‹ Histoire de l'EgliseChapitre 108 sur 253 · RENAISSANCE DES LETTRES · texte numérisé non relu

RENAISSANCE DES LETTRES

(Geschichte des Wiederaufblûhens wissenschaftlicher Bildung, vornehmlich in Deutschland , bis zum Anfange der Reformation, par G.-J. Erhard, 3 vol. Magdebourg, 1827-1832 ».)

Ce sujet est si important en lui-même, si considérable par ses conséquences, si attrayant par Tenthousiasme qu'il a suscité pendant plusieurs générations humaines, qu'il mérite toute notre attention et pourrait occuper la moitié de la vie d'un homme. On aurait le droit d'exiger que les matériaux accumulés sur cette portion de l'histoire fussent élaborés et mis en œuvre par un historien du premier mérite. Les recherches multiples que nous réclamons de l'historien sont justifiées non-seulement par l'abondance des productions du monde savant au quinzième siècle et au début du seizième , par les monographies qui ont été composées sur plusieurs

* (Giessener) Jahrbûcher fur Théologie und christ l. Philosophie , t. I. Frankf., 1834, p. 173-187, Nous insérons ici cet article de Mœhler, parce que ses leçons d'histoire ecclésiastique ne renferment rien sur cette période ni sur les travaux des humanistes.

l'époque des humanistes. H

erudits de cette époque, par les histoires qui ont été écrites sur la littérature d'un grand nombre de peuples, mais encore par cette considération que la période des humanistes sert de lien entre deux civilisations, et qu'elle est le théâtre de la lutte entre le monde ancien et le monde moderne : toutes choses qui exigent de l'historien une connaissance profonde de la civihsation précédente. Si pour écrire l'histoire d'une seule période il est indispensable d'être familiarisé avec les éléments de la période précédente , d'où elle émane, à plus forte raison en est-il ainsi quand on entre dans une période qui constitue une crise dans l'histoire générale du monde. A l'étendue des connaissances historiques , il faut joindre dans une large mesure les dons et les aptitudes de l'historien. Ainsi, pour ne toucher qu'un seul point, quand une tendance de l'esprit humain essaie de se substituer à une autre tendance, il lui arrive presque toujours d'exagérer ses propres mérites ; elle ne voit que ses propres qualités, et ne découvre que les défauts de son ennemie. A lire les documents, on se laisse facilement imprégner des idées de leurs auteurs et l'on partage d'autant plus volontiers les préjugés dont ils étaient imbus, qu'ils avaient pour eux une prédilection marquée; autrement ils ne se fussent pas donné la peine d'entreprendre leur travail. Or, pour réussir dans l'histoire de ces points critiques, l'historien doit avoir acquis un coup d'œil très-exercé, une grande expérience de la vie et ce sangfroid de la réflexion qui lui permette, sans sacrifier l'intérêt du sujet, mais en se laissant élever par lui, de le dominer et d'en rester toujours le maître.

Erhard (l'auteur de V Histoire de la renaissance, dont le titre figure en tête de ce chapitre) a une idée suffisante de l'étendue de sa tâche , et sa culture historique est assez complète pour que l'ordonnance générale des matières lui réussît d'une manière satisfaisante , comme on le verra à un simple coup d'œil. L'introduction, où il passe en revue la situation des sciences en Allemagne avant la renaissance (p. i-201 ), traite de l'histoire primitive de l'Allemagne et de la propagation du christianisme dans ce pays, nomme les principaux savants qui ont vécu sous Charlemagne, sous ses fils et ses neveux, caractérise les trois périodes qu'on assigne ordinairement à

la scolastique et esquisse le portrait de ses plus illustres représentants. Viennent ensuite la théologie mystique avec ses coryphées, les prédicateurs, les historiens, les poètes, la création des premières universités allemandes. La première partie est consacrée à une revue historique générale de la renaissance des lettres , de ses ressources, de ses premiers partisans. La seconde décrit la vie des hommes qui ont particulièrement contribué à la renaissance des lettres en Allemagne : Jean Wessel, Rodolphe de Lange, Jean de Dalberg, Rodolphe Agricola, Alexandre Hegius et Jacques Wimpheling. Le second volume est entièrement occupé par Conrad Celtes, Jean Reuchlin et Erasme de Rotterdam. Le troisième volume termine les biographies précédentes, en y ajoutant celles de Wilibald Pirkheimer, Hermann Busch et cinq autres, puis il commence la troisième partie de l'ouvrage, qui donne un aperçu historique de chaque science particulière au temps de la renaissance.

Cette vue d'ensemble suffit pour montrer l'intérêt que cet ouvrage doit offrir au théologien. — L'auteur attribue la restauration des lettres en Allemagne aux efforts des humanistes dans le cours du quinzième siècle. Mais puisqu'il n'admet point que les sciences fussent cultivées en Allemagne avant cette époque, pourquoi parle-t-il de leur renaissance ? Pour qu'elles aient pu y refleurir, il faut bien qu'il y ait une époque où elles florissaient déjà. L'auteur a voulu dire sans doute qu'avant le quinzième siècle de l'ère chrétienne il n'y avait point en Allemagne d'autre culture scientifique que celle des anciens Grecs et Romains. Mais s'il en était ainsi, que signifient ces établissements où les maîtres enseignaient la philosophie, la théologie, la jurisprudence, la médecine? L'auteur a jugé superflu d'étudier d'après les sources, même superficiellement, les productions des théologiens et des philosophes du moyen-âge. Il est vrai qu'il parle suffisamment de tous les théologiens marquants de cette époque, mais rien n'atteste qu'il ait seulement feuilleté l'un ou l'autre. Nous ne trouvons chez lui que des lieux communs cent fois ressassés, des phrases banales sur quelques-unes de leurs bonnes qualités et sur les milUers de défauts qu'on leur attribue. Quelques détails biographiques, quelques renseignements sur les

