‹ Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de Sens (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Vers la lin du v* siècle, lavenir s'annonçait de plus en plus sombre pour la Gaule. Morcelée au nord et au sud par les barbares, elle périssait graduellement sous leurs coups ; comme les provinces du nord, elle était menacée de voir la destruction de ses sanctuaires, la dispersion des lidèles, la lin de la hiérarchie et l'extinction du nom chrétien. ;\Iais la cause de la civilisation ne lut pas perdue, grâce à l'Eglise et à l'épiscopat qui demeurèrent inébranlables devant l'invasion ; lorsque les Francs arrivèrent, ils trouvèrent debout, sur les ruines de l'empire romain, cette puissance spirituelle dont le prestige allait bientôt les conquérir.

Il ne reste aucun document sur la manière dont Clovis, après avoir conquis le nord de la Gaule, s'empara du pays entre la Seine et la Loire, dont faisait partie la province de la Sénonie. Se basant sur un passage de Procope, M. G. Kurth (1) suppose que cette région était alors organisée en un certain nombre de républiques municipales qui étaient, sinon gouvernées, du moins inspirées par leurs évêques. N'ajant plus d'épée pour la défendre, la Gaule centrale s'était mise sous leur protection. Installés dans les 'palais des gouverneurs, ils avaient hérité non seulement du logis abandonné, mais encore de leurs fonctions désormais sans titulaires. Le même historien pense que Clovis y implanta son autorité, non au moyen de la guerre, mais par voie des négociations pacifiques. Les Gaulois voyaient dans les Francs plutôt des libérateurs qui les affranchissaient du fantôme impérial et ne venaient pas envahir leur pays, mais le soumettre à leur roi.

(i; Clovis, 1, 253.

On place généralement vers 490 la conquête que Clovis lit sur Syagrius de toute la l'égion située entre la Seine et la Loire, dont les Bourguignons et les \'isigoths n'étaient pas les maîtres. (1) Le roi victorieux songa alors à afiei-mir son ti-ùno |»ar une haute alliance ; il obtint du maître de la Bourgogne, Gondebaud, la main de sa nièce, Clotilde, qui était chrétienne. On sait comment Clovis se convertit à la bataille de Tolbiac et résolut de recevoir le baptême. Les récits de Grégoire de Tours et d'Hincmar nous font connaître avec quelle magnificence s'accomplit cette cérémonie dans la ville de Reims. Après que le roi eut été baptisé des mains de saint Rémy, les évêques présents et les ministres sacrés conférèrent le sacrement à plus de trois mille officiers et soldats, sans compter les femmes et les enfants. C'était l'élite de la nation franque qui embrassait le catholicisme, et une ère nouvelle commençait pour notre pays.

Parmi les prélats que saint Remy avait invités à prendre part à cette grande solennité et à lui prêter leur concours pour la préparation des nombreux catéchumènes, les Bollandistes affirment qu'il faut probablement compter Héracle, le métropolitain de Sens, Ce fait est donné comme certain par l'auteur de la Vie de cet évêque, d'après laquelle il fut (( non seulement témoin mais coopérateur de saint Remy dans cette œmre divine. » (2) Geoffroy de Courlon et les chroni-

(1) S'il faut en croire Mézeray lllistoire (le France), Sens sérail tombé au pouvoir de Clovis vers 486, ainsi que Soissons, Reims, Troyes, Cliàlons et Auxerre. Mais on sait qu'il est sujet à caution. D'après A.Marigunn. dans Etudes sur la cisnlisatioii française, La Société inéroviii^ipnne, p 26, rétablissement dos Francs dans le nord et dans l'est de la Gaule est attesté par un grand nombre de noms de lieu. Leur colonisation est profonde et importante. Dans cette partie, le système des villages est prépondérant. Sa limite sud serait une ligne passant par Poligny. .,, Vézelay, Auxerre, Sens, Alençon, etc.

(2) Les Acta Sanciorum, jun. Il, 69 à 71, donnent la légende de ce saint d'après un ancien manuscrit et le bréviaire de Sens. Cet écrit est probablement celui auquel l'auteur de l'Histoire Littéraire,

queurs sénonais après lui ont adopté le même sentiment.

Parmi les rares souvenirs authentiques qui sont restés de la vie de Clovis, un de ceux qui paraissent avoir le plus d'autorité, intéresse particulièrement le diocèse de Sens. Ce prince témoignait une grande déférence envers les personnes qui se distinguaient par l'éminence de leurs vertus ; avec ses contemporains il croyait à l'eificacité de leurs prières et il était convaincu qu'elles avaient Je dbn d'opérer des miracles.

Au dire d'un hagiographe (1), il fut lui-même favorisé d'une guérison miraculeuse par l'intercession d'un vénérable solitaire. Il était en proie depuis deux ans à la maladie, malgré les soins des médecins, lorsque, sur le conseil d'un de ces derniers, il fit venir Séverin, abbé de Saint-Maurice d'Agaune, en Valais, dont la puissance surnaturelle opérait des merveilles (506). Ai'rivé près du roi, le saint religieux ôta son manteau et l'en revêtit ; à l'instant la fièvre abandonna le malade. Pour témoigner sa reconnaissance envers Dieu, le prince fit distribuer aux pauvres d'abondantes aumônes et mit tous les prisonniers en liberté.

Lorsque sa présence ne fut plus nécessaire à Paris, saint Séverin reprit le chemin d'Agaune. Il s'arrêta sur son passage à Château-Landon, au diocèse de Sens, près de deux prêtres qui servaient Dieu dans un oratoire qu'ils s'étaient construit, et, après un court séjour, il mourut pieusement et fut inhumé dans ce modeste

VI, 540. f:iit allusion, et Jont il pl;ice lu rédaction vers 995. sans toulelois Hon-ier le motif de celte opinion. Molinier ( Z^es Sources de l'Histoire de France. I. 197), renvoie la composition de celle légende au plulôl au xi« siècle.

(1) La Vie de saint Séverin fut composée, d'après le prologue de cet érrit, [Act. Sanct. febr. III) sur l'ordre de l'archevêque Magnus (801-810), d'après un écrit antérieur qu'il attribue à un prêtre, Faustiis. Cette Vie toutefois ne contient pas autre chose que le récit du voyage du saint pour aller guérir Clovis et de sa mort à Chàteau-Landon, avec l'épisode de la guérison miraculeuse de i'évêque de Xevers,

temple. Le tombeau de saint Séverin était, dès le vu' siècle, l'objet d'un culte i-eligieux dans cette petite ville (1) et l'on voit par la Vie de saint Eloi (I, 32) que celui-ci fabriqua une châsse pour y déposer les ossements du samt. D'après le martyrologe d'Usuard et une recension de celui de Bède, la guérison miraculeuse de Clovis par saint Séverin était admise sans conteste au ix" siècle, ainsi que sa (jiialité d'abbé d'Agaune et sa mort à Château-Landon.

Lorsque le fondateur de la monarchie fi'anque fut baptisé, les motifs de piété vinrent s'ajouter aux raisons politiques pour lui faire vénérer l'épiscopat qui était le plus ferme appui de son pouvoir, et dont le caractère religieux, la sagesse et les vertus agissaient profondément sur son ame de barbare. Après la longue guerre d'Aquitaine, il avait adressé à tous les évêques de son royaume une circulaire par laquelle, cherchant à soulager les souffrances des populations les plus éprouvées, il prenait sous sa protection spéciale les personnes et les biens d'église. Il publia un nouvel édit, rappelant aux prélats ces dispositions bienveillantes, et déclarant cju'il leur appar-

(1) Cf. Mabillon, Act. S. O. S. B. I, 568, et Annales l, 28. — Gailia Ckristiana, Xil. — Acta Sunct. jul. II, 5'i4-551. — La valeur de celte légende de saint Séverin est très disculée. D'après God. Kurth [Clovis. II, 106), ce récit est loin d'être garanli, bien qu'il en soit souvent fait élat, même par des historiens peu tendres à l'endroit des légendes, notamment pf>r W. Schultze, Das Merovinffische Frankenreich, 72, et en dernier lieu par Arnold, desariits von Arelate, 2'i2. L'historien de Clovis ajoute plus loin (p. 266-267) qu'il n'entre pas dans sa pensée d'accepter ce document sans contrôle, mais que les motifs allégués contre son aulhenlicilé par Krusch, dans les Moniim. Germ. hist., ne suffisent pas pour lui permettre de traiter l'auleur de faussaire. Cependant la démonstration du savant allemand a paru convaincante au crilique des Analecta Bollandiana, 1897, 85, et à D. Cabrol, dans le Dictionnaire de Liturgie.

On peut consulter encore sur cette qreslion : La falsification des Vies des Saints burgondes, dans les Mélanges de Julien LLavet, 41-56. — Scriptores rerum merovingicarum, III, 166. — Giry, la Vie de saint Maur, du pseudo Festus. — Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1896, 57. — HisUlitt. III, 111.

tenait de s'en prévaloir pour rendre la liberté à toute personne d'église pris(jniiière et même de l'aire racheter les captifs (pii n'étaient pas sous leur protection spéciale (1).

Mais il est un autre acte, plus important et plus solennel, où le monarque témoigna ol'liciellement la protection qu'il accordait à l'Eglise. Après avoir réglé l'adniinisli'ation de ses nou\eaux nais, il se proposa de travailler au développement de la discipline ecclésiastique (pii avait eu beaucoup à souffrir pendant la conquête. 11 convoqua à cet effet, avec l'assentiment des évèques, un concile à Orléans, au mois de juillet 511, quelque temps seulement avant sa mort (2). L'épiscopaf franc, de son côté, renouait par cette assemblée nationale la tradition conciliaire, et faisait œuvre de régénération à la fois religieuse, politique et sociale. En le réunissant après l'annexion du royaume d'Aquitaine et dans une ville limitrophe de cette contrée, Clovis avait sans doute pour but de s'attacher fortement sa nouvelle conquête, d'autant plus qu'il ne fut présidé ni par le métropolitain, Iléracle de Sens, ni par saint Rémy, qui n'y assistèrent pas, mais par Cyprien de Bordeaux, métropolitain de la première Aquitaine. Cependant la plus forte proportion des évêques présents appartenait aux provinces Lyonnaises qui formaient le noyau de la monarchie. Tous les suffragants de Sens y assistaient.

Parmi les questions soumises aux délibérations, il y en avait deux qui présentaient un intérêt particulier pour l'Etat, celle du droit d'asile et celle du recrutement du clergé. En ce qui concerne le premier point, l'assemblée ratifia les dispositions inscrites dans le code théodosien et confirmées dans la loi des Burgondes. Elle proclama l'asile inviolable non seule-

(1) Sirmond, op. cit. I, 172.

(2) Cf., pour plus (le détails sur ce concile. G. Kurlh, op. cit. II, 135 et suiv., dont nous ne faisons que résumer ici la magistrale étude.

ment dans le sanctuaire lui-même mais encore dans lalrium et dans les haljitations ecclésiastiques qui l'entouraient. 11 constituait une des })lus })récieuses garanties d'ordre public et un des meUleurs moyens d'adoucir les mœurs. Sans supprimer le châtiment des coupables, il en atténuait seulement la ligueur cruelle ; il mettait un obstacle à l'exercice illimité de la vengeance privée et préparait de loin la substitution du règne du droit à celui de l'arbitraire.

