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CHAPITRE V

HISTOIRE DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE.

S l". Le concile de Trente ^ (1545-1563).

La révolution religieuse avait dû produire dans l'Eglise catholique de violentes et douloureuses secousses. Mais comme toutes les tempêtes qui ont assailli l'Eghse, elles allaient tourner au profit du royaume de Dieu sur la terre.

1 Gft reproche, d'après des recherches plus récentes, a besoin d'être adouci ; sous une écorce grossière, Albe cachait une âme tendre et religieuse.

' Canones et décréta concilii tridentini. Rom., 1564; éd. Jod. le Plat. Lovan., 1770, 1 vol. in-4o ; éd. Riehtor et Schulte, I.eipz., 1853. —Monum. ad historiam concilii tvid. spectant. ampliss. co/lectio, op. Jod. Le Plat. Lovan., 1781-1787, 4 tora. iu-4o. — G.-J. Plauck, Anecdota ad hist. concil. trid. Gott., 1791-1818, 25 fascic. — Acta concil. trid. ab anno 1562,

Les controverses dogmatiques ont toujours en pour résultat de mettre le dogme catholique dans une plus vive lumière : il en fut ainsi dans le cas présent. 11 n'arrive point de mal que la Providence ne fasse concourir à de bonnes fins. H était donc nécessaire que le dogme catholique fût assis sur ses véritables bases. Un autre résultat des dernières erreurs fut la suppression des abus qui s'étaient implantés çà et là, et même accumulés, en sorte que nous assistons à un véritable travail de réforme. Tout abus futaboH, modifié ou remplacé par quelque chose de nouveau ; et cette œuvre, nul ne pouvait mieux l'opérer qu'un concile.

Une autre mission incombait à l'Eglise. Il y avait alors, ce qui se voit toujours aux époques de divisions, un grand nombre d'esprits incertains et flottants. Des provinces entières ignoraient ce qu'elles devaient faire, quel parti elles devaient prendre. Plusieurs rentrèrent dans le sein de l'Eghse, tandis que d'autres se rapprochèrent de plus en plus des prolestants. Pour mettre un terme à ces incertitudes, l'Eglise avait besoin de déployer toute son énergie afin de sauvegarder le dogme. Elle le fit par les ordres religieux, et principalement par les jésuites. L'Eglise éprouvait en outre le besoin instinctif de réparer ses pertes; un sentiment d'ineffable douleur pénétrait tous les cœurs catholiques. C'est pourquoi des missions furent instituées dans les plus grandioses proportions, quoique un sentiment naturel portât les fidèles à s'intéresser aux missions étrangères.

La réforme avait à peine éclaté qu'un concile universel était réclamé de toutes parts. Dans tous les colloques rehgieux , on avait soin d'ajouter cette clause qu'un concile devrait vider définitivement les points de dissidence. Charles V se montra principalement actif à cette occasion. Quant au Saint-

a Gabr. Gard. Paleotto descript , éd. Menndham. Lond., 1842. — P. Sarpi, Isiorm det concil. di Trento. Lond., 1619, 1 vol. in-fol. [Historia coiicilii tridentini. Lond., 1620; Lips., 1690, 2 tom. iQ-4o.) — Pallavicini , Istoria del concil. di Trento. Rom., 1656, 2 tom. in-fol.; Alendrisio, 1836, 10 tom. (Latine redd. a Glattino. Antv., 1670, 3 tom. in-fol.) — J.-Nep. Brischar, Beurtheilung der Controversen Sarpi's und Pallavicini' s. Tiib., 184.3,' 2 vol. — Eilies du Pin, Histoire du concile de Trente. Brux., 1721, 2 tom.' ijD-40. — Salig, Vollst. Historié des Trid. Concils. Halle, 1741, 3 vol! in-4«. — J.-T. Danz, Geschichte des Trient. Concils. léna, 1846.

Siège, il était loin d'être sans inquiétude. Le souvenir du concile de Bâle lui faisait craindre que le concile ne servît de rendez-vous et de ralliement aux puissances ennemies de l'Eglise, et il hésitait à le convoquer. Qu'attendre d'une assemblée passionnée? Elle manquerait évidemment son but. Elle exigeait un grand calme d'esprit, des hommes habitués à se commander eux-mêmes. On fut longtemps sans démêler le plan véritable des réformateurs , mais à la longue il se révéla de lui - même. Un concile , dans ces conjonctures, n'eût servi de rien ; mais par cela même qu'il était appelé à réfléchir sur ce qu'il allait entreprendre, ses idées s'éclaircirent et se précisèrent. 11 était donc très-opportun qu'il fût différé. Rome, si elle obéit à ces considérations, témoigna d'une haute sagesse. Dans le cas contraire, nous n'en devons pas moins qualifier d'imprudents ceux qui se plaignent de sa convocation tardive.

