On décréta, dit Raoul Glaber, que du mercredi soir au lundi matin aucun chrétien ne ravirait quoi que ce soit à son prochain par violence, ne tirerait vengeance de ses ennemis ou même n'exigerait de gage de qui lui aurait donné caution. Les infracteurs de ce pacte furent condamnés à composer pour leur vie ou à se voir bannis de leur pays et de la communion des chrétiens. Ces jours de trêve étaient choisis en mémoire de la passion du Sauveur qui commença le mercredi. Les jours de grande fête, l'Avent et le Carême tout entiers furent aussi compris dans le temps de paix. Pendant ces deux périodes de l'année, il fut même défendu de se livrer à tous les

travaux se rapportant à la guerre, tels que construction et réparation des chûteaux-forts, exercices d'armes, etc. On nùt les églises et les cimetières non fortifiés sous la sauvegarde perpétuelle de la trêve de Dieu, ainsi que les clercs et les moines, pourvu rpTils ne fussent poin-t porteurs d'armes. Il fut interdit à l'avenir de tuer, de mutiler, d'emmener captifs les pauvres gens de la campagne, lorsqu'on guerroyait conli'e leui's seigneurs, et de détruire méchamment leurs ustensiles de labour et leurs récoltes (1). »

La même année, au mois de juillet, le roi Henri se trouvait à Sens quand l'abbé de Sainl-Pierre-le-Vif, r]rmenalde, et ses religieux se présentèrent à lui en se plaignant du comte Rainard, de ce qu'il exerçait des coutumes injustes dans leurs terres, à l'encontre des privilèges qui leur avaient été accordés dans les âges précédents par les rois de France et en particulier par Robert le Pieux. Henri faisant droit à leur demande, surtout en considération de son père, confii-ma les exemptions dont ils jouissaient de temps immémorial, et les exonéra de toute juridiction et de toute redevance tant pour eux que pour les hommes (|ui dépendaient de leur église, soit serfs, soit hommes libres, dans le bourg de Saint-Pierre et dans toutes leurs possessions (2).

La présence simultanée à Sens du roi, de Robert, duc de Bourgogne, et d'Eudes, comte de Champagne, n'était certainement pas fortuite, et, à défaut d'autres renseignements, il est permis de conjecturer qu'ils s'y assemblèrent pour traiter ensemble de la triste situalion du royaume ; peut-être furent-ils présents au synode de la province qui se tint dans cette ville la même année, mais que le (WiUia Chrisliana place seulement au mois de novembre.

On ne connaît que peu de chose des autres actes

(1) Chronicon, III, 9 ; IV, 1-5. — Héfélé, VI, 277 et suiv.

(2) Cart. gén. de l'Yonne, I, 167. — Archives de Sens, Fonds S. P. L. V. liasse V\

(le (jcldiiiii. Il souscrixit en lO'i.'J imc cluirlc du comte (le A'evei's, Gaiifroy, pour le nionaslèie de Saint- Julien d'Auxerre, ainsi (jue les actes tl'un concile tenu vers ce temps à Etampes, où il confirma, à la prière de l'évêque de Paris, une donation faite aux chanoines de Notre-Dame de l'autel Saint-Matliunn de Larchant (1).

En 10 i8, il prit part au concile de Sentis et réunit lui-même un synode à Sens, en présence du roi, avec ses suffragants, Imbert de Paris, Isembert d'Orléans, iAlainard de Troyes, Hugues de Nevers, Héribert II d'Auxerre et Vaulhier de Meaux. Il ne reste comme témoignage de cette assemblée que la confirmation de l'abbaye de Saint-Aigulphe que Thibaut III, comte de Champagne, voulait ionder à Provins (2).

Gelduin n'était guère homme à réparer les maux dont gémissait l'Eglise aussi bien que la société, car un des rares souvenirs que les chroniqueurs sénonais nous aient conservé sur lui sont les vexations de toutes sortes dont il accablait l'abbé de St-Pierre-le-Vif, Ermenalde. Clarius qui l'appelle un second Archembaud rapporte qu'il allait jusqu'à emprisonner les serviteurs du monastère et enlevait les ornements de l'église pour les distribuer à ses fidèles. Cependant, Ermenalde étant mort en 1046, Gelduin eut plus de ménagement avec son successeur, Gerbert, précédemment abbé de Notre-Dame, et il restitua même le chef de saint Quiriace qui avait été transféré à la cathédrale.

Cependant le pape Léon IX, qui avait les yeux sur la France, cherchait le moyen de resserrer les liens entre l'épiscopat de ce royaume et le Saint-Siège qui s'étaient fort relâchés depuis quelque temps, et aussi de porter un remède aux abus de toutes sortes qui régnaient sans frein. En 1049, il vint en France et malgré l'opposition déguisée du roi qui était parti

(1) Archiv. Nat. n" 2", original.

(2) Labbe, IX, 946.

pour une expédition, le pape convoqua un concile à Reims, le 3 octobre. Après les prières et les cérémonies d'ouverture, Pierre, diacre de l'église romaine, énuméra dans un discours les divers maux dont souffrait le royaume. 11 fallait extirper la simonie, les mariages incestueux, le divorce et la bigamie, la sodomie, les vols, l'oppression (\e< j)auvres par les riches, les hérésies, et réprimer les laïcpies qui possédaient des autels et des charges d'église, ainsi que les moines et les clercs qui abandonnaient leur habit et leur état ou faisaient la guerre. En terminant son allocution, Pierre s'adressa directement aux évèques et les engagea, en vertu de l'autorité apostolique, de faire connaître sans détour les membres de l'épiscopat, présents ou absents, qui avaient obtenu leur siège par simonie ou avaient fait des consécrations dans les mêmes conditions.

Parmi ceux qui s'étaient abstenus de venir et qui furent excommuniés se trouvait Gelduin (1). Celui-ci fut ensuite déposé pour cause dexactions et de simonie. Il voulut protester, mais en vain. Convoqué à Rome avec Mainard, il assista à un concile tenu après les fêtes de Pâques de 1050, et où fut confirmée la sentence du concile de Reims, en même temps que Mainard était réintégré sur le siège de Sens. A son retour d'Italie, Gelduin, privé de ses honneurs et de sa charge, alla trouver le comte Raoul et, pour obtenir son concours, il lui offrit ses biens patrimoniaux. Mais il échoua dans ses intrigues et mourut peu après misérablement. Les moines de Saint-Pierre-le-Vif lui accordèrent la sépulture dans leur cloître (2).

On a vu que Mainard, frustré de ses droits à l'archevêché de Sens, avait été élu évêque de Troyes en 10,31. Parmi les œuvres d'Odoranne se trouve la proclamation de cette élection, (ju'il avait été sans nul doute chargé de rédiger. l-^Ue nous montre la part qui

(!) Cf., pour plus de détails, Héfélé, VI, 299-301. (2) Clarius.

revenait alors dans la nomination des évoques soit au métropolitain, soit au roi et aux suffragants, soit aux grands, au peuple et au clergé. En voici le passage le plus saillant : « Le Seigneur Jésus ayant pris par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit une chair immaculée de la Vierge sans tâche, a choisi douze apôtres et a voulu être appelé par eux Seigneur et Maître. La sainte Eglise, notre mère et son épouse qu'il leur a confiée, de même que la puissance de lier et de délier dont il les a revêtus, demeureront stables et fermes dans leurs successeurs, c'est-à-dii'c les évêques, tant que l'orbite de ce monde continuera de tourner.

« Considérez, bien aimés frères, de quelle raison, de quelle piété, de quelle miséricorde, de quelle modération le Dieu tout-puissant use envers le genre humain lorsqu'il daigne préposer sur les hommes non pas des anges, des archanges, mais des hommes qui leur sont semblables par nature. Il vous importe donc de plaire à Dieu par la pratique des bonnes œuvres, afin que vous puissiez avoir des pontifes et des princes dignes de Dieu, et capables par leur parole et leur exemple de vous conduire au royaume céleste.

(( En outre, votre Fraternité saura que la sainte église de Troyes, veuve de son pasteur, a réclamé, suivant l'ordonnance des saints canons, la présence du seigneur Gelduin, notre archevêque, afin de lui procurer un époux et un pontife convenable. Acquiesçant de grand cœur à cette demande, avec le consentement et la volonté de notre maître Henri, roi des Français, et de ses suffragants les évêques de Chartres, d'Orléans, de Paris, de Meaux, de Nevers, d'Auxerre, et de plus avec l'applaudissement des seigneurs de France ainsi que de tout le clergé et le peuple, il lui donne pour pasteur et pour époux celui que vous voyez ici présent, le seigneur Mainard, architrésorier de cette sainte église-mère de Saint-Etienne (de Sens), issu d'une noble famille, et d'une vie honorable. C'est

pourquoi nous prions voire diarilt'', bien aimés frères, d'élever la voix et de proclamer quel est en cela votre bon plaisir. Cette acclamation, répétée trois fois, sera suivie de l'élection régulière du clergé, puis de la bénédiction du métropolitain et des évêques comprovinciaux, s'il est possible, ou du moins de tous ceux qui sont présents (1). »

Il n'entre pas dans notre plan de rapporter les œuvres de son épiscopat à Troyes. Dès la vacance du siège de Sens, il fut appelé et installé en novembre 1049 ou 1050. Mais il ne put exercer pacifiquement ses fonctions qu'en 1051 ; ce fut sans doute à cette occasion et contre les partisans de Gelduin qu'il porta, de concert avec l'évêque de Paris, Imbert, une excommunication contre certains contempteurs de l'autorité ecclésiastique (2).

Les rares documents qui nous restent de Mainard attestent sa sollicitude pour les maisons religieuses du diocèse et d'ailleurs. En 1051, il souscrit une charte donnée par l'abbé Brunon en faveur de St-Germain d'Auxerre. L'année suivante, se trouvant au palais royal de Vitry, au mois de septembre, il signe avec plusieurs prélats et grands du royaume un privilège par lequel le roi Henri érigeait en monastère l'église de la Chaise-Dieu, au diocèse de Clermont (3).

Un peu plus tard, l'archevêque prit part également à un accord entre Fromond, comte de Sens, et sa femme Gisberte, d'une part, et le monastère de Saint- Remy. Ils avaient demandé à l'abbé Wineman d'accorder à Gisberte la moitié de la terre de Villeboursa (Villers-Bonneux ou Villebourseaux) qui appartenait aux moines. Ceux-ci y consentirent à condition qu'il ne serait plus exercé à l'avenir aucun droit de logement soit pour le comte et sa famille, soit pour leurs

(1) Cf. D. Ceillicr, Iflst. des Aul. Eccles. XIII, 115.

(2) D'après une mention du Carltilnire de l'église de Paris, dans Migne. XCIX, 919,

(3) Migne, CLT, lO.Sl. — La date de 1031 donnée par le Gallia Christiana est ine.xactc.

troupes, chasseurs, chiens, gardiens de troupeaux et serviteurs, ni fait aucune saisie sur le vin récolté dans le clos ; que les habitants de cette terre ne seraient pas molestés, enfin que cette part concédée ferait retour à l'abbaye après la mort de la comtesse, sous peine d'excommunication contre les violateurs de cet accord (1).

On retrouve encore la signature de Mainard sur un privilège que le roi accorda en 1059 ou 1060 à Eudes, le nouvel abbé de St-Bemy. Ce religieux ayant demandé au prince d'accorder à son monastère la remise de tout droit de logement dans ses villages de \'iileyce (\'areilles ?) et Scabiœ (Les Sièges) avec les mêmes exceptions que celles de la charte du comte Fromond, Henri la lui concéda volontiers, à condition que les moines célébreraient chaque jour une messe pour le bien de son âme et des membres de sa famille, et fourniraient tous les trois ans trois muids de trémois pour la nourriture de ses chevaux. Cette donation fut confirmée par la reine Anne et le jeune roi Philippe, et signée également par Robert et Hugues, frère du comte Raoul (2).

L'abbaye de Yareilles possédait alors un moine historien, du nom de Gislebert. Il n'est connu que comme l'auteur des Actes de saint Romain et il paraît les avoir écrits vers la fin de la vie de l'abbé Rainulphe, mort en 1060. On a vu, à la translation de 867, ce qu'il faut penser de cette composition et de son contenu. Les BoUandistes font difficulté d'admettre f|ue le récit des miracles en prose cadencée, Aers la fin de la seconde partie, soit de cet auteur, mais Gislebert n'a fait ainsi que se conformer au goût de son temps, et la chose paraît d'autant plus acceptable que son style est poétique et que l'on y remarque une tendance vers l'emploi des consonances.

Cependant le roi Henri, averti par sa mauvaise

(1) Cartul. gén. de l'Yonne, II, 11. — C'est par erreur que ceUe charte est datée de 1058, car, d'après la chronique de Clarius, Rainard mourut en 1055.

(2) Cartul. gén. de l'Yonne, II, 12.

santé qu'il n'avait plus longtemps à vivre, résolut en 1059 de faire sacrer son fils, Philippe, qui n'avait que sept ans, et il convoqua à cet effet, dans la ville de Keims, une nombreuse assemblée de |)rinripaux personnages du royaume. Parmi les prélats se trouvai* Mainard. L'ai'chevcque de Reims, chargé de faire lui-même la consécration, prononça un discours dans lequel il rev(Midi(|uail pour son siège le privilège accordé par le j)ape Ilormidas, de sacrer les rois de France, ainsi que la primatie de la Gaule dont son successeui-, \^icfor, l'avait revêtu, lui et son église (1).

Parmi les nombreuses chartes que signa le métropolitain de Sens pendant les dernières années de sa vie, nous ne mentionnerons que les suivantes': en 1058, le diplôme qu'il accorda à Saint-Pierre de Melun, et en 1000, celui qui fut concédé par le roi à Paris en faveur de Saint-Martin-des-Champs (2). Il faut mentionner encore la fondation à Provins du grand Hôtel-Dieu, en 1050, sur l'emplacement qu'occupa par la suite l'abbaye de Saint-Jacques (3). Si nous savons par les canons des conciles que dès l'époque carolingienne et même auparavant les monastères et les Chapitres avaient fondé de divers côtés des établissements charitables, celui-ci est le premier dans le diocèse de Sens dont l'existence soit attestée dès le milieu du xi" siècle par un document positif.

Mainard mourut le 12 mars 10G2, et fut inhumé à Saint - Pierre - le - \"if. près de son père. Voici son épitaphe :

Carus (inior n'ijunu jadviiv c/cc/s, (wiiia parcijluin, j)i\Tsul Maiufuulu^ hi( jeu et eximius.

Eflecil celebvi'iu Trais, se prœsulc sedejn posl Senonis sanctœ pnrfuit evclesiiv.

Mnrtius; hoc sydus quarlo subsiraxit in idus. Ora qui super est sit Deus Jiuic requies, (4).

(1) Li.bbc, IX, M07.

(2) Migne, CLI, 1037.

(3) Pouilté du Diocèse, 259.

(4) Gall. Christ.

