CHAPITRE V
Les discordes civiles, qui avaient régné pendant pi'ès d'un siècle, grâce à la faiblesse du pouvoir entre les mains des princes mérovingiens (ils ont reçu, pour ce motif, le litre de rois fainéants), allaient enfin prendre lin. Avec l'avènement (\es deux fils de Charles Martel, Pépin et Carloman, l'ordre et la paix commencèrent à renaître. Pour travailler à cette œuvre de rénovation, Carloman appela à son aide l'apotre de la Germanie, saint Boniface. Celui-ci écrivit anssitôt au pape Zacharie, l'informant de la démarche du prince et lui exposant en môme temps que les Francs n'avaient pas eu de conciles depuis plus de quatre-vingts ans, que dans beaucoup de villes les sièges épiscopaux étaient au pouvoir de laïques cupides ou de clercs indignes, et que le premier remède était dans la convocation d'un concile.
Le pape approuva les projets de Roniface et lui ordonna de provoquer une réunion de l'épiscopat pour aviser aux mesures à prendre. Comme légat du Saint-Siège, et avec le consentement de Carloman, il convoqua dans le palais royal de Leptines, au royaume de Cambrai, une assemblée composée d'évêques, de comtes et d'autres officiers du rôi d'xAustrasie (743). Parmi les prélats présents se trouvait le métropolitain de Sens, Ardobert.
Celui-ci appartenait, comme Géric et Ebbon, à la famille comtale de Tonnerre. L'orthographe de son nom, à la ressemblance de beaucoup de ses prédécesseurs de l'époque mérovingienne, présente des variantes dont voici les principales : Ardobertus, Hartberlus, Honoberlus, Aunobertus, Le catalogue
de Fonicnelle, suivi par le Gallia Christiana, le donne seulenu'til apivs lloniilplic, lundis que le martyrologe d Isnai-d, a\ec adjonctions des Cluu'lrcux de Cologne, au(jiiel se l'allient les UoUandislea (1), porte au riiKj janvier la mention suivante : « A Sens, lionoljcrl et llonulplie, évèques et confesseurs. » Cette dernière opinion est suivie par les historiens sénonais et repose sur d'anciens calendriers dont la l'édaction est peut-être antérieure à celle de la liste épiscopale mentionnée (2).
iloM i.iMu:, (jue Ion a])pelle encoi'e Mcrulfus, jMenullus, était le père d'Ardobei't. Après la mort de son é|)()use, il embrassa le sacerdoce, puis, suivivant à son lils, il l'aurait remj)lacé sur le siège de Sens où Ion pense quil resta cinq années. Sa mort est fixée en 701 ; il partagea avec Ardobcrt le même tombeau et les mêmes honneurs, consacrés par l'église de Sens dans son calendrier.
D'après certains chroniqueurs, il coopéra au mouvement de réforme qui grandissait alors, en introduisant parmi son clergé la vie régulière et canoniale. Saint Chrodegand, de Metz, eut en 755 la même initiative et donna aux i)rètres de son église une règle qui, à l'exception du voui de pauvreté, se l'approchait beaucoup de celle (]qs monastères, et dont le texte nous est resté (o). Ils allaient ainsi au-devant des prescriptions du concile d'Aix-la-Chapelle (810), qui rendit celte institution obligatoire pour loules les églises germaines et franques.
(1) Jet. Sanct., I. 288.
(2) Diverses preuves semblent ébranler l'aulorité du catalogue de Fonicnelle et donner à croire que saint Ilonulphe n'est venu qu'après Ardobert. Il ne s'est écoulé en efTel que trois années entre la mort d'Ebbon et le concile de Lcplines, et il n'est pas certain qu Ardobert n'élait pas cvcqne depuis quelque temps ;i cette dernière date, tandis que le premier successeur, Loup II, n'apparaît qu'en 705. D'autre part, s'il est vrai qu'HonulpIie introduisit des réformes dans son clei'gé, ces mesures ne s'expliquent qu'après les conciles «le Leptines et de Soissons en 743 et 744.
(3) Cf. Jager, lY, 1 14-117,
Le concile de Leplines proclama les décrets d'un synode qui venait d'avoir lieu en Germanie et déclara remettre en vigueur les canons de l'ancienne discil>line. Parmi les règlements qui furent promulgués, menlionnons les suivants : Obligation pour les évèques de réunir tous les ans leur clergé. Défense aux clercs de porter les armes, d'aller à la guerre, excepté les aumôniers des troupes, et de se Vwrer à la chasse. Ordre aux prêtres des paroisses d'être soumis à l'évêque, de lui rendre compte de leur ministère, d'être prêts à recevoir sa visite et de l'avoir pour témoins de leur vie régulière et de leur foi. Recommandation aux évèques de s'entendre avec les comtes pour empêcher le peuple de s'adonner aux superstitions païennes. On rédigea une formule de renonciation au démon et à ses œuvres en langue tudesque, avec un catalogue des pratiques idolâtres qui étaient alors en usage. Il est question de cérémonies sacrilèges sur les tombeaux, de danses inconvenantes dans les églises, de sacrifices célébrés dans les forêts et sur les rochers en l'honneur de Mercure et de Jupiter, des augures qu'on tirait de la fiente des oiseaux et de celle des chevaux et des bœufs, ainsi que des èlernuements, des cris à la lune i)endant les éclipses, des amulettes, idoles ou représentations d'hommes, faites avec de la pâte ou du linge, qu'on promenait dans les campagnes, des figures de pieds ou de mains fabriquées avec du bois, de la croyance que les femmes pou\aient manger la lune ou enlever le cœur des hommes, enfin d'autres superstitions qui sont inconnues aujourd'hui. Une amende de quinze sous fut portée contre ceux qui s'en rendraient coupables (1). Le concile s'éleva avec force contre les péchés de la chair, la fornication, les adultères et les incestes. Les moines et les religieuses étaient exhortés à suivre la règle de saint Benoît dans les abbayes comme dans les hôpitaux.
