‹ Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de SensChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

" Jacques Davy du Perhon (ou Diiperron) était cardinal du titre de Saitile-A^nès lorsque, dans un voyage diplomaticjue qu'il fit à Rome, Paul Y le transféra du siège épiscopal d'Evreux à Parchevêché de Sens, en 1606. Issu de parents calvinistes, appartenant à une famille noble de Saint-Malo, il avait étudié d'abord le latin, le grec et les mathématiques sous la direction de son père qui était pasteur, puis Phébreu, la philosophie et les poètes. Doué d'une mémoire extraordinaire, il avait une aptitude égale pour les lettres et les sciences. Il fut présenté à Henri III, pendant un séjour à Blois, comme un prodige d'érudition, suivit la cour à Paris et devint professeur de l'université. Bayle a écrit plus tard de lui qu'il était Pétonnemenl du monde.

Il fut admis dans le giron de l'Eglise catholique aux environs de 1578 (1). On l'a accusé, mais sans raisons sérieuses, d'avoir obéi dans cet acte à des considération humaines. L'étude approfondie qu'il fit alors du (catholicisme dans saint Thomas et Bellarmin, et les discussions théologi({ues qu'il eut avec les jésuites montrent assez sa sincérité. Il n'était pas encore prêtre lorsqu'il assista à la conférence de Mantes, et c'est là que Sully, admirant ses talents et se proposant de les développer, demanda au roi de lui donner un évêché pour qu'il prît rang à l'assemblée que l'on projetait de réunir à Saint-Denis. Son entrée dans le sacerdoce ne paraît pas avoir précédé sa nomination h Pévèché d'Evreux.

(1) Parmi ses principaux biographes, il faut citer l'abbé Féret [Le cardinal du Perron, orateur, coati oversiste, écrivain, 1879).

Bien que le siège de Sens lui eût été altribué en 1606, il n'eut sa réception solennelle dans cette ville que le 25 octobre 1607, et il ne partit (|ue de Téglise de Saint-Pierre-le-Donjon pour aller à la cathédrale, en raisons de ses infirmités (1). Deux pièces de vers. Tune en français, l'autre en latin, célébrant ses mérites et lui souhaitant la bienvenue, furent lues par Nicolas Gouste, lieutenant du bailliage (2). D'après Fenel, en signant le serment ordinaire demandé par le chapitre, il ajouta à la formule ancienne ces mots : salvo jure nost/'o, pour bien faire sentir qu'il entendait exercer ses droits de juridiction dans toute leur plénitude. Comme il voulait augmenter les revenus de l'archevêché qu'il trouvait insuffisants, il avait obtenu du pape d'y joindre la mense abbatiale de Saint-Jean. Cette union fut accomplie par une bulle du 1.^ février, dans laquelle il était spécifié que le monastère serait attribué désormais à des chanoines réguliers. Ceux-ci furent incorporés vingt ans plus tard. à la congrégation des chanoines réguliers île P'rance (3j.

Pour le cardinal du Perron, comme pour plusieurs de ses prédécesseurs, le siège de Sens ne devait constituer qu'un titre, illustre encore, et une prébende opulente, voisine de Paris, qui lui étaient attribués en récompense des services éminents qu'il rendait à l'Etat aussi bien qu'à la religion. Absorbé par le souci des affaires générales, il ne fit dans son diocèse (|ue de rares et courtes apparitions. Le 28 avril 1608, il convoqua à Melun une assemblée du clergé de la province, à laquelle assistaient les évèques de Paris, Auxerre, Meaux, Troyes et Nevers, ainsi que différents dignitaires ecclésiastiques. Le but de cette réunion était de nommer des députés à l'assemblée générale cjui se tinta Paris quelques mois plus tard.

(1) Gall. Christ. XII, Append. 365.

(2) Bibl. d'Auxerre. [Bihl. d'un Sénviiais, V).

(3) G. 379. — Gall. Christ. XII, 195.

En 1610, il présida encore une assemblée de ses suffragants dans l'hôtel des archevêques à Paris (1).

L'année suivante, il" eut à exercer sa juridiction métropolitaine au sujet d'une discussion doctrinale des plus importantes. L'autorité spirituelle de l'Eglise romaine était alors vivement discutée en France. Au mois de mai se tint à Paris le chapitre général des dominicains. Suivant l'usage, on devait y soutenir des thèses pendant plusieurs jours. L'uni versité avait pour syndic de la faculté de théologie Edmond Richer qui se piquait d'être zélé catholique, tout en admettant des doctrines suspectes. Ayant appris que le nonce et le cardinal Du Perron se proposaient d'y faire argumenter en faveur de la supériorité du pape sur le concile, Richer se rendit à cette thèse, fit signifier un acte d'opposition et interdit aux bacheliers toute dispute sur cette proposition ; on la croyait contraire au décret du concile de Constance que la Sorbonne avait toujours défendu. Après une explication assez vive entre Richer et le cardinal, celui-ci arrêta l'argumentation déjà commencée.

Comme suite à cette discussion, le syndic composa, sur la demande du premier président du parlement, un résumé des enseignements de l'université sur l'autorité du pape. Ce livre intitulé : De la puissance ecclésiastique et civile, rejetait l'infaillibilité pontificale et renversait les deux autorités, en mettant à leur place l'anarchie en politique aussi bien qu'en religion. Du Perron résolut de faire proscrire cette doctrine pernicieuse ; profitant de la réunion, dans son hôtel de Paris, des évêques de la province venus pour l'élection d'un agent du clergé, il condamna le livre de Richer « comme renfermant des propositions fausses, schismatiques et hérétiques dans leurs termes », sans toucher néanmoins aux droits du roi

1) Arch. Nat., G», 1209, u"^ 9i, 95.

et de la couronne de France ainsi quaiix immunités et libertés derEglisegallicaneOns'occupa aussi dans cette assemblée des décimes extraordinaires payés pour la pension des ministres protestants convertis à la foi catholique : ils se montaient à la somme de quatre mille livres pour l'année courante. Ce synode provincial fut le dernier tenu, avant le démembrement de Tarchevèché de Sens 1).

Au milieu de ces controverses où le cardinal avait manifesté sa science théologique et son attachement à la papauté, il était survenu un événement tragique qui avait plongé le royaume dans la consternation. Henri IV était tombé, le 14 mai 1610, sous le poignard de Tinfàme Ravaillac, et avec lui s'éteignaient les belles espérances données à la France par le début de son règne. Louis XIII, son fils, âgé seulement de neuf ans, était incapable de prendre le pouvoir ; la régence fut confiée à Marie de Médicis, sur la proposition du cardinal Du Perron, ainsi que d'autres prélats et des personnages les plus éminents. D'après Fenel, l'archevêque de Sens aurait même tenté alors d'user de sa grande influence pour faire nommer précepteur du jeune prince son propre frère, .lean Davy, ou lui-même, mais il ne put aboutir.

La régente n'avait pas assez d'autorité pour remplir ses dilliciles fonctions. Bientôt de graves conflits surgirent entre elle et les princes du sang, et ceux-ci réclamèrent la réunion des Etats généraux. Il fut convenu que (;ette assemblée s'ouvrirait à Sens, le 25 août 1514, mais la reine eut l'habileté de la retarder jusqu'après la majorité du roi, et elle obtint que celle-ci se tiendrait à Paris (2). La chambre ecclésiastique comprenait cent quarante députés, dont cinq cardinaux, sept archevêques et quarante-sept

(I) Arch. Xiit., G8, 1219. ii° 96.— G. 149, 594, 596. i- Fenel. — Odespuii, Concilia no\issiina.

2) Vavassor, Histoire de Louis XIII, VI.

évêques. Le diocèse de Sens était représenté par le cardinal Du Perron, à qui le trésorier du chapitre, Barthélémy de Provenchère, apporta les cahiers de doléances du clergé diocésain (i). Dans les premières séances qui eurent lieu en octobre, les représentants de l'Eglise de F'rance prièrent le roi de publier les canons du concile de Trente, tout en faisant la réserve des droits de la couronne, des libertés e:allicanes et des privilèges et exemptions des chapitres et des monastères. Mais le tiers-état, uni au parlement, s'y opposa violemment, à la grande joie des huguenots, et il proposa d'établir comme loi fondamentale de la monarchie que le roi est indépendant de toute puissance temporelle ou spirituelle. Le cardinal Du Perron, accompagné des archevêques de Lyon et d'Aix, se rendit (31 décembre) à la chambre de la noblesse, où il démontra que l'article mis en tète du cahier du tiers-état préjudiciait à la tranquilité publique et menaçait la France d'un schisme déplorable. Il entraîna la noblesse dans ses vues et, quelques jours plus tard, il se présenta à la chambre du tiers-état avec un grand nombre de députés du clergé et de la noblesse. Au témoignage de Bossuet (2), il y prononça une harangue « de cette éloquence forte et nerveuse qui lui était ordinaire ». Après avoir mis de côté deux points hors de conteste : la sûreté des rois contre les assassins, leur dignité et leur souveraineté, il en discuta à fond un troisième, à savoir si, dans le cas où un prince apostasierait ou ferait apostasier son royaume, on pouvait absoudre ses sujets du serment de fidélité à son égard, et qui avait ce droit. Il parla près de trois heures, exposant les prérogatives de chacun des deux pouvoirs et démontrant l'inanité et les dangers de la doctrine par laquelle le tiers-état cherchait à

(2) Défense de la Déclaration, 1. IV, chap. XIV.

abaisser Taulorité du pape, sous prétexte d'affermir la couronne de France. Mais son magnifique discours fut impuissant contre le parti pris de ses auditeurs. Sur ces entrefaites, le parlement ayant rendu un arrêt pour appuyer la résolution du tiersétat, le clergé se présenta en corps le lendemain devant le roi pour se plaindre de l'atteinte audacieuse portée à la liberté des Etats Le cardinal Du Perron, qui avait encore la parole, alla jusqu'à protester que si Tarrèt du parlement n'était pas cassé, il se retirerait après avoir excommunié ceux qui le soutenaient; et ainsi, par son attitude énergique, il obtint satisfaction (1). A la réunion générale de clôture, l'orateur du clergé était un homme nouveau, Richelieu. Ses débuts furent ceux d'un maitre;mais c'est en vain qu'il réclama également la publication du concile de Trente ; l'opposition du parlement, la démonstration schismatique du tiers état et l'opposition des réformés l'empêchèrent d'aboutir.

Aux Etats généraux succéda, un peu plus tard, l'assemblée du clergé qui s'ouvrit à Paris le 15 mai 1615. Elle était fort nombreuse. Parmi les députés de la province de Sens on comptait Antoine Chauveau, chantre de Notre-Dame de Melun, et Gui de Verrambois, doyen de Sainte-Ooix d'Etampes (2). Les membres résolurent, d'un commun accord, de solliciter du conseil du roi une réponse au cahier de la chambre ecclésiastique des Etats, surtout en ce qui concernait la publication du concile de Trente. jSIais, devant le refus systématique delà cour, le clergé décida (7 juillet) qu'il devait passer outre, et il fit rédiger une déclaration par laquelletous ses membres professaient recevoir les canons du concile, s'engageant à l'observer autant qu'ils le pourraient, et ils proposèrent que des synodes fussent réunis dans

(1) Mémoires du Clergé, XIII, 310 à :{82, 'i5».

(2) /Ind. IX, 186.

chaque province et même dans chaque diocèse, au plus tard dans six mois, pour en faire phis ample et plus solennelle réception. Un extrait des délibérations du concile fut apporté à Sens et déposé dans les archives de la chambre du clergé.

Du Perron fut encore présent à une assemblée des notables tenue à Rouen, en 1617, et il y présida la chambre du clergé. 11 adressa au roi deux harangues qui furent très applaudies. C'est le dernier acte marquant de sa vie, car il se retira ensuite dans sa maison de Bagnolet, près de Paris, d'où il ne sortit plus que très rarement. II prit alors pour coadjuteur son frère, Jean Davy, qui remplit cette charge sous le titre d'archevêque d'Héraclée, avec future succession. Les bulles sont datées du 16 novembre de cette année, mais il ne prit possession par procureur que le 13 juillet 1618 (1).

Le cardinal s'était décidé à cette retraite prématurée pour se livrer tout entier à un travail théologique fort considérable. Des circonstances singulières l'avaient mis en rapport avec le roi d'Angleterre, Jacques P^ et une controverse s'était élevée entre eux sur les questions dogmatiques qui s'agitaient alors entre l'Eglise romaine et les protestants. Comme Du Perron déniait au prince le titre de catholique, Jacques voulut lui démontrer qu'il avait le droit de se considérer comme tel, puisqu'il professait tous les articles que les anciens jugeaient nécessaires au salut. Pour répondre à cette réplique, le prélat entreprit un véritable traité (2j. Abandonnant tous ses autres travaux, il se mit à l'œuvre et, « malgré la force et l'attention de son esprit et son labeur ({ui lui fournissaient, tlit son biographe, plus de matière en une heure qu'à un autre en dix », la faiblesse de sa santé

(1) G. 563. — Fenel.

(2) Il occupe le second volume de la collection de ses ouvrages. — Penel, d'après Dupin.

le réduisit bientôt presque à Tinaction.S'il put rédiger l'œuvre en son entier, du moins l'impression n'eut lieu qu'après sa mort, en 1620. Dans ce long traité rédigé en français, il s'étendait sur toutes les erreurs des protestants :1a constitution de l'Eglise, les sacrements, le célibat des prêtres, Tinterprétation de la Bible, le culte de la Sainte Vierge et des Saints, etc. 11 ne reste que bien peu de souvenirs du cardinal Du Perron dans le diocèse. D'après D. Mathoud. il aurait songé à établir dans la ville de Sens les jésuites, et, en effet, l'official et grand vicaire, M. de Marcq, fut chargé en 1617 d'étudier les moyens de réaliser ce projet, qui n'aboutit pas (1). 11 donna une part de sa sollicitude au collège sénonais des Grassins à Paris, et obtint en 1613 un arrêt du parlement qui réglait que les comptes de cette maison seraient rendus chaque année en présence de l'archevêque de Sens ou de son grand vicaire, et du substitut du roi. 11 établit également c|iie, quand une bourse serait vacante, l'archevêque présenterait au principal un de ses diocésains ou, à leur défaut, un jeune homme remplissant les conditions fixées par le fondateur (2). Au reste, l'influence de cet homme de génie sur la culture des belles-lettres fut très grande de son temps. Il se montra pour les littérateurs et les savants un véritable Mécène. Parmi les ouvrages qui lui furent dédiés, mentionnons seulement un Recueil de poésies, de Bonefons, en tête ducjuel se trouvait un distique en latin, oii le doyen de Sens, Arnoul, faisant son éloge, le déclarait égal pour la vertu et le nom <à David (3) Il remplit dignement les hautes fonctions de grand aumônier (jui équivalaient alors à celles d'un véritable ministre de l'instruction

(2) Collection de Champagne, XLIU, 128. — G, 188.

(3) Par allusion au nom du cardinal, Davy. — Bibl. Ps'at. Y.

publique. Henri IV avait arrêté avec lui les plans de reconstruction du Collège de France, et ce fut à son habileté que Louis Xlll en confia la réalisation.

Les humanités continuaient à être en grand honneur à Sens. La connaissance du latin et du grec était fort répandue et, au dire de l'abbé Tuet, la littérature ancienne était étudiée avec passion par le clergé et « tous les honnêtes gens ». On s'y adonnait dans beaucoup de presbytères, et le curé de Mormant en Brie, Jean Bachot, occupait ses loisirs à écrire ses A^oc^e^ Mormantinœ {1629) {i). Les recueils locaux, et en particulier Idi Bibliothèque d'an Sénonais, nous ont conservé un bon nombre de ces pièces de poésies latines qui ne manquent pas de mérite. Une pastorale fut même représentée en 1600 par les élèves du collège de cette ville Un médecin du roi. à Sens, Simon de Provenchères, étant mort en 1617, son mérite et sa célébrité suscitèrent chez les lettrés de la ville l'idée de lui élever un monument poétique sous forme de panégyrique. On y compte quatrevingts pièces de vers latins et français, dues à trentesept auteurs qui appartenaient à des professions diverses, tels que médecins, avocats, prêtres, chanoines, procureurs, chirurgiens, pharmaciens, etc. Provenchères lui-même cultivait la poésie et il avait composé des quatrains (|ue la mort l'empêcha de publier (2).

La crise du protestantisme et les guerres de religion avaient été pour l'Eglise de France une épreuve terrible, mais elle en sortit purifiée et rajeunie. Sous l'influence de quelques évêques et religieux, éminents par leur sainteté autant que par leur intelligence, la première moitié du xvii* siècle fut marquée

(1) Cf. Lebeuf, Hist de Pans, IV, 324.

(2) Bibt. d'un Sénonais, V. — Une partie de cette collection importante se trouve à la Bibliothèque d'Aiixerre où nous 1 avons consultée. - Cf. Bull. Sens, 1801, Appendice.

par une rénovation religieuse des plus fécondes. Les premières manifestations apparaissent dans le diocèse dès le ponlilicat du cardinal Du Perron. Les capucins qui étaient établis à Melun (1606) et à Provins (1613), ne tardèrent pas à venir s'installer à Sens. Sous le règne de Henri 111, les échevins avaient reçu l'ordre de les admettre, mais la guerre s'y était opposée, et ce ne fut qu'en 1620 que parurent de nouvelles lettres patentes auxquelles souscrivirent un certain nombre d'habitants. Ils avaient obtenu de l'archevêque l'autorisation de se fixer en n'importe quel endroit, sous la seule condition d'assister aux processions générales. La plantation solennelle de leur croix ne put avoir lieu qu'en 1622, le 4 juin, en présence de M. de Provenchères, le siège archiépiscopal étant vacant Quelques jours après, la princesse Charlotte, femme de Henri de Bourbon, posa la première pierre de l'église en présence d'une foule énorme. Sur la demande des fidèles, ils s'engagèrent à recevoir les confessions, si la nécessité s'en présentait, mais sans préjudicier aux droits des autres ecclésiastiques et moyennant la permission de leur général (l). Les récollets, installés dès 1568 au Vauxdu-Pénil, près de Melun, transférèrent en 1606 leur résidence dans l'intérieur de la ville sur l'emplacement actuel de l'hotel-Dieu (2). Les religieux de la Merci s'établirent non loin de Provins, à Vimorel (1613), dans un ancien prieuré de l'ordre de Saint- Augustin. A la commanderie de Launay, (jeorges de Régnier-Guerchy, grand prieur de France, fit reconstruire en 1611 une partie des bâtiments (3).

La ville de Joigny fut l'endroit où l'œuvre de Dieu s'accomplit avec les plus admirables développements.

(1) D. Moiin, mst. du Gaslinois, 677 . — G. 41 et 121.

(2) Leroy, Hist. de Melun.

(3) Cf. Taylor, Champagne. — Annuaire de l'Y. 1880. — Il u'eu reste aujourd'hui que quelques vestiges.

Pierre de Goiidy, cardinal évoque de Paris, qui avait démissionné dès 1598 en faveur de son neveu, Henri, s'était rendu acquéreur du comté de Joigny en 1601. Il s'occupa d'améliorer son domaine, et comme la moralité de la population s'y ressentait des longues discordes et des malheurs de la guerre civile, il songea à y porter remède. Une de ses œuvres fut de fonder dans la ville une maison de capucins, car il avait une grande estime pour ces religieux dont il avait admiré ailleurs les vertus héroïques et les merveilles de conversion accomplies par leur parole et leur exemple. Il construisit à ses frais sur les bords de l'Yonne, au hameau d Epizy, la maison qui leur était destinée, et il les installa en 1609.

Son neveu, Philippe Emmanuel, général des galères, avait alors pour précepteur un jeune prêtre du plus grand mérite, Vincent de Paul. Il s'était signalé déjà par plusieurs missions, et il était curé de Clichy-la-Garenne, près de Paris, lorsque le cardinal de Bérulle, alors supérieur de l'Oratoire l'avait recommandé à cette famille qu'il suivit à Joigny. Là, son zèle ardent le porta à prêcher la parole de Dieu dans les églises de la ville sur l'invitation des curés, et il s'occupa également à secourir les pauvres et à instruire les enfants. Mais il méditait de donner à ses œuvres de charité chrétienne une extension plus considérable en y intéressant les hautes classes de la société. Madame de Gondi, femme vertueuse et d'une piété rare parmi les femmes de la cour, entra dans les vues de son aumônier pour fonder une association de dames qui devaient porter aide aux malades pauvres. Vincent de Paul rédigea des statuts dignes de son génie charitable, et Madame de Gondi, après avoir obtenu de l'archevêque de Sens l'autorisation voulue, convoqua les dames les plus marquantes de la ville, et, en présence de son fils, du bailli et d'autres habitants, elle établit V Association de charité, dont la direction fut confiée à Jehan Maurice, curé

de Villecien. Le saint aumônier donna lecture des statuts, et il prononça ensuite une exhortation vive et pressante dans ia([uelle il énumérait les nouveaux devoirs de celles qu'il appelait les « servantes des pauvres » : apprêter à tour de rôle la nourriture des malheureux, la leur porter dans leurs maisons, et, s'ils sont à Thopital, les y servir pendant une journée ; traiter doucement et ('haritablement les malades, en leur adressant parfois des paroles pieuses ou en les consolant. A la tête de cette œuvre, Vincent pbça une directrice élue pour deux ans seulement. Elle avait comme conseil deux assistantes, dont l'une était chargée du soin du mobilier, l'autre de la gestion des fonds. Celle-ci rendait ses comptes en présence du recteur, du juge, du procureur fiscal et du syndic de la ville. La première réunion comptait quarante dames.