Quand nous comparons la conduite du concile de Trente avec celle des réformateurs, nous y remarquons une différence frappante. Le concile procédait avec une extrême réserve; les délibérations sur chacun des articles de la justification durèrent six mois. Les réformateurs, au contraire, n'enfantèrent leurs maximes que dans la chaleur et la fièvre du combat; de là les changements et les contradictions dont ils ne pouvaient sortir. Les sectes ont leurs sources dans des idées particulières élevées au rang d'idées générales , tandis que le catholicisme ne place l'idéal du chrétien que dans la totalité de l'EgUse ; aussi, quoique toutes les écoles théologiques fussent représentées à Trente , aucune n'y prévalut. Nous reconnaissons là le vrai caractère du catholicisme, sans esprit de secte et sans vues individuelles.

Il s'agissait, entre autres choses, de fixer les rapports de la grâce et de la liberté , car les réformateurs niaient radicalement le libre arbitre. Si dans l'Eglise catholique il y avait diversité d'opinions, elles étaient toutes d'accord qu'il fallait maintenir la grâce et la hberté. Les thomistes, par exemple, se rapprochaient de l'opinion soutenue anciennement par saint Augustin , tandis que les scotistes donnaient à la liberté une plus large part. Ces deux partis, de même que tous les autres, étaient représentés dans les délibérations, et voilà

pourquoi le dogme reçut à Trente ce caractère de fermeté et de netteté qu'on y admire.

Depuis le grand schisme et les deux conciles réformateurs, deux opinions régnaient au sein de l'Eglise sur les rapports du pape avec l'Eglise. Ces deux opinions furent aussi représentées à Trente ; on entendit les deux causes et on prit une voie mitoyenne entre les deux extrêmes. Pour donner à entendre que les évêques avaient agi selon les instructions qu'ils avaient reçues de Rome, on disait par moquerie que le Saint- Esprit avait été envoyé de Rome à Trente avec une valise. Rien de plus facile que de traîner dans la boue les choses les plus saintes et les plus vénérables. Il y avait à Trente des évêques italiens distingués; les évêques d'Allemagne étaient à la fois princes de l'empire , et les autres membres de l'épiscopat jouissaient d'un revenu considérable. Mais il s'y trouvait aussi un évêque itahen qui n'avait qu'un revenu d'environ 2,400 francs, encore était-il obligé d'en donner le tiers à son prédécesseur. Il lui fallait donc avec ce mince revenu subsister dans une ville où la cherté des vivres était puissamment accrue par l'affluence des étrangers. C'était impossible. N'ayant pu payer la pension de son prédécesseur, il fut cité devant le concile, et quelques évêques portèrent l'affaire devant le légat du pape à Trente. Le pape augmenta le revenu de cet évêque pendant son séjour à Trente. 11 fit de même pour plusieurs autres, et tout en s'attirant d'unanimes éloges, il assura l'indépendance du concile.

Paul III (1534-1549) avait d'abord convoqué le concile à Mantoue (1537), mais il était impossible de le mener à bonne fin à cause des exigences excessives du duc de cette ville. Il fut convoqué pour l'année suivante à Vicence, mais il n'eut pas lieu. En 1545, enfin (le 13 décembre), il se réunit à Trente sous le règne du même pape. Les Allemands avaient désiré qu'il s'assemblât dans une ville allemande ; or, Trente, située dans le Tyrol méridional, était une ville allemande, quoique italienne de langage. C'est ainsi qu'on parvint à s'entendre. Plusieurs évêques n'étant pas encore arrivés, les premières séances furent consacrées à préparer la marche des affaires. On décida que toutes les questions qui devraient occuper le concile seraient examinées d'abord

dans des congrégations particulières et discutées ensuite en séance publique.