Ricm.H, ou Ricliard, archidiacre de Sens, fut élu pour succéder à Mainard le jour même de sa mort, à cause des troubles que provoquait à Rome l'antipape Honorius II. 11 lut consacré à Paris aux fêtes de Pâques 1062, par l'évêque Geoffroy et plusieurs autres prélats, en présence du roi, du comte de Flandre, Baudoin, et de la cour (1). Dès sa première entrée à la cathédrale, le dimanche suivant, il y apporta comme don de joyeux avènement des i'eli([ues des saints Félix et Aubert, martyrs au pays de Langres (2). Peu de temi)s après son intronisai ion, Richer eut à s'occuper des affaires de sa province. Gervais, archevêque de Reims, avait mandé au pape que, à la faveur du schisme, la simonie faisait de grands progrès et qu'il était résolu à s'y opposer de tout son pouvoir. Alexandre II lui répondit en louant son zèle et en le chargeant de s'occuper, de concert avec le métropolitain de Sens, de diverses affaires de discipl'ne, en particulier de la situation de l'évêque d'Orléans, Hoderic, qui était accusé d'avoir acheté cet évêché.

Richer reçut lui-même de Rome une lettre au sujet d'un différend qui s'était élevé entre l'abbaye de Saint- Denis et l'évêque de Paris, Geoffroy : celui-ci ne voulait pas reconnaître ses exemptions. L'abbé Raignier s'en était plaint au pape qui le? avait cités tous les deux à Rome et avait annulé les réclamations du prélat. Mais comme on redoutait le ressentiment de celui-ci, le Souverain Pontife chargea Richer de donner le saint chrême et les ordres sacrés aux moines de Saint-Denis ou d'en charger un de ses suffra gants (3).

L'année suivante (1063), Alexande II envoya comme légat en France Pierre Damien, afin de remédier aux désordres qui affligeaient l'Eglise, et il fit part de cette

(1) Clarius.

(2) D. Mathoud.

(3) Cf. Migne, CXLVI, 1319. — Jager, VI, 3'i'i.

mission aux métropolitains, en les avertissant de le le recevoir avec autant de respect que le pontife romain lui-même et de se conformer à ses ordonnances (1). Dès son arrivée, l'envoyé du Saint-Siège assembla un concile à Châlons-sur-Saône. Plusieurs affaires y furent examinées, entre autres celle de l'évêque d'Orléans. Celui-ci trompa le légat en attestant qu'il était innocent ; mais on fit parvenir à Rome des preuves (pillodcric sï'tail parjuré, et le |)ape, en félicitant Gervais de Reims de ce qu'il avait chassé du siège de Chartres lévéque simoniaquc, lui ordonna également de procéder, avec l'archevêque de Sens, à la déposition de celui d'Orléans (2). Pierre Damien vint faire visite à Richer et, se rendant en pèlerinage au tombeau de sainte Colombe, il voulut prononcer un discours en son honneur (3). C'est un commentaire éloquent de la Passion de la Sainte, telle qu'on la connaissait alors : « Tandis que nous célébrons le divin enfantement d'une vierge dont le souvenir est encore présent à notre mémoire, voici que le triomphe d'une autre vierge nous amène une heureuse solennité et nous invite à nous livrer de nouveau à la joie, comme l'apùtre nous y engage. Réjouissezvous sans cesse dans le Seigneur, je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous ! Au divin enfantement d'une vierge j'ajoute la victoire d'une autre \iei*ge ; vos esprits sont encore attentifs, vos joies vont se ranimer. Naguère le Seigneur recevait sa naissance d'une vierge, dans une profonde humilité ; aujourd'hui il triom])he admirablement par une vierge. Alors le créateur du ciel descendit jusqu'à nous par l'inviolable chasteté d'un sein virginal ; aujourd'hui, par l'inébranlable foi d'une vierge, il l'emporte au ciel les titres d'une glorieuse vi(*toire,

(1) Migne, CXLV. 857.

(2) Lflbbe, IX, 1132.

(3) Sprnion 66, dans l'octave de la fête de Noël, à l'anuiversaire de la sainte martyre.

disant à celle qu'il place sur un trône céleste : « Levezvous, hàlez-vous, ma bien aimée, ma colombe, ma toute belle, venez. Il y a quelques jours, nous avons vu la Vierge, mère de Dieu, qui veillait à la garde de Jésus pleurant dans sa crèche ; et voici maintenant sainte Colombe qui le contemple dans les cieux, tout rayonnant de la majesté divine. Les bergers ont tressailli de joie à la naissance de l'Enfant-Dieu, né d'une vierge sans tache : aujourd'hui les empereurs restent confondus en présence d'une vierge invincible ! Luimême, en effet, comme le disait sa bienheureuse mère, a dépossédé les potentats de leurs trônes et a exalté les humbles... »

Le mouvement de rénovation excité par ce saint prélat ne tarda pas à produire ses heureux effets dans la province de Sens. L'institution des chanoines réguliers commençait à se répandre et à faire honneur à l'église de France. Hugues, évêque de Nevers, ayant reconstruit l'église de Saint-Etienne, y établit des chanoines. L'acte de fcndation, daté de 1063, porte en tête la signature de Richer (1).

Le Chapitre de la cathédrale de Sens se faisait alors remarquer autant par sa science que par la pratique de la \\e régulière. Son école était dirigée avec éclat par l'écolâtre Varnier. D. Mathoud a connu un ouvrage que ce savant chanoine composa en 10(33, et les auteurs de VHistoire littéraire supposent que cet écrit est peut-être le même que le traité Des noms, actions et sépultures des Archevêques de Sens que Geoffroy de Courlon eut en sa possession et qui fut ensuite perdu. S'il en était ainsi, l'œuvre de Varnier aiu'ait été fondue dans celle de Geoffroy qui atteste en avoir tiré grand profit pour l'ouvrage qu'il composa lui-même sous le même titre. Après Varnier, l'école fut dirigée par un autre chanoine nommé Hugues. Il est dit de lui qu'à sa mort, survenue

(1) D'Achery, Spicit. VI, 437.

en 1(H)7, loii^ les membres du ('liaj)itie l'avaient eu pour maître (1).

Peut-être faut-il compter parmi ses élèves un clerc du nom de Thibaud, originaire d'Etampes, qui fut un des plus illustres professeurs de ce temps. On n'a que peu de renseignements sur lui. Il nous apprend par ses lettres qu'il enseigna en Normanflie et en Angleterre. Quelques historiens se sont fondés làdessus i)our affirmer qu'il était anglais. .Mais cette assertion est gratuite, et le surnom qu'il a pris « Thibauldus a Stampis » indique suffisamment son origine. Ce fut en effet à celte époque que la plupart des hommes de lettres prirent le nom de leur pays, afin de se distinguer les uns des autres (2). Il reste de lui quatre lettres : dans les deux premières, il se donne le titre de docteur à Caen, et dans les deux autres, de maître à Oxford (3). Celle qui est adressée à Roscelin, clerc de Compiègnc, traite un point tout spécial du droit canon (4).

Le diocèse de Sens eut l'honneur de donner naissance vers ce temps à un autre personnage portant le nom de Thibaud et qui se signala par son éminente sainteté. Il naquit à Provins, de parents riches et nobles ; son père, Arnoul, appartenait à la famille des comtes de Champagne, et sa mère, Gisèle, était parente de saint Thibaud, archevêque de Mennc. Dès sa jeunesse il montra une sagesse extraordinaire, et, voulant protéger son innocence contre les périls de la vie mondaine, il résolut de se retirer dans la solitude. Après en avoir fait la confidence à un saint ermite qui vivait dans une île de la Seine, il quitta

(I) Cf. //ist. I.itt. VII, 98 et 563. — Clariiis, ad annum 1097 — U. Matlioiid, Calai. Arcli. Senon... 3, 22, 23. — Les Ecoles éfiscojiales et monastiques de COccidcnt, par Léon MaUre 183.

I2i /// /. /.///. VII, 99.

(3) Spicil. m, 449 et suiv.

(4) Ex Scriptura sacra et canonibus longé refellit Roscclinum qui filios saccrdodmi ad sacros ordines non esse admittendos asserebat.

Provins, accompagné d'un seigneur du nom de Gauthier qui s'était associé à ses pieux desseins. A Pitingen, au diocèse de Trêves, puis à Salanigo, lieu solitaire non loin de Vicence, en Italie, il mena la vie des premiers anachorètes et, renouvelant les prodiges de mortiiication et d'humilité qu'on avait admirés en eux, il parvint promptement à une haute sainteté (1). La renommée du pieux ermite se répandit bientôt dans toute l'Italie, et l'édification s'accrut lorsqu'on eut découvert sa naissance. Sindekère, évêque de Vicence, l'ordonna prêtre, et Pierre, abbé des Camaldules de Vingadice, lui donna l'habit monastique.

Lorsque son père et sa mère, qui pleuraient son absence, eurent appris par la renommée sa retraite, ils entreprirent aussitôt le voyage d'Italie pour avoir la consolation de l'embrasser. Sa mère ne put se résoudre ensuite à se séparer de lui, et elle se consacra aux exercices de la pénitence dans une cellule près de son ermitage ; son fds la dirigea dans les voies de la perfection. Mais une vie si mortifiée ne pouvait être longue ; Thibaud succomba à tant d'austérités et mourut en 1066, neuf ans après son arrivée dans cette retraite. Son corps, tout couvert d'ulcères, parut, après qu'il eut expiré, sain et brillant, » comme s'il avait pris quelque part déjà à la gloire de la résurrection. » Au premier bruit de sa mort, les citoyens de Vicence arrivèrent en armes pour enlever le corps qu'ils inhumèrent dans la catliédrale ; là, plusieurs miracles ne tardèrent pas à faire éclater son mérite.

Un tel exemple était propre à ranimer le zèle de la vie religieuse. Richer s'appliqua à cette œuvre dans le diocèse et spécialement à Saint-Pierre-le-Vif où la ferveur s'était mieux conservée. Afin d'ôter aux moines tout souci de la vie matérielle, l'archevêque leur fit plusieurs donations, entre autres celle du village de Sognes qui avait appartenu jadis à l'abbaye, ainsi que de l'église de Saint-Martin de Baviac, à

(1) Act. Sanct. 30 jun. Vita S. Theob.

— /iOl —

condition que les moines paieraient pour cet autel huit deniers au premier synode après Pâques, et neuf autres au synode des calendes de septendjre (1). Pour compléter cette œuvre de rénovation, l'abbé Gerbert oblint du roi, en 1004, un privilège (2) par lequel il défendait à ses officiers et juges publics d'exercer aucun acte d'autorité ni dans le bourg de Saint-Pierre, ni dans les villages ni sur les terres du monastère, de ne prélever aucune taxe de rouage, péage, tonlieu et autres et de ne point saisir les hommes de l'abbaye, soit serfs soit libres.

Depuis que les moines de Saint-Pierre-le-Vif possédaient dans leur basilique les reliques des premiers martyrs sénonais, l'église de Saint-Savinien, devenue paroisse, était tombée dans l'obscurité. On vint alors à penser que ce vénérable sanctuaire méritait plus d'honneur, et elle fut abattue pour être reconstruite dans de plus grandes proportions. Les fouilles que nécessita cette opération amenèrent la découverte des tombeaux tels qu'on les avait laissés en 847. (( Au cours de ces travaux, dit Clarius, on mit à découvert les sépultures des saints martyrs dont l'existence en ce lieu n'était connue de personne, remplis de sarcophages et de cercueils en pierre, en plomb, en plâtre et en dalles assemblées, qui renfermaient des corps embaumés et enveloppés avec honneur dans des suaires. On remarqua avec étonnement que plusieurs n'avaient plus de tètes et quelques-uns poi'taient encore des sandales aux pieds. Sous le marchepied de l'autel, on trouva une tombe faite de briques et de ciment et, à l'intérieur, une dalle avec cette inscription : Calcalor muncli, etc. (celle qui a été mentionnée déjà). On découvrit également sur une autre dalle ces mots : Hic posilus Telulphus anie sepulchra niarlyvum, labricator /îu/ws ecclesiœ. Pour ces motifs et pour d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, on

(1) Cf. Cartul. gén. de l'Yonne, II, 568.

(2) Cartul. gén. I, 187.

commença l'église dans des proportions plus grandes qu'il n'avait été décidé. A la télé de l'œuvre se trouvait comme économe un pi'étre nommé Eudes. Mais il regardait trop à la dépense et il reçut trois avertissements de saint Savinien et les reproches de plusieurs pieux paroissiens. Aussi tomba-t-il malade, et il mourut misérablement moins d'un an après. Il fut remplacé par Beaudoin, maire de l'abbaye, qui la termina avec largesse et honneur et mérita ainsi, avec son épouse Pétronille, de mener une vie heureuse dans l'abondance de tous les biens. »

L'église Saint-Savinien existe actuellement telle à peu près qu'elle fut construite à cette époque. La crypte demeura dans le même état : elle est de la plus grande simplicité et offre le misérable aspect d'une cave rectangulaire où l'on descend par un escalier moderne. Le transept communique au sanctuaire et à la nef par deux grandes arcades en plein cintre. Il s'ouvre sur les croisillons par des arcades géminées que sépare une colonne basse et massive ; celle-ci est couronnée par un chapiteau roman, orné de feuillage et de palmettes, les seules sculptures du monument. Au-dessus du transept s'élève une tour carrée massive, dont le premier étage accuse bien cette époque ; le second ne date que du xiif siècle (1).

La mort du prêtre Eudes, regardée comme une 'punition du ciel, avait vivement frappé les esprits car, peu de temps après, l'abbé Gerbert confia à l'un de ses moines le soin de raconter cet événement. « A votre l)arole, seigneur Gerbert, père vénéré, écrit-il, moi, le dernier de vos frères, je suis venu recevoir vos ordres de grand cœur. Mais apprenant que vous imposiez à ma pauvre intelligence la tâche de rédiger des choses qui la surpassent et de célébrer le saint pontife Savinien, j'ai frémi jusqu'au fond de mon être.... » Cette composition, où se trouvent racontés au long les

(1) Guyol-Tarbé, Rech rches sur la ville de. Sens, 105. — Hist. de Saint-Pierre-le-Vif, 9'i-97.

événements dont Clarius nous a donné un résumé, est placée en lèle des Actes de saint Scninicn (1). Le fait que le premier morceau de celle collection est précisément celui dont la composition est la plus récente, nous amène à penser que ce fut l'abbé Gerbert qui fit réunir à la suite de llustoire du prêtre Eudes tous les écrits que l'on possédait alors sur les fondateurs de léglise sénonaise, et qu'on lui doit celle compilation, dont il subsiste une copie dans bon nondjre de manuscrits. M. Hénault (2) en mentionne dix exemplaires, dont un date du xi^ siècle et trois, du x^^

Gerbert obtint encore du roi Philippe I" plusieurs privilèges importants pour son monastère. Ge l'ut d'abord le droit d'exercer par lui-même la justice dans toutes ses propriétés et sur tous ses membres, en quelque lieu qu'ils fussent. Gelte juridiction fut confiée à un juge. Le bourg de Saint-Pierre et les environs formèrent une cn^conscription spéciale soumise à un bailli qui présentait ses appels directement au présidial de Sens. De plus il fut accordé au bourg, entre autres faveurs, que les artisans pourraient y exercer leur profession, sans être obligés comme ailleurs d'avoir obtenu des lettres de maîtrise.