Parallèlement à cette association, Vincent en fonda une autre d'hommes : celle des « serviteurs des pauvres », destinée à secourir les pauvres valides ou infirmes. Le comte et, à son exemple, tous les hommes les plus notables de Joigny adhérèrent aux statuts. Mais l'archevêque de Sens apporta quelque modification à cette organisation, et il chargea « le sieurVincent de Paul, prêtre bachelier en théologie et a(unônier du comte de Joigny », de faire la fusion des deux œuvres, en attribuant aux dames le soin des malades, et aux hommes, celui des valides et des infirmes. La dotation de cette société de bienfaisance fut libéralement assurée par le comte qui y consacra cinq cents livres de rente. Le prieur de Notre-Dame s'engagea à fournir quatre-vingts bichets de blé, et le reste fut garanti par l'hôtel-Dieu et les quêtes des églises.

Là ne se borna pas l'action de celui qui devait être le fondateur des pères lazaristes, en même temps que des sœurs de charité. Sur le désir de la comtesse qui voyait tout le bien accompli dans la ville par ses

prédications, il s'occnipa d'évangéliser toutes les populations de son domaine (1617). Assisté de quelques prêtres du voisinage, Vincent de Paul se mit à parcourir les bourgs et les villages, attirant autour de sa chaire un concours extraordinaire de peuple et faisant partout d'abondantes moissons. A Joigny en particulier, sa parole agissait sifoitementsurlesâmes. que les habitants se portaient en foule dans les églises et se pressaient autour des confessionnaux pour essayer d'approcher de lui ou de l'un de ses prêtres. Ce fut là l'idée première de ces grandes missions que cet apôtre, aidé par la protection et les libéralités des Gondi, étendit bientôt par toute laFrance(l).

Le cardinal Du Perron était occupé, dans sa résidence de Bagnolet. à rédiger sa Piéponse au roi d'Angleterre lorsqu'il tomba sérieusement malade. Après quatorze jours de souffrances atroces, sentant sa fin venir, il rentra à Paris dans le palais des archevêques de Sens et, après avoir reçu les derniers sacrements, il expira le 5 septembre 1618, à l'âge de soixante-trois ans. Son cœur fut déposé dans l'église de Saint-Louis des jésuites, sous l'autel, avec cette inscription : Tanti cor viri tantillo in loco, mais on ramena son corps à Sens pour l'inhumer dans le chœur de la cathédrale.

On a dit de ce personnage, par allusion à ses grands talents et à sa faiblesse de constitution, qu'il ressemblait à la statue de Nabuchodonosor, dont la tète d'or et la poitrine d'airain étaient portées par des pieds d'argile. La délicatesse de sa santé ne fait que ressortir davantage l'œuvre de cet homme de srénie. Du Vair écrivait de lui : « C'est l'homme de ce siècle que j'admire par dessus tous les autres, ayant ceste perfection que je ne voy en nul autre, d'exceller en tout ce qu'il fait. Ses vers n'ont rien d'égal; sa poésie est exquise. S'il fait le philosophe,

(1) Cf. Quantin, Bull. Aiixerre, 1862, 51 et suiv.

il ne se void rien de plus subtil ; si le théologien, rien de plus profond et de plus solide ; si l'orateur, rien de plus élégant (1). » Perrault dans ses Hommes illustres du XVIP siècle, le met de pair avec Richelieu, et le doyen de Sens, Barthélémy de Provenchères, prononçant son oraison funèbre, n'exagérait pas en s'écriant : « C est maintenant, ô France, et toy, ville de Sens, que tu es dépouillée de ta gloire et splendeur et privée de ton bonheur » (2).

Dans sa jeunesse, il avait cultivé beaucoup la poésie, et, comme Amyot, il avait sacrifié à l'esprit de son siècle par quelques pièces de vers frivoles et licencieuses. Sainle-Beuve le compte dans la pléiade fameuse dont Ronsart était le chef, et dans la génération réformatrice qui eut Malherbe pour père. Si, dans ses œuvres oratoires, on retrouve presque tous les défauts de son temps,ileut pourtant une influence salutaire sur les prédicateurs et il contribua par son exemple à ramener dans la chaire chrétienne la dignité, le langage sérieux et le raisonnement solide.

Au cours de ses nombreuses controverses, il avait non seulement écrasé les plus remarquables théologiens protestants, mais ramené au catholicisme un grand nombre de personnages, et notamment plusieurs membres de sa famille. Bossuetle considérait comme un « rare et admirable génie dont les ouvrages presque divins sont le plus terme rempart de l'Eglise contre les hérétiques modernes » (3). Aussi les gallicans et les huguenots lui avaient voué une haine qui se traduisit en des attaques violentes et passionnées. A l'occasion même de ses derniers moments, l'auteur des Remarques sur la confession de Sancy affirme

(1) Ambassades de Du Perron, Pans, 1623.

(2) Ses œuvres ont été recueillies en trois vol. in-folio, Paris, 1622. Il faut y ajouter le Perroniana, petit recueil, in-12, de bons mots et de remarques critiques attribués avec plus on moins de probabilité à Du Perron.

(3) Cf. Re\'ue d'Hist. ecclés. de Louvain, 1904, 883.

que « la mort, de ce prélat édifia fort peu ceux de sa communion et qu'on crut qu'il était mort mauvais catholique ».

Le cardinal de Richelieu accompagnait Louis XIII et la reine lorsqu'ils vinrent à Sens, le 18 mars 1631 . Il s'informa du lieu où l'on avait inhumé le grand cardinal Du Perron, et, ayant appris qu'il reposait dans le sanctuaire de la cathédrale sans avoir de tombeau, il donna l'ordre d'écrire à son neveu, l'abbé Du Perron, pour l'avertir que s'il ne s'acquittait pas sans retard de ce devoir, il le ferait lui-même à ses dépens Ce ne fut cependant que six années après que l'abbé Du Perron, devenu évêque d'Aogoulème, fit élever un superbe mausolée au côté gauche de la porte collatérale du chœur. Montaiglon a donné, d'après un dessin de Gaignières 1), une gravure de ce monument qui a été démoli, et dont il ne reste à la cathédrale que les statues du cardinal et de son frère, ainsi que deux anges pleureurs. Le sarcophage était abrité sous un dais soutenu par six colonnes d'ordre ioni(|ue : le tout de marbre blanc et noir alternant, dans le genre du tombeau de Duprat Sur la plate-forme apparaissaient les deux statues agenouillées, d'un style un peu lourd. Le cardinal était revêtu de la cappa magna, tandis que son frère ne portait que la chappe \1). On lisait dans l'inscription ce magnifique éloge : Si vitam ex actis ejus prope infinitis computes^ qui sexagenario paulo major necatus est, eum multoriim seculorum senem vixisse putes (3).

(1) Op. cit. — Bibl. Nat. 17046, 401.— Fenel.

(2) Bull. Sens, 1899.

(3) « Si l'on mesurait sa vie par ses actions presque sans nombre, on croirait que celui qui n'a guère dépassé la soixantième année a vécu en réalité de nombreux siècles ».

Je.vn Davy du Perhon fil le serment au roi le lendemain de la mort de son frère, mais il n'eut jamais" d'entrée triomphale dans la ville de Sens Bien que dénué du brillant esprit et de l'éloquence du cardinal, il était doué cependant d'une habileté aussi grande que lui pour le maniement des affaires d'Etat, aussi Louis XIll l'avait employé souvent à des négociations laborieuses et délicates. 11 continua à renif)lir ce rôle, et des différends ayant surgi peu après (1620) entre le roi et la reine mère réfugiée à Angers, il fut chargé de se rendre auprès de Marie de iMédicis avec le cardinal de Bérulle et d'autres personnages pour lui faire des propositions de paix qui furent acceptées.

Un de ses premiers actes, comme archevêque de Sens, fut de permettre l'installation dans cette ville, au faubourg Notre-Dame, des frères pénitents du tiers-ordre de S'-François, dits de Picpus, qui s'étaient établis depuis peu dans la chapelle de Sainte-Béate (I). D'autres maisons religieuses continuent alors à se fonder dans le diocèse. Les récollets, ou frères mineurs de l'étroite observance, qui possédaient un couvent à Montargis, en fondent un autre (1618) dans la ville de Moutereau [2 . De même Saint- Florentin reçoit les capucins en 1620, et Charles de Gonzague, duc de Nivernais, leur donne comme résidence l'emplacement de l'ancienne maladrerie, avec le consentement des habitants A côté de ces congrégations qui avaient pour but principal les missions et la direction des âmes, il s'était fondé au siècle précédent, en Italie, un ordre de clercs réguliers, les barnabites, qui se consacraient surtout à l'éducation de la jeunesse, soit dans les collèges soit dans les séminaires. Dès 1620, ils furent appelés en même temps à Montargis et à Etampes. La pre-

(1) Fenel. — H. 79.

(2) Arch. de Montereau, G. G. 148 à 153.

mière de ces villes leur confia presque aussitôt la direction du collège, mais, dans la seconde, elle ne leur fut donnée qu'en 1629 (I).

Pendant que la vie conventuelle renaissait ainsi el se répandait par tout le diocèse, les protestants recommençaient à s'agiter dans l'ouest et le midi de la France et à donner au roi de sérieuses craintes. II résolut d'étouffer sans retard leur révolte. Dans un conseil tenu à Fontainebleau le 19 avril 1621. il ordonna le rassemblement d'une armée et il partit contre eux, en annonçant qu'il prenait les armes pour combattre des rebelles, et non leur religion. Après s'être emparé de plusieurs places, il mit le siège devant Montauban. Parmi les personnages de marque qu'il avait amenés avec lui se trouvait Jean du Perron. C'est là que le vénérable prélat, atteint d'une maladie contagieuse, mourut le 24 octobre, au château de Loubizac. Son corps fut rapporté à Sens et déposé auprès de celui de son Irère.

Durant son court pontificat, il eut le temps do témoigner sa sollicitude pour les pauvres de Sens, dont il fut surnommé « le père ». En véritable homme d'Etat, il avait formé le projet de développer le commerce et l'industrie dans cette cité, et il prit conseil d'habiles ouvriers qui reconnurent l'eau de la Vanne comme favorable à la teinture et à la fabrication du papier. Il offrit donc à la ville, pour l'établissement d'une manufacture, cent mille écus en vingt ans, sans intérêt. Malheureusement sa mort vint détruire de si belles espérances, et les moulins furent abattus peu après leur construction.

Divers ouvrages que Jean du Perron a composés sur des sujets de controverse et de théologie, notamment sur le purgatoire, la tradition, l'invocation

(1) H. 574 ; G. 188. — Fouillé 167 et 285.

des saints, l'Eglise, etc., permettent de le placer au nombre des auteurs sacrés du xvii® siècle (1).

Lorsque le chapitre apprit que le siège était vacant, il s'assembla et prit une délibération dans laquelle il s'attribuait l'administration du diocèse (2). Le roi passa outre et, dès le 14 novembre, il nomma à l'archevêché Octave de Bellegarde, fils de César de Saint-Larry, gouverneur de Saintonge, et petit-fils de Roger de Bellegarde, maréchal de France. Ce prélat avait fait à Bordeaux, à Toulouse et à Paris de brillantes études qui lui favorisèrent l'accès aux plus hautes dignités. Henri iV lui donna, entre autres bénéfices, les abbayes de Yauluisant, St-Michel de Tonnerre, et Poultières, au diocèse de Langres, mais il échangea bientôt ces deux dernières contre celle de Saint-Germain d'Auxerre, en 1607. 11 n'avait alors que vingt ans. Après être entré dans les ordres, il fut nommé évêque de Conserans. Son zèle pour la conversion des hérétiques et ses talents le signalèrent alors à l'attention de Louis XIll, et lui valurent le siège de Sens. Entre sa nomination et sa prise de possession, la province ecclésiastique devait être démembrée, et la vieille métropole allait perdre son dernier fleuron.

Dès la mort du cardinal Du Perron, l'évêque de Paris, Henri de Gondy, avait formé le projet de réduire le siège de Sens au rang d'évêché et de transférer ses titres et ses privilèges à l'église de Paris, avec la juridiction sur toute la province. Son conseil lui ayant fait comprendre que ces prétentions étaient fort exagérées, il borna son ambition à ériger Paris

(1) Driot, Mauclerc.

en archevêché, avec les évêques de Chartres, Orléans et Meaux pour sufïVagants. 11 commença des démarches auprès de Grégoire XV et de Louis XIII, et il eût abouti, si la mort ne l'avait enlevé le 12 août 1622. Ce fut son frère et son successeur à Tévêché de Paris, Jean de Gondi, qui mena à bonne fin cette importante affaire (1 .

Le roi, qui était favorable à ce changement, Timposa par une clause expresse dans le brevet de nomination d'Octave de Bellegarde, et comme ce jeune prélat n'avait aucun titre pour s'y opposer, il prit le parti de ne point- solliciter ses bulles avant que la séparation fut consommée. Mais le diocèse n'accepta pas aussi facilement cette mesure qui consommait son abaissement. Dès 1621, le chapitre, stimulant le zèle du nouvel archevêque, s'unit à lui pour protester énergiquement. Le 16 mars de l'année suivante, le clergé sénonais délégua MM. de Provenchère, trésorier, Regnault, archidiacre du Gâtinais. et deux chanoines pour s'opposer en son nom au démembrement de l'archevêché. Leurs réclamations eurent assez de force et d'efficacité pour déterminer Louis XIII à écrire, du camp de Lunel où il se trouvait (17 août), à M. de Sillery, son ambassadeur à Rome, pour lui enjoindre d'abandonner les négociations entreprises dans ce but auprès du pape, à cause de « plusieurs difficultés trop longues à surmonter », et exprimer son désir que l'archevêque de Sens conservât son ancienne dignité.

Les députés qui avaient la mission de remettre cette lettre à l'ambassadeur, furent très mal reçus par ce dernier qui leur fît refuser tout accès auprès du pape, et il les intimida de telle sorte qu'ils reprirent le chemin de France, rapportant le courrier du roi qui fut déposé dans les archives du chapitre de Sens (2). Les intelligences que le clergé de Paris

(1) Bibl. Nat. Coll. de Champagne, XLI.

(2) G. 2,678. — Mauclerc.

entretenait à Rome l'emportèrent, et, le 20 octobre suivant, alors que les deux diocèses étaient encore sans titulaire, Grégoire XV publia une bulle où, en vertu de son autorité apostolique, il érigeait l'église de Paris en siège archiépiscopal et métropolitain. Parmi les raisons c[ui lui avaient fait prendre cette grave détermination, le pape mentionnait principalement la situation sans égale de cette ville qui était à la l'ois la capitale de la France, la résidence officielle de la cour et le siège de Tuniversité. Le nouvel archevêché était mis sous la juridiction de la primatie de Lyon ainsi que celui de Sens, et les diocèses de Chartres, Meaux et Orléans étaient rattachés à Paris dans les conditions déterminées par le concile de Trente pour les évèchés sufifragants(l).

Le clergé sénonais ne se tint pas pour battu, et, le 7 février 1623. il émit un appel comme d'abus de l'octroi de toutes bulles portant érection de l'évêché de Paris en archevêché, et il le fit signifier par huissier à M^' de Gondi qui, malgré sa promesse donnée quelque temps auparavant de ne rien entreprendre de préjudiciable contre les prérogatives du siège de Sens, se préparait à être sacré archevêque. Le 23 du même mois, le maire, les échevins et les habitants tirent opposition à la vérification des lettres patentes émises à ce sujet. Malgré toutes ces entraves, Louis Xlll publia peu après un nouveau décret confirmant l'érection faite par le pape, et il fut enregistré au parlement le 8 août suivant (2).

Bien que l'archevêque de Paris eût donné au chapitre de Sens un bénéfice de mille livres de revenu en dédommagement, celui ci ne cessa de s'opposer à cette déchéance. Le compte des décimes ordinaires

(1) Mémoires du Clergé, II. 46 et siiiv.

(2) G. 2. — Gall Christ. XII. — Mémoires du clergé, II, 51; VI, lOl'i et 10'i7.

de 1623 porte qu'un emprunt de deux mille livres tournois fut contracté par les chanoines pour solder les frais de négociations à entreprendre auprès du Saint-Siège et à Paris dans le but d'empêcher le démembrement. Ils chargèrent même l'un d'entre eux, Pierre Demarcq, docteur en théologie et officiai, de rédiger un Mémoire en latin pour le présenter au roi Ce rapport, imprimé en 1626 à Paris, portait le titre : Prsejadicium Ecclesise. gallicanae, ulrum una provincia in duas excrescere debeat (1). L'auteur, suivant la métliode scolastique, s'efforçait de démontrer que le partage de la province ecclésiastique de Sens était combattu par l'Ecriture, les conciles, le droit canon et la loi civile. Mais tous ces arguments étaient sans valeur devant le principe supérieur de l'autorité suprême du Saint Siège, s'exerçant sur les questions de discipline et appuyée par le pouvoir royal. Louis XI H écrivit lui-même au chapitre de Sens (4 juillet 1623) pour vaincre son obstination et l'inviter à donner son consentement. 11 observait que l'archevêque de Paris lui avait donné comme compensation un revenu de mille livres et que les haljitants de Sens s'étaient inclinés eux-mêmes devant le fait accompli. Malgré cette haute intervention, et bien que le roi eût encore abandonné plus tard, en janvier 1625, à la ville de Sens une somme de treize mille livres à déduire sur les tailles des contribuables, il ne semble pas que les chanoines aient ratifié cette mesure qui consacrait définitivement l'abaissement de l'antique métropole (2).

A l'assemblée du clergé qui eut lieu la même année, une adresse en latin fut présentée par eux contre le démembrement de la province de Sens [3). Cette protestation trouva un accueil favo-

(1) G. 595. — Bibl. Nat. L. d, 5, 160. — Bibl. d'un Sénonais, IX, 107.

(2) G. 2. — Arch. Nat. Z, 5978, fol. 49.

(3) Bibl. d'un Sénonais, XXV.

rable car, le 24 octobre, en établissant un règlement pour déterminer les droits des deux provinces nouvelles, on décilla qu'elles devraient à l'avenir procéder conjointement à la nomination des députés aux assemblées générales, de la même manière qu'avant la séparation, et ne porter ensemble qu'une opinion. Un peu plus tard, l'archevêque de Paris prétendit jouir du privilège de province autonome, en conformité avec l'arrêt du conseil royal, mais, le 21 janvier suivant, les évêques d'Orléans et de Chartres, députés nommés de la nouvelle province, renoncèrent au vote séparé et se joignirent à ceux de Sens. Le lendemain, sentant le vent propice. Octave de Bellegarde revendiqua le droit de poursuivre en cour de Rome la révocation de tout ce qui avait été fait pour l'érection de Paris en archevêché, puis il fit déposer sur le bureau les protestations du chapitre et du syndic du clergé sénonais, et demanda que Jean de Gondi ne fût pas convo({ué comme métropolitain à la prochaine assemblée de mai (1). Après les délibérations prises par province, il fut répondu à ces desiderata en statuant que « la Compagnie se joindra avec l'archevêque de Sens, tant en cour de Rome que devers le roi ou ailleurs, pour montrer que ladite division a été faite contre toute forme au préjudice du clergé, priant ledit seigneur de ne se départir desdites poursuites, avec inhibitions et défenses aux agents d'écrire à l'avenir à M^' de Paris en qualité de chef de province » (2).

Lss historiens sénonais rapportent que le cardinal Barberini, légat extraordinaire, lors de son passage à Sens en 1625, olFicia pontificalement dans la cathédrale, et qu'il ne put s'empêcher, en admirant l'ordre des cérémonies et la tenue du clerefé, de déclarer hautement que l'église de Sens avait été bien injuste-

(l)Bibl. Nat. L. 5, d. 191.