La question du recrutement du clergé n'était pas moins complexe. La liberté des vocations ecclésiastique rencontrait un double obstacle, d'abord dans la loi impériale qui défendait aux curiales l'entrée de la cléricature, (sous l'empire romain, beaucoup d'hommes avaient embrassé l'état ecclésiastique pour se dérober à l'écrasant fardeau des charges publiques qui pesaient sur la haute classe), puis dans l'institution de l'esclavage, car l'ordination d'un esclave, en lui rendant la liberté, constituait un vol pour son maître. Le concile prit des dispositions qui revendiquaient les droits de l'Eglise, tout en sauvegardant ceux de l'Etat et des maîtres d'esclaves.

Les autres délibérations du concile roulèrent toutes sur des questions exclusivement religieuses ou ecclésiastiques. Un canon proscrivit une superstition que l'antiquité avait léguée au monde chrétien : c'était une espèce de divination qui consistait à ouvrir par hasard les livres saints et à attribuer la valeur d'un oracle aux premiers versets qu'on y lisait. Mais cet abus ne put être extirpé, pas plus que d'autres pratiques, telles que le Jugement de Dieu, ou combat singulier, établi pour terminer les disputes ou les différends ; le serment prêté dans l'église, sur l'autel, sur l'évangile, etc., qui déchargeait d'une accusation et faisait souvent des parjures ; ou encore les épreuves par le fer rouge, l'eau bouillante, qui avaient lieu également dans les églises, avec des cérémonies aussi étranges que l'action elle-même : le peuple s'imaginait

que Dieu eût plutôt fait un miracle que de permettre ([ue linnorent succombât dans une j)areille occasion (1).

Une grande largeur d'esprit [)résida au règlement des diflicultés relatives à rai'ianismc. Le concile favorisa de (oui son pouvoir la conversion des hérétiques, en pailicidiei- par la permission donnée aux prêtres de celle confession, s"il n'existait pas d'autre obstacle, de conserver leur rang lorsqu'ils passeraient dans l'église orthodoxe. Le culte et la liturgie furent l'objet de plusieurs importants canons. Les évèques prirent sur l'assistance à la messe du dimanche, la durée du cai-èmc et les Rogations des dispositions dont ({uelqucs-unes ont encore aujourd'hui force de loi. La discipline ecclésiastique était un des points dont l'Eglise se préoccupait avec le plus de sollicitude. On arrêta sur ce sujet un grand nombre de décisions. Il fut rappelé aux fidèles, dispersés dans les paroisses rurales, l'obligation d'affirmer par intervalle leur attachement à leur évèque, en venant assister aux offices de la cathédrale les grands jours de fêtes chrétiennes. L'autorité épiscopale fut confirmée sur foutes les personnes et églises ainsi que sur la totalité de l'étendue de son diocèse. Il lui était subordonné les religieux comme les laïques, et défense fut faite aux prêtres et aux moines d'aller, sans sa permission, demander au roi un bénéfice. L'évêquc, de son côté, était invité à ne pas oublier ses devoirs qui lui étaient rappelés dans plusieurs canons.

Plusieurs autres dispositions des conciles antérieurs furent renouvelées en ce qui concerne la vie des clercs. Telle est celle qui interdisait à tout membre du clergé, prélat, prêtre ou diacre, d'avoir d'autre femme en sa maison fine ses parentes les plus proches. Quatre canons furent consacrés aux moines. Les abbés des monastères eurent à reconnaître la juridiction

^ (1) Cf. Histoire Littéraire, III, 1 '♦ ol suiv.

de leur évoque ; tous les ans ils devaient se réunir à l'endroit qu'il leur marquait ; eux-mêmes virent leur autorité confirmée sur leurs religieux. On rappela aux fidèles une des dispositions les plus impérieuses de l'époque, la défense du mariage entre beauxfrères et belles-sœurs, et l'on régla la situation des pénilenis, classe de fidèles alors nombreuse et qui comprenait plusieurs catégories.

Tous les biens immeubles des diocèses, ainsi que les esclaves et le bétail, devaient être à la disposition de l'évoque qui en faisait l'usage prescrit ])ar les canons. Quant aux biens que l'Eglise tenait de la libéralité de Clovis, le concile ra|)pela les anciennes lois ecclésiastiques qui en attiibuaient un tiers au clergé pour sa subsistance, un tiers au soulagement des pauvres et au rachat des captifs, un dernier tiers à l'entretien des églises et du culte. Le concile s'éleva enfin contre les prétentions de certains évêques qui avaient voulu considérer les faveurs royales comme personnelles ; il menaça les prélats récalcitrants d'une réprimande publique de la part de leurs comprovinciaux et, en cas de révolte, ils risquaient d'être exclus de l'épiscopat. Tous ces règlements furent approuvés par le roi et, sur la demande des évêques, devinrent obligatoires de plein droit pour toute l'église franque (1).

L'oubli d'un de ces canons devait provoquer quelques années plus tard un fâcheux incident entre l'évêque de Reims et plusieurs de ses collègues de la province de Sens. Sur la recommandation de Clovis, saint Remy avait conféré les ordres sacrés à un certain Claudius ; après la mort du roi, cet individu s'était rendu coupable de vol et de sacrilège, et cependant saint Remy intervint en sa faveur et demanda qu'il fût admis à la pénitence, alors qu'aux termes du concile d'Orléans il devait être excommunié. Cette indulgence lui valut d'amers reproches de la part de trois évêques,

(1) Le lexle latin des actes du concile se trouve dans jMansi, Concilia, VIII, 3'i7 et suiv.

Héracle de Sens, Tliéodose d'Auxerre et Léon, de siège inconnu. On ne possède plus la lettre qu'ils lui èrrixirent, mais les termes en devaient être forts durs, si ion en juge [lar la vivacité avec laquelle l'évèque leur répondit (1). « Je ne nie pas, disait-il, que Claudius n'ait commis de grandes fautes. Mais vous me deviez quelques égards, sinon en vue de mon mérite, du moins à cause de mon âge. \'oici cinquante-trois ans qu'avec la grâce de Dieu je suis évêque, et personne encore ne m'a parlé avec une telle hardiesse... Je ne me suis puint laissé corronqjre par l'argent pour donner la j)rclrise à Claudius ; je l'ai fait sur la recommandation d'un grand roi (Clovis) qui était non seulement le prédicateur mais encore le protecteur de la foi catholique. \'ous m'écrivez que ce qu'il a ordonné n'était pas canonique ; êles-vous donc revêtus du souverain pontificat ? Le chef des provinces, le défenseur de la pairie, le vainqueur des nations l'a ordonné. \'ous vous laissez tellement emporter par votre fiel contre moi que vous manquez à la déférence que vous devriez observer à l'égard de celui à qui vous devez l'épiscopat. J'ai demandé que Claudius, coupable d'un sacrilège, fût admis à la pénitence..., mais je vois à l'aigreur de votre lettre qu'api'ès sa chute vous n'avez nulle compassion de son malheur..., que vous préférez qu'il ne se convertisse pas.... \^ous dites aussi que le nombre des années me fait jubilaire, et vous le remar- ({uez plutôt pour en faire un sujet de moquerie

(1) L'en-tète fie celle lettre ne porte que les trois noms : Heracliiis, Léo et Theodosius. sans indiquer leur siège. L'Histoire Littéraire, III, 159, le Gallia Christiann. etc., donnent Héracle et Théodose comme évêques de Sens et d'Auxerre, et leur Sentiment nous parait conforme à la vérité. M. G. Kurth, op. cit. II, 159, s'en référant sans doiile à la note (]ni acconipaf;;ne le texte latin de cette lettre dans Mif^ne, LXV^, col. 966, dit que ces trois évèques étaient Héracle de Paris, Léon de Sens et Tliéodose d'Auxerre. Mais il ne peut en être ainsi, car saint Remy én-ivait sa lettre en 512. Or Ijéon de Sens n'a été consacré que vers 525, et Héracle ne fut élu évèque de Paris, qu'en 515. La mort d'Héracle de Sens étant survenue seulement vers 515, la lettre de saint Remy a pu s'adresser à lui ainsi qu'à Théodose d'Auxerre qui mourut également en 515,

que de vous en réjouir selon la charité ; car c'est en rompre les liens que de nie Irailer avec si peu de ménagements... )» (1)

Cette lettre, qui nous permet d'api)récier l'attachement et l'admiration de révècpie de Reims pour son royal filleul, ne nous indique i)as d'une façon suffisamment claire de (juel cùlé étaient les torts dans celte contestation. Peut-être faut-il y voir une première manifestation de la lutte pour la pré[)ondérance qui se poursuivit plus ou moins ouvei'tement juscpTau xi" siècle entre les deux sièges métropolitains de Reims et de Sens. Quoi qu'il en soit, saint Remy, qui avait écrit au pape Hormidas sur son élection au pontificat (514), reçut de lui une lettre dans laquelle le Souverain Pontife, après l'avoir félicité de la conversion de Clovis et de toute la nation franque, le constituait son vicaire dans tous les étals de ce prince, en le chargeant de veiller à l'exécution des canons, de convoquer des conciles de tous les évêques du royaume, lorsque les affaires de la nation le demanderaient, de terminer les différends et de veiller à l'ohservation des règles établies et confirmées par le Saint-Siège, sauf réserve des droits de métropolitains (2).

Comme l'un de ses prédécesseurs, Héracle eut le bonheur de fonder une abbaye à Sens. Son biographe rapporte que son amour de la chasteté lui fit bâtir près de la porte orientale de la ville, en dehors de l'enceinte, une église qu'il consacra à l'apôtre vierge, saint Jean l'évangéliste, et il adjoignit un monastère de femmes, auquel il fil don de ses biens. Il aimait à quitter le bruit de la cité et à venir se retirer dans ce sanctuaire pour s'y livrer à la contemplation. Lorsque sa mort survint, vers 515, on déposa son corps dans ce lieu, et bientôt des miracles obtenus par son intercession vinrent proclamer ses mérites et sa sain-

(1) Cf. texte latin, dans MiKnp,LXV, col. 966. — Jager, II, 165,

(2) Labbc, Concilia, IV. col, 1420.

teté (1). Les religieuses devaient habiter cette maison jiisffircn 735.

Faut-il placer «lu vivant de cet évoque la fondation d'un autre monastère, celui de Sainl-Pierre-le-Vif, et à (|ui doit-on attribuer cette œuvre ? C'est là une des questions les plus embrouillées de l'histoire religieuse sénonaisc. L'unanimité des historiens reconnaît pour la fondatrice de cette abbaye une reine, du nom de Théodechilde, ou Teutchilde, qui fut recommandable par sa naissance et sa sainteté. Sans nous arrêter à deux documents sur lesquels nous reviendrons plus loin, si nous consultons les diplômes les plus anciens dont l'autorité est incontestée, Théodechilde y porte simplement le nom de reine : Damna Thechildis reginn (2). Au xi* siècle, Odoranne, le premier chroninueur connu du monastère, présenta comme une fille de Clovis la fondatrice de cette maison, en s'appuyant sur deux documents qui se trouvaient dans les archives, un diplôme de ce prince et le testament de Théodechilde. Tous les historiens sénonais, après lui, suivirent son sentiment, et au xvn^ siècle, le P. Papebroch, consacrant une longue étude à cette princesse dans les Actn Saiu lorum (3) exposait et défendait la même opinion. Mais déjà, à cette époque, des critiques tels (pic Mabillon, Labbe, Launoy et d'autres, rejetaient les deux chartes comme apocryphes : ils regardaient cette Théodechilde non comme la fille, mais comme la j^etite-fille de Clovis, et lui attribuaient ))our parents Thierry P^ roi d'Aiistrasie, et Suavecfotte, fille de saint Sigismond, roi de Bourgogne. Xous-méme, traitant cette question, en 1891, dans VHisloirc de Sainl-Pierre-le-Vif, nous avions adopté le j)oint de vue des Bollandisfes : mais, après l'étude de M. Maurice Prou sur le diplôme de Clovis et le testament de Théodechilde, il est impossible désormais

en Jrf. Snnrt. jnnii, Vil. 331.

