LES HUMANISTES EN ITALIE
la renaissance des études classiques en Italie, de donner une place à l'excellent Pétrarque, à Boccace, etc., avant de parler de l'immigration des Grecs en Italie. C'est à la fois manquer de tact historique et prouver qu'on n'est pas fort initié aux travaux littéraires de l'Italie au commencement du quatorzième siècle, que de faire en quelque sorte tomber Pétrarque des nues, comme si personne, avant lui et à côté de lui, n'eût songé à l'étude des classiques. Il aurait pu lire dans Tiraboschi que le père du célèbre historien Jean Yillani, ainsi que celui de Pétrarque, son contemporain, quoique plus jeune que lui, voyant qu'il perdait tout son temps à lire les classiques, les avait brûlés dans un accès de mauvaise humeur*. Le même Tiraboschi cite plusieurs Italiens, contemporains de Pétrarque, mais plus âgés que lui, qui traduisirent en latin des œuvres de saint Chrysostome, de saint Jean Climaque, de Macaire et des discours de Démosthènes. Tiraboschi cite encore comme étant en relations intimes avec Pétrarque Guiglielmo da Pastrengo, l'ingénieux interprète des littératures grecque et latine. Comment, du reste, les efforts de Pétrarque à la cour de Robert, roi de Naples , à Rome près de Colonna (Févêque); et ailleurs, auraient-ils trouvé une approbation si complète, un appui si empressé et si généreux, si le goût des anciens classiques de Rome n'avait pas été éveillé déjà sur plusieurs points de l'Italie ? La vérité est que Pétrarque ayant reçu de la nature un sens artistique merveilleux, donna une vive impulsion au progrès de la littérature romaine, dont le goût était excité déjà chez plusieurs, et l'entretint par le zèle ardent qu'il mit à son service. Nous regrettons surtout que l'auteur n'ait rien dit de satisfaisant sur l'étude des classiques au moyen-âge et avant le quatorzième siècle , notamment des classiques de Rome , qui ont toujours été en honneur et cultivés dans tous les siècles avec autant d'empressement que de goût, par un grand nombre de savants. Aucune mention n'est faite des traductions d'Aristote entreprises immédiatement sur le grec par Jacques , prêtre vénitien, par Robert Grosseteste, évêque de
* Tiraboschi, Storia délia Litterafura ital., t. V, p. i, édit. 2e, p. h^(s et suiv.
Lincoln j par le Flamand Guillaume de Morbeke, évêque de Corinthe , et par d'autres savants aux gages de Frédéric II.
Quand l'auteur arrive aux Grecs émigrés en Italie, on s'aperçoit bien vite qu'il n'est pas suffisamment initié aux travaux publiés jusqu'ici sur cette intéressante portion de l'histoire de la littérature aux quatorzième et quinzième siècles. Nous ne dirons rien en particulier des bévues que l'étude de Tiraboschi lui aurait épargnées. Il admet, probablement d'après Fabricius, Brucker, etc., que Jean Argyropulos n'arriva en Italie qu'après la conquête de Constantinople. Et cependant, dit Tiraboschi, nous avons des preuves irréfragables, qu'il y arriva plusieurs années auparavant, bien qu'elles ne suffisent point à préciser le temps de son arrivée ; ces preuves irréfragables , nous les tirons d'auteurs contemporains, suivant lesquels il enseignait déjà à Padoue en 1434, ou du moins était déjà en Itahe.
De Georges Gémistius Pléthon l'auteur sait qu'après avoir longtemps soutenu à Florence le parti des Grecs contre les Latins , il passa enfin dans le camp de ceux-ci et excita tellement la colère du clergé grec, que le patriarche de Constantinople , Scholarius , fit brûler ses écrits ; qu'en suite il resta quelque temps à Florence en qualité de professeur. Le profond historien latin dont nous venons de parler, qui connaissait cette vieille opinion et l'avait examinée, prouve (t. VI, p. 353) que Gémistius Pléthon rentra en Grèce après la clôture du concile de Florence, qu'il n'existe aucune trace d'un second voyage en Italie, qu'aucun document historique ne parle de son passage dans le camp des Latins ; par conséquent que ce n'est point pour avoir combattu les doctrines des Grecs qu'il s'attira la malveillance de leurs prélats, mais parce qu'à l'exemple de Manuel Malassos, qui avait écrit contre Pléthon, il appuyait la doctrine des Grecs touchant la procession du Saint-Esprit sur des raisons philosophiques empruntées des Grecs (du système de Platon). Enfin, quand l'auteur assure qu'après Pétrarque les écrits et la philosophie de Platon furent de nouveau méconnus chez les Latins et ne furent remis en honneur que par Pléthon, il aurait pu profiter encore de l'étude de Tiraboschi.
L'implantation des études classiques d' Itahe en AUemagne
NICOLAS DE CUSE, REl COLIN. 17
est traitée par l'auteur avec beaucoup de soin, quoique les mérites de tous les savants ne soient pas également appréciés. 11 ne dit point, par exemple, que Nicolas de Cuse (ou Cues, dans le pays de Trêves) se rendit en Grèce, à Constantinople notamment, sur la demande d'Eugène lY, et rapporta une riche collection de manuscrits. Il juge mieux que personne le vrai caractère de la philosophie de Nicolas ; mais il touche à peine aux travaux de cet homme illustre , et quant à ses découvertes en mathématiques et en astronomie (il fut le premier à soutenir le mouvement de la terre autour du soleil), il n'en dit absolument rien.
Nous ne saurions ici exposer en détail la vie et les travaux des savants qui se sont illustrés sur ce terrain ; nous n'insisterons que sur certaines particularités. Reuchlin est assurément un des noms qui éveille les plus vifs sentiments d'estime et de reconnaissance ; mais il ne faut pas moins se garder à son sujet d'un procédé très-fréquent et que nous avons déjà condamné, celui qui consiste à exalter un homme en dépréciant son entourage. Le plus grand mérite de Reuchlin est incontestablement celui d'avoir favorisé l'étude de la langue hébraïque par la grammaire et les autres ouvrages qu'il écrivit sur cette langue. L'auteur dit de lui : « Si Reuchlin eut jamais quelque grand sacrifice à faire, de grandes fatigues à surmonter, de violents combats à soutenir; s'il dut jamais prouver par son exemple ce que peuvent la volonté , le courage et la persévérance ; s'il eut jamais le droit de se considérer comme le créateur et le promoteur d'une étude entièrement nouvelle, ce fut à coup sûr dans le cas présent. A son entrée dans le monde savant, l'étude de la langue hébraïque était complètement éteinte, méprisée, anathématisée même ; quiconque osait s'en occuper était soupçonné par l'étroitesse et la pédanterie des hommes d'école d'adhésion secrète au judaïsme. De tous les savants chrétiens avec lesquels Reuchhn fit connaissance ;, un seul se rencontra, Jean Wessel, qui fût initié à cette langue, et il n'eut qu'une faible part à sa propagation. » Comment l'auteur n'a-t-il pas craint de se rendre ridicule en écrivant de telles phrases? Le concile de Vienne, sous le pape Clément V*,
* Clément. Tit. De magistris.