(2) Procès-verbaux des assemblées du Clergé, II, 519 ; III, 448.

ment dénigrée devant le souverain pontife, et que, s'il eût connu la vérité, il n'aurait jamais consenti aux bulles d'érection qu'il avait accordées en faveur de Paris. Jean-Baptiste Pamphile, son secrétaire, devenu pape sous le nom d'Innocent X, se rappela plus tard cette remarque du cardinal, et il voulut réparer les torts involontaires faits par le Saint-Siège à l'église de Sens 11 écrivitdansce sens auxévêques de Troyes, Auxerre et Nevers en 1645, mais l'affaire soulevée n'eut point de suite. Au reste, malgré la délibération favorable de l'assemblée de 1626. l'archevêque de Sens devait consentir dans celle de 1650, toutes réserves faites, à ce que la province de Paris opinât séparément, et cette pratique continua dans les réunions postérieures (1).

Parmi les décisions les plus importantes de l'assemblée de 1625, il faut citer une déclaration sur le rôle que devaient remplir les réguliers et autres exempts dans le ministère paroissial. 11 leur fut défendu de prêcher, confesser, faire l'école à des séculiers ou quêter, sans la permission de l'évêque. De même les congrégations nouvelles furent soumises à la juridiction de l'Ordinaire. On rédigea également une lettre invitant les métropolitains à réunir des synodes provinciaux pour rétablir la discipline ecclésiastique, et les chefs des diocèses furent exhortés à commencer les premiers cette réforme, pour montrer l'exemple aux peuples (2).

Si l'érection de l'archevêché de Paris causait un préjudice énorme au siège de Sens, elle devait, par un heureux contre-coup, rendre à l'administration de son diocèse l'archevêque qui, depuis un temps immémorial, était absorbé presque totalement par

(1| G. 12i. — D. Marca, Bibl. N..t., m. f. 20740.

(2) Mémoiies du Clergé, VI, 123. — Odespua. — Sur l'imposition de 1.50.000 livres, le diocèse fut taxé pour 3.304 I. 60 d. (Ibid. VIII, 978).

les affaires générales de l'Eglise et de l'Etat, et passait la plus grande partie de son temps à la cour. II put dès lors se consacrer sérieusement à son troupeau, et Octave de Bellegarde se mit sans retard à l'œuvre pour réparer les ruines accumulées depuis plus d'un siècle. Son épiscopat de vingt-cinq années fut plus fécond que celui de tous les prélats qui ont gouverné cette église, par l'activité qu'il dépensa à ressusciter la vie morale et religieuse parmi le peuple, à réveiller le zèle et la piété du clergé, à introduire la réforme dans les anciens monastères et à confier aux congrégations nouvelles de nombreuses maisons qui devinrent autant de centres actifs de ferveur et de propagande.

Une des premières pensées de l'archevêque fut de réaliser le projet qu'avait fait le cardinal Du Perron, d'installer les jésuites au collège de Sens. Le chapitre s'était mis lui-même en rapport, dès 1617, avec ces pères qu'il préférait aux capucins. Les négociations ayant abouti, des lettres patentes autorisèrent cette mesure (16 août 1622), et les jésuites passèrent l'année suivante un contrat définitif avec la ville. Vingt et un notables, délégués par les habitants, reçurent à l'hôtel de ville les P. P. Imbert Boette et Guillaume Roye. fondés de pouvoir spécial du R. P. Jean Bonnet, provincial de Champagne, et le traité fut conclu pour la création d'un collège à Sens. Le motif principal invoqué pour cette fondation était que, par la suite des temps, les élèves de l'institution de Ph. Hodoard avaient diminué considérablement et que la maison périclitait, soit par suite des fréquentes mutations du principal et des régents, soit par l'abaissement de la discipline. Les jésuites, qui avaient déjà montré leur maîtrise en matière d'instruction et d'éducation, prenaient l'engagement d'accepter dans leur établissement les jeunes gens de la ville et des l'aubourgs ainsi que de la banlieue et du ressort entier du bailliage.

L'enseignement gratuit serait fourni par six régents, avec cinq classes pour les humanités, le lalin, le grec et la réthorique, et la sixième pour la philosophie qui durerait deux ans. La ville exemptait les professeurs de tout service public et s'engageait à ne permettre la création d'aucune autre gcole ni cours public quelconque. En compensation, il était interdit aux religieux de faire d'autres acquisitions que celles nécessaires au collège ni en biens ni en rentes dans l'étendue de six lieues autour de la ville, pour la raison que, dans cette zone, la plupart des propriétés étaient aux mains des ecclésiastiques. De même il leur fut défendu d'avoir des pensionnaires et détenir aucune assemblée sous prétexte de confrérie ou de congrégation, si ce n'est pour leurs élèves (1). La ville leur abandonna comme résidence l'hôtel des Tournelles et ses dépendances, situé sur la paroisse de Saint-Hilaire, et, en attendant, ils logèrent dans l'ancien collège dont le revenu leur fut attribué. Pour activer les réparations, l'archevêque leur abandonna les matériaux provenant de la démolition du château de Villeneuve-l'Archevèque. Les diverses ressources, auxquelles le chapitre joignit le revenu de la prébende préceptorale, se montèrent au chiffre d'environ deux mille livres.

A la nouvelle de ce traité qui enlevait une maison à ses régents, l'université s'émut. Elle en appela au parlement et obtint une commission pour assigner les jésuites et la ville, et s'opposer à la cession de l'ancien collège (1624). Mais ceux-ci firent défaut et l'affaire n'eut pas de suite, malgré l'opposition qui fut mise à l'enregistrement de ce contrat ainsi qu'à d'autres accords semblables que prirent alors ces religieux avec d'autres villes (2).

(1) F. 2. — Gall. Christ. XII, Append. 367. — Annuaire de l'Y. 1877, 195 et suiv. — Rousseau.

(2) Bibl. d'Auxerre, Coll. Bastard, a° 315.

Malgré de nouvelles libéralités, les ressources étaient insuffisantes, et le cours de philosophie ne put d'abord être créé. Ce ne fut qu'en 1643 que le maire, Jean-Baptiste Driot, et d'autres notables de la ville eurent, à cet effet, un compromis avec les pères pour compléter cette lacune et donner ainsi un couronnement aux études du collège qui étaient des plus florissantes. D'après Mauclerc, Tarchevèque lui-même aurait fondé une chaire de philosophie en y attribuant une somme de six mille livres. Suivant une habitude très en vogue à cette époque, on commença à jouer de temps à autre diverses pièces de théâtre dont le texte nous a été conservé. La première, qui fut donnée en 1634, était intitulée le Siège de Malte. Elle fut représentée devant Guillaume de Meaux, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, grand prieur de France, dont la munificence avait fait tous les frais (l).

Au mois d'août 1625, Octave de Bellegarde entreprit la visite de son diocèse, et à cette occasion les chanoines le prièrent de voir également les cures de leur dépendance. 11 s'occupa d'abord de réorganiser le culte dans les paroisses où il avait cessé, et par ses soins fut imprimé un Formulaire pour le prône, qu'il obligea chaque curé de lire tous les dimanches (2). Sa douleur fut grande de constater que presque toutes les maisons religieuses étaient en pleine décadence, et il s'appliqua dès lors à l'œuvre de relèvement ; son action fut si efficace qu'il reçut dans la suite, et à juste raison, le titre de « père et de restaurateur de la discipline ecclésiastique dans son diocèse ».

A Sainte-Colombe, la règle bénédictine n'était plus guère observée. Avec le consentement du roi, et de

(1) D. 39. — Bull. Sens, 1861, Appendice. — Bibl. de la Coi pagnie de Jésus, YII, 1128.

2) Bibl. d'Auxerre^ A. 76.

concert avec l'abbé Mathurin Mangot, savant célèbre par sa connaissance de toutes les langues, il y introduisit, le 26 juillet 1636, les pères de Saint-Maur (1). Cette nouvelle congrégation, issue de l'ordre de Saint Benoît, et vouée particulièrement à Tétude, se répandait de divers côtés en France ; elle faisait renaître dans les cloîtres la ferveur primitive et préparait une génération de religieux dont un grand nombre devinrent remarquables parleurs connaissances très étendues en littérature et surtout en histoire.

La réforme était encore plus urgente à St-Pierrele-Yif où l'aHaissement moral se joignait aux désastres matériels. Les trois ou quatre moines qui restaient au couvent étaient accusés par la voix publique de violer leur règle, de vivre avec les mondains dans les fêtes et les chasses, et de s'adonner aux plus graves désordres. Le promoteur de l'archevêché reçut ordre d'informer contre eux (1636) l'année mèmeoù François Berruyer recevaitla commende de l'abbaye. Après avoir employé inutilement les monitions et d'autres moyens, le prélat résolut de rétablirla discipline régulière d'installer à leur place les bénédictins de Saint-Maur. Comme les revenus, considérablement diminués, ne pouvaient nourrir un nombre suffisant de moines, il unit au monastère la mense conventuelle de Saint-Remy, avec le consentement de l'abbé commendataire, Martin Meurispe, évêque de Madaure. Cette dernière maison se trouvait alors dans la situation la plus déplorable. Les abus étaient arrivés à un tel point que, dès 1623, Urbain Vlll avait p iblié un rescrit, prescrivant aux archevêques de Sens et de Paris ainsi qu'à l'évêque d'Auxerre de châtier les coupables. Le décret de réforme parut le 3 avril 1638. L'œuvre, tant au spirituel qu'au temporel, n'alla pas sans de grosses difficultés, surtout de la part des anciens religieux qui

(l) Mauclerc. — H. 93 et 96.

avaient cédé le monastère moyennant une pension monacale de quatre cents livres, mais elle aboutit grAce surtout au zèle de deux prieurs (1).

L'abbaye de Saint-Jean avait également besoin d'une rénovation religieuse. Après une sentence du cardinal de Larochefoucauld qui était chargé par le pape de la réforme de Tordre de Saint-Augustin, Octave de Bellegarde, à titre d'abbé commendataire, eut une transaction avec les religieux, et les cha noines réguliers de la congrégation de France installés à Sainte-Geneviève de Paris vinrent s\y établir en 1h39. D'après un inventaire, dressé Tannée précédente, il n'y avait plus pour église que l'abside de l'ancienne abbatiale. Tout le reste du monument était en ruines, ainsi que les bâtiments claustraux. Le revenu de la mense conventuelle ne se montait plus qu'au chiflVe de treize cent soixante-six livres (2).

La réforme fut introduite dans plusieurs autres anciens monastères, notamment à Preuilly (1644), ainsi qu'à Ferrières où André Frémiot établit une règle plus sévère avec les moines de Saint-Maur, en 1633. Au couvent de St-Jacques de Provins, occupé par des clercs réguliers de St-Augustin, l'œuvre de relèvement était accomplie par un religieux d'une éminente sainteté, François Daligre. Presque toute sa vie, il ne vécut que de pain, d'eau et de fruits; il couchait sur la dure, parfois même sur des tessons, et il s'adonnait au travail des mains. Nommé abbé en 1644 par Louis XIV, il s'appliqua à réparer les bâtiments de Tabbaye, orna Téglise magnifiquement et enrichit d'un grand nombre de livres précieux la bibliothèque qu'il fit ouvrir au public plusieurs fois par semaine. Il fonda également une école de théologie, et établit des maîtres pour les enfants pauvres (3)

(1) Cf. notre Histoire de S^-P.-l.-V. — H. 61, 65, 67. — Gall. Christ. XII, 125.

(2) II. 16, 374, 375, 379. — Bull. Sens, 1905, 271, 274.

(3) H. 671. — Hall. Christ. XII, 210, 170.

Bon nombre de monastères cisterciens avaient à réparer également les abus les plus graves Le cardinal de La Rochefoucauld, général de Tordre, encouragé par le brefde réformation du pape Grégoire XV, publia en 1634 une ordonnance pour le rétablissement de la discipline dans les maisons de Giteaux. Ce ne fut que son successeur, le cardinal de Richelieu, qui introduisit cette mesure à Vauluisant le 8 décembre 1636, par l'intermédiaire de l'abbé régulier de Fontguillon. Les religieux cédèrent leur place aux réformés et se retirèrent à Gercanceaux où leur communauté acheva de tomber en décadence (1).

Dana quelques couvents de femmes, la ferveur se ranime alors quelque peu. A Tabbaye du Lys, les belles-lettres sont cultivées avec soin, et l'abbesse, Marie-Marguerite de la Trémoille, obtient du pape (1628) la permission de réciter le bréviaire romain. Elle commence la restauration des bâtiments claustraux et quitte l'habit de cistercienne pour celui de carmélite, avec le scapulaire blanc. Grâce au zèle de l'abbesse, Anne-Mathilde de Harlay, la communauté de la Pommeraye est transférée de sa résidence qui était en ruines et sans défense, dans l'ancien prieuré de St-Antoine, près de Sens. Les administrateurs de l'hôtel-Dieu le lui abandonnent pour une rente de six cents livres, et, avec la permission de l'archevêque, les religieuses s'y installent en 1631 (2).

(Cependant, malgré des tentatives généreuses et des essais de résurrection, l'archevêque dut se convaincre qu'il était impossible de ramener dans un grand nombre de communautés la stricte observance. La commende et les troubles profonds de la période précédente avaient tari en grande partie les vocations monastiques. Par ordre du roi, Octave de Bellegarde se réunit en 1643 avec les évêques de Séez et d'Au-

(1) D. Marlène, Voyage littéraire.

(2) Gall. Christ. XÏl, 2^9. — U.'àib, 7 i,9\0, — Bull. Sens, \S5l.

xerre pour aviser aux moyens de porter remède à cette situation ; après mûre délil)ération, ils durent reconnaître leur impuissance à faire revivre la règle primitive de saint Benoît (i). Il semble même que dans quelques abbayes et bon nombre de prieurés la vie religieuse était complètement épuisée.

Parmi les maisons qui s'éteignent vers ce temps dans le diocèse, une des principales était le prieuré de TEnfourchure qui avait été réduit par les guerres de religion à la dernière pauvreté. Le général de Tordre de Grandmont mit, en 1607, le prieur commendataire en demeure de fournir à Tentretien de deux religieux. Celui-ci entreprit d'importants travaux de réparation, mais son successeur, Jean de Grasse, conseiller du roi, obtint du conseil privé un arrêt qui le déchargeait de cette obligation, à condition de pourvoir au service divin dans le monastère et de verser chaque année quatre cents livres de pension au collège de Grandmont, à Paris, ainsi que trentedeux à Tabbé général en signe de dépendance. C'était la fin de la vie conventuelle dans ce prieuré qui avait été un des plus considérables de cet ordre (2).

Les nouvelles congrégations, adonnées à la vie active, répondaient mieux aux nouveaux besoins de l'Eglise, aussi l'archevêque favorisa leur diffusion dans le diocèse. On voit alors se fonder les pénitents à Courtenay (1626j, les barnabites à Etampes (1629), les carmes aux Basses-Loges, près de Fontainebleau (1632), les récollels à Nemours et les capucins à St-Florentin. Ces derniers continuaient à développer la plus grande activité dans le ministère paroissial à Joigny et, en 1634, ils firent preuve d'un véritable héroïsme pendant l'épidémie de la peste. Ils transportèrent les malades hors de la ville, à Ihôpital d'Epizy, et comme le clergé n'osait aller leur porter

(1) Bull. Sens, 1852, 93.

(2) Cf. abbé Pissier, Op. cit.

secours par crainte de la contagion, trois des capucins s'enfermèrent avec les pestiférés pour leur procurer les secours spirituels, et deux d'entre eux moururent victimes de leur dévouement (1).

Une des premières maisons de religieuses que Octave de Bellegarde fonda dans le diocèse fut celle des filles de sainte Thérèse, dont le cardinal de Bérulle était le supérieur général en France. Envoyées par la mère Marguerite du Saint-Sacrement, elles furent installées à Sens le jour delà Visitation, en 1625. Ce prélat avait une considération particulière pour la vie toute d'immolation de ces recluses, et il se faisait un devoir d'aller souvent célébrer la messe dans la chapelle de leur carmel. Les débuts furent modestes, car, en 1642, les religieuses n'étaient qu'au nombre de sept avec la prieure, mais la ferveur ne cessa de régner parmi elles (2).

L'archevêque donna surtout son attention à l'établissement des communautés de femmes, créées récemment, et qui se vouaient à l'éducation des jeunes filles tani des hautes classes que du peuple. Les ursulines, fondées en Italie au siècle précédent, vinrent s'installer à Sens en 1643. Elles s'étaient établies quelques années auparavant à Montereau, mais l'institution ne pouvant se suffire à elle-même, les unes s'étaient retirées à Saint-Cloud, tandis que les autres entreprirent, avec la permission du bailli et des échevins, de fonder un couvent dans la cité sénonaise. Marie Dutour, dite Mère des Anges, fut la première supérieure de la maison établie au faubourg Saint-Antoine : elle était originaire de Sens, ainsi que l'une de ses religieuses qui appartenait à la famille des Taveau. Suivant leurs constitutions, elles s'appliquèrent à instruire les jeunes filles, à les élever dans la piété, et à leur enseigner les vertus, les tra-

(1) Pouillé. — Quantin, Bull. Auxerre, 1862, 69.

(2) G. 43 ; H. 966 et 967.

vaux et les exercices convenables à leur sexe. L'établissement fut si prospère qu'il fallut bientôt l'agrandir, et quarante ans plus tard on posait les fondements de rédifice spacieux et de bon goût qui sub siste encore aujourd'hui. Les services rendus par cet ordre étaient si notables que bientôt ces religieuses furent demandées dans diverses localités du diocèse, à Melun, à Montargis et à Saint-F'lorentin (1).

Une autre famille religieuse, vouée également à l'éducation des jeunes filles, la congrégation de Notre-Dame, fondée par le bienheureux Pierre Fourrier, créa aussi bon nombre de couvents. Le premier fut celui de Provins, en 1629 ; puis vinrent ceux d'Etampes et de Joigny (1630), de Moret (1638), de Nemours (1641) et de Coulommiers (1643). De même, les bénédictines s'établissaient de divers côtés. Octave de Bellegarde les fonde à Provins en 1629, ainsi qu'à Melun. La supérieure de la communauté de Montmartre envoie, de même, une colonie à Montargis, et celle de Jouarre, à Moret. Emmanuel de Gondi les appelle à Joigny vers 1630, et l'archevêque leur donne une maison à Yilleneuve-le-Roi en mettant à leur tête sa nièce, Marie de Belleciel (2). Une congrégation moins connue , celle des annonciades, fondée en 1500 à Bourges par sainte Jeanne de Valois, s'installe également à Sens en 1633. Dix ans auparavant, les franciscaines de l'hôtel -Dieu de St-Nicolas de Melun avaient adopté les règles de cet ordre. Enfin, cette dernière ville donnait l'hospitalité en 1635 aux visitandines ; ce fut, chose assez singulière, la seule maison créée vers ce temps dans le diocèse par les filles de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.

Au milieu de cette magnifique efflorescence d'œuvres d'apostolat et d'éducation chrétienne,

(1) Tarbé-Guyot, 112, — Pojn7/e, ^assiTO. — G. 191, 671 ; H. 979.

(2) G. 192. — Fouillé. — Taibé, Notices, 150.

l'archevêque s'occupait également de ranimer, par une pieuse émulation, la lerveur chez les religieux et les religieuses consacrés aux soins des malades dans les hôpitaux. Dès Tan 1627, le cardinal de La Rochefoucauld qui, à titre de grand aumônier de France, avait sous sa juridiction tous les établissements d'assistance publique, s'était démis de cette charge, et il avait informé Octave de Bellegarde que, d'accord avec le roi et le pape, il remettait ces maisons entre les mains des Ordinaires (1). Pour compléter le service des hôtels-Dieu, l'archevêque s'appliqua à promouvoir parmi les gens du monde différentes œuvres charitables. Les exemples donnés par Vincent de Paul à Joigny avaient porté leurs fruits, et les confréries de charité se répandirent jusque dans les bourgs et les villages. Les habitants de Donnemarie-en-Monlois en établirent une en 1638 sous le vocable du Saint-Nom-de-Jésus, dont le but est de soigner les malades à domicile (1). Un peu plus tard (1643), le prélat voulut faire profiter Sens de cette précieuse institution et il en fonda plusieurs dans la cité et les faubourgs (2). Au reste, pendant son long épiscopat, il ne cessa de répandre autour de lui de larges aumônes, surtout au moment des disettes, et pendant la peste qui sévit de nouveau dans les années 1627 et 1628 il fournit, ainsi que le clergé, des secours abondants pour soulager les malheureux, atteints de la contagion.