Quelques années avant sa mort, l'abbé Gerbert eut encore la satisfaction de voir fonder sur une des terres de Saint-Pierre-le-Vif, près du village des Riceys, le monastère de iMolesmes où le moine Robert planta une nouvelle lige florissante de l'arbre monastique, l'ordre des Cisterciens. De tous les côtés on travaillait alors à favoriser l'essor de la vie religieuse. Le 27 mai 1067, Philippe P"" confirmait la donation faite à l'abbaye de Saint-Denis par Jean de Saint-Caprais, du domaine de la Chapellaude, dans le Berry. Richer y apposa sa signature : Ricardi archiepiscopi senonensis, ainsi qu'Aimoin, archevêque de Bourges et d'autres prélats (3). La même année, fui accordée une

(1) Biùt. hist. de l'Yonne, II, 288 et suiv.

(2) Op. cit. 212 et suiv.

(3) Archives Nat. Cartons des rois, K, 20, n° 3, original scellé.

charte de coutumes à la ville de Chapellaude, et Riclier la munit d'un sceau plaqué dont il subsiste encore un fragment (1). C'est le premier que Ton connaisse d'un métropolitain de Sens. 11 y est représenté assis, vu de lace, bénissant de la main droite et tenant sa crosse de la gauche, sans mitre. Un vestige d'inscription donne Melropo Prima.... us {2).

En 1070, le roi consentit également, ^ur la demande de l'abbé de Ferrières, Gautier, à supprimer les coutumes injustes et les autres charges qui écrasaient ce monastère. Richer, de son côté, ratifia vers ce temps, à titre de métropolitain, divers actes accomplis en faveur des maisons religieuses de la province (3). Il réunit probablement un concile au commencement de 1071, à Sens, car, de concert avec le roi qui était présent et les évêques de la province, il confirma la donation de l'église de Saint-André que l'évêque de Troyes, Hugues, fit aux religieux de Saint-Pierre de Celles (4). Le palais royal dont il est fait mention dans le diplôme, a duré une partie du moyen-âge dans cette ville. 11 était situé près de l'Yonne, sur l'emplacement actuel du palais de justice.

Malgré ces généreux efforts de régénération, la situation de l'Eglise, particulièrement en France, était des plus alarmantes. Les élections épiscopales, faites par l'ordre et sous l'influence des souverains, avaient introduit dans le haut clergé un grand nombre de prélats indignes et dépourvus d'autorité. Les habitudes du clergé se rapprochaient des moeurs publiques qui étaient profondément dégradées. <( Le monde entier, dit Pierre Damien, ressemblait à une mer agitée par la tempête et n'était plus qu'un théâtre d'intempérance, d'avarice et de libertinage (5). »

(1) Ibid. K, 20, no 3 bis.

(2) Cf. Douet d'Arcq, CoUectionde Sceaux, II, n» 6381. — Giry, Manuel de diplomatique, 641.

(3) Cf. Gall. Christ. XII. •

(4) Cf. Mansi, XX, 17.

(5) Jager, VI, 389.

L'ancien moine de Cluny, Hildebrand, monté sur le trône pontifical avec le nom de Grégoire VII, était riiomnie providentiel, capable par ses vertus, son génie et son courage à toute épreuve, de porter remède à tant d'excès. Il frappa d'abord à la tète, et, après avoir inutilement reproché au roi Philippe sa liaison coupable avec Berlrade, la femme du comte d'Anjou, il écrivit le 13 avril 1074 aux archevêques de Reims, Sens et Bourges, une longue lettre dans laquelle il faisait une vive peinture des calamités de la France et des crimes du roi. Puis il reprochait énergiquement aux prélats leur inertie en face d'une corruption si générale et si profonde, et, réfutant à l'avance toutes les raisons plus ou moins spécieuses qu'ils pourraient alléguer pour leur excuse, il ajoutait : « Quand il y aurait pour vous tout à craindre, le danger même de la mort ne devrait pas vous empêcher de faire avec liberté votre devoir d'évêque. Aussi nous vous pressons, au nom de l'autorité apostolique, de vous assembler afin de pourvoir au relèvement de votre patrie, à votre réputation et à votre salut, et, après en avoir conféré ensemble, de vous rendre auprès du roi pour lui représenter la confusion où il met son royaume et le danger auquel il s'expose lui-même. Enfin, le pape enjoignit aux prélats, si le roi ne changeait pas de conduite, de jeter l'interdit sur le royaume, et même, s'il persistait, de le déposer ; il les menaçait, s'ils ne se soumettaient pas, de les frapper eux-mêmes de la peine de la déposition (1).

Les projets de réforme de Grégoire VII rencontrèrent en France, comme en Allemagne, une vive opposition. Sur un concile tenu à Paris en 1074 on sait seulement que presque tous les évêques, abbés et clercs furent d'avis que l'on devait résister aux ordres d'Hildebrand touchant le célibat ecclésiastique, car <( ce qu'il voulait était inacceptable et contraire à la raison. » L'abbé Gautier, de Saint-Martin de Pontoise,

(1) Cf. Migne.CXLYlII, 365.

ayant fait entendre des paroles de soumission, fut chassé et accablé de mauvais traitements (1).

Un synode provincial fut présidé l'année suivante à Sens, dans la basilique de Saint-Etienne, par l'archevêque Richer. On ignore quelles questions y furent traitées, et il n'en reste que la confirmation de quelques propriétés faite à l'abbaye de Fleury-sur- Loire par les membres de l'assemblée. La charte fut signée par Geoffroy, évoque d'Auxerre, Robert, de Chartres, Reinier, d'Orléans, ainsi que Tetraudus, comte de Sens et Etienne son fils (2). Richer reçut encore vers ce temps une lettre de Grégoire VII, lui enjoignant d'imposer une juste punition à un de ses diocésains qui avait attaqué l'escorte de l'archevêque de Tours et tué un de ses parents, et de le frapper des peines canoniques, s'il ne faisait pas amende honorable (3).

En avril 107G, le pape intervint dans une cause plus grave. Il informa Richer (4) que l'évêque d'Orléans, Rainier, avait vendu plusieurs bénéfices de son église et, entre autres, un canonicat dont les fruits étaient consacrés aux pauvres, et il lui enjoignit d'avertir ce prélat qu'il devait revenir à résipiscence, sinon, en vertu de l'autorité apostolique, le métropolitain le séparerait de la communion du corps et du sang de Jésus- Christ, jusqu'à ce qu'il eût apporté une réparation équitable. Rainier ne s'étant pas rendu à la convocation qui le citait à Rome, Grégoire VII écrivit de nouveau à Richer, au mois de novembre (5), lui exposant que si l'évêque d'Orléans n'avait pas reçu la citation, il n'incriminait pas sa conduite ; dans le cas contraire, il le suspendait de toute fonction épiscopale et de la communion. Il prescrivait également à Tarchevêque

(1) Héfélé, VI, 489 et 490.

(2) Lebeuf, Hist d'Auxerre, I, 267. — Cavauzai^Promptuarium ,

(3) Cf. Migne. CXLYIII, Lettre XX.

'4) Lettre XVL

(5) Lettre XVIL

de Sens de venir à Rome, au concile, pour traiter de cette question ainsi que de beaucoup d'autres qui concernaient le loyaunic de France, et d'amener avec lui l'évêque d'Orléans et les clercs qui réclamaient au sujet de leurs bénéfices.

Cette affaire n'était pas Icrniinée en 1077, car, au mois d'octobre, le pape rappelait, par une lettre adressée à Richer ainsi qu'à Richard, métropolitain de Bourges et à leurs suffragants, les accusations portées contre Rainier, et il leur ordonnait de le convoquer en leur présence pour le juger. S'il refusait de se présenter et de se disculper, il devraient le déposer et mettre à sa place le prêtre Samson qui était digne de le remplacer. Cette fois, la volonté du pape reçut son exécution. Nous ne savons cependant si c'est à celle occasion qu'eut lieu à Orléans le concile mentionné par le Gallia Christiana, oii Richer approuva le don de l'église Saint-Symphorien d'Autun, fait au monastère de Fleurv, et en même temps souscrivit les lettres (hi roi Philijjpe, donnant l'église de Cantoile aux chanoines de Saint-Gervais, près d'Orléans.

Une perturbation bien plus profonde encore agitait le diocèse de Chartres. Le légat, Hugues de Die, envoyé par le pape en France pour l'extirpation des abus, parcourait les provinces en remplissant sa mission av'ec le plus grand zèle. Parmi les évêques qu'il condamna était celui de Chartres, Godefroy, sur qui pesaient de graves accusations. Sur ces entrefaites, Robert, abbé de Sainte-Euphémie en Calabre, étant venu en France, le roi lui offrit cet évêché et voulut lui en donner l'investiture par la crosse. Robert la refusa et se rendit à Rome pour la recevoir de la main du pape. Grégoire VII manda ensuite à son légat de le mettre en possession de son évêché, mais, ayant appris alors qu'il n'avait pas été élu canoniquemenl par le peuple et le clergé de Charti-es. il manda à l'archevêque de Sens et à ses suffragants de faire procéder à son élection et d'imposer les mains à celui qui

aurait été choisi. Il les avertissait ensuite que, si par crainte ou désir de plaire à quelqu'un, ils négligeaient de le faire, il s'occuperait lui-même directement de cette affaire et qu'il les considérerait comme indignes de la charge dont ils étaient revêtus (1).

Dans cette même année 1077, Hugues de Die réunit un concile à Autun, sous la protection du duc de Bourgogne. Par crainte du roi ou pour un autre motif que nous ignorons, Richer s'ahstint d'y aller, et le légat s'empressa de signaler son absence au pape. La peine d'interdit tomba aussitôt sur l'archevêque qui n'en fut relevé que l'année suivante, après qu'il eut promis de s'expliquer par lui-même ou par un représentant auprès du légat sur les raisons qui l'avaient empêché de se i-endre au concile et de prêter son secours à Hugues de Die dans l'accomplissement de sa mission (2).

Cependant les affaires de la province n'empêchaient pas Richer de s'occuper des intérêts religieux du diocèse. L'abbaye de Sainte-Marie-de-la-Porte, de Sens, appelée plus tard Prieuré du Charnier, était en ruines. Il y établit la réforme en la donnant à des moines de Cluny, venus de la Charité-sur-Loire et cette maison devint bientôt florissante (3). Il voulut également contribuer à la prospérité de l'œuvre de saint Robert et il donna (1079) à l'église de Molesmes et à ses religieux, établis à Senan, près de Joigny, l'église de ce village avec l'autel, l'atrium et les bénéfices qui en dépendaient. Il régla, entre autres choses, que l'on partagerait par moitié entre le curé et les moines les profits recueillis à l'occasion des oblations, des baptêmes, des visites, des fiançailles, des relevailles, des bénédictions, des confessions, des décès

(1) Jager, VI, 422.

(2) Cf. LeUre VII. — Jager, VI, 421. D'après le P. Cornât, Richer se serait rendu immédiatement à Rome et aurait été accueilli gracieusement par le pape et relevé de sa suspense au concile de 1075.

(3) Clarius, — Arch. Nation. L. L. 1465.

et (les testaments. En cas de vacance de la cure, les moines auraient à perpétuité le droit de choisir un prêtre digne et de le présenter à l'archevêque de Sens qui lui conférerait la charge pastorale.

Richer ratifia également le don que les seigneurs de la Ferté, Nevelon, Herbert et Wifel, avaient fait à cette église, à savoir le four banal du village avec tous ses ustensiles. Il fut entendu en outre que les hôtes reçus dans l'atrium ou sur la terre de l'abbaye jouiraient de l'usage du bois, des eaux et des pâturages, et que les moines seraient exempts du droit de lerrage et de décime sur toutes les terres qu'ils pourrainl cultiver avec leurs bceufs. Parmi les témoins de cet accord se trou\aient quatre archidiacres, Hilduin, Thibaud, Symon et Guillaume, ainsi qu'Isembard, anhiprêtn\ et Rodolphe prieur (1).

L'abbaye de Sainte-Colombe, qui ne formait plus depuis longtemps qu'un bénéfice au profit des comtes de Sens et s'était trouvée ainsi dans les conditions les plus défavorables à la vie régulière, rentra vers ce temps dans le domaine du roi et commença à se relever de sa décadence. Elle avait alors pour abbé Arnulphe, frère de saint Thibaud de Provins. Une première translation du corps de ce pieux ermite avait lieu en 1074, de Vicence au prieuré de Vangadice. Une seconde se fit vers ce temps à Lagny. Arnulphe se rendit lui-même en Italie et rapporta une partie des ossements de son frère et il les déposa solennellement (1078) dans une église qu'il construisit sur les bords de la route conduisant du monastère à la ville de Sens et qui prit le nom du saint. D'après Ma])illon, des récits en vers de langue romane furent faites alors de ces deux translations et on les traduisit plus tard en latin (2).

(1) Carf. frén. de l'Yonne, II, 14 et 15.

(2) Cf. Mabillon, Jcia S. O. S. B. VI, 2, 1.58-168 — Ilist. Litt. VII, pages LVI et LX. — Act. Sanct. jiin. 5, 592-601. — Migne, CCIV, 69-80, donne une autre Vie plus récente, mais sans intérêt.

Une grave épreuve attendait Richer sur la fin de sa vie. Le privilège de la primalie concédé deux siècles auparavant à Anségise n'avait été exercé qu'à de très rares intervalles par ses successeurs, et à plusieurs reprises les évêques de Reims en avaient été revêtus par le Saint-Siège. Au reste, la situation politique et ecclésiastique se modifiait profondément, et, tandis que Lyon, tombé sous l'influence de la monarchie franque, travaillait à reprendre son ancienne prépondérance religieuse, le pouvoir royal établi à Paris augmentait l'importance de cette ville aux dépens de celle de Sens. Ce double déplacement d'influence marquait pour celte métropole le commencement de sa décadence. De plus, les difficultés de Richer avec le pape avaient sans doute accentué cette situation défavorable pour l'église sénonaise. L'archevêque de Lyon, Guebin, sut en profiter et il fit une démarche auprès du pontife romain, afin d'obtenir pour son siège la dignité de la primatie dont plusieurs de ses prédécesseurs avaient joui. Grégoire VII accueillit favorablement cette demande, et, par une lettre datée du douze des calendes de mai 1079, il lui confirma, pour lui et pour ses successeurs canoniquement élus, la qualité de primat sur les provinces de l'ancienne Lyonnaise, Rouen, Tours, Rourges et Sens, en établissant que ces quatre églises devraient prêter à celle de Lyon l'obéissance et les autres témoignages d'honneur déterminés par le siège romain, sauf le respect et l'autorité réservés au Souverain Pontife (1).

Le même jour, le pape écrivait aux quatre métropolitain, leur exposant que le diocèse de Lyon avait possédé pendant longtemps la primatie sur leurs provinces, et il relevait les avantages de la hiérarchie, établie dans l'Eglise par les apôtres et par saint Clément en particulier qui avait divisé la chrétienté en régions ayant les mômes limites et la même organisation que

(1) Migne, CXLV1II,538,

les différents peuples. Enfin il leur rappelait la règle d'après laquelle les primats, réserve faite des prérogatives du Saint-Siège, devaient connaître, après lui, des affaires importantes, comme les causes des évêques, le jugement et la conclusion des différends qui présentaient un intérêt supérieur. Pour ces motifs, il leur enjoignait, au nom de son autorité, de rendre à l'église de Lyon l'honneur et le respect, suivant ce qui avait été prescrit par ses prédécesseurs, et comme ils croyaient eux-mêmes pouvoir l'exiger de leurs suffragants.