On agita longuement la question de savoir si l'on commencerait par les questions de discipline; c'était l'avis de l'empereur, mais non celui du pape. Cette demande de l'empereur était motivée par l'opinion publique, car plusieurs étaient convaincus qu'il suffirait de réformer le dehors pour faire cesser la division. Les abus , étant plus visibles . frappaient davantage les regards. Cependant il semblait plus naturel de commencer par le dogme ; car c'était les erreurs dogmatiques qui avaient provoqué les changements dans la discipUne. Pour contenter les deux opinions, on résolut de traiter le dogme et la discipline dans chaque séance.

Pour les décrets dogmatiques, on avait d'abord commencé à censurer les doctrines hétérodoxes^ c'est-à-dire à les frapper d'anathême , ce qui était une explication purement négative. Ce procédé offrait plus d'un inconvénient, et des voix s'élevèrent pour demander qu'on exprimât le dogme catholique. Connaître l'erreur, disait-on, ce n'est pas encore connaître la vérité. A partir de la sixième séance, on commença par déterminer le dogme, puis on anathématisa l'erreur. Les décrets dogmatiques furent appelés décrets sur la foi, et les décrets négatifs canons. On avait choisi le terme de décret parce que les résolutions touchant la disciphue avaient été nommées décrets de réformation.

Les trois premières séances furent précédées de travaux préparatoires. Une idée très-ingénieuse du concile fut d'établir dans la quatrième séance ( 8 avril 1546) le canon de la Bible; car les réformateurs entendaient n'admettre comme partie constitutive des saintes Ecritures que les livres protocanoniques de l'Ancien Testament. Outre l'Ecriture^ la tradition fut reconnue et proclamée comme une des sources de la foi, et il fut décidé que l'Eglise était le seul interprète des saintes Ecritures.

Les sources de la foi déterminées, le concile aborda la doctrine du péché originel, d'où dépendait tout le reste. Ce fut l'objet de la cinquième séance. Au chapitre de la réformation, on inculqua aux prêtres le devoir d'instruire assidûment les iidèles. Dans la sixième séance (13 janv. 1547), on traita de

la justification, qui occupe seize chapitres et qui est l'œuvre la plus parfaite du concile. Le chapitre de la réformation oblige les évêques et les prêtres à rester là où ils ont été établis, c'est-à-dire à garder la résidence. La septième séance fut consacrée aux sacremeiits. Le décret de réformation contient des dispositions sur la nomination aux évêchés et le cumul des bénéfices (3 mars 1547).

On était alors en pleine guerre de Schmalcalde. Le pape, craignant que la victoire de l'empereur ne lui donnât une influence prépondérante et désastreuse sur le concile, résolut de le transférer dans une ville italienne. Mais la plupart des évêques, notamment les Espagnols, qui subissaient davantage l'influence de l'empereur, s'y opposèrent. Une peste qui éclata à Trente fournit au pape l'occasion de transférer le concile à Bologne. Les évêques espagnols restèrent à Trente, quoique les légats du pape et plusieurs évêques fussent partis. Il parait que le pape avait cédé à de faux soupçons ; non-seulement l'Eghse n'avait rien à redouter de Charles V, mais elle lui devait la plus vive reconnaissance.

A Paul III, mort en 1549, succéda Jules III (1550-1555), qui, trouvant la demande de l'empereur juste et convenable, ramena le concile à Trente le 1" mai 1551. Une autre difficulté survint à l'occasion des démêlés du pape avec Henri II de France à propos de Parme. Le roi, mécontent des mesures prises par le souverain pontife, le menaça de convoquer luimême un concile en France, et traita celui de Trente de conventicule ; les évêques français s'éloignèrent. Aucune résolution ne fut prise à Bologne ; aucun décret ne fut rendu depuis la septième jusqu'à la douzième séance.

La treizième séance (11 octobre 1551) fixa le dogme de l'Eucharistie et la juridiction des ordinaires. Un savant d'Allemagne, Gropper, délégué d'un évêque, parla longuement dans un docte discours de la constitution de l'Eglise primitive, et proposa delà rétablir en ce qui concernait les rapports des évêques avec le pape. Un Italien, Castellini, lui répondit dans un discours également substantiel. Gropper, se plaçant au même point de vue que les docteurs français à Constance et à Bàle, croyait que la constitution ecclésiastique devait rester immuable non-seulement pour l'essentiel, mais aussi

pour l'accessoire. Son adversaire se trompait également, et le concile prit le sage parti de suivre une voie intermédiaire.