(2) Cf. notro Hintnire de l ahhaye de Sainf-Pierre-le-Vif de Sens. dans Bullolin âo In Société des Sciences de l'Yonne, XLV, 1891.

(3) Junii, VII, 328-339.

(le regarder ces deux dornments comme aiithenfiques (1). On ne saurait cependant les considérer comme fabi'iqués de toutes itièces, et, d'accoi'd avec les Bollandistes et M. Prou, nous pensons que ces chartes ayant été reconstituées, après de grandes catastrophes et des destructions répétées, dans la seconde moitié du ix" siècle, les auteurs de ce travail n'avaient en mains que des renseignements incomplets et en partie erronés : mais on ne saurait les accuser de mauvaise foi, car ils ont agi avec le consentement et l'approbation des archevêques de Sens et du roi (2). Ajoutons d'autre part que, de l'avis des maîtres de la critique historique, Clovis n'a pas eu de fille de ce nom (3).

Il semble donc certain que la fondatrice de Saint- Pierre-le-Vif était la fille de Thierry P'. D'après les renseignements fournis par Procope et Flodoard, cette princesse fut d'abord mariée successivement à deux rois des Varnes puis répudiée par le dernier. Elic rentra ensuite en Austrasie, probablement à Metz, auprès de sa mère, et répandit ses bienfaits, principalement en faveur des églises de Reims.

Un autre point qui nous paraît également acquis, c'est cfue Théodechilde quitta l'Austrasie pour venir s'installer à Sens, peut-être dans l'abbaye de Saint- Jean qui se trouvait près de celle de Saint-Pierre, et cru'à sa mort elle voulut être ensevelie dans ce monastère qu'elle avait enrichi de ses dons. On retrouva, en effet, plus tard dans l'église son tombeau : près des ossements était une brique portant cette mention : lui K. L. Juin transiit domna Thechildifi reqina. Ses vertus éclatantes et en particulier ses libéralités envers les pauvres et les lieux saints lui avaient mérité d'être louée magnifiquement à deux reprises par un poëte contemporain, Fortunat, évêque de Poitiers, dans

l\\ Maiirire Prou, Etale sur les chartes de fondntinn de Saint- Pierre-leVif. Sens. 189i.

(2i Cf. Ilisl. de St-P.-l.-V. 195.

(3) Cf. Kurth, op. cit. II, 186.

deux pièces de vers qui romprennent, l'une son éloge, et, l'autre son épitaphe (1). La vénération des Sénonais pour elle grandit avec le temps et on lui attribua plus lard les honneurs accordés aux saints. Au xvii^ siècle, on voyait encore dans l'église de l'abbaye, sur la piei're de marbre qui recouvrait sa sépulture, l'inscription suivante dont les Bollandistes donnent le fac-similé :

Htinr reçfinn locum nionuchis. ( oiislnixif ah imo

Theuchildis rébus iiobilHando suis.

Cufus nunc licel hoc corpus claudalur iii aulro,

Spirilufi aslrificro vivil in axe Deo,

Iinplorans redis jtasiorihus eucje heatum.

Del rapienfibus Itinc heu mala digna Deus (2).

Le lieu où fut fondé ce nouveau monastère était cher aux chrétiens de cette ville. C'est i)rès de là que se trouvaient l'église à l'intérieur de laquelle saint Savinien avait été enseveli, ainsi ({ue le cimetière où reposaient ses premiers successeurs. Que savait-on à cette époque des origines de l'église de Sens ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, la vénérable fondatrice répondait sans doute aux désirs du métropolitain en confiant la garde de cette terre sacrée aux moines du nouveau monastère, et, en lui donnant le nom de Saint-Pierre-le-Vif, elle voulait associer au culte du premier des papes le souvenir du premier apôtre des Sénons.

Les historiens qui, considérant Théodechilde comme une fille de Clovis, ont placé l'inauguration de l'abbaye sous l'épiscopat de saint Héracle, sont tombés dans l'erreur, et il faut renvoyer cette date vers le milieu du VP siècle. Il est important de remarquer à ce propos que l'auteur de la Vie de ce pontife ne lui attribue que la fondation de Saint-Jean. L'histoire des débuts

(1) Cf. Acla Sancl. 28 jun. — Migne, LXXXVIIF, col. 170 et 21.3.

i2) D. Pitr;i donne dans sa Vie de Saint Léger, p. 426, cette épitaphe que les Bollandistes n'hésitent pas à (aire remonter au delà du Vni® siècle, et il y compare celle de saint Léger, dans la crypte de Saint-Maixent.

de celle maison religieuse demeure très obscure ; on sait seulement (jue le premiei' abbé portail le nom d'Amall)erl, el le second n'apparaît que vers lan 050.

Un des premiers moines (pii se fixèrent à Sainl- Pierre-le-\'if avait été amené par des circonstances fort extraordinaires : il portait le nom de Basolus. C'était un riche gallo-romain qui avait sur les deux rives de la Dordogne, en Auvergne, dans le Limousin el le (îévaudan, des propriétés considéi'ables, el possédait le litre de duc d'Aquitaine (1). Comme il s'était révolté contre l'autorité des Francs, le roi Thierry I" avait marché contre lui et, après l'avoir fait prisonnier, il l'avait enti'aîné vers le nord et enfermé dans les prisons de Sens. Théodechilde, émue de pitié pour lui, adoucit les douleurs de sa captivité et obtint sa soumission avec sa conversion. Retiré au monastère de Saint-Pierre-le-\'if, il donna ses possessions en Auvergne et dans le Limousin à sa libératrice qui les abandonna elle-même aux moines. Dans les siècles suivants, on voit en effet l'abbaye propriétaire de nombreux biens dans ces provinces et notamment à Mauriac où fut élevé un prieuré dépendant de St-P.-l.-V. (2).

Un autre monastère du diocèse de Sens dont la fondation a été également attribuée à Clovis est celui de Ferrières, en Câlinais. La légende qui fait remonter l'origine de l'église de Bethléem de Ferrières jusqu'à saint Savinien, et la charte de fondation de l'abbaye donnée par Clovis sont des documents apocryphes qui ne méritent guère créance. Tout ce qu'il est possible d'affirmer sûrement, touchant les origines de ce monastère, c'est que plusieurs portions de murailles dans l'église actuelle remontent au vi^ siècle (3).

il) D'après son épilaphe, dans l'éojlise de Saint-Pierre-le-Vif.

(2) Cf. Chabaii. Sainte Théodechilde. Mauriac, 1883. — Sur la fonHalion de Saint-Pierre-le-Vif, on peut voir encore Acta Sanct. Ord. S. Bened. s.tc. III. pars I. p 647 ; et Bulletin de la Société archéologitfue de Sens, tomes XI, XIV, XVIII.

(3) Cf. Abbé Jarossay, Ferrières en Gdtinais, p. 29. Orléans, 1891. — G. Kurth, op. oit, II, 186 et 274.

Le successeur de saint Iléracle sur le siège de Sens fut son propre frère, saint Paul, qui devint son émule en peil'eclion. On no connaît i)as au jusl(; la durée de son [)onlifica( (environ 515 à environ 525.) 11 fut enseveli également dans labbaye de Saint-Jean (1).

La conversion des Francs au christianisme n'avait pas transformé subitement leur mœurs sanguinaires. S'il n'est pas certain que Clovis souilla les dernières années de sa vie par des meurtres, accomplis dans sa propre famille, deux de ses fils, Childebert, roi de Paris, et Clotaire, de Soissons, eurent la barbarie de faire massacrer les enfants de Clodomir, roi d'Orléans, leur frère, et se partagèrent ses états. Ce premier démembrement du royaume franc fut une cause de perturbations dans la vie religieuse de la nation, car il ne correspondait pas aux limites des diocèses. Tandis que Sens était compris dans le royaume de Théodebert, roi d'Austrasie, Alelun qui dépendait de l'évêque de cette ville, appartenait à Childebert, roi de Paris. Ce dernier souffrait impatiemment que ses sujets fussent soumis à un prélat obéissant à un autre prince ; prenant prétexte de quelques plaintes, il lésolut d'ériger un siège épiscopal à Melun, bien que ce ne fût qu'un caslrum, et il manda à Li':o\. qui dirigeait alors le diocèse de Sens, de venir prendre part, comme métropolitain, à la consécration du nouvel évéque. Celui-ci lui ré])ondit qu'il avait reçu ses lettres avec respect, mais qu'il était surpris qu'on voulût faire une pareille innovation sans l'agrément du roi Théodebert, son maître, et qu'il ne pouvait se résoudre à voir passer en d'autres mains une partie de son troupeau. « Grand prince, ajoutait-il, respectez, je vous en conjure, les canons des Pères, et ne souffrez pas que, du vivant d'un évêque, on en consacre un autre, comme

(1) Plus Inrd, au monipnl dos invasions, leurs nssomcnls furent transportés «hms l'église de Saint-Etienne et réunis dans une châsse d'argent qui demeura longtemps exposée à la vénération des fidèles, derrière le maître-autel. On les garde aujourd hui au trésor de cette église. Cf. Blondel, Vie des Saints du Diocèse de Sens.

vous écrivez que les habitants de JMelun le demandent. S'ils le font, ce qu'on ne peut croire, il laulles j'cgarder plutôt comme des déserteurs que des ouailles lidèles, et un prince ne doit pas prêter l'oreille à de pareilles demandes qui ne peuvent que causer du scandale, au lieu de procurer la paix chérie de iJieu. S'ils veulent avoir un évéque à eux, parce que, les chemins étant interceptés, nous ne pouvons ni les visiter ni leur envoyer un représentant, ce n'est pas à nous qu'il l'aul s'en prendre. Assurément, si vous n'aviez pas interdit les passages depuis si longtemps, ni nos inlirmités, ni notre âge avancé ne nous eussent empêché de visiter, selon la discipline de l'Eglise, une population conhée à nos soins, ou au moins d'en charger un délégué, comme les canons l'ordonnent. Au reste, vous devez être persuadé que si l'on entreprend d'établir un évêque à Melun, contre les lois canoniques et sans notre consentement, ceux qui donneront la consécration et celui qui la recevra demeureront séparés de notre communion, jusqu'à ce que le pape ou le concile ait pris connaissance de l'alïaire. n [i)

Devant cette protestation, énergique et mesurée à la lois, il paraît que Childebert céda et qu'il sacriha les les vues de sa politique à l'observance des règles de 1 Eglise ; du moins cette affaire n'eut pas de suite. Ce fut sans doute avec le consentement du prince que Léon envoya aux habitants de Alelun un missionnaire, du nom d'Aspais. Ce prêtre dont le zèle était soutenu par une vie sainte, travailla dans cette ville avec une grande ardeur au salut des âmes. Ses vertus lui méritèrent d'être élevé sur les autels après sa mort ; la cité le choisit pour son patron et lui dédia une église où une partie de ses reliques furent conservées jusqu'à la Révolution (2).

Saint Aspais avait été formé probablement dans

(1) Histoire Littéraire, III, 759. — Sirmond, Concil. antiq. Gallise, 258.

