‹ Histoire de l'EgliseChapitre 107 sur 253 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

poursuivant ses progrès, suscita les grands travaux de Pierre Beuibo, de Machiavel et de Guichardin.

Dans cet état de la science, à la vue d'un si grand nombre d'esprits capables de s'approprier et de produire de grandes choses , en présence des éléments multiples de fécondité que l'Europe recelait dans son sein, nous sommes en droit de concevoir pour l'avenir les plus belles espérances. Au surplus, les ennemis mêmes de l'Eglise ont avoué plus d'une fois que sur toutes les questions dont nous venons de parler, et n'était la triste catastrophe à laquelle nous toucherons bientôt, cette époque renfermait en germe les plus magniifiques développements. Quiconque a la prétention d'être un 'homme éclairé rougirait d'invoquer encore les ténèbres qui i auraient été répandues alors sur toute la surface de l'Europe I pour justifier le renversement d'une situation religieuse soidisant incompatible avec le progrès des arts et des sciences. Aussi bien a-t-on cessé d'incriminer l'Eglise, et l'on s'est contenté de dire que la culture du savoir humain, devenue exclusive et étrangère à la foi chrétienne, avait provoqué une réaction sans laquelle le christianisme eût été supplanté. N'est-il pas étrange d'entendre une génération, qu'on peut appeler la plus tiède en matière religieuse qu'ait jamais connue l'histoire chrétienne, reprocher ses propres vices à une autre époque? Pour montrer l'erreur de ces sentiments, nous ne rappeUerons pas ce que nous avons dit ailleurs des fâcheuses conséquences des études classiques. Tous les grands hommes qui ont illustré leurs noms dans l'âge d'or des études classiques appartiennent au clergé, sauf de rares exceptions, ce qui prouverait déjà que les doctrines fondamentales de l'Eglise s'allient parfaitement avec le progrès des sciences. Marsile Ficin, doyen des chanoines de Florence, s'était proposé pour principale étude, dans la maturité de l'âge, d'établir que le christianisme était une révélation positive de Dieu, et que les grandes lignes de la philosophie platonicienne, dont il était si fort épris, s'harmonisaient avec les enseignements consignés dans les livres sacrés des Israélites. A son tour et dans une mesure plus large encore que Ficin, Pic de la Mirandole essaya de prouver que les différents peuples de la terre sont redevables de toutes leurs véri-

4 HISTOIRE DE f/ÉGLISE.

tés religieuses à une révélation primordiale déposée dans les livres de Moïse, et c'est à l'ardeur infatigable avec laquelle il poursuivit ce but qu'il dut ses vastes et solides connaissances dans les langues orientales. Le christianisme trouva dans Jérôme Savonarole un apologiste habile et ingénieux.

Ainsi, les deux plus grands savants que les humanistes comptaient dans leurs rangs vers la fin du quinzième siècle étaient justement les plus ardents et les plus zélés champions du christianisme ; il en fut de même au début du seizième siècle : les hommes les plus illustres étaient en même temps les plus dévoués à la cause de l'Eglise. Nous nommerons surtout Guillaume Budée et Louis Yivès, qui formaient avec Erasme ce qu'on appelait alors le triumvirat littéraire. Le premier, outre une multitude d'ouvrages philosophiques, a composé un magnifique écrit *■ pour démontrer que ni l'art ni la science humaine ne sauraient satisfaire les besoins suprêmes du cœur et de l'esprit, et que le christianisme seul, étant la sagesse divine, est capable de remédier à cette lacune. Il exhorte donc ses lecteurs à ne pas cultiver exclusivement les études savantes et classiques, mais, après avoir sucé la moelle des anciens, à s'élever jusqu'aux régions habitées par le génie chrétien. Louis Yivès, esprit pénétrant, rédigea une apologie du christianisme qui est un des ouvrages les plus estimables de ce genre ^.

