ÉCRITS DE LUTHER
idivine, bien qu'il ne justifiât par aucune raison solide les légards qu'il gardait pour ces deux sacrements. La messe i surtout , en tant que sacrifice, lui inspire une horreur particulière. Il rappelle aux fidèles qu'étant tous consacrés prêtres par le baptême, ils ne doivent pas craindre de perdre, dans la destruction du sacerdoce diabolique qui a existé jusque-là, le droit de prêcher et d'administrer les deux sacrements; que celui-là au contraire est le véritable chef, qui a reçu de la société des fidèles la charge d'exercer les droits qui appartiennent à la communauté. Afin de calmer les scrupules qu'éveillait dans les esprits le sentiment de l'autorité de l'Eglise , si profondément enraciné, il disait que tout chrétien, instruit au dedans par le Saint-Esprit, devait se former luimême et vérifier sa croyance au moyen de l'Evangile, seule source et seule règle de la doctrine. L'Eghse à ses yeux n'était que la société des esprits.
Telle est la quintescence des écrits sur la papauté, sur la noblesse allemande et la captivité de Babylone, et de plusieurs autres que Luther publia à cette époque. Dans tous, le lecteur admire une éloquence vive et impétueuse, un mélange étonnant de la vérité et de l'erreur, une hardiesse imperturbable à confondre l'abus avec l'usage légitime, les vices ou les imperfections des personnes avec la hiérarchie même : nulle mention des travaux estimables et glorieux d'un évêque ou d'un pape quelconque; la longue période de l'histoire de l'Eglise est considérée et flétrie comme une ère de ténèbres, de barbarie, d'impiété et d'idolâtrie. D'autre part, Luther ne néglige rien pour soulever les passions du peuple, flatter sa vanité et lui faire admirer sa grandeur idéale, tout en lui i dissimulant les misères de l'homme et ses plus pressants ^ besoins. Les biens d'éghses, ceux du pape principalement, ' nés du pillage, ne sont bons qu'à être pillés : tous les droits, ' toutes les relations historiques sont foulés aux pieds.
Ces écrits volèrent de main en main, et, parcourant l'Allemagne entière avec la rapidité de l'éclair, remuèrent puissamment les esprits. L'effet en fut d'autant plus grand qu'ils renfermaient une foule de pensées élevées, que tout y respirait la plus brûlante ardeur pour le bien de l'Eglise, et qu'une piété vigoureuse, souvent touchante, répandait sur
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l'ensemble un charme particulier : grande séduction à toutes les époques pour les âmes naïves, qui, étant peu familiarisés avec l'histoire du cœur humain, se persuadent que le zèle pieux et enthousiaste est le compagnon inséparable de la ^. vérité et de la justice. Il fallut en effet de longues expériences j pour arriver à cette triste conviction que la piété des sen-] timents peut s'allier avec les plus monstrueuses erreurs de| l'intelligence, avec des vues complètement inexactes sur laf vie humaine , et même avec l'immoralité la plus effrénée^ Pour sentir la justesse de cette remarque, qu'on se rappelle seulement les gnostiques et les donatistes. Plus un tel mélange est étonnant dans une époque qui manque de culture historique, plus il est aisé d'expliquer pourquoi là où la vérité est absente la piété passe pour hypocrisie, ou, si l'on veut, pourquoi on se laisse corrompre par la piété au point de confondre la vérité avec l'erreur qui s'y trouve mêlée. Ce dernier écueil est un de ceux où se brisa le seizième siècle ; quant au premier, c'est le devoir de l'historien de l'éviter.
§ U- Condamnation de Luther et diète de IVornis.
Pendant que ces écrits se publiaient , plusieurs événements se passèrent qui en accélérèrent encore la propagation et leur donnèrent un accent de plus en plus amer. Sentant la nécessité impérieuse d'une déclaration publique de l'Eglise contre Luther, Jean Eck partit pour Rome quelques mois après la dispute, afin de décider le pape à intervenir solennellement contre le novateur ; c'était assurément le plus court moyen, si l'on voulait invoquer l'autorité de l'Eglise; ce n'était pas le plus opportun. Une bulle de Léon X, lancée le 14 juin 1520, condamna comme hétérodoxes quarante et une propositions de Luther, et lui accorda soixante jours de réflexion, pendant lesquels il aurait à se rétracter sous peine d'encourir l'excommunication*. Deux nonces du pape, Caraccioli et Aleander, furent chargés de remettre la bulle à l'archevêque de Mayence, qui devait, de concert avec le docteur Eck, veiller à l'exécution des ordres du pape. Confier à celui-ci une affaire aussi délicate était une imprudence manifeste ; il n'avait ni
* Audin, Histoire de Léon X.
