‹ Histoire de l'EgliseChapitre 129 sur 253 · GUERRE DES PAYSANS · texte numérisé non relu

GUERRE DES PAYSANS

voie contraire à sa propre nature. En combattant un briseur d'images et d'autels il ne pouvait que prêcher la modération, et il lui arriva ainsi de sauver pour l'avenir, même parmi ses partisans, en grande partie des objets qui se rattachent à l'organisation extérieure de l'Eglise.

Ses idées sur l'illumination se modifièrent aussi progressivement dans la lutte contre les anabaptistes, et il attribua une plus grande efficacité à la parole extérieure de l'Eglise, à l'enseignement verbal, du moins les faisait -il beaucoup plus ressortir qu'auparavant. Surveillé par ces deux classes d'adversaires, il sentit le besoin des études savantes, et désormais nous lui entendrons tenir un tout autre langage. Rien ne lui était plus facile du reste, avec la parole puissante dont il était doué , que d'humilier Carlstadt et d'expulser de Witteuberg Storch lui-même et ses satellites.

§ 6. Guerre des paysans <•

Ces hommes se dispersèrent alors dans toutes les contrées de l'Allemagne et y répandirent presque partout une effroyable calamité. L'esprit charnel qui, dans les écrits de Luther, s'était mêlé avec l'esprit rehgieux et avait formé un tout indissoluble, s'était propagé dans toute l'Allemagne comme un ferment de révolution. Les choses saintes et les choses profanes, les choses divines et les choses humaines, leâ

* Sartorius, Versuch einer Geschichte des deutschen Bauernkrieges. Berl., 1795. — Wachsmuth, T)er deutsdie Bauernkrieg. Berlin, 1834. — Benseo, Gescftichte des Bauernkrieges in Ostfranken , aus den Quellen bearbeitct, Erlang. , 1840. — Zimmermami , Allgerrteine Geschichte des grosscn Bauernkrieges. Stuttg., 1843, 3 vol. — Rifîel, 2e édit., I, 508-381. — Der Bauernkrieg, dans Historisch-politisch. Blœtter , VI, 321-338, 449-4G9 , 527-544, 641-664; VII, 170-192 (conduite de Luther pendant la guerre des paysans); 361-375. — Philippe de Hesse, le Magnanime, fit périr dans les fossés du château de" Marbourg quelques centaines de paysans pour son plaisir personnel et pour donner un exemple salutaire.

J.-Ed. Jœrg, Deutschland in der Revolutionsperiode von l.'?22-1526. Fribourg, 1851. — Albert Werfer, Ubald, der Landsknecht des Truchs. Georg von Waldburg. Tûbingcn, 1865 (d'après des études historiques et locales). — J. Friedrich, Astrologie und Beforrnation, oder die Astrologen als Prediger der Reforma t ion und Urheber d. Bauernkrieges. Miinch., 1864.

— Seidemann, Thomas Mûnzer. Dresd., 1842. — Riffel, loc. cit., I, 581-632.

— G.-Leb. Schmidt, Justus Menius, der Reformator Thûringens, I, 1867, p. 132-188 (les anabaptistes dans la Thuringe occidentale).

choses spirituelles et les choses temporelles flottaient pêlemêle dans les intelligences ; séduit par le fanatisme, emporté par un faux élan, chacun aspirait à la liberté des enfants de Dieu. Profitant de ces dispositions, Thomas Munzer détermina les habitants d'Altstadt en Thuringe à le recevoir comme prédicateur. Après y avoir travaillé à la réforme de la même manière que Carlstadt à Wittenberg , et renversé dans le voisinage, à l'aide des hommes fanatisés par lui, une chapelle consacrée par la piété des pèlerins, il dirigea ses coups contre l'autorité civile, qu'il attaqua violemment par ses discours et par ses écrits. Heureusement pour cette ville qu'une voix d'en haut vint l'appeler sur un autre théâtre. Il parvint à s'établir, en la même qualité, dans la ville impériale de Mulhouse , située non loin de là ; il y institua une théocratie dont lui-même fut le chef, et où régnait la communauté des biens. Tandis que par ses écrits furibonds il excitait le pays d'alentour à la révolte contre les princes , au meurtre et à l'assassinat, ses amis s'en allaient partout pillant les églises, ravageant les couvents et les châteaux. Il réussit au delà de toutes ses espérances.

Cependant l'appel à la liberté avait retenti profondément dans la Souàbe, la France et les pays du Rhin, et trouvé de l'écho dans les imaginations ardentes. D'innombrables prédicants, qui étaient en relations directes ou indirectes avec Luther, et n'avaient plus d'autre pensée que la sienne, éveillaient la flamme et l'ahmentaient. Les attentats les plus ignobles furent commis sur le clergé et la noblesse par les paysans en révolte, dont le nombre s'élevait à des centaines de miniers, et tout présageait la ruine totale de l'ancien ordre de choses. Heureusement, les armées de la ligue de Souabe, conduites par Georges Truchsess, finirent par l'emporter; dans les mois de mai et de juin (1525), les paysans furent battus en plusieurs rencontres sanglantes, tandis que le landgrave Philippe de Hesse, aidé d'autres princes, se dirigeait vers la Thuringe et faisait essuyer à Munzer et aux siens la plus humiliante défaite. Cette guerre des paysans coûta la vie à plusieurs centaines de mille hommes ; les villes et les campagnes furent dévastées. Les charges des paysans n'en furent point amoindries ; leurs plaintes, rédigées en douze articles,

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et dont plusieurs étaient certainement légitimes, furent encore plus dédaignées que méconnues, et elles semblaient mériter ce sort.