Certes, on a bien le droit d'appeler chrétien un siècle dont les meilleures intelligences se sont vouées au service de Jésus-Christ et posées en antagonistes de cette classe de savants qui, absorbés tout entiers dans la recherche des connaissances humaines, perdaient le sens des choses divines. En Angleterre, ou remarquait John Colet, doyen de Saint- Paul de Londres, aussi grand partisan du progrès scientifique que profondément pieux et sévèrement orthodoxe. Les hommes qui eurent le mérite de concourir avec le plus de zèle au succès des études classiques en Angleterre , William Grocj'n, Thomas Linacre et William Lily, — dont les deux premiers avaient encore étudié le grec en Italie, et

* De transitu Bellenismi ad Christianismum. Par., 1575,

* De veritate fidei christianœ, lib. V.

1MK0D1.CT10N. .S

le dernier sur l'île de Rhodes, — joignaient à un rare savoir l'attachement le plus profond pour le christianisme. C'est de leurs écoles que sortit Thomas Morus, si intimement pénétré de l'esprit de notre religion et digne par la variété de ses connaissances d'être placé à côté des plus fameux humanistes, qu'il surpassait peut-être par la hauteur et la pénétration de son intelligence.

En Allemagne, nous avons la joie de constater que les plus chauds partisans de la science sortaient de l'école du pieux Thomas a Kempis. Ce fut lui qui décida Rodolphe Agricola, dont la sévère orthodoxie ne subit jamais la plus légère atteinte, puis le comte Maurice de Spiegelberg, Rodolphe de Lange et plusieurs autres Westphaliens , à fréquenter les écoles classiques de l'Italie, d'où ils rapportèrent en Allemagne les plus riches connaissances. Promus aux premières dignités ecclésiastiques (le dernier fut prévôt de la cathédrale de Munster et protecteur de l'école épiscopale de cette ville), ils fondèrent partout des écoles savantes. La plus haute piété devint ici la mère de la science. Reuchlin fit de sa connaissance des langues le même usage que Ficin. Dans ses deux écrits sur la Parole merveilleuse et sur VArt cabalistique y il se proposait d'éclaircir les principes fondamentaux de la foi et de donner à la piété une nourriture plus solide, en prouvant que la grande théologie juive, dont la plupart des vues s'accordent si merveilleusement avec les vérités chrétiennes, s'était conservée parmi les hommes depuis l'origine du monde par voie de tradition. Une période, dans laquelle Thomas a Kempis (mort en 1471) a publié des méditations et des sermons où respire une piété si onctueuse ; une période où vivait l'auteur inconnu de la Théologie ailemande, cet homme qui offre tant d'analogies avec Thomas a Kempis; une période qui a produit l'éloquent prédicateur de Strasbourg, Geiler de Kaisersberg, cette période peut-elle être accusée d'irréhgion?

Un autre signe très-réjouissant de cette époque, c'est que la scolastique survivait encore et puisait de nouvelles forces dans sa lutte contre les attaques de plusieurs humanistes superficiels, qui cachaient le vide de leurs pensées dans le choix et l'agencement des mots et insinuaient le poison dans les

intelligences*. Ceux-là connaissent bien peu l'esprit humain qui croient que la beauté matérielle de l'expression dogmatique ne peut servir d'enveloppe à l'esprit vraiment religieux. L'aridité de la forme fut maintenue par le scrupule religieux et par un respect du christianisme qui se révélait dans toutes les situations sociales; mais tandis que les uns voulaient rendre la vie à des formes où se cachaient des doctrines fixées depuis longtemps, et que les autres s'y opposaient, craignant que la vérité n'en souffrît, le progrès du temps concilia les deux extrêmes en donnant à la foi traditionnelle des allures plus dégagées.

