CHAPITRE II
§ 1*'. Les papes de cette époque *. — La suppression
des Jésuites.
Innocent X (J.-B. Pamphili) gouverna l'Eglise pendant dix ans, trois mois et vingt-trois jours (1644-1655). Il protesta en vain contre la paix de Westphalie ; mais c'était son devoir de protester, car elle n'était pas moins funeste à l'Etat qu'à l'Eglise.
* G.-J. Eggs, Pontïficium doctum, seu vitce et res gestœ ponti/icum romanorum. Goloniaî, 1718, 1 vol. in-fol. — R. Venuli, Numismata romanorum pontificum prœstantiora a Martino V ad Benedict. XVI. Rom., 1744. — Alfons. Ciacconius (Ghacon) , Vitœ et res gestœ pontificum romanorum et cardinalium ab initio nasc. Ecclesiœ ad Clementem IX , ex récognitions Oldoini. Romae, 1677, 4 vol. in-fol. (edit. princeps, Rom., 1630, 2 vol. in-fol.). — Eœdem vitœ , etc., a Clémente IX usque ad Clementetn XII, scriptae a Mario Guarnacci. Romae, 1751, 2 vol. in-fol. — Vitœ et res gestœ summor. pontifie, et cardinal, ad Ciacconii exemplum continuât œ , quitus accedit appendix quœ vitas cardinalium, perficit a Guarnaccio non absolutas, auct. Tob. Pide Ginque et Raph. Fabrino. Romae, 1787, in-fol. -—
Historia pontifical y catolica , por Gonzalez de lUescas , Leys de
Havia, etc. Madrid, 1652-1678, 6 vol. in-fol. — Storia critico-cronologica dei romani p)ontifici sino a Clémente XIII, e de generali e provinciali concilii, scritta da Gius. Abb. Piatti, con indice générale. Napoli, 1765- 1768, 13 tom. (12 vol.) in-4o. — . Chronologia romanorum pontificum superstes in basilica S. Pauli apostoli, sœculo V depicta, usque ad nostra tempora producla, et jussu Benedicti XIV édita, animadversionibus notisque illustrala a Joann. Marangono. Romse, 1751, in-fol. (c. fig.), 1784. — Histoire des papes^ par le comte A. de Beaufort. Paris, 1841, 4 vol. — Histoire des souverains pontifes romains (jusqu'au règne de Pie VI), par Artaud de Montor. Paris, 1842, 1847-49, 8 tom. in-S» (t. VI-VIII). — Dictionnaire des papes, par C.-F. Gbève, 1 tome in-4o. Par., 1857.
Arch. Bower's unparteiische Gescliichte der rœm. Pœpste, en allem, par Rambach, livrais, x, II. Magd., 1779 (1644-1779 dern. vol. de l'œuvre). — Die rœm. Pœpste, par Phil. Mûller, t. XVI et XVII. V^ien , 1855 (jusqu'à Grégoire XVI). — G. Haas, Geschichte der Pœpste. Tûbing., 1860, tome I , p. 608-733. — Val. Grœne, Die Papst-Geschichte. Regsb., 1864- 1865, 2 vol. (t. II, depuis Alexandre II jusqu'au temps présent). — Léopold Ranke, Die rœm, Pœpste im xvi et X'^li Jahrh., 5^ édit. Leipz., 1867,
LES PAPES AVAiNl LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 205
Son successeur Alexandre VII • (Fabio Chigi) fut l'heureux témoin de la conversion de la reine Christine de Suède (1655)'; il fut indignement traité parle cardinal Mazarin, par le jeune Louis XIV et par le duc de Créqui, ambassadeur de France (1662-1GG4) 3. — Clément X (Rospigliosi) ne régna que deux ans (1G{)7-1669); il reconnut le Portugal comme royaume distinct et séparé de l'Espagne. Clément X (Emile Allieri) comptait quatre-vingts ans quand il monta sur le trône (1670-1676). Il fut en dispute avec la France à propos de la régale ; mais il n'en vit pas la fin. — Innocent XI (1676-1689)* (Odescalchi) fut pendant tout son pontificat en démêlé avec Louis XIV, qui occupa Avignon et en appela du pape au concile universel, dont il n'aurait point accepté la décision. — Alexandre VII (Ottoboni, 1689-1691) hérita de la grande bibliothèque de feu la reine Christine. — Innocent XII s (Pignatelli, 1691) mourut pendant le grand jubilé, le 27 septembre 1700. Clément XI (Jean-François Albani) voyait en esprit, lors de son élection, les tristes jours que le dix-huitième siècle amènerait pour la papauté; ce fut au bout de trois jours seulement qu'il se résigna à accepter sa nomination (23 novembre 1700). Ses ouvrages témoignent à la fois de son zèle comme prédicateur et de son érudition comme savant ^. Il livra, sur tous les points, de difficiles et infructueux combats : en France contre les jansénistes, en Sardaigne contre les prétendus droits de la monarchie sicilienne, qui équivalaient presque à la suppression de tout pouvoir ecclésiastique. Quand l'interdit fut jeté sur ce pays, les trois mille prêtres qui s'y conformèrent furent expulsés des Deux-Siciles et entretenus à Rome. La guerre de la succession d'Espagne l'engagea dans de grandes altercations avec l'Espagne et l'Autriche. Cette
3e vol. (d'Urbain VIII à Pie IX). — Aug. Roskovany, Romanus pontifex, 5 tom. Vienne, 1867, cum amplissima litteratura.
' La Relation de la cour de Rome en 1661. Leyde, ISfeB. — Le Syndicat du pape Alexandre VII, traduit de l'itaUen , 1669, — Délia vita di Alessandro VII libri cinque, opéra inedita di P. Sforza Pallavicini. Prato, 1839, 2 vol.
* Grauert, Christine von Schweden und ihr Hof, 2 vol. Bonn, 1837. — Ranke, t. III, 77-103 [Digression ûber Kœnigin Christine von Schweden).
3 Desmarais, Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome. Paris, 1706, in-4o.
* Vita d'Innocent. XL Venet., 1690. — Bonamici, Vita di Innocent. XI. Rom., 1776. — Voir les bulles dans la continuation du grand Bullaire, par Chérubini. — Die apostol. Unschuld, oder Innocenz XI Lebensvmndel, par Fr. Caccia. Francf., 1697.
5 Collectio bullarurn, constitutionum , brevium et ordinationum kactenus editarum Innocenta XII. Romee, 1697.
8 démentis XI Opéra omnia, 2 tom. in-fol. Romae, 1722 (Francof., 1729). démentis XI Bullarium. Romœ, 1727, 1 vol. in-fol. (Ses œuvres et le Bullaire ont été splendidement édités par le cardinal Hannib. Albani, neveu de Clément XI.) — (P. Polidoro), Lib. VI de vita et rébus gestis démentis XI. Urbini, 1727. — Buder, Leben und Thaten des klugen und berijÀmten Clemens XI, 3 vol. Francf., 1721 (1729). — Reboulet, Histoire de Clément XL Avignon, 1752, 2 tom. in-4o.
tiei'Uière lui fit la guerre, et qutiiiJ il se vit réduit à conclure la paix avec elle, Philippe V d'Espagne chassa le nonce de son royaume.
Innocent XIII (Michel-Ange Gonti, 1721-1724) donna l'investiture de Naples à l'empereur Charles VI, qui de son côté conféra les duchés de Parme et de Plaisance au prince espagnol Charles, bien que le Saint-Siège les possédât depuis des siècles. On lui a imputé à faiblesse d'avoir donné le chapeau de cardinal à l'abbé Dubois.
Benoît XIII (Orsini, 1724-1730), né de famille noble en 1649, dominicain, cardinal dès 1672, c'est-à-dire cinquante-deux ans avant qu'il fût nommé pape, archevêque de Bénévent, monta sur le saint-siége avec des plans gigantesques de réforme religieuse. En 1725, il célébra le concile de Latran, devenu fameux depuis, et qui débuta en déclarant que la bulle Unigeiiitus était obligatoire dans toute l'Eglise '. Ce concile porte la signature de trente-deux cardinaux et quarante-quatre évèques, presque tous Italiens. Cependant la suite de ce règne répondit médiocrement aux grandes espérances qu'il avait fait concevoir. Benoit XIII, qui avait amené avec lui de Bénévent son chambellan Nicolas Coscia , le nomma cardinal dès 1725 et lui abandonna peu à peu toute l'autorité '.
Clément XII (Laurent Orsini), né en 1652, cardinal en 1706, fut nommé pape à l'âge de soixante-dix-huit ans et gouverna l'Eglise pendant dix années (1730-1740).
Benoît XIV, Prosper Lambertini, né à Bologne en 1675, archevêque de Théodosie en 1726, évêque d'Ancône en 1727, cardinal en 1728, archevêque de Bologne en 1731, fut élu pape le 17 août 1740, après un conclave de six mois. La patience lui ayant enfin échappé, on dit qu'il s'écria avant l'élection : «Voulez-vous un saint? nommez Gotti; un politique? prenez Aldobrandi ; un homme simple ? choisissez-moi. » Les suffrages des zélateurs se réunirent effectivement sur Gotti (mort en 1742). Benoît XIV (1740-1758) est le pape le plus savant, l'écrivain le plus fécond et le canoniste le plus fameux qui ait existé ^. Il possédait un ensemble de qualités
* Concilium romanum in basilica lateranensi celebratum anno universal. jubilœi 1725. Romœ, 1725. (Monachii, 1726.) — Walch, Commentatio de concilio lateranensi a Benedicto XIII celebrato. Lips., 1724, 1 vol. in-4o. — Kapp, Historia concilii lateranensis , a Benedicto XIII, anno 1725, Romœ celebrati. Lips., 1731, in-4o. — Colin, Roma sancta S. Benedicti XIII, pontif. maximi, et cardinalium viva virtutum imago. Aug. Vindel., 1726, 1 vol. in-fol. — Alexand. Borgia, Vita Benedicti XIIL Romœ, 1741, 1 vol. in-4°. — Mich. Ruuft, Lebensbeschreibung des Papstes Benedict XIII . Altenb., 1743, 1 vol. iu-S». — Opéra tkeolog. Benedicti XIII. Romœ, 1728, 3 tom. in-fol.
• Vie du cardinal Coscia (né en 1682, mort en 1755), dans Lebensgeschichte aller Cardinœle des xviii Jahrhund. (jusqu'en 1780). Regsb., 1788, II, p. 196-237.
3 Benedictus XIV, P. M. olim card. de Lambertini. Opéra ex recens. P. Emmanuel, de Azevedo. Romœ, 1747-1751, 12 vol. grand in-4o. Veuetiis, 1767, 15 tora. in-fol. — Editio omnibus uuctior, éd. Bassani, 15 vol. in-fol. {Bullarium Benedicti XIV, 4 tom. in-fol. Luxemb., 1752-1758.) Dernière édition, Prato, 1839-1846, 17 part. in-4o. — De synodo diœcesana. —
rares à toutes les époques : piété profonde, bouté adrairablo de cœur, érudition prodigieuse, volonté de fer pour le travail, bonne humeur imperlurbable. Quand on entre dans le détail de ses œuvres , on l'admire sans pouvoir le comprendre; il semble qu'il ait eu le don mystérieux de se multiplier. Il était grand et aimable jusque dans ses défauts ', et peut-être faut-il compter dans ce nombre celui d'abuser de la plaisanterie, et, dans ses luttes avec les cours bourbonnicnnes, celui d'avoir tourné plutôt que vaincu les difficultés. Les deux savants cardinaux Queriui et Passionei étaient alors l'ornement du sacré collège.
« Après les fâcheuses et funestes luttes qui s'étaient prolongées à travers quatre pontificats et avaient révélé plus d'un côté faible dans le Saint- Siège, il fallait un homme tel que Benoît XIV, modéré, équitable, versé dans les affaires, qui regardât la vie sous sa face sereine , bienveillant de caractère, et qui, pour quelque temps du moins , rétablît la tranquillité. Il n'y a pas eu de pape plus savant que Lambertini. Connaissant la position critique du Saint-Siège, il visa constamment, dans ses négociations et ses mesures diverses, à rétablir et à conserver, sans rien sacrifier de son autorité ni de la vraie doctrine , la bonne entente avec les puissances. Ce but, il l'atteignit dans ses négociations avec la Sardaigne touchant les immunités ecclésiastiques et les différents fiefs appartenant au Saint-Siège; avec la Toscane, à propos de la nonciature et du comté de Garpegna; avec Naples, au sujet des revenus de l'archevêché de Montreale ; avec l'Autriche, concernant le patriarcat d'Aquilée ; avec l'Espagne, dans l'affaire de la collation des bénéfices et de la diminution des fêtes; avec la France, relativement aux refus fréquents de sacrements par suite de la bulle Uniyenitus, sans parler d'autres cas qu'il est superflu de nommer.
» C'est ainsi que pendant près de dix-huit ans il conduisit d'une main habile la nacelle de Pierre à travers les flots d'une mer orageuse; la confiance qu'on avait en lui facilitait bien des relations et aplanissait maints différends. Malgré toutes les atteintes qu'avait subies la puissance politique des papes, le cardinalat n'avait rien perdu de l'éclat qui s'attache à la vertu, à la science et au mérite ; il suffit de citer des noms tels que ceux
Institut, eccl. — De missœ sacrificio. — Commentarius de Jesu Christi matri'ique ejus festis. — Ejusdem de servorum Dei beatificatione et beatorum canonizatione. Bononiœ, 1734, 4 vol. in-fol.; Prati, 1843, 7 vol. in-4o. (Ouvrage capital.)
A. Fabroni, Vita di Benedetto XIV. — F. Gallani, Belle Iode di papa Benedetto XIV. — A.-D. Caraccioli, Eloge historique de Benoit XIV. — Vie du pape Benoit XIV, Prosper Lambertini. Paris, 1773, 1783. {Hiator.polit. Blœtter, 1833 (t. XXXI, p. 153-177). — Etat de l'Eglise catholique en Silësie, 1740-1758, par Aug. Theiuer, 1852.
* Il raconte en particulier que l'usage du tabac dans l'église Saint- Pierre ayant été défendu sous peine d'excommunication , lui-même eu laissait des traces partout où il allait, de sorte qu'on pouvait le suivre à la piste. — Un jour qu'un chirurgien maladroit nommé Poncio lui avait arraché une dent avec de grandes douleurs, il se consola par ces mots : Passus sub Pontio. Sa conduite envers le docte cardinal Querini semble provenir d'une susceptibihté surexcitée.
298 HISTOIRE DE LÉGLISE.
d'Alexandre Albani (né à Urbino le 15 octobre 1692, cardinal le 16 juillet 1721, mort le 11 décembre 1779), qui reçut la pourpre le même jour que Dubois, comme pour effacer cette infamie , et porta pendant près de soixante ans la dignité de cardinal; A.-M. Querini (né à Venise le lOmar» 1680, bénédictin, cardinal le 9 décembre 1716, évêque de Brescia et bibliothécaire de la sainte Eglise romaine, mort à Brescia le 6 janvier 1755); Dominique Passionei (né le 2 décembre 1682, à Fossombrone, nonce en Suisse et à Vienne en 1730, cardinal le 23 juin 1738, mort le 5 juin 1761); Silvio Valent! Gonzague (né à Mantoue le 1er mars 1690, cardinal le 19 décembre 1738, secrétaire d'Etat sous Benoît XIV, évêque de Sabine, mort à Viterbe le 28 août 1756) ; Amédée délie Lanze (né à Turin le 1er septembre 1712, cardinal le 10 avril 1747, mort premier cardinal-prêtre en son abbaye de Saint-Bénigne le 15 janvier 1784); Albéric Archinto (né à Milan le 8 novembre 1698, cardinal le 5 avril 1756, nommé secrétaire d'Etat la même année, en remplacement de Valenti, mort le 3 septembre 1758); J.-Augustin Orsi (né en 1692, cardinal en 1759; voir le tome ler^ p, 50); Joseph-Alexandre Furietti (né à Bergame le 24 janvier 1685, cardinal le 24 septembre 1759, mort le 24 janvier 1764). Tous ces cardinaux ont vécu depuis le règne d'Innocent XIII jusqu'à celui de Clément XIII et rappellent une gloire justement méritée *. » — Peu de temps avant la mort de Benoît XIV, les affaires de la compagnie de Jésus prirent une tournure inquiétante. L'orage partit du Portugal. La dernière mesure, arrachée en quelque sorte à Benoît XIV mourant, fut un bref du 1er avril 1758, qui chargeait le cardinal Franzisco da Saldanha, patriarche de Lisbonne, d'entreprendre avec ménagements, sans passion et dans le plus profond silence, la visite et la réforme des maisons des jésuites dans les Etals du Portugal. — Après la mort de Jean V (1750) et sous le règne de l'impuissant Joseph 1er, Sébastien Pombal devint ministre absolu. Plein d'un mépris profond pour le passé historique du Portugal, il travailla avec la fougue brutale d'un titan à dépouiller ce peuple de ses anciennes mœurs pour le former à son image. Il était le représentant de ce despotisme réformateur que nous remarquons dans le siècle précédent, où les ministres cherchaient à corrompre les princes afin de les rendre incapables de gouverner, et brisaient sans pitié toute espèce de résistance. Les jésuites, devenus une puissance en Portugal, étaient un obstacle aux desseins de Pombal. Il résolut de s'en défaire, dût le monde entier s'écrouler sur ses fondements.
En 1750, l'Espagne céda au Portugal sept districts du Paraguay ; mais les indigènes s'opposèrent à cette translation et chassèrent les Portugais. Une longue guerre s'ensuivit. On accusa les jésuites de fomenter la rébellion des indigènes et de vouloir fonder au Paraguay un Etat jésuitique. Le commerce de la compagnie avec l'Amérique et ses prétendues richesses éveillèrent la jalousie. On ne parla d'abord que de réformer les jésuites; mais au fond, c'est à leur existence même qu'on en voulait.
' Ganganelli, Papd Clemens XIV, seine Briefe und seine Zeit, par Alph. Reumont. Berl., 1847, p. 36.