A différentes reprises M^'^de Bellegarde renouvela ses visites pastorales pour se rendre compte de la situation du troupeau confié à ses soins. 11 eut à prendre parfois des mesures énergiques pour réprimer des abus de toutes sortes. Les archidiacres avaient perdu l'habitude de faire l'inspection de la partie du diocèse placée sous leur juridiction, et ils

(1) Fouillé, passira. - H. 950^"; G. 180. 2) Fenel.

visaient à se rendre totalement indépendants de Tautorité archiépiscopale. Il les somma (1627) de rapporter dans la huitaine au greffe de son officialité les procès-verbaux de leurs dernières visites, sous peine d'interdiction de leur charge. Lors de son passage à Montargis, la même année, ayant remarqué que la clôture n'était plus respectée dans plusieurs maisons religieuses, il publia une ordonnance pour faire observer les règlements sur ce point (l).

11 rencontra une vive résistance de la part des abbesses du Paraclet et de Faremoustier qui sortaient de leur couvent, sous prétexte de visiter leurs prieurés. (Le Paraclet, en particulier, avait sous sa dépendance la Madeleine de Trainel et la Madeleine de Melun). 11 leur fit défense de quitter leur cloître et leur enjoignit d'établir un vicaire pour s'acquitter de la visite en leur nom, sans préjudice de son propre droit supérieur d'inspection sur tous les monastères du diocèse. Il interdisait à ce vicaire de rien innover, d'exercer une juridiction quelconque sur les supérieures, de s'occuper de l'administration des sacrements ou autres choses réservées, entin de procéder à la visite sans le visa archiépiscopal. Les deux abbesses en appelèrent au parlement, et l'affaire fut portée devant le conseil privé du roi. Il en sortit'un arrêt, du 24 janvier 1642, qui les maintenait dans le droit de collation et de visite de leurs prieurés, mais avec cette restriction qu'elles ne pourraient remplir celte dernière fonction par elles-mêmes ni enfreindre ainsi la clôture. Leur vicaire serait tenu de prendre le visa préalable de l'archevêché ou du grand vicaire avant d'entrer en fonctions, et les plaintes portées contre lui seraient jugées par l'Ordinaire qui fut maintenu dans tous ses droits d'administration spirituelle.

(I) G, 70 et 73 ; 179.

L'archevêque dut lui-même invoquer rintervention du pouvoir royal contre les frères mineurs de Melun qui, depuis 1623, s'étaient attribué la direction des religieuses de Saint-Nicolas et lui refusaient tout droit de visite dans l'hôpital. Il en appela devant le conseil privé du roi, et il olDtint un arrêt (7 juin 1638) qui réservait tous ses privilèges de juridiction sur les annonciades. Deux mois plus tard un bref du pape Urbain vint ratifier cette sentence (1).

Les hautes qualités d'Octave de Bellegarde lui avaient valu, dès les premières années de son pontificat à Sens, d'être appelé par Louis XIII dans son conseil, et une rente de deux mille livres lui avait été assignée de ce chef. Pour les mêmes raisons, il fut nommé président de l'assemblée du clergé qui eut lieu au commencement de 1628. Une réunion préparatoire de la province de Sens fut convoquée le 15 janvier dans l'hôtel des archevêques à Paris, et après qu'on eut déclaré contumaces tous les délégués des diocèses de Paris, Chartres. Orléans et Meaux, en raison de leur absence, le pouvoir fut conféré aux députés « de consentir, accorder, traiter et négocier pour la province tout ce qu'ils trouveront convenable pour le service de Sa Majesté et le soulagement du clergé » (2). Le roi avait provoqué cette assemblée générale dans le but d'obtenir du clergé de nouveaux subsides destinés à pourvoir aux frais considérables du siège de la Rochelle. Pour se rapprocher de Louis XIII qui s'était mis à la tête de ses troupes, les prélats se réunirent d'abord à Poitiers, puis à Fontenay-le-Comte. Sur la demande d'Octave de Bellegarde, les représentants de Paris ne furent admis qu'à la condition que tous les droits antérieurs appartenant à sa métropole seraient réservés (3^

(1) G. 191. — Mémoires du Clergé, VI, 3i9.

(2) Arch. Nat. G8, 1209, n° 99.

(3) Procès-verbaux, II, 587 et suiv

Comme les négociations traînaient en longueur, il écrivit au roi, le 26 mars, que les devoirs du ministère rappelant les députés dans leur diocèse, il priait en leur nom Sa Majesté de faire connaître ses volontés et protestait de leur entier dévouement. Louis Xlll répondit en réclamant quatre millions, mais l'assemblée déclara que le clergé était impuissant à fournir une pareille somme, et elle chargea Tarchevèque de se rendre à la cour avec plusieurs délégués. Après divers pourparlers dans lesquels intervint le cardinal de Richelieu, l'assemblée s'en tint à l'offre d'un million d'or. Deux mois s'étant écoulés encore en conférences inutiles. Octave de Bellegarde déclara, le 6 juin, qu'il était appelé dans son diocèse pour affaires importantes et urgentes et que sa présence ne servant à rien, il était disposé à partir. Mais le clergé ne voulut pas y consentir, alors qu'on était près d'aboutir, et surtout en considération de ce qu'il avait rempli les fonctions de président avec tant de dignité et donné des témoignages nombreux de zèle et d'intégrité dans le maniement de toutes les affaires. Il fut donc prié de rester jusqu'à la signature du contrat qui termina bientôt les débats en accordant au roi une partie des subsides qu'il avait demandés. Sur la taxe annuelle de cent quarante mille livres, la part du diocèse fut portée à trois mille quatre-vingt-quatre livres cinq deniers (1).

L'archevêque de Sens assista encore à une autre assemblée du clergé qui eut lieu à Paris en 1631. Les prélats y condamnèrent deux livres publiés par les jésuites anglais, Edouard Knot et Jean Floide, et renfermant de nombreuses erreurs sur l'Ecriture Sainte, les conciles œcuméniques et l'autorité du pontife romain (2). Il était absent de celle de 1635

(1) Bibl. Nat. L, d, 5, 163, 164, 165. — Mémoires du Clergé, VIII, 1002 ; IX, 566. — G. 598.

(2) Odespuu, 718. — Mémoires du Clergé, I, 583.

où le député du diocèse fut Mathurin Mangot, abbé de Ste-Colombe. De nouvelles protestations y furent élevées contre le partage de l'ancienne province sénonaise par Tévêque d'Auxerre, Séguier, lequel obtint que les réserves qu'il avait présentées fussent inscrites au procès-verbal (1).

On retrouve encore Octave de Bellegarde à l'assemblée du clergé de 1639, dont les membres envoyèrent à tous les évoques de France une lettre circulaire les informant de la condamnation de deux livres, intitulés : Traité des lois et libertés de l'Eglise gallicane, et Preuves des libertés de l'Eglise gallicane. Il fit paraître lui-même contre ces ouvrages un petit traité dont il ne reste plus trace aujourd'hui (2).

La dernière assemblée à laquelle il participa, eut lieu à Mantes en 1641. 11 y remplit encore les fonctions de président, assisté de l'archevêque de Toulouse et d'autres prélats. Parmi les décisions qui furent prises, notons la censure dont trois livres des P. P. Bouy et Golot furent frappés, comme renfermant une doctrine pernicieuse, propre à diminuer l'autorité du Saint-Siège, à susciter des divisions dans l'Eglise, à soulever les inférieurs contre leurs supérieurs et à confondre la hiérarchie et l'ordre établis par N. S. La question des subsides réclamés par le roi souleva de vives oppositions, et il ne fut accordé que sept cent mille livres sur les douze cent mille qui étaient demandées. Louis Xlll ne tarda pas à manifester sa colère ; M. d'Henery vint, en son nom, à la séance du i'^juin déclarer que plusieurs prélats s'étaient opposés à ses desseins « oubliant leur devoir et ignorant leur charge », et commander aux archevêques de Sens et de Toulouse ainsi qu'aux évêques d'Evreux, de Bazas et de Toulon de partir

(1) Mémoires, IX, 242. — Bibl. Nal. L, d, 5, 170,

(2) Odespun, 727. — Gall. Christ. XII.

le jour même et de rentrer directement dans leur diocèse « pour y l'aire aussy bien vostre charge particulière (jue vous avez mal faict vostre debvoir en cette assemblée, dont Sa Majesté vous ordonne de sortir présentement sans vous entremettre d'aucune délibération ny faire aucun acte quel qu'il soit, à peine de désobéissance » (l). Lorsque les prélats incriminés furent partis, les délibérations continuèrent, et Ton prit rengagement pour le clergé de fournir une subvention extraordinaire de cinq millions cinij cent mille livres, au lieu du droit d'amortissement que le roi voulait imposer sur les ecclésiastiques (2). La quote-part du diocèse de Sens fut fixée à quatre-vingt mille neuf cent quarantequatre livres, auxquelles fut ajoutée une autre taxe de trente-deux mille livres à imposer sur certains bénéfices (3).

De Bellegarde n'eut pas à regretter la retraite forcée quil avait encourue par sa fermeté à défendre les intérêts de 4'Eglise. On rapporte qu'à son retour à Sens, le chapitre envoya une députation jusqu'à Pont - sur - Yonne, pour le complimenter de sa force d'âme, et il fut reçu en triomphe. Sa conduite irréprochable désilla bientôt les yeux du roi qui avait été prévenu contre lui par des rapports mensongers, et il lui rendit toute son estime, allant jusqu'à réclamer le secours de ses prières. Cette fière attitude lui valut la reconnaissance de tout le clergé, et, après sa mort, Godeau s'en fît l'éloquent interprète lorsque, prononçant l'oraison funèbre du grand prélat, il l'appela « l'Osius de son siècle, c'està-dire le Père des évèques et des synodes ». « On l'a vu, ajoutait-il, dans les assemblées du clergé soutenir des tempêtes qui demandaient autant de pru-

(1) Bibl Nat., m. f. 8726.

(2) Mémoires du Clergé, IX, 591.

3) Arcti. Nat. G, 8, 781. - Bibl. Nat. 20737, t. 58.

dence que de fermeté, et comme quelques amis particuliers lui représentaient qu'une semblable conduite empêcherait de le nommer cardinal, il leur répondit qu'il ne voulait point se rougir le front de honte pour rougir son habit. »

L'église de P'rance commençait alors à être agitée parles premières manifestations du jansénisme qui devait la troubler si profondément. L'abbé de Saint- Cyran, ennemi des jésuites, les avait attaqués dans un livre où les semences de l'erreur étaient si bien cachées que le texte en fut approuvé dans trois assemblées successives du clergé. Par ses manières austères il gagna la confiance des religieuses de Port-Royal, vouées à l'Adoration perpétuelle du Saint Sacrement, et principalement de la mère Angélique, leur supérieure. Il composa tout exprès pour la communauté un écrit intitulé : Le Chapelet secret du Saint Sacrement, qu'il fit répandre sous le nom de l'abbesse, et qui contenait sur l'Eucharistie des propositions très suspectes. Dès que JNP'de Bellegarde eut connaissance de cet écrit, il le dénonça à la Sorbonne qui le censura comme renfermant plusieurs opinions erronées, blasphèmes et impiétés qui tendaient à détourner les âmes des vertus de foi, d'espérance et de charité, et à détruire les effets de l'amour témoigné par le Sauveur dans l'Eucharistie et la Rédemption. Ce prélat envoya ensuite à Rome le livre avec la censure, pour y être condamné définitivement. En attendant, il voulut désabuser les esprits prévenus par ces principes funestes et publia un petit ouvrage dans lequel il montrait les conséquences malheureuses qui en pouvaient découler. Ce traité parut à Paris en 1634 sous le titre : Examen d'une apologie, etc. (IS Le pape ne tarda pas à confirmer ce jugement.

Si l'archevêque de Sens se montra en cette cir-

(l) Maucleic.

constance le rigoureux défenseur de l'orthodoxie, il ne sut pas conserver ce rôle, et il inclina bientôt vers les nouvelles doctiines. Son premier pas fut d'accepter le patronage d'un livre, sur La fréquente communion, rédigé par un jeune docteur de Sorbonne, Antoine Arnaud, avec la collaboration de Saint-Gyran, et en communion d'idées avec lui. Cet écrivain devait, grâce à ses facultés extraordinaires, défendre son système avec une telle maîtrise qu'on lui donna dans la suite le nom de « Pape du Jansénisme «. ]\F' de Bellegarde lui envoya, à l'occasion de l'apparition de cet ouvrage, une lettre d'approbation que l'auteur ne manqua pas d'insérer, avec d'autres, en tète de son écrit. Il s'exprimait en ces termes : « Ce livre de La fréquente Communion que j'ai leu fort exactement et avec beaucoup d'édification et de satisfaction, tait voir si doctement, si puissamment, si clairement l'abus qui se commet d'ordinaire en ces deux sacrements, contre l'intention et les préceptes de l'Eglise... qu'il ne peut être que d'une très grande utilité, s'il est mis en lumière. C'est pourquoi non seulement je croy qu'il doit estre publié comme ne contenant qu'une doctrine très orthodoxe et très pieuse, mais je souhaiterais encore que tout le monde le pust lire et le voulust bien pratiquer ».

D'autre part, Jansénius, évèque d'Ypres, venait de faire paraître son fameux écrit (jui prit le titre àWugustinus, sur la grâce, le libre arbitre, le péché originel et la prédestination, et qui tendait à prouver que l'enseignement commun de l'Eglise sur la grâce n'était que le Pélagianisme, ou du moins le semi- Pélagianisme combattu par saint Augustin. Comme ce livre faisait beaucoup de bruit, l'archevêque crut encore de son devoir d'instruire ses prêtres sur ce sujet, et il publia à Paris, en 1644, 1' « Augustinus per seipsum docens et vincens Pelagianos », pour servir de guide sur les passages contestés de ce Père

de l'Eglise (l). Il y ajouta une lettre pastorale, datée du 1"" novembre 16i3, dans laquelle il recommandait au clergé de se servir de ce recueil comme d'un Enchiridion et de le consulter comme un oracle dont s'étaient inspirés non seulement les théologiens catholiques, mais encore les papes et les conciles, et de se nourrir des vérités célestes que le grand saint y exposait. Bien que ce prélat n'y eût donné qu'une suite d'extraits de saint Augustin sur les doctrines en discussion, il fut violemment attaqué par ceux qui avaient déjà condamné le livre de Jansénius. Nous n'avons plus cet écrit pour en apprécier sûrement l'esprit. D'après un mémoire janséniste, d'époque postérieure, qui en fait l'éloge (2), M^' de Bellegarde y établissait l'obligation de rapporter à Dieu toutes nos actions en les accomplissant par le motif de la charité. Ce qui achève de rendre suspecte l'orthodoxie de ce recueil ou du moins de la pensée qui l'avait inspiré, c'est que M^' de Gondrin, dans une lettre pastorale de 1653, citait son prédécesseurparmi les plus grands disciples et admirateurs de saint Augustin et le présentait comme étant d'accord sur ce point avec les plus célèbres cardinaux du siècle précédent, Baronius, Bellarmin, et en particulier le cardinal Du Perron (3).

C'est dans le même esprit, sans doute, que M^'de Bellegarde fit réviser (1640) le bréviaire de Sens, dont il n'^existe plus, à notre connaissance, d'exemplaire. Nous savons que de concert avec trois chanoines il établit un plan tout nouveau qui s'éloignait beaucoup, paraît-il, des anciens usages du diocèse que les cardinaux de Bourbon et de Pellevé avaient

(1) Gall. Christ. X.\\. — D'après Moreri, cet ouvrage serait du P. de Juannet, prêtre de l'Oratoire, mais cette opinion doit être fausse.

(2) Mauclerc. — Bull. Sens, I, 14.

(3) Bibl. de Sens, D, D, 4, 22.

conservés avec soin dans les éditions qui furent publiées sous leur direction (1).

Cependant le pieux prélat ne négligeait aucun des devoirs de sa charge pastorale. Depuis longtemps des missions étaient données, chaque année, à Sens et dans les autres villes de sa juridiction, surtout pendant le carême, par des religieux de divers ordres. Il voulut assurer ce bienfait d'une manière permanente, et le 8 novembre 1641 il fit don aux prêtres de rOratoire, fondés récemment par le cardinal de Bérulle, d'une somme de mille livres de rente, à charge d'envoyer chaque année et à perpétuité dans le diocèse quatre prêtres et un frère servant pour prêcher des missions dans les lieux qui leur seraient désignés (2).

Une autre œuvre, d'une importance plus grande encore, était l'objet de sa sollicitude. La question des séminaires préoccupait alors vivement le clergé, et Ton sentait de plus en plus le besoin de créer des écoles spéciales pour la formation des jeunes clercs destinés au ministère paroissial. Dès 1642 Paris en comptait déjà trois : Saiut-Magloire, Saint-Nicolasdu-Chardonnet et surtout Saint-Sulpice, fondé par M Olier. M^ de Bellegarde avait tenté lui-même d'en établir un dans le diocèse de Conserans, et il posa à Sens les fondements d'une institution analogue. Mais il rencontra tant de difficultés qu'il ne put aboutir (3).

Au reste, il ne manquait pas de rappeler à ses curés en maintes circonstances les devoirs de leur état. Dans ce but, il publia en 1645 des Statuts synodaux destinés à réveiller leur zèle et leur piété.

(1) Mauclerc. — Il subsiste encore un Office du Saint-Sacrement extrait de ce bréviaire, paru à Sens en 1643 (Bibl. d'Auxerre, A, 123).

(3) Mauclerc. — Cf. sur cette question des séminaires : Bull, de Littérature ecclésiastique, 1910, mai, 220 et suiv.

Entre autres prescriptions, on y remarque celle de veiller à l'instruction des enfants Ce soin était réservé particulièrement au vicaire, quand la paroisse en était pourvue. Un développement extraordinaire de Tinstruction publique apparaît alors dans le diocèse, aussi bien chez le peuple que parmi les hautes classes, et il esi attesté par lessignatures nombreuses de personnes de toute condition que l'on retrouve sur les minutes des actes de catholicité. A côté des établissements supérieurstenuspar les congrégations enseignantes, il existe dans la plupart des villages des écoles paroissiales, dotées soit par les seigneurs ou autres personnes charitables, soit par des subventions des fabriques, soit même par les hôtels-Dieu, pour l'instruction gratuite des enfants (1). En vertu de l'article xiv de l'édit de 1604, qui reconnaissait l'ancien droit du clergé sur les écoles et déclarait que les professeurs, régents et autres maîtres des petites villes seraient approuvés par les curés des paroisses, l'institution des maîtres d'école dans le diocèse continuait à appartenir au préchantre de Sens. Des lettres patentes, données par Louis Xlll en 1633, l'avaient confirmé dans ce privilège. Un maître de Ghéroy ayant voulu exercer sa profession àl'encontre decette règle, unarrèt du parlement (26 février 1641) lui défendit d'enseigner avant d'avoir été examiné par le préchantre et d'avoir reçu de lui ses provisions. Une clause spéciale reconnaissait que ce dignitaires de l'église de Sens, conformément à une coutume reconnue et maintenue de temps immémorial par les archevêques, avait droit non seulement de visite, de direction, de correction et de supériorité sur les classes et collèges de tout le diocèse, mais encore d'y instituer les maîtres des grandes et petites écoles pour l'instruction et l'éducation de la jeunesse (2).

(1) Quantin, Annuaire de l'Y. 1875, 61 et suiv.

Le clergé séculier et régulier comptait alors un certain nombre d'érudits, dont les œuvres, de valeur inégale, sont passées à la postérité. Henri (1) Taveau, fils de Jacques, l'historien des archevêques, s'intéressait comme lui aux annales de son église, tout en remplissant avec distinction ses fonctions de doyen. 11 s'était procuré VHistoirc de Bureteau et il en avait fait don au chapitre dès 1626. Le chanoine Leriche s'occupait également de l'histoire du diocèse, et il rédigea un recueil qui va jusqu'en 1G46, intitulé : Catalogue des Evesqaes et Àrclicvesques de Sens et de ce qui s'est passé de plus remarquable pendant qu'ils ont i<escu. Son travail a peu d'autorité. J. B. Driot. doyen du chapitre de Bray, nommé chanoine de la métropole en 1642, devait se faire connaître plus tard par ses travaux sur le martyrologe de cette église. D'autre part, maître Nicolas Milachon, chapelain de Soucy, mourut en 1645, laissant aussi une Histoire des Vies et faicts des arcJievesques de Sens, dédiée à Octave de Bellegarde. C'est une œuvre d'un intérêt médiocre (2).

Le travail historique le plus important de cette époque est celui que le grand prieur de Ferrières, D. Guill. Morin, publia sous ce titre : Histoire du Gastinois, en français. C'est un récit anecdotique concernant les villes, bourgs, châteaux, abbayes et maisons seigneuriales compris dans les pays du Gâtinais, du Sénonais et de Hurepoix (3). Si la période ancienne de cet ouvrage renferme bon nombre d'affirmations douteuses et même de fables, du moins on peut le consulter avec fruit pour les temps plus rapprochés.

De concert avec le chapitre, M^ de Bellegarde ne

(1) Jérôme, d'après le Gallia Christ.