Le deuxième canon avait dans les circonstances une
(I) Cf., pour de détails,Héfélé, IV, 402 à 414. — Mansi, XII, 370.
importanrc particulière. Carloman se réservait, pour subvenir aux frais des guerres qu'il était obligé de soutenir, de retenir (juelquc temps une partie des biens eerlésiasiiques à rcns pour l'entretien de son ai'UK'e, à condition (pie chaque année, [)ar cliaque famille desckues, on paierait à litre de redevance à l'église ou au monastère un sou, et que ces propriétés leur retourneraient api'ès la mort de celui à qui elles auraient été ainsi données, à moins que la nécessité n'dbligeàt le pi'ince de les attribuer à un autre sous les mêmes conditions : nuiis on devrait avoir soin toujoui's que l'église ou le monastère ne manquât du nécessaire, car en ce cas il faudrait leur l'estitucr les biens aliénés. Cette mesui'c, décrétée avec le consentement des évèques, devait ouvrir la porte à bien des s|)oliations, et nous verrons un peu plus tard que plusieurs monastères de Sens furent ainsi presque complètement ruinés.
Boni face chargea au mois d'août suivant Ardobert d'aller à Rome, avec d'autres ambassadeurs, porter ,au pape les actes du concile, ainsi que des lettres de lui, de Carloman et de Pépin. On ignore le contenu de cette correspondance, mais, pai- la réponse de Zachai'ie qui est restée, on sait que l'apôtre des Germains avait consaciv trois ai"che\èques (1): Griïuon, pour la nn'tropole de Houen, Abel, pour celle de Reims, Ai'dobert, poui- !^ens, et qu'il avait demandé ensuite trois palliiuiis. A la suite des jtai'tages successifs du terj'iloire franc enti'e les fils et les j)etits-rds de Clovis, la dignité de métropolitain avait beaucoup perdu de son autorité et presque disparu. Boniface, de concert avec les princes, \oulait rétablir la hiérarchie et ramener, avec elle, un peu d'ordre et d'unité, pour faciliter la réforme du clergé en même temps que celle de la nation.
Aussitôt que le i)a|)e eut été informé de l'heureuse
(I) C'est lu proiniôrc fois qu'apparaît ce lilrc, dcsliné à remplacer cehii de métropolitain.
issue du concile de Leptincs, il écrivit sans tarder aux cvèques, à tout le clergé, aux ducs, aux comtes et au l)euijle chrétien, les félicitant de revenir à l'observance des lois de l'Eglise et de porter remède à tous les maux qui désolaient leur pays ; il pressait particulièrement le clergé de se soumettre à la discipline ecclésiastique, de recouvrer la dignité du sacerdoce et de se réunir tous les ans en synode pour s'occui)er des intérêts de l'Eglise (1).
Avant de rece\oir une ré})onse à sa première lettre, Boniface avait écrit de nouveau au pape, revenant sur la demande exprimée précédemment au sujet des trois archevêques, et ne réclamant qu'un pallium pour Grimon. On ne connaît également cette lettre que par une seconde réponse dans laquelle Zacharie, après lui avoir fait part qu'il conflrmait le choix des trois princes de l'Eglise, et qu'il leur envoyait le pallium, se plaignait de ces tergiversations. Il se montrait également fort attristé que Boniface eût pu croire que le Saint-Siège s'était rendu coupable de simonie en vendant les insignes archiépiscopaux. Il y a lieu de croire que des personnages, intéressés à faire* échouer cette restauration des métropoles ecclésiastiques, s'étaient efforcés de répandre cette calomnie qu'Abel et Ardobert avaient envoyé de l'argent à Rome pour obtenir la faveur pontificale.
Dans la lettre adressée aux trois archevêques, le pape les exhortait à se montrer dignes de cet honneur, soit en prêchant la parole de Dieu à leurs peuples, soit en honorant leur ministère et en veillant à ce qu'il ne fût pas avili, comme auparavant. 11 les pressait également de pourvoir à ce que les canons fussent observés par tous et d'offrir à Dieu un sacrifice pur qui apaisât sa colère et purifiât le peuple de ses iniquités. On voit par les deux missives du pape que les documents se rapportant aux palliums avaient été rédigés
(1) Migne, 1. c. 925.
avant l'arrivée de la seconde lettre de Boniface. La suite de ces négociations devient incertaine. Quoi qu'il en soit, les trois archevècjues étaient in\estis de leur nouvelle dignité.