Rodolphe de Tours donna aussitôt son assentiment à la mesure du pape, avec l'espoir, paraît-il, d'obtenir un arrangement qui lui rendrait ses droits de métropolitain sur l'évêché de Dol et d'autres sièges de la Bretagne. Mais Richer, qui alléguait le privilège de Jean VUI, refusa de se soumettre à l'église de Lyon et il fut suivi dans sa résistance par l'archevêque de Rouen dont la province était indépendante du pouvoir des Francs (1).

Cette grave question dut être le motif principal de la convocation d'un synode provincial qui se tint à Sens, en 1080. Labbe, se fondant sur Claude Robert, place ce concile au mois d'octobre et, parmi les assistants il nomme les évêques Geoffroy de Paris, Geoffroy d'Auxerre, Philippe de Troyes, Gauthier de Meaux, Arnulphe d'Orléans, puis les abbés de Sainte- Colombe, de Saint-Germain de Paris, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Pierre de Meaux, de Ferrières, de Bonnevalle et de Saint-Remy de Sens. Les actes de cette assemblée sont perdus (2). Claude Robert a sans doute basé son affirmation sur une charte (3) d'après laquelle l'archevêque de Sens, à la

(1) Cf.. pour plus de détails, \ie d'Urbain II, dans Migne, CIJ, 174. — De M;ir(;i,Trailc De /« P/-i//jnt//e, dans Labbe, à l'année 1097. — Bull, de la Société nrch. de Sens, VII, 2îi6 et suiv. — Le traité de Driot, prêtre scnonais, sur la même quesljon n'a que peu d'autorité,

(2) Cf. Mansi, XX. 554.

(3) Gall. Christ. XII, Preuves, Sens, n° 14.

prière de Guillaume, abbé de Sainl-Remy, fait don à ce monastère de l'église de Saint-Bond ; en effet les membres du concile mentionnés plus haut sont les mêmes que ceux dont la signature se trouve au bas de la charte. Ce privilège, que M. Quentin date de 1081 (1), a dû être rédigé antérieurement au synode, car, dans le texte, l'archevêque de Sens ne fait aucune allusion aux prélats signataires et déclare, au contraire, que pour donner plus d'autorité à ce diplôme, il l'a fait signer par les archidacres et plusieurs prêtres témoins. Les souscriptions des évêques et des abbés ne viennent qu'à la suite et ont dû être ajoutées après coup. Richer donna cette église de Saint-Bond aux moines de Saint-Remy à condition que plusieurs d'entre eux y séjourneraient à perpétuité pour y célébrer le service divin.

En 1080, Geoffroy, comte de Joigny, appela les religieux de la Charité-sur-Loire dans cette ville. Il les autorisa à s'établir dans l'église de Notre-Dame, située hors du château, et leur confia l'église paroissiale de Saint-Jean ainsi que les chapelles de Saint- Martin et Saint-Thibaud. Il leur abandonnait également tous les revenus et coutumes de ces églises, avec la prérogative de les pourvoir de prêtres, ainsi que les droits de justice et autres dans leurs terres et leu's bourgs. De ce nombre était la faculté d'avoir un pêcheur à perpétuité dans la forêt qui bordait l'Yonne. La charte, délivrée à Césy, marque que Geoffroy fit ces largesses avec le consentement de sa femme et de ses fils, et ' avec l'approbation de l'archevêque, de quatre diacres et d'un archiprêtre. Les témoins étaient Robert, évêque d'Auxerre, le vicomte Gelduin, Gosselin de Courtenay et d'autres seigneurs de la contrée (2).

Richer assista vers ce temps à deux conciles réunis

/Il Cf. Cart. gén. de VYonne, I, 195.

(2) Cart. gén. de l'Yonne, II, 34. -- Davier, dans Annuaire de l'Yonne, année 1836, 230.

par les légats du pape, luii à Issoudun et l'autre à Saint- Dié, sur lesquels on ne possède aucun renseignenent. D'après Clarius, Hugues de Die convoqua en 1082 (ou 1080, suivant Mansi,) un nouveau synode à Meaux et consacra comme évêque de cette ville Robert, abbé de Rebais, sans le consentement de lîicher et de ses suffragants ; mais ceux-ci, considérant cet acte comme contraire aux canons, frappèrent Robert d'excommuicalion. Au commencement de 1082, nous retrouvons l'archevêque à Poissy où il souscrit un jugement porté i)ar le roi en faveur de Saint-Gei-main-des-Prés, contre un chevalier du nom de Hugues Slaveau U). Il tint également à Paris un concile dans lequel l'église de Saint-Î\larcel, près d'Orléans, fut enlevée aux moines de Bourgueil-en- Vallée (Indre-et-Loire), pour être restituée au monastère de Micy.

Cependant Richer demeurait profondément blessé de l'abaissement de son église ; un nouvel incident vint le pousser plus avant dans la voie de la révolte contre le Saint-Siège. L'évêque de Chartres, Godefroy, déshonorait l'épiscopat par ses excès ; mais il était soutenu par son oncle, évêque de Paris et chancelier du roi, et par son cousin Godefroy de Bouillon. Malgré ces puissants appuis, le nouveau pape, Urbain II, cita à Rome l'évêque de Chartres qui se retira alors de lui-même. Avec l'autorisation royale et sur l'injonction du pape, le clergé et le peuple de Chartres procédèrent à lélection et choisirent à l'unanimité Yves, supérieur des chanoines de Saint-Quentin de Beauvais. C'était un prêti'e de haute valeur, qui se rendit célèbre par sa science du droit canon : il obtint sans peine le consentement de Philippe P^ Mais Richer, s'appuyant sur ce que Godefroy n'a\ait pas été jugé par le concile provincial et que sa déposition n'était pas légitime, considérait l'intervention directe du pape dans l'élection d'Yves comme une nouvelle

(1) Arch. Nat. Cartons des rois, P, 20, n° 6, original scellé.

attaque contre ses droits de métropolitain ; il refusa d'imposer les mains au nouvel élu. Celui-ci se rendit alors à Capoue, auprès d'Urbain II qui lui donna luimême la consécration épiscopale, tout en réservant l'obéissance due au siège de Sens (1).

Le pape écrivit ensuite à Richer, lui rappelant toutes les épreuves dont Godefroy avait été la cause pour l'église de Chartres et lui mandant que, sans porter atteinte à ses privilèges, il avait ordonné Yves évêque de cette ville parce que lui, son métropolitain, avait refusé de le faire. Il le priait de recevoir celui-ci avec bonté et de le soutenir de son autorité dans le gouvernement de son église, et il l'avertissait que si Godefroy tentait quelque malversation, il serait excommunié (2). Richer refusa de reconnaître le nouveau suffragant et, par une lettre qui ne nous est pas restée, mais qu'Yves rapporte être remplie de fiel et de traits injurieux, il le cita devant le synode provincial pour y être jugé. L'évêque de Chartres lui répondit en marquant qu'il avait senti plus vivement les outrages faits au Saint-Siège par cette lettre que ceux qui lui étaient personnels, puis il ajoutait : « Il y a dans votre missive un autre passage qui montre bien que vous avez ouvert votre bouche contre le Ciel en osant appeler bénédiction telle quelle celle que j'ai reçue des mains du pape et des cardinaux. Car c'est au pape qu'il appartient principalement et en général de confirmer ou d'annuler les consécrations tant des métropolitains que des évêques ; c'est lui cjui possède le pouvoir de recevoir ou de casser vos constitutions et vos jugements aussi bien que de maintenir ses propres décrets, sans qu'aucun de ses inférieurs puisse les changer ou les corriger. » Yves terminait en déclarant qu'il était prêt à se présenter devant le synode provincial en quelque lieu que ce fût, même à E'ampes, pourvu qu'on lui donnât un sauf-conduit.

(1) Ruinart, d;tns Migne, CLI, 89.

(2) Cf. Labbe, X, 429-

Richer tint, en effet, un concile dans cette petite ville pour juger celte affaire, en 1091, d'après Héfélé, 1092, suivant Labbe. Il ne s'y trouva que les évèques de Paris, de Troyes et de iMeaux (1). Yves y fut accusé d'avoir offensé la majesté royale en recevant du pontife romain la consécration épiscopale, et lévéque de Paris exposa que son ordination était contraire aux canons. Comme on voulait procéder à sa déposition, il déclara en appeler à Rome, et la craiute des décrets du Saint-Siège arrêta les quatre prélats, qui cependant refusèrent de reconnaître son droit. Yves écrivit au pape en lui rendant compte de ce qui s'était passé, et il le priait d'ordonner à Richer et à ses comprovinciaux de l'accepter ou d'aller à Rome rendre compte de leur refus. De fait, Yves occupa le siège de Chartres malgré tout le crédit de Godefroy (2).

Cependant le roi Philippe continuait à vivre dans son union adultère avec Rertrade et il cherchait à répudier Rerlhe. Il entreprit de gagner le pape ou du moins de l'intimider par la menace d'embrasser le parti de l'antipape Guibert et d'entraîner toute la France dans son schisme. Urbain II ayant fait réponse qu'il ne pouvait consentir à ce mariage que dans le cas où le prince aurait des raisons légitimes de répudier sa première épouse, Philippe invita les arche- \ôques de Reims, Sens et Tours ainsi que leurs suffragants à se rendre à Troyes pour étudier cette affaire, le premier dimanche après la Toussaint de 1094. Mais l'archevêque de Reims étant retenu par la goutte, le concile fut fixé dans celte ville. Richer, comblé d'honneurs et li-ailé d'égal à égal par celui-ci, se laissa entraîner dans le i)arli du roi (3). Yves de Chartres, qui avait été sommé de s'y rendre, demanda au roi un sauf-conduit, et n'ayant pu l'obtenir, il se crut dispensé d'y aller. On entama alors une procédure contre lui, et, pour y répondre, il écrivit à

(1) Lettres d'Yves, n°XII.

(2) Jager, 501-503.

^3) Héfélé, VII, 28. - Mansi, XX, 686.

l'archevêque de Sens une lettre où il énumérait les raisons qui l'avaient empêché de se rendre au concile et déclarait faire appel au Saint-Siège. » D'ailleurs, ajoutait-il, je comprends par les menaces qu'on me fait qu'il ne m'aurait pas été permis de dire la vérité dans votre assemblée, puisque, pour avoir obéi au Souverain Pontife, on me traite avec tant de sévérité, jusqu'à m'accuser de parjure et de lèse-majesté. Mais, qu'il me soit permis de vous le dire, ces reproches conviennent mieux à ceux qui se contentent d'appliquer des emplâtres sur une plaie rebelle aux remèdes lénitifs, au lieu d'y appliquer le fer et le feu. Si vous l'aviez fait avec moi, votre malade serait déjà guéri. En le traitant autrement, c'est à vous de voir si vous vous acquittez des devoirs que la charge épiscopale et la fidélité due au prince vous imposent.... »

Le concile ayant paru malgré tout favorable aux projets du roi, le pape ordonna à son ancien légat, Hugues de Die, devenu archevêque de Lyon, de tenir un autre concile à Autun, dans le duché de Bourgogne, où les évêques auraient plus de liberté. Cette assemblée, composée de trente-deux prélats dont on ignore les noms, porta une sentence d'excommunication contre Philippe pour avoir épousé Bertrade, du vivant de Berthe, sa femme légitime.

Malgré le scandale public que donnait le roi, il ne négligeait pas, par une singulière inconséquence, de réprimer les désordres qui régnaient dans certains monastères. De ce nombre était celui de Faremoustiers. Cette célèbre abbaye, qui avait été si longtemps l'asile de la ferveur et des autres vertus du cloître, était devenue le théâtre de honteux abus. Philippe résolut d'en chasser les religieuses et de donner cette maison à Bernard, abbé de Marmoutier, pour y établir une partie de ses moines. Il paraît cependant que celles-ci s'amendèrent, car le monastère leur resta (1).

(1) Jager, VI, 516.

En 1092, Richer fit construire et consacra une église sous l'invocation de Saint-Eugène, dans la banlieue de Sens, au confluent de la Vanne et de l'Yonne. Ce sanctuaire devait plus tard prendre le titre de Saint- Paul et passer au Préniontrés de Dilo (1). Deux ans plus tard, il obtint du roi un privilège en faveur du monastère de Saint-Pierre de Melun. En mai 1095, ce j)rélat réunit dans l'abbaye de Saint-Pierre-le-\'if une assemblée solennelle dont on ignore l'occasion. Clarius rapporte seulement qu'on y exposa en public le cbef de saint Grégoire, pape, et un ossement de saint Benoît, et que l'arcbevéque décida qu'on célébrerait chaque année l'anniversaire de cette ostension. Par cette manifestation solennelle Richer voulait apparemment témoigner son attachement à la Papauté, malgré les dissentiments qui s'étaient élevés entre lui et le pontife romain.

Peu de mois après arrivait à Sens une lettre d'Urbain II qui était alors au Puy et venait en France pour y traiter plusieurs affaires d'une très grande importance. Il convoquait tous les métropolitains à se rendre, avec leurs suffragants, les abbés et les personnages laïques les plus considérables, dans la ville de Clermont, en Auvergne, pour le jour de l'octave de saint Martin (18 novembre). Richer se mit en route, accompagné de plusieurs prélats, et passa par Auxerre (2).

Des deux principaux canons qui furent décrétés dans cette assemblée, le pi'emier rétablissait la Paix de Dieu tous les jours de la semaine pour les moines, les clercs et les femmes, et aussi pour les paysans et les marchands à cause de la cherté des vivres. Le second se rapportait au motif principal qui avait provoqué la réunion du concile. Depuis de longues années, la Terre-Sainte gémissait dans la servitude, sous le joug des Sarrasins et des Turcs. Plusieurs papes avaient eu la pensée d'inviter les princes chrétiens à la conquête

(1) Gallia Christ. Xll.

(2) Cf. Vie d Urbain 11, dans Migne, CLI, 163.

(le la Palestine. Urbain II, qui croyait le moment venu de réaliser ce projet grandiose, et qui, en qualité de français (il était originaire de Châtillon-sur-AIarne,) connaissait la générosité de sa patrie, prononça au concile un discours éloquent où il exposait les profanations qui souillaient les Lieux-Saints et exhortait tous ses compatriotes à prendre les armes pour délivrer la multitude des chrétiens opprimés par les infidèles. Toute l'assemblée applaudit au cri de : Dieu le veut ! Telle fut l'origine de la première croisade ; elle ne devait avoir malheureusement qu'un résultat éphémère.

Ce concile, qui ouvrait pour la chrétienté une nouvelle ère, féconde en heureux progrès, allait porter un coup fatal à la grandeur de l'église de Sens en lui enlevant définitivement la primatie des Gaules. Hugues de Die, archevêque de Lyon, se plaignit dès le premier jour que la dignité accordée par Grégoire VII à son siège en 1079 n'avait pas été reconnue par le métropolitain de Sens. Il produisit toute une série de décrets des papes en sa faveur, et l'assemblée accorda à Richer un délai de trois jours pour produire sa défense. Celui-ci n'ayant point comparu à temps, un nouveau délai lui fut accordé à la sollicitation de ses suffraganls qui promirent de se soumettre, s'ils ne pouvaient l'engager à le faire lui-même.

