SAINTS DU QUATORZIÈME SIÈCLE
avec la tendresse de son amour, la profondeur de sa piété, nous a été révélée par l'évèque Charles Greith en sa Mystique allemande dans l'ordre des frères prêcheurs (1250-1550), où nous voyous paraître successivement la bienheureuse sœur Malhilde (1250), auteur des Effusions de lumière divine ; \e frère Henri, premier prieur des dominicains de Cologne (maître Eckart); Jean Tauler et Henri Suso , mystique à la fois théorique et pratique, directeur des religieuses d'Ortenbach, près de Zurich, de Tœss près de Winterthur , de Sauat-Catherinenthal, sur le Rhin, etc. Si l'on examine leurs doctrines au point de vue de l'orthodoxie, on s'apercevra que , dans le cercle où ils se meuvent , le système « d'Eckart s'éloigne le plus de la vérité orthodoxe, Jean Tauler tient le milieu, et Henri Suso marque le point de retour » (p. 55). Ici, nous apprenons à connaître pour la première fois les spirituels et pieux personnages Adélaïde Epfig, du couvent d'Unterlinden, près de Colmar ; Elisabeth Heimbourg, de Catherinenthal ; Elisabeth Staglin- de Tœss, que Henri Suso nous dépeint comme « menant une vie très-sainte au dehors, et possédant une àme angélique au dedans, » qu'il introduisit, « sans aucun moyen sensible, » dans les profondeurs de la vie mystique et de la contemplation ; qui, « au milieu de ses souffrances corporelles, acheva un livre excellent où elle raconte la vie édifiante de plusieurs religieuses défuntes (trente environ), et les prodiges que Dieu a opérés par leur entremise ; livre singulièrement attachant et qui excite à la piété les cœurs sensibles et généreux 1. » Nous y trouvons surtout des renseignements nouveaux sur la vie de la jeune Elisabeth de Hongrie, cette pieuse fille du roi André UI, qui mourut à Tœss en 1338*.
Henri Arnaud Suso, « serviteur de l'éternelle sagesse, » comme lui-même se nommait, et, un peu avant lui, sainte Gertrude d'Eisleben, me semblent, pour la profondeur et l'onction des sentiments, l'emporter sur les âmes pieuses qui les ont précédés et suivis. Nous croyons volontiers que cette double disposition de l'àme, innée au peuple d'Allemagne, avait atteint en eux son point culminant. Nulle part l'homme, éloigné de Dieu par son origine terrestre, ne se trouve aussi rapproché de lui. Jusqu'ici Henri Suso n'a été qu'un saint de l'ordre de saint Dominique ; il mérite de devenir un saint de l'Eglise catholique : il en est digne par la mesure et l'étendue des grâces qui lui ont été départies. Il mourut à Ulm le 25 janvier 13G5 et fut enterré dans la galerie du couvent des dominicains. En 1613, une construction ayant obligé d'ouvrir son tombeau, son corps, enveloppé dans le costume de son ordre, se trouva parfaitement conservé et exhalait tm doux parfum. Le bourgmestre ordonna de refermer le tombeau afin d'empêcher qu'on l'examinât plus longtemps. Le temps viendra-t-il où il recevra l'honneur des autels et où une église s'élèvera à la gloire de saint Suso?
' Cf. Caiharina de Gewesweiler, priorissa Subtilieyisis sive Unterlindensis (morte en 1330) : Liber de vitis primarum sororum illius monasterii, ap. Pez, Bibliotheca ascetica. Ratisb., 1725, VIII, p. 35-399. — Briefe Heinrich Suso's, par Wilh. Preger. Leipz., 18G7.
* Rolland., 6 mai, t. Il, p. 123-128.