Pépin ordonna lui-niénie la convocation d'une autre assemblée (744), à laquelle assistèrent vingt-trois évèques présidés par Boniface. On y renouvela les canons de Leptines et on établit d'autres lèglenients. Il était déclaré que la foi de Nicée et les anciennes lois ecclésiastiques seraient publiées dans toute l'étendue du royaume, afin de rétablir la discipline dans sa \ igueur ; que les évêques auraient soin qu'on ne vendit pas à de fausses mesures ; que le mari ou la fennne ne devaient pas se remarier du vivant de leur conjoint, etc. Le troisième canon mentionnait que des évêques légitimes avaient été, d'api'cs les ordres du roi, ordonnés dans les villes, et les archevêques Abel et Ardobert établis sur eux (( afin (jue les évêques et le peuple aient recours à leur jugement dans les affaires de l'Eglise, que les moines et les religieuses observent leur règle, que les archevêques aient soin de leur faire restituer les biens aliénés jusqu'à concours nécessaire pour leur entretien, et que les abbés n'aillent plus à la guerre, mais qu'ils y envoient leurs gens. » Le procès-verbal du concile, signé par Pépin lui-même, fut transformé en capitulaire et le maire du palais le fit publier par la chancellerie d'Etat (1).
Ce prince avait obtenu du pape l'autorisation de nommer aux évêchés. Zacharie ne trouvant plus dans le clergé l'énergie nécessaire pour guérir des plaies si profondes, s'en était rap})orté à l'esjjrit religieux et au jugement de Pépin pour choisir les clercs les plus dignes, et il avait ainsi cherché le remède là même où le mal avait pris naissance.
Sur le conseil de quelques prélats, le roi écrivit de
(1) Mansi, XII, 390.
nouveau au pape pour lui demander un précis de la discipline errlésiaslique toucliant les réformes à opérer dans ses étals. Le personnage, du nom dArdobanius, (jiiil cliargea de porter cette missive, était, selon toute vraisemblance, le métropolitain de Sens qui s'était acquitté déjà jjcu auparavant dune semblable mission. Zacbarie répondit par une circulaire adressée au maire du palais, aux évoques, aux abbés et aux seigneurs des Francs. Il engageait d'abord le clergé à vivre dans la sainteté et la prière, à éviter les affaires séculières et à laisser aux laïques les occupations de la guerre, puis il rappelait les anciens canons dont l'observance avait été le plus néffli.cée. La matière en était à peu piès la même que celle des trois conciles récents, et avait pour but de maintenir dans le clergé séculier la liiérarcbie et la sainteté de la vie, parmi les moines et les religieuses l'observance de la règle, et de sauvegarder la sainteté du mariage ainsi que de la vie des particuliers (1).
Le reste de la vie d'Ardobert nous est inconnu. 11 y a lieu de penser qu'il était encore sur le siège de Sens lorsque le pape Etienne vint en France, à la lin de 754, pouj" im]»lorcr le secours de Pépin contre les Lombards. Parmi les personnages ecclésiastiques qui accompagnaient le pontife romain se trouvait Wulcaire, évéque de Nomenlum, qui devait plus tard être mis à la tête de l'église sénonaise. Etienne passa l'hiver à l'abbaye de Saint-Denis et compléta l'accord qu'il venait d'avoir avec Pépin, à Ouierzy-sur-Oise, et dans lequel ce prince, lui faisant don de tous les biens qu'Astolf avait enlevés aux Grecs en Italie, établissait le pouvoir temporel des papes.
Quels furent alors les rapports entre le pape et le métropolitain de Sens, nous l'ignorons. Parmi les réformes qu'Etienne s'efforça, pendant son séjour, d'établir dans le royaume franc fut celle de la liturgie.
(1) Cf. texte dans Mignc, LXXXIX, col. 930 à 938.
Il demanda au roi de seconder ses efforts pour imposer l'offire romain, à l'exclusion de la liturgie gallicane. IV'pin seconda son dt-ssein, et les clercs de la cour papale enseignèrent aux Francs la manière dont on célébrait à Home les cérémonies et les prières de l'église. Dans son capitulaire de 789, Charlemagne mentionne l'acte souverain par lecjuel Pé[)in supprima la liturgie gallicane " pour resserrer l'union avec le siège romain et établir dans l'Eglise de Dieu une l)acilique concorde. » (1)
L'épiscopat d'Ardobert aurait, suivant certains bisloriens, duré cinij années, i)endant lesquelles il cultiva avec beaucouj) de zèle le diocèse, et sa mort survint le 20 septembre 755. Quelques cbroniqueurs placent sa sépulture, ainsi que celle d'Honulphe, à Saint-Pierre-le-\' if ; le Gallia Chrisliana, au contraire, affirme, d'après un très ancien martyrologe, que les deux prélats furent inhumés dans l'église de Saint- Didier. Quoi qu'il en soit, leurs restes furent déposés plus tard dans un reliquaire et transférés à Saint- Etienne où ils sont conservés dans le Trésor. Leur fête se célébrait autrefois à Sens le 5 janvier.