Enfin, le sixième jour du concile, comme l'archevêque de Sens demandait encore du temps, le pape, avec l'assentiment du concile, déclara que Richer devait rendre obéissance à Hugues comme à son primat, et tous les suffragants firent aussitôt leur soumission. L'archevêque de Lyon envoya Aganon d'Autun et Lambert d'Avranches sommer Richer de se conformer à la décision du concile. Sur son refus réitéré, le pape lui interdit l'usage du pallium et lui retira son autorité sur les évêques de sa province jusqu'à ce qu'il se fût soumis. La même sentence fut portée contre l'archevêque de Rouen qui était

absent, si dans trois mois il n'obtempérait pas à la bulle papale (l).

La condamnation de Richer fut renouvelée l'année suivante dans les conciles de Tours et de Nîmes, mais lui, convaincu de son bon droit, persista dans son refus de reconnaître la primatie de. Lyon. C'est en vain qu'Yves de Chartres l'engagea à obéir ou du moins à se défendre. « Ne luttez pas contre le torrent (2), lui écrivait-il, rendez-vous pour le moment aux décrets apostoliques sans préjudice de vos prérogatives et de vos titres authentiques. Si vous pouvez un jour les retrouver, ils affranchiront votre église de cette soumission et garantiront sa liberté. » Richer demeura sourd à ces conseils pleins de sagesse et de prudence, et il s'enfonça plus encore dans la révolte. Urbain II ayant appris que plusieurs évêques français, en communion avec le roi, se vantaient de lever lexcommunication portée par le pape, soupçonna larchevéque de Sens d'avoir tenu ce propos et, après s'en être plaint au concile de Tours (1096), il écrivit une lettre à Richer et à ses suffragants, en protestant contre ce projet contraire aux lois de l'Eglise et à la suprématie du Siège apostolique, et en ordonnant que celui qui abuserait de son autorité épiscopale pour absoudre le roi perdrait le privilège de cette puissance (3).

Richer s'accorda pourtant vers ce temps avec l'archevêque de Lyon et le pape pour s'opposer à l'élection de Guillaume, fds de Simon de Montfort et frère de Bertrade, à l'èvêché de Paris. Mais les principaux membres du clergé de cette ville ayant prêté le serment que ce n'était ni par intérêt ni par flatterie qu'ils avaient fait ce choix, Urbain II autorisa la consécration de Guillaume. Comme Richer était privé ad tempus du

(1) Labbe, X, 517-562. — Mansî. — Harduin. — Jager, VU, 6 et suiv.

(2) Lettre n° L.

(8) Lettres d'Urbain, dans Labbe, X, 443.

droit de porter le pallium, Yves qui se trouvait à Montpellier auprès du pontife romain, obtint pour son métropolitain le pouvoir de faire la consécration (1).

La santé de Richer était épuisée par ces luttes, mais les approches de la mort ne purent vaincre sa résistance, et il expira sans avoir fait sa soumision, le 27 décembre 1096, après un épiscopat de trentecinq années. Le récit de ses derniers moments montre dans son âme brisée, à côté de la révolte, l'humilité et la ferveur d'un religieux. Clarius, qui l'appelle (( homme de bonne vie et de sainte mémoire, » rapporte qu'avant sa mort il fit appeler près de lui Daimbert, prévôt et archicla\'e, qui devait lui succéder, les archidiacres, le préchanti-e, le clergé et quelques personnages de la ville, et il envo3'a dire aux religieux de Saint-Pierre-le-\'if de procéder sans retard à l'élection d'un abbé à la place d'Hermuin. Ceux-ci s'empressèrent de se conformer à cet ordre, et, ayant choisi le dernier d'entre eux, Arnaud, ils vinrent le présenter au vénérable prélat. Comme le nouvel élu déclarait qu'il était de naissance humble et obscure, il l'engagea à demeurer toujours modeste, pour être plus digne de diriger les autres. <( Je veux, dit-il en terminant, être l'un de vos frères et reposer après ma mort auprès de vous. » Il avait disposé de tous ses biens en faveur des églises, des monastères et des pauvres. Malgré le désir qu'il exprimait, son clergé voulut qu'il reposât dans la cathédrale, et on l'inhuma dans la chapelle de Saint-Laurent qui devint plus tard une collégiale.

Dans le courant de janvier 1097, le clergé et le peuple sénonais élurent pour archevêque Daimbert : il était entouré de considération, non seulement à cause de sa dignité de prévôt, mais encore de son origine noble et de sa vie très honorable. Yves de Chartres, invité par le Chapitre à le sacrer évêque,

(1) Lettres d'Yves, n° LIV.

refusa par respect pour les canons, car l'élection avait été laite au milieu du trouble et sans avoir recouru préalablement au consentement des suffragants. Il en écrivit à Hugues de Lyon, demandant ce qu'il avait à faire : « Dainibert, disait-il, est suffisamment recommandé par le choix dont il a été robjet, par sa haute naissance, ses mœurs régulières et son habileté dans les affaires. )> Il priait ensuite le légat de ne pas retarder la consécration, s'il jugeait l'élection valide, sinon il demandait en vertu de quelle loi elle devait être annulée puis renouvelée par les évêques de la province (1). Mais Daimbert ayant refusé de reconnaître la primatie de Lyon avant sa consécration, dans la crainte de préjudicier aux droits de l'église de Sens, Hugues répondit à Yves qu'il défendait aux suffragants de l'ordonner (2). Ils obéii'enl par respect pour l'autdrité du Saint-Siège, mais lévéque de Chartres répondit dans une lettre dont les termes ne parurent pas assez

mesurés : « Nous avons obéi à vos ordres et nous

nous sommes abstenus d'imposer les mains à l'élu de Sens, par respect pour l'autorité apostolique. Mais nous osons vous prier et même vous conseiller d'user avec plus de réserve du droit que vous avez de nous commander, en vertu de l'obéissance due au Saint- Siège, de peur qu'en nous imposant un fardeau intolérable, vous ne nous mettiez dans l'impossibilité

d'obéir Nous sommes prêts à nous exposer à tout

afin d'observer les décrets et les interdits portés par le pontife romain, pour corriger les impies et détourner les maux qui menacent l'Eglise. Mais, quand vous nous ordonnez des choses qui paraissent indifférentes, ou lorsque vous changez comme il vous plaît des coutumes autorisées par les Pères, vous devez réfléchir en quoi cela peut être utile au salut et s'il vaut mieux vous obéir sur ce point qu'aux saints Pères qui nous parlent encore par leurs écrits. »

»1) Cf. Migne, CLXII, 69.

(2) Baluze, Miscellanea, VI, 426.

Après ce début, Yves- montrait à Hugues par plusieurs autorités qu'il n'avait pas le droit d'exiger que Daimbert lui promit obéissance comme au primat avant son ordination, et qu'il n'avait pas eu raison d'interdire sa consécration aux évêques de la province. 11 rapportait ensuite le témoignage de plusieurs papes et l'engagement qu'ils prenaient d'ordinaire à leur intronisation de ne rien innover contre la tradition et l'autorité des canons, puis il prouvait que, d'après leurs prescriptions, l'ordination des métropolitains devait se faire par les suiïragants, et que, suivant le pape Nicolas, les primats et les patriarches n'avaient à cet égard aucun privilège au-dessus des évêques que celui qu'ils tiraient des canons et de la coutume (!)•

L'archevêque de Lyon s'étant plaint que Daimbert eût reçu du roi l'investiture de son siège, Yves lui répondit en démontrant la légitimité de cette formalité, lorsqu'elle était précédée d'une élection libre et canonique, d'autant plus que le roi l'avait accordée sans la moindre prétention de conférer un titre ou une juridiction ecclésiastique. (L'Eglise avait toléré les investitures tant qu'elles se bornaient à la collation du temporel attaché aux dignités et qu'elles ne gênaient pas la liberté des élections ; mais elles donnèrent lieu un peu plus lard à tant d'abus que l'Eglise les pro.scrivit énergiquemenl et Yves abandonna son premier sentiment.) Il terminait sa lettre en demandant au primat de permettre le sacre de Daimbert, suivant l'ancienne coutume, et en protestant que lui et ses comprovinciaux ne relâcheraient rien de leur droit. Cette correspondance, écrite vers l'an 1097, est reportée à tort par quelques-uns en 1099 (2).

Yves écrivit en même temps à Rome pour exposer la situation et demander conseil au pape (3). Mais

(1) Jager, VII. 65.

(2) Cf. D. Ceillier, XIV, 106.

(3) Cf. Migne, CLXII, 81.

Urbain II était alors fort irrité contre lui. Il avait reçu de l'arclievêque de Lyon la lettre mentionnée plus haut, et il en témoigna son mécontentement en termes si amers à 1 evêque de Charti-es que celui-ci protesta auprès de lui de son entière soumission et de son dévouement inaltérable envers le Saint-Siège, déclarant qu'il aimait mieux renoncer à l'épiscopat que de supporter le poids de sa colère (1). Cette lettre si déléranle regagna à Yves les bonnes grâces du pape qui se montra également plus favorable à Daimbert. Au sujet de cette affaire qui menaçait d'avoir les plus funestes conséquences, Baronius déclare que l'archevêque de Lyon avait dépassé ses droits et que, par son imprudence, il avait mis l'église de France dans de graves embarras.

De guerre lasse, Daimbert prit le parti de se rendre à Rome. Il y fut consacré en mars 1098, mais non sans avoir donné l'assurance de reconnaître la primatie de Lyon, comme il ressort d'une lettre d'Urbain à l'archevêque de cette ville (2). Il revint à Sens avec la bénédiction apostolique et le pallium et il fit son entrée solennelle dans la ville en partant, comme Magnus, du monastère de i^ainl-Pierre-le-Vif (3). Il se rendit de nouveau à Rome l'année suivante, 1099, avec plusieurs évêques de France pour assister à un concile. On y fit des règlements contre Tincontinence des clercs et contre les investitures données par les laïques. Le pape y recommanda les pèlerinages en Terre-Sainte et ordonna que tous les chrétiens jeûneraient tous les vendredis en expiation de leurs fautes (i).

C'est dans cette assemblée que Daimbert fut mis en demeure de reconnaître la primatie de l'église de Lyon, en présence des délégués d'Hugues, et de se soumettre à lui et à ses successeurs comme à son primat. Urbain II le détermina à se rendre à Lyon, pour

(1) Cf. Mi^nc, ibid. 85.

(2; Cf. Labbe, X, 565. — Baronius, ad annum 1098. — Jager,VII,6,

(3) D. Malhoud, op. cit.

(4) Cf. Jager, VII, 69-70.

la fêle de saint Denis et à renouveler son serment dans la basilique de cette ville (1). L'archevêque de Sens tint sa promesse ; il se rendit auprès d'Hugues qui le reçut cordialement et avec tous les honneurs possibles et l'invita la même année au concile d'Anse (2).

De retour dans son diocèse, Daimbert s'appliqua à remplir les devoirs de sa charge pastorale. Dès 1099 ou 1100 il rassembla un synode provincial à Etampes et il y cita Philippe, évêque de Troyes, qui favorisait le roi dans ses désordres et contre qui étaient faites de graves plaintes. Tous les suffragants de Sens étaient présents : Yves de Chartres, Guillaume de Paris, Jean d'Orléans et Humbald d'Auxerre. Hugues s'abstint de venir et n'envoya pas d'excuses légitimes. Yves lui écrivit alors au nom du concile, l'informant qu'avant de le condamner, ils le convoquaient de nouveau pour le dimanche avant Noël, jour où ils devaient se réunir pour la consécration d'Hervé, évêque de Nevers. Afin de lui ôter tout prétexte, il l'assurait, de la part du vicomte de Troyes, de son fils et de ses gens, qu'il pouvait venir en toute sécurité (3).

En 1100, Daimbert se rendit avec plusieurs prélats au concile d'Anse, assemblé par l'archevêque de Lyon qui était sur le point de partir pour la croisade comme légat. On s'y occupa des préparatifs de l'expédition, et l'excommunication fut portée contre ceux qui n'accomplissaient pas leur vœu d'aller en Terre-Sainte (4). H ne reste aucun document sur la participation du diocèse de Sens à cette première croisade. On établit également de nouveaux règlements pour la Trêve de Dieu. Cette coutume présentait sans doute dans la pratique bien des difficultés, car par la

(1) Gallia Christ. — Migne, CLI, 543. — Mansi, XX, 828 et suiv. donne, après le de'cret d'Urbain II, la dissertation de P. de Marca, arch. de Paris, sur ce décret.

(2) Gall. Christ.

• (3) Cf. Labbe, X, 716.

(4) Hugues de Ftavigny, dans Migne, CLIV, 375.

suite l'archevêque ayant consulté Yves sur cette question, celui-ci repondit qu'elle n'avait pas été sanctionnée par une loi générale, mais qu'elle avait été établie pour le bien commun, d'après une entente et un accord entre les peuples, et qu'elle avait été confirmée par l'autorité des évèques et des églises. D'où il fallait juger les violateurs de la paix d'après les arrangements pris par chaque diocèse, du consentement du peui)le. Yves donnait ensuite son avis sur la conduite à tenir envers plusieurs hommes qui avaient violé la Trêve (1).

Dans la même année, le 18 novembre, l'archevêque de Lyon assembla un autre concile à Poitiers où, entre autres mesures, on prononça définitivement l'excommunication contre le roi Philippe. Cette sentence solennelle fit une si grande impression et elle fut exécutée avec une telle ponctualité que ce prince étant venu à Sens quelque temps après, trouva toutes les églises fermées et demeura quinze jours sans entendre la messe. Bertrade ne pouvant soutenir cet affront, envoya des satellites qui enfoncèrent la porte d'une église et elle se fit célébrer la messe par un prêtre dévoué à ses volontés (2).

En 1102, il y eut des difficultés au sujet de l'élection de Foulques à l'évéché de Paris. L'appel de cette église au sujet de cette affaire aurait dû être présenté devant le métropolitain de Sens qui avait obligation de la discuter avec ses suffragants. Daimbert cependant ne le fit pas, ei Yves, bien que convoqué par le roi, s'abstint, parce que cette invitation devait lui venir de son supérieur hiérarchique. Elle arriva enfin, mais l'évêque de Chartres répondit qu'il ne se rendrait à la réunion (^uo si le roi lui envoyait un saufconduit, comme il le lui avait promis (8). Daimbert refusa-t-il de reconnaître le nouvel élu ? quoi qu'il en

(I) Cf. Migne, CLXII, 111.

12) Ibid. CT.IV, 147. — Jager, VII, 86.

(3) Ibid. CLXII, 147.

soit, Foulques se rendit à Rome avec des lettres de l'église de Paris demandant pour lui au pape la consécration épiscopale. A son retour en France il remit à l'archevêque de Sens une missive par laquelle Pascal Illui déclariiit s'être rendu aux vœux de l'église de Paris, mais en léservant les droits de son siège et de sa personne (1).

