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TOME III. ïiO

306 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE.

plus satisfaits qu'il ne semble à première vue ; car ils s'en servent eux-mêmes dans leur propre cause, lorsqu'ils demandent qu'on juge du même point de vue les vices et les abus qui ont pu choquer les vrais amis de Dieu au temps de la séparation des protestants. Ils ajoutent que tout ce qui est justement répréhensible est contraire aux principes essentiels du catholicisme , tandis qu'on prouverait difficilement qu'il en soit de même sur le terrain protestant. — Les protestants invoquent encore la liberté dont ils sont redevables à la réforme, et que l'Eglise catholique cherche à comprimer. Cela seul, disent-ils, explique la nécessité de leur séparation, et cette nécessité existera tant que chacun n'aura pas conquis la liberté de ses mouvements dans le domaine religieux : c'est là, sur le terrain de la liberté absolue, que l'unité doit se reformer. Les catholiques répondent que toute force finie suppose une force contraire, que la hberté appelle le frein, qu'une liberté sans bornes se détruit elle-même, que l'unité ne peut se fonder sur le néant, qu'on n'obtiendrait ainsi qu'une unité factice, qui serait ensevelie sous les ruines de la liberté. »

Mais le corps même de l'Eglise était malade au siècle des réformateurs et les meilleurs de ses membres aspiraient à la guérison et à la santé. Des hommes bien pensants s'adressèrent, joyeux et pleins d'espérance, aux premiers réformateurs, persuadés qu'ils trouveraient là un remède à leurs maux. Leur attente fut complètement déçue. Les années 1517-1547 furent pour les catholiques comme pour les protestants des années de la plus profonde déchéance morale. Une vie plus saine, des idées plus orthodoxes ne reparurent qu'à la suite du concile de Trente, grâce à l'activité énergique et féconde des ordres religieux régénérés , surtout des jésuites, qui furent un appui et une colonne de l'EgUse ; grâce aux travaux des grands saints que Dieu suscita dans son Eglise immédiatement après l'invasion de la réforme. Cependant l'ivraie continuait de croître à côté du bon grain, et les fidèles vivaient a coté des dissidents. Ceux-ci, du reste, n'eurent qu'une faible influence sur la croyance et sur l'Eglise, et leur séparation comme leurs attaques furent pour les catholiques l'occasion d'un redoublement de vigueur. Si le rationalisme, l'incrédulité, le schisme étaient encore à demi comprimés en Espagne, en Italie, dans le sud de l'Allemagne et même en France ; si l'autorité civile et le pouvoir religieux s'opposaient encore à ce qu'ils fussent librement prêches et propagés, la vieille incrédulité, la désertion intérieure de la foi et du catholicisme se faisaient jour, éclataient par des voies indirectes et sous des formes nouvelles au sein même de l'Eglise ; car on peut dire que le jansénisme était le protestauLisme dans l'Eglise.

L'asservissement de l'Eglise au pouvoir civil dans les pays même catholiques fut la première source de l'incrédulité dans ces contrées. Les princes qui défendaient et protégeaient l'Eglise sur leurs territoires, poussés par l'esprit du temps vers un pouvoir illimité, encouragés par la tolérance ou le concours des princes ecclésiastiques, entraînés par l'exemple des souverains protestants, s'arrogèrent en matière religieuse une autorité que n'avaient ni connue ni revendiquée leurs prédécesseurs du moyenâge ^ Autrefois, cette influence, cette autorité étaient plutôt bienfaisantes qu'oppressives ; les évoques appuyaient leur crosse pastorale contre le trône, et le trône était ferme. Ceux qui l'occupaient étaient des fils dévoués de l'Eglise ; ils l'avaient soutenue et protégée dans les pays catholiques, et avaient résisté à l'apostasie. Malheureusement, ce qui était alors une défense allait, dans le cours des âges, se changer en servitude. La main des princes finit peu à peu par peser lourdement sur l'Eglise. Comment en eût-il été autrement quand les successeurs des princes croyants furent devenus des rois incrédules? quand ces princes ou leurs tout-puissants ministres, quand l'armée de leurs serviteurs étaient séparés de l'Eglise au dehors comme au dedans , quand on voyait dans l'Eglise mémo une foule d'écrivains se poser en réformateurs et intriguer sous le couvert et l'appui du pouvoir séculier, dont ils se constituaient les très-humbles serviteurs; quand des évêques même ne voulaient point entendre parler d'une Eglise hors de leurs frontières; quand un signe de tète, un geste approbateur ou un air sombre et courroucé tombé du haut du trône leur présageait les faveurs prochaines ou les disgrâces de leur dieu et seigneur. Nous ne craignons pas d'attribuer à l'asservissement de l'Eglise sous le pouvoir temporel la propagation de l'incrédulité, du philosophisme et de la fièvre d'indépendance que nous rencontrons dans les dix-huitième et dix-neuvième siècles au sein des pays catholiques, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France. Les encyclopédistes de France, les illuminés d'Allemagne, les despotes libres penseurs d'Italie, d'Espagne et de Portugal, les Aranda, les Pombal, les Tanucci, etc., auraient sans doute exercé un empire moins funeste et ne se seraient point ûattés d'une si prompte victoire sur la foi chrétienne si le pouvoir civil n'était pas entré , bannières déployées, à travers les portes ouvertes de l'Eglise, si la police civile n'eût pas distribué dans l'Eglise ses ordres à coups de sabres, si elle ne se fût pas attribué le rôle d'y supprimer en son propre nom les abus d'une époque superstitieuse, et principalement ce qui lui semblait un danger pour l'Etat.