LES POÈTKS ALLEIMANDS DT' MOYEN -AGE. i'i

meilleures éditions de leurs écrits ne suffisent pas vraiment pour caractériser leurs travaux. Dans une histoire des sciences, il fallait au moins dire que les scolastiques sont les premiers qui ont donné à la théologie une forme scientifique, c'est-à-dire, qu'ils ne furent pas seulement des savants, mais qu'ils créèrent encore une science nouvelle et grandiose.

Les Grecs et les Romains n'avaient point de théologie scientifique : la religion publique ne s'y prêtait point. Dans les premiers siècles du christianisme , des esprits doués d'un vaste et profond savoir avaient immensément écrit sur toutes sortes de matières théologiques ; mais la théologie même, ils ne l'avaient point élevée à la dignité d'une science proprement dite. Ce mérite revient aux scolastiques. La Somme de saint Thomas contre les gentils est un des chefs-d'œuvre de l'intelligence humaine et tout ensemble un trésor de piété chrétienne. L'opuscule de saint Bonaventure : De reductione artium ad theologiam a été qualifié, je ne sais depuis combien de temps déjà, d'encyclopédie des sciences pendant le moyen-âge, et l'auteur lui-même la donne pour telle (i, 102). Cette qualité était une invitation à lire ce petit écrit ; c'était peut-être le plus court moyen de connaître la valeur intellectuelle de tout un siècle. Si l'auteur l'avait réellement lu, il s'y serait familiarisé avec une belle intelligence, qui considérait toutes choses au seul point de vue de la religion ; quant à une encyclopédie, il n'en eût point trouvé. Nous avons été surpris au plus haut degré en voyant l'auteur passer si rapidement , dans son introduction , sur les poètes allemands du moyen-âge , ne citer guère que les noms des plus illustres , sans s'occuper de leurs œuvres, et, à plus forte raison, sans en caractériser ni le fond ni la forme. Pourtant, quand on entend dire à un critique d'art tel que Wachler, à propos des Nihelungen, qu'un grand poète (peut-être Henri de Ofterdingen) a mis en ordre les chants populaires déjà recueillis précédemment (990) et les a réunis en une seule et magnifique épopée, où l'exposition, la langue, la structure des vers sont également des chefs-d'œuvre * ; quand on entend Rosenkranz, dans son Histoire de la poésie allemande au moyen-âge

* Manuel de l'histoire de la littérature, âe édit., 2 part., p. 188 (en allem.).

iA HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

(page 126), comparer V Iliade et la Divine Comédie du Dante avec les Nihelungen, affirmer que dans ces trois ouvrages le génie grec, chrétien et germanique atteint à son plus haut développement épique, et que, si l'on recherche quelles sont les qualités intrinsèques qui donnent une si haute valeur aux Nihelungen, on découvre que c'est la justesse et la perfection avec lesquelles elles dépeignent le génie primitif du peuple allemand ; quand on entend dire au même Rosenkranz que le Titurel (un simple fragment) compte pour le fond comme pour la forme parmi les plus belles choses qui aient jamais été écrites ; quand on le voit comparer, pour la valeur poétique, les Gardiens de saint Gral, Tristan et Isolde, par Godefroid de Strasbourg, avec le Titurel, il semble que ces matières là méritaient bien de fixer l'attention de l'auteur. Mais alors il n'y aurait plus eu moyen de placer la renaissance des lettres et des arts au quinzième siècle, puisque les poésies dont il vient d'être question , ainsi que plusieurs autres ouvrages analogues que nous ne pouvons mentionner ici, appartiennent, comme les œuvres du Dante, au treizième siècle ; l'auteur aurait parlé avec plus de respect de la civihsation de cette époque, et il aurait reconnu que les Allemands n'ont pas attendu le seizième siècle pour apprendre à bien écrire l'allemand. L'ère des humanistes a ses quaUtés propres et distinctes, et il n'est pas nécessaire, pour relever ses mérites, d'obscurcir le passé et de voiler ses côtés lumineux.

Après avoir ainsi, soit par ignorance, soit par l'effet d'une fausse direction, placé dans un jour favorable son époque de prédilection, et méconnu ce qu'il y a de vrai dans la période précédente, il était impossible que l'auteur appréciât convenablement les faits qui s'y rattachent. S'il se complaît à relever les vices et les lacunes de la scolastique , il fera le contraire pour la nouvelle civilisation qu'il aborde : ou il ne parlera point de ses imperfections et de ses défauts, ou, par un mot jeté dédaigneusement, il les traitera comme à peu près insignifiants. Et cependant que de sujets de douleurs les tendances des humanistes n'offrent-elles pas aux partisans de la science grave et austère, aux amis du christianisme et des mœurs chrétiennes I

11 eût été convenable, en exposant les premiers débuts de

Page 1