(2) Bibl. de Sens, m. 85, 83. — G. 125.

(3) Paris, in-4°. — En première page se trouve une estampe où sont représentés saint Savinien et saint Potentien, et, en haut, la Nativité, par allusion à l'origine de Ferrières.

cessa de s'occuper de rembellissement et de l'entretien de la cathédrale. A l'imitation de plusieurs de ses prédécesseurs et en vertu d'un engagement qui semble devenu dès lors une règle, il fournit chaque année, dans ce but, une somme de deux cents livres. 11 contribua également aux réparations de la « tour de plomb », qui étaient fort onéreuses, ainsi qu'à la restauration de la grande verrière du portail principal; celle-ci avait été brisée par Fexplosion des pièces d'artillerie que l'on tira sur la place, à l'occasion de la naissance de Louis XIV (1).

Cette heureuse nouvelle provoqua également à Provins un curieux incident qui mérite d'être rapporté ici. Le maire et les échevins, dans l'excès de leur loyalisme, ordonnèrent de chanter un Te Deum pour fêter la naissance royale, et ils y contraignirent le clergé des paroisses, sans attendre l'ordre de l'archevêque ; mais bientôt un arrêt du conseil privé du roi cassa toutes les procédures faites par eux, et leur défendit de rien ordonner de ce qui est du ressort de l'Eglise ou de troubler le chef du diocèse dans l'exercice de sa charge (2).

A côté de ces droits de juridiction spirituelle qu'il défendait énergiquement, M^ de Bellegarde en possédait d'autres qu'il ne pouvait se résigner à perdre. Il n'avait pas encore pris son parti du morcellement de la province, et il s'unit à son chapitre pour tenter une dernière revendication. Celui-ci envoya à Rome, au commencement de 1644, un de ses membres, M. du Bost, avec mission d'obtenir le retrait de la bulle qui donnait à Paris le titre d'archevêché. Il notifiait en même temps à Paul de Gondy, abbé de Bazey, son opposition à l'acceptation de la lettre papale obtenue par lui sous la qualité d'archevêque de Corinthe, «avec future succession à l'archevêché de

(1) G. 712. — Mauclerc,

(2) Mémoires du Clergé, \. 1414.

Paris » (1). L'année suivante, il présenta une requête visant au même but devant rolïicial de Troyes qui fut chargé, avec les évêques sufïVagants et leurs olFiciaux, d'instruire la cause. Une citation fut signifiée à l'archevêque de Paris et à son coadjuteur en avril 1646, mais ceux-ci interjetèrent appel sans retard comme d'abus dans l'assignation. Le mémoire rédigé à cette occasion contre l'érection du siège de Paris en archevêché, renfermait deux chefs de preuves. Le premier relevait l'injustice et la nullité de cette mesure et demandait la faculté d'en faire poursuivre l'annulation devant des juges délégués in partibus, avec la clause que s'il survenait quelque appel comme d'abus, le différend serait jugé par un parlement autre que celui de Paris. En second lieu, il était réclamé, au cas de perte du procès, une indemnité qui avait été promise par la reine mère et par le cardinal de Mazarin, laquelle consistait dans une abbaye considérable qui serait unie à l'archevêché de Sens. Ce rapport fut soumis à l'examen d'un célèbre jurisconsulte, Pierre de Marca, qui en étudia les différents points. Dans sa réponse, qui nous a été conservée (2), il démontre, avec exemples à l'appui, que la division des provinces ecclésiastiques et l'érection des nouvelles métropoles sont parmi les causes majeures les plus considérables, et réservées au pape ; qu'elles se font non point par voie de jugement rendu entre parties, mais d'office, avec plénitude de puissance et par règlement général ; enfin qu'elles sont établies en vue d'un intérêt manifeste reconnu par les rois, puis, sur leur requête, par le pape qui décide en dernier ressort. 11 n'y avait rien de sérieux à répliquer contre de pareils arguments, et, du reste, cette instance ne fut suivie d'aucun effet.

Quoique peu avancé en âge. Octave de Bellegarde

(2) Bibl. Nat., m. f. 20740, Coll. Le Tellier, fol. 61.

sentait ses forces épuisées par les mortifications et les multiples soucis de sa charge. Il songea alors à prendre un coadjuteur et, sur le conseil des jésuites qui avaient beaucoup de crédit auprès de lui, il choisit un de leurs anciens élèves et son propre neveu (ou cousin), Louis Henri de Gondrin, et sollicita de la régente, Anne d'Autriche, l'approbation de cette mesure, 11 voulut le sacrer lui-même (14 mai 1644), dans Téglise des bernardines du Lys, et le pape lui conféra le titre d'archevêque d'Héraclée. Le nouveau titulaire reçut peu après la commende de plusieurs abbayes, en particulier celles de St-Jean et St-Rémy de Sens, et de St-Pierre de Chaumes (1).

Un des derniers actes du vénérable prélat dans son diocèse fut la réunion, au mois de septembre suivant, d'un synode où il arrêta des règlements fort importants sur la discipline ecclésiastique. Ils furent imprimés l'année suivante à Paris, avec un recueil de canons pénitentiels, La lettre pastorale mise en tête démontre toute la grandeur de son zèle pastoral (2).

Lorsque l'assemblée générale du clergé se réunit à Paris, en mai 1645, elle lui envoya une lettre collective pour l'inviter à venir apporter le secours de ses lumières. II fut reçu avec tant de joie et écouté avec un si grand respect qu'il en éprouva une émotion profonde, et il déclara dans la suite, à plusieurs reprises, qu'il y avait trouvé une large compensation aux déboires éprouvés dans l'assemblée précédente (3j. M^' de Gondrin assista lui-même aux délibérations, à titre de coadjuteur de Sens et de député du diocèse, avec l'abbé de la Feuillade.

(1) Gall. Christ. XII. — C'est sans doute par erreur que les Mémoires du Clergé (I. 577) lui font signer, dès le 29 nov. 1643, avec le litre de coadjuteur de Sens, une lettre envoyée par l'assemblée du clergé aux évéques de France.

(2) Mauclerc. — II n'existe plus, à notre connaissance, aucun exemplaire de ces statuts.

(3) Bibl. Nat. L, 5, d, 184.

Octave de Bellegarde expira le 26 juillet 1646 à Montreuil, près Paris, où il s'était retiré pour soigner sa sanlé. Les députés du clergé, réunis de nouveau dans la capitale, apprenant ce douloureux événement au moment de se séparer, témoignèrent leur douleur de la perte de cet illustre prélat, et, devant l'imp^issibilité de célébrer à Paris un service solennel à son intention, ils s'engagèrent à en ordonner un dans leur diocèse aussitôt après leur retour. Son cœur fut déposé dans l'église de Montreuil, et son corps, ramené dans sa ville épiscopale, reçut la sépulture devant les marches du chœur de la cathédrale. Sur sa tombe le chapitre fit graver une longue inscription en latin, qui formait comme le résumé de sa vie (1) ; elle rappelait surtout, parmi ses œuvres, la transformation du clergé, le rétablissement de la discipline, la correction des mœurs et la piété profondément imprimée dans les âmes (2).

Dès le 15 janvier 1643, il avait rédigé son testament dans lequel, à l'imitation de bon nombre de ses prédécesseurs, il laissait sa fortune à l'église de Sens et en réservait un quart pour les pauvres. 11 priait ses parents de ne pas s'étonner qu'il ne leur laissât rien. « attendu que n'ayant jamais eu aucun bien que de l'Eglise, il est bien juste et raisonnable de lui rendre ce qui vient d'elle. »

On rapporte un trait qui montre toute sa grandeur d'âme. Un jour les députés d'une grande ville vinrent lui présenter un mémoire dans lequel ils adressaient à la cour des plaintes contre une personne de qualité qui l'avait offensé lui-même gravement et sans

(1) /ilémoires du Clergé, VIII, 471. — Gall. Christ. XII, 101 et

(2) Son oraison funèbre, par Antoine Godeau, évêque de Vence, se trouve dans le tome I*"" de ses OEuvres chrétiennes et morales, en prose, imprimées en 1658. — A mentionner encore un poëme sur Me' de Bellegarde par Jacques Madier, prêtre ( Bibl. d'un Sénonais, V.)

motif. Ils espéraient ainsi obtenir son appui, mais grand fut leur étonnement lorsqu'il se refusa même à entendre leurs accusations contre ce personnage qui était son propre calomniateur(i). l.a marque principale de son caractère était ungrandfondsde religion qui lui donnait de saintes appréhensions pour son salut et celui des âmes qui lui étaient confiées. A sa mort, on trouva dans sa cassette une discipline, des haires et une ceinture qu'un long usage avaient usées et qui étaient tachées de sang. A cette piété timorée il joignait, dans l'administration de diocèse, un esprit impartial, et, tout en étant naturellement doux et com pâtissant, il savait se montrer très ferme, lorsque les circonstances l'exigeaient. Au témoignage du même historien, les papes Paul V, Urbain Vlll et Innocent X le regardèrent toujours comme un des plus énergiques et des plus courageux défenseurs de l'Eglise et du St-Siége, et ils l'honorèrent de plusieurs brefs pour lui témoigner la haute estime qu'ils avaient de ses vertus II eût pu obtenir le chapeau de cardinal, si l'un de ces pontifes avait eu les mains libres et si lui-même avait voulu aplanir les diflicultés, mais il préféra ne pas entrer au Sacré Collège, plutôt que de faire des démarches qu'il ne jugeait pas honorables. Presque en même temps que ce prélat, mourait au château de Vallery (janvier 1647) le prince Henri de Condé. Henri IV l'avait pris, encore enfant, sous sa tutelle et, après lui avoir fait abjurer le protestantisme, il lui avait donné comme femme Louise de Montmorency. Sa jeunesse fut fort agitée, en raison surtout de la passion du grand roi pour cette jeune et belle princesse. Dans la seconde période de sa vie, il fit de longs séjours dans son domaine de Vallery qu'il s'occupa à restaurer. 11 avait des relations étroites avec le chapitre de Sens. En 1623, il mit les chanoines en rapport avec ceux de Bourges et, sur ses exhor-

(1) Mauclerc.

talions, ils conclurent ensemble une association de confraternité spirituelle, à la mode antique (1). Par ses soins l'église, qui était primitivement dans l'enceinte du château et que son aïeul avait fait abattre, fut reconstruite dans le haut du bourg. Octave de Bellegarde vint la consacrer le 17 mars 1624, et le prince de Condé y fit déposer les restes de son père et de sa sœur Eléonore de Bourbon, princesse d'Orange. Il voulut reposer lui-même, après sa mort, dans un magnifique tombeau qui subsiste encore. Ce monument est composé d'un fronton, d'ordre ionique, dont les quatre pilastres sont accompagnés d'autant de cariatides, portant dans leurs mains les emblèmes de la justice, de la force, de la tempérance et de la prudence. La frise est armée de fleurs de lys et de la lettre H, son chiffre. Au sommet se dresse un sarcophage où ce personnage, en costume romain, est couché sur son séant, le bâton de commandement dans sa main droite. De chaque côté, deux petits génies ailés soutiennent l'écusson des Condé, aux trois fleurs de lys. Tout cet ouvrage est de marbre blanc, à l'exception du sarcophage, en marbre noir. On ignore l'auteur de cette composition : elle est d'un grand style, et la noble figure de la statue offre une ressend)lance frappante avec les traits des Condés : c'est à la fois une œuvre d'art du plus grand mérite et un portrait historique.

Son fils, Louis II. le plus illustre de sa race, à qui la postérité a conservé le nom de Grand Condé, passa son enfance dans ce noble manoir, et c'est là qu'il se forma, par la seule force de son génie, à l'art de la guerre dans lequel il devait, dès son début, surpasser les généraux les plus expérimentés. Quand il eut terminé sa carrière, signalée par tant de victoires mémorables que l'éloquence de Bossuet pouvait seule célébrer dignement, c'est dans l'église de Vallery

que sa dépouille mortelle fut apportée pour reposer auprès de celles de ses ancêtres (1).

Louis Heî(ri de Gondrin n'avait que vingt-six ans lorsque la retraite de son oncle lui conféra la lourde charge du gouvernement du diocèse ; elle eut lieu au commencement de mars 1646, car le procèsverbal de son installation date du 18 de ce mois. Il prit possession le 16 août suivant, fit son entrée solennelle le 18 décembre (2) et, le 23, après avoir prêté serment au Saint-Siège, il reçut le pallium des mains de Pierre de Broc, évèque d'Auxerre et délégué à cet effet par Innocent X. Il était le septième fils d'Antoine Arnaud de Pardaillan, seigneur de Gondrin, marquis d'Antin et de Montespan, gouverneur de Navarre et de Béarn, etc., et appartenait à une des plus vieilles familles du midi de la France. Sa haute naissance lui valut d'avoir pour marraine Anne d'Autriche, ce qui explique la bienveillance que la reine lui garda toujours, en dépit de ses opinions jansénistes et de ses tendances frondeuses. Avant d'embrasser l'état ecclésiastique, il avait fait ses études chez les jésuites, d'abord à Toulouse puis à la Flèche, mais il recommença sa philosophie et fit sa théologie en Sorbonne. 11 entra i.iême à Saint- Sulpice, sous la direction de M. Olier, et il y affecta une très vive piété, mais son humeur impérieuse et changeante le fit bientôt partir. « Il avait beaucoup d'esprit, dit de lui un de ses contemporains (3) et parlait extrêmement bien, mais à mon avis un peu trop. Il aurait fort souhaité d'entrer en quelques

(1) Annuaire de l'Y. I8'*2, 167-172 ; 1875, 281-284.

(3) De Gourville, Mémoires. — Cf. S'»-Beuve, Port-Royal, IV 363-365.

affaires, comme c'était assez la mode en ce temps là, tout étant en cabale. Je fus fort d'avis que l'on ne s'ouvrît pas trop avec lui, parce que je trouvais que sa vanité le portait à aimer mieux le bruit d'une affaire plutôt que la réussite ; au surplus, il était de très bon commerce ». Tous les historiens s'accordent à lui reprocher son orgueil, son amour de la jactance et de l'ostentation, et sa vivacité méridionale.

Les débuts de son pontificat lui furent des plus préjudiciables, car il les passa à la cour au milieu du faste, des plaisirs et des intrigues d'une noblesse frivole. Il s'y trouva en rapport avec un grand seigneur, Hugues de Rabulin, grand prieur des templiers, qui- avait sa résidence au diocèse de Sens, dans l'ancienne commanderie de Launay. Quoique proche parent de sainte Jeanne de Chantai, ce personnage s'était rendu célèbre par des exploits qui n'avaient rien d'édifiant et auxquels on donna le nom caractéristique de Rabutinades. Il avait auprès de lui un neveu, Roger de Rabutin, doué du même caractère et adonné à la carrière des armes, qui se signala par une aventure dont les chroniques scandaleuses de l'époque s'occupèrent beaucoup. A court d'argent et voulant faire un riche mariage, il porta son choix sur M"® de Miramion, devenue veuve à l'âge de seize ans. Comme la famille de celle-ci était opposée à ce projet et que Rabutin croyait avoir gagné la faveur de la jeune dame, il résolut de l'enlever. Quelques-uns de ses amis accomplirent cette besogne le 7 août 16*8, pendant que M™' de Miramion se rendait en carosse avec sa belle-mère au pèlerinage du Mont-Valérien. Ils l'emmenèrent avec le même attelage par la plaine Saint-Denis, en contournant Paris, et ils arrivèrent au château de Launay, près de Sens, où Rabutin les attendait. Mais l'attitude dédaigneuse et énergique de cette dame, au milieu d'une situation aussi déli-

cate, coupa court à ses projets matrimoniaux. Pour empêcher la police royale d'intervenir, il s'empressa de présenter ses excuses à la prisonnière et il la fit reconduire en grand équipage jusqu'aux portes de Sens où elle reprit sa liberté. Elle devait compter dans la suite parmi les plus fidèles et zélées coopératrices de saint Vincent de Paul dans ses œuvres de charité (l).

Au milieu de cette vie sans frein, le jeune prélat s'adonna aux plaisirs. Son équipage était des plus brillants, sa table luxueusement servie. Comme ses revenus ne pouvaient suffire à toutes ses prodigalités, sur lesquelles Fenel donne des détails suggestifs, il fit couper les grands bois dépendant de l'archevêché. Le chapitre mit opposition à ses déprédations par une requête du 29 mars 1649, mais il n'en continua pas moins dans cette voie, et l'abus s'éleva à un tel point que, plus tard, après la Fronde, le parlement, qui lui avait été d'abord favorable, le condamna de ce fait à une amende de douze cent mille livres de réparation envers son église (2). On s'est demandé, non sans raison, s'il ne fallait pas surtout rendre responsables des désordres de M^' de Gondrin un état politique et les abus de la faveur royale qui permettaient alors qu'un jeune prêtre de 26 ans fût élevé à une des premières dignités de l'Eglise (3).

La haute situation de sa famille lui permettait les visées les plus ambitieuses, et il eut un moment l'espoir de les voir se réaliser. Le cardinal de Mazarin, qui était à la tête des affaires pendant la régence de la reine mère, ayant excité contre lui la colère des princes et les haines du parlement (1648),

(1) Cf. Gailly de Taurinos, Aventuriers et Femmes de qualité'

(2) Fenel, II, 4, — Rapin, Mémoires, I, 209.

(3) G. Dubois. — Il est le principal historien de Ms' Gondrin, dans Thèse de doctorat ès-leltres, 1902, Alençon.

de Gondrin pensa devoir occuper sa place, mais le ministre rentra bientôt en grâce. On assure cependant qu'il eût pris part au gouvernement, s'il n'avait témoigné si ouvertement ses sympathies pour le parti des princes de Gondé et affiché son éloignement pour Mazarin. On redoutait d'ailleurs son humeur violente qu'il avait manifestée en plus d'une circonstance. Comme dédommagement, le roi l'admit en 1649 dans le conseil d'Etat et dans celui des finances (1).

M^ de Gondrin vécut d'abord en très bonne intelligence aveclesjésuites qui lui avaient rendu des services signalés auprès deses deux oncles, l'archevêque et le duc de Bellegarde. La rupture fut provoquée, paraît-il, par les menées de quelques jansénistes. Sur une invitation des pères, il se rendit le jour de la Circonsision 1647 dans leur maison de Sens, mais, à leur grande surprise, il réclama d'être admis dans leur chapelle comme dans un lieu non exempt (2). C'était alors un sujet brûlant que l'exemption des réguliers. Dans l'assemblée du clergé de 1645, ce prélat avait pris une part active à la rédaction des règlements qui défendaient aux ordres religieux, en conformité avec les décrets des conciles et du Saint- Siège, soit de confesser et de donner la communion dans la quinzaine de Pâques, soit d'administrer en tout temps le sacrement de pénitence, à moins de s'être muni auparavant d'une permission par écrit de l'Ordinaire. Fenel, qui en d'autres circonstances critique amèrement M^' de Gondrin, le félicite de ce que, presque seul parmi les évêques, il s'appliqua avec la plus grande fermeté à réduire les religieux sous son obéissance, sans se laisser abattre par aucune opposition 11 va jusqu'à l'appeler « le restaurateur de la hiérarchie » non seulement dans son diocèse

(1) Fenel.— G. 2.

mais dans toute la France. Mais ce triste différend allait entraîner les plus funestes conséquences.

En 1648, l'archevêque fait défense aux jésuites d'exposer le Saint-Sacrement le jour des quaranteheures, suivant la coutume. Deux ans plus tard il leur envoie de Paris l'interdiction de confesser, en même temps qu'il leur renouvelle la proposition d'envoyer plusieurs d'entre eux dans les paroisses. Pensant que l'acceptation de cette offre constituerait par la suite un titre contre leurs exemptions, ils s'excusent de ne pouvoir y consentir. De Gondrin leur fait alors intimer par son officiai l'ordre de s'abstenir de confesser pendant la quinzaine pascale, et le recteur lui répondant qu'il en référera à son supérieur, il précipite les choses et le somme de lui montrer à quel titre ses religieux confessent à Sens et dans le diocèse. Gomme le père jésuite allègue que son ordre n'a que l'approbation orale de l'archevêque, confirmée à plusieurs reprises, l'official porte une sentence qui leur interdit d'entendre les confessions dans le diocèse, à moins de présenter leurs pouvoirs et approbation. Le recteur prend alors le parti d'en appeler à Rome, et, se basant sur l'effet suspensif de son appel, ainsi que sur le fait que depuis vingt-huit ans les jésuites avaient joui paisiblement de ce droit, il continue avec ses confrères à confesser. Un peu plus tard, ils sollicitèrent l'autorisation par écrit de l'archevêque qui se trouvait toujours à Paris, mais ce fut en vain, et, lorsque le prélat revint à Sens, au mois de mai, il porta lui-même une ordonnance qui interdisait, sous peine des censures, à eux de confesser, et aux fidèles de requérir leur ministère dans ce but. 11 alla jusqu'à ordonner des prières publiques pour la conversion des jésuites et, étant retourné peu après à Paris, il fit répandre un grand nombre d'exemplaires de cette sentence, sur les conseils et à la grande joie des jansénistes (1).