Quant au gouvernement ecclésiastique, à la discipline et aux mœurs du clergé, nous découvrons partout des vices très -frappants. La subordination sévère de l'épiscopat au chef de l'Eglise, et, comme conséquence, les subsides exigés par la cour de Rome convenaient mieux aux mœurs barbares des siècles antérieurs qu'à l'état normal du temps présent, où les évoques revendiquaient justement une plus grande indépendance dans l'exercice de leurs charges, et, par suite, la diminution des taxes perçues par la chancellerie du pape, qui pouvait et devait simplifier les rouages de son administration. Des besoins analogues se firent sentir dans les rapports des évoques avec le clergé inférieur, et surtout avec les communes des villes, sur lesquelles les évêques exerçaient une foule de droits civils, nés d'un ancien ordre de choses, mais devenus onéreux. Il est vrai que plusieurs inconvénients graves avaient déjà disparu avec le cours du temps et par le contact naturel des autorités. Si nous comparons la valeur morale et religieuse du clergé actuel avec celle des siècles précédents, nous remaquerons une amélioration sensible. Les adversaires de l'Eglise avouent eux-mêmes que

* Au commencement de ce siècle, la lutte fut très-vive entre les humanistes et les théologiens de l'ancienne école, notamment entre les dominicains de Cologne et Reuchlin , dont les recherches cabalistiques amenèrent l'attention sur l'ancienne littérature juive, où se trouvaient déjà une multitude d'éléments antichrétiens. Reuchlin fut accusé à Rome par Hochstraten et défendu par tous les humanistes. Le procès se termina en sa faveur. C'était justice , et la cour de Rome se montra trèsclairvoyante dans cette affaire. Ce fut un grand bonheur, du reste, que les humanistes rencontrèrent des adversaires. {Note de Mœhler.)

LNTRODLCTION 7

l'Allemagne possédait alors un épiscopat qui n'avait jamais eu d'égal pour la moralité et la science. Jean de Dalberg à Worms (U82-1503), Jean Rode à Brème (1497-1511), Laurent de Bibra à Wurzbourg (1495-1519), Conrad de Thungen son successeur (1519-1540), Christophe de Stadion à Augsbourg (1517-1543), Matthieu Lang à Salzbourg (1519-1540) nous sont dépeints comme des prêtres distingués. Nous en trouvons de semblables à Spire, à Vienne et dans d'autres localités.

Si dans la vie privée rien n'est plus désirable que de rencontrer des hommes toujours mécontents d'eux-mêmes et aspirant sans cesse vers les plus hautes cîmes de la vie morale, le temps dont nous parlons rempHt pleinement ce vœu : toujours et partout mécontents d'eux-mêmes, les individus y font d'énergiques efforts pour atteindre à la perfection.

A Rome, en 1512, Jules 11 convoqua un grand concile réformateur, le cinquième de Latran, qui fut clos en 1517 par Léon X. Les principes qui servirent à l'Eglise de point de départ sont énoncés dans le discours tenu dans la première session par Gilles de Yiterbe, général des augustins : « 11 est permis, disait-il, de changer l'homme par le moyen des choses sacrées, mais non de changer les choses sacrées par le moyen de l'homme*. »

Aussi, après avoir insisté sur l'immutabilité de la doctrine de l'Eglise, il demande qu'elle serve de règle à toutes les affaires temporelles qui se font au sein de l'EgHse, et dans le cours de son allocution, s'adressant au pape belliqueux qui se trouvait là présent, il l'exhorte à s'apphquer tout entier à répandre les semences de la sainteté, à corriger les mœurs, à refréner le luxe et tous les vices, à étouffer les erreurs. L'Eglise, poursuit-il, ne connaît point d'autres armes que la foi, la piété et la prière. 11 importe peu que l'Etat de l'Eglise compte quelques milliers d'hommes de plus ou de moins ; mais il importe beaucoup qu'ils soient pieux et vertueux.