Presque dans le même temps que sainte Gertrude, abbesse de Rodalsdorf, et sainte Elisabeth la Jeune, vivait sainte Elisabeth, reine de Portugal, membre du tiers-ordre de saint François (morte en 1336), fondatrice de la paix, comme elle se nommait elle-même, épouse du grand Denis, roi de Portugal, et issue de la maison royale d'Aragon*. Ce furent elle et son époux qui élevèrent le Portugal au plus haut point de sa puissance et de son crédit. — Sainte Julienne de Falconieri', morte quatre ans après sainte Elisabeth, était tertiaire de l'ordre des servîtes *. Les fondateurs d'ordres Bernard Tolomei (mort en 1348), Jean Golombini (mort en 1367) et sainte Brigitte de Suède (morte en 1373) les imitèrent dans la vie comme dans la mort 8. — Quatre saintes femmes du nom de Catherine s'offrent à nous à la fin du quatorzième et du quinzième siècles : c'est d'abord la gracieuse sainte Catherine de Sienne (morte en 1380), qui entreprit le voyage d'Avignon par amour pour l'Italie et pour l'Eglise, et exhorta le pape à rentrer en Itahe *; puis sainte Catherine de Suède, fille de sainte Brigitte (1381^).
La troisième, sainte Catherine de Bologne, abbesse de l'ordre de sainte Claire (morte en 1463), dont le corps intact se voit encore aujourd'hui à Bologne, nous a laissé entre autres le livre des sept armes spirituelles^. Nous possédons également de sainte Catherine de Gênes (veuve, morte en
* Acta sanct., 4 juillet, t. Il, p. 169-213. — Petr. Perpinianus, De vita et morihus B. Elisabethœ, Lusitaniœ reginœ , histor. Cologne, 1609.
— J.-A. Vera y Zuniga, Vida de sania Isabel de Portugal. Rom., 1625.
— Juan Torres, Vida y milagros de santa Isabel. Madrid, 1625. — Ant. Gomes, Vida de S. Isabel. Evora, 1625, in-fol. — Giac. Fuhgatti, Vita S. Elisabethœ, reginœ Portugalliœ. Rom., 1625. — Hilar. de Coste, Vita S. Elisabethœ, Lusitaniœ reginœ. Par., 1626. — Fr. Freire , De rébus S. Elisabethœ, Lusitanorum reginœ. Lugd., 1627. — Relation of the life, virtues and miracles of S. Elizabeth , called the peace-maker, queen of Portugal. Lond., 1628. — F. Cerrea de Lacerda, Historia da vida da rainha santa Isabel. Lisboa, 1680, in-4o. — Isabella, Kœnigin v. Portugal. Passau, 1841. — Renaud de Rouvray, Histoire de sainte Elisabeth, reine de Portugal. Par., 1841. — Fréd. -Franc, de la Figanière, Memorias das rainhas de Portugal D. Teresa, santé Isabel. Lisboa, 1859. — J. Carillo, Historia de S. Isabel, infanta da Aragon y reyna de Portugal. Zaragoça,
' Acta sanct., 19 juin, III, p. 917-925. 3 T. II, p. 539.
* II, p. 444. Sur les ouvrages à consulter, voyez encore : Documenti relativi a S. Caterina da Siena pubblicati nella occasione délia dominica in Albis deW anno 1859 per cura dell'arv. G. B. Regoli. Siena, 1859. — Liber conventus S. Catharinœ Senensis. Lond., 1841, 1 vol. in-4o.
' Vita S. Catharinœ Suecicœ filiœ S. Birgittœ, auct. Ulphone monacho ord. S. Birgittœ in cœnobio wadstonensi (morte en 1433), ap. Bolland., 24 mars, t. III, p. 505-531. — J.-H. Schrœder, Translatio S. Catharinœ 1589 Wadstonis celebrata. Upsal., 1832-1833, 3 part. in-4o. — L. Clarus, Das Leben der heiligen Brigitta. Rgsb., 1856.
^ Libellus de revelationibus. Bonon., 1653, 1 vol. in-4o, et annexé : Vita.
— Alia vita ex Italico Jacobi Grassetti, Acta sanct., 9 mars, t. II, p. 35- 88. — J. Grasset, Vie de sainte Catherine de Bologne. Clermont-Ferr., 1840.
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JàJO) un loiicliaiil opuscule sur les souffrances des àraes du purgatoire, auxquelles elle s'associe et compatit '. Sainte Rose de Viterbe, tertiaire de saint François, a été, comme sainte Catherine de Bologne, favorisée de l'incorruptibilité de la chair (morte vers 1252').