(1) Bib!. de Sens, D, D, 4, 22.

Pour répondre à cette condamnation, les religieux portèrent TafFaire devant le St-Siége, et ils firent paraître un mémoire, sous le titre : Théotime, ou Dialogue instructif sur l'affaire présente des Pères Jésuites de Sens. Ils y exposaient que l'approbation ne pouvait être refusée légitimement aux réguliers, et qu'elle avait été accordée récemment par Tarchevéque, le 10 octobre 1649 ; que, après les avoir approuvés, rOrdinaire ne pouvait les suspendre ni les empêcher d'administrer le sacrement de pénitence ; que, du reste, il ne leur était pas nécessaire de recevoir cette approbation par écrit ; que la défense de l'archevêque était nulle, parce que la cause en était nulle elle-même ; enfin qu'ils tenaient leur juridiction immédiatement du pape et qu'aucune puissance inférieure dans l'Eglise ne pouvait la leur ôter (1).

Sans tarder, M^ de Gondrin convoqua une assemblée provinciale pour juger le différend, et il la réunit dans son hôtel de Paris, en invitant également M^ de Gondi, à qui il ne donnait dans la lettre que le titre d'évèque de Paris. L'église de Sens persistait, en effet, à considérer le siège de la capitale comme de sa dépendance ; en 1646, le chapitre avait renouvelé ses protestations antérieures et adressé une requête à l'évêque de Troyes, commissaire du St-Siége, afin de l'autoriser à citer devant lui le sire de Gondy « prétendu archevêque de Paris ». Mais un arrêt de la cour du parlement vint bientôt interdire à Ms"" de Gondrin de convoquer aucune assemblée ecclésiastique dans son hôtel de Sens à Paris, ni dans ce dio cèse, sans l'autorisation de l'Ordinaire 2). Malgré la signification de cet arrêt, il se rendit dans le lieu indiqué avec les évêques de Nevers, Troyes et Auxerre et les députés de ces diocèses. Le coadjuteur de Paris, futur cardinal de Retz, rédigea alors une or-

1) Ibid. — Bibl Nat. D, 1882. — Bibl. d'un Sénonais, II. 2\ G. 2. — Arch. Nat. L. '»08. — Bibl. de Melun, m. 45.

donnance, conjointement avec les évêques de Meaux, Chartres et Orléans, pour défendre à l'archevêque d'exercer aucun acte de juridiction dans la ville et le diocèse de Paris, et mettre en interdit Thôtel de Sens. Cette circulaire, datée du 20 mai 1650, fut signifiée à qui de droit et publiée au prône de toutes les paroisses (1).

Ces complications nouvelles n'étaient pas pour arrêter le bouillant prélat. Dans une seconde session, tenue le 17 mai, il publia une censure, signée des évêques présents, et par laquelle il condamnait la révolte des jésuites pour des motifs d'une extrême gravité, car il accusait ces religieux de donner le mauvais exemple, d'enseigner des maximes pernicieuses, et de détruire les vertus chrétiennes parles doctrines les plus condamnables. Quant au libelle, il le déclarait « injurieux, scandaleux, plein de fausseté », et il défendait aux fidèles de la province de Sens de le lire, sous peine d'excommunication. Il publiait en même temps une consultation, signée de M. d'Espinay ; les affirmations du Théotime y étaient réfutées, notamment par les règlements des trois assemblées du clergé tenues en 1625, 1635 et 1645, ainsi que par des canons des conciles de Milan et de Trente où il était déclaré que l'approbation par écrit de l'Ordinaire pour confesser dans son diocèse est nécessaire, et qu'aucune exemption ne peut dispenser les religieux de se soumettre à son examen (2).

Dans le but de ramener la paix, le père Paulin, premier confesseur de Louis XIV, fut chargé d'intervenir auprès de la reine, pendant un séjour que fit le roi à Sens, le 9 mars 1650, en se rendant à Dijon pour apaiser la Fronde (3), mais son intervention demeura inefficace. Le conflit alla plutôt en s'aigrissant,

(1) Guichard.

(2) Fenel. — Bibl. de Sens, D, D, 4, 22. ^3) G. 1066. — Bibi. de Sens, m. 113.

et, pendant que M'' de Goiidrin se rendait à Paris pour l'assemblée générale du clergé, son oflicial et vicaire général, Charles de Hennique, publia plusieurs ordonnances contre les jésuites et renouvela les peines déjà portées contre eux (1).

Au mois d'avril, le P. Paulin écrivit au lieutenant général de Sens. M. de Fondriat, qui était dévoué aux jésuites, pour se plaindre des violences et de l'injustice de l'archevêque : « Voyez. M., ajoulait-il, les moyens qu'il y a pour lui permettre le moins de facultés que vous pourrez. C'est une charité chrétienne que vous exercerez envers un prélat pasteur qui doibt un exemple de douceur et de bonté à son troupeau et non pas celui de cruauté et de férocité. Vous obligerez la Royne, sa bienfaitrice très insigne, qu'il ne recognoist pas ; vous obligerez toute nostre compagnie... » (2). 11 informa également de ces faits la reine qui le chargea de porter le litige devant Mazarin, en lui promettant son appui. Le cardinal affecta de ne pas prendre l'affaire au sérieux. Dès que la cour fut rentrée à Paris, il manda M^' de Gondrin : « Eh, Monsieur de Sens, lui dit-il, vous êtes caj)able de gouverner un royaume, et vous vous amusez à faire la guerre aux moines ! — Ils en veulent à mon autorité, répondit l^archevèque. — Vous vous moquez ; pour les jésuites, ce sont gens sages, de service, que la royne considère, et vous lui ferez plaisir de les laisser en paix. » Mais l'avertissement du ministre ne servit à rien, et, ajoute avec mélancolie le P. Rapin, dans ses Mémoires : « Ainsi le P. Paulin avec son crédit de confesseur du roy, le cardinal avec tout son pouvoir de ministre, et la reine

(i) Procédures faites contre les P. P. Jésuites de Sens, Paris,

(2) Le P. Chérot, en publiant cette leUre (Etudes, 1892, 114), déclare l'avoir trouvée à la Bibl. de l'Institut, Fonds Godefroy, DXL-DXLI, fol. 45 ; elle fait partie d'un dossier très important sur cette alliure, réuni par M^' de Gondrin lui-même.

avec son autorité de régente, ne furent nullement considérés (1) ».

Les démêlés reprirent, en effet, de plus belle à roccasion de l'assemblée du clergé qui eut lieu au mois de juillet suivant. M^' de Gondrin ne manqua pas d'y exposer en détail sa situation à Tégard des jésuites et prit Tavis de ses collègues sur la conduite qu'il devait tenir u pour procurer la gloire de Dieu et l'avantage de l'Eglise » lesquels imposaient aux religieux l'obligation de recevoir par écrit l'autorisation de confesser, d'autant plus que les jésuites n'avaient été admis en France qu'avec la promesse d'être soumis aux Ordinaires, et que cette condition avait été exigée d'eux lors de leur arrivée dans le diocèse de Sens. 11 les priait enfin d'approuver ces principes, de se joindre à lui pour adresser sur cette question une lettre circulaire aux évêques, et de faire à tous un devoir d'exiger de ces religieux la même formalité dans leur diocèse, afin que la règle de conduite fût la même partout. Après que l'archevêque de Reims eut prit la parole pour appuyer cette réclamation, l'assemblée entra en délibération et adressa à tous les membres de l'épiscopat français une longue lettre où elle les mettait au courant de la question et sollicitait leur avis avant la clôture de la session, puis elle arrêta le formulaire des approbations qui seraient données aux religieux et aux prêtres pour confesser (2).

Ce grave diff'érend avait les rapports les plus intimes avec le jansénisme qui s'étendait rapidement par toute la France. Très attaché aux écrivains les plus distingués de Port-Royal, notamment l'abbé de Saint- Cyran et Singlin, l'archevêque de Sens partageait leurs doctrines et en particulier leur manière d'inter-

(1) Ibid. 1891, sept. 12.

(2) Bibl. Nat. L, d, 5, 189, 190, 192, \^h. — Mémoires du Clergé, V, 260 et suiv.

prêter les œuvres de saint Augustin. A côté de ces sympathies, le P. Rapin indique encore diverses causes qui entraînaient le prélat de ce côté, notamment ses démêlés avec le P. Chauveau, l'appui moral et les secours pécuniaires des jansénistes, rhostilité du parlement, etc. (1). D'après G. Dubois, qui rejette ces raisons, Ms"" de Gondrin dut suivre aisément la duchesse de Longueville et les autres chefs de la Fronde dans une évolution vers le jansénisme, car, après l'échec de leur opposition politique, ils pouvaient ainsi la prolonger sur le terrain religieux et moral. D'autre part, ce prélat était gallican déterminé, il frondait le pape comme le roi et ne se disait archevêque que « par la grâce de Dieu ». Il manifesta pour la première fois ses opinions lorsqu'il signifia à Innocent X que la règle admise dans l'Eglise exigeait qu'un jugement des évèques précédât, en matière de doctrine, celui du pouvoir apostolique.

Effrayé des périls qui menaçaient l'Eglise cathotique, saint Vincent de Paul prit l'initiative de faire rédiger une lettre dont le contenu reçut l'approbation de nombreux évoques, et elle fut adressée au pape pour lui demander de définir clairement et avec précision le sentiment qu'il fallait avoir sur les cinq propositions de Jansénius, et ainsi obtenir l'apaisement des esprits, empêcher les divisions et ramener le calme dans l'Eglise de France. Cette lettre partit sans avoir été communiquée à l'assemblée générale du clergé de 1651. Les jansénistes exploitèrent

(1) Ce père indique encore la morale janséniste, favorable au « libertinage » du prélat qu'il accuse à celte occasion d'être resté « six ou sept années sans dire la messe » {Mémoires, I, 208-209). — Sainte-Beuve, dans Port-Royal, IV, 393, parle souvent de ce religieux, et lui reproche de manquer de scrupules dans ses Mémoires qu'il appelle : Contes sur M. de Gondrin. Ils sont, en elïet, remplis d'anecdotes scandaleuses sur l'archevêque, notamment I, 531 ; II, 492-493. Si nous le citons de temps à autre, malgré ses violences qui tournent au pamphlet, c'est moins comme historien exact, que pour montrer à quel point les passions étaient alors exaltées, aussi bien d'un côté que de l'autre.

habilement cet incident et parvinrent à gagner à leur parti plusieurs prélats, en insinuant que déférer à Rome les propositions incriminées était faire injure à Tépiscopat qui avait droit de connaître des controverses, de les examiner et de les juger avant que le Saint-Siège en prît connaissance. Parmi eux se trouvait Louis de Gondrin. Après une démarche auprès du nonce, ils écrivirent, au nombre de dixhuit, à Innocent X une lettre qui avait été obtenue par les intrigues des novateurs, et contenait tous les subterfuges dont ils se servirent dans la suite pour éluder les décisions du pape. Ils y renouvelaient l'argument présenté plus haut, observaient que, d'après l'ancienne coutume de l'h^glise gallicane, cette cause aurait dû être d'abord examinée en France par un concile, et ils demandaient que la discussion fût prolongée pour laisser aux parties le temps de présenter leurs raisons, et à la vérité le moyen de triompher (1).

Ces âpres luttes dogmatiques se compliquaient alors dans le diocèse et ailleurs des agitations et des violences qu'entretint la Fronde de 1648 à 1652. Les dépenses de la guerre de Trente ans avaient épuisé le trésor, et les prodigalités de Mazarin n'étaient pas faites pour réparer le mal. Devant l'augmentation des impôts le mécontentement éclata de toutes parts, et le parlement prit parti pour le peuple; il donna le signal de la résistance et Paris se couvrit de barricades. Le grand Condé, déjà fameux par ses victoires, reçut de Mazarin et de la reine la mission de mettre fin à la guerre civile. Il y parvint non sans peine, mais les inquiétudes que provoquait son ambition le firent enfermer à la Bastille, le 18 janvier 1650, ainsi que plusieurs autres membres de sa famille, en particulier son beau-frère, le duc de Longueville. Cette arrestation provoqua le soulèvement d'une

(1) Sainte-Beuve, III, 12.

partie du pays et en particulier de la Bourgogne, dont Condé était gouverneur, aussi le ministre crutil politique de conduire le jeune roi et la reine mère dans chacune des provinces révoltées. C'est ainsi (|ue leurs ^Majestés, accompagnées de Mazarin, partirent pour Melun et Montereau, et, le 9 mars 1650, elles arrivèrent à Sens et y furent reçues magnifiquement par Tarchevèque et le chapitre (1).

Ms"" de Gondrin avait cependant pris ouvertement parti pour la Fronde. Le P. Rapin raconte 2j comment, par des intrigues entreprises auprès de la reine, grâce à l'intermédiaire de la première femme de chambre, ce prélat aurait perdu son crédit à la cour en raison de son extrême ambition. Ailleurs, il lui attribue des assiduités rafhnées et suspectes auprès de la duchesse de Longueville, il le présente sous un portrait des moins flattés, mettant en relief surtout sa vanité ([ui était « le principal ressort de tous les différents mouvements de son esprit », puis il ajoute que ce fut par cet esprit qu'il se mit dans la tète de faire la guerre au roi, après avoir eu la témérité d'oser des galanteries auprès de la reine. Quoi qu'il en soit de ces accusations, l'attachement de ce prélat pour la famille des Condés semble avoir guidé sa conduite pendant toute la Fronde. Il écrivit en 16^9 au prince, le suppliant instamment de retirer les troupes du roi, qui avaient ravagé les terres de l'archevêché à Saint-Julien-du-Sault. A la fin de 1650, la princesse douairière de Condé étant tombée malade à Chàtillon sur-Loing, ce fut lui que la duchesse de Chàlillon appela pour l'administrer. On le considérait comme un des personnages les plus écoutés dans le parti dévoué à cette famille. Au reste, durant lesquatre années de guerre civile, le diocèse de Sens fut parcouru en tous sens par les troupes adverses, et

(1) Cf. Bibl. de Sens, m. 96.

(2) I, 209 etsuiv. et 279.

devant les ravages qu'elles causaient, Tarchevêque fat peut-être entraîné par ses diocésains plus loin qu'il ne Feût souhaité (1).

Après avoir commis la faute de faire arrêter les princes et de rallumer la guerre civile, Mazarin fut contraint de quitter Paris en février 1651 et de se retirer en Allemagne. Rappelé dès le mois de novembre par le roi et la reine qui se trouvaient à Poitiers, il se mit en route avec une armée et arriva à Pont-sur- Yonne le 11 janvier 1652. Là, son avantgarde rencontra deux conseillers, MM. de Genier et Bitault, envoyés par le parlement pour porter à Sens un arrêt qui déclarait le cardinal coupable de lèsemajesté et mettait sa tète à prix. Bitault fut tué, mais de Genier échappa et alla jusqu'à Sens où M^'de Gondrin, retiré à Brienon, lui offrit de loger à l'archevêché. Pendant ce séjour, le prélat écrivit à plusieurs reprises, le pressant de quitter la ville où la population était gagnée au ministre, et lui proposant de lui envoyer cinquante chevaux et « 60 fiizeliers » pour le protéger. Avant de retourner à Paris, le conseiller se rendit auprès de lui dans sa résidence de Brienon et il y fit un court arrêt (2).

Après un emprisonnement d'un an, le prince de Condé fut envoyé en Guienne comme gouverneur, mais il revint peu après, à travers mille aventures, se mettre à la tête des troupes de la Fronde (avril 1652) sur les bords de la Loire ; il eût mis en déroute l'armée royale aux environs de Bléneau et enlevé la cour installée à Gien, si Turenne n'était intervenu. La paix devait être signée quelques mois plus tard. Le Gâtinais fut la partie du diocèse qui eut le plus à souffrir de toutes les manœuvres de guerre, et l'abbaye des Echarlis, où les habitants des villages voisins avaient porté leurs meubles, fut entièrement

(1) Dubois, Op. cit. 62,

[2] Annuaire de l'Y. 1879, 125.

détruite avec l'église et les bâtiments claustraux. Les habitants de Montacher rédigèrent vers ce temps, sous la direction de leur curé, un cahier de doléances où ils se plaignaient que, depuis dix-huit ans, ils avaient été rançonnés, pillés et ruinés sans merci par les soldats de passage (1).

Avec sa nature ardente, M»"" de Gondrin ne pouvait rester impassible au milieu de ces luttes. On raconte que des troupes du roi étant venues s'établir aux portes de Sens, à Saint-Martin-du-Tertre, il réunit la milice et la conduisit contre ce détachement qu'il força à se replier, mais il faillit périr dans le combat (1652). L'année suivante, un fait analogue se produisit à Saint-Julien-du-Sault, et l'archevêque, à la tète d'une compagnie rassemblée au château de Brienon, chargea une autre bande ennemie et la mit en déroute. Ces deux incidents furent exploités auprès du roi contre le prélat batailleur, et les conséquences de ces équipées eussent pu être très graves pour lui, sans l'intervention du ministre Le Tellier et des maréchaux de Praslin et d'Albret. Le calme n'était pas encore revenu en 1653, car les huissiers, chargés de recouvrer les décimes, constatèrent par procèsverbal qu'ils étaient dans l'impossibilité de circuler, à cause du danger que leur faisaient courir dans les campagnes les gens de guerre « qui pillent, volent et tuent de tous les côtés » (2). Ce fut probablement à la fin de toutes ces luttes que l'archevêque fit à Sens une réception grandiose au prince de Condé, alors qu'il rentrait dans sa résidence seigneuriale de Vallery. Le P. Rapin, qui fait allusion à cet événement et ne manque jamais une occasion d'attaquer le prélat, ajoute qu'il emprunta au doyen, Etienne Ferrand, la vaisselle d'argent (jue son oncle. Octave

(1) Cf. Bull. Sens, 1858, 90; 1891, 1 à '.G. — Bull. Auxerre, 1852,

de Bellegarde, avait laissée par testament au chapitre, et. . . qu'il oublia de la rendre (1).

Le 8 lévrier 1652, M^*" de Gondrin publia un mandement pour prescrire les prières des quarantelieures dans toutes les églises de Sens, au sujet des troubles de la Fronde et de la cherté du pain (2). Il exceptait, dans cette ordonnance, l'oratoire desjésuites, qu'il traitait de révoltés. Ceux-ci continuaient, en effet, malgré toutes les prohibitions, à confesser et à prêcher. Le prélat en vint, au mois de janvier suivant, jusqu'à fulminer l'excommunication contre eux dans sa cathédrale. Du haut delà chaire, il exposa que depuis trois ans ils étaient rebelles à sa volonté, qu'il les avait avertis quatre fois « de ne plus séduire son peuple », et défendu aux fidèles «de ne plus suivre ces aveugles qui les conduisent à la damnation éternelle » ; ceux-ci persistant dans leur révolte, pour remplir son devoir épiscopal, il les retranchait « comme des membres pourris » du corps de l'Eglise, et il frappait du même anathème les fidèles qui continueraient à se confesser à eux. Il interdisait à ces religieux toute fonction ecclésiastique, à l'exception de la messe dans leur chapelle. Enfin il les menaçait de peines plus graves encore, s'ils ne revenaient à résipiscence, et ordonnait la publication de la sentence dans toutes les paroisses du diocèse. Après ce discours d'une extrême violence, il fit grouper autour de lui ses officiers et les onze curés de la ville, tenant tous à la main un cierge, puis, quand il eut, au milieu de l'émotion générale, prononcé la formule solennelle d'excommunication, il jeta son cierge à terre, et tous les dignitaires firent de même. En vain un arrêt du conseil privé, se basant sur l'appel fait par les jésuites à Rome et sur l'instance pendante devant le conseil du roi, défendit à l'ar-

(1) Elle était estimée dix mille écus.