Le successeur d'Arbobert, Loup II, se trouvait en 765 à l'assemblée d'Attigny-sur-Aisne, avec l'abbé de Sainte-Colombe, Widrade. Parmi les vingt-huit prélats signataires, Loup se trouve après les archevêques de Metz, Strasbourg et JMayence, et avant celui de Bàle. Des actes de ce synode on ne connaît (pi'un compromis fait par les dignitaires ecclésiastiques dans le but de s'assurer des prières après leur mort. Ils décidèrent qu'après le décès de l'un d'entre eux, ses prêtres réciteraient pour lui cent psautiers et diraient cent messes ; que chaque évêque célébrerait trente messes et que les abbés n'ayant pas le caractère épiscopal prieraient les évêques de dire pontiticalement trente messes à leur place : enfin que les abbés prêtres en auraient également cent à leur charge, et
. (I) D, Guérangor, Institutions liturgiques, I, 247.
leurs moines, cent, psautiers. (1) On ne sait rien des autres actes de Loup et on ignore inèine l'année de sa mort.
Il fut remplacé sur le siège de Sens ))ar lévèque de Xomenlum, X'u.ik auie, (jui accomjjagnait le pape Etienne à son voyage en France, mais ce n'est qu'ap- |>ro\iniali\ement qu'on j)lace ce fait \ers 7()7 (2). 11 semble axoir été très mêlé aux négociations qui suivirent. La coi'respondance des papes Etienne II et l'aul I le mentionne souvent comme intermédiaii'e diplomali(|ue (.3). Dès 7o5, il est renvoyé de Home en France pour instruire Pépin de la perfidie du roi des Londjards, Astolfe. Il paraît être resté dès lors auprès du prince franc, car, au commencement de 757, le pape demande son retour auprès de lui. Pépin insista probablement pour le garder, car un an plus tard, Paul P"", au lieu de le réclamer de nouveau, le recommande à la bonté du roi.
Dans les années suivantes, Yillicaire semble s'être définitivement fixé en France et peut-être fut-il dès ce moment mis à la tète de l'église de Sens (4).
En 759, le pape demande à Pépin de charger ce l)rélat d'ordonner évêque, au nom du Saint-Siège, le ))rèlre Marin, dans la cité qu'il plaira au prince de désigner. Trois ans après, \^illicaire se rend de nouveau en ambassade à Rome, au nom du roi fi;anc (5).
(1) Labbe, VI, 1702.
(2) Il y a de très nombreuses variantes de ce nom de Villicairc ; les plus importantes sont : Wilchiirius, ^Yilharius, Uviliharius et Wolcharius. Il semble avoir été appelé de préférence en Gaule Wuiliarius, cl en Italie V'illicarius ou Wulcharius.
'3) Cf. Codex Caroliniis, dans Migne, XCVIII. col. 110, 13.3, 151. 169, 179. 226. — L. Duchesne, Les premiers temps de L Etat pontifical, dans Revue d' Histoire et de Littérature, 1. 132 et suiv.
(4) Dans les actes du concile d'Auigny (Cf. Mansi, XII, 6'7.t), le litre d'évêque est pris aussi bien par les abbés que par les mciropolitains, et peut-être Loup, qui porte cette qualification, n'était il qu un de ces chorévèques qui étaient nombreux alors, comme l'atteste le quatrième article de la lettre Y du pape Zacharic, adressée à Boniface (Migne, LXXXIX, 933), et qui remplaçait Yillicaire, lorsque ses hautes fonctions l'appelaient ailleurs.
(5) A ce propos, Cenni, l'éditeur du Codex Carolinus, dit que l'on ne peut confondre ce Vilchaire avec un Viliharius qui, au con-
Au conimcncomcMil de 70S, Pépin cnvo3a le môme négociateur en mission auprès du Saint-Siège. Dans une lellrc écrite à cette occasion, le |)onlife lui donne le titre de Iralcr et locjnscopu^ nosler. Ce prélat se trouvait ainsi mêlé activement aux importantes négociations d'où sont sortis l'état pontifical, l'alliance de la papaulé avec la maison carlovingicnn(^ el, [)lus tard, la ic^slaiiialion de l'empire d'Occident (l).
Toii^ les liisloriens qui se sont occupés du rôle joué par ce p('is()niiag<' coiisidc'rahle, Alahillon, Lecoinfe, les auleius du (iallia (lirisliana, Cenni, Duchesne, voient en lui le X'uilai'iiis mentionné vers ce temjts sur nos listes épiscopales comme archevêque de Sens.
