LES ANABAPTISTES
Il restait à combler un abime comparable à celui qui sépare le péché conçu par le désir du péché consommé en actiop. Souvent ce sont les circonstances du dehors qui décident l'homme à traduire ou à ne pas traduire en actes les mouvements qui l'agitent au dedans. Esclave dans son esprit , il tombe en proie aux puissances du monde extérieur et se laisse entraîner par les conjonctures.
Tandis que Luther se reposait à la Wartbourg, l'archidiacre de la collégiale de Wittenberg, Carlstadt, esprit pénétré de vifs sentiments religieux, mais sans profondeur et sans netteté dans les idées , et partant très-accessible au fanatisme , se mit à la tète d'une bande animée de passions féroces, et marcha à la destruction des images et des autels. La messe, entant que sacrifice, fut supprimée sous toutes ses formes, et le culte, privé de sa vraie substance, fut célébré en langue allemande. Cette entreprise , avec les scènes orageuses et violentes qui l'accompagnèrent, répondait si parfaitement à l'esprit qui souffle dans les écrits de Luther, qu'elle en offre l'expression la plus exacte. Le curé de la ville de Kemberg, Barthélémy Bernhardi ( Bartholdi ) , se maria dans la même année. Tandis que Wittenberg était agitée par cette fermentation née dans son propre sein, d'autres éléments de troubles vinrent s'y ajouter du dehors.
Cette idée, que l'homme est enseigné directement de Dieu, que Luther reproduisait chaque fois qu'il en trouvait l'occasion ; l'idéal fantastique qu'il se faisait du chrétien, en le concevant affranchi de toute loi et de toute hiérarchie extérieure, toutes ces conceptions étranges impressionnèrent vivement les esprits : un grand nombre d'habitants de Zwickau transformèrent son illumination intérieure en révélations particulières dont ils se prétendirent favorisés. Ils firent de même pour la liberté : Luther n'avait voulu l'apphquer que sur le terrain religieux ; ils voulurent l'exercer en toutes choses et jusque dans le domaine de la vie civile. Cette transition de l'ordre reUgieux à l'ordre civil était inévitable. Après que Luther avait .exhorté les fidèles à rompre comme une vaine entrave les liens tendres et délicats qui les rattachaient à une même société religieuse, après qu'il leur avait imposé le plus difficile de tous les problèmes,
106 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.
celui de s'initier eux-mêmes à la foi et à la vie religieuse, comment les fidèles auraient-ils pu se croire liés encore par les lois beaucoup plus grossières de l'Etat ? Comment ne se seraient-ils pas crus supérieurs à des lois d'une si basse origine? Le mirage d'une société purement spirituelle, où l'homme serait affranchi de toute loi et de toute autorité, l'attente d'un second avènement du Seigneur sur la terre, agissaient fortement sur l'imagination de ces hommes. Ils contestaient aussi la validité du baptême des enfants et faisaient l'application logique des principes de Luther sur la foi et sur les rapports de la foi avec les autres sacrements.
Parmi les hommes imbus de ces idées, les plus fameux sont Nicolas Storch, Marx Stûbner, Thomas Munzer, Marc Thomée et Martin Cellarius. Le chef du parti, Storch, composa un cercle de douze initiés, puis un autre de soixante-douze, qui formèrent une société distincte. Après avoir tenté ou commis en partie des désordres analogues à ceux que nous avons vus à Wittenberg, Storch, suivi, de ses bandes, se rendit de Zwickau à Wittenberg , afin d'entrer en relations plus intimes avec les réformateurs. Mélanchthon était déjà devenu tellement incapable de considérer les choses avec sang-froid, qu'il s'abandonna, pour quelque temps du moins, aux nouveaux prophètes, croyant qu'il ne lui était pas possible de les repousser.
Et c'est ainsi qu'à Wittenberg même le désordre et la confusion arrivèrent au dernier degré. Luther, informé de tous ces détails, quitta la Wartbourg malgré les obstacles qu'on lui opposa (8 mars 1522) et rentra dans la vie active. Nous avons de lui une lettre où il se montre blessé de l'audace qu'avait eue Carlstadt de faire sans lui de si graves changements, et cette prophétie des hommes de Zwickau qu'après Luther il en viendrait encore un plus grand que lui, le contrariait outre mesure. Il prit la résolution d'agir contre Carlstadt, qui osait obscurcir la gloire de Luther et attirer sur lui l'attention au détriment de ce dernier. Il est vrai que les procédés violents et brutaux de Carlstadt étaient entièrement conformes aux écrits de Luther, mais quand Luther s'aperçut que son propre esprit prenait un corps et se traduisait par des actes sensibles, il le désavoua et suivit une