CONTROVERSES JANSÉNISTES
exact de la liberté , car il dépend d'elle de suivre ou de repousser les mouvements de la grâce.
En 4581, les thomistes trouvèrent un adversaire dans le jésuite J.-Pr. de Montemajor, professeur à Salamanque, mais surtout dans Louis Molina, auteur d'un ouvrage sur l'accord de la grâce, de la prédestination et du libre arbitre*. Molina enseigne que l'homme est capable, sous la conduite générale de Dieu et sans une grâce proprement dite, d'opérer quelque bien. Ce bien, il est vrai, ne le justifie pas devant Dieu, mais il ne saurait être appelé un bien purement naturel. Celui qui l'opère avec son libre arbitre, qui conçoit un repentir naturel de ses fautes. Dieu le prévient de sa grâce et produit en lui un véritable amendement, des œuvres vraiment surnaturelles , une véritable renaissance. Le salut est donc tout ensemble l'œuvre de la volonté humaine et l'œuvre de Dieu, qui ne refuse sa grâce à personne. Molina admettait en Dieu une fcicience nécessaire, une science libre et une science moyenne (scientia média) ^. Par la première, Dieu se connaît lui-même ; par la seconde, il connaît tout ce qui existe ; par la troisième, il connaît les libres déterminations de l'homme dans telles conditions données. Or, Dieu sachant d'avance ce que rhomme fera, se décide à lui donner les grâces auxquelles il prévoit qu'il consentira. Cette connaissance de Dieu ne change rien à la liberté de l'homme ; car l'homme n'agit pas de telle manière parce que Dieu prévoit qu'il agira de la sorte. Ainsi, avec la même grâce, l'homme agit bien , parce qu'il conforme sa liberté à la grâce, ou il agit mal, parce qu'il lui refuse son concours. Les dominicains, persuadés que cette doctrine faisait de l'homme l'auteur de son salut, l'accusèrent de pélagianisme et la déférèrent à Clément VIIl, qui institua la congrégation De auxiliis (1599). Les deux ordres contendants envoyèrent des délégués à Rome. Paul V se comporta avec beaucoup de sagesse et de prudence, en déclarant aux deux partis, après neuf années de disputes, qu'ils devaient rentrer chez eux et vivre en paix (1607). Le rôle de
1 Liberi arbitrii cum gratiœ donis, divina prœscientia, providentia, prœdestinatione et reprohatione concordia. Lissabon, 1588. (Antv,, 1595.)
• Voir sur ce sujet un excellent chapitre dans la Dogmatique de F.-X. Dieriûger.
l'Eglise se borne à maintenir l'enseignement de l'Ecriture et de la tradition; le reste est abandonné à la spéculation théologique.
§ 12. Jansénius et son école.
C'est dans les Pays-Bas et par un disciple de Baïus^ Cornélius Jansénius (mortévéque d'Ypres en 1638), que ces controverses allaient être poursuivies avec le plus de véhémence. V Augustin de Jansénius, publié en 1640, excita l'étonnement et provoqua bientôt des résistances, à cause de la prédestination qu'il y enseignait sans le moindre déguisement*. Les cinq propositions suivantes furent censurées par Innocent X, en sa bulle Cum occasione, du 31 mai 1653 :
1. Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des hommes justes qui veulent les accomplir; ils sont privés de la grâce qui les leur rendrait possibles. 2. Dans l'état de nature tombée^ on ne résiste jamais à la grâce (elle agit invinciblement^ et la volonté ne peut lui résister) ; il n'y a point de libre arbitre, mais seulement une prédestination absolue. 3. On n'a pas besoin d'une hberté exempte de nécessité , mais seulement d'une liberté exempte de contrainte , c'est-à-dire que les bons, tout en agissant par nécessité , tout en étant nécessairement bons, ne sont pas cependant exempts de mérites ; ils n'en seraient exempts que dans le cas où cette nécessité deviendrait une coaction extérieure. 4. L'erreur des semi-pélagiens ne consistait pas à nier la nécessité de la grâce prévenante, mais à soutenir que la volonté peut lui résister. 5. C'est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes (particularisme de la grâce, prédestination des bons et des méchants).
Les jansénistes convenaient que ces propositions étaient
* Augustinus , seu doctrina Augustini de humanœ naturœ sanitate, œgritudine, medicina , adv. pelagianos. Lovanii, 1640; Par., 1641. La lecture de ce livre fut interdite par la bulle In cminenti, de Clément VIII, 1642. — Rapin , Histoire du jansénisme , ouvrage complètement inédit, revu et publié par l'abbé Domenech. Paris, 1865. — Mémoires du P. René Rapin, sur l'Eglise et la société^ la cour, la ville et le jansénisme, 1644- 1669, publiés pour la première fois d'après le manuscrit autographe, par Léon Aubineau, 3 vol.. Par., 1865, édit. Gaume, avec d'excellentes notices sur les nombreux personnages cités dans les Mémoires.