Les sentiments ont toujours été partagés sur la part de Luther dans ces agitations. Un fait indubitable, c'est que sans lui ce terrible désastre n'eût point éclaté sur l'Allemagne. La preuve qu'il était la cause des égarements de ces malheureux paysans se trouve , en dehors des faits déjà cités, dans le premier des douze articles, où l'on revendique, conformément à sa théorie, la pleine liberté pour les communes de nommer leur prédicateur, puis dans l'envoi qu'on lui fit de ces articles pour solliciter son approbation. Ajoutons que l'auteur des articles se rattachait à la réforme de Wittenberg, dont il faisait l'apologie dès le début ; cette réforme fut du reste introduite presque dans tous les lieux où les paysans étaient en révolte. Comme dans le pays de Wurzbourg, ce ne fut guère qu'après la tourmente qu'on put restaurer les affaires cathohques. Luther, au surplus, ne niait point ses relations avec les perturbateurs, mais il essayait, en invoquant ce texte de saint Jean : « Ils sont sortis de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres, » de prouver qu'elles étaient tout extérieures, qu'on avait méconnu ses intentions et transporté sur un terrain étranger ce qu'il avait entendu dans un sens purement spirituel. Il est vrai, assurément, que les plus sublimes vérités sont souvent altérées d'une façon méconnaissable ; mais l'idée de Luther était fausse en soi, puisqu'elle détruisait toute vie organique et commune. De plus, on la présentait et répandait dans un esprit absolument contraire à l'Evangile , en sorte que les tristes conséquences que nous avons vues apparaissent comme le résultat naturel de son mode de rélormation. Sans doute, à l'époque où le christianisme commença sérieusement à envahir le monde et à proclamer la hberté des enfants de Dieu, nous remarquons aussi des désordres presque inouïs, mais ces désordres n'étaient que les suites d'un ascétisme exagéré; quant à des révoltes contre l'autorjté civile, quant à des scènes sauvages, bruyantes, sanguinaires, nous n'en trouvons point d'exemple, même dans les plus sanglantes persécutions. Les esclaves chrétiens ne tentaient pas même de rompre leurs

no HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

chaînes, sachant combien la liberté qui leur était promise par le Fils de Dieu était supérieure à celle qu'on leur avait ravie. Ces effets si contraires de l'ancien et du nouvel Evangile prouvent assez combien ils différaient entre eux et combien l'ancien avait été faiblement remplacé par le nouveau. Luther, cependant, ne se borna point à désapprouver les événements que nous venons d'exposer; plus d'une fois il invita les princes à prendre les mesures les plus dures et les plus cruelles, afin qu'on ne crût point que ses principes contenaient des éléments dangereux pour l'ordre civil. Erasme lui répondait excellemment : « Voilà les fruits de votre esprit ; on en est venu jusqu'à des luttes sanglantes, et nous redoutons des choses plus affreuses encore, si la miséricorde de Dieu ne les détourne. C'est là, dites-vous, le caractère de l'Evangile. Je crois cependant que la manière dont la parole de Dieu est prêchée y est aussi pour quelque chose. Vous ne reconnaissez pas ces rebelles, dites-vous; mais eux vous reconnaissent, et on sait exactement que plusieurs de ceux qui se targuent de l'Evangile, ont été les instigateurs de ce terrible soulèvement. Il est vrai que dans un écrit fougueux contre les paysans, vous avez protesté de votre innocence ; mais vous n'avez pas empêché le monde de croire que vos écrits, principalement ceux que vous avez composés en allemand contre le pape et les moines, pour la liberté et contre la tyrannie, sont la cause de ces malheurs. Je n'ai pas assez mauvaise opinion de vous, Luther, pour croire que vous y avez coopéré ; mais je craignais depuis longtemps, quand vous avez commencé cette histoire, que la chose ne finît ainsi, et je vous l'ai fait remarquer dans mes premières lettres. »

§ 7. Le pape Adrien V!. — Henri VIII ^ d'Angleterre et Erasme'

eontre Luther.

Pendant que ces commotions se préparaient, les meilleures et les plus nobles intelligences catholiques en étaient encore à faire des réflexions pleines de bienveillance sur la réforme

* Adsertio vu sacramentorum itivictissimi régis Anglorunt Henrici VIII adv. Lutherum. Lond., 1521.

* Mor. Kerker , Erasmus und sein theologischer Standpunkt , dans Tiib.

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