L'année suivante, Daimbert eut à s'occuper d'une autre élection, celle de Manassés, à lévêché de Meaux, et il reçut à ce propos plusieurs lettres d'Yves. Dans l'une d'elles, celui-ci témoigne sa joie du choix qui a été fait, et il exprime son désir d'assister à la consécration, mais les dangers qui menacent les voyageurs sont si grands que, si elle a lieu dans une ville où il ne pourrait se rendre en sûreté, il préfère s'abstenir. Il remercie, en terminant, son métropolitain de l'appui qu'il lui a prêté dans ses tribulations, (il s'agit sans doute ici des vexations de la comtesse de Chartres contre le clergé de cette ville,) et il ajoute que si leurs frères étaient aussi unis, « les portes de l'enfer ne prévaudraient pas autant (2). »

Dans la correspondance considérable qu'échangèrent les deux prélats, mentionnons les pièces les plus intéressantes. Daimbert avait une entière confiance dans les lumières d'Yves et il aimait à le consulter sur les questions de morale pratique. Comme il lui avait demandé un jour ce qu'il pensait d'un pacte matrimonial fait entre deux hommes nobles dont l'un promettait sa fille au fils de l'autre, son avis fut que le cas devait être décidé en conformité avec les lois de l'Eglise et de la nature, c'est-à-dire que les conjoints, ne faisant plus qu'une chair par l'union des deux corps, devaient également n'avoir qu'un cœur et qu'une âme, ce qui ne pouvait se produire sans le consentement mutuel des parties ; qu'ainsi la promesse faite par le père à l'insu de sa fille était nulle

(1) Labbe, X, 656.

(2) Migne, CLXII, 131.

si celle-ci ne la ratifiait par son consentement après avoir atteint fàge de raison (1). Dans une autre lettre à Daimbert, résolvant un cas de conscience plus délicat encore, Yves déclaré que si un croisé, à son retour de Terre-Sainte, a des preuves que sa femme lui a été infidèle, il doit se réconcilier avec elle ou ne pas se remarier.

L'archevêque de Sens ne savait comment se conduire envers ceux qu'il excommuniait pour avoir enlevé les biens de l'Eglise ou violé la trêve de Dieu. En les reconciliant sans aucune satisfaction de leur part, c'était agir contre la loi de Dieu, et si on persistait à les tenir séparés de l'Eglise, on encourait la disgrâce du roi. L'évêque de Chartres, à qui Daimbert avait fait part de ses embarras, répondit que, s'il était possible, il faudrait observer la discipline dans toute sa rigueur, mais que la sévérité pouvant susciter beaucoup de difficultés, il était bon d'user de tolérance, vu surtout que l'administration des biens temporels était attribuée aux princes ; s'ils abusaient après avoir été avertis, il fallait les abandonner au jugement de Dieu. Il ajoute : « Si j'étais obligé par condescendance de réconcilier un impénitent, je lui dirais : Je ne veux pas vous tromper ; c'est au risque de votre salut que je vous permets l'entrée de l'église ; mais il ne dépend pas de moi de vous ouvrir la porte du ciel par une réconciliation de cette nature, c'est pourquoi je vous absous autant que votre accusation le demande et que j'en ai le pouvoir. Ceux, continue-t-il, qui sont plus courageux (jue moi pourront agir avec beaucoup plus de vigueur, mais voilà mon sentiment dont je ne prétends pas faire une loi aux autres, et je crois que l'on doit céder au temps pour éviter à l'Eglise de plus grands maux (2). »

Cependant l'excommunication portée contre le roi et Bertrade avait été fidèlement respectée dans tout le

(1) Ibid. 112.

(2) Cf. D. Ceillier, XIV, 113.

royaume et leur résistance était vaincue. Touché de repentir, Philippe ayant manifesté le désir de rentrer en grâce avec l'Eglise, le pape chargea son légat Richard de les absoudre. Celui-ci convoqua à cet effet un concile à Troyes, au commencement d'avril 1104. Daimberl s'y rendit avec les archevêques de Reims, de Tours et plusieurs de leurs suffragants. Les actes de cette assemblée sont perdus ; on sait seulement que l'absolution ne fut pas donnée au roi.

Daimbert y souscrivit deux chartes du comte de Troyes, l'une en faveur de l'église Saint-Pierre de cette ville, et l'autre pour la confirmation des privilèges de l'abbaye de IMolesmes (1). C'est dans ce concile également que se termina un long débat, dont les circonstances sont assez obscures, entre l'archevêque de Sens et Arnaud, abbé de Saint-Pierre-le- Vif. Celui-ci, considérant les droits de son monastère lésés, en appela successivement au primat de Lyon et au pape. Dans une lettre qu'il écrivit à Daimbert, il affirmait que, s'il n'avait dépendu que de sa volonté, il se serait rendu au concile pour essayer de rentrer dans sa faveur. Mansi marque que ce concile aurait eu lieu à Sens en 1105, et qu'il serait le quinzième, d'après Richard et Giraud. Mais Daimbert ayant laissé de côté ses réclamations, le métropolitain de Lyon lui écrivit une lettre d'après laquelle on voit que l'abbé Arnaud reprochait à son archevêque d'avoir suspendu un prêtre de ses fonctions, privé de la sépulture un autre prêtre de réputation intacte et excommunié ceux qui l'avaient inhumé religieusement. Hugues l'engageait à se trouver au prochain concile de Troyes pour régler ces affaires suivant la justice sinon il enfreindrait les canons et courrait le risque d'irriter le pape contre lui. L'abbé de Saint-Pierre-le- Vif se rendit lui-même à ce concile, les difficultés furent résolues et tous les membres de l'assemblée

(1) Labbe, X, 738.

confirmèrent un important privilège concédé récemment à cette abbaye par Pascal II (1).

Quelques mois plus tard, le légat résolut de réunir un nouveau synode, dans le but de mettre fin à la situation du roi. Cette réunion avait été fixée d'abord à Sens, si l'on en croit une lettre d'Yves de Chartres au comte de Troyes (2), mais il la convoqua ensuite à Beaugency, près d'Orléans, pour le 30 juillet 1104 (3). L'assemblée n'ayant pu aboutir encore à un résultat, le pape écrivit aux archevêques de Sens, de Reims et de Tours qu'il chargeait l'évêque d'Arras, Lambert, de donner l'absolution au roi. Le roi manda ces prélats qui se réunirent à Paris le 5 décembre avec plusieurs évêques et abbés et un grand nombre d'ecclésiastiques. Après lecture des lettres papales, Jean, évèque d'Orléans et Gualon, de Paris, furent députés auprès de Philippe pour savoir s'il était dans les sentiments que réclamait le pontife romain. Il répondit qu'il voulait faire satisfaction à Dieu et à son Eglise, et, malgré la rigueur de la saison, il se rendit pieds nus dans l'assemblée et jura solennellement entre les mains de l'évêque d'Arras qu'il n'aurait plus désormais aucun commerce criminel avec Bertrade. Après qu'il eut reçu l'absolution, Bertrade vint à son tonr faire le même serment (4). Cn historien observe à ce propos que le pape et l'épiscopat, en faisant respecter la sainteté du mariage dans les familles princières, ont empêché l'établissement du divorce et peut-être de la polygamie chez les nations occidentales de l'Europe et îes ont préservées des débordements et de la dégradation des peuples de l'Orient. Lambert, le grand évêque d'Arras, avec qui Daimbert entra en relations dans cette circonstance, lui conserva sa

(1) Cf. D. Bouquet, XIV, 795. — Bihl. hist. de l'Yonne, II, 599. — Migne. CLVII, 522. — Clarius.

(2) Cf. Migne, CLXII, 214.

(3) Cf. Héfélé, VII, 83.

(4) Labbe, X, 742.

meilleure amitié, et plus tard il lui envoya, comme expression de son cordial souvenir, une paire de gants brodés d'or avec un manuterge (1).

En 1107, le pape vint en France et convoqua à Troyes un concile, que Suger appelle général (2), et qui paraît avoir été très nombreux. On ignore les noms des prélats qui s'y rendirent ; de ce nombre était fort probablement Daimbert. On y décréta plusieurs mesures que réclamait la situation du pays, en particulier la nécessité des élections épiscopales, la condamnation des investitures, la continuation de la croisade, l'affermissement de la Trêve de Dieu et le châtiment des usurpateurs des biens de l'Eglise.

Philippe !"■ mourut à Melun le 28 juillet et ses obsèques eurent lieu dans l'église de Notre-Dame. Son corps fut porté au monastère de Fleury-sur- Loire où il avait choisi sa sépulture. Aussitôt après les funérailles, son fils Louis VI résolut, pour éviter des troubles, de se faire sacrer sans retard, dans la ville d'Orléans. Comme il ne voulait point, pour plusieurs raisons, recevoir l'onction des mains de l'archevêque de Reims, Daimbert fut chargé de remplir cette haute fonction, le jour de l'Invention de saint Etienne. Les évêques de Paris, Orléans, Chartres, Meaux, Auxerre et Nevers l'assistaient. Il ceignit le jeune roi de l'épée, déposa la couronne sur sa tête et lui remit le sceptre avec la main de justice (3). Peu après arrivèrent à Orléans des envoyés de l'archevêque de Reims ayant pour mission de défendre à Daimbert, au nom de l'autorité apostolique, de procéder au sacre du roi. D'après leurs dires, l'église de Reims avait toujours possédé ce droit, depuis que Clovis y avait été baptisé par saint Remy et c'était encourir l'excommunication que de vouloir porter atteinte à cette prérogative.

(1) Migne, CLXII. 621.

(2) Vie de Louis le Gros.

(3) Sug'er, 1. c.

Yves de Chartres, qui avait été naguère favorable à ces prétentions, refusa en cette circonstance de les reconnaître, cl, pour les combattre, il écrivit une sorte de mémoire adressé à l'Eglise romaine et aux autres églises. Il y démontre d'abord que l'archevêque et les suffragants de Sens, en sacrant le roi Louis à Orléans, n'ont rien fait contre l'usage ni contre la loi, et, après avoir rapporté l'exemple de plusieurs rois sacrés ailleurs qu'à Reims, il soutient que chaque métropolitain a dans sa province les mêmes droits que celui de Reims dans la sienne. Il prouve enfin qu'il n'y a aucune loi qui défend de donner l'onction royale aill-eurs qu'à Reims, et que le sacre ne pouvant avoir lieu dans cette ville qui était alors en interdit, le différer eiit été mettre le royaume en péril (1).

La question des investitures prit vers ce temps une importance toute particulière. Le pape Pascal II avait concédé ce privilège à l'emjjereur d'Allemagne, Henri Y, pour échapper, lui et les siens, à la mort ou à la mutilation dont il les menaçait. De vives protestations s'élevèrent en France. D'après le Gallia Christiana, Daimbert réunit un concile en 1110 pour condamner cet abus. Deux ans plus tard, Joceran, archevêque de Lyon, voulut assembler également à Anse un synode pour traiter du même sujet, et il y invita le métropolitain de Sens avec ses suffragants. Yves répondit en leur nom pour les excuser et déclarer que le primat ne devait convoquer les évêques à un concile hors de leur province que par un ordre du pape ou pour juger un appel. A propos des investitures, il affirmait que cette prétention des laïques est une usurpation sacrilège et une entreprise contre la liberté de l'Eglise ; on devait donc abolir cet usage partout où cela pouvait se faire sans occasionner un schisme, et

(1) Cette leUre d'Yves a été publiée pour la première fois en latin sous ce titre : De consecratione Ludovici régis, à Sens, en 1561, par les soins de Claude Goust, lieutenant-général de la ville, à l'occasion du sacre du roi. — Migne, CLXl.

différer, en se contentant de prolester, là où une séparation était à craindre.

En 1113, Daimbert assista dans la ville de Châlonssur-]\Iarne à un concile des deux provinces de Sens et de Reims. Cette assemblée n'est plus connue que par la charte de fondation de l'abbaye de St-Victor de Paris, délivrée par le roi qui donna à cette maison divers biens dont quelques-uns étaient situés dans le diocèse de Sens, sur les territoires de Melun, Etampes, Corbeil et Château-Landon (1). L'année précédente, l'archevêque de Sens avait signé plusieurs diplômes donnés par Louis VI, et en particulier celui, où il abrogeait la coutume qui obligeait les chanoines de Sainte-Geneviève de se présenter à la cour pour répondre aux attaques portées contre eux (2).

Daimbert se rendit en décembre 1113 au concile de Beauvais où se trouvaient également les métropolitains de Reims et de Bourges. Cette assemblée, présidée par le cardinal Conon, légat du pape, prononça l'excommunication contre 4'empereur d'Allemagne. Deux ans plus tard, Daimbert était encore au concile de Reims où le légat renouvela l'excommunication (3). Il reçut vers ce temps plusieurs lettres du pape. Dans la première, Pascal II l'établissait, lui ainsi que les évêques de Nevers,- Autun, Langres et Auxerre, protecteur de l'abbaye de Vézelay qui, d'après la volonté de son fondateur, devait relever directement de Rome (4). Dans une autre où il le nommait juge d'un différend entre les monastères de Vézelay et de Fleury au sujet d'une église, le pontife romain lui rappelait la grandeur de sa charge et la sollicitude qu'elle exigeait de lui, puis il lui faisait remarquer que l'heure de sa fin approchait et que, s'il avait négligé autrefois ses devoirs, il devait trait) Cf. Arch. Nation. K, 21, n" 8, original scellé.

(2) Ibid, K, 21, n" 2 bis, original scellé.

(3) Gallia Ckristiana.

(4) Labbe, X, 675.

vailler, avec la grâce de Dieu, à se relever tout à lait (1).

Pascal devait mourir lui-même peu d'années après, et son successeur, Calixte II, vint, en 1119, visiter plusieurs provinces de la France. En allant de Toui's à Paris pour conférer avec le roi, il s'arrêta au monastère de Morigny, près dEtampes et célébra la consécration de la nouvelle église. De Paris pour se rendre à Reims, il lit un détour en passant }>ar Sens, car une lettre papale, donnée le 9 septembre en laveur de l'église de Senlis, porte la mention de St-Florentin (2). Arrivé à Reims, le pape réunit un concile pour terminer le différend avec l'empereur Henri \^ au sujet des investitures. L'ouverture eut lieu le vingt octobre. On y voyait un grand nombre dabbés et de dignitaire ecclésiastiques, plus de deux cents évêques, et treize métropolitains du nombre desquels était Daimbert. Le roi était également présent. Après avoir ouvert inutilement des négociations avec l'empereur, Callixle publia cinq canons contre la simonie, l'investiture laïque, l'usurpation des biens des églises, la collation des bénéfices par droit héréditaire et les dérèglements de certains clercs. Il était défendu notamment de ne rien exiger pour les baptêmes, les saintes huiles, les sépultures, les visites des malades et rcxlréme oction (3).

Après le concile, le pape passa par Paris où il eut une nouvelle entrevue avec Louis le Gros, et de là il vint à Sens. Le quatre du mois de décembre il y donna une bulle en faveur du monastère de Notre- Dame d'Etamjies, et, le lendemain, l'abbé Arnaud lui présenta les chartes données jadis par Ingoare et Léothérie en faveur de Saint-Pierre-le-Vif et demanda justice contre les détenteurs des biens de cette

(1) Ibid. 959.

(2) Cf. Migne, CLXIII, 1120.

(3) Labbe, X, 862.

4) Migne, CLXIII, 1145.

abbaye (1). L'année suivante, le roi vint à son tour rendre visite à Daimbert, et résida dans son palais. Le prévôt de la cathédrale profita de sa présence pour lui exposer combien avait d'inconvénients pour les chanoines de laisser toujours ouvertes les deux portes du cloître qui touchait au rempart de la ville, et il obtint que ces ouvertures seraient fermées et qu'une muraille et un fossé seraient établis autour des bâtiments du Chapitre (2).