La suppression des jésuites par le pouvoir civil en Portugal (1759), eu France (1764), en Espagne et à Naples (1767), à Parme et sur l'île de Malte (1768), suppression à laquelle l'Eglise, en servante docile et obéissante, fut ensuite forcée de donner son assentiment (1773), cet acte violent et tyrannique n'est pas le seul qui soit à la charge du dix-huitième siècle ; il n'est que le phénomène le plus frappant d'une époque où la libre pensée régnait

' Quand Napoléon voulut se passer du pape, il invoqua surtout l'exemple de la Russie et de l'Angleterre.

en despote sur les souverains temporels , et la preuve de l'esclavage qui pesait sur l'Eglise. Quand on lui eut comprimé les veines, quand on eut paralysé la liberté de son action et de ses mouvements dans les pays catholiques, quand ses prétendus patrons, ou leurs « tout-puissants serviteurs, » les ministres, furent tombés en proie à l'incrédulité, la foi chrétienne, en présence de ces hommes investis d'un pouvoir et d'une action sans bornes, devait nécessairement subir cette profonde et douloureuse défaite que nous avons vue au siècle dernier et dans le siècle présent. Pour se faire une idée de l'asservissement de l'Eglise au dix-huitième siècle, il faut se rappeler les luttes opiniâtres, et toujours infructueuses, que les papes de ce siècle soutinrent contre les cours bourboniennes, pour établir des relations convenables avec les « fils bien-aimés de l'Eglise, » avec « Sa Majesté catholique d'Espagne, » avec « Sa très-fidèle Majesté » portugaise, avec le « roi très-chrétien » de France, lesquels, de fils et de défenseurs de l'Eglise, étaient devenus depuis longtemps ses tyrans et ses antagonistes. Clément XI (1700-1721) combattit vainement pendant les vingt et une années de son pontificat ; il lutta, mais il ne remporta rien. Le savant Benoît XIV, durant un règne de dix-huit ans (1740- 1758), et grâce à une condescendance excessive peut-être, n'aboutit qu'à conserver ça et là quelques débris ; à tout prendre, il perdit plus qu'il ne gagna. Clément XIII, d'héroïque mémoire (1758-17G9), fut incapable, malgré sa constance apostolique, de recouvrer ce qui était perdu, de changer les dispositions des puissances, de donner au courant du temps une direction nouvelle. Clément XIV (1769-1774) fut victime du pouvoir civil et traité comme son serviteur. Pie VI, le noble patient et le « pèlerin apostolique » (1774-1799), descendit à des supplications inaccoutumées, et, le cœur plein de tristesse, entreprit à la cour de Vienne, si sauvagement réformatrice, un pèlerinage complètement inutile, car ses prières et ses représentations ne furent pas même entendues (1782). Ce siècle tout entier ofi're le douloureux spectacle d'une Eglise enchaînée et essayant vainement de rompre ses liens. Les droits, les prétentions, la puissance que revendiquaient chez eux les souverains protestants en leur qualité de grands pontifes, les princes catholiques les appliquaient en grande partie sur leur propre territoire, où l'esprit de la réforme exerçait un empire très-visible.