(2) Bibl. de Sens, D. D. 4, 22.

chevùque de rien entreprendre contre les exempts de son diocèse (l). Celui-ci n'en continua pas moins de les traiter en rebelles, et, comme il était informé qu'ils agissaient comme auparavant sans son autorisation, il fit publier en 1654 et 1655 une nouvelle sentence où il renouvelait ses défenses antérieures. Les jésuites n'étaient pas, du reste, les seuls religieux du diocèse à lutter contre M^' de Gondrin. Les supérieurs des capucins de Joigny et de Saint- Florentin ayant refusé de subir l'examen prescrit, il leur fit signifier la même prohibition. Le gardien du couvent de Saint-Florentin adressa alors (2ô nov. 1652) une requête au conseil du roi, demandant l'annulation de toutes les mesures prises contre lui, et la permission de continuer à prêcher et à administrer les sacrements. Le conseil renvoya les parties devant le parlement et défendit à l'archevêque de troubler les capucins dans l'exercice de leurs prérogatives. Cependant, sur les reproches du prélat qui leur faisait remarquer l'indignité de leur démarche de soumettre l'autorité religieuse au pouvoir civil dans le domaine spirituel, ils comprirent que cette conduite était contraire à l'esprit de leur ordre, et les deux couvents se soumirent à l'obligation de l'examen et des approbations limitées. Mais leur provincial condamna cette déférence, comme imposée par la violence et contraire aux privilèges de sa congrégation, et il soutint que les religieux n'avaient besoin ({ue d'une seule approbation de l'évêque pour administrer les sacrements, sans qu'il fût nécessaire de la renouveler. 11 fit signifier en son nom l'arrêt du conseil royal à l'archevècjue (20 février 1653), et obtint ensuite du parlement une sentence qui défendait d'entraver désormais les fonctions ordinaires des capucins et de porter contre eux aucune interdic-

(I) Bibl. Nat. D. 1881. — Bibl. de Sens, D, D, '», 22. — Bibl. d'un Sénonais, II, 37.

tion, sous peine de saisie de son temporel (l). Déjà M«' de Gondrin avait devancé ce verdict par une ordonnance du 28 janvier, où il interdisait à tous ces religieux habitant les villes de Sens, Melun, Provins, Etampes, Joigny et Saint-Florentin d'exercer tout acte public du ministère et de célébrer la messe ailleurs que dans leur oratoire. Il menaçait en même temps de Texcommunication ceux de ses diocésains qui se confesseraient à eux (2).

A la réunion extraordinaire que les évêques eurent à Paris le 5 avril suivant, l'archevêque les mit au courant de ces faits et il obtint Tenvoi d'une lettre circulaire à leurs collègues absents pour revendiquer les droits de l'épiscopat et arrêter le cours des abus que les capucins de la résidence de Sens voulaient répandre par toute la France, avec l'appui de leur provincial. Il fut convenu que, dans chaque diocèse, ces religieux seraient privés de toute autorisation pour l'administration des sacrements, la prédication, la réception des saints ordres, et de tout ce qui dépendait de la juridiction gracieuse si, dans les deux mois, le provincial de Paris et les capucins de Sens ne se soumettaient aux ordres de l'archevêque, suivant le premier accord conclu entre eux (3). D'autre part, les agents généraux du clergé représentèrent à la cour, au nom de l'Eglise de France, le tort qui avait été fait à la juridiction ecclésiastique par les arrêts du conseil d'Etat et du parlement de 1652 et 1653. Pour faire droit à leur réclamation, le roi publia un dernier règlement de son conseil privé (6 mai 1653) qui remettait les parties dans leur premier état, défendait à son conseil et à la cour du parlement de prendre connaissance à l'avenir des questions purement

(1) Fenel, II, 147 et suiv.

(2) Bibl. Naf. D, 1880. — Bibl. de Sens, D, D, 4, 22.

(3) Mémoires du Clergé, V, 302 ; III, 901.

spirituelles, et renvoyait ces causes devant les juges ecclésiastiques chargés d'en connaître. Les capucins refusèrent malgré tout de se soumettre, et ils demeurèrent sous l'interdit jusqu'en juin 1657, époque à laquelle ils se rétractèrent et furent réintégrés dans leurs pouvoirs.

Comme les jésuites persistaient dans leur attitude après la sentence d'excommunication, j\P' de Gondrin décerna la prise de corps contre le recteur et le prédicateur de Sens, et il les fit épier pendant longtemps pour les enfermer dans les prisons de Tofficialité. Il leur défendit la prédication, même dans leur chapelle qu'ils considéraient comme privilégiée et sous la sauvegarde du Saint-Siège, et interdit aux curés de les laisser dire la messe dans leurs églises. Ces religieux en appelèrent au pape qui renvoya le jugement à un tribunal composé d'un archevêque et de deux évêques. M^"" de Gondrin, à son tour, fit appel comme d'abus contre le rescrit apostolique, et l'affaire vint devant le parlement, mais les jésuites se pourvurent au conseil privé. Celui-ci rendit plusieurs arrêts en leur faveur, et le roi interdit à l'archevêque de Sens et à ses officiers de rien tenter contre eux ni contre les fidèles de son diocèse, en vertu de l'appel fait devant le Saint-Siège et de l'instance pendante à son conseil, sous peine de saisie de leur temporel et de leur bénéfice.

Si cet archevêque continua ses attaques contre les jésuites, il ne prétendit cependant pas vouloir visiter leurs couvents, comme l'en accusait le P. Paulin auprès de Mazarin, car il écrivait alors (3 octobre 1653) à Launoy : « Je suis très disposé de faire signifier aux Réguliers ce que vous me marqués dans vostre dernière lettre, mais je ne sçai aucun décret du concile de Trente qui ordonne ou qui permette aux evesques de visiter l'intérieur des monastères et la personne des Réguliers, surtout de ceux qui sont en congrégation comme les capucins, et s'il y a quelque décret

que je ne connesse pas, je vous en supplie de me l'aprendre » (1).

Cependant Innocent X, par lalîulle Cum occasione du 31 mai 1653, avait condamné les cinq propositions de Jansénius comme hérétiques, et Louis XIV ayant autorisé en F'rance la publication du décret papal, il tut reçu par tous les évoques. Mais quelquesuns ne le firent connaître à leurs diocésains qu'en y ajoutant des restrictions. De ce nombre était l'archevêque de Sens. Dans sa lettre pastorale, donnée à Brienon le 23 septembre 1653, il commençait par un éloge très vif de saint Augustin et de sa doctrine concernant le libre arbitre et la grâce. Après avoir exposé brièvement les discussions qui eurent lieu sur cet important sujet dans la suite des âges, il déclarait que les cinq propositions de Jansénius, conçues en termes généraux et équivoques, n'étaient pas la doctrine de saint Augustin, et que le pape ne les avait condamnées que d'une manière générale et non sur le fond. Puis il exprimait le regret que cette décision sur des points touchant la foi et la grâce n'eût pas été, suivant l'usage et la tradition de l'Eglise, jugée auparavant dans un concile de l'Eglise gallicane. Il ordonnait enfin aux pasteurs de recevoir la constitution papale, comme il le faisait lui-même, avec le respect dû au successeur de Pierre, leur recommandant d'avertir les fidèles que les papes, dans la censure des propositions, n'ont jamais eu, d'après leurs déclarations, la pensée de toucher à la grâce efficace par elle-même ni à la doctrine de saint Augustin. Il terminait en leur recommandant l'amour de la paix et l'étude du livre de M*' de Bellegarde (2).

Les jésuites menèrent grand bruit autour de cette lettre pastorale. Il y eut dès lors « une affaire de

(1) Fencl, II, 159. — Etudes des P. P. Jésuites, mai 1892, 113.

(2) Bibl. Niit. D, 654. — Bibl. de Sens, D, D, 4, 22.

M. do Sens. » Le présidial de Poitiers ordonna la suppression de cet écrit. A Paris, il fut très critiqué dans un mémoire considérable, et vers la fin de 165.'î Innocent X ordonna une information. Mais, comme le disait Mazarin : w 11 n'y a point d'homme en plus haut poste que M. de Sens, lequel a contre lui en même temps le Pape, le Roi. les évèques, les jésuites et les capucins, et marche cependant tous les jours sur le pavé de Paris en assurance ». Après de longues et difficiles négociations avec plusieurs prélats et spécialement avec de Marca, l'affaire fut traitée à nouveau dans l'assemblée du clergé à Paris, en mars 1654, et les membres adressèrent au pape et aux évèques de France des lettres que Gondrin et Choiseul, évoque de Comminges, consentirent à signer. Les deux prélats y déclaraient que les cinq propositions étaient de Jansénius et que le pontife romain les avait condamnées dans le sens de cet hérétique. Ils ajoutèrent cependant cette restriction qu'il appartenait au ])ape lui-même d'interpréter sa constitution, et que l'on ne pouvait être assuré de son véritable sens, jusqu'à ce qu'il se fût expliqué. Us demandèrent, en conséquence, l'autorisation de rédiger plusieurs réclamations dont ils explicjuèrent la substance en quelques paroles. Dans une première, l'archevêque de Sens déclarait qu'en se soumettant à la bulle papale et en souscrivant à la résolution qui avait été prise à la pluralité des voix, il ne voulait pas s'éloigner du respect auquel il était tenu envers l'assemblée ni de l'esprit d'union et de paix qui doit être inviolable dans l'Eglise, et il n'entendait pas qu'il fût préjudicié à la doctrine de saint Augustin sur la grâce, la prédestination et le libre arbitre. La seconde observait (|ue, pour éviter qu'on lui rendît de mauvais offices auprès du St-Siége, sous prétexte qu'il était d'un avis différent de celui qui avait été pris à la pluralité des voix, il souscrivait à la résolution, tout en n'étant pasde ceux quil'avaieul proposée;

il ne manquerait pas aux devoirs qui l'obligeaient à l'égard de Sa Sainteté, et il protestait de sa soumission à la constitution qu'il acceptait entièrement (1). Avant d'avoir reçu ces observations, Innocent X avait condamné la lettre pastorale de l'archevêque de Sens comme « renfermant des propositions fausses, téméraires, scandaleuses envers le souverain pontife, ouvrant la voie à un schisme, suspectes d'hérésie, etc.» Malgré quelques tentatives de résistance, INP' de Gondrin céda enfin et révoqua, le 2 septembre 1654, toutes les protestations qu'il avait faites en faveur de la doctrine de saint Augustin. Cependant le pape exigeait de l'archevêque qu'il rétractât formellement le mandement censuré par l'Inquisition, lorsqu'il vint à mourir en 1655. Son successeur, Alexandre VII, ne se contenta pas des déclarations de soumission signées par le prélat, et il nomma une commission pour informer contre lui (2). A l'assemblée de 1656, où l'on s'occupa activement de prendre des mesures pour l'extirpation du jansénisme, l'archevêque de Toulouse ayant rappelé les réserves faites par M^' de Gondrin en 1654, celui-ci chercha d'abord à s'excuser, puis il retira ses déclarations précédentes et professa qu'il se soumettait sincèrement à la constitution d'Innocent X, selon son véritable sens expliqué par l'assemblée, et cela non seulement pour les motifs de respect et d'union qu'il avait invoqués, mais parce qu'il s'y croyait obligé en conscience. Il signa ensuite une lettre collective où les évêques exposaient à Alexandre VII les subterfuges employés par les jansénistes et les victoires remportées par le St-Siége sur l'hérésie, et protestaient de leur fidélité à combattre l'erreur (3).

(1) Bibl. Mazarine, m. 1120, fol. 30 el 31.— Mémoires du Clergé, I. 292. — Bibl. d'un Sénonais, II. XV.

(2) Dubois, 86 et suiv.

(3) Mémoires du Clergé, I, 269, 294.

La situation équivoque dans laquelle se maintint l'archevêque de Sens pendant plus de deux années vis-à-vis de l'orthodoxie, ne lui ôtait aux yeux de Tépiscopat rien de l'autorité considérable attachée encore au titre de primat des Gaules. Ce fut en raison de cette qualité que le 2 avril 1656, assisté du cardinal de Mazarin et des autres membres de l'assemblée, il adressa les remontrances du clergé au roi Louis XIV et à la reine mère, au sujet des ravage ^ du protestantisme en France. Après avoir exposé la triste situation et les plaies profondes de l'Eglise causées par Thérésie, il se plaignit que les réformés fussent parvenus non seulement à la jouissance des droits que leur avait conférés l'édit de Nantes, mais encore qu'ils eussent obtenu du roi la déclaration de Saint-Germain-en-Laye, de 1652, qui faisait revivre tous les autres édits, arrêts et brevets accordés en leur faveur. Il voulait croire que cette déclaration avait été faite en dehors du roi et obtenue par surprise de son conseil. Devant les empiétements continuels des calvinistes par tout le royaume, il conjurait le roi de marcher sur les traces de ses illustres prédécesseurs, particulièrement de Louis Xlll, et de refréner leur audace en procurant « le châtiment exemplaire de ces exécrables forfaits » (l)

Le différend de l'archevêque avec les jésuites n'était pas alors terminé, car dans* l'assemblée de cette même année il renouvela ses plaintes contre ces religieux. Un évèque ayant demandé à un ecclésiastique de Sens des renseignements sur ces débats, celui-ci lui répondit par une longue lettre à laquelle nous faisons quelques emprunts. Bien que l'auteur anonyme se dise impartial, on sent qu'il est un ami des jésuites. Par lui nous savons qu'à cette époque les pères avaient tenté des démarches, inutiles du reste, auprès de M^de Gondrin pourfaire

(1) Mémoires du Clçrgé, XIII, 624.

accepter leur soumission. Ils exprimaient le vœu que la connaissance de cette afFaire restât au conseil privé (lu roi, devant lequel la publicité des débats serait plus restreinte, moins préjudiciable à la religion, et les écarts de parole plus facilement évités Tous ces démêlés avaient causé, en effet, depuis six ans un scandale considérable dans la ville, et plusieurs personnes des plus instruites et des plus zélées, après avoir entendu les violentes invectives de l'archevêque contre Tordre des jésuites, qu'elles estimaient, avaient besoin, déclaraient-elles, de faire appel à toute leur foi pour ne pas embrasser le protestantisme (1).

Dès le début de son pontificat, AP' de Gondrin avait eu la pensée de compléter l'établissement du grand séminaire commencé par son prédécesseur. En 1648, il conclut un accord avec le chapitre qui lui céda la cure de Saint-Hilaire en échange de celles de Fouchères et de Maisoncelles. Ce contrat fut homologué au grand conseil, et le 19 août 1651 parurent les lettres d'érection du séminaire dans l'église de St-Hilaire, délivrées par l'archevêque dans son hôtel de Paris. Entre autres considérations sur l'ulilité de cette fondation qu'il plaçait sous les auspices de saint Charles Borromée, il écrivait : « Encore que les devoirs et obligations de notre charge pastorale s'étendent sur toutes les personnes que le SaintEsprit a soumises à nostre conduite, il est vrai pourtant que le premier de tous nos soins regarde celles qui participent avec nous à la dignité et à la puissance du caractère sacerdotal et sont ainsi appliquées de nostre part au gouvernement des Ames .. » Il signalait plus loin le reproche que Ton faisait depuis longtemps aux prêtres de laisser le monde dans l'erreur par leur silence, et aussi sans discipline à cause de leur faiblesse. Enfin il constatait que l'institution d'écoles spéciales, recommandées spécialement par le concile

(1) Bibl. de Sens, D, D, 4, 22.

(le Trente, était le meilleur moyen d'obvier à ces inconvénients et de rendre les ecclésiastiques dignes de leur ministère (1). Comme les biens du prieuré de Marolles ne fournissaient qu'un revenu insuffisant pour l'entretien de l'établissement, il fut obligé dans les premiers temps de demander au clergé des sacrifices extraordinaires, et d'imposer il659)unetaxe annuelle de trois mille six cents livres sur les bénéfices ecclésiastiques. En 1662. il permit, comme abbé de St-Remy, l'union des revenus de ce monastère à l'église paroissiale de Versailles, pour l'entretien de plusieurs lazaristes. Avait il la pensée, par cette donation, de confier à ces pères la direction du séminaire ? H y a tout lieu de le supposer. Mais ce projet se heurta sans doute à de grosses difficultés, car le diplôme royal et les bulles d'union ne furent livrés que douze ans plus tard (2).

M^' de Gondrin confia en 1657 la haute direction de cette institution à Queyras, un des docteurs qui furent exclus de la Sorbonne après la condamnation d'Arnaud ;,il l'avait pris pour son grand vicaire et le traitait comme un de ses plus intimes confidents. Bien que ce prélat eût étéjugé sévèrement par les jansénistes qui l'accusaient « d'avoir renié honteusement la vérité » dans rassemblée de 1656, ceux-ci étaient sûrs de trouver en lui un défenseur énergique contre leurs adversaires II commença, en effet, à ouvrirson diocèse à plusieurs ecclésiastiques chassés de Paris, notamment à Feydeau el à Marcan que les dénonciations des curés avait fait partir de Saint-Merry; ils furent accueillis à Melun où ils travaillèrent à répandre les nouvelles doctrines. En dépit de tous les actes de soumission de l'archevêque, le Sénonais devenait un centre actif de jansénisme. La Sainte- Epine y faisait des miracles comme à Port-Royal, et

(1) G. 139, 103,159. — Bibl. de Sens, S, X, 3-1. (2] G. 159, 162. — Gall. Clirist. XII.

Tautorité diocésaine, représentée par M. de Benjamin, grand vicaire, reconnut ofliciellement (1656) une guérison extraordinaire obtenue par son intercession à Provins, sur la personne de la sœur Antoinette de Sigy (1).

Le 4 septembre 1658, IVP' de Gondrin réunit à Sens un synode diocésain d'une très grande importance. Sur neuf cent cinquante curés, prieurs et abbés qui furent convoqués, huit cents étaient présents. Il y renouvela sa profession d'obéissance au Saint-Siège, et il signa et fit signer à son clergé le formulaire pour la condamnation des cinq propositions de Jansénius qui avait été promulguée au cours des précédentes assemblées générales. Dans le Recueil des Statuts qu'il publia ensuite, il se défendit d'avoir voulu créer de nouvelles lois ; il ne faisait que requérir l'exécution des canons des conciles, en particulier de celui de Trente, tout en s'inspirant des actes de l'Eglise romaine et des anciens règlements du diocèse ; enfin la sévérité de ses ordonnances se j ustifiait par la gravité des charges imposées aux pasteurs des âmes.

A côté des prescriptions tirées du droit canon, on y relève des mentions de coutumes locales dont l'étude détaillée ne manquerait pas d'intérêt. Sur le paragraphe 1*'', notons seulement la nomenclature des livres qui devaient composer la bibliothèque d'un curé : La Sainte Bible, de l'édition vulgaire, avec quelques commentaires ; la Petite Somme des conciles, de Garenza ; le Concile de Trente ; le Catéchisme romain ; la Somme de saint Thomas ; le Trésor de la doctrine chrétienne, de Turlot ; les Instructions de saint Charles aux confesseurs ; les Instructions sur le manuel, par Beuvelet, et, s'il se peut, ses autres œuvres ; V Avertissement de l'archevêque de Gosance aux recteurs et aux

(l) Bibl. Nat. L4, d, 248. — Bibl. d'un Sénonais, XX.

curés ; Molin, De la Sainteté du prêtre ; Gerson, De Imitatione Christi ; la Somme de Paraldus ; le De Virtutibiis et Vitus ; Le Pédagogue chrétien ; Le bon Laboureur ; L' Introduction à la Vie dévote, et le Recueil des Conférences. A Tarticle des « Coutumes abusives », il recommandait aux archidiacres et aux doyens de s'informer de toutes les superstitions, telles que les brandons, conjurations de fièvres, chancres, feu volage, consultation des devins, etc., afin d'y pourvoir et d'en désabuser les fidèles (1).

A la suite des Statuts venaient trois ordonnances. Lapremière concernait le catéchisme et laréformation des mœurs du clergé. Elle constatait, entre autres abus, que l'ivrognerie régnait dans le diocèse et que des prêtres s'abandonnaient à ce vice et fréquentaient les cabarets: il leur était défendu de persévérer dans ces excès, sous peine d'excommunication ipso facto. Pour combattre l'ignorance d'un grand nombre de fidèles, elle ordonnait de faire tous les dimanches et jours de fête une instruction familière sur les vérités fondamentales delà religion. Après la seconde ordonnance qui visait l'établissement du séminaire, la troisième organisait les conférences ecclésiastiques dans le diocèse et réglait l'ordre et la manière de les tenir. Cet usage, qui a aujourd'hui pour but principal d'entretenir dans le clergé le goût de l'étude et la fuite de l'oisiveté, fut créé par M^' de Gondriti surtout comme le moyen le plus assuré de faire régner dans le diocèse l'uniformité de la doctrine. Les résumés de ces conférences ont été publiés de 1658 à 1674. On y retrouve tout le dogme et la morale jansénistes ; les attaques contre les casuistes et les allusions aux querelles de la grâce sont des plus nombreuses. Un règlement spécial, extrait des actes de saint Charles Borromée, éta-

(I) G, 179. — Bibl. Nat. B, 21403. — Bibl. d'Auxerre, A, 176. Dictionnaire des Conciles, de Migne, II, 86i-865.

blissait dans le diocèse quarante centres de conférences, avec vingt à vingt-cinq prêtres pour chaque « détroit » (1).

