CHAPITRE III
HISTOIRE DE LA RÉFORME DEPUIS 1517 A 1531. § l^^ Insurrcetioii de Luther contre les indulgences*
Les généreux efforts tentés pour améliorer la situation ecclésiastique, propagés dans toute l'Eglise, reçurent d'un moine l'impulsion la plus funeste qui se puisse concevoir. Au lieu de suivre la marche régulière d'un progrès na-
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turel, ils dégénérèrent en révolution religieuse et bouleversèrent les principes dont l'Eglise avait heureusement vécu pendant quinze siècles. Ce moine était Luther, né en 1483 à Eisleben de pauvres mineurs. Il puisa aux écoles de Magdebourg et d'EisenacIi, puis à l'université d'Erfurt, les connaissances variées que la science abondante de ce temps pouvait offrir aux grandes aptitudes dont il était doué. Outre les langues latine et grecque, il possédait, du moins dans une certaine mesure, l'hébreu. Il étudia également la philosophie et la théologie scolastique. Son penchant le décida à entrer au couvent des augustins d'Erfurt ; mais il ne tarda pas, sur la recommandation du provincial de l'ordre, Jean Staupitz, d'être appelé (1508) à l'université de Wittenberg, fondée six ans auparavant.
Pendant qu'il y enseignait, le dominicain Tetzel arriva à Witter berg, chargé de publier une indulgence dont le gain était attaché à l'offrande de quelques pièces de monnaie. Une partie de cette somme était destinée à la reconstruction, depuis longtemps commencée, de l'église de Saint- Pierre à Rome, et une partie au prince Albert de Brandenbourg, qui avait été nommé, d'une manière tout-à-fait illégale, archevêque de Mayence et de Magdebourg, et évêque d'Halberstadt. La forme de la dispensation de l'indulgence avait depuis longtemps attiré l'attention des hommes d'Etat et des supérieurs ecclésiastiques ; les premiers étant hostiles à l'indulgence pour des raisons économiques , les seconds, à cause de ses fâcheux effets sur les mœurs et la religion. Aussi, chaque fois qu'il était question de modifier les rapports de l'EgUse d'Allemagne avec le Saint-Siège, les indulgences devenaient une cause de récrimination (par exemple en 1509).
Pour la première fois en 1500, l'offre d'une indulgence fut admise à cette condition seulement que l'argent resterait dans l'empire d'Allemagne. 11 fut défendu en plusieurs endroits de la publier ; l'évèque Jean de Meissen l'interdit dans son diocèse, et les exemples ne manquent pas d'évêques qui conseiUaient aux prédicateurs de combattre ceux qui pubhaient des indulgences, notamment dans le diocèse de Constance.
Lors donc que Luther, le 31 octobre 1517, dans quatre-
vingt-quinze tlîèses, se fléclara contre elles, il n'y a pas lieu ni de lui en faire un mérite particulier, car il n'était pas le premier à signaler les abus qui s'étaient glissés dans cette matière, ni de lui faire un reproche, puisque l'indulgence avait quelque chose de très -blessant dans la forme. Du reste, Luther ne rejetait pas absolument les indulgences ; dans la dispute qu'il provoqua, il ne voulait qu'obtenir des éclaircissements sur une question obscure à ses yeux, et s'assurer comment on pouvait concilier les indulgences avec le progrès dans la vie spirituelle. Conrad Wimpina, professeur de théologie à Franclbrt-sur-l'Oder, entrant dans les vues de Luther, établit cent six thèses où il traitait des indulgences avec beaucoup de netteté et de perspicacité, et prouvait que nonseulement elles sont compatibles avec l'esprit de pénitence, mais qu'elles le favorisent et le développent. Elles parurent sous le nom de Tetzel *.
§ 2. Pourparlers avec Luther. <— Dispute de Leipzig'.
Luther, dans ses thèses, n'avait pas seulement parlé du Saint-Siège en termes très-respectueux : convaincu que la façon particulière dont Tetzel recommandait les indulgences était contraire au sentiment du pape, il avait tourné ses propositions de manière que l'honneur du Saint-Siège n'eût point à souCTrir de la conduite indiscrète des promulgateurs de l'indulgence. Il n'est pas douteux que Lutlier y allait avec sincérité ; malheureusement, il y avait dans les sombres profondeurs de son être un je ne sais quoi dont lui-même ne se rendait pas compte et qui éclatait déjà à son insu dans ses thèses. Ce je ne sais quoi, il suffirait d'une première occasion pour en faire une arme contre le pape et contre une grande partie de la doctrine de l'Eglise. Voici quelle fut la marche des choses. Tetzel et le dominicain de Rome Sylvestre Prierias se bornèrent à défendre les indul-
* Valentiu Grœne, dans son ouvrage : Tetzel und Luther, oder Lebensgeschichte und liechtfertigung des Allasspredigers imd Inquisitors J. Tetzel, Soest, 1863, cherche à prouver que ces thèses sont vraiment de Tetzel, p. 71-96. — Sur ^yimpina , cf. Notitm univers, francofnrtonœ , 1707, p. 77 et suiv.
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gences, en invoquant l'infaillibilité du pape. C'était étendre considérablement le champ de la discussion. Luther, en combattant avec raison ce point de vue de ses adversaires, tomba lui-même dans des principes erronés touchant la puissance de l'Eglise. Des idées étranges, et dont il n'avait encore qu'une conscience confuse, s'éveillèrent en lui touchant la rémission des péchés, et ne lui permirent plus d'accepter les indulgences, sous quelque forme qu'on les présentât.
Invité en 1518 à comparaître à Rome dans l'espace de six semaines, il fut dispensé de s'y rendre par les bons offices du prince électeur Frédéric de Saxe, et on lui permit de se justifier à Augsbourg en présence du cardinal Cajetan de Vio, homme fort instruit, bien pensant et plein de modération. La conférence (13-15 octobre 1518) roula sur les idées de Luther en matière de foi; Cajetan les trouva entachées d'erreurs , mais elles n'étaient pas encore assez développées pour attirer toute l'attention qu'elles auraient méritée*. Cajetan, ne jugeant pas à propos d'insister, se contenta de demander une rétractation sur l'affaire des indulgences : Luther la refusa obstinément^. Le légat échoua de même en écrivant à l'électeur de Saxe de chasser Luther de son pays. Le 9 novembre 4518, tout en pubhant une bulle où il approuvait la doctrine des indulgences, Léon X chargeait de nouveau Miltitz, gentilhomme Saxon, de tenter un accommodement et de gagner le prince électeur par la remise de la rose d'or. Vers le même temps, 28 novembre, Luther en appelait au concile universel.
L'œuvre de la paix essayée par Miltitz dut être singulièrement contrariée par l'apparition du docteur Eck d'ingolstadt,
* Luther prétendait que nous sommes justifiés uniquement par la foi et par la miséricorde divine, et que les sacrements n'opèrent que par la foi. Il en appelait aux universités de Fribourg, de Bàle, de Paris et de Louvain. (Noie de Mœhler.)
* Après un troisième colloque, dans lequel Luther fut congédié avec mvitatiou de ne plus revenir sans se rétracter, il écrivit à Cajetan (17 octobre) une lettre où il déplorait sa conduite violente et irréfléchie, promettait de garder le silence si l'on faisait taire aussi ses adversaires, demandait pardon au pape et promettait de ne plus rien faire de semblable ; mais il demandait que l'Eglise et le pape se prononçassent, car il ne pouvait point se rétracter sans être convaincu par des raisons.
qui invitait Luther à une dispute publique afin de le convaincre d'erreur^ car son vrcri dessein était de l'obliger au silence^ de lui faire avouer au pape qu'il avait usé d'expressions trop violentes, qu'il n'avait jamais voulu blesser la doctrine de l'Eglise et qu'il fallait oublier le passé. Tetzel ne se serait point opposé à ce plan, car Miltitz l'avait invité à Leipzig, et lui avait fait de si vifs reproches, qu'il en mourut peu de temps après (1519). Luther avait accepté en partie les propositions de Miltitz, et avait écrit au pape dans les termes les plus humbles; mais il restait toujours certaines difficultés, dont la solution devait, contre le gré de Luther, être abandonnée à l'évêque de Trêves, lorsque le docteur Eck vint donner à la question une tournure extrêmement fâcheuse *, en offrant à Luther l'occasion d'énoncer avec plus de précision et de clarté ce qui était resté jusque-là dans un état plus ou moins obscur et se serait peut-être complètement évanoui 2. Il soutiendra désormais (juin 1519) que l'homme n'a point de libre arbitre, que Dieu opère seul dans l'œuvre de sa régénération et que l'homme y est purement passif. Il rejette le purgatoire comme incompatible avec la doctrine de la rémission des péchés, laquelle exclut tout châtiment. Il dit du pape, dans une de ses thèses, que sa suprématie sur les autres évêques ne date que de quatre siècles, par conséquent qu'elle n'est point d'institution divine. Quoique Luther fut soutenu par son collègue André Bodenstein, surnommé Carlstadt, du lieu de sa naissance (dans le Wurtemberg), Eck n'en remporta pas moins une victoire décisive, si l'on en croit ses nombreux auditeurs, parmi lesquels figurait Georges de Saxe, qui s'intéressait particulièrement à la conférence^.
* Cette dispute était surtout désirée par le très-catholique duc de Saxe, Georges, qui se brouilla à ce propos avec l'évêque diocésain, Adolphe de Mersebourg. Georges reconnut plus tard son erreur.
2 Suivant l'opinion protestante, le schisme était nécessaire, et Luther était l'instrument choisi de Dieu pour l'accomplir.
3 Cette dispute dura du 27 juin au 15 juillet 1519. Luther écrivait au prédicateur^de la cour, Spalatin : « Nam quia raale disputatum est, edam resolutiones denuo. Lipsienses nos neque salutarunt neque visitarunt, ac veluti hostes invisissimos habuerunt , illum (Eckium) comitabantur , adhifirebant, convivabantur, iuvitabant , denique tunica donaverunt et schamlotum addiderunt , cuui ipso spaciatum equilaverunt , breviter , quidquid potueruut, in nostram injuriam tentaverunt. » — Seideniaun, Die Leipz. Disput. vom Jahr 1519 ans bisher unbenutzten Quellen. Dresd., 1843.