Dans la même année 708, en effet, le pape Eugène III qui venait d'être élu, l'ésolut de convoquer à Home un concile pour condamner l'intrus Constantin. Sur sa demande, les deux princes Charles et Carloman, qui s'étaient partagé le royaume des Francs après la mort de leur père, envoyèrent de leurs étals à cette assemblée douze prélats, les plus distingués par leur réputation de science. C'étaient les évêques de Tours, Narhoime, Lyon, Langres, Reims, Noyon, Amiens, Aleaux, Mayence, \\\)rms et W'ui-t/.hourg. A la tête de cette dépulalion était l'archevêque de Sens, \ illicaire. D'après les actes de ce concile (2), il y assista avec le litre (VMchevèquc. des (kailes ci de la province de Sens, et il se tenait après l'archevêque de Ravenne, le premier des métroi)olilains d'Occident. Cette prérogative singnlière, conférée au métropolitain de Sens, avait une poilée toute spéciale et écpiivalait à la qualité de chef ofticiel de l'épiscopat franc. Certains
cile d'Alligny, signe avec le titre d't piscopns de monaslerio sancti Maurilii^ d'Agaune. Les raisons qu'il apporte sont que Wilcaiie, le prélat diplomate, reçoit toujours dans les lettres d'Adrien le tijre de frater et coepiscopus noster, et que cette qualilîcalion ne peut être attribuée qu'à l'ancien évêque de Nonienlum, carie pape le donne également à l'autre évêque suburbicaire, Georges d'Oslie. (Cf. Note de Cenni, dans Migoe, et Liber Ponti/icalis, I, 446.)
(1) Cf. Bulletin de la Société archéol. de Sens, XVII.
(2) Cf. HéféJé, IV, 323 ; Migne, XCVIII, 337; Mausi, XII, 685.
auteurs, et en particulier Mgr Duchesnc (1), inclinent à voir dans ce haut dignitaire le prélat désigné par le pape et les rois l'rancs pour continuer l'œuvre de réforme et de relèvement entreprise par saint Bonil'ace et poursuivie ensuite par saint Chrodegand, de Metz. Les actes postérieurs de Villicaire nous le montrent, en effet, comme revêtu d'une véritable légation aposloli(pie.
Kn 773, Charlemagne, se rendant en Italie pour délivrer le Saint-Siège des attaques des Lombards, convoqua à Genève une assemblée de seigneurs et d'évêques. Les chroniqueurs ne nous ont laissé aucun renseignement sur les membres de ce concile. Quelques historiens sénonais, à partir du xvi* siècle, racontent que Gombert, archevêque de Sens, y était présent. L'autorité de cette affirmation nous semble nulle, et nous nous rallions au sentiment de Mabillon et du Gallia Chrisliana, d'après lesquels Gombert ne fut que chorévêque. Il nous paraît également fort probable que cette fonction fut occupée successivement par Loup, et un autre personnage du nom de Gotescalc, qui se trouve sur les anciennes listes épiscopales entre Villicaire et Gombert, et sur qui l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir. Au milieu des nombreuses négociations dont il était chargé et pendant ses absences prolongées, Villicaire avait besoin d'un coadjuteur de ce genre pour s'occuper des intérêts matériels et spirituels du diocèse de Sens.
De retour d'une ambassade à Rome, en 777, il assista au concile de Paderborn (2). Cette assemblée, réunie par Charlemagne après sa victoire sur les Saxons, décida que l'on demanderait à tous ceux qui étaient baptisés le serment de rester fidèles au christianisme, sous peine de confiscation de leurs biens. On y confirma également un pacte passé entre Wilharius, archevêque de Sens, Fulrade, abbé de Saint-Denis et
(\) Liber Pontificalis,]. c.
(2) Cf. Mansi, XII, 892 ; Héfélé, V, 38 ; Jaffé, 2413, 2429.
-^ IGl —
Angelramnc, évoque de Melz, au sujet de l'église de Salon, située dans ce dernier diocèce (1). Lorsque V'illicaire se rendit à ce concile, il rentrait de Home où Charlemagne lavait envoyé en ambassade avec Tabbé Dodon ; une lettre postérieure du pape mentionne que leur mission avait été couronnée de succès et lui donne le titre de sanclisaimua fraler noster avchic}nsi()jius (2). L'ne nouvelle missive du pape Adrien à Cliarlemagne, en 780, lui demande \'ulchaire, aiujuel il donne la même qualification qu'en 777, pour sui-veiller les travaux de réparations qu'il fait à la toitui'e de l'église Saint-Pierre, à l'aide de charpentes prises dans les bois de Spolète (3). Pagi et Mabillon pensent que ce personnage est toujours l'arciievécpie de Sens (i). Cenni refuse, il est vrai, d'admettre ce sentiment ,et il identifie cet archevêque avec celui ilc Menue, du même nom, qui se retira en 740 au monastère d'Agaune (5) et qui, d'après lui, serait devenu archevêque de Sens. Pour ce motif, Cenni regarde comme impossible que l'ancien archevêque de X'ienne eût pu se rendre alors en Italie, car il aurait eu plus de quatre-vingts ans. Mais cette difficulté n'existe plus, maintenant que l'on sait que ce personnage était différent de l'arrhevéque de Sens qui commença sa carrière épiscopale seulement en 75'i.
Vers le même temps, 780, \'illicaire dont la sollicitude s'étendait au delà des frontières des Gaules, suggéra au pape l'idée d'envoyer dans l'Espagne sarrasine que Charlemagne avait conquise peu auparavant, un évêque muni de pouvoirs spéciaux, analogues à ceux qu'il exerçait lui-même dans les pays francs. Il sacra évêque d'Elna un clerc du nomd'Egila auquel il s'intéressait, et le chargea d'évangélièer ces
(1) Cf. Annales Bened., II, 240.
(2) Cf. Migne. XCVIII, 312.
(3) Ibid., 326.
(4) Ad annum 782, n° 5.
