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EXPULSION DES JÉSUITES DU PORTUGAI

Pombal obtint le bref du l^r avril 1758, et put dès lors procéder à sa puise. Goutrairement à la volonté du pape, mort peu de temps après (A mai 1758), il se comporta d'une façon indécente et grossière, et les jésuites furent condamnés sans être admis à se défendre.

A Benoît XIV succéda Clément XIII (Charles Rezzonico, 1758), qu'on savait favorable à l'ordre. Une tentative d'assassinat eut lieu sur la personne du roi Joseph de Portugal, dans la nuit du 3 au 4 septembre, pendant qu'il revenait d'une escapade nocturne '. On ne peut guère douter que cet attentat ne fût une vengeance personnelle motivée par une infraction à l'honneur. Pombal y trouva un prétexte pour précipiter les jésuites. Plusieurs membres de l'ordre, appartenant à la haute noblesse, entre autres le duc d'Aveiro, furent saisis et affreusement exécutés à Belem (13 janvier 1739). Pombal accusa les jésuites de complicité dans l'attentat, mais rien ne fut prouvé. Les biens et les collèges de l'ordre furent confisqués, les jésuites incarcérés, trois d'entre eux , nommément le Père Malagrida, mis à mort, leurs missions en Amérique anéanties. Plusieurs, accusés de haute trahison, furent condamnés à une prison perpétuelle; en 1777, sous le règne de la reine Marie, et après la chute du sanguinaire Pombal, ceux qui vivaient encore furent mis en liberté; les autres jésuites furent déportés du Portugal. Emmenés sur des barques rassemblées à la hâte, plusieurs centaines de ces malheureux, dénués de tout, furent jetés sur la rive des Etats de l'Eglise.

Au fanatisme cruel de Pombal Clément XIII n'opposa que la douceur, les représentations et les prières. Désormais , c'étaient les nombreux ennemis des jésuites en France qui allaient monter à l'assaut. Toujours détestés des parlements, les jésuites avaient encore pour adversaires les jansénistes et les encyclopédistes. Leurs principaux ennemis furent le ministre Choiseul, ami et partisan des encyclopédistes, puis Voltaire et d'Alembert, qui combattaient dans les jésuites les champions du christianisme. D'Alembert, lança contre eux son pamphlet: la Destruction des Jésuites, à l'instigation de Voltaire, de Pombal, de M^e de Pompadour, la maîtresse de Louis XV, et de Choiseul. En 1761, d'Alembevt écrivait à Voltaire que le parlement se déchaînait corps et àme contre les jésuites, et que Paris était plus occupé de cette affaire que de la guerre d'Allemagne*. Pour moi, ajoutait-il, qui n'aime pas plus les fanatiques parlementaires que les fanatiques de saint Ignace, je ne désire qu'une chose, c'est qu'ils se dévorent les uns les autres. Peut-être le moment est-il venu où la philosophie va se venger des jésuites. Mais pouvons-nous nous flatter que la destruction de la canaille jé^suitique entraînera celle de la canaille janséniste et intolérante? Et en 1762 : « Les parlemeuts sont

fous Ils se font les exécuteurs des hautes œuvres de la philosophie

dont ils subissent les ordres sans s'en douter. »

* Olfers, Ueber den Mordversuch gegen den Kœnig von Portugal am 3 Sept. 1758, historische Untersuchung. BerL, 1839. — (Murr, Geschichte der Jesuiten in Portugal unter Pomhal. Nûrnb., 1787, 2 vol.)

'En 1867-1868, les mêmes faits se sont produits dans l'Autriche cisléthanéenne.

Plus puissante encore fut ralliance de la marquise de Pompadour avec le ministre Ghoiseul contre les jésuites. Ils trouvèrent une excellente occasion dans la faillite du Père Lavalette, général des jésuites à la Martinique. En vain, l'épiscopat tout entier (et Louis XV lui-même) se prononcèrent en faveur de la compagnie : le 6 août 1762 un arrêt du parlement supprimait l'ordre comme étant un danger pour la France. Mais le roi ne donna son assentiment définitif que le 1er décembre 1764. Louis XV essaya de sauver les jésuites en demandant au pape de nommer un supérieur général pour toute la France. Cette mesure n'eût pas contenté le parlement, qui avait motivé son décret sur ce que les jésuites, «avec l'approbation de leurs supérieurs, avaient constamment enseigné la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, l'astrologie, l'impiété sous toutes les formes, l'idolâtrie, la superstition, l'infamie, le parjure, le faux témoignage, la corruption des juges, le pillage, le parricide, l'assassinat , le suicide et le régicide. » Autant de crimes que les païens auraient à peine reprochés aux chrétiens des premiers siècles. Ce ne fut pas un acte de justice, mais un acte de vengeance, qu'exerça le parlement.

L'Espagne ne pouvait plus rester en arrière. Les lauriers de Pombal troublaient le sommeil d'Aranda. Heureusement, Charles III était ami des jésuites et avait amèrement blâmé la tyrannie de Pombal. En 1766, une insurrection, nommée l'émeute des chapeaux , éclata à Madrid, mais elle était plutôt dirigée contre les ministres Aranda et Alba que contre le roi. Elle fut apaisée par l'intervention des jésuites. Un an après, le 2 avril 1767, un décret royal supprimait l'ordre dans toutes les possessions espagnoles. L'obscurité qui enveloppe cette mesure n'a pas été dissipée. Il est probable qu'on avait gagné le roi à l'aide d'un faux par lequel les jésuites, ou un jésuite, auraient révoqué en doute la légitimité de la naissance royale de Charles III. Le décret portait simplement que l'ordre avait été supprimé pour des raisons importantes. « Que dites-vous de l'édit du roi d'Espagne, qui se met tout- à-coup à persécuter les Pères? écrivait d'Alembert à Voltaire. Convaincu, comme je le suis, qu'il avait de bonnes raisons, ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire au lieu de les renfermer dans son cœur royal ? »

Le même jour, plus de six mille jésuites furent saisis dans toutes lea provinces et possessions espagnoles, transportés à bord de vaisseaux et emmenés sans savoir où. A Civita-Vecchia, on refusa de les recevoir, car le nombre de ceux qui n'avaient ni feu ni lieu était déjà excessif, et le Saint-Siège se trouvait dans une immense détresse. Après avoir longtemps erré de ça et de là, et alors que plusieurs étaient déjà morts, ils arrivèrent en Corse, où Gênes leur accorda un asile. Quand cette île fut échue à la France, Choiseul les fit expulser de la façon la plus barbare. Ceux qui restaient trouvèrent quelque repos à Bologne et à Ferrare.

Le 3 novembre 1767, vers le milieu de la nuit, toutes les maisons des jésuites du royaume de Naples furent investies par des fonctionnaires et des gendarmes, qui en forcèrent l'entrée, occupèrent et surveillèrent toutes les cellules. Dépouillés de tout, excepté de leurs habits, les jésuites furent conduits vers le rivage le plus proche et déposés sur des vaisseaux.

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On procéda avec tant de hâte, que les religieux étaient déjà sur le chemin de Terraciiie avant le point du jour. Le 4 novembro parut l'édit suivant ; « Nous, le roi , faisant usage de l'autorité suprême et de la souveraineté que nous tenons immédiatement de Dieu pour le gouvernement et la conduite de nos sujets, voulons et ordonnons que ladite société de Jésus soit à jamais et pour tous les teu5ps à venir bannie de nos deux royaumes. » Des soldats escortèrent les jésuites et les déposèrent sur les frontières des Etats de l'Eglise. La peine de mort fut édictée contre tout jésuite qui rentrerait *.

Au commencement de 1768, les jésuites furent également expulsés par le duc de Parme, neveu de Charles 111. Ici, c'était le ministre Tillot qui gouvernait le duc et ses Etats. Enfin, le 22 avril, le grand maître de l'ordre de Malte, Emmanuel Pinto, en sa qualité de foudataire de Naples, expulsa les jésuites de Malte et de son territoire. L'Autriche, la Prusse et la Russie restaient seules hors des atteintes de la persécution.

Clément XIII, qui venait d'approuver l'ordre par sa bulle Apostolicum (1765), rendit un bref (30 janvier 17G8) qui déclarait nulles et de nul effet les ordonnances publiées à Parme. Malheureusement, toutes les cours bourboniennes se crurent intéressées à soutenir la cause de leur petit cousin de Parme. Les Français occupèrent Avignon et Carpentras ; les NapoUtains, Bénévent et Pontecorvo. Survinrent ensuite les démêlés de Venise, de la Lombardie et de Modène. Clément XIII fut inébranlable. Le Français d'Aubeterre et Tanucci conçurent le projet de bloquer Rome et de la réduire par la famine.

Le 10 décembre 1768, les trois cours bourboniennes exigèrent formellement la suppression des jésuites. Clément XIII mourut le 2 février 1769, et le 15 de ce mois, vingt-huit cardinaux entrèrent au conclave. Les étrangers assiégèrent le palais et employèrent tous les genres d'intimidation et de menaces, de corruption et de promesse. Le 22 avril, vingt-deux cardinaux reçurent l'exclusive, c'est-à-dire qu'il n'en restait que six qui pouvaient être élus. Le franciscain Laurent Gauganelli fut nommé le 19 mai*. Il figurait le quatrième et le dernier sur la liste des personnes agréables aux cours bourboniennes. Il sembla, au début de son règne, que tout marcherait à souhait. Il chercha à se rapprocher des cours bourboniennes. Le 18 décembre 1769, le frère de Pombal, Paul de Carvalho, fut élu par lui carduial, mais il mourut dès le 17 janvier 1770. Un nonce

1 Coletta, Geschichte des Kœnigreichs Neapel. 1848. — Theiner, Histoire du pontificat de Clément XIV. Par., 1852, t. I.

* Crétineau-Joly, Histoire de la compagnie de Jésus, t. V. — Riffel , Die Aufhebung des Jesuitenordens. Mainz, 1845 (1848). — Aug. Theiner, Geschichte des Pontificales Clemens XIV, nach unedirten Staatsschriften aus dem geheimen Archive des Vaticans , 2 vol. Leipz. et Paris, 1853, t. III, démentis XIV epistolœ et brevia selectiora. Par., 1852, — Reumout, Clemens XIV, seine Briefe und seine Zeit, 1847. — Ravignan, Clément XIII et Clément XIV, 2» édit. Par., 1854. — Clemens XIV und die Aufhebung der Gesellschaft Jesu. Augsb., 1854. — {Histoire de la chute des Jésuites au dix-huitième siècle, par Alexis de Saint-Priest. Par., 1846.)

302 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE.

apostolique ayant été de nouveau accueilli à Lisbonne, le pape fit chanter le Te Deum dans l'église des Apôtres, illuminer la coupole de Saint-Pierre et frapper des médailles commémoratives avec ces mots pour devise • Concordia et Refulsit sol.

Et pourtant le soleil ne luisait point encore. Les ministres harcelaient les ambassadeurs, et les courriers harcelaient le pape. L'Espagne accusait les Français de modération. Bernis avait succédé à d'Aubeterre. Aux instances de plus en plus vives de l'Espagnol Monino (Florida Blanca), Clément XIV répondit un jour : « Sachez que le pape dirige les âmes, mais qu'il ne les vend pas. Dieu pardonne au roi catholique! »

Monino pour l'Espagne et Bernis pour la France revendiquèrent chacun le mérite d'avoir obtenu la suppression des jésuites. Monino avait persuadé à Clément XIV que Charles III était fermement résolu de se séparer de Rome s'il ne cédait point ; et le rusé Bernis sut décider le pape à écrire à Charles III pour lui demander un nouveau délai, tout en reconnaissant la nécessité de supprimer l'ordre des jésuites. « Maintenant que le pape a porté ce jugement, écrivait Bernis , on peut lut prouver qu'il est tenu en conscience de supprimer l'ordre. »

Le bref de suppression : Dominus ac Redemptor noster, daté du 21 juillet ^ fut publié le 16 août 1773. Les couvents et les maisons de l'ordre furent occupés par la force armée et mis sous les scellés ; le 22 septembre, le dernier général, Laurent Ricci, et les membres les plus qualifiés de l'ordre furent conduits au château Saint- Ange \ La Prusse et la Russie trouvèrent qu'il était de leur intérêt de conserver les jésuites.

Clément XIV, mort le 22 septembre 1774, fat remplacé par Pie VI'

t Reumont, p. 380-403; Theiner, II, 356-376.

* Les généraux précédents étaient : 1^ Ignace Loyola, mort en 1556; 20 Jacques Lainez, mort en 1558; 3° François Borgia, mort en 1565; 4° Everard Mercurian, mort en 1573 ; 5» Claude Aquaviva, mort en 1581; 60 Mutius Vitelleschi, de Rome, mort en 1615; 7° Vincent Caraffa, mort en 1645 ; 8» François Piccolomini, mort en 1649; 9» Alexandre Gottifredi, mort en 1651 ; 10» Goswin Nickel, mort en 1G52; 11° Paul Oliva, mort en 1664; 12° Charles de Noyelle, mort en 1681; 13° Tirsus Gonzalez de Santalla, mort en 1686; 14° Mich.-Angelo Tamburini, mort en 1705; 15» François Retz, de Prague, mort en 1730; 16» Ignace Visconti, de Milan, mort en 1750; 17» Louis Centurioni, de Gênes, mort en 1755; 18» Laurent Ricci, de Florence, élu en 1758, mort au château Saint-Ange, le 24 novembre 1775. — Il n'est ni prouvé ni vraisemblable en soi que Ricci ait prononcé ces mots : Jesuitœ aut sint ut sunt, aut non sint.

3 Bourgoing, Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI et son pontificat, 1799 (1800), 2 vol. — (G.-D. Ade) Lebens-und Regierungs- Geschichte Plus VI. Cesena (Ulm), 1781-1796, 6 vol. — P.-Phil. Wolf, Geschichte der rœmisch-katholischen Kirche unter der Regierung Plus VI, 7 vol. Zurich, 1793; Germanien, 1794-1795; Leipz., 1796-1798-1802. (Ouvrage malveillant et amer.) — Ferrari, Vita PU VI, 1 vol. in-4o, 1812. —

— G.-B. Tavanti, Fasti del santo padre Pio VI. Florent., 1804, 3 vol. iu-4o.

— Merck, la Captivité et la Mort de Pie VI, 1814. — Artaud de Montor, Histoire de Pie VI, 1847. — Picot, Mémoires, t. V-VIl. Par., 1855-1857.

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