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le crédit nécessaire, ni le renom d'impartialité dans cette conjoncture. Toutefois, si la décision du pape n'eut pas le résultat désirable, ce n'est pas là qu'il en faut chercher la cause principale, mais dans cette persuasion où étaient la plupart des Allemands que le pape n'était ni infaillible ni le seul juge des questions dogmatiques, par conséquent qu'un décret émané de lui n'obligeait pas rigoureusement. Ils ne se 1 croyaient liés que par un décret de concile. De là vient que lia bulle ne fut point publiée par un grand nombre d'évêques; 'l'électeur de Saxe déclara qu'il protégerait Luther jusqu'à plus mùr examen, et quand le premier bruit se répandit que le pape avait donné une bulle, il se contenta d'inviter Luther à lui adresser, de concert avec Miltiz, un nouvel écrit. Luther écrivit en effet, mais d'une façon, paraît-il, qui n'était point de nature à le recommander à Rome. Là encore, cependant, des vérités très-sérieuses étaient mêlées aux exagérations. Luther y joignit son opuscule du libre arbitre, un des plus modérés et des plus attrayants de ses écrits. Après l'apparition de la bulle, il en appela du pape au concile universel ^t brûla le Corpus juris canonici, afin de se venger de l'ordre iqu'avait donné le pape de livrer ses écrits aux flammes*. Une nouvelle élection impériale, devenue nécessaire depuis l'apparition de Luther par la mort de Maximilien (12 janvier 1519), avait arrêté les premiers essais tentés pour prévenir une révolution religieuse, d'autant plus que pendant l'intérim l'empire fut régi par Frédéric de Saxe. On couronna donc Charles V (octobre 1520), jeune prince énergique et bien disposé en faveur de l'Eghse. On se demandait alors si l'empire n'interviendrait pas dans une question religieuse qui paraissait toujours d'une haute gravité. Le nonce du pape , Aleander, fit de grandes démarches pour décider le nouvel empereur à mettre Luther au ban de l'empire. Cette question devait être vidée dans une assemblée des princes qui se tint
• Il écrivit Contre la bulle de l'antechrist, brûla la bulle d'excommunication, avec le droit cauon, les écrits d'Eck et d'Emser contre lui, et 1 plusieurs ouvrages de scolastique et de casuistique, en disant : « Parce ! que lu as afïligé le saint du Seigneur, sois affligé par le feu éternel » l'rio décembre 1520). Il avait einnoncé cet auto-da-fé par une affiche pu- • flûlique.
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à Worms et à laquelle Luther fut invité. Lorsqu'on lui demanda de se rétracter, il répondit qu'on devait le convaincre par des arguments tirés de l'Ecriture ou de tout autre source ; chose impossible s'il entendait par là qu'on le convainquît d'erreur au point de lui arracher un aveu; car c'est affaire de volonté, et quand la volonté s'obstine dans une voie, elle résiste à tous les genres d'arguments. De plus, l'assemblée de l'empire ne pouvait pas subordonner les intérêts de plusieurs milliers de personnes au succès qu'elle obtiendrait auprès d'un seul individu, dont l'affaire n'avait aux yeux des princes qu'une importance privée. Les évoques présents firent les plus louables et les plus touchants efforts pour réussir ; mais ils échouèrent, et le 26 mai 1521, la mise au ban de l'empire fut prononcée contre Luther et ses adhérents ; sa doctrine fut interdite et ses livres condamnés au feu. Luther avait dit dans une conférence avec l'archevêque de Trêves , que si son entreprise était l'œuvre des hommes , elle tomberait d'elle-même , mais que si elle était l'œuvre de Dieu , les hommes ne pourraient rien contre elle. Gamaliel avait porté le même jugement du christianisme, à la vérité duquel il ne croyait pas, et dont il faisait juge un avenir incertain. Le mahométisme lui-même, selon la juste remaixjue de Schlégel, plus ancien que le luthéranisme, a subsisté jusqu'à nos jours *. Luther voyageait à travers la Saxe, lorsque, sur un ordre de l'électeur Frédéric, il fut arraché à son escorte par des hommes déguisés, et conduit à la Wartbourg pour y attendre, caché et inconnu, la suite des événements (mai 1521 -mars 1522). Il y
* Voir les ouvrages écrits sur ce qui s'est passé à Worms dans G. Riffel, ^euere Kirchengeschichte, 2^ édit. Mayence, 1844, 1, p. 287, 288. — Luther's Werke , édit. d'Iéna (en allem.) , I, 432-463. — Das Colloquium des Cochlœus mit Luther zu WormSj par Gh. Otto, dans Oesterr. Vierteljahrschrift fur kath. Théologie, 1866, p. 83-114. — Voici les dernières paroles que Luther adressa à Gochlée : « Je vois bien, cher docteur, que vous négociez avec moi dans de bonnes intentions, c'est pourquoi je veux vous exposer le véritable état de la question. Je suis le dernier de tous dans cette affaire. D'autres, beaucoup plus grands et plus savants que moi, ont la main dans le jeu. Je prêche et je fais des leçons sur les psaumes; ce que je fais est la moindre des choses. En vain je me rétracterais plusieurs fois les autres, infiniment plus savants que moi, ne se tairaient point et iraient en avant. » Voilà où en était Luther. Déjà il était associé à Hutten, aux chevaliers de l'euipire, à quelques princes allemands et aux humanistes. (Kampschulte, Die Universitœt Erfurt, 1860, p. 43-105.)