Deux saints fameux dans l'histoire ont illustré la fin du quatorzième siècle : saint Jean de Népomucèue, martyr du secret de la confession, et saint Pierre de Luxembourg, évèque de Metz et cardinal pendant le séjour des papes à Avignon (mort eu 1387). Les témoignages positifs de l'histoire
* Vita S. Catharinœ Fliscœ Adurnœ viduœ Genuœ, auct. Marabotti, Romae, 1737; ap. Bolland., 15 sept., V, p. 149-176-295; Stickeri Comment, prœv., p. 123-149. — P. Petrus Lechner, Leben imd Schriften der heiligen Cat/iarina von Genua, 1859.
* Acta sanct., 4 sept., II, p. 433-479. — Outre sainte Catherine de Gênes, au quatorzième siècle, et sainte Catherine de Ricci, au seizième , on honore encore sainte Catherine de Palantina, fondatrice du couvent de Sainte-Marie de Monte supra Varesium , près de Milan (morte en 1478, Vifa ex Italico Cœsaris Tettamaiiti, in Rolland., 6 avril, t. I, p. 644-654), et la vénérable Catherine de Parc, en Brabant, de l'ordre des cisterciennes, au treizième siècle. [Ib., 4 mai, I, p. 532-534.)
Les deux sexes étant égaux en nombre, il semble que le chiffre des saints hommes devrait égaler celui des saintes femmes, et cependant le chiffre des noms de femmes est toujom?3 inférieur à celui des noms d'hommes. Il suit de là que nous rencontrons chez les femmes plus de saintes revêtues du même nom que chez les hommes. Ce n'est pas seulement le cas pour le nom de sainte Catherine, mais encore pour les noms de Marie, Madeleine, Marguerite, etc. Ainsi, nous avons sainte Marguerite, reine d'Ecosse, morte en 1093 [Sainte Marguerite, reine d'Ecosse; Marguerite de Provence, reine de France, par J. d'Argis, Par., 1866); les pieuses vierges Marguerite de Louvain, vierge et martyre au treizième siècle {Acta, auctore Caesario Heisterbacensi ; Dialog. vi, 34); Marguerite [Albonensis]^ fille du comte de Bourgogne, vers 1163 (Martèna, Ampliss, collect. mon., VI, p. 1201-1214); la bienheureuse Marguerite Fontana, du tiers-ordre de saint Dominique, de Modène, vers 1113; la bienheureuse Marguerite d'Ypres, morte en 1263; sainte Marguerite de Cortone, dans rOmbrie, morte en 1297, pénitente de l'ordre de saint François {Vita, auct. F. Juncta Bevagnate ; Bolland., 22 févr., 111, p. 298-300-357; — Petr. Lechner, Bas mystische Leben der heil. Margaretha von Cortona, Rgsb., 1862) ; la bienheureuse Marguerite de Hongrie, dominicaine, fille du roi Bêla IV, morte en 1271 {Vita, auct. F. Garino, 0. S. D., 1340; Bolland., 28 janv., II, p. 897-909); sainte Marguerite de Faenza, abbesse de l'ordre de Vallombreuse, à Florence, morte en 1330 {Vita, auct. Petro Florentino, ap. Bolland., 26 août, V, p. 845-854); la bienheureuse Marguerite de Tiferno, dans l'Ombrie, du tiers-ordre de saint Dominique, morte en 1320 (Bolland., 13 avril, II , p. 191-198); la sainte veuve Marguerite {apud Septempedanos Piceni in Italia, morte en 1395, Fragment., auct. Pompilio Caccialupo, ap. Bolland., 5 août, II, p. 117-121); enfin, sainte Marguerite de Raveune, vierge, morte en 1505 [Vita, auct. Seraphino Firmano, ital. scripta, ap. Bolland., 25 janv., II, p. 548-551;— Alia vita, auct. Hieron. Rubeo (Rossij, dans Histor. ravennat. lib. VIII; ibid., p. 553-554). On remarquera que la plupart des saintes Marguerites florissaient à la fin du moyen-àge.
sur les travaux du premier (notamment comme vicaire général de Prague) réduisent à néant les doutes élevés sur son existence historique ^ Népomucène était vicaire général de l'archevêque de Prague, Jean de Jenslein (1380-1396). En 1393, le roi Wenzel, engagé dans un conflit avec l'archevêque à propos de juridiction, fit tourmenter cruellement son vicaire général Jean de Népomucène, déjà détesté de lui, parce que Népomucène refusait de lui révéler les confessions de la femme de Wenzel, la reine Sophie, dont Jean était le confesseur. Il le fit précipiter dans la Moldava, le 20 mars 1393, quoique la bulle de canonisation donnée le 19 mars 1729, par Innocent XIII, assigne le 10 mai 1383 pour le jour de la mort du saint. De ce fait, joint à d'autres considérations, on a voulu conclure qu'il y avait eu à Prague deux chanoines, Pomucène et Népomucène, lesquels, dans un intervalle de dix ans, auraient subi, pour des causes diverses, le même genre de supplice.
Pierre de Luxembourg, fils du comte Gui, naquit en 1369, et fit ses études à Paris. Elu à l'âge de dix-sept ans évêque de Metz en 1384, par Clément VII d'Avignon , la réputation croissante de sa sainteté décida le pape à le nommer cardinal au bout de deux ans 2. Pierre ne vit dans ce
1 Potthast cite déjà cinquante-six ouvrages sur Jean Népomucène. Cf. Steinsberg, Ahhandlung , ob der heil. Johannes v. N. jemals existirt habe? Prag., 1784, contre : M.-J. Brada, Gibt es einen heil. Johann v. N.? An den irrenden Ritter von Steinsberg . Prag., 1784. — Gel. Dobner, Vindiciœ sigillo confessionis div. Joann. Nepômuceni asservaiœ. Prag., 1784. — Fr. Pubitschka, Ehrenrettung des heil. Johann von Pomuck oder Nepomuck. Prag., 1791. — J.-N. Zimmermann , Vorbote einer Lebensgeschichte des heil. Johann v. N., Beichtvafers der Kœnigin Johanna. Prag., 1829. — W. Neumann, Hundertjœhrige Jubelfeier der Heiligsprechung Johannes v, N. Prag., 1829. — Fr.-J. Etfenberger, Légende des heil. Johann, v. N. Prag., 1829. — 0. Abel, Die Légende vom heil. Johann v. N. Berlin, 1855. — Des preuves décisives sont fournies par Ant. Frind, Der geschichtliche heil. Johannes v. N. Eger, 1861. — Du même, Die Kirchengeschichte Bœhmens, t. I-II, Prag., 1864-1866 ; le second volume s'étend jusqu'en 1380. — J.-Â. Tingl , Acta judiciaria archiepiscopatus pragensis sub Joanne Pomuk conscripta et nunc édita. Pragse, 1865, 130 p. — Jean fonctionnait déjà en 1374 sous les notaires de la chancellerie archiépiscopale. A partir de là, les témoignages certains vont jusqu'au 14 mars 1393, six jours avant son martyre. Selon Ant. Tingel, dans ses Libri quinti confirrnationum ad bénéficia ecclesiastica per archidioces. Pragenam nunc prima vice in vulgus prolati, annus 1390, J391 et 1392, Pragae, 1865, Népomucène approuva trois documents comme vicaire général (Vicarius reverendissimi archiep. pragensis in spiritualihus generalis). — Ginzel, art. Jean de Népomucène y dans VEncycl. théol. — Palacky, Geschichte von Bœhmen, t. III, I, p- 62. — Wenzel, qui dissimulait la vraie cause des tortures infligées au martyr, assista, participa même en partie à ses supphces; n'ayant pu lui arracher son secret, il le fit conduire à la mort avec un coin dans la bouche. Ce fut seulement après la mort de Wenzel (16 août 1419), que la reine Sophie se serait ouverte à quelques familiers sur la vraie cause du martyre de Jean, dont le tombeau était déjà glorifié par des miracles.
* Vita B. Pétri de Luxemburgo, ap. BoUand., 2 juin, I, p. 486-628. —