(2) Cf. Acta Sanctorum, 22 apr.

l'école épiscopale de Sens. A celle époque, les églises calliéch'ule.s (1) avaienl encoie leurs écoles où persévérait la nièiiie uiauiéie crenseigner des premiers lemps. C'était lévèque lui-même qui remplissait cette ionction, ou bien, sous ses ordres, un clerc ou un moine distingué par sa doctrine. Ce directeur, ou priinicier, pi-il plus tard le nom d'écolàtre, scholastique, chancelier, et ces titres lurent érigés ensuite en ilignilés qui subsistèrent après la chute des écoles. D'après saint Grégoire de l'ours, les niailies y donnaient des leç^ons de grammaire, de dialectique, de rhétoricpie, de géométrie, d'astrologie, d'arithmétique, de chant et par occasion de poélKjue. Après cette préparation, on y expliquait l Ecriture sainte, suivant la portée des sujets ; on y lisait également les écrits des Pères et des auteurs ecclésiastiques et on s'appliquait surtout à donner des principes de morale et quelque connaissance de la discipline de l'Eglise.

Si le roi Childebert avait insisté auprès du métropolitain de Sens pour avoir un évèque à Alelun, c'est qu'il aimait beaucoup celle ville, près de laquelle il possédait un château, à Celles. Dans un séjour qu'il fit en cet endroit (528), il tomba dangereusement malade. L'habileté des médecins et tous les autres secours humains avaient été impuissants, lorsque lévèque de Paris, Germain, vint le voir, et obtint par ses ardentes prières la santé du royal malade. En reconnaissance de ce bienfait, Childebert fit don à l'église de Paris et à son saint évoque de la terre de Celles (2).

A cette époque, le vaste territoire du diocèse de Sens était partagé en cinq pagi dont deux seulement, ceux de Sens et de) Provins relevaient du roi Théodeberl ; les trois autres, Melun, Elampes et le Gàtinais étaient unis au royaume de Paris. Le Pagus Scnoiiicus, ou Sénonais, était le plus important de tous ; il avait pour chef-lieu la ville métropolitaine, et sa cir-

(1) Histoire Littéraire, III, 25.

(2) et. Fouillé du Diocèse de Sens, par H. Stein, 176.

conscription paraît s'être conservée dans celle du gi'and archidiaconé de Sens. Le Pa<jus Prunneiisis, le moins étendu de tous, tirait son nom de la ville de Provins, et son territoire, appelé Pi'uvinium en 853 par le capitulaire de Servais, répondait à celui de l'arcliidiaconé de Provins. Le l'ugus MUiduiicnsis existait sans doute déjà lorsque Childeberl voulait en l'aire le siège d'un évêché. Il l'ut représenté dans l'ordre ecclésiastique par l'arcliidiaconé de ^Melun. Le Pagus Wastinensis, ou Gâtinais, forma la circonscription de l'arcliidiaconé de ce nom. Cliàteau-Landon était sans doute le cliet-lieu, comme il le lut plus tard au xf siècle. Le Pagua Slampensis, ou Etampois, est attesté au \f siècle par le traité d'Andelot. Cette circonscription, qui avait pour ville principale Etampes, s'étendait sur les diocèses de Chartres et de Paris (1).

Pendant que Léon était sur le siège de Sens, deux synodes se tinrent à Orléans. Le premier eut lieu en 533, sur la convocation des rois Childebert de Paris, Clotaire de Soissons et Thierry de Metz. Dans la préface du procès-verbal de cette assemblée, les prélats déclarent s'être réunis sur les ordres des glorieux rois pour veiller à l'observation des lois ecclésiastiques. Certains canons, en effet, qui réglaient la vie et les devoirs des métropolitains, des évêques, du clergé, des abbés, des diaconnesses, tombaient en désuétude, et de graves abus se maintenaient au milieu des fidèles.

Vingt-six évêques assistèrent en personne à ce concile et cinq envoyèrent des députés. Léon, de Sens, était de ces derniers, et il se fit représenter par le prêtre Orbatus. On ne connaît pas le motif de son abstention. La présidence fut confiée à Honorât, métropolitain de Bourges. Voici les principaux des vingt et un canons qui furent arrêtés : 2. Le métropolitain tiendra tous les ans le concile de la province. — 4. On y rejettera

(1) Longnon, Atlas historique delà France, 107 et 108.

comme un réprouvé celui qui par une détestable ambition lâche d'obtenir l'épiscopat à prix d'argent. — 7. Le méli()p(jlilain sera élu par les évèques compiovinciaux ainsi que par le clergé et le peuple. — 9. Défense à tout prêtre de demeurer avec des laïques, sous peine d'èlre privé des fonctions du sacerdoce. (Ce canon remai'quable démontre (jue les prêtres vivaient seuls ou avec d'autres clercs dans une espèce de communauté.) — ■ 10. Défense, sous peine d'anathème, d'épouser sa belle-mère. ;■ — ■ 11. L'infirmité, quelle qu'elle soit, qui survient après le mariage contracté, n'est pas une raison poui- le dissoudre. — 12. Défense d'accomplir des vœux dans les églises, en cbantant, en buvant, ou en commettant d'autres inconvenances plus pi'opres à irriter Dieu qu'à l'apaiser. (Ces excès étaient des restes des superstitions païennes que le clergé eut bien de la difficulté à faire disparaître entièrement). — 13. Défense aux abbés, aux gardiens des tombeaux des martyrs, aux reclus et aux prêtres de donner des lettres de communion, (Ce droit était réservé aux évoques). — 16. On n'ordonnera pas prêtre ou diacre celui qui n'a pas une teinture des lettres ou qui ne sait pas baptiser . — 18. Il est décidé de ne plus consacrer désormais de diaconnesses, pro conditionis /u//«s Iragilitale. — 19. Les mariages avec les juifs sont défendus, sous peine d'excommunication. — 20. Les catholiques qui retournent au culte des idoles ou qui mangent des viandes immolées sont excommuniés, aussi bien que ceux qui se nourrissent de la chair des animaux tués par la morsure des bêtes, ou morts de maladie, ou suffoqués par quelque accident .(On crut encore longtemps, dans quelques églises, devoir garder ces observances de l'ancienne loi)(l).

Léon de Sens assista en personne, quelques

(1) Cf. Mansi, YIII, 836 et suiv. — Héfélé, Conciles, III, 360 et suiv.

années plus lard (mai 538), à un autre concile qui se tint également à Orléans. Dix-neul évèques étaient présents, ainsi que les députés de sept autres qui n'avaient pu venir. Saint Loup de Lyon présidait. La signature du métropolitain de Sens n'apparaît sur les actes qu'après celle de saint Panlagathe, de Vienne. D'après Labbe (1) certains manuscrits portent cette souscription de Léon : « Léo episcopus ecclesiœ senonicœ cuiu coinproiinciaUbus nieis liis coiislilulionibus subscripsi. » Ces suffragants de Sens étaient : OEtlierius de Chartres, Amelius de Paris, Eleulherius d'Auxerre, Riisticus de Nevers et Antoninus d'Orléans (2).

Les canons, au nombre de trentre-deux, étaient renouvelés en partie des conciles antérieurs, et entraient davantage dans les détails de la discipline ecclésiastique. Mentionnons en substance ceux dont il n'a pas encore été question : 2. Les sous-diacres et autres clercs garderont la continence. — 6. On n'ordonnera de laïque qu'après un an de conversion ; de diacre qu'à vingt-cinq ans, et de prêtre qu'à trente. — 11. Les clercs qui s'autoriseraient de la protection des laïques pour se dispenser de leurs devoirs ou pour s'élever contre leur évêque, seront retranchés du canon où sont marqués les autres clercs, et n'auront plus de part aux rétributions de l'église. — 13. Il est défendu aux juifs d'obliger leurs esclaves chrétiens à des choses contraires à la religion de Jésus-Christ, et aux chrétiens de contracter mariage ou de manger avec des juifs. Le trentième canon s'occupe également des rapports avec les juifs et il leur enjoint de ne pas se trouver avec les chrétiens, depuis le jour de la Cène du Seigneur jusqu'à la seconde férié de Pâques. — 28. Il est permis de voyager le dimanche avec des

(1) Concilia, V. col. 503.

(2) C'est la première fois que nous voyons apparaître un évêque de Nevers. Ce siège ne datait que de 506, et il avait eu pour premier titulaire saint Eulade.

chevaux, des bœufs et des charriols, ou de préparer la Moui-rilure et de taire ce qui a rapport avec la propreté des maisons ou des personnes. Mais on détend de vaquer aux travaux des clianips, c'est à dire de labourer, sarcler les vignes, faucher, moissonner, battre les grains, essarter et tailler les haies. Si quelqu'un est surpris dans ces travaux, ce n'est pas à l'autorité civile, mais à l'évèquc de le punir. — 29. Personne ne devra assister à la messe et à l'office des vêpres avec des armes. — 32. Un clerc ne pourra poursuivre un laïque devant un tribunal séculier ni être traduit par un laïque, sans la permission de l'évêque. (1) Ce dernier canon offre un intérêt particulier, car on y voit un des premiers essais que tentèrent les évêques pour constituer, avec l'assentiment du pouvoir royal, la juridiction ecclésiastique sur les causes où des intérêts religieux étaient en jeu.

L'évêque de Sens, Léon, mourut en 541, le 22 avril, et fut inhumé dans le monastère de Saint-Gervais et Saint-Protais. Les nombreux miracles accomplis sur son tombeau inspirèrent aux Sénonais une telle vénération pour lui, qu'ils retirèrent à l'église où il reposait son ancien vocable pour lui donner le nom du saint prélat. Les plus anciens martyrologes attestent le culte qui lui était rendu. Il est marqué sur le hiéronymien et sur celui d'Usuard ; le martyrologe gallican donne un abrégé de sa vie, et dit qu'il était « puissant en paroles et en œuvres. » (2)

L'année même où saint Léon rendait son àme à Dieu il y eut à Orléans un nouveau concile de l'épiscopat franc. Malgré le partage de la monarchie en trois royaumes, des évêques, venus de toutes les pro-

(1) Mansi, IX, col. 10. - Héfclé, III, 379.

(2) Anségise transféra, au ix* siècle, son corps dans l'église de Saint-Pierre-le-Vif. On le conserve acluellemenl à la cathédrale, li'église de Saint-Léon, devenue paroisse dans la suite, par suite de la destruction de l'abbaye, fut réunie, en 122Û, à celle de Saint- Nicolas au faubourg de Saint-Savinien.

vinces, avaient pu se rassembler dans celte ville, pour y traiter des intérêts de l'iiglise. On comptait trente huit i)rélats, en dehors des députés de douze absents. L'église de Sens, encore en deuil, n'était pas représentée. La présidence fut donnée à Léonce, métropolitain de Bordeaux. Prohlant des circonstances favorables, les évêques s'appliquèrent à garantir l'observation des lois ecclésiastiques, à réprimer les abus qui existaient soit dans le clergé soit dans le peuple, et à accommoder certains règlements des conciles généraux à l'état social et religieux de la nation.