La quatorzième session s'occupa de la confession et de Textrême-onction. Le décret de réformation renfermait d'excellentes mesures sur les mœurs du clergé. — La quinzième session (25 janvier 1552) publia un décret d'ajournement. Les protestants avaient envoyé des délégués, et le concile leur avait accordé des sauf-conduits; mais on ne put s'entendre avec eux sur aucun point. Ils demandèrent l'annulation des décrets précédents , la révocation du serment prêté au pape par les évêques, afin que l'épiscopat jouit d'une plus grande liberté : c'était demander qu'on renversât l'Eglise , sauf à la relever quand on le pourrait. Le concile ne pouvant se prêter à ces exigences, les délégués partirent , et entre autres celui du duc de Wurtemberg. La guerre éclata alors entre le prince électeur Maurice et l'empereur. Maurice s'avança jusqu'au Tyrol, et on pouvait s'attendre aux dernières extrémités.

Le concile resta interrompu pendant près de dix années. Pie ÏV, qui venait de succéder à Jules III (1550-1555), à Marcel II (1555) et à Paul IV (1555-1559), convoqua de nouveau le concile à Trente (1560). La vingt et unième séance eut lieu le 5 juillet et agita la communion du calice. La vingtdeuxième traita du sacrifice de la messe et des abus qui s'y commettaient; la vingt-troisième ( 15 juillet 1563), du sacrement de l'ordre, de l'éducation religieuse et scientifique du clergé : il fut décidé que des petits séminaires seraient érigés partout. La vingt-quatrième (11 nov. 1563) atteignit la fin des sacrements, le mariage. Dans la vingt- cinquième et dernière, on exposa la doctrine du purgatoire et on déclara que les indulgences étaient salutaires.

« Les pères de Trente sentaient le besoin de composer un catéchisme qui répondit à toutes les exigences et qui fût introduit partout. Les bons ouvrages en ce genre ne faisaient point défaut, ils s'étaient même notablement multipliés pendant la célébration du concile. Cependant il n'y en avait point qui suffit complètement, et il fut résolu que le concile rédigerait son propre catéchisme et le propagerait. Il examina même un projet qui avait été élaboré par une commission ,

mais il le rejeta comme n'étant ni assez pratique ni assez intelligible. L'assemblée, qui allait se dissoudre, se vit obligée de renoncer à publier elle-même un catécbisme, et sur la proposition du légat du pape , elle laissa ce soin au Saint- Siège. Le saint-père confia cette tâche importante à trois théologiens distingués, Leonardo Marino, archevêque de Lanciano, Gilles Foscarari, évêque de Modène, et François Fureiro, dominicain espagnol. On leur adjoignit trois cardinaux et le célèbre philologue Paul Manutius, qui fut chargé de revoir les expressions latines et de corriger le style.

Ce catéchisme fut publié en 156G, sous le règne de Pie V. Les provinces ecclésiastiques, reconnaissant son excellence, s'empressèrent de l'adopter; plusieurs même le firent par des décrels synodaux. Il méritait cet accueil par son esprit vraiment évangélique, par son onction et sa clarté, parce qu'on y avait évité les opinions d'écoles et les formes scolastiques, élimination heureuse et qui plaisait à chacun. Ce n'était là toutefois qu'un manuel à l'usage des prêtres dans le saint ministère ; il ne devait point remplacer les catéchismes destinés aux enfants, quoiqu'on l'eût disposé plus tard en forme de demandes et de réponses *. »

Les décrets de Trente, souscrits par chaque évêque, furent approuvés et publiés par le pape. Ils ne furent pas reçus partout avec un égal empressement. Si les décrets dogmatiques ne rencontrèrent point de contradiction, il n'en fut pas de même des décrets de réformation, particulièrement en France et en Espagne. Les archevêques et les évêques les publièrent tous indistinctement, mais le roi de France ne permit point de les promulguer en concile national , à cause des nominations aux évêchés, car il percevait souvent pendant des années entières les revenus des évêchés vacants. Il y avait également d'autres décrets qui ne s'accommodaient point avec les usages de la nation française. Ainsi , contrairement aux lois et aux coutumes de la France, le concile avait décidé que le consentement des parents n'était pas absolument nécessaire pour contracter mariage ; il est vrai que le roi restait libre de prendre lui-même d'autres mesures. Eu Espagne

* Mœhler, Symbolique, p. 15.

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