S'il faut en croire Lisiard, auteur de la Vie de saint Arnoul, évêque de Soissons et son prédécesseur, Daimbert aurait assisté en novembre 1120 au concile de Beauvais dans lequel on discuta les vertus et les miracles de ce saint ; il fut décidé qu'on lèverait son corps de terre, suivant la coutume de l'église de France, pour lui rendre de plus grands honneurs. D'après Clarius, au contraire, dont le témoignage nous paraît décisif, Daimbert, après avoir convoqué ses suffragants et les abbés de son diocèse pour l'accompagner au concile, fut retenu par la maladie et il chargea de le représenter Arnaud, abbé de Saint- Pierre-le-Vif. Celui-ci se mit en route aussitôt, mais arrivé au prieuré de Saint-Loup du Naud, il fut arrêté également par le mauvais temps et les infirmités de la vieillesse. Il donna alors la mission à l'un de ses m ines, Clarius, l'auteur même de ce récit, de présenter ses excuses au concile. Celui-ci y resta peiidant toute sa durée et revint auprès de son abbé qu'il trouva à peu près rétabli. Avant leur départ, le chapelain du prieuré, Alexandre, offrit à l'abbé Arnaud de précieuses reliques. Ce vénérable moine avait accompagné à la croisade le comte Etienne et il avait reçu ces reliques de celui-ci à qui le roi lui-même les avait données en récompense de ses services. Elles se composaient d'une pierre du Saint-Sépulcre, d'un morceau de la vraie croix et d'un ossemenl de saint

(1) Clarius.

(2) Cf. Cari. gén. de l'Yonne, I, 235. —ArcJi.de l'Yonne, G,721.

Georges. Le religieux y ajouta la moitié d'une dent . e saint A'icolas quil avait payée un marc et demi d argent et un marc doi-. Pour permettre de mieux honorer ces reliques qu'il appelait « son cœur et son aine, .. Alexandre voulut encore donner la maison quil possédait a Provins avec les meubles qu'elle contenait Labbe Arnaud était alors près de terminer son existence qui avait été des mieux remplies et des plus agitées. Son premier souci lut de réparer les ruines (ju un récent incendie avait causées à St-Pierre-le-Vif et dans le bourg. 11 s'occupa ensuite de procurer à son monastère des dons abondants pour relever sa situation matérielle. Il eut à lutter pendant plusieurs années, et même au péril de sa vie, pour maintenir son autorité sur le monastère de Mauriac, en Auvergne, et il lui obligé de porter laflaire iusffuà Rome. j 1

Un autre de ses soins lut de construire une inaladrerie. L'affreuse maladie apportée dOrient par les croisés, la lèpre, ravageait alors la France et elle avait envahi la ville de Sens et le monastère de Saint- Pierre. L'abbé Arnaud établit non loin de lencointe du couvent, parmi les terres cultivées, une retraite pour ceux de ses religieux qui étaient atteints. Mais le nombre des reclus grandit peu à peu, au point que leur voisinage devint intolérable pour les moines et les gens du bourg. Daimbei-l lui ayant concédé un endroit plus éloigné et spacieux, Arnaud y transféra les lépreux et obtint du roi la confirmation de ce changement.

Le savant et pieux abbé donna toute sa sollicitude à faire fleurir dans le cloître l'observance de la disciplmc religieuse et il y forma des moines d'une grande valeur dont plusieurs furent alors choisis pour diriger les monastères de la contrée. Un des plus remarquables fut (niillaiiinc que les religieux de Saint-Remy vinrent demander pour le mettre à leur tête. Cher-

chaiil à se soustraire le plus i)0ssible aux affaires du dehors, bien qu'elles vinsseiU en tout temps le solliciter, il dépensait son temps libre à })rocnrer à son église tout ce qui pouvait l'élever et la grandir. La bibliothèque de l'abbaye ayant été détruite par l'incendie, il s'efforça de la reconstituer. Celait une (cuvre des plus laborieuses, à celte époque où il fallait de longs soins et de pénibles efforts pour transcrire les manuscrits, et, lorsque d'autres travaux ne l'absorbaient pas, il préparait lui-même les feuilles de parchemin et les reliait pour les remettre aux copistes. Dans le dessein de conserver ce précieux dépôt à St-Pierrele-Vif, il l'rappa de l'excommunication ceux qui, en quelque manière que ce iùt, en déposséderaient le monastère. Il les offrit lui-même à Dieu et en 1123, l'année qui précéda sa mort, il chargea Clarius d'en dresser la liste. Cette bibliothèque, ipii nous paraît bien modeste aujourd'hui, comprenait vingt manuscrits seulement dont le chroniqueur donne le détail. A c(Mé des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament placés dans l'ordre où il étaient lus à l'office divin, nous voyons les ouvrages suivants : Le Traité de saint Augustin sur l'épître de Jean, quarante homéli(^s de saint Grégoire pape, la Passion de saint Tiburce martyr, les Commentaires de saint Grégoire, sur Job, Paterius (commentaires), le Traité d'Origène sur Josué, les Dialogues de saint Grégoire, la Description de Fleury et la Translation de saint Benoît, le Pastoral de saint Grégoire, Paul, historien des Lombards, l'Invention du chef de saint Etienne, des Hymnes et des cantiques pour toute l'année, un Récit de la croisade et une Description des Saints-Lieux, enfin deux antiphonaires (1).

Au souvenir de l'abbé Arnaud est étroitement lie celui de Clarius, qui eut, comme lui, la passion do l'élude. Il avait embrassé la vie monastique à Floury-

(1) Cf. pour pins fie détiùls, Clarius, dnns Chronique, ad a». 1123.

sur-Loire, ainsi qu il le raconte dans sa chronique ; mais il ne donne pas le molif qui l'avait attiré à Saint- Pierre-le-vil' ; on pense que labbé Hermuin, prédécesseur dArnaud, lavait amené avec lui ou lavait appelé plus tard pour diriger l'école du monastère. On ne sait presque rien de sa vie. En 1107, il assista à une translation des reliques de saint Benoît à Mcuiy, en j)i-ésencc de Louis le Gros et des évêques d'Orléans et d'Auxerre. D'après son récit, l'enthousiasme religieux s'empara de la multitude des assistants à un tel i)oint (jue les moines, pleurant de joie, ne pouvaient plus chanter les hymnes et les cantiques.

11 paraît avoir eu le sort d'Odoranne et encourut, comme lui, l'animadversion de frères jaloux de son mérite. 11 était lié avec les savants de son temps, particulièrement avec ceux de Sens et Hugues, chambrier et maître des écoles de la cathédrale, dont il admirait la science et l'habileté. Quant à l'abbé Arnaud, Clarius le vénérait comme son protecteur et saisissait toutes les occasions de louer son mérite.

Son principal mérite est d'avoir écrit une Chronique de Sainl-Pierre-le-Vil. C'est un travail estimé des savants et important pour l'histoire du diocèse de Sens : il a été connu et cité avant d'avoir été rendu public par l'impression, et Robert de Saint-Marien (d'Auxerre) l'a presque copié mot à mot pour les faits qui concernent l'histoire sénonaise. L'auteur est peu exact pour les dates des temps qui l'ont précédé, du moins en ce qui regarde les événements étrangers à son monastère, mais ce défaut est commun aux autres chroniqueurs de cette époque. Son style, bien que dénué d'élégance, est simple et clair, sans affectation. Les sources auxquelles il a puisé sont le Liber Ponli- Jicalis, des annales sénonaises aujourd'hui perdues, la Chronique d'Odoranne, VHistoria Vvancorum Senonensis et des chartes de St-Pierre-le-Vif. L'abbé Lebeuf le considère comme un des historiens de son époque ayant le plus de critique. D'après Mabillon,

sa chronique n'aurait pas été composée plus de dix ans après la mort de Déranger, en 1098. Sans nous arrêter aux longues discussions de l'abbé Duru (1), nous dirons que le sentiment qui prévaut aujourd'hui et qui se fonde sur les caractères du livre original, c'est que Clarius a écrit lui-même cette œuvre histol'ique, de l'année 503 jusqu'en 1124. Elle a été continuée, d'abord jusqu'en 1179, puis jusqu'à 1207. On ne connaît actuellement comme autrefois que deux manuscrits, l'original qui se trouve à la liibliothècjuc d'Auxerre, et une copie que possède la Bibliothèque Nationale (2). Les deux dernières publications de cette Chronique, les seules complètes, sont celles de l'abbé Duru, d'après le manuscrit d'Auxerre (3), et celle de Pertz (4).

Il faut compter sans nul doute parmi les amis de Clarius, un autre moine i\o I^'leury, Hugues de Ste- Marie, dont il a été plusieurs fois question dans ce récit. Il composait vers le même temps plusieurs tra- \ aux histoi'iques et en dernier lieu une Hisloria noia Francorum, allant du milieu du ix* siècle à 1108. Cette compilation eut une vogue étonnante et elle servit de base et de source à une foule d 'œuvres nouvelles écrites soit à Sens, soit à Fleury, soit surtout dans les monastères de Paris, et dont les rapports avec le travail d'Hugues ne sont pas encore suffisamment éclaircis (5). Clarius s'était contenté de faire de larges emprunts à VHislnria Frnnrovuin Scnoncnsis : Hugues l'a reproduite intégralement à la fin de son histoire,

(Ij Rihl.lust. de l'Yonne, K, 579 et siiiv.

(2) Manus lat. n» 11731. C'est un Recueil de chroniques par D. Marlène et D. Durand, provenant de l'abbaye de Saint-Victor.

(3) Dans Bibl. hist. de l'Yonne, II, 449 à 550. Elle est suivie de diverses pièces se rapportant à Saint-Pierre-le-\'if.

(4) Dans Mon. Germ. XXVI, 30 et suiv. Pour plus de détails sur Clarius, on peut voir encore Vllist. Litt. XII, 502.

(5) M. Aug. Molinier exprimait, en 1902, {Les Sources de l'Histoire de France) l'espoir que ce point d'histoire serait élucidé dans uue thèse annoncée de M. Vidier. — {Positions des thèses de l'Ecole des Chartes, 1898, 134-135.)

ce qui a donné à croii'e pendant longtemps qu'elle était également de lui.

St-Pierre-le-Vif n'était pas la seule abbaye prospère à Sens. Saint-Remy avait alors un abbé très actif, du nom détienne : il construisit une grande église en appareil régulier avec une haute tour qui fut achevée en 1114. Mais des bruits de guerre étant survenus peu après, il fut obligé par les habitants de la ville d'abath^e le monument qui était près des fossés et pouvait servir à un ennemi. Etienne en mourut de chagrin (1).

La ferveur commençait à renaître également à Sainte-Colombe, sous la direction de l'abbé Roscelin. En 1102, Daimbert voulut transférer à la cathédrale le corps de saint Loup et le conserver désormais dans l'église qu'il avait illustrée. Cette translation fut accomjiagnée de plusieurs miracles. De cette époque date une plus grande extension du culte de ce saint prélat. Plusieurs églises furent alors placées sous son invocation dans le diocèse de Paris, et en particulier celle de Saint-Leu lui fut consacrée dans une paroisse de la ville (2).

La vierge Colombe continuait à être en grande vénération. Pendant l'été de 1119, une gi'ande sécheresse ayant ravagé les campagnes du Sénonais, l'archevêque et les habitants de la ville demandèrent que les reliques de la sainte fussent apportées en grande pompe à la cathédrale et son intercession fut implorée avec une grande ferveur pour obtenir la cessation du fléau. De fait, les moines n'étaient pas plus tôt rentrés qu'un terrible orage venait inonder les campagnes. Le chroniqueur ajoute qu'à cause de ce miracle et en niémoii'e de celui où la sainte martvre avait obtenu la pluie du ciel pour éteindre le feu allumé autour de sa |)rison, toutes les fois que les récoltes étaient me-

(h Bnrrtoaii, cité p^r ]o Call. Christ. XII. 120.

(2; Cf. I.obcuf, Ilht du diocèse do Paris. II, fi8 : IV. 441.— Sancti f.iipi spnonensis iniracula, dans Calai, codd. hag. lat. Bihl. Paris. II. 311-312.

nacées par la sécheresse, les populations accouraient de tous les pays voisins, en chantant des cantiques et des litanies, et venaient à la basilique de la bienheul'euse Colombe pour réclamer son secours (1).

A la cathédrale également l'étude et la piété étaient florissantes. Le monastère de Saint-Jean se trouvait alors dans l'abandon depuis deux siècles. Le prévôt du Chapitre, Etienne, forma le dessein de le rétabli)' et avec l'autorisation de ses frères et de l'archevêque il fit venir des chanoines réguliers de Beauvais et les y installa en lllL D'après la charte donnée à cette occasion, ces chanoines devaient suivre la règle de saint Augustin, ne dépendre que de l'église de Sens et être maîtres d'admettre parmi eux qui bon leur semblci'ait. Le prieur, élu par ses frères, était présenté au Chapitre pour avoir du prévôt l'investiture par la tradition du livre de la règle. L'abbé recevait sa consécration de l'archevêque qui lui remit le bâton pastoral (2). D'après un autre diplôme, rédigé la même année pendant la tenue du chapitre, les chanoines contractèrent une association de prières avec « leurs chers frères les chanoines de St-Jean et St-Héracle, » et leur accordèrent à perpétuité la jouissance du revenu pendant un an de la prébende de chaque chanoine de la cathédrale qui viendrait à mourir ou à (fuitter son bénéfice pour quelque cause que ce fût, à charge pour ces derniers de célébrer à l'intention du défunt ou du démissionnaire la messe, l'office divin et les recommandations de chaque jour de l'année, suivant l'usage (3).

En l'année 1113, les chanoines reçurent à la cathédrale des religieuses de la Trinité de Caen qui venaient, suivant une coutume déjà séculaire, pré-

(1) Cf. Abbé Brullée, op. cit. 64-66.

(2) Gall. Christ XII, Inst. n" XVII. — Bibl. de Sens, Fonds du Chapitre, S, X, 3-1, p. 14.

(.3) Gall. Christ. 1. c. n° XIX. — Ce droit de percevoir le revenu d'une année de chaque prébende vacante reçut dans la suite le nom de cor6e//a^e. Archives de l'Yonne, G, 692.

SLMiler le lloulcau dca morts de leur abbesse, Malliilde, iille de Giiillauine le Conquérant. Elles étaient déjà passées dans deux cent seize églises. L'écolâlre l'oncius inscrivit sur le parchemin les mots suivants : Aitima cjus rcquia^cal in j)ace. Orale pro noslris, ]>ro llidierio archiepiscojx) et cœteris ». 11 ajouta seize icrsus scolarcs, d'un latin obscur cl un peu })rétenlicux. où il faisait éloge de la gi'atide abbesse en la coniparaiil à saint Martin (1).

Ce n'était ])as seulement dans la ville de Sens que la vie religieuse reprenait enfin son essor. L'énergique intervention de Grégoire VII et de ses successeurs, et l'action incessante des légats, favorisée par le concours des évêques, étaient parvenues à réprimer les |)assions barbares et à corriger les abus. Le développement de l'esprit chrétien dans la société se manifesta par l'apparition de nouvelles abbayes.