Telle est, selon nous, la principale cause des progrès de l'incrédulité à cette époque. On réformait, on renversait de haut en bas, on supprimait à coups de décrets parce qu'on avait la puissance eu main et qu'il est si agréable de tout gouverner en maître.

La révolution bénigne avait depuis longtemps lézardé l'autel et le trône, lorsque la révolution féroce éclata en France, et, faisant le tour de l'Europe, renversa pour longtemps dans plusieurs pays les trônes vermoulus, et abattit, sinon l'autel, du moins les autels. Les hommes de la révolution féroce, hostiles à la foi et voyant entre l'Etat et l'Eglise une alliance qui, pour être encore chrétienne en apparence, avait depuis longtemps disparu, détestaient d'autant plus l'Eglise qu'ils la considéraient comme une alliée et un soutien du trône. Si vous voulez révolutionner la France, disait Mirabeau, commencez par la déchristianiser.

LA RÉF0RMATIOi\ 1»ANS LKS IWYS CATHOLIQUES. 300

En dehors de l'asservissemeut de l'Eglise, il y avait encore en France d'autres sources d'incrédulité. Le déisme, qui se révéla d'abord en Angleterre, fut accueilli en France avec empressement sur la fin du rèf^ne de Louis XIV, sous le règne impur du Régent (1715-1723), puis sous le régne si long et si affreusement déplorable de Louis XV (1723-1774). L'immoralité sans frein dont la cour donnait l'exemple trouvait des imitateurs dans les hautes classes de la société et préparait un terrain propice à l'incrédulité. Si les mauvais exemples corrompent les bonnes mœurs, les mœurs dépravées affaiblissent et détruisent la foi. Quand on a depuis longtemps rompu en visière à la vie chrétienne , on arrive nécessairement à perdre la foi.

C'est ainsi que la France « éclairée » marchait de plus en plus vers l'incrédulité, ou du moins vers une insouciance frivole en matière de religion. Et comme c'était la France qui donnait le ton et qui le donne encore, comme tous les peuples de la terre s'étaient habitués à recevoir leurs modes de Paris et de Versailles, ce fut de Paris aussi qu'ils reçurent les maximes de l'incrédulité élégante, à laquelle ils se conformèrent tacitement. On ne disait point : Le christianisme est faux , absurde, déraisonnable, ou, si on le disait, c'était sans trop de sérieux ; on disait simplement : A Paris et dans le reste de la France, nul homme raisonnable et cultivé ne croit plus ces contes de vieilles femmes , que le peuple déçu, intéressé et ignorant a pris si longtemps pour argent comptant. En nos jours de lumière, le nuage a été déchiré, le vieil Evangile a fini son temps ; un Evangile nouveau se répand de Paris dans le monde entier. Ce nouvel Evangile de l'incroyance illumina de ses rayons les pays protestants comme les pays catholiques. Quand l'esprit du temps venait en aide aux productions de l'incrédulité, les lois extérieures, les vieilles ordonnances ne servaient plus de rien.

Que servait-il que le parlement de Paris fit brûler par la main du bourreau les ouvrages de Rousseau et de Voltaire, que Voltaire et Rousseau fussent obligés de prendre la fuite et d'errer à travers le monde, si leurs écrits et d'autres semblables étaient l'aliment intellectuel de tous ceux qui se prétendaient éclairés? On bannissait les auteurs, et leurs écrits étaient plus recherchés que jamais.

A Naples, pendant qu'on défendait sévèrement l'entrée des ouvrages des encyclopédistes français, des vaisseaux chargés de cette marchandise prohibée entraient librement dans les ports, et les employés, qui voulaient favoriser aussi ce fruit défendu, avaient soin de fermer les yeux. — En Autriche , Joseph II faisait donner la schlague à un déiste bohémien qui attaquait les bases du christianisme, pendant que lui-même, en maltraitant le christianisme, favorisait à la fois le déisme et l'athéisme. Gela s'appelait passer des moucherons et avaler des chameaux , rouer de coups un déiste et étrangler l'Eglise. C'était ce même Joseph qui, en 1783, à Rome, disait à l'ambassadeur d'Espagne, Azaria, que « le moment était venu pour lui d'affranchir complètement ses Etats de la suprématie papale dans toutes les choses ecclésiastiques qui n'avaient riou de commun avec la religion. »

Cette contradiction entre les paroles et les actes n'était pas moins

saