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LES JANSÉNISTES

Au début du dix-huitième siècle (1702), malheureusement la querelle tout entière se ranima de la manière la plus fâcheuse. Tous les ecclésiastiques continuaient de souscrire la bulle d'Alexandre VII, publiée en 1 065, en vertu de laquelle chacun s'obligeait non-seulement à rejeter les cinq propositions condamnées, mais à croire qu'elles étaient réellement contenues dans VAugustinus de Jansénius, lorsqu'un prêtre mourant déclara qu'il éprouvait des scrupules de conscience, et s'accusa en confession d'avoir signé la bulle, tout en restant convaincu que le pape n'était pas réellement infaillible dans une question de fait. Les membres de la Sorbonne et plusieurs autres docteurs, quarante en tout, décidèrent qu'on lui donnerait l'absolution ; mais les uns furent obligés de se rétracter, et les autres, tel que le fameux Ellies Dupin, furent exilés. Le 15 juillet 1705 Clément XI confirma les doctrines de la constitution d'Alexandre YÏI dans sa bulle Vinèdîn Domini.

Plus graves encore furent les conséquences de la bulle Unigenitus. Un père de l'oratoire, Pasquier Quesnel, penseur savant et profond , renommé pour son édition des œuvres de Léon le Grand, venait de publier les pieuses méditations qu'il avait entreprises sur l'Ecriture sainte pour se conformer aux usages de sa congrégation (1671-1693)*. Cet ouvrage, empreint d'une haute piété et d'une véritable onction, d'une gravité morale peu commune et d'une grande vigueur de pensées , remua puissamment les esprits, et des milliers de lecteurs y trouvèrent un aliment spirituel qu'ils n'avaient rencontré nulle part ailleurs. Il fut recommandé par Noailles, cardinal-archevêque de Paris; Bossuet en parla avantageusement, et Clément XI lui-même en reconnaissait volontiers les mérites. Cependant, dès les premières années du dix-huitième siècle, plusieurs voix s'élevèrent contre lui, et le parlement de Paris essaya vainement de les étouffer eu condamnant au feu la réfutation d'un jésuite. La vérité est que Quesnel, le chef des jansénistes après la mort d'Arnauld (1694), y reproduisait toutes les erreurs jansénistes touchant

* Réflexions morales sur le Nouveau Testament, 5 vol. in-S». Paris, 1693 (Hall, 1770, eu allemand).

la grâce et le libre arbitre. Il soutenait que la grâce opère irrésistiblement et avec toute sa puissance, et il tombait ainsi dans les mêmes écarts que Jansénius et Calvin. Il s'expliquait également sur plusieurs questions de discipline d'une façon qui choqua plusieurs lecteurs, quoiqu'on puisse parfaitement le justifier sur ce point. Il disait qu'une excommunication injustement fulminée par le pape ne brisait pas les relations avec Jésus -Christ, qu'elle excluait seulement de l'Eglise visible, mais non de l'Eglise invisible : proposition dans laquelle la plus sévère critique ne peut blâmer qu'une chose, c'est qu'elle ait été énoncée. Défendre la lecture de la Bible aux laïques, négliger comme le faisaient les supérieurs ecclésiastiques, de la présenter sous une forme accessible à tous, c'était là, à ses yeux, excommunier les fils de la lumière de la source de la lumière, et il est certain qu'il n'avait pas tout-à-fait tort. Il est à croire, au surplus, qu'on eût passé sur tous ces points, si dans quelques passages épars dans son livre il n'avait pas renouvelé la théorie janséniste de la grâce.

Mais s'il est incontestable que Quesnel avait altéré la pureté de la doctrine catholique , il l'est également que le parti adverse tomba dans de lourdes bévues. Le confesseur de Louis XIV, Lelellier, avait extrait des Méditations de Quesnel et envoyé à Rome cent trois propositions qui, à l'exception de deux, furent réellement censurées par la constitution Unigenitus (8 septembre 1713). Or, parmi les propositions relatives à la grâce et à d'autres questions analogues , il s'en trouvait qui, prises en elles-mêmes, offraient un caractère tout-à-fait biblique et catholique ; elles devaient même sembler rigoureusement conformes à la doctrine de l'Eghse, et si elles présentaient quelque chose d'erroné ou d'équivoque, c'était seulement aux yeux du plus subtil dialecticien et quand elles étaient mêlées au flot des idées jansénistes. La bulle cependant condamnait séparément chacune des propositions, et un triomphe complet semblait ainsi réservé à la théorie pélagienne. De graves agitations s'élevèrent en France ; le cardinal de Noailles et plusieurs membres de la Sorbonne se prononcèrent contre la bulle, et Louis XIV, qui faisait servir son autorité à la défense de la bulle, s'occupait

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de convoquer un concile national pour mettre un terme à ces dissensions, lorsqu'il fut surpris par la mort (1715).

Le parti janséniste se releva sous la régence du duc d'Orléans , et le concile national fut lui-même incapable de briser toute opposition à la bulle. Comme le pape insistait toujours pour son adoption, les jansénistes, présidés par quatre évoques , auxquels se joignirent la Sorbonne et plusieurs religieux, en appelèrent du pape à un concile universel. A la fin, le parti de la cour s'éleva de nouveau contre les jansénistes, et en 1718, le cardinal de Noailles, qui par son influence et ses relations avait été un puissant adversaire de la bulle, lui donna son adhésion. Toutefois , un grand nombre de bénédictins, de chartreux et d'oratoriens préférèrent prendre la fuite ou se laisser expulser de leur couvent plutôt que de céder. Une aberration déplorable des jansénistes fut d'invoquer à l'appui de leur cause les prétendus miracles opérés au cimetière de Saint-Médard, sur la tombe du diacre François de Paris, l'un de leurs partisans. Plusieurs individus furent en proie sur sa tombe à des convulsions frénétiques et à de prétendues extases. De là leur nom de convulsionnaires*.

§ 2. Le quiétijsme.

Le jansénisme n'avait point encore achevé son histoire, il n'avait pas même inauguré sa phase la plus turbulente, lorsque de nouveaux troubles, de nouvelles manifestations de ce même sentiment religieux sourd et obscur, d'un faux mysticisme par conséquent, vinrent remuer les esprits. De même que le jansénisme, ce système naquit d'une réaction contre une tendance intellectuelle trop exclusive, et d'une piété vague et superficielle. Si les écoles théologiques n'agitaient

• En 1850, on a publié pour la première fois plusieurs lettres envoyées à Rome par Fénelon dans les dernières années de sa vie. On y voit les terribles ravages que le jansénisme exerçait sur le terrain de la vie spirituelle. La réception des sacrements était devenue un véritable objet de répulsion. — Geschichte des sog. Jansetiismus. Hall, 1847. — Eberl, Jansenisten u. Jesuiten im Streit ûher die oftmalige Communion, 1847; — l'Ami de la religion, ISol. — Zur Geschic/i'e der œffern Communion. (Katholik), 18G2, I, p. 178-193. — Der Geist des Junsenismus , t. II, 3iG- 366. — (Dalgairns, le Sacré-Cœur de Jésus.) — R.-A. Blampignon, Massillon et les jansénistes {Correspondant, ]\i\\\e,i 1867).

que des théories desséchantes; qui trop souvent réduisaient les doctrines spéculatives de la religion à un corps inerte de définitions, de distinctions et de preuves; si la morale, en tant que casuistique, n'envisageait souvent et ne faisait envisager que l'acte extérieur, au lieu de l'esprit qui donne la vie à l'acte, on vit éclater aussi, comme au moyen-âge, une aberration du sentiment qui menaçait d'absorber toute intelligence et toute réflexion, pour se perdre dans l'abîme d'un sentiment aveugle et chimérique*.

Un des principaux représentants de cette direction fut Michel Moiinos, né en 4627 dans le voisinage de Saragosse en Espagne, le pays même qui, après avoir produit les fruits merveilleux d'une mystique saine et élevée dans la personne d'une sainte Thérèse, d'uu Louis de Grenade , d'un Jean de la Croix, allait être témoin, dans les Alombrados, mais principalement dans Séville et dans les alentours, de tant de fables et ridicules visions. Moiinos séjourna longtemps à Rome, où plusieurs personnes, illustres par leur piété et par leur naissance, se confièrent à sa direction spirituelle et lui firent une immense réputation. Il y publia, sous le titre de Conduite spirituelle (1675), un livre de piété qui, après avoir été trèsestimé pendant plusieurs années, lui valut d'être jeté dans les cachots de l'inquisition (1685). Il s'y rétracta en J687 et mourut à l'âge de soixante-dix ans (1696). Pendant qu'il subissait sa peine. Innocent XI avait extrait de son livre et condamné soixante-huit propositions. Moiinos eut le grand tort de faire violemment descendre l'homme de l'état de réflexion à l'état de pur sentiment, au lieu de tendre vers les choses substantielles, où la force aveugle du sentiment est éclairée de la lumière de l'intelligence, et l'intelligence vivifiée par le sentiment intérieur. Suivant lui, la plus haute perfection

* Michael de Moiinos. Ein Bild aus der K.-G. des xvii Jahrh. Aus deni Dœnischen , par G.-Etn. Scharling , dans //«.y^or. Ze//sc/ir?// , de Niedoer, 1854, p. 3'25-37G, 489-588, année 1855, livrais, i. — (G. Scharling, Mystikeren M. Molinos's Laere og Skjaebne. Kjoebenh, 1852, iu-4o.) — Histoire de FéneloUj par Bausset. Par., 1809, 11, p. 1-158. — Voir les écrits de M""* de Guyon. — K. Hermès, Ziige aus dem Leben der Frau von Guyon, 1845. — Der Quietismus in Frankreich, par Ruckgaber, Tûb. theol. ' Quartalschrift, 1856, p. 241-298, 593-644. — Deharbe, Die vollkommeiie Liebe Gottes, Regsb., 1856.

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de la vie spirituelle réside dans un état où l'homme se livre à Dieu sans réflexion ; c'est alors qu'il entre dans son vrai repos et que son à nie acquiert une paix inaliénable. L'oraison contemplative qu'il décrit ensuite répond parfaitement à l'état qu'il vient de représenter comme le seul où il faille aspirer, et qui consiste dans une élévation de l'âme à Dieu sourde et inconsciente, qu'il appelle la prière en silence.

On lui reprocha de vouloir jeter l'homme dans un état d'inditrérence brutale, où il ne se soucie ni du ciel, ni de l'enfer, ni d'aucun dogme religieux, où, loin d'exercer les œuvres de la charité , il reste indifférent aux désordres des sens , sous prétexte qu'un esprit uni à Dieu n'appartenant plus au monde des sens, ne peut plus être souillé par leurs mouvements ni troublé dans son repos. Il faut avouer, en eftet, qu'on ne saurait l'absoudre de ces erreurs, car elles sont le résultat nécessaire de son S3'stème. Dans cet état de pur sentiment où il veut transporter l'homme, on ne distingue plus rien; tout est mêlé et confondu. Il n'y a que la réflexion qui sépare et distingue ; c'est elle seule qui démêle la crainte de l'espérance, qui fait comprendre la notion de chaque dogme particulier, qui sépare le bien du mal et qui fait produire chaque bonne œuvre particulière. Dans Molinos, la notion de Dieu se perd dans la notion de l'être général : de là ces termes d'union de l'àme avec Dieu, de déification de l'âme, qu'il présente dans un sens tout-à-fait panthéiste. Ce que Molinos appelle vie spirituelle, ce qu'il désigne comme le point culminant, n'est au fond rien moins qu'élevé. C'est un chaos où l'esprit et les sens flottent encore pêle-mêle; c'est l'état de l'ancien paganisme, qui, tout absorbé dans le monde sensible, n'ayant que des mythes et point de doctrine, n'espérait et ne craignait rien de l'avenir.

Environ dans le même temps, on crut découvrir des erreurs semblables dans une dame française, Jeanne -Marie de la Motte Guyon. Femme spirituelle et profondément religieuse, d'une conduite exemplaire et dans laquelle l'œil le plus soupçonneux n'eût pas découvert la moindre trace d'immoralité , mais plutôt une rare pureté d'intention, une humihté sincère, une aimable simphcité, M"^ de Guyon, veuve dès l'âge de vingt et un ans , s'était adonnée tout entière à la spiri-

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toalifé sous la direetioa da bamabite Lacombe. Très-féconde aossî en traTaux littéraires, M"* de Guyon ne sortit jamais da dcMoaine de la spiritualité. Les qualités exceptionnelles de son esprit et de son cœur lui attirèrent bientôt de nombreux partisans parmi Fépiscopat et la noblesse française. M"** de Maintenon était an nombre de ses amies. On prétendit que ses écrits renfermaient aussi des traces de quiétisme, et elle fat enfermée tantôt dans un couvent, tantôt dans des forteresses^ et finalement à la Bastille. 11 est certain que ses ouTrages contenaient des doctrines analo^es à celles de Molinos^ avec quantité d'expressions sensuelles et fantastiques; mais la cause en était dans la force et la surabondance d'un sentiment qui n'était pas maître de l'expression et iguorait la prédsion de la langue dogmatique. Elle aussi insistait sur la prière intérieure et la recommandait comme un moyen d'arriver à ce d^ré où l'âme, s'élevant au-dessus de la réflexion constamment attachée au particulier et continuellement distraite, se recueille tout entière et se dirige vers Lieu, pour habiter en lui dans un repos inaltérable. C'est ce qu'on appela l'oraison passive. M"**^ de Guyon croyait qu'on peut s'élever à un état de pur amour oii, sans égard pour la récompense ou le châtiment, on aime Dieu uniquement parce qu'il est un être souverainement aimable et parlait. Mais son langage , semblable à celui de tous les auteurs mystiques , manquait d'exactitude , et comme elle s'abandonnait tout entiàe aux ardeurs de son cœur, on lui reprocha de se livrer à un sentiment vague et confus et de rejeter les vérités du salut.

Parmi ses amis se trouvait l'abbé de Fénelon*, déjà célèbre alors, et sans lequel l'histoire de cette femme eût eu t)eaucoup moins de retentissement. En 1695, plusieurs théologiens, entre autres Bossuet et Fénelon, se réunirent pour examiner les plaintes soulevées contre M"*^ de Guyon. Trentequatre articles furent dressés contre les erreurs quiétistes et signés par cette dame. Fénelon , qui venait d'être nommé archevêque de Cambrai, se persuadait peut-être que l'affaire était définitivement terminée : il se trompait fort.

* VLatter, du Mysticisme au temps de Fénelon. Par., 1865 (ouvrage pQirihniTM»).

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Nourrissant contre Fénelon un sentiment de jalousie auquel il ne sut pas suffisamment résister, Bossuet publia sur les Etats d'oraison un livre où il accusait M"^ de Guyon de ruiner les fondements du christianisme. Fénelon, par cela même qu'il était son ami et son défenseur, était traité indirectement d'homme à courte vue, qui s'était laissé grossièrement induire en erreur. Bossuet ayant aussi attaqué la doctrine de Fénelon sur le pur amour, Fénelon publia sous le titre de Maximes des saints un écrit où il s'efforçait de dégager le mysticisme de toutes les erreurs qu'on lui imputait. Bossuet crut y remarquer des propositions dangereuses et demanda une rétractation formelle. Fénelon déféra la question au Saint-Siège.

Tandis que l'affaire se débattait à Rome, les deux évêques en lutte la discutaient dans des ouvrages particuliers. Fénelon recouvra peu à peu toute la faveur du public que lui avaient enlevée d'abord le prestige de son adversaire et la disgrâce où il était tombé à la cour. Bossuet se figurait que la défaite d'un mystique était peu de chose pour un homme qui avait blanchi dans les hautes et savantes spéculations ; mais dans son dernier ouvrage il se vit forcé de reconnaître que « Fénelon avait de l'esprit à faire peur. » Il s'oublia même jusqu'à appeler son collègue l'ami d'une visionnaire, le nouveau Montan d'une nouvelle Priscille. — A Rome, les juges nommés par le pape ne parvinrent pas à s'entendre, et après un examen de plusieurs mois, la première commission se déclara la moitié pour Fénelon, et l'autre moitié contre lui. La seconde fut aussi partagée. Enfin, grâce surtout à l'intervention de Louis XIV, un bref parut qui condamnait les Maximes avec vingt-trois propositions. Fénelon se soumit sans réserve, et cet acte lui valut une affection et une estime sans bornes.

En quoi consistait l'erreur de Fénelon? Voici probablement la véritable réponse. Si Fénelon eût réellement enseigné que la créature raisonnable doit aimer Dieu d'un amour tellement pur qu'elle l'aime uniquement pour lui-même, ou, comme on disait, à cause de ses perfections, sans égard pour ses bienfaits et pour la vie éternelle qu'il a promise, c'eût été assurément une opinion insoutenable qu'il eût fallu attribuer à un faux sentimentalisme. C'est en effet le privilège exclusif

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