\'ers 1100, des moines de Flavigny fondèrent près d'h]fampes une maison de l'ordre de saint Benoît, sous le nom de Morigny. Elle fut établie, grâce aux largesses de plusieurs seigneurs du pays et des habitants d'Elampes, et l'église, consacrée en l'honneur de la sainte Trinité. Les moines de Flavigny lui donnèrent alors pour abbé l'un d'entre eux, Rainald, et voulurent la garder sous leur dépendance. Il naquit de là de graves différends auxquels Vulgrain, chambellan du roi, mit un en rendant le monastère indépendant. Les religieux de Morigny mirent alors à leur tête un jeune religieux, Théuïphe, qui appartenait à une des premières familles de la contrée ; mais celui-ci ayant donné sa démission avant la fin de l'année, les moines se i-endii'ent alors à Sainte-Colombe et ils y élurent pour abbé un des religieux, du nom de Thomas, en 1109. C'était un homme d'une grande éloquence. Il sut se concilier l'amitié de Guillaume de Garlande. sénéchal (]o France, (|ui lui procura celle de Louis le Gros, et Thomas en recueillit de précieux avantages

(1) Cf. Sociélo de l'Hisl. de Franco, Rouleaux des Morts, 276.

pour son abbaye, notamment la réunion de l'église collégiale du Vieil-Etampes. Daimbert y donna son consentement, à condition que cette église demeurerait dans la dépendance du siège de Sens. Une autre marque de la considération du roi pour Thomas, c'est l'honneur qu'il lui fit de le députer avec Conon. légat du St-Siége, pour aller de sa part, en Auvergne, complimenter le pape Calixte II sur son élection. L'année suivante, 112Q, le pontife romain vint à Morigny et il y fit la dédicace de la nouvelle église en présence du roi, de la reine et de plusieurs seigneurs (1).

Ce monastère est devenu célèbre, surtout par la Chronique qui porte son nom et fut composée par plusieursde ses religieux. Elle se divise en trois livres dont le premier et le troisième sont en partie perdus. Le premier livre est l'œuvre de Théulphe qui y raconte l'histoire de l'abbaye jusqu'en 1108. Le livre II va jusqu'à 1131 : c'est la continuation du précédent, avec des détails sur le royaume et la papauté. K. Hampe (21 qui a étudié ce livre avec soin, paraît avoir prouvé qu'il est de l'abbé Thomas (1109-1140), dont l'auteur anonyme parle sans cesse et semble connaître les plus secrètes pensées. Enfin, le livre III, écrit après 1152. conduit le récit des événements jusqu'à 1247. On y trouve une histoire détaillée du schisme d'Anaclet en France. Le tout est de haute valeur pour les règnes (le Louis" VI et de Louis VII (3).

Théulphe (ou Théodulphe), élevé dès sa jeunesse dans l'abbaye, fut élu après la mort de l'abbé RainaM (1108), en considération de son savoir et de sa piété. Mais avant sa bénédiction, comme il avait été désavoué

(1) Cf., pour plus de détails, ffist. f.itt. XU, 218-222. — Gall. Christ. XII. 176 — Migne, CLXXX, 136 et suiv.

(2) Neues Archiv. XXIII, 389-396.

'3) Une seule édition complète a été donnée par Duchesne iRecueil des Hist. Franc. IV,) d'après le manuscrit de P. Petau, à la Vaticane, Reg. 622. Elle a été reproduite dans Migne, CLXXX, 13M76. — Cf Molinier. op. cit. TT. 187.

par plusieurs religieux, il se relira et alla se réfugier plus tard à l'abbaye de St-Crespin de Soissons, que dirigeait Udon, ancien proies comme lui de Morigny; (Ml 1117, quand ce dernier fut transféré à St-Remy de Reims, il le remplaça.

Dans la partie de la Chronique qui est de lui, il nous apprend les exercices littéraires auxquels il s'occupait à Morigny : c'était principalement à ponctuer et à corriger les livres. Son dessein, en composant la chronique, était, comme il le dit lui-même, de décrire l'origine du monastère et les accroissements ([u'il avait reçus, soit par la libéralité des bienfaiteurs, soit par l'industrie de ses membres.

Relevons un passage que cite l'Histoire Littéraire, d'après une étude importante qu'en a publiée M. de Sainte-Pallaye (1). On y voit les peines que se donna un religieux, du nom de Baudouin, pour défricher et défendre contre les entreprises des voisins la terre de Mesuns, que la communauté avait achetée aux religieuses de St-Eloi. » Comme nous cherchions, dit l'auteur, et que nous ne pouvions trouver dans toute notre congrégation un sujet capable de mettre cette terre en valeur, Beaudoin qui s'était donné tant de fatigue pour bâtir notre monastère avec le dortoir, ne fut nullement étonné de l'énormité de ce travail, et. j'empli de zèle pour le bien de ses frères , il s'offrit de lui-même à se charger d'un poids si lourd. De quelles expressions me servirai-je pour raconter les peines qu'il eut à diriger une entreprise si laborieuse ? Celui même qui a pu les endurer ne saurait peut-être les redire. Il rétablit la culture dans un endroit où elle avait été longtemps abandonnée. ATauvaises berbes, racines, épines, buissons, tout ce qui pouvait nuire au labourage fut arraché des entrailles de la terre. La charrue, la bêche et les autres instruments agi-icolcs furent mis en usage. Près de quatre-vingts familles se donnèrent au service de l'abbaye et vinrent

fi) Mémnivra rip V Acndpivîe des Inscriptions, X, ^'f^

s'y établir. Cependant quelques inqjies, jaloux du succès de ses travaux, suscitèrent sous divers prétextes mille i)erséculions à Beaudouin. On lui réclamait d'un ton menaçant tantôt un droit, tantôt un autre. On lui disputait ceci, cela. Tous les jours, nuu\ elles chicanes ; ils le tourmentaient sans cesse.... mais lui seul résistait à cette multitude d'ennemis... » La latinité de Tliéulphe est une des meilleures de cette épocpie ; celle de ses continuateurs ne lui est pas inférieure, ce qui prouve que les études restèrent assez longtemps sur un bon pied dans cette maison.

Un monastère de Bénédictines prit naissance vers le même temps dans une autre partie du diocèse de Sens, et ses débuts furent marqués par des faits qui iai)pellent la ferveur des solitaires du désert de Lvbie, au IV® siècle. Une religieuse du couvent de Chelles, au diocèse de Paris, issue d'une noble famille el portant le nom d'Elisabeth, demanda un jour à sa supérieure et obtint l'autorisation de se retirer dans la solitude avec deux de ses compagnes, pour mener une vie plus austère. Elles vinrent s'établir, vers 1106, non loin de Cliâteau-Landon, dans un lieu désert et inculte où elles se construisirent des huttes. Mais la proximité des marais les incommodait beaucoup, et elles avaient à peine de quoi vivre, de sorte que les deux sœurs d'Elisabeth retournèrent à leur abbaye. Restée seule, elle se réfugia dans le creux d'un chêne, soutenant à peine sa vie avec des fruits et des racines sauvages, en butte aux railleries desi bergers ; mais rien ne put la détoui'ner de sa vie d'ascète. Une si grande constance répandit au loin la renommée de sa sainteté, et deux religieuses de Chelles vinrent la rejoindre. Im- |)ressionnés par une si grande vertu, les habitants du pays cessèrent leurs moqueries et, remplis de vénération pour Elisabeth, ils offrirent de bâtir un couvent où plusieurs religieuses vinrent se mettre sous sa direction. Il prit le nom de Roset. Dans la suite, Pierre de Courtenay lui fit don d'un grand domaine (1).

(I) Gallia Christ. XII, 188.

a|)rès s'être assuré du consentement de sa fennue et de son fils, comte de Xevers.

Cependant, avec la paix, le l'elèvement religieux allait en se développant, et Daimhei't. dans les dernières années de sa vie, eut la consolation de donner son consentement à la création de trois autres monastères. Le premier était un couvent de moniales, de l'ordre de Fontevrault, qui fut établie à Chaumontois ())ai'oisse de Montereau) entre 1113 et 1135, sous la dépendance de celle de la Magdeleine d'Orléans (1). Les deux autres appartenaient à Tordre de Citeaux. Saint Robert avait fondé en 1098, dans la forêt de Citeaux, près de Dijon, celte abbaye qui devint en ])eu de temps le chef d'une quantité presque innombrable d'autres maisons. Ce fut sur les conseils de Robert, obligé de retourner à Molesmes, que son successeur, .Sibérie, donna une forme au nouvel institut. Les religieux de Citeaux, voulant revenir à la pratique rigoureuse de la règle de saint Benoit, firent quelques statuts par lesquels ils s'engagèrent à rejeter tout ce ([ui lui paraîtrait contraire. Il fut arrêté qu'ils ne posséderaient pas de dîmes, qu'ils ne bâtiraient leurs monastères que dans des lieux solitaires et éloignés des villes, qu'on ne mettrait que douze religieux dans chaque communauté, qu'ils retrancheraient de leur habillement tout ce qui paraîtrait superflu, qu'ils ne se serviraient pas de graisse pour assaisonner les mets et ne permettraient pas aux femmes l'entrée de leur église. Ils décidèrent aussi que, pour cultiver leurs terres, afin d'avoir de quoi vivre et exercer l'hosjntalité, ils recevraient, avec la permission de l'évêque, des frères lais ou convers, qu'on appelait aussi les harl)îis, parce que, n'étant pas destinés à la cléricature, ils portaient la barbe longue (2).

Dieu versa ses bénédictions sur l'ordi-e naissant. car, dès le commencement du \if siècle, il en sortit de

(1) Cf., pour plus de dc\.a[ls,P')i{illé du diocèse de \c/js,127- 128.

(2) Jagcr, VIT, 'i5.

pieuses colonies qui fondèrent de nouvelles abbayes, entre autres, Pontigny, en 1114, ainsi que Clairvaux qui eut pour créateur saint Bernard. La cinquième en date fut Preuilly, que Thibaut II, comte de Champagne et sa mère, Adèle d'Angleterre, établirent, en 1118, sur la paroisse d'Egligny (Seine-et-Marne), en la pourvoyant de biens dont ils firent don à Etienne, deuxième abbé de Citeaux. L'archevêque Daimbeit alla inaugurer la vie régulière des moines par la bénédiction du cimetière (1).

Un autre monastère cistercien fut fondé vers 1120, dans un lieu appelé Les Escharlis, |)ar Vivien, seigneur de La Ferté-Louptière, et Seguin, son fils, sous l'invocation de Notre-Dame. Il donnait à Dieu, à sainte Marie et à tous les saints, dans la personne du prêtre Etienne et de ses compagnons, Théobalde el Garnier, ainsi que de leurs successeurs, le lieu appelé de ce nom, avec l'usage du bois dans sa forêt. De nombreux donateurs de la région voulurent coopérer à cette fondation pieuse, et le roi Louis le Gros les dota en 1131 de l'étendue de terrain que quatre charrues pouvaient mettre en rapport (2).

La fin de l'épiscopat de Daimbert nous est peu connue. Le Gallia christiana mentionne différents dons qu'il fit à des maisons religieuses hors du diocèse, en particulier aux abbayes de Saint-Denis, de Saint- Martin-des-Champs et de Saint-Maur-des-Prés, près Paris. Il continua de protester contre le décret pontifical qui enlevait la primatie à son église, et le roi, so rendant à ses raisons, adressa des observations à Rome. Ces démarches ne furent pas vaines, car en 1121, lorsque Calixte écrivit à Louis le Gros pour lui annoncer la fin du schisme de l'antipape, il lui mar- (fuait également que, à sa considéartion, il avait suspendu le décret qui mettait le siège archiépiscopal de

(\\ Gall. Christ. XII, 215 : Instr. 21 — Poulllé. 172. (2) Cf. Pouillé. 55. — Cartul. de V Yonne, T. 237. — Bull. S. S. Aiixerre, 1852, 387-^50.

Sens sous la dépendance de celui de Lyon. Mais le roi, qui ne pouvait soulïrir quune nicli'opoic de son loyauniu lui soumise à lui primat qui n était pas son sujet, ne lut pas satisfait de cette mesure et il écrivit au pape la lettre suivante:

" i^n suspendant par honneur pour nous la sentence portée contre la métropole de Sens, vous avez adouci en pai'tie l'amertume de notre âme, mais vous ne nous avez pas ôté toute inquiétude. Comme vous n'avez établi celte suspense que pour un temps, l'archevêque de Lyon paraît avoir encore quelque espérance de soumettre cette église à sa juridiction. Mais, pour ne pas vous dissimuler ma pensée, j'aimerais mieux voir tout mon royaume en feu et me mettre en danger de perdre la vie que de subir un pareil opprobe, car il parait (pie c'est au mépris de ma personne que l'on prétend faire ce qui n'a jamais existé. » Il montrait ensuite tout le dévouement de la France envers le Saint-Siège et l'attachement personnel qu'il lui avait récemment témoigné à l'occasion du concile de Reims, puis il ajoutait : « ... Si donc vous avez quelque égard à nos services et à l'amitié que nous avons pour vous, nous vous prions de ne pas réduire en servitude l'église de Sens qui a été exempte jusqu'à présent de la sujétion où l'on veut la mettre et de confirmer plutôt par votre autorité son ancienne liberté. Nous ne vous demandons ri(Mi contre la justice, car, si on allègue que la prèmatie a été accordée autrefois à l'église de Lyon, nous répondrons que l'antique liberté de l'église de Sens est un titre qui prescrit contre cette dépendance, récemment et fui'livement établie sans que le clergé scnonais, les évêques de la province et le roi même en eussent connaissance. Si l'archevêque n'a pas soutenu ses droits connue il le devait, s'il a promis ce qu'il ne devait pas, l'église de Sens n'a point perdu pour cela ce qui lui appartient et n'a point été privée de son ancienne prérogative.

« Que "Votre Prudence prenne donc garde de ne pas augmenter à nos dépens la gloire de la ville de Lyon,

({ui appartient à un royaume étranger. Si le roi de France, qui est le propre iils de l'Eglise, se voit méprisé au sujet d'une demande si peu importante, il ne se flattera plus d'obtenir rien du Saint-Siège, et il ne croira pas qu'il convienne à sa majesté de s'opposer désoi'mais à la honte d'un relus (1). >' On ignore quelle suite l'ut donnée par le pape à cette énergique réclamation du roi,

Daimbert expira le 28 novembre 1122, et voulut être enseveli dans le chapitre de Saint-Pierre-le-Vif. Avant sa mort, il put jouir des premières manifestations du magnifique mouvement de rénovation religieuse qui, au xm' siècle, devait porter la France chrétienne à l'apogée de sa grandeur. Si le siège de Sens ne put se relever de son abaissement et si son rôle dans les affaires de l'Eglise alla peu à peu en diminuant dans les siècles suivants, /il tint toujours une place des plus honorables. Lorsque, quarante ans plus tard, le pape Alexandre III, chassé de Rome, vint se fixer pour dix-huit mois en France (1163-11G5), c'est à Sens que, après avoir pris l'avis de l'épiscopat, il installa la cour pontificale, et cette église fut jugée encore la plus digne, à cause de son ancien éclat et de sa puissance, de devenir « la seconde Rome. »

(1) Li.bbe. X, 355.

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