L'acte le plus important de cette assemblée, après la promulgation des Statuts diocésains, fut la condamnation d'un livre qui faisait alors beaucoup de bruit. Les Lettres provinciales, ce pamphlet de génie publié deux ans auparavant par Pascal, avaient ridiculisé, aux dépens de la vérité, la morale de quelques jésuites comme étant celle de- toute la compagnie ; aussi un de ces religieux y répondit en prouvant que leur doctrine était au moins probable et sûre en conscience. Le clergé de plusieurs diocèses, notamment de Rouen et de Paris, s'empressa d'examiner les principes de ces moralistes, et il en tira diverses propositions qui furent condamnées dans plusieurs synodes. A celui de Sens, le doyen de Melun, Vautier, et les curés de la ville exposèrent qu'on avait répandu dans le diocèse un livre intitulé : Apologie pour les casuistes, contre les calomnies des jansénistes, et ils demandèrent qu'il fût condamné. Conformément à celte requête, les propositions considérées comme les plus mauvaises furent extraites du livre, et, par une sentence dont le texte avait été rédigé par Nicole, l'archevêque en prononça la censure. Il s'éleva en particulier contre les prétentions de V Apologie qui accusait d'erreur la maxime de ceux ([ui enseignaient que toutes nos actions doivent être faites par quelque impression d'amour de Dieu et de charité, et il proclama comme une doctrine très sainte celle qui commande à chaque chrétien de rapporter actuellement ou virtuellement toutes ses actions à l'honneur de Dieu (2). Cette déclaration

(1) La 4^ édition des années 1658-1675 se trouve à la Bibl. Nat. (D, 4978 et 4979). — Cf. Almanach de Sens, 1858.

(2) Fenel. — Bibl. de Sens, Coll. Languet, XXXV, 242. — Bibl. d'un Sénonais, II.

fut adoptée alors à runanimité. et deux ans plus tard .le synode de la province devait Taccepter et rinsérer dans son ordonnance, traduite en langue vulgaire, avec cette considération que « les fidèles V apprennent les sentiments qu'ils doivent avoir de ces honteux relâchements par lesquels Ton tâche en ce temps d'altérer la sainteté de la morale de Jésus- Christ ».

Aussitôt après la clôture (1" octobre), les curés de Sens envoyèrent la censure à leurs confrères de Paris, en exprimant leur joie « pour un événement si avantageux à TEglise » ; ils racontaient tous les efforts (|u"ils faisaient pour préserver les âmes « du venin pestilentieux », et déclaraient que leur exemple avait été pour eux un encouragement au combat. Quelques jours plus tard, les curés de Paris leur adressèrent des remerciements, exposant qu'ils poursuivaient depuis deux ans celte condamnation et que, depuis quatre mois qu'elle avait été prononcée, ils attendaient avec inquiétude la publication de ce jugement par la faculté de théologie etpar les vicaires généraux du cardinal de Retzl). En même temps, ils félicitaient M^"" de Gondrin de la condamnation de ce livre, et la disaient « très judicieuse, très docte, très juste et très parfaite ». Il les remercia, à son tour, de cette démarche llatteuse, et il leur déclara qu'il les approuvait hautement d'avoir « par leurs savants et pieux escrits » entraîné leurs confrères des provinces. Il reçut également dans le courant de décembre les compliments du clergé de la ville de Reims, et, dans sa réponse, il le loua de s'intéresser à une mesure qu'il avait prise pour son diocèse, en l'engageant à l'adopter pour lui.

Pendant que l'archevêque de Sens menait ainsi une guerre sans relâche contre les jésuites, ceux-ci ripostaient avec vigueur, et le représentaient comme

i Bibl. Nat. L-i, d, 2G1 et 282.

l'auteur des persécutions dont ils étaient l'objet dans plusieurs diocèses de France. Ils le traitaient publiquement de janséniste et de fauteur d'hérésie, attribuaient à un faux zèle tous ses actes et assimilaient sa conduite à celle de ces anciens hérésiarques qui affectaient de passer pour zélés et rigides, dans le but d'éblouir les peuples par des dehors séduisants (1). Ils s'élevèrent surtout avec force contre les Statuts synodaux de 1658 (2), et contre l'article où ce prélat se réservait à lui ou à ses vicaires généraux de déterminer la pénitence publique à imposer aux pécheurs notoires et scandaleux. Cette question rentrait parmi celles qui étaient alors en discussion, et portait sur ce point délicat : Quel est le plus grand danger, de supprimer toute crainte dans Tàme du chrétien en lui accordant trop libéralement le pardon de ses fautes, ou de rebuter les pécheurs et de les pousser àl'impénitence finale en augmentant les rigueurs de la satisfaction ? Tous les religieux s'unirent à ( eux de Sens pour blâmer ouvertement cette prescription ; ils exagéraient les inconvénients qu'elle pouvait entraîner et déclaraient qu'elle occasionnerait plus de mal que de bien. Les jésuites lancèrent à ce propos contre l'archevêque les accusations les plus graves, entre autres celles d'imposer la pénitence publique pour les péchés les plus secrets, de se faire rendre compte par ses curés des scandales les plus cachés de leurs paroisses et des désordres qu'ils n'apprenaient que par la confession, alors qu'il jouissait lui-même du luxe et des délices d'une vie molle et scandaleuse (3; L'agitation fnt très vive dans

(1) Bibl. Nat. U d, 262 et 2G6. — Fenel.

(2) Ue Gondrin compléta ces statuts par une ordonnance du 29 avril 1659, qui définissait les cas réservés dans le diocèse de Sens. On y trouve, dans vingt articles, les fautes et les crimes les plus divers, dont la culpabilité nous apparaît aujourd'hui très inégale. — G. 180. — Dubois, 323 et 32'».

(3) P. Rapin, III, 27.

le diocèse, et divers incidents firent grand bruit par toute la France. Le parlement l'ut saisi de plusieurs requêtes adressées par des paroissiens contre leurs (;urés, qui voulaient leur imposer des pénitences publi({ues, mais l'arclievèque protesta contre ces empiétements sur sa juridiction spirituelle. Certains évéques môme intervinrent publiquement et prirent parti contre lui.

Pour répondre à ces attaques, Mo"" de Gondrin chargea son vicaire général, V'aret, de rédiger un mémoire qui parut en 1673. Ce théologien (1), qui s'était aidé des lumières de Launoy, établissait dans ce traité que, avant le concile de Trente, l'Eglise admettait la pénitence publique pour les péchés j)ublics et que cette discipline avait été rétablie par ce dernier concile ; que, d'autre part, l'Eglise de France avait adopté le même sentiment, que cette pratique était établie dans un bon nombre de diocèses, notamment dans ceux de Troyes, Meaux et Chartres, et qu'elle avait toujours été en vigueur dans celui de Sens ; enfin il répondait aux accusations du P. Ménétrier et démontrait que les évêques sont juges en ce qui regarde la pénitence publique (2). Ce remarquable travail donna occasion à plusieurs prélats et aux amis des jansénistes de montrer leurs sympathies pour la cause que défendait l'archevêque de Sens (3).

On s'accorde à reconnaître que M-' de Gondrin, depuis sa nomination à Sens, ne résidait pas dans le dio(;èse d'une manière habituelle et que, durant ses

(1) Avant d'embrasser 1 état ecclésiastique il avait été avocat et passait pour un écrivain distingué. On cite avec éloge, en dehors de ses autres ouvrages, des lettres qu'il écrivait de tous les côtés pour la direclion des àtnes. Il est considéré comme l'auteur du Factuin des coidelières de Provins et de celui de l'archevêque contre son chapitre (Fenel).

(2) Bibl. Nal. D. 'i836. - Bibl. d'Auxerre, A. 64. — Fenel.

(3) Cf. Dubois, 335.— On peut voir Bibl. Nat. (L* d, 278.— D.D. '», 22) un autre incident de la Inlte entre ce prélat et les jésuites à propos du collège des Grassins, à Paris.

rares apparitions, il n'habitait guère que les chtiteaux de Brienon et de Noslon. ^lais il fut contraint d'y séjourner lors de sa première disgrâce qui eut lieu de 1659 à 1661. Dès l'année 1656, il était entré en lutte contre Mazarin, à propos des affaires du cardinal de Retz, et ils en arrivèrent bientôt à une entière rupture. La cour devenait de plus en plus hostile à l'archevêque, et il reçut à Paris, en février 1659, l'ordre de se retirer dans son diocèse. Son éloignement était dû surtout à l'influence des jésuites, comme Michel le Tellier lui en fit part. Dans cette période peu connue de son histoire, il activa, paraît-il, la diffusion du jansénisme, mais non sans rencontrer des résistances, surtout de la part du chapitre qui faisait jurer à ses bénéficiers de ne jamais suivre la doctrine condamnée par le souverain pontife. Après de multiples négociations avec le nonce et l'archevêque de Toulouse, il se décida cependant (1660) à publier dans sa cathédrale et à Moret, lieu de résidence du représentant papal, un mandement dans lequel il prescrivait à ses diocésains d'accepter en conscience les deux bulles promulguées contre les cinq propositions par le Saint- Siège ; à l'aide de ce semblant de soumission, il obtint enfin la faveur d'Alexandre YIl. Celle du roi lui fut bientôt rendue, après la mort du cardinal de Mazarin, mais au désespoir des jansénistes qui étaient désorientés par ses palinodies (1).

Un de ses séjours à Brienon, en 1659, fut l'occasion d'un incident singulier qui fit grand bruit dans le diocèse. Les troubles provoqués par la Fronde n'étaient pas encore complètement apaisés, et le marquis de Maulny, seigneur de Saint-Sulpice, s'était rendu redoutable dans la région de Joigny, Brienon et Saint-Florentin, par ses attentats sur des personnes de distinction et en particulier contre le

(1) Dubois, 170 à 190.

duc de Retz, seigneur de Joigny. j\P' de Gondrin se rendait assez souvent dans sa résidence et il y fréquentait la noblesse du pays, en particulier la famille de ce marquis. Celui-ci, au caractère ombrageux et vindicatif, attribuait-il, selon les uns, ces relations à des motifs inavouables, ou plutôt, d'après d'autres, voulait-il se débarrasser d'un personnage qui s'opposait à ses déprédations .' Quoi c[u'il en soit, il arriva un jour avec une escorte au château de Brienon pour l'insulter et le mettre à mort. Un serviteur qui résista fut tué, et un autre blessé. Gomme le prélat était absent et se trouvait à St-Florentin où il tenait une réunion avec le clergé, de Maulny voulut, mais en vain, aller jusque là. Un pareil attentat souleva une vive émotion, et de nombreux gentilshommes vinrent offrir leur épée à l archevêque pour le venger de cet affront. Mais il préféra s'adresser à la justice royale, et un monitoire fut publié par l'ofRcial de Sens pour procéder à une enquête secrète. Dans le but d'éviter un châtiment très sévère et peut-être la peine capitale, la famille du marquis intervint en sa faveur, et elle s'offrit à payer les frais de justice et une indemnité tant pour le serviteur blessé que pour la veuve de celui qui avait été tué. Le prélat se contenta d'une amende honorable, et le coupable vint la lui faire à la cathédrale, sans épée, ni gants, ni éperons, et à genoux devant lui, en présence de tout le peuple (l). Les ennemis deM^' de Gondrin ne manquèrent pas d'exploiter cette histoire contre lui ; le P. Rapin, en particulier, l'accuse (2) d'avoir provoqué plus tard la séparation entre le marquis et sa femme, et il lance contre lui les insinuations les plus graves.

Les hostilités continuèrent dans les années suivantes avec les jésuites. Malgré les tentatives que

(1) Chauiuoret. — Guictiard. — Bibl. d un Sénonaif^ XXII.

(2) Mémoires, II, 'i93.

firent ceux-ci pour ramener à (téder, il resta toujours déterminé à ne lever l'interdit que quand ils se seraient soumis dans le diocèse de Sens, comme ils le faisaient ailleurs, aux règlements des assemblées du clergé. Le ministre Le Tellier intervint à plusieurs reprises en faveur de la paix, mais sans résultat. En septembre 1664, il y eut des discussions très vives à l'occasion d'une thèse qui se tint au grand séminaire de Sens entre les membres du clergé de la ville, touchant l'obligation d'entendre la messe paroissiale. On y organisait de temps à autre des séances publiques de controverse où pouvaient assister même des laïques. Comme le P. Macherot, préfet du collège des jésuites, soutenait que les fidèles n'étaient pas tenus d'entendre la messe dans leur paroisse, et qu'il présentait sa thèse en français, le président et l'un des vicaires généraux l'interrompirent en lui déclarant 'que l'on devait parler « dans les formes », et non pour faire des discours à la foule Mais un magistrat intervint en sa faveur, et d'autres voix criant : Liberté, liberté, il continua de s'exprimer en français. La discussion devint alors houleuse, et ses partisans se retirèrent en protestant. Aussitôt le pulDlic prit part au débat en le passionnant, et divers écrits parurent en faveur de chacun des partis (i). Un poète sénonais, Eracle Villiers, partit en guerre contre la doctrine trop facile des jésuites. Sa diatribe débutait d'un ton tragique, dans une versification fantaisiste :

Jusques à quand, Seigneur, voire lîUo outragée S'écriera-t-elle au ciel sans être soulagée ?

Le saug des martyrs S' Savinion et S' Polentien crie : Chassez, chassez ces loups de votre bergerie !

■ (1) Fenel. — Bibl. d'un Sénonais, X, II, 177 ; XXI, 74. — Bill, de Melun, 45.

Mk"" de Gonclrin ne manqua pas trintervenir et, en octobre, il décerna contre ces religieux un monitoire dans lequel il leur reprochait d'entraîner les fidèles dans Terreur en leur enseignant, ainsi qu'à leurs écoliers, qu'ils n'étaient pas obligés d'aller à la messe de leur paroisse ni de se confesser à leur curé, et de les exciter à la désobéissance envers leur archevêque. Il menaçait également de l'excommunication les fidèles qui continueraient de se confesser à eux. L'affaire fit tant de bruit de tous les côtés ([u'elle parvint jus([u'aux oreilles du roi qui chargea le secrétaire d'Etat, Le Tellier, de remplir de nouveau le rôle de médiateur entre les j)arties ; un semblant de réconciliation se fit alors par l'intermédiaire du P. Annat, confesseur du roi et procureur de la province de Champagne (Ij.

La lutte recommença plus vive que jamais en 1667, à propos du collège de Provins. Comme le principal avait été nommé avec la même qualité à celui d'Harcourt, à Paris, les habitants projetèrent de confier cet étajjlissement à une congrégation et, les pères de l'Oratoire ayant refusé de s'en charger, ils s'adressèrent aux jésuites. Informé de ces intentions, l'archevêque résolut de défendre les droits que lui réservait l'ordonnance d'Orléans touchant l'élection et l'institution du principal, et il fit signifier (13 décembre 1667) aux échevins la défense d'établir les pères de la compagnie de Jésus dans leur collège. Gomme ceux-ci passaient outre et prétendaient avoir l'assentiment du roi, ce prélat s'assura d'abord (jue le pouvoir royal était tout à fait étranger à ces mesures, et le 2 février 1668 il adressa aux échevins et au clergé de cette ville une ordonnance par laquelle il s'opposait au projet en question et surtout à Paltribution de deux prébendes préceptorales dans les églises de St-Quiriace et de Notre-Dame-du-Val,

(1) Bibl. d un Sénonais, X.

ainsi que des revenus de la maladrerie de Clause- Barbe dont la collation et l'administration lui appartenaient de plein droit. 11 l)làniait également avec; énergie la conduite de ces religieux, révoltés contre lui et professant une morale relâchée, et il interdisait de les introduire au collège, sous peine d'excommunication. Cette ordonnance fit beaucoup de bruit; il s'engagea sur ce sujet une vive polémique, et les jésuites s'en plaignirent amèrement auprès de Louis XIV, en demandant justice contre ces accusations (l).

M^"" de Gondrin leur porta l'année suivante un nouveau coup, en faisant enregistrer par son officiai un arrêt du conseil d'Etat qui maintenait les évêques dans le droit d'imposer des règlements aux prêtres admis à l'administration des sacrements (2) La lutte devenait de plus en plus inégale et elle allait bientôt s'éteindre. Fenel, qui la narre dans tous ses détails, déclare que des deux côtés on poussa les choses trop loin, mais que le droit était plutôt du côté de l'archevêque, car, s'il avait donné d'abord son autorisation verbale aux jésuites, il la leur avait enlevée ensuite d'une manière canonique Ceux qui vinrent dans le diocèse, après le retrait des pouvoirs fait en forme, s'abstinrent d'exercer les fonctions de confesseur. Les anciens furent dispersés peu à peu dans d'autres maisons en dehors du diocèse, et le dernier, le P. Bésart, se retira à Auxerre peu de temps avant la mort de Ms*" de GoYidrin.

Derrière les inimitiés persistantes entre ce prélat et l'ordre des jésuites il faut, pour en comprendre les causes profondes, voir surtout la querelle du jansénisme à laquelle l'archevêque de Sens prenait toujours une part des plus actives. Les fauteurs de cette hérésie continuaient à user du même procédé

(1) Bibl. Nat. D. 1884. — Fenel.

(2) Bibl. d'un Sénonais, II, XXIV.

pour se défendre. Sur la demande de Louis XIV qui s'efforçait de mettre fin aux discussions, Alexandre VII avait envoyé en France un formulaire qui devait être signé par tous les dignitaires ecclésiastiques. On y faisait profession de se soumettre entièrement aux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VU et de condamner sincèrement les cinp propositions de Jansénius, dans le propre sens de l'auteur. Tous les évèques l'acceptèrent à l'exception de quatre, ceux d'Aleth, Beauvais, Pamiers et Angers.

Dès 1661, M^'" de Gondrin avait puljlié un mandement pour satisfaire à (;es obligations et dissiper les préventions qui pesaient encore sur lui. Il y professait que « les cinq propositions étaient condamnées au sens (juc Jansénius les avait enseignées et expliquées dans son livre », etiljugeait comme un devoir d'employer son autorité à faire rendre par tous ses diocésains l'obéissance due en conscience et de droit divin aux deux bulles et aux décisions de foi prises par le Saint-Siège. Il ordonnait donc que, sans s'arrêter à sa lettre pastorale de 1653, la bulle d'Alexandre VII serait j)nl)liée dans tout le diocèse pour y être observée selon sa forme et teneur, avec menace de faire subir aux contrevenants les peines portées par la lettre papale (1).

Lorsque le texte du formulaire arriva en France, l'archevêque de Sens réunit au mois de mai 1665 le synode diocésain, et proposa à son clergé de le signer; mais, usant d'un subterfuge, il remplaça le titre : Formulaire de foi par celui de Formulaire pour la réccplioîi des bulles de NN. SS. PP. les Papes, puis il insista dans ses observations sur la (juestion de droit et de fait. On devait, disait-il, sur la première lobéissance, mais sur celle de fait, seulement un silence respectueux. II termina en revendi-

quant le droit des évèques d'interpréter les bulles de Rome pour en donner Tintelligence à leurs inférieurs, et tous les membres présents signèrent, même les jésuites (1). Le procès-verbal de la signature du formulaire devait, trois ans plus tard, servir de base à raccommodement connu sous le nom de « paix de Clément IX ».

Comme les quatre prélats protestataires maintenaient leur opposition, il fut nommé une commission d'évèques pour les juger. Mais, par les intrigues des jansénistes, ce parti devint très puissant et il réussit à gagner la faveur du ministre d'Etat, de la plus grande partie des docteurs de Sorbonne, des parlements et des réguliers eux-mêmes. En embrouillant les questions de faits personnels, sur lesquels l'Eglise peut être induite en erreur, avec les faits doctrinaux qu'elle juge d'une manière infaillible et définitive, il parvint à gagner à sa cause dix-neuf autres prélats. Ceux-ci écrivirent le 1®*" décembre 1667 au nouveau pape, Alexandre Vil, une lettre très habile dans laquelle, tout protestant de leur soumission au Siège apostolique et à ses décrets, ils s'efforçaient de démontrer que, d'après l'enseignement traditionnel, l'infaillibilité ne pouvait porter sur des ([uestions de fait, et «[ue la conduite des quatre évèques n'avait rien de blâmable. D'après Sainte-Beuve (2), le promoteur le plus actif et le plus utile de cette prétendue conciliation était M*^' de Gondrin, « prélat de qualité, de grand air, autorisé en cour, ayant l'oreille du roi et des ministres, et très affectueux à ces messieurs (de Port- Royal) par goût de l'esprit plus encore peut-être que par esprit de piété ». Les prélats envoyèrent une autre lettre, rédigée dans le même sens, à Louis XIV, mais il refusa de la recevoir, car il ne voyait en eux que des

(1) Varet, Relation de la paix de l'Eglise, I, 23.

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