Quoique la plupart des autres orateurs qui parlèrent pendant le concile se bornassent à de vaines répétitions sur la

' Homines per sacra immutari fas est, non sacra per homines.

nécessité des conciles, tous émirent d'excellentes pensées et entretinrent cette conviction qu'il était indispensable d'opérer des réformes. Plusieurs décrets furent portés qui entraient vivement dans les besoins de l'époque, notamment ceux qui concernaient les études du clergé, les tendances hétérodoxes de plusieurs philosophes, les mœurs de la cour de Rome, à commencer par les cardinaux, et celles du clergé en général. La concentration honteuse de plusieurs bénéfices aux mains d'un seul individu fut ou interdite ou restreinte, les commendes furent abolies, sans parler d'autres mesures trèsopportunes.

Louis XII, roi de France, aidé de plusieurs cardinaux, provoqua contre le pape la réunion d'un concile qui eut lieu à Pise en ioil et qui avait pour but de remédier à divers abus ecclésiastiques. Maximilien P^ entra lui-même dans les vues du roi , mais contrairement à ce dernier, qui obéissait peut-être à un ressentiment personnel contre le pape , il ne s'inspirait que de sentiments nobles et élevés. Cependant, comme la politique était le principal mobile de cette assemblée, l'épiscopat lui refusa justement son approbation, et après des fortunes diverses , elle tomba dans une obscurité profonde et alla se dissoudre à Lyon. Maximilien, de concert avec les évêques allemands, ne négligea aucune occasion pour amener le débat sur les réformes à entreprendre et les relations à établir entre l'Eghse d'Allemagne et le pape. Il le fit surtout en 1509, quand on discuta la question de savoir qui on enverrait au concile de Pise. Il défendit aussi de donner à un seul clerc plusieurs bénéfices, et chargea le fameux WimpheHng de remanier pour l'Allemagne la pragmatique sanction des Français, afin de l'adapter aux mœurs de ce pays, et, quand les conjonctures seraient favorables, de l'ériger en loi d'Etat*.

Que si, maintenant, nous voulons apprécier sous ses divers aspects, avec l'impartialité de l'historien , les débuts du quinzième siècle, nous dirons non-seulement qu'il l'emporte sur les temps antérieurs du moyen -âge sous le rapport

* Il est aujourd'hui historiquement démontré que l'empereur Maximilien, de même que Volsey, chancelier d'Angleterre, fit des démarches pour devenir pape. (Voir le tome U de cette Histoire^ p. 393.)

INTRODUCTION. fH* ^

scientifique, moral et religieux, mais qu'il marche, par un progrès continu, vers un but toujours plus élevé. Quant à savoir si le schisme malheureux dont nous allons aborder l'histoire était indispensable à l'agrandissement de la civilisation européenne, la réponse ne peut plus être douteuse. Si la science, après avoir été longtemps et puissamment paralysée, se relève dans la suite et redevient prospère, la réforme n'y a pas eu plus de part que l'idolâtrie dans l'art et la science des Grecs. Si le mal est accompagné de phénomènes réjouissants, ce n'est point parce qu'il y a entre eux un rapport de cause à effet, c'est plutôt parce que le mal ne peut jamais bannir complètement le bien de ce monde. La Providence a voulu que tous les actes libres de l'homme se fissent dans des conditions telles que, bons ou mauvais, ils concourussent à l'œuvre totale de l'humanité. Gardons-nous de croire, au surplus, que la culture des sciences soit destituée de toute valeur en dehors du point de vue chrétien ; ce n'est pas depuis le Christ seulement que les sciences sont le patrimoine de l'humanité ; elles florissaient déjà avant lui au sein des diverses nations même païennes. Le point de vue chrétien détermine l'esprit qui les vivifie, le rapport qu'eUes doivent soutenir avec les dogmes essentiels du christianisme, la mesure enfin de l'estime que nous leur devons. Quant à savoir si le protestantisme, depuis qu'il a commencé de cultiver les sciences, a contribué à répandre l'amour du christianisme et à l'affermir dans les intelligences, l'histoire a donné une réponse décisive.

Page 1