‹ Histoire de l'EgliseChapitre 121 sur 253 · EXPLICATION DES SAINTES ÉCRITURES · texte numérisé non relu

EXPLICATION DES SAINTES ÉCRITURES

entier, outrr quolques éditions des Postilles sur des livres détachés de la Bible >.

Vers le même temps, l'étude de rEcritnre fut poussée avec vigueur par les Espagnols, à cause du voisinage des juifs et des malioniétans. Quelques années après la publication des Postilles, un savant rabbin d'Espagne, Salomon Lévi, se convertit au christianisme, et reçut le nom de Paul de Sainte-Marie ; mais on rappelait ordinairement Paul de Burgos , parce qu'il était évèquc de cette ville (1415-1483). De ses deux tils, Alphonse de Carthagène, sou successeur (1435-1456), brilla au concile de Bâle, et Gonzalez, évèque de Plaisance et Siguenza, assista au concile de Constance comme légat du roi Alphonse d'Aragon. Paul de Burgos fit aux Postilles de Nicolas ' des additions nombreuses et qui figurent ordinairement dans les éditions de ces dernières. Il n'était point contraire aux Postilles'; il donnait seulement à entendre que Nicolas ne savait pas assez l'hébreu (lui-même le savait mieux et était beaucoup plus versé dans la science rabbinique); il rendait hommage à ses efforts pour arriver à être clair et complet, et à ses autres qualités *.

Parmi les exégètes du quinzième siècle, Alphonse Tostat, né en 1400 à Madrigal dans l'ancienne Gastille, fut au moins le plus fécond. Envoyé au concile ds Bàle en 1431, il fut nommé évèque d'Avila en 1449 et mourut en 1455. On lui doit notamment plusieurs commentaires volumineux sur les livres historiques de l'Ancien Testament et sur l'évangéliste saint Matthieu. 11 revint à l'explication mystique et allégorique. On célèbre son

* Soit séparément, soit avec le texte de la Vulgate , accompagné d'additions et de répliques, et de la Glose ordinaire. La plupart de ces éditions ont paru en Allemagne, quelques-unes en Italie et en France : autre preuve de l'ardeur avec laquelle l'Ecriture était lue en Allemagne avant la réforme. — Cf. Bibliotheca sucra, post J. Lelong et G. F. Bœrneri curas, contiuuata ab A. G. Masch. Halle, 1783, part. Il, vol. m, p. 359. — Dans la suite, les réimpressions des Postilles ont été plus rares. La dernière édition complète, celle d'Anvers en 1634, due aux soins du Père Leander a santo Martino (4 gros vol. in-fol.), contient la Vulgate, la Glose ordinaire, la Glose interlinéaire, les Postilles, les additions et les répliques.

' Additiones notabiles ad [has) Postulas Nicolai de Lyra in totam Scripturam. — Elles se trouvent notamment dans l'édition de Lyon de 1590 et dans les suivantes : Bibliœ magnœ cum scholiis seu glossis diversoruin. Matthieu Dœring a vivement critiqué ces additions dans son Correcforium corruptorii burgensis.

3 C'est l'avis de Meyer (I, 121) et de Rosenmtiller (V, 308). — Nicolaus Antonio, Bibliotheca hispana vêtus, t. Il, p. 237.

* Ces mots : « Si Lyra non lyrasset, Luther us non saltasset » (ou, selon d'autres : « totus muudus delirasset), » attestent au moins le rapport qui existait entre Luther et Nicolas. Luther disait : Je vous ai souvent parlé de l'espèce de théologie qui s'enseignait quand je commençai mes études. La lettre tue, disait-on alors. Aussi, entre tous les maîtres, je détestais particulièrement Nicolas de ce qu'il suivait si attentivement le texte et s'en tenait là. A présent, je le préfère, pour cette raison même, à tous les autres interprètes de l'Ecriture. [Luther's Werke, éd. de Walch, I, 340.)

r)2 HISTOIRE DE l/ÉGLISE.

érudition et sa sagacité, particulièrement dans sa polémique contre les juifs K

La Polyglotte d'Alcala, appelée Polyglotte de Complut, parut à la fin de cette période sous la surveillance et à l'instigation du cardinal Ximénès. Les textes hébreux et chaldaïques furent revus par des juifs convertis, Alphonse d'Alcala, Alphonse de Zamora, Paul Coronell de Ségovie ; les textes grecs et latins, par Antoine de Lebrija (Ant. Nebrissensis), Démétrius Ducas de Crète, Lopez de Zuniga*. L'impression du Nouveau Testament, qui était en même temps la première édition imprimée du texte original de cette partie de l'Ecriture, fut achevée le 10 janvier 1514. Jusque-là, il n'y avait eu que d'insignifiants essais sur des chapitres particuliers. L'Ancien Testament fut terminé le 10 juillet 1517 : c'était aussi la première impression faite par des chrétiens du texte primitif de l'Ancien Testament. En recevant la dernière feuille, le cardinal Ximénès s'écria dans le transport de sa joie : « Je vous rends grâces. Seigneur Jésus-Christ, d'avoir permis que ce difficile labeur fût conduit à bonne fin ! » Il mourut quatre mois après, le 8 novembre 1517. La gloire lui revient d'avoir donné la première Polyglotte à la chrétienté, imprimé à ses propres frais la première édition des commentaires d'Alphonse Tostat et fondé l'université d'Alcala 3-

A peine imprimées, les premières Bibles latines furent traduites dans les différentes langues européennes. Depuis 1460 jusqu'à la première version de Luther en 1521, l'Allemagne en vit paraître au moins seize en haut allemand, et cinq au moins en allemand vulgaire*. Des hommes ignorants

* Voici son épitaphe : Hic stupor est mundi, qui scibile discuti t omne.

— Opéra latina, Venet., 1547, 24 vol. in-foL; — ibid., 159G, 27 vol. in-fol.

— Les Commentaires avaient déjà été publiés à part. Venet., 1507, 13 vol. in-fol. — Comment ario sobre Eusebio. Salamanca, 1506, 5 vol. in-fol. — Tratado de los dioses de la gentilidad. Salamanca, 1509, 2 vol. in-fol.; Burgos, 1545. — Confessional. Logronuo , 1529, 1 vol. in-4o. — Viera y Clavijo, Elogio de Alonso Tostado. Madr., 1782, 1 vol. in-4o. — Nicol. Antonio, Bibl. vet. hisp., II, p. 255-260.

* Novum Testamentum grœce et latine in academia complutensi noviter impressum, 1514.

3 Héfelé, Die Stiftung der Universitœt Alcala und die Complutenset' Polyglotte [Tiib. theol. Quartalschrift. 1844, p. 222-283).— Der Cardinal Ximenes, 2e édit. Tûb., 1851, p. 120-158.

* J.-B. Malou, évêque de Bruges, mort en 1864, la Lecture de la Bible en langue vulgaire. Lond., 1846. [Das Lesen der Bibel in den Landesspraohen, beurtheilt nach der Schrift, der Ueberlieferung und der gesunden Vernunft, 2 part. Schaffh., 1849.)

ILa première Bible allemande, sans millésime et sans indication de lieu, parut probablement en 1460, ou 1462, à Mayence. Vinrent ensuite les éditions de Mayence, 14G7; Augsbourg, 1477, chez Ant. Sorg; 1480, chez Ant. Sorg, 2 vol. in-fol.; ibid., 1483, 1487 (2 vol. in-4o), 1490, 1494, 1507, 1510, 1518, 1524. — Nuremberg, 1477, 1 vol in-fol.; ibid., 1483, 1490, 1518. -- Strasbourg, 1485. — Dans le bas saxon, la Bible parut à Lubeck, en 1494; Halberstadt, 1522. — Dans le bas allemand, à Cologne, de 1470 à 1480; à Delft, 1477; à Gouda, 1479; à Louvain, 1518.

L. Hain, Repertorium bibliographicum , quo libri omnes ab arte typo-

LA l'KEDlCATlON A LA FL\ DU MOYEN-AGE.,

du passé ou volontairement aveuglés ont attribué à Luthefc d'avoir remis la Bible eu lumière. Au moyen-âge, la Bible n'êy meut sous le boisseau, elle était plutôt attachée à une chaîne, jA, l'usage voulait qu'on protégeât aiusi les livres précieux contre leV prises des voleurs ou contre tout autre danger ; de là cette fable \ tée pendant trois siècles, que les catholiques avaient enchaîné la\ afin que personne n'en prît connaissance. Et ce n'est pas en Allera\ ^ seulement que la Bible fut traduite en langue vulgaire ; elle le fut eu Italie dès 1471 *, et plusieurs fois en France avant l'année 1500 : les premières éditions n'ont point de date. L'Espagne elle-même ne resta pas en arrière".

§ 3. La prédication à la lin du moyen -àg^e.

A moins de récuser les témoignages de l'histoire sous prétexte que notre propre expérience ne nous offre rien de semblable, nous devons avouer qu'au moyen-âge la prédication était douée d'une efficacité intérieure et d'un succès au dehors qui touchaient au miracle, quand ils n'étaient pcs réellement miraculeux.

Depuis le milieu du treizième siècle environ, le franciscain Berthold de Ratisbonne, disciple du frère David d'Augsbourg, allait prêchant de ville eu ville, de village en village, de pays en pays. Sous le règne de Frédéric II, il prêchait encore dans la Suisse méridionale. On le vit aussi à Augsbourg,

yraphica inventa usque ad annum. 1500 typis expressi, ordine alphabetico vel simpliciter enumerantur vel adcuratius recensentur. Stuttg., 1826- 1838, 4 vol. iu-80 (le nombre des articles s'élève à 16,299); sur les Bibles allemandes, voir n. 3136. — Nous-même, il y a près de vingt ans, nous avons vu affiché à Wolfenbuttel un exemplaire de cet ouvrage, et l'on nous a dit que c'était pour satisfaire la curiosité du public.

* Biblia volgare historiata, etc. Venecia, 1471, per Vendelino de Spira (Wendelin de Spire) , 2 vol. in-fol., dont un exemplaire se trouve à Wolfenbuttel et l'autre à Breslau. Le traducteur est Nicolas de Malermi. Deux autres éditions en ont été faites ; Venise, 1477, 2 vol. in-fol.; in Pignerol, apud J. de Rubeis, 1475, 1 vol. in-fol. — Bibles italiennes, infolio, sans date ni lieu. — Bibles italiennes : trad. par Malerrai, Venise, 1481; chez Octav. Scoti, mort en 1484, per Andream Pattasichis de Galtharo, 1484, 1 vol. in-fol. — Ibid., per Joauu. Rosso Vercellensem, 1490, 1 vol. in-fol. — Ibid., 1492, ap. Regazza, 1492. — Ibid., ap. Barthol. de Zanni, 1502. — Ibid., 1507, 1 vol. in-fol. — Ibid., 1517, 1 vol. in-fol. — Ibid., typis Elisabethae de Rusconi, 1525, 1 vol. in-fol. — Bibles espagnoles : Valence, 1478.

• Brunet, Mayiuel du libraire, cite neuf éditions françaises jusqu'en 1524. — Brunet, s. v. Biblia. — Dictioymaire de bibliographie catholique , par Fr. Pérennès, t. I. Par., 1858. [Bibles françaises catholiques.) — Panzer, Literarische Nachrichten von der allerœltesten gedruckfen deutschen Bibel. Nûrnberg, 1774 ; — Panzer, Geschichte der rœmisch-katholischendeutschen Bibel. Nûrnberg, 1781. — Kehrein, Zur Geschichte der deutschen Bibelûbersetzung vor Luther, nebst 34 verschiedenen deutschen Uebersetzungen von Matthœus, cap. v. Stuttg., 1851.

o4 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

on Bavière, à Landshut, à Ratisbonne; en Autriche; eu Bohême, en Moravie. La tribune qu'il avait occupée à Glatz conserva son nom longtemps après lui. Pendant qu'il prêchait en Thuringe, au dire de« témoins dignes de foi, » on aurait vu des couronnes étincelantes voltiger au-dessus de sa tète. Ses contemporains portent le chiffre de ses auditeurs à 60,000, 70,000, 100,000 et même 200,000. Ses sermons se distinguaient par la candeur et la vivacité, la simplicité et la grâce. Dans son zèle pour le salut des hommes, il leur dépeint l'amour et les miséricordes infinies de Dieu, les joies et les souffrances éternelles de la vie future, la beauté de la vertu, la laideur du péché. Il caractérise les hérésies qui agitaient alors le monde et combattaient contre l'Eglise. Ami des pauvres, il se déchaîne contre l'avarice des riches et exhorte à la patience les justes persécutés. Dieu, dit un contemporain, avait fait de sa bouche un glaive acéré. Il convertit une multitude de pécheurs et ramena plusieurs égarés dans la bonne voie. Il mourut à Ratisbonne et y fut enterré le 13 décembre 1272. Comme plus d'un grand homme du moyen-âge, il a eu le sort d'être oublié, môme des catholiques '.

Avant Berthold et dans le même siècle. Foulques de Neuilly, prédicateur en France de la quatrième croisade; en Italie, le dominicain Jean de Vicence (vers 1230) et son contemporain Antoine de Padoue, de l'ordre de saint François, ébranlèrent les âmes par leur parole véhémente. Dans le cours du treizième siècle, le haut allemand devient de plus en plus la langue écrite et se prête mieux à la prédication. La première place parmi les prédicateurs du quatorzième siècle appartient au dominicain Jean Tauler, mystique allemand qui mourut en 1361 *.

' A l'instigation d'Auguste Néander, Kling a publié les Sermons de Berthold, Piper, Evangelischer Kalender. Jahrb. f. 1853, p. 88; — Neander's Kirchengescldchte, V, 2; — J. Grimm, Wiener Jahrb, t. XXXII; puis est venue l'édition de Gœbel et Pfeiffer : Berthold's von Regensburg (Berthold Lech), des Franziscaners, Predigten, zurn Erstenmal vollstœndig herausgegeben (nach dem Manuscript der Heidelberger Bibliothek) und ûbertragen, von Fr. Gœbel. Mit einem Vorworte von Alb. Stolz, 2 vol. Schaffh., 1851 (1857). — Grieshaber, Deutsche Predigten des xiii Jahrhund., Stultg., 1844-1846, 2 vol. — Fr. Pfeiffer, Deutsche Mystiker des xiv Jahrhund., t. I (1846), XXVI. — Le même, dans : Zeitschrift fur deutsches Alterthum. — Le même , Berthold von Regensburg, 1 vol. Wien, 1862.

* Voir les ouvrages qui le concernent au tome II, p. 514 (note). Les sermons de Tauler parurent pour la première fois à Leipzig en 1498. (Selon son biographe G. Schmidt, c'est la meilleure édition; elle est presque entièrement conforme au manuscrit de ses sermons, qui se trouve à Strasbourg.) Augsb., 1508, 1 vol. ia-fol.; Bàle, 1521-1522, 1 vol. iu-fol. (en bas dialecte saxon) 1523; Cologne, 1543, 1 vol. in-folio; Hambourg, 1621, 1 vol. in-folio. Dans l'édition complète des œuvres de Tauler par Surius, Cologne, 1548, réimprimée à Cologne, 1619, 1G90, 1 vol. in-4o, les sermons de Tauler (qui avaient été prononcés en dialecte souabe) sont traduits en latin, et perdent ainsi leur saveur et leur vrai caractère. Ces éditions, pourvues d'additions et de corrections, ont été retraduites en allemand par J. Arndt et Spener. {Predigten auf aile Sonn-imd Festtage im Jahre.

l'imitation de Jésus-christ de tauler. 55

M Du célèbre ouvrage de Tauler, Y Imitation de la vie pauvre de Jésus-Christ, il n'existait qu'une seule édition, publiée en 1621 par les soins pieux d'un célèbre juriste, Besold de Tubingue , d'après un manuscrit de 1448. Les éditions subséquentes sont défectueuses; plus ou moins imitées de l'édition de Besold, elles sont défigurées par des changements, des additions et des explications arbitraires. Comme il n'existe plus aucun manuscrit, pas même celui qu'a employé Besold , il ne restait au dernier éditeur * qu'à reproduire fidèlement l'édition de 1621, très-propre, du reste, à remplacer le manuscrit , car Besold déclare dans sa préface au lecteur « qu'il a suivi l'exemplaire manuscrit sans aucune tromperie ni partialité, et s'est appliqué à ne pas changer une seule lettre. » En donnant un texte aussi correct que possible, l'éditeur a beaucoup aidé à l'interprétation de ce livre. Nous signalerons surtout (p. 389-390) le passage (peu étendu, il est vrai, mais qui caractérise parfaitement l'esprit de cet ouvrage remarquable) sur le rapport qui existe entre les principales questions traitées dans l'ouvrage. Cette explication contribue efficacement à l'intelligence du livre.

Il nous est donc rendu ce livre si profond et d'une piété si intime, ce monument rare et si nécessaire pour bien connaître le quatorzième siècle , cette source abondante de sève et de vie religieuse pour notre époque : grâces en soient rendues à son honorable éditeur ^ I Ce n'est point ici le lieu d'en ex'aminer en détail le contenu et l'esprit. Loin de s'adresser à tous les lecteurs, il ne sera goûté que par une classe choisie de personnes instruites et cultivées qui aspirent à une perfection au-dessus du commun. Je n'examinerai ici qu'une asser-

Zur Befœrderung eines christlichen Sinnes und gottseligen Wandels , d'après les éditions de J. Arndt et Phil.-Jac. Spener, publié de nouveau par Ed. Kuntze et J.-H.-R. Biesenthal, 3 part., avec 4 divisions. Berl., 1841. — Une nouvelle édition catholique des sermons (d'après l'édition de Bàle) a paru à Fraucfort-sur-le-Mein (1825-182(3, 3 vol.). Sœmmtliche Predigten in unverœndertem Texte in die jetzige Schriftsprache ûbertragen , une nouvelle édition de Senator Thomas de Francfort et Dr Kloos.

* Johauu Tauler's Nachfolgung des armen Lebens Christi. Francfort-surle-Moin, 1833; réimprimée à Constance, 1850.

' Le conseiller Schlosser, de Francfort, l'ingénieux traducteur allemand des magnifiques poésies de saint François d'Assise.

56 HISTOIKE DE l'ÉGLISE.

tion du vénérable Baumgarteii-Crusius*. Suivant ce docte écrivain , Tauler serait le premier et le plus parfait platonicien qui eût écrit en allemand ; ces expressions de Tauler a abandon , pauvreté » auraient surtout un sens spéculatif , quoique Tauler possède l'art de redescendre toujours de la métaphysique à la pratique. Que Tauler ait introduit plus d'opinions néoplatoniciennes dans ses autres écrits que dans celui-ci^ cela est incontestable; quant aux locutions précédentes , tirées de l'Ecriture *, elles marquent simplement un état de privation et de dépouillement par rapport au monde , à ses richesses et à ses plaisirs, puis, par opposition, l'union avec Dieu seul. La perfection de la pauvreté, consiste en effet, dit Tauler (p. 8), à s'attacher uniquement à ce qu'il y a de plus élevé et à se débarrasser des choses inférieures. Et dans un autre endroit (p. 106) : 11 est nécessaire pour arriver au royaume des cieux, de déprendre son cœur des objets sensibles ; ceux qui le font, voilà les gens de bien. Toutefois, ils ne sont pas encore aussi parfaits que ceux chez qui le feu de l'amour a tout consumé au dedans comme au dehors, et qui sont établis sur le fondement de toute perfection ( comme il est dit dans l'Evangile, parabole du jeune homme riche). Suivant Tauler, toutes les vertus sont comprises dans celle de la pauvreté, et c'est à le démontrer qu'il consacre la première partie de son livre. La seconde a pour but d'enseigner comment on acquiert cette vertu universelle. Il démontre (p. 76) que l'humilité est renfermée dans la pauvreté, ou plutôt qu'elle ne fait qu'une même chose avec elle. Avec la pauvreté, ditil, le chrétien arrive au fond de l'humilité, et il devient inaccessible aux atteintes du malin esprit, lequel ne saurait descendre jusqu'à lui dans les profondeurs de l'humilité, ni par conséquent lui nuire. La vraie humilité est une forteresse que personne ne peut envahir; on peut bien l'assiéger, mais non s'en emparer. Celui qui est vraiment humble est donc invincible. Mais quand l'homme se tient ailleurs que dans la véritable humilité, dans le renoncement et la pauvreté, l'esprit mahn peut l'attaquer, et, sa maison n'étant plus assise

1 Baumgarten-Crusius, Lehrbuch der christL Dogmenyeschichte. léna, 1832, ire part., p. 533.

» Matth., V, 3.

LA PRÉDICATlUiN A LA 1 LN DU 310YEN-AGE. -U

sur de solides roudemeiits, il peut le renverser. Quant à la véritable humilité, elle a des bases inébranlables, elle porte tout, on peut tout édifier sur elle, et sans elle nul édifice ne reste debout. C'est donc sur elle qu'il faut s'appuyer pour vaincre hi malin. Et s'il est vrai que la vraie pauvreté soit aussi la vraie humilité, loin de nuire à un homme pauvre, on ne peut que lui être utile. Quand tout l'élève à Dieu, l'esprit pervers ne peut rien contre lui ; de là vient que saint Paul disait au démon qu'il lui était inutile de l'attaquer et de le tourmenter, que tout cela ne servait qu'à le rendre plus humble, car « la vertu se perfectionne dans la faiblesse. » On le voit, la notion de la pauvreté est dans Tauler une notion toute pratique, et il serait aisé de prouver le contraire de l'opinion de Baumgarten-Crusius, à savoir que si Tauler entre dans le domaine de la spéculation, c'est uniquement pour donner une base à ses tendances pratiques. Dans les endroits même où il philosophe, non-seulement il ne donne pas la préférence au seul Platon , mais il invoque très-souvent Aristote, qu'il appelle presque toujours le Maître de la nature, ce qui montre assez quelle place il lui assigne parmi les philosophes.

Ceci nous amène à examiner l'opinion suivant laquelle Tauler aurait été un parfait platonicien. Quand il appelle Aristote le Maître de la nature , il veut dire qu'on trouve en lui sous la forme la plus brillante, tout ce dont l'homme est capable en dehors de la révélation et par ses seules forces naturelles. En lui donnant ce titre, il le dislingue suffisamment du Maître de la grâce. Tauler abonde en passages tels que celui-ci : a Les païens cherchaient à connaître la vraie nature de l'àme, et ne pouvant y parvenir sans Jésus-Christ, ils étaient incapables de connaître Dieu et d'atteindre le bonheur auquel ils aspiraient. Et il en est ainsi de tous les hommes qui ne s'occupent que de la nature et ne se soucient point des souffrances de Notre-Seigneur ; ils n'arrivent jamais à la parfaite connaissance de la vérité, qui est Dieu, et qui seul peut les rendre heureux; car toute notre félicité est en Jésus- Christ et en sa passion, et c'est pourquoi celui qui tend à la vraie béatitude doit y arriver par les souffrances de Notre- Seigneur. »

Tauler n'était donc pas plus un parfait platonicien que les

scolastiques contemporains n'étaient aristotéliciens. Nous ne saurions surtout approuver ceux qui accusent les lecteurs de Tauler de prendre ses formules trop à la lettre, tandis qu'il aurait parlé en termes généraux, c'est-à-dire donné aux dogmes ecclésiastiques un tout autre sens que l'Eglise*.

Tauler commença ses sermons à Strasbourg et y prêcha (ainsi qu'à Cologne) jusqu'à sa mort. Ils sont uniques pour l'onction et la beauté du langage, comme pour l'élévation des ponsées. Ses contemporains l'appelaient le docteur illuminé, doctor illuminât us. Sa parole, qui jaillissait des profondeurs de son âme, produisait des effets surhumaius.

Les prédications de Vincent Ferrier et de Jean Capistran, qui semblent franchir les bornes de l'ordre naturel, étaient aussi très-puissantes sur leurs contemporains, avec cette différence toutefois que, si Vincent était compris de ses auditeurs, Capistran avait besoin d'un interprète allemand. Il ne paraît pas que le premier a jamais parlé d'autres langues que les romanes, dont la plupart des termes dérivent du latin. — L'influence de la fameuse prédication de la paix prêchée aux Suisses désunis par le bienheureux Nicolas de Flûe, tenait surtout à sa personne. Quittant sa famille à l'âge de cinquante ans, Nicolas s'était retiré dans la partie la plus solitaire du Melchthal (canton d'Unterwald), dans le Ranft, où ses parents lui avaient construit une cabane et une chapelle (1467). Privé pendant vingt ans de tout aliment terrestre, son corps, comme son âme, vécut d'une vie toute surnaturelle, de la communion. Ce miracle permanent, soumis à une longue et minutieuse enquête, fut reconnu véritable. Quand on lui demanda comment et de quoi il vivait, il répondit : Dieu le sait. Sa vue, son langage, son genre de vie, tout en lui portait à la piété. Il adressait souvent des allocutions à ceux qui l' allaient visiter, et sa parole était d'autant plus efficace qu'elle était plus simple et dénuée d'apprêt. Après la guerre des Bourguignons (1470), et lorsque les confédérés, réunis à Stanz, ne pouvaient s'entendre sur le partage du butin, Nicolas parut au milieu d'eux et rétablit la paix parmi les contendants. Encore quelques années, et il mourait comme il avait vécu, de la mort des justes et en chantant les louanges du Seigneur (21 mars 1485 ^).

Si les frères de la vie commune furent une béuédiction pour l'Eglise de leur temps, en cherchant à se rendre serviables par toute espèce de bons offices, ils ne furent pas moins utiles comme prédicateurs. On ra-

» iMœhler, dans Tûb. theol. Quart.-Schrift, 1834, p. 551-357.

2 Voir les ouvrages relatifs à Nicolas de Flûe dans Sinuer, Bibliographie der Schweizergesc/iichte. Beru., 1851, p. 32-36. — Acta sanct., Bolland., 22 mars, III, p. 398-439. — Albr. v. Boustelten, Leben des sel. Nicolaus ion der Flûe, aus einer Nùrnberg. Handschr., publié par Gai. Morel, dans Gesddchtsfreund , Mitfheilungen des histor. Vereins der fûnf Orte. Einsied., 1862, XVIIl, p. 18-35. — J. Ming, Der sel. Brader Nicolaus von Fliie, sein Leben und Wirken. Aus den Quellen. Luzerne, 1861-1862, 2 vol. (L'auteur de ce solide ouvrage se propose, entre autres desseins, celui de coopérer à la canonisation du bienheureux Nicolas.)

LA PRÉDICATION A l.A FIN I>U MOYEN- AGE. 59

conte que le fondateur de la société, Gerhard Groot, assistant un jour, richement vêtu, à nu spectacle qui se donnait sur la place j)ublique do Cologne, un houinie se présenta à lui tout-à-coup, ol lui tint ce langage ; « Que faites-vous, attentif à ces futilités? il faut que vous deveniez un autre homme. » A l'impression de ces paroles se joignit celle des exhortations du prieur des chartreux, Henri de Kalkar, auprès duquel il passa trois années dans la lecture de l'Ecriture, la prière et les exercices sévères de la mortification II refusa d'entrer dans le sacerdoce et voulut rester simple diacre, afiu de pouvoir prêcher et instruire le peuple. Il visita à cette époque le vénérable et octogénaire Ruysbroek , le plus célèbre mystique de son temps. Cette figure à la fois grave et sereine, où respiraient la piété et la soumission à Dieu, fit sur lui, de même que sur Tauler, la plus profonde impression. Il fut rempli d'admiration à la vue de la concorde qui régnait parmi les moines (augustins), placés sous la conduite de Ruysbroek : on eût dit une société de frères. Après avoir reçu de l'évèque d'Utrecht la permission de prêcher dans toute l'étendue de son diocèse , il en parcourut les principales villes et produisit des effets extraordinaires. Il prêchait souvent en plein air. Plusieurs rentrèrent en eux-mêmes et se convertirent. Tout en lui plaisait à ses auditeurs, sa personne, son zèle, la pureté de sa vie, sa charité désintéressée. Il prêchait souvent deux fois par jour, et quelquefois durant plusieurs heures.

Floris (Florentius) Radevius, chanoine d'Utrecht, fut tellement ébranlé par un sermon de Gerhard prêché à Deventer, qu'il échangea son poste lucratif contre une fonction modeste dans l'église de cette ville. Il fut avec Gerhard le soutien de la naissante confrérie, dont le priucipal moyen de subsistance était la transcription des bons livres, et dont la mission consistait surtout à améliorer l'enseignement et les écoles. Gerhard étant mort de la peste à Deventer, en 1384, à l'âge de quarante-quatre ans, dans une parfaite soumission à la volonté de Dieu, Florentius lui succéda comme chef de la communauté, et mourut en 1400, âgé de cinquante ans. La congrégation, reconnue comme établissement religieux par Martin V, ne fit qu'augmenter en prospérité K

Les grands résultats de la prédication de Gerhard Groot engagèrent les frères à se consacrer spécialement à ce ministère. Du premier siècle de leur existence, sur laquelle nous avons le plus de renseignements, nous connaissons plusieurs prédicateurs très-renommés. Il est dit de Gerhard lui-même que ses sermons duraient souvent deux heures, et d'un de ses disciples qu'il prêchait quelquefois pendant six heures, en faisant une pause au milieu du sermon.

Un des prédicateurs les plus influents de la fin du moyen-âge est Théo-

> Plusieurs maisons s'établirent en peu de temps à Delft, Hatteni, Herzogenbusch , Doesburg , Gand , Gouda , Grœniugen , Harderwyk , Geerartsbergen, Bruxelles, Utrecht, Nimwegen, Anvers, Louvain, Liège, Matines, Cambrai; puis, en AUemague, à Cologne, iMiinster, VVesel, Osnabrûck, Emmerich, Herford, Hildesheim, même à Rostock et Culm. A Magdebourg, la maison des frères où étudia Luther ne fut établie que sur la fin du quinzième siècle.

doric de Munster. C'était, dit Jean Tritheim, un prédicateui- populaire d'une grande réputation, et tous ceux qui connaissaient sa vie, le donnaient pour un des plus grands saints de cette époque. La grâce de Dieu opérait avec tant d'efficacité dans ses sermons, il parlait avec tant d'éloquence, il excitait dans ses auditeurs de tels sentiments de componction et de paix, qu'il n'avait point d'égal en Allemagne et devint le prédicateur de toute la province *.

Un des plus célèbres orateurs chrétiens, au début de l'âge de la réforme, est Geiler de Kaisersberg, prédicateur de la cathédrale de Strasbourg 2. Il fit ses études à l'université de Fribourg, récemment établie, et passa dix années dans l'étude et dans l'enseignement de la philosophie, Depuis 1471, il étudia la théologie à Bàle, dont l'université était aussi de création récente. On se plaît à répéter que la scolastique était alors complètement éteinte, que ses derniers représentants ressemblaient à des momies au milieu de la génération animée des humanistes, et n'avaient plus guère d'influence qu'à Cologne, où les plus grands scolastiques avaient longtemps séjourné. Il n'eu était point ainsi. Bàle même possédait alors toute une phalange d'hommes distingués, tels que : Jean-Ulric Surgant, J. Mathias de Gengenbach, Sébastien Brant, Christophe d'Utenheim, plus tard évêque de Bàle (1502-1526), Jean Amerbach, savant imprimeur, qui s'étaient réunis autour du célèbre Jean de la Pierre', un des derniers grands scolastiques. Geiler, qui suivit ses traces, joignait à une déférence profonde pour l'ancienne méthode, notamment pour la théologie scolastique, un goût non moins prononcé pour les études classiques, tant qu'elles restaient dans les bornes de l'orthodoxie. La scolastique florissait également à Fribourg. — Quand on parle de l'université de Heidel-

1 « Declamator sermonum popularium famosissimus, cujus vitam omnes, qui eum noverunt, sanctissimara hoc tempore praedicant, in sermonibus faciendis ad populum tanta gratia divinitus illustratur, tauta facundia loquitur, tanta donique compunctione et dulcedine aiïicit auditores suos, ut similem apud Germanos hahiierit neminem. Unde et per totam proviuciam generalis praedicator constitufus est.» (Trithem., De scriptor.eccles., n. 950, ap. Fabricium, Bibliotheca eccles.).

* B. Ammon, Geiler's von Kaisersberg Leben, Lehren und Predigten. Erlangeu, 1826. — Ch. Hagen, Deutschlunds Uterarische und religiœse Verhœ Unisse im Reforrnationszeitalter, 3 vol. Erlang., 1841-1844, 1, p. 122. — Oberlin, Dissertât, de J. Geileri scriptis germanicis. Strasb., 1786, in-i". - Beatus Rhenauus, Joannis Geileri Cœsaromontani viia , vè\m\)V. dans ^ieogQ,^^ Amœnitates litterariœ friburgcnses. Ulm, 1775, fasc. I, p. 56. Une édition incomplète de ses œuvres latines a paru à Strasbourg de 1310-1518. — Lui-même édita les Œuvres de Gerson, J. Gersoni, cancellar. paris., Opéra. Strasb., 1488, 3 vol. in-fol. — De sa traduction latine et de son explication du Narrenschiff, par Séb. Brant (né à Strasbourg en 1458, mort à Bàle en 1520, deux éditions ont paru en 1501 et 1510. Voir Narrenschiff, édité par Zarncke, 638 p. Leipz., 1854. — Oratio in synodo argentinensi habita. Strasb., 1484. — Sermones de jubilœo. Ibid., 1500.

* W. Vischer, Geschichte der Universitœt Basel von der Grûndung 1460 bis zur Be formation 1529. Basel, 1862, 329 p., p. 157, 165.

LA PRÉDTCATTON A LA FIN DV MOYKN-AGE. Hl

berg, créée en 1386, on ne songe guère que la scolastique y fût enseignée. Mais des songes ne sont point des réalités. Au commencement du seizième siècle, elle y était professée par le dominicain Conrad Ka^Uin d'Ulm, membre d'un couvent réformé, dont l'illustre Félix Faber était la figure la plus en relief. Ce fut l'université de Heidelberg qni invita le cardinal Cajetau ', Thomas de Yio de Gaëte, dominicain (et général de son ordre depuis 1508), à obliger Kœllin d'imprimer son commentaire sur la Somme de saint Thomas. Kœllin, auteur de plusieurs écrits polémiques, mourut à Cologne en 1536*, après une longue et laborieuse carrière. Que ce soit à Cologne que la scolastique ait fleuri le plus longtemps, on ne le nie point; Maximilien 1er, esprit fort et libre penseur, appelait cette contrée la rue des prestolets de l'empire d'Allemagne ; c'était le même qui, de ses mains impériales, ceignait du laurier des poètes le front d'Ulric de Hutten. Que l'université d'Erfurt, établie depuis 1382, fut surtout le siège des humanistes, nous le confessons également 3. Mais les cinquante premières années de son existence sont justement les plus florissantes, et c'est en 1455 qu'elle compta le plus grand nombre d'écoliers (538). A partir de là elle commence à décliner pour divers motifs, et notamment à la suite des troubles excités par les écoliers dans les années 1480 et 1510. L'humanisme d'abord, la réforme ensuite, donnèrent le coup de' grâce à l'université d'Erfurt, la même où Luther avait étudié et enseigné, et qu'il appelait le paradis de l'Allemagne. Depuis 1392 à 1528, 120 étudiants y reçurent le grade de docteurs en théologie; de 1523 à 1629, dans l'espace de cent neuf ans, aucune promotion ne fut faite en théologie. En 1523, il n'y eu eut que 34 d'immatriculés; en 152 4, 24; en 1521, 21. En 1526, le nombre ne dépassa pas 14.

L'université de Leipzig, fondée quarante ans plus tard, était dans une tout autre situation. Le duc Georges de Saxe, qui, jusqu'à sa mort, prêta au catholicisme le secours de sa main puissante , l'éleva à un si haut degré de prospérité que les protestants eux-mêmes l'ont appelé son second fondateur. (Sa véritable origine est due à l'émigration des Alle-

* Cardinal le 1er juillet 1517(26 avril 1518), légat de Léon X en Allemagne. Eu 1519, il assista à la diète où Charles V fut nommé empereur. Son principal mérite est d'avoir fait échouer le concile projeté à Pise par Maximilien 1er et Louis XII, roi de France, en insistant auprès de Jules pour qu'un concile fût assemblé à Rome. Il prouva dans un écrit qu'un concile universel ne pouvait être convoqué que par le pape.

* Catholique, 1860, t. I, p. 548.

' J.-\V. Kampschulte, Die Universitœt Erfurt in ihrem Verhœltnisse zu dem Humanismus u. zu der Ueformation. Trêves, 1858-1860. — Just.-Ch. Motschmann, Erfordia litteraria, mit den Fortsetzungen de J.-N. Sinnhold et G.-G. Osann. Erfurt, 1729-1753, 3 vol. — M.-J. Dominicus, Zum Andenken der vierten (und letzten !) nkadem. Juhetfeier zu Erfurt. Erf,, 1792. — Gust. Lebrecht Schmidt, Justus Menius, der Reformator Thûringens, I, Gotha, 1867, p. 7 : « Tandis que les autres universités allemandes se soumettaient ponctuellement à l'autorité ecclésiastique, l'université d'Erfurt avait comme sucé avec le lait l'opposition à l'Eglise. »

fi2 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE.

mands de Prague ^) Il y appela et paya de ses propres deniers des humanistes célèbres pour y enseigner les belles-lettres, et particulièrement la langue grecque ; de ce nombre était Pierre Mosellanus 2, Ceratinus , l'Anglais Richard Crocus. Schade étant mort prématurément, il pria Erasme de lui envoyer un professeur de grec, mais qui n'eût aucun contact avec les luthériens. Georges avait alors dans son propre entourage des hommes tels que Emser, Gochlœus, G. Witzel, César et Jules Pflug, Pistorius, Georges et Christophe de Garlowitz. — Luther sentait et avouait lui-même que la tendance théologique de Leipzig, au temps de la dispute du docteur Eck avec Luther, était strictement scolastique et orthodoxe*. Quant à l'université de Wittenberg, fondée seulement en 1502, il est clair qu'elle ne pouvait être un foyer ni un appui de la scolastique. Francfortsur-l'Oder subsistait depuis 1306. C'est là qu'enseignait Conrad Wimpina (Koch de Wimpfen, sur le Neckar), professeur de Tetzel, et comme lui dominicain. Ce fut pendant son rectorat que Tetzel défendit ses thèses contre Luther; il fît aussi diverses promotions en théologie. (Wimpina mourut à Amorbach en 1531.) En tout cas, cette université n'était point hostile à l'ancienne scolastique*.

Sans cela, le nord de l'Allemagne ne comptait plus que les universités de Rostock (depuis 1429) et de Greifswald (1450), remarquables par leur fidélité scrupuleuse à l'ancienne Eglise. Peu fréquentées des Allemands à cause de leur mauvaise situation topographique, elles le furent d'autant plus par la jeunesse Scandinave, jusqu'à ce que ce mouvement fut arrêté par la fondation des universités d'Upsal en 1477, et de Copenhague en 1479. L'université de Rostock eut pour principaux fondateurs l'évêque Henri II

^ Voyez les trois ouvrages de Zarnke cités précédemment sur les universités du moyen-âge et sur Leipzig en particulier. Erasme écrivait au duc Georges : « Tuis nimirum auspiciis tua lipsiensis academia, jam olim celebris, nunc potioris litteraturae ac linguarum accessione sic est ornata, ut vix ulli caeterarum cedat. » Erasmi Epist., cd. Clericus, p. 567. — J. Gottl. Bœhme, Dp Georyio, Saxoniœ duce, litterarum pâtre, academiœ lipsiensi altéra conditore. — Opuscula academica de litteratura lipsiensi. Lips., 1779, p. 33.

s Son vrai nom était P. Schade de Trêves (mort en 1524). C'était alors la coutume de s'affubler d'un nom illustre. Schwarzerd de Brelten se nomma Mélanchthon ; Hausscheiu, CEcolampade; le Paysan devenait Agricola; le Forgeron, Faber; le Cordonnier, Sutor ou Sutorius; le Chasseur, Venator ou Crotus; le Pêcheur, Piscator; le Cuisinier, Magirus; le Tailleur, Sartorius ; le juif baptisé Baruch Heiligmaun devint Benoît Osiandre; Hans Jaiger, fils d'un paysan thuriugeois de Dornheim, près de Arnstadt, gardien de chèvres dans son jeune âge, prit le nom de Venator, et, quand il en fut las, celui de Crotus Rubianus.

3 Seidemauu, Die Leipziger Disputation, 1843,— Le même, Erlœuterunyen zur Reformationsyeschichte. Dresde, 1841. — V. Langen, Christoph von Garlowitz, eine Darstelluny aus dem xvi Jahr/i., 2 vol., 1834.— Ed. Machatscheck, Geschichte des Kœniyreichs Sachsen, 533 p. Leipz., 1862. — Herzoy Geory der Bœrtiye von Sachsen und die Heformation, dans Histor. -polit. Blœtter, t. XLVI, 261-280.

* Cf. Grœne, Tetzel und Luther. Soëst, 1853, p. 72.

LES rMVERSITf.S. 63

de Nauen de Schwerin (1415-1418), et sou successeur Henri III de Wangelin (1419-1429).

Nous ne dirons rien de Prague, devenue déserte depuis qu'elle avait été abandonnée dos nations étrangères. A Vienne, durant le premier siècle de son université, la scolastique fut encore très-florissante i. C'est sous le règne d'Albert V et de Frédéric III (mort en 1493), vers la fin du moycnàge, que cette université compta le plus d'écoliers. La tendance humaniste l'emporta sous Mathias Corvin (1485-1490) et principalement sous l'empereur Maximilien l^r. Il est très-surprenant que Vienne n'ait eu sa première imprimerie permanente qu'en 1492. L'invasion de la réforme jeta cette université dans une décadence irrémédiable. On prononça de grandes paroles, on fit de magnifiques promesses, comme il arrive toujours aux époques de révolution.

L'université d'Ingolstadt, fondée en 1472, arriva bientôt, sous l'habile direction de Léonard de Eck, à une grande prospérité, elle accueillit les humanistes, mais en les maintenant dans les bornes de l'orthodoxie. Jean Eck y arriva en qualité de professeur l'année 1510. L'université de Tubingue fut ouverte dix ans plus tard (1482).

Mais où trouver dans la scolastique un nom plus connu et plus célèbre que celui de Gabriel Biel, surnommé le « dernier scolastique? » Originaire de Spire, chanoine de Mayence, Biel entra ensuite au service du comte Eberhard le Barbu, qui le consulta dans toutes les affaires rehgieuses, et principalement au sujet de la fondation de l'université de Tubingue*. Sixte IV, à qui le comte s'était adressé à Rome, publia le 13 novembre 1470 sa bulle de confirmation qui fut proclamée à Urach le 11 mars 1477, par Henri Faber, abbé des bénédictins de Blaubeuren et commissaire apostolique ^. Comme il n'y avait point d'évêché dans le duché de Wurtemberg, cet abbé était un des premiers dignitaires ecclésiastiques du pays. L'université devait avoir trois professeurs de théologie, trois de droit canon, deux de droit civil et deux de médecine, sans parler de la faculté des arts libéraux, pourvue de quatre maîtres*.

Gabriel Biel fut occupé à l'université de Tubingue depuis 1484. Avec lui et à côté de lui enseignait Jean de la Pierre (de Stein), appelé de Bàle en

* Voir les écrits de Kink, 1854; Aschbach, Das erste Jahrhundert der Universitœt Wien, 1865. — (II, 547.)

' H. Wigandus Biel, De Gabriele Biel, celeberrimo papista antipapista. Vitemb., 1719. — Jac. Ehinger , Orat. de laudibus illustr. acndem. tubingens., 1611. — JVloser, Vitœ pvofessorum tubingensium ordinis theologici. Decas prima. Tubing., 1718. — « Le premier livre imprimé à Tubingue est de 1498.» Pûsiev, Eberhard im Bart, erster Herzog zu Wirteniberg. Tûb., 1822, p. 91. Il se nomme lui-même : Inter orthodoxos prœdicatores minimus.

» Cf. t. II, 220.

* Crusii Annales, pars m, lib. VII, in-fol. En 1477 a été fondée la haute école de Tubingue 'par le comte Eberhard le Barbu, et implantée par G£d)riel Biel. — Kliipfel, Geschichte und Besclireibung der Universitœt Tûbingen. Tûb., 1849.

64 HISTOIRE DE l/ÉGLTSE.

1478, où il avait prêché dans les derniers temps. Il y retourna en qualité de prédicateur, entra enfin chez les Chartreux (1487) et y mourut en 1496. — Conrad Summenhardt (de Summenhardt), professeur d'exégèse depuis 1484, se distingua par ses connaissances hébraïques; esprit cultivé, du reste, et fort estimé de ses contemporains. Il mourut vers 1511.

Martin Plantsch, de Dornstetten, était un des premiers prédicateurs de son temps. Par le prestige de son autorité, comme par la fougue de ses discours, il étouffa la guerre des paysans qui agitait la contrée en 1514. 11 est le fondateur de l'institution de Saint-Martin de Tubingue. Il mourut en 1533. Ancien défenseur de Reuchlin contre les théologiens de Cologne, et professeur de Mélanchthon, ce fut lui, aidé de Jacques Lempp de Steinheim, qui s'opposa le plus à l'introduction de la réforme à Tubingue (mort en 1532). — Paul Scriptoris, de Weilderstadt, gardien des franciscains de Tubingue, donna des leçons sur Duns Scot, et fut un excellent mathématicien. Ses cours sur la cosmographie de Ptolémée étaient fréquentés par la plupart des docteurs et des maîtres. Il était également célèbre comme prédicateur; mais comme il manifestait des opinions un peu libres dans ses sermons, les théologiens de la faculté l'accusèrent, et ses supérieurs l'envoyèrent à Bâle, où il mourut en 1504. — Wendelin Steinbach, ami intime de Gabriel Biel, confesseur et conseiller du comte Eberhard, eut la gloire de publier les écrits de Biel.

En 1495, Eberhard fut nommé duc par l'empereur Maximilien !«''. La même année, Biel mourut à Tubingue, et l'année suivante Eberhard le suivit dans la tombe. « Us étaient l'un et l'autre, chacun à sa manière, de grands représentants de l'ancien temps, pieux et zélés pour la cause de la reUgion et de l'Eglise, dans la mobilité croissante des esprits, inébranlablement assis sur le solide terrain de la foi et de la justice. Parmi les souverains temporels, peu ont fait autant qu'Eberhard pour la vraie civilisation et pour l'amélioration des affaires ecclésiastiques; de même que parmi les princes de la science, il en est peu qui aient montré un attachement aussi fidèle et aussi raisonné aux principes de la révélation que le a dernier des scolastiques. » Quant à arrêter l'invasion du mal, cela n'était pas en leur pouvoir. Ils ne pouvaient pas garantir leur entreprise des orages qui, quarante ans plus tard, devaient agiter leurs paisibles foyers, des passions turbulentes qui renmèreut les princes, les cités et les campagnes. En revanche, l'esprit qui les animait survécut à la chute des plus robustes soutiens de l'ancienne croyance. Nulle part, dans le duché de Wurtemberg, l'introduction de la réforme par le duc Ulrich, dans les années 1534-1536, ne trouva une si vive résistance qu'à Tubingue ; pour la vaincre, il fallut éliminer les principaux professeurs, ce qui équivalait à une dissolution de l'université. Quand les réformateurs Blaurer, Grynœus, Phrygio et Schnepf y furent appelés, le sénat de l'académie protesta en invoquant les origines de l'académie. Les professeurs de théologie furent tous destitués à l'exception d'un seul. Le chancelier Ambroise Widmann se retira à Rottenbourg-Ehingen et refusa de livrer le sceau; il obtint du tribunal impérial que les grades académiques conférés par le nouveau chancelier seraient invalides; en 1556 seulement, il abdiqua sa

charge et ses droits. De tout le Wurtemberg, Tubingiie est la ville où le sacrifice de la messe fut célébré le plus longtemps'. »

Geiler de Kaisersberg était grand partisan du « dernier scolastique » et ne cessait de recommander l'étude de ses écrits. De prédicateur de cathédrale, Biel était devenu professeur de théologie. Geiler suivit une marche contraire, mais il serait volontiers retourné à Bàle à titre de professeur si Biel ne l'eu efit dissuadé; il l'empêcha également de se retirer dans la solitude.

En 147G, sur la demande des bourgeois de Fribourg, Geiler fut appelé de Bàle comme professeur de théologie ; mais il échangea bientôt ce poste contre celui de prédicateur de la cathédrale de Wurzbourg, puis de Strasbourg, où une prébende venait d'être fondée à cet effet. Pendant une période de trente ans, et avec une réputation croissante, Geiler y prêcha chaque dimanche et chaque fête, en carême tous les jours, et dans certaines circonstances deux ou trois fois par jour. Gomme tous les prédicateurs de l'empire, il parlait en allemand, mais il écrivait ses canevas en latin. Prédicateur recherché, Geiler était de plus une puissance politique et religieuse. Maximilien 1er, lors de son arrivée à Strasbourg, manifesta le désir de l'entendre ; il le choisit pour conseiller intime et reçut de lui les plus sévères remontrances. Outre l'Evangile, Geiler abordait toutes les questions et attaquait tous les vices de son temps , également sévère aux princes de l'Eglise et aux souverains temporels^, « Tous, disait-il en parlant de ces derniers, préfèrent leurs intérêts à ceux de Jésus-Christ; tous ne se soucient que de leur bourse; aucun ne s'occupe de ceux qui vivent loin de lui ou sous la juridiction d'un autre. Tant que leur propre maison n'est pas en feu, ils se taisent et attendent. Mais qu'arrivera-t-il ? Il arrivera ce qui est arrivé à ces taureaux qui furent successivement dévorés par le loup, pour n'avoir pas voulu s'entr'aider. Chacun veut s'affranchir de l'obéissance et du lien qui l'attache à l'empire romain. Ainsi s'évanouit

' Linsenmann, Gabriel Biel und die Anfœnge der Universitœt zu Tûbingen. {Theol. Quartalschrift, 1865, p. 195-226.) — Gabriel Biel, der letzte Scholastiker , und der Nominal ismus,l, p. 4 49-481; II, 601-676. — Les ouvrages de G. Biel sont : 1° Lectura super canone Missœ in aima universitate tuwingensi ordinarie lecta. (De même que : Saai canonis Missœ tam mystica quam litteralis exposiiio. Reutling. , 1488); nouvelle édition, Tub., 1498; Bàle, 1510, 1515; Lyon, 1517, 1547, 1612; Venise, 1567, 1576, 1583, et 2° Collectorium sive epitoma in Magistri sententiarum libros IV. Tubing., 1501; Bàle, 1512, 1588; Lyon, 1514; Brixen, 1574. (Leçons et commentaires sur les œuvres d'Occam, sur IV libros Sententiarum.) 30 Scrmones de fesiiviiatibus Christi; Serm. de festis gloriosœ virginis Mariœ; Serm. de tempore et de sanctis (1499); Sermones médicinales tempore pestis f sive contra pestilentiam et rnortis timorem. Sermo de historia dominicœ passionis. 4» Tractatus de potestate et ufilitafe monefarum. Oppenheim, 1515 (contre la falsification des monnaies).

Biel était un nomiualiste rigide, de l'école d'Occam, mais sans préjudice de son orthodoxie.

' Narrenhiff {Spéculum fatuorum), turba 99, tourbe (foule) 99, Die Fiirstennarren.

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