Des trente quatre canons qui furent inscrits au procès-verbal, donnons ici les suivants : 1. Tous les évêques célébreront la Pûque le même jour, d'après le cycle de \'ictorius, et chacun d'eux annoncera celte fête à son peuple le jour de l'Epiphanie. Si des doutes s'élèvent à ce sujet, les métropolitains consulteront le Saint-Siège et s'en tiendront à sa décision. — 3. Que personne n'offre dans le calice d'autre liqueur que du vin mêlé d'eau, parce que c'est un sacrilège d'offrir autre chose que ce que le Seigneur a ordonné. (Les Francs avaient l'habitude d'assaisonner leur vin avec du miel et de l'absinthe.) — G. Les évêques auront soin que les clercs des paroisses aient un exemplaire des canons, afin qu'eux et leur peuple ne puissent pas prétexter leur ignorance. — 8. Le temps de la pénitence de ceux qui, après être tombés dans l'hérésie, reviennent à l'unité de la foi catholique, sera à la disposition de l'évêque. — 13. Tous les clercs seront exempts des charges publiques, et le juge qui les leur aura imposées sera excommunié, s'il ne se désiste pas, après avoir été averti ; car il est juste que les prêtres de Jésus-Christ jouissent des immunités qui étaient accordées aux prêtres des idoles. — 15 et 16. Ceux-là seront privés de la communion de l'Eglise qui, après avoir reçu le baptême, retournent à certaines pratiques de l'idolâtrie, telles que de manger des viandes immolées, de jurer sur la tête des animaux,

en invoquant les dieux des païens. — 17. Défense aux prêtres et aux diacres qui ont été mariés de mener la vie {•oinmuiie avec leurs femmes. — 20. Qu'aucun laïque n'ait la hardiesse d'emprisonner, d'interroger ou de condamner un clerc, saris l'autorité de révè(juc. — 21. Celui qui, sans la permission de l'évoque ou du supérieur de l'église, en retire par force ou par fraude une personne qui s'y est réfugiée par la nécessité d'y trouver un asile, doil en être chassé jusqu'à ce qu'il ait fait pénilence, et à condilion de rétablir cette jiersonne dans le lieu d'où il la tirée. — 2G. Si les clercs des paroisses établies dans les terres des seigneurs négligent leurs devoirs envers l'Eglise, sous prétexte de servir leurs maîtres, ils seront admonestés et corrigés par l'archidiacre de la ville. (Dans ce canon apparaît pour la première fois ï« archidiacre de la ville », dont la juridiction s'étendait probablement dès lors sur l'un des pagi qui reçurent ainsi le nom d'archidiactonés.) — 31. Défense aux juifs de circoncire les étrangers et les chrétiens ou d'épouser des esclaves chrétiennes. — 33. Si quelqu'un veut avoir une paroisse dans sa terre, qu'il lui assigne, avant toutes choses, un revenu suffisant et des clercs pour la desservir. (On voit ici comment prirent naissance un grand nombre de paroisses de la campagne dont le droit de patronage fut concédé aux fondateurs.) (1)

En 540, le roi Childebert fit assembler à Orléans un nouveau concile, le cinquième depuis Clovis ; toutes les provinces qui composaient les trois royaumes de France y étaient représentées par cinquante prélats, dont sept métro})olitains. Ce fut saint Sacerdos, de Lyon, qui présida, et celui d'Arles ne venait fju'en second lieu, bien qu'il eût reçu en 545 du pape Vigile le titre de Vicaire apostolique avec le droit de convoquer les conciles. L'évêque de Sens, Constilut, n'apparaît (pie le dernier. Il semble, d'après

(1) Mansi, IX, col. III et suiv. — Héfélé, III, 385 ot suiv.

ce fait et d'autres déjà observés, que les métropolitains comme les évèques signaient, et probablement aussi siégeaient suivant leur date d'ordination, à moins que la valeur personnelle de lun dentre eux ne s'imposât à tous les autres. Parmi les suffiagants de Sens, l'évêque d'Orléans, sous le coup d'une accusation grave, était en exil. Sa cause fut jugée, son innocence reconnue, et on le rétablit sur son siège. Le concile définit vingt canons.

L'hérésie de Xcstorius et d'Eutychès s'était répandue dans la contrée. Elle fut l'objet d'un premier règlement qui en anathématisait les sectateurs. — 2. Les évèques n'excommunieront pas pour des causes légères. — - 4° Si un clerc, de quelque ordre qu'il soit, a encore commerce avec sa femme, il sera déposé ; on lui "accordera cependant la communion la'ïque. — 0. L'évèque qui ordonnera, avec connaissance de cause, un esclave ou un affranchi, sans la permission de son maître, sera pendant six mois suspens de la célébration des saints mystères, et le nouveau clerc demeurera sous la puissance de son maître, à condition que celui-ci n'en exigera que des fonctions honnêtes. Si le maître lui réclame des services qui puissent déshonorer l'ordre sacré, l'évèque qui l'a ordonné le retirera en donnant, suivant les anciens canons, deux esclaves à la place. — 7. Défense de remettre en servitude les esclaves qui ont été affranchis dans l'église, à moins qu'ils ne se soient rendus indignes de ce bienfait. — 10 et IL L'évèque doit être consacré par le métropolitain et ses comprovinciaux, après l'élection du peuple et du clergé, et avec l'agrément du roi. On ne donnera point à un peuple un évêque qu'il refuse. (Les prélats s'efforçaient de rétablir la liberté des élections qui étaient souvent gênées par l'autorité royale ou par les recommandations de personnages puissants). — 13. Toute personne qui s'emparera des biens légués aux églises, aux monastères et aux hôpitaux, sera

chassée de l'église, jusqu'à la restitution de la chose enlevée. — 19. Les filles qui entreront dans un monastère par leur pi-opre volonté ou qui seront offertes par leurs i)arents, y demeureront une année entière, avant de pi'endre Ihabit de religion. Mais celles qui se consacrent dans les monastères où la clôture n'est pas perpétuelle, y seront trois ans en habit séculier, après (juoi on leur donnera celui de religieuses, suivant les statuts de la maison. — 20. Les prisonniers, pour quelque crime (pie ce soit, seront visités tous les ilimanclics par l'archidiacre ou le prévôt de l'église, qui les soulagera dans leurs besoins selon le divin précepte et leur fournira la nourriture et les choses nécessaires, aux dépens de l'église et par le ministère d'une personne soigneuse et fidèle dont l'évêque aura fait choix. — 21. Bien que tous les prêtres et même les fidèles puissent se charger du soin des pauvres, les évèques néanmoins s'occuperont particulièrement des pauvres lépreux, tant de ceux qui se trouvent dans la ville é}nscopale que de ceux des autres lieux de leur diocèse, en leur fournissant, de la maison de l'église suivant ses revenus, le vêtement et la nourriture. (1)

Dans ce concile apparaît plus spécialement le rôle social et civilisateur rempli par l'épiscopat, durant cette première période de la monarchie mérovingienne. Les évèques commencent, suivant un mot célèbre, à " faire la France, comme les abeilles leur ruche, » et les fils de Clovis, malgré leurs divisions et leurs luttes, favorisent de tout leur pouvoir cette œuvre féconde. Le roi Childebert adresse vers ce temps au clergé et au peuple une lettre dans laquelle il ordonne la destruction des idoles érigées sur les domaines des particuliers (2). Les lois canoniques arrêtées dans les nombreux conciles de ce siècle

(Il Mansi, IX, l'i? et suiv. — Jager, II, 318 et suiv. — Héfélé, III. 5'i8 et suiv.

(2j Cf. Pertr, Monumenta Germanix, III.

viennent compléter et préciser dans la pratique les enseignements de l'Evangile ; elles concourent à maintenir dans le clergé, à tous les degrés de sa hiérarchie, ainsi que chez les moines et les religieuses, les vertus qui font leur grandeur et leur force ; à sauvegarder la sainteté du mariage chrétien dans la nation ; à extii'per les derniers restes du paganisme ; à fonder, pour être exercée i)ar le clergé, l'assistance puhlique de toutes les misères humaines ; enfin à faire pénétrer profondément dans les esprits et les mœurs les idées de charité, de justice et de hienfaisance qui sont la base de la civilisation, et qui devaient, dans le siècle suivant, survivre au déboi'dement des passions barbares non encore détruites.

La rigueur des canons devait atteindre peu après un des membres même de l'épiscopat. En 552 ou 553, un concile se réunit à Paris, pour régler plusieurs questions de discipline. La plus importante était celle de Saffarac, évêque de cette ville. Accusé de divers crimes dont il s'était reconnu coupable devant une assemblée d'évêques et de clercs de la province, il avait été renfermé dans un monastère. L'assemblée, après un examen sérieux de celte cause, le déclara coupable ; le métropolitain de Sens fut chargé de procéder à sa déposition, en vertu d'un des articles du concile d'Orléans qui condamnait la simonie, (1) et d'ordonner un autre évêque à sa place.

Au milieu des guerres presque continuelles que se livraient les rois francs, les églises avaient beaucoup à souffrir tant au spirituel qu'au temporel. Plusieurs évêques en portèrent leur plaintes à Childebert qui convoqua de nouveau les prélats à Paris en 557. L'évêque de Sens n'était pas présent parmi les quinze qui avaient répondu à l'appel du roi. Les dix canons qui furent rédigés avaient pour but principal de faire rendre les biens enlevés aux églises, de protéger les

(1) Jnger, TI, 336. — Héfélé, III, 550.

vierges consacrées à Dieu, et d'assurer la liberté des élections épiscopales, contre les empiétements du pouvoir royal. (1)

Clotaire, devenu seul maîlic de la monarchie en 558 par la mort de ses frères, disparut lui-même trois ans plus lard, laissant le royaume à ses quatre fils. Sens, Auxerre, Orléans et Troyes échurent à Contran, roi de Bourgogne, et Carihcrt eut Paris avec Chartres. L'ambition et la jalousie de ces princes, ou plutôt la haine que deux femmes, Brunehaut et Frédégonde, épouses de Sigebert d'Austrasie, et de Chilpéric de Neustrie, avaient conçue l'une contre l'autre et inspirée à leurs maris, remplissent bientcM toute la monarchie de troubles et de carnages.

Un instant le feu de la guerre allumée entre les deux rois parut s'apaiser, mais un différend survenu entre des évêques de leurs royaumes réveilla toute leur animosité. Egidius, métropolitain de Beims, avait consacré le prêtre Promotus évêque de Châteaudun, ville du royaume de Sigebert, au préjudice du diocèse de Chartres qui faisait partie des étals de Chilpéric. Pappole, évêque de Chartres, se plaignit d'une ordination si irrégulière, et comme Chilpéric et Sigebci't défendaient chacun l'évêque qui était leur sujet, (iontran s'offrit comme médiateur du différend ; parce qu'il s'agissait d'un point de discipline ecclésiastique, il en laissa la décision aux évêques qu'il convoqua à Paris, en novembre 573. On sait que cette ville appartenait en commun aux trois rois francs.

Pendant le synode, après que l'évêque de Chartres eut donné lecture d'une l'equofe contre Promotus, Constitut, métro|)olitain de Sens, chargea révé(|ue de Paris, Germain, de sommei' l'intrus de venir au concile, puis Constitut et Germain firent leur rapport à l'assemblée qui passa outre et procéda au jugement. Mais la sentence demeura sans effet, et le concile ne

(Ij Mansi, IX, 743 et suiv. — Héfélé, III, 552.

réussit pas mieux à apaiser les autres différends entre Cliilpéric et Sigebert. Conslitul signa le quatrième les actes de cette assemblée, après les métropolitains de \'icnne, d'Arles et de Lyon. 11 avait auprès de lui deux de ses suffraganls, saint Germain de Paris et saint Aunaire d'Auxcrre. (1)

L'année même qui précéda son décès, l'évèque de Sens manqua d'assister au cinquième concile de Paris, probablement à cause de ses infirmités ou de son âge, et il ne coopéra point à l'iniquité qui y fut accomplie. L'évèque de Rouen, saint Prétextât, fut sacrifié à la haine de Chilpéric, grâce à la lâcheté de quelques prélats et malgré l'opposition énergique de Grégoire de Tours. (2)

On place la mort de Constitut de Sens en 578 et l'on pense qu'il fut inhumé à Saint-Pierre-leA'if. Cette même année, saint Aunaire, évêcjue d'Auxerre, réunissait le premier synode diocésain connu de cette ville, composé de sept abbés, trente quatre prêtres et trois diacres. (3) Les quarante cinq canons eurent pour but de renouveler les prescriptions des conciles précédents sur les superstitions païennes, et sur divers points de la discipline ecclésiastique et monastique. Notons seulement celui qui fait défense de fêter le premier jour de janvier en se déguisant en vaches ou en cerfs, à la manière des idolâtres, et en se donnant des étrennes diaboliques : ainsi que le trente-sixième qui interdit aux femmes de recevoir l'eucharistie dans la main nue ou de toucher au corporal. (Aux hommes on donnait encore l'euchai'istie dans la main nue, tandis que les femmes devaient se la couvrir d'un linge blanc, appelé dominical.)