(5) Sur celte question, cf. Quatrième Congrès scientifiifue international des catholiques, à Fribourg. 1897. Notice, par M. le chanoine de Bourban, x« section, 19 a 35.
contrées (l). La lellrc, adressée par le pape à Egila en 782, donne à Villicaire le lilrc de Iralcr nosler archiepiscopus provinciœ Galliamni, que Ion retrouve dans la correspondance précédente et dans les actes du concile romain de 769, aussi Pagi et Mabillon voient-ils dans lui le même personnage. Enfin le Codex Carolimis renferme une dernière lettre que le pape Adrien écrivit en 785 à tous les prélats d'Espagne, leur exprimant sa douleur d'avoir appris (jue l'évèque Egila, consacré par Villicaire et envoyé par lui dans cette contrée pour y prêcher l'Evangile, rtait lond)é dans l'hérésie (2). C'est la dernière mention que nous trouvions de l'illustre prélat. Cenni pense qu'il était mort à celte époque. S'il ne reste aucun souvenir sur l'action qu'il imprima dans le diocèse de Sens, les actes de sa vie diplomatique nous le montrent comme honoré de l'entière confiance des papes et des princes francs, et on doit le compter au premier rang des évêques qui travaillèrent alors au relèvement de l'Eglise dans notre pays.
D'après les chroniqueurs sénonais, Villicaire fut inhumé à Sainl-Pierre-le\'if. En mourant, il laissa comme précieux souvenir à l'église de Sens des reliques de saint Victor qu'il avait obtenues de l'abbé d'Agaune, en 709, à son retour du concile de Rome : elles ont été conservées jusqu'à notre époque. Le suaire qui les enveloppait est un des plus anciens que conserve le Trésor de la cathédrale. C'est une soierie byzantine dont les dessins sont bleus, blancs et jaunes maïs, sur fond chamois. Dans des caissons elliptiques un personnage à longue chevelure, vêtu d'une tunique courte, repousse de ses mains élevées deux lions (jui se dressent contre lui, tandis que deux autres le saisissent par les pieds (3).
(1) Migne, XCVIII, 337.
(2) Migne, 1. c. 374.
(3) Cf. Montiiiglon, Anti(/intés de la ville de Sens , 49, — Bull. Soc. arch. Se?is, VI, 7 : X, 78 ; XI, 121 ; XIII, 341 ; XIV, 444. — Abbé Charlraire, op. cit. 11 et 17.
— lf)3 —
Le même Trésor possède une autre étoffe dont le caractère accuse nettement l'époque mérovingienne, (-''est une toile fine et serrée qui porte brochés des médaillons elliptiipies, l'eliés par de petites rosaces perlées. Un personnage féminin, en attitude dorante, accompagné de deux anges aux larges ailes, qui le soutiennent dune main et portent une palme de l'autre, occupe la partie supérieure des médaillons. Audessojis sont huit petits personnages debout, et deux autres placés horizontalement au dessus des premiers. Tous sont vêtus de tuniques courtes et tiennent élevée une croix. On lit dans la bordure des médaillons l'inscription ; (( Coin Iransisset Maria Mater Domino de Aposlolis. )) Il est facile de reconnaître dans ce sujet la représentation de l'Assomption de la sainte Vierge : son âge correspond à l'époque où commença à s'introduire en France la célébration de cette fête (1).
On a vu plus haut que Gotescalc et Gombert, marqués sur les listes épiscopales après Villicaire, furent probablement des chorévêques que celui-ci chargea de l'administration du diocèse pendant ses longues absences. Il reste sur Gombert un document presque contemporain. Dans une charte donnée en 827 à l'archevêque Jérémie, Louis le Débonnaire rapporte que Charlemagne avait reconnu, à la prière de l'évêque Gontbert, la perte des chartes de l'église de Sens occasionnée par la négligence ou l'avidité des clercs de cette basilique (2). Il mourut, suivant les historiens sé:-onais, la septième année de son pontificat (3), et fut inhumé auprès de Villicaire. Le Gallia Christiana place sa mort au P"" mars. Il était honoré autrefois comme saint le 22 février.
L'archevêque Pierre qui monta ensuite sur le siège
(1) Ci. Charlraire. op. cit. 25 cl 26.
(2) Cf. Gatlia Christiana, XII.
'3) S'il est vrai que Gombert fut présent à l'assemblée de Genève en 773, ce renseignement serait erroné, car l'archevêque Pierre qui vint ensuite, ne fut consacré qu'en 782.
de Sens était-il le même personnage que le clerc envoyé par Charlemagne comme ambassadeur à Rome et qui priait le pape Adrien II de lui donner la consécration épiscopaîe ? (1) Nous le pensons d'autant mieux que le pontile, en renvoyant l'évèque Pierre, demandait au roi de lui donner une situation supérieure ; il convient, ajoutait-il, d'agir ainsi, car celui qui a reçu son ordination du pape doit l'emporter, suivant l'antique coutume, sur les autres membres de l'épiscopat (782), En effet, cette conduite du prince et du pape envers ce prélat nous semble très naturelle à regard du successeur d'Ardobert et de \'illicaire.
Pierre étant venu à mourir au bout de quelques mois, le pape Adrien lui donna pour successeur \'uxEBALD qu'il consacra lui-même. On ne sait rien sur la vie de cet arcbevêque qui mourut en 792 et fut enseveli auprès de ces devanciers (2).
Pour expliquer le silence qui règne sur les actes de ce prélat sénonais, comme sur un grand nombre de ceux qui vécurent dans les siècles précédents, Geoffroy de Gourion et d'autres supposent qu'il demeura étranger aux affaires du monde et mena la vie contemplative. Cette explication, qui ne parait reposer sur aucune base, est très insuffisante. Une étude attentive de cette période nous porte à croire plutôt que les documents qui la concernent, ont disparu dans un des nombreux bouleversements que la ville de Sens a subis et en particulier dans l'incendie qui détruisit, en 907, la basilique de Saint-Etienne avec les arcbives, la bibliothèque et le cloître des chanoines. Il est à remarquer que la plupart des renseignements qui nous ont servi pour reconstituer cette histoire viennent, en effet, d'une source étrangère au diocèse.
Le successeur de Villebaud, Bérard était administrateur ou abbé du monastère d'Echternac, près de
(l) Cf. Migne, 1. c. 348. Adrien l'appelle c Reverendissimiis et sanctissiiniis frater et coppiscopus noster ». (2j Gailia Ckristiana, XII, 14,
Trêves, lorsqu'il fut installé à Sens en 792. Il conserva le gouvcriienicnl de celte abbaye pour laquelle il obtint de Chaileniagne la confirmation d'une donation qui lui avait été faite par son frère Carloman. Ce religieux, qui devait sans doute à l'estime et à la faveur de ce prince d'être élevé à la haute dignité d'archevêque de Sens, avait des rapports amicaux avec le grand Alcuin. Charlemagne était parvenu à fixer auprès de lui cet illustre moine anglais qui devint, par la fondation de l'école palatine, et par ses écrits sur la grammaire, la rélhorique, la dialectique et les arts libéraux, le restaurateur des lettres dans la Gaule. Ce prince témoigna le zèle le plus ardent pour l'instruction publique et il adressa en 787 un capitulaire aux métropolitains, aux évèques et aux abbés, leur enjoignant de choisir des hommes capables pour fonder des écoles dans les églises cathédrales et les monastères (1). En 789, il renouvela cette ordonnance et alla jusqu'à marquer dans le détail les exercices que l'on devait suivre dans ces écoles. 11 y en avait de deux sortes : dans les premières, on apprenait les psaumes, la notation, le chant, l'arithmétique et la gi'ammaire ; le programme des autres comprenait l'Ecriture Sainte et les arts libéraux.
Sous cette impulsion, un grand nombre d'écoles épiscopales et monastiques s'établirent partout. Du nombre des plus célèbres étaient celle d'Orléans et celle qu'Alcuin fonda lui-même au diocèse de Sens, dans l'abbaye de Ferrières que lui avait donnée Charlemagne. Il mit à la tête le moine anglais, Sigulphe, qui avait été son disciple et son collègue avant d'aller se perfectionner à Metz et à Rome. Ce dernier écrivit plus tard, sur sa demande, des Questions sur la Genèse qu'il lui dédia, et c'est lui encore qui devait, dans la suite, dicter la Vie d'Alcuin au religieux anonyme qui l'a rédigée (2). Ces différentes
(!) et. Baluze, CapiUilaria, I, 201.
(2) Hist. Littér. IV. 14. — Gallia Christ. XII ; Ferrières.
— IGG —
écoles conlribuôrcnt puissaininent à relever le niveau iniellecliiel du clergé et des moines, i.es livres composés i)ar Alcuin el ses pi-incipaux discii)les, sur les sciences humaines el dix ines cultivées à celte époque, furent presque seuls en usage jusqu'au xin' siècle.
Alcuin tenait en haute considération l'archevêque de Sens, car ce fut sur la demande de ce prélat qu'il composa la \'ie de l'apôlre des Frisons, saint Willebrod, évêque de Trêves et fondateur de l'abbaye d'Echlernach. Cet écrit que nous possédons encore est dédré à Bérard (1). Dans le prologue, le célèbre moine dit qu'il a reconnu dans la lettre qu'il a reçue de Beornarêde (2) le zèle de Dieu et la méditation quotidienne de sa loi ; il objecte sa propre insuflisance et ajoute que, si la charité ne l'y poussait, il n'oserait se charger de ce travail qui est au-dessus de ses forces. Cependant, avec l'aide de la grâce de Dieu et l'intercession de saint Willebrod, il a entrepris et écrit deux livres : l'un, en prose, est destiné a être lu publiquement à la fêle du saint, et il est suivi d'une homélie sur le même sujet ; l'autre, en vers, s'adresse aux étudiants. Alcuin termine en disant que, à cause des occupations de la journée, il a rédigé ces morceaux dans des veilles prises sur son sommeil et que, pour ce motif, ils ont grand besoin de l'indulgence du prélat.
Le confident de Charlemagne était également en rapports avec le comte Magenhaire qui gouvernait la ville de Sens. Il lui écrivit une lettre dont le texte nous a été conservé.
(( Il m'a semblé bon, lui disait-il, de faire par lettre ce que je ne puis de vive voix, et de vous témoigner mon attachement en vous adressant d'utiles conseils
(1) Cf Acta s. 0. s. B., s.tc.III, 601. — WHUenbach,dans JafTé, Jiihl. rer Germ. VI, Monum. Alciti. 39 et suiv.)
(2) Le nom de ce prélat a subi également de nombreuses altérations sous la plume des copistes. On trouve : Berardus, Beraldus, Berradus, Berneradus, Bernnredus, Beornaredus, etc.
par lesquels je participerai au bien que vous accomplirez. \'ous (|ui avez été j)lacc ici-bas dans une liante dignité, pensez à mériter les honneurs du Ciel par des œuvres de justice et de miséricorde... Soyez équitable dans vos jugenienls, pieux dans vos actes de charité, l)aternel envers les veuves et les orphelins et leur protecteur contre toute \iolence. Agissez comme un frère à l'égard des églises du Christ, afin (|ue, })ar les prières des sei'vileurs de Dieu, la main du Tout- Puissant \ous piolége, \ous dirige et vous conserve l^artout, dans les jjérils des combats, sur les fleuves, le long des chemins et au milieu des infirmités. Faites en sorte que chaque jour les pauvres mangent de votre pain, parce que la consolation des malheureux vous \audra une éternelle récompense. Soyez prudent dans vos conseils, sage dans vos })ensées, modéré dans vos paroles. Ayez toujours Dieu présent, de sorte qu'en accomplissant sa volonté, vous soyez digne de sa protection. Gardez votre corps dans la chasteté et votie àme (hms la pudeur. Demeurez fidèle aux maîtres (jne Dieu vous a donnés, bon envers vos amis, juste à l'égard de tous les honunes et généreux pour les indigents. Pardonnez les fautes de vos débiteurs ou de ceux qui vous ont offensé, afin (pie Dieu vous pai"donne lui-même, si vous avez agi contre ses commandements.
(( Commandez avec amour à vos sujets, afin (ju'ils j>rati(|uent la justice dans leurs décisions et la misél'icorde envers les mallicui"eux, qu'ils craignent Dieu et respectent son Eglise, de sorte que leurs bonnes anivres soient le témoignage de leur reconnaissance. vSouvent les fautes des sujets sont imputées à leurs maîtres, si ceux-ci ne les avertissent pas exactement de ce qu'ils doivent faire, tandis que leur conduite vertueuse est une récompense pour ceux qui leur commandent, si ces derniers leur enseignent avec soin à craindre Dieu et à observer sa loi. >'
Alcuin terminait en priant Magenhaire d'excuser
sa hardiesse, en l'assurant que c'était l'amour du Christ, le désir de son salut et la confiance dans sa bonté qui lui avaient inspiré cette lettre, et ils exprimait ses vœux pour la prospérité du comte ici-bas et pour son bonheur dans l'autre vie. Les Sénonais durent éprouver les heureux résultats de cette belle exhortation où le grand moine traçait, avec une éloquente simplicité, l'idéal chrétien du commandement pour ceux qui exercent dans une proportion quelconque le pouvoir civil.
On ignore les actes de larchevêque Bérard. Il passe (1) pour un des premiers prélats qui ont attribué des titres de saints patrons aux paroisses de son diocèse. Il mourut en 797, et fut inhumé à Saint- Pierre-le-Vif (2).
Ragimbert, son successeur, était dune naissance illustre. Il fut élu en 798 et, suivant l'usage admis alors pour les métropolitains, il reçut la consécration du pape saint Léon (3). Par ses conseils et ses prières, Aspasie, noble sénonaise, fonda dans la ville deux abbayes de femmes, l'une sous l'invocation de saint Hilaire, en dehors des murs, et l'autre dans l'intérieur de la ville, en l'honneur de saint Alaximin de Trêves. La régularité et la piété fleurirent dans ces maisons religieuses, mais, au moment des invasions normandes, l'archevêque Anségise renvoya les moniales, leurs abbayes furent supprimées et les églises transformées ensuite en paroisses.
D'après les annalistes sénonais, les relations entre la cour impériale et l'église de Sens deviennent alors â'd plus en plus fréquentes ; Charlemagne, qui affectionnait Ragimbert, aurait comblé sa basilique de présents et serait venu plus d'une fois vénérer les tombeaux des martyrs à Sens. ]\Iais son pontifical
(1) Fisquet, France Pontificale.
(2) Gallia Ckristiana, XII, 15.
(3) Gall. Christ. — H y a beaucoup de variantes de son nom : Rainbertus, Regnibertus, Ramperlus, Renobertus, etc.
fut de courte durée, car sa mort survint en 800. Avec lui se termine cette courte période d'un demisiècle (jui sert de transition entre la bai'barie de l'âge précédent et répanoiiisscment de la civilisation au IX' siècle. Parmi les éléments qui concourent à cette magnitiqiie restauration, le rétablissement de la hiérarchie dans le clergé joue un rôle considérable, et deux archevêques de Sens sont placés à la tète de l'épiscopat fi-anc, inaugurant ainsi la dignité primaliale qui dexait être conférée plus tard à leurs successeurs.