Le successeur de Constitut sur le siège de Sens

(1) Mansi, IX, 867 et suiv. - Jager, II, 12.^.

(2) Cf pour plus de détails, Jager, II, 576 et suiv.

f3) Quelques auteurs renvoient la célébration de ce synode en 585, après le second concile de Màcon. — Ct. Migne, Diction, des Conc, I, col. 238.

portail le nom (I'artiikmi;. 11 appartenait à une famille noble (lu pays et s'était engagé d'abord dans les liens du mariage ; au nombre de ses enfants était vme fdle du nom d'Eulosie, qui prit le voile et se consacra à Dieu. Il se distinguait entre les laïques par sa piété, sa science et sa sagesse, aussi, après la mort de son épouse, devint-il clerc, et lorsque le diocèse fut privé de son premier pasicur, tous les yeux se portèrent sur lui. Il fut consacré le 23 aviil 579. Par les éminentes qualités qu'il déploya, il justifia toutes les espérances et mérita d'être honoi'é comme im saint. On ne connaît que peu d'actes de son long épiscopat.

Il ai=isista, en 581 ou 582, au premier concile de Mâcon qui fut réuni par les soins du roi Gontran. Il est marqué dans les actes après les métropolitains de Lyon et de Vienne, et avant celui de Bourges. Il était accompagné de quatre de ses comprovinciaux : Gallomagnus cfe Troyes, saint Aunaire d'Auxerre Namatius d'Orléans et Agricola de Nevers.

On ignore quelle fut l'occasion de cette assemblée. Il est dit dans le préambule que les évéques, s'étant réunis pour des affaires publiques et la défense des intérêts des pauvres, ont plutôt songé à renouveler les anciens canons et à en recommander la pratique, en particulier ceux qui regardaient l'observance de la clôture dans les couvents de femmes, la discipline ecclésiastique, les précautions à prendre vis à vis des juifs, et enfin la défense de porter devant les tribunaux les causes des clercs , à l'exception de l'bomicide, du vol et des maléfices. (1)

Arthème prit également part au second concile de Màcon, en 585. C'était une sorte de synode général de la nation franque. La monarchie était alors partagée en trois parts, sous Gontran de Bourgogne Clotaire II de Paris et Childebert d'Austrasie ; mais Gontran se trouvait de fait maître de deux royaumes,

(1) Mansi, IX, 931 et suiv. — Héfélc, III, :i76 et suiv.

car il ctail tuteur de Clotairc, encore mineur. De ces deux royaumes se réunirent quarante évoques et vingt clercs représentant des prélats absents. Les fonctions de président furent remplies par Priscus, métropolitain de Lyon, à qui le procès-verbal donne le titre de patriarche. Artlième signa le cinquième, après ses collègues de Lyon, Vienne, Rouen et Bordeaux.

Les vingt règlements promulgués par le concile portaient spécialement sur la sanctification du dimanche, sur le baptême qui ne devait, hors le cas de nécessité, être conféré que le samedi saint, sur l'obligation de payer la dîme dont le clergé devait consacrer une partie au soulagement des pauvres et des prisonniers, sur la réserve faite aux évêques des causes ecclésiastiques. Deux canons méritent une mention spéciale. Dans le sixième, il est dit que la messe doit être célébrée par les prêtres à jeun, suivant les anciens règlements, et que le reste du pain consacré sera humecté de vin pour être donné à manger le mercredi et le vendredi à de jeunes enfants également à jeun. Le treizième déclare qu'il ne doit pas y avoir de chien dans la maison de l'évêque, afin que les pauvres qui viennent y chercher du secours ne soient pas mordus. (1) Aussitôt a])rès le concile, Contran publia une lettre qu'il envoya aux évêques et aux juges du royaume, confirmant les résolutions de l'assemblée et appuyant leur exécution par l'autorité royale. Cet excellent prince devait mourir en 595, sans laisser de postérité.

La haute estime dont le métropolitain de Sens jouissait auprès de lui le fit intervenir dans une de ces circonstances tragiques, si fréquentes à cette époque de troubles, d'embûches et d'attentats. La reine Frédégonde, dont la mémoire est chargée de crimes, fit poignarder saint Prélexlaf dans son église, le jour de

(1) Mansi. IX, 947. — Hételé, III, 579. — Sirmond, I, 389.

Pâques, au milieu de l'ol'Iicc divin. Contran ayant appris que celte reine était accusée d'avoir inspiré cet odieux assassinat, députa vers le jeune Clotaire trois prélats, Arthème, St V'éran de Châlons et Agrèce de Troyes pour demander aux ministres, chargés de la régence, de lui livrer les auteurs du crime. Leur intervention demeura sans effet, et, ai)rès leur départ, cette Icuune artificieuse, habile à dominer l'esprit de ("lolaire, parvint même à établir sur le siège de Kouen un évé(pie indigne qui a\ait participé à la moil de saint Pj'élextat (1). Les rivalités entre les rois francs allèrent en augmentant, au point qu'une lutte terrible s'engagea entre Thierry, roi d'Orléans et de Bourgogne, et Théodebert, roi d'Austrasie, d'une part, et Clotaire, roi de Soissons, d'autre part. Les deux premiers marchèrent contre ce dernier avec ime armée nombreuse ; la rencontre eut lieu dans le diocèse de Sens, à Dormelles-sur-Orvanne, en 599 (2). Les troupes de Clotaire furent mises en pièces, et, après leur déroute, le vainqueur dévasta les campagnes et les villes des bords de la Seine qui s'étaient données à ce |)rince. Les cités lurent rasées et un grand nombre d'habitants emmenés en captivité (3).

Vers la fin de son épiscopat, Arthème eut la joie d'admellre à la pénitence publique un grand criminel, du nom de Baldus (Bond), qui était originaire d'Espagne. S'il faut en croire sa légende qui ne parait pas antérieure au \f siècle, cet homme, après avoir commis un parricide et quitté sa patrie, avait l'ait le pébrinage de Rome et de Jérusalem, puis attiré sans doule par la renommée de sa compatriote, sainte Colombe, il était venu se jeter aux pieds du saint évêque de Sens. Après qu'il eut avoué son crime et sollicité la pénitence qu'il méi'itait, le pontife lui

(1) Grégoire He Tours, dans Migne, LXXI, col. 40'«.

(2) Canton de Lorrez-le- Bocage, arrondissement de Fontainebleau.

(3) Frédégaire, dans D. Bouquet, Historiens des Gaules, II, 421,

remettant le bâton qu'il tenait à la main, lui ordonna d'aller le planter au sommet de la colline escarpée qui s'élevait en lace de la ville, de l'autre côté de l'ïonne, et de l'arroser de l'eau de cette rivière, jusqu'à ce qu'il se mît à fleurir.

Baldus se construisit une hutte à l'endroit désigné et il y passa le l'este de ses jours, en menant la vie la plus dure, et en s'acquittant avec ponctualité de la pénible tâche qui lui avait été prescrite. Au bout de quelques années le bâton desséché aurait reverdi. Bientôt après, vers 604, Baldus qui était parvenu à une haute réputation de sainteté, rendit son âme à Dieu et fut inhumé dans son ermitage (1).

Cependant la triste situation de la monarchie franque inquiétait le grand pontife qui gouvernait alors l'Eglise, saint Grégoire. Il s'efforça d'apporter un remède à tant de calamités, et provoqua, dans ^ce but, la réunion d'un concile national. Les questions sur lesquelles il appelait l'attention de l'épiscopal étaient la simonie et les ordinations prématurées des laïques élevés à l'épiscopat ; il recommandait également de renouveler les anciens règlements sur la discipline ecclésiastique et sur la convocation des synodes provinciaux. Lorsque la reine Brunehaut et les rois Thierry, Théodebert et Clotaire eurent donné leur consentement, le concile put enfin avoir lieu.

Cette assemblée de l'épiscopat franc dont ..labillon ignorait l'endroit et dont les actes ont péri (2), le Père

(1) Cf. Bréviaire de Sens, au 29 octobre. — Blondel, op. cit. p. 253. La première chapelle élevée sur le tombeau du pénitent fut détruite par les Normands. Riclior. archevêque de Sens, la remplaça en 1081 par une nouvelle qu'il donna à l'abbaye de Saint- Reray. Ce fut eu creusant les fondations de cet édifice qu'on leva de terre le corps de saint Baldus. Ses restes vénérés attiraient un grand concours de pèlerins et son culte se répandit dès lors au loin. Plusieurs paroisses de la Champagne et de la Brie le prirent pour patron. A la Un du xviii* siècle, l'église fut détruite, et les reliques déposées dans la paroisse voisine de Paron. Les ruines du prieuré ont été relevées il y a quelques années.

(2) Annales Benedictini, I, 238.

Lecointe est le premier (lui l'ait indiqué comme ayant eu lieu à Sens et il le place en 009 (1). 11 se l'onde sur les Actes de saint liélliaiie, évèque de Cliaitres, dans lesquels il est dit que ce jirélat se rendit vers cette époque à un concile léuni dans la ville de Sens (2).

Alansi, Pagi et Héiélé sup})Osent que ce l'ut à ce concile que saint Colomban, abbé de Luxeuil, ïut appelé et rel'usa de se trouver, parce qu'on devait y agiter la (pieslion de la célébration de la l*àque qui était observée d'une manière différente par les Francs et les Bretons. Les évéques ne voulurent point toléi'er chez les moines irlandais de Luxeuil une coutume différente qui serait une nouvelle cause de troubles dans l'église franque. Mais saint Colomban refusa avec opiniâtreté de se soumettre à leur volonté, et lorsqu'il apprit qu'ils étaient, suivant le désir du pape, réunis en concile, il leur écrivit une lettre dans laquelle, à travers les sentiments d'humilité dont elle était pleine, on entrevoit un grand entêtement pour une mauvaise cause. <( Je remercie le Seigneur mon Dieu, disait-il, de ce qu'à mon sujet tant de saints sont assemblés pour traiter de la foi et des bonnes anivres. Et plût à Dieu (pie vous le fussiez plus souvent ! Bien que les troubles présents ne permettent pas de tenir des conciles une ou deux fois l'an, comme les canons l'ordonnent, vous auriez dû vous efforcer d'en réunir plus souvent. Je prie Dieu que celui-ci tourne au bien de l'Eglise et que le Prince des pasteurs vous inspire de traiter non seulement de la l^àque, mais encore de plusieurs points de discipline plus importants qui sont négligés »

(t) Annales ecclesiastici Franconim, anno G57.

(2) Acta Sanclnrum, De sanclo Belhnrio. II, aug. 179. — Les PP. Giraud et Ricliard [Bibliot. sacrée, XXIX, 20:5) en s'appuyant sur l'autorité de Mansi |X,'i83) avancent ce concile de quelques années et le placent en 601. La même date est admise par les auteurs de VArt de vérifier les dates. — Cf. Ballet, de la Soc. arch. de Sens, XI, 64. — Kruscli renvoie la composition de la Vie de saint Béthaire au IX* siècle et la considère comme l'œuvre d'un faussaire ignorant. Cf. Analecta Bolland. 1897. 89.

Colomban conlinuail eu défendant âprement son opinion cl il ajoutait qu'il ne se rendait pas à ce concile, de peur de s engager dans des discussions et d'aller ainsi contre la recommandaiion de l'Apôtre Paul. (1) On ne sait ni l'effet que produisit cette lettre ni les décisions que prirent les é\é(pies sur les différentes questions qui leur furent soumises ; mais Colomban garda l'usage qu'il avait apporté de son pays, et peut-être crut-on pouvoir le tolérer pour quelque temps, en considération de sa sainteté.

Parmi les réformes que Grégoire le Grand introduisit dans l'église d'Occident, nous menlionnerons celle de la liturgie qui, en raison de ses liens étroits avec la foi, a toujours eu une grande importance. La liturgie des pays francs était alors différente de celle de Rome. Les écrits de Sidoine Apollinaire et de Grégoire de Tours nous dépeignent avec complaisance les pompes du rite gallican. La Sénonie n'avait rien à envier sur ce point aux autres provinces. D'après un éloge de saint Germain de Paris et de son clergé, écrit vers ce temps par Venance Fortunat, on voyait alors se dérouler dans l'église de cette ville la gravité et la majesté de l'office divin, rehaussé par l'accord de la psalmodie et l'emploi des fliites, des trompettes et des orgues qui accompagnaient les chants sacrés. (2) Saint Grégoire portait ses soins éclairés sur la liturgie de l'église de Rome, et par les perfectionnements qu'il y introduisit, il prépara son introduction dans tous les pays de l'Occident. Il réforma un sacramentaire qui, pour ce motif, reçut le nom de grégorien, et dont nous retrouverons plus tard un exemplaire à Sens.

Il entreprit également la correction du chani ecclésiastique dont la mélodie majestueuse devait ajouter une nouvelle splendeur au service divin. En envoyant

(1) Migne, LXXX, col. 264.

(2) Mabillon, dans Migae, LXXII, col. 99 et suiv.

dans la Grande Bretagne plusieurs moines de Rome avec saint Augustin, le pape les chargea dappiendre ce chant aux Anglais et même, suivant quelques historiens, aux Français. Ces religieux en elïet, se rendant à ("anlorbérv, s'arrêtèrent dans [)lusieurs villes de la vallée du Rhône, ainsi qu'à Aulun, puis de là se rendirent auprès du roi d'Austrasie, Théodebert, à Reims ou Metz, et enfin s'en allèrent à Tours, après avoir, suivant une lettre de saint (irégoire, « traversé beaucoup d'autres lieux. » (I) Sens se trouvant sur leur passage, les envoyés du pape s'arrêtèrent-ils dans celte ville ? 11 est permis de le supposer.

Saint Augustin avait reçu de saint Grégoire des lettres de recommandation pour plusieurs prélats et en particulier pour saint Syagrius d'Autun. Peut-être i"aut-il rapprocher de ce voyage la recension la plus ancienne du martyrologe hiéronymien qui ait été laite dans notre pays. On sait que les chrétiens des premiers siècles tenaient une note exacte de la mort des évêques et du natale des martyrs. Chaque église eut bientôt un calendrier spécial dans lequel était marqué, pour chaque jour, le nom du saint ou du martyr, le jour de sa mort et celui de sa fêle. Elle posséda égalemenl un marlyrologe qui mentionnait de plus le genre du martyre, le lieu et l'époque où il avait été consommé, ainsi que le nom du juge. Ce livre n'était qu'un abrégé d'un recueil plus étendu qui renfermait les actes des martyrs. (2) Chaque église avait son calendrier propre, tandis que les martyrologes concernaient plutôt l'Eglise catholique toute entière.

Un de ces martyrologes se recommandait spécialement par les noms d'Eusèbe, de Jérôme et de Chromatius, et il avait reçu le nom de hiéromymien. L'église de Rome en possédait un exemplaire au vi® siècle, comme l'atteste une lettre de saint Grégoire.

(1) Migne, LXXV, col 368.

(2) Cf. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes. — Aug. Molinier, iVanwl de Bibliographie historique, I, 98.

Celui qui iiil alors remanié dans nos contrées paraît, d'après Mgr Duchesne, (l) avoir été copié sur d'auli'cs exemplaires successivement remaniés et ayant pour sources le calendrier romain, le martyrologe oriental et le calendrier africain. Ce critique en place la recension entre 592 et 600, parce que ce martyrologe renferme la mention du jour de la consécration de Syagrius, d'Autun, et d'Aunaire d'Auxerre, et a dû être complété du vivant de ces deux évéques. De plus, il pense que cette œuvre a été faite à Auxerre. Mais, pour des raisons que nous exposons plus loin, (2) nous regardons comme plus probable que ce travail eut lieu à Autun, et peut-être d'après une des copies que les moines romains avaient emportées avec d'autres livres liturgiques et que Syagrius put voir entre leurs mains. Cette recension ne renferme, en effet, pour le diocèse de Sens, que sainte Colombe et saint Léon, tandis qu'elle donne trente saints pour Auxerre, vingt-cinq pour Autun et vingt-six pour Lyon. Mais l'église de Sens comptait alors certainement (saint Savinien mis de côté) d'autres noms sur son calendrier ; Aunaire, évoque d'Auxerre, devait les connaître, et il n'eût pas fait à la métropole de sa province l'injure de diminuer les gloires de son église, tandis que cette omission s'explique mieux de la part de l'évêque d'Autun qui dépendait de Lyon ; et, de fait, cette dernière ville a été favorisée sur le martyrologe autant que celle d'Autun (3).

Durant le long pontificat de saint Arthème, la France ponlilicale mentionne encore sa présence à un concile qui eut lieu à Meaux. Sa mort survint en 609, d'après les chroniqueurs sénonais, et on la place au 28 avril. (4) Il fut enseveli avec pompe au monastère

(1) Cf. Jcla Sanctorum, novemb. II, préface, XL et siiiv.

(2) Cf. Pièces justificatives. n° 1.

(3) En dehors de In IVote que nous donnons, on peut consulter sur cette question Analecta Bollandiana, 1901, 241 à 245. — Revue d'Hist, eccl. de Louvain, octobre, 1900.

(4) Cf. Acta Sanct. Vita sancti Lupi, I sept 250.

do Sainl-Picrre-le-Vif. Son successeur devait cire orné ce nuae lui de lauréole des saints et devenir un des plus illustres de la cité sénonaise ; il est le premier sur qui nous possédions des renseignements assez étendus. (1)

Saint J.oLP, ou saint Leu, était issu dune noble famille de l'Oiléanais. Sun père, le bienheureux lietton, appartenait à la famille de Bourgogne, et sa mère Austregesile, descendait des comtes palatins. Ils. possédaient un domaine situé près d'Orléans, en aval de cette ville, sur un coteau que baigne la Loire, et leur château s'élevait sur la colline de la Brave. C'est là (pie naquit, vers 573, leur enfant qui reçut le nom de W'olf, d'où est sorti le latin Lupus. (2) Austregesile avait pour frères : Austrène, évèque d'Orléans et Aunaire d'Auxerre. Ces deux prélats, charmés des heureuses dispositions de leur neveu, se chargèrent de son instruction et de son éducation. Il fit bientôt de rapides progrès et dépassa tous les jeunes gens de son âge par l'étendue de ses connaissances et son talent oratoire ; comme il montrait des dispositions pour l'état ecclésiastique, ses oncles l'admirent à la tonsure puis au sacerdoce. Ses vertus éminentes le mûrirent avant l'âge et répandirent au loin sa renommée ; aussi le siège épiscopal de Sens étant devenu vacant, en G09, les vœux unanimes du clergé et du peuple le désignèrent à la })résentation royale. Il fut élu, dit son biographe, (3) au temps où Thierry II gouvernait le royaume de Bourgogne, avec Brunehaut son a'ieule.

Loup ne tai-da pas à briller par ses hautes qualités. Eloquent, fécond en bonnes œuvres, il montrait le plus grand zèle pour les fonctions saintes. Il avait coutume de visiter chaque nuit les églises de la ville,

(1) Cf. aux Pièces justificatives, la notice critique sur la Vie de saint Loup.

(2) Les Saints de l église d'Orléans, par l'abbé Cochard. |3) Acta Sanctorum, I, septemb. 248 et suiv.

et lorsqu'il arrivait à la basilique, il sonnait le premier la cloche pour donner le signal du lever et appeler les clercs à l'oilice des matines. Quoique le saint évèque se lut attaché très étroitement le cœur de son clergé et de son peuple par sa piété, sa charité et toutes les vertus sacerdotales, il n'en fut pas moins la victime de la malignité de quelques-uns et on l'accusa à la cour d'avoir une affection coupable pour Eulosie, la fille de son prédécesseur. Ces mauvais propos furent rapportés à Loup par son ami Fulcarius, comte d'Orléans et filleul de son père. Tout en reconnaissant avec sincérité son attachement pour la pieuse fille, il protesta hautement de la pureté de ses sentiments et répondit avec fierté qu'ayant sa conscience en repos il méprisait les jugements des hommes.

Bien d'autres épreuves attendaient l'évèque dans sa vie agitée. Thierry II étant mort empoisonné en (313, Clotaire II, roi de Soissons, s'empara de la Bourgogne, au préjudice de Sigebert, fils du défunt, mais il rencontra de l'opposition à ses mesures spoliatrices de la part de Loup qui se déclara pour le fils de Thierry. Il envoya donc un général, du nom de Blidebod, pour investir la ville de Sens qui était la clef de la Bourgogne. Devant le sort qui menaçait son peuple, le prélat voulut faire un suprême appel à la clémence divine et il ordonna de sonner la cloche de son église. A ce bruit, sans doute nouveau pour eux, les soldats de Clotaire, saisis d'une crainte superstitieuse, prirent aussitôt la fuite et abandonnèrent le siège de la ville. (1)

Peu après, Clotaire ayant fait mettre à mort le malheureux Sigebert, devint maître de la Bourgogne et il envoya, pour prendre possession de la ville de Sens, un de ses ducs, nommé Farulfe, que ses titres et son

(1) Les cloches passent pour avoir été inventées par saint Paulin de Noie, vers 431. L usage en fut inlroduit dans la Gaule méridionale, dès le milieu du v* siècle, du temps de Sidoine Apollinaire.

crédit à la cour remplissaient d'orgueil. En faisant son entrée dans la cité, il fut froissé de ce que le métropolitain n'était pas allé à sa rencontre et ne lui avait pas fait les présents d'usage. 11 alla le trouver et, sur les reproches qu'il lui adressait, Loup répondit avec dignité qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, que le devoir d'un pontife était de gouverner son troupeau, que les j)rinces avaient l'obligation de recevoir de sa bouche les préceptes divins, et que c'était à eux de venir le voir et non à lui de se rendre au devant d'eux.

Farulphe dévora en silence son dépit et résolut de se venger. Il avait pour confident et pour appui de ses mauvais desseins l'abbé de Saint-Remy de Sens, Madégisile (1) qui convoitait le siège épiscopal. Ils firent tant par leurs intrigues et leurs dénonciations calomnieuses que le roi, déjà irrité contre le prélat, l'envoya en exil dans une contrée de la Neustrie, appelée le Vimeu et gouvernée par le duc Boson- Landegesile qui était encore païen. L'ordre d'exil fut sans doute donné par Clotaire pendant le séjour qu'il fit la même année à Mâlay [Masolaco) près de Sens. C'est là ({ue, au témoignage de Frédégaire (2), Clotaire, à son relour d'Alsace, fit comparaître le patrice Aléthée et le condamna à mort. (3)

Boson relégua son prisonnier à Ausène, sur la petite rivière de la Bresle. L'homme de Dieu supporta avec

il) On ignore la dale de fondation de celte abbaye dont le nom af)par.Tit ici pour la première fois, sous de tristes auspices. On sait senlemeni qu'elle avait clé mise prin itivemcnt sous le vocable de saint Maui'iceet que ce nom fut substitué plus tard à celui de saint Remy {Gnllin Christinna. XII, 218).

(2) Mifrnc. LXXI. col. 63'..

(3) li'idenlité de ce M;iss()lar, où se trouvait un palais royal des ducs de Bourgoi^ne dont il sera plusieurs fois question au cours du vin"> siècle, a été longtemps inconnue. Ni Mabillon (Cf. De Re diplomadcn, I, 298 et suiv.'. ni D. Germain, niRuinard n'ont pu en discerner l'emplacement. L'abl.é Lebeuf est le premier qui, dans une Notice sur un ancien palais royal, a re.'ionnu dans ce Massolac le village de Màlay, près de Sens, et il a appuyé son opinion sur plusieurs preuves qui puraiscnt convaincantes. 1* Ce lieu devait

résignation relie nouvelle épreuve, cl les Francs- Saliens qui liabilaient celle région étant restés idolâtres, il se mil à les évangéliser. Le Seigneur bénit visiblement sa prédication en lui permettant de rendre la vue à un aveugle. Ce miracle, accompli devant Boson, le convertit, et il se lit baptiser avec la plupart de ses guerriers.

Pendant l'exil de Loup, un certain Senecius aurait occupé le siège de Sens, s'il faut en croire le témoignage de D. Alathoud et de Taveau, rapporté par les Bollandistes, mais ce sentiment ne repose sur aucune preuve sérieuse. (1)

Les Sénonais ce])endant étaient fort affligés de l'exil de leur pontife et ils ne pouvaient se résigner à son absence. Quelques mois après son départ, le mécontentement suscite une émeute populaire qui envabit l'abbaye de Saint-Remy, et l'abbé Madégisile est massacré. Puis la population réclame à grands cris son évêque, et l'archidiacre, Ragnégésile, se rend à Troyes auprès du bienheureux Yinebaud, abbé de saint Loup, et le supplie avec instances d'aller trouver le roi et d'obtenir le retour du proscrit. Vinebaud consentit à remplir cette mission : il parvint à convaincre Clotaire de l'innocence de Loup, et il fut

être situé sur les confins de la Bourgogne et de la Nouslrie. 2° A cause de sa proximité de Sons (quelques kilomètres) il devait êlre du même royaume que cetle ville. 3° Kiifin la cliarle qu'Emmon, évêque de Sens, obtint en 657 pour l'abbaye de Saiut-I'ierre-le- Vit et qui fut signée d'un grand noml)i-e d'évè]ue.s. est datée de « Mansolaco curte dominica. » Mâi.iy est situé près rie la forêt d'Olhe où les rois mérovingiens aimaient à se livrer aux plaisirs de la chasse, et ils lenaient volonticu'S leurs étals dans ce palais Non loin de là fut bâtie plus tard sur les bords de la Vanne, h Theil, une autre résidence roj^nle oi!i séjourna la reine Constance, pendant le voyage du roi Robert à Rome, et qui dépendait probablement de Màlay, car au xviii* siècle elle faisait partie de sa chàtellenie. Le palais de Mansolac a dû disparaître au plus tard pendant la guerre des Sarrazins.car il n'en est plus fait mention dans les siècles postérieurs.

(I) Cf, Chronique de Geoffroy de Courlon, éditée par Julliot, Sens, p 245,

chargé d'aller porter lui-même à l'exilé la lettre de rappel.

L'enirex lie des deux serviteurs de Dieu fut des plus louchantes. Ils prirent ensemhle le chemin de la résidence royale. Toute la cour se réjouit du retour du saini |)iélat. Le roi, dit riiagiograplic, fléchit le genou devant lui, se pi'oslerna à terre et implora son pardon ; puis le voyant ahattu, maigri, les cheveux et la barhe en désordre, indices des dures privations qu'il avait endurées, il reconnut en pleurant ses torts, maudit ceux qui l'avaient trompé, ordonna de lui couper les cheveux et la barbe, et l'on vit le persécuteur de Tévéque devenir son humble servant et se prosterner de nouveau à terre en demandant pardon. Le roi lui offrit ensuite des présents pour son église et il lui donna congé.

Loup se mit en route pour Sens. Son passage fut signalé partout |)ar des miracles. A Paris, sa présence suffit pour faire ouvrir les portes des prisons et tomber les chaînes des condamnés. A Melun il arrêta par ses prières un incendie. Le peuple de Sens accourut à sa rencontre et le reçut comme en triomphe. Il fit son entrée au milieu des acclamations de la foule qui (lianlaif des hymnes d'actions de grâces et versait des larmes de joie.

P>ien que l'on ne connaisse pas la durée de son exil, \n phqiart (Iv^^ chronologistes s'accordent à penser quelle ne fut guère que d'une année. Lecointe, parlant de son passage à la cour, le met au mois d'octobre 615, car Clotaire réunit alors à Paris un concile. A cette assemblée que le roi convoqua, lorsqu'il se vit seul maître de la monarchie, assistaient soixante-dix-neuf prélats. Sirmond (l) n'a trouvé qu'un exemplaire de ce concile, ne comprenant point la signature des évêques.

Ce synode général avait pour but de renouveler les

(1) Concil. antiq. Galli^, I, 617.

anciens canons, de régler les difficultés du moment, et de prendre des mesures utiles à l'intérêt du prince et de la nation. En plus des règlements de discipline ecclésiastique on établit des lois importantes dont le recueil a formé le code des lois allemandes. Comme Gondebaud son prédécesseur, Clolaiie se rendait enfin compte des secours ])ré(ieu\ fpi'apportait l'Eglise calboli(jue à l'Etal pour la sage administi'ation des peuples, et il publia un édit reconunandant l'exécution de toutes les mesures prises par le concile.

De nouveau installé sur le siège de Sens, Loup, au lieu de se venger de ses ennemis, chercha toutes les occasions de leur rendre service. Il se montra comme auparavant, d'une inépuisable libéralité envers les pauvres, prenant même sur le nécessaire et provoquant les murmures des gens de sa maison. Son biographe lui attribue un pouvoir extraordinaire sur le démon, ainsi que le don de prophétie et de miracles. Il raconte, entre autres choses, qu'un jour, comme le saint pontife célébrait la messe dans son domaine d'Ordon, assisté d'un nombreux clergé, quelques instants avant la consécration, une pierre précieuse d'un merveilleux éclat tomba dans le calice (1). Cette gemme fut conservée quelque temps à

(1) M. Krusch qui a publié l;i Vie de s.iint Loup dans les J/onumenta Gerin. historien ; Script, rer. xvi merov. IV ; Pnssiones vitieqiie sanctorum pevi inerov. H, 176-187, considère qu'elle a été compus.ée probablement avant 875, cai- elle a élé eonnue d'Adon. d'Usuard et de l'auteur des Ge.sta Pont. .4utiss. Mais il déclare qu'elle ne contient que dos fables sans valeur, et, dans l'épilogue, il accable l'école légendaire de ses sarcasmes. Tout en reconnaissant que certains fies faits merveilleux attribués à sainl Loup peuvent s'expliquer d'une façon naturelle ou par la trop grande crédulité de ce temps, on ne saurait trop s'élever contre de pareilles exagérations. M. Gabr Monod lui-même {Rih/. de r Ecole des Hautes Etudes, 1898, 7| blâme son scepticisme excessif dans les questions d'autlienticité et de date des textes bagiographiques, Mgr Duehesne a également, dans une série d'articles du Bulletin critique (1897, n" 16 et suiv.), contesté avec raison une partie des conclusions critiques de M. Kruscb. — Cf. pour plus de détails, aux Pièces justificatives, notre Notice critique sur cette légende, no IL

la cathédrale de Sens, puis, sur la demande du roi Clotairc, elle fut envoyée et placée dans la chapelle de son palais, ])armi les reliques des saints.

Un autre fait extraordinaire se rapporte à la cloche dont il a déjà été parlé. Elle avait, paraît-il, ini son d'une douceur merveilleuse, et elle fil envie à C'iotaire (pii donna l'ordre de la charger sur un haleau et de l'amener à Paris, au grand regret du prélat. Mais il arriva dans le voyage que la cloche ])erdit tout à coup sa sonorité. Le roi, à cette nouvelle, ordonna de la ramener à Sens, mais dès qu'elle fut arrivée au pont de Synaque (aujourd'hui Pont-sur-Yonne), la cloche retrouva la pureté de son timhre, et le saint évêque apprenant ce fait, accourut avec joie, en rendant grâces à Dieu.

La grande œuvre de Loup fut la fondation, près de sa ville épiscopale, du monastère de Sainte-Colomhe, à un kilomètre de distance, sur le bord de la voie romaine qui conduisait à Paris. L'abbaye fut construite sur l'emplacement du château du duc ou comte Aubert. Celui-ci, touché des miracles qui s'étaient opérés à l'invention du corps qui eut lieu peu après sa mort près de la fontaine d'Azon, l'avait transféré chez lui et déposé dans une église construite à cette intention (1). Lothaire voulut contribuer largement au premier établissement de ce monastère et lui fit don de la villa de Cuy (2). De ce fait, cette maison devint de fondation royale et elle garda jalousement ce titre |)endant tout le moyen-âge. Vers le même temps (022) saint Didier, évêque d'Auxerre, laissa par testament une terre du nom de Viscla qui devait être partagée entre les deux basiliques de Ste-Colombe et de St- Léon. {G esta Ponl. Auliss^.

Tl faut sans doute placer également la naissance de l'abbaye de Ferrières, en Gâtinais, sous l'épiscopat

fi) Bibliolhèqne nationale, Collection de Champagne, t. XLIII, manuscrits.

(2) Gall. christ. XII, 146.

de Ta)!!)). D'après les auteurs du Gallia Chrisliana (1), on doit l'ejclcr le sentiment de ceux qui pensent que cette maison religieuse devait son origine à Clevis, et ils placent cette création sous le règne de Clotaire II, en l'attribuant à un cei'tain Wandelbert qui est cité conune fondaleur dans une lettre du pape Pascal II, datée de 1103. Ce duc était un des grands de Bourgogne qui attaquèrent le prince WiUebaud et le tuèrent ; il aurait vécu du temps où labbé Dadon (saint Ouen) donnait le nom de Jérusalem à l'abbaye de Rebaix qu'il créait au diocèse de Meaux. Loup de Ferrières, dans sa lettre treizième, dit que le fondateur de ce monastère l'avait appelé Bethléem, et c'est la seule chose qu'il nous apprenne sur ses origines. Les mêmes auteurs supposent que de ce nom attribué à Ferrières est peut-être née dans les siècles postérieurs l'opinion que saint Savinien avait, à son passage dans ce lieu, consacré une grotte à la ressemblance de celle de Bethléem en lui donnant la même dénomination (2). Quoi qu'il en soit, le diocèse de Sens possédait dès lors trois grandes abbayes, Ferrières, Sainte-Colombe et Saint-Pierre-le-Vif, qui devaient, à des titres divers, acquérir un grand renom.

Les monastères jouent désormais un rôle si considérable dans la vie religieuse du diocèse, comme de tous les pays francs, qu'il est nécessaire d'en donner ici un aperçu. Le monachisme avait pour fin l'application des principes évangéliques, élevés à leur plus haute puissance. Vivante antithèse du paganisme, la foi nouvelle déclarait la guerre à la matière. Considérant l'âme humaine comme infiniment supérieure, ses fervents méprisaient le corps, c cette prison de chair, » et visaient par une vie d'anachorètes à en dégager l'esprit comme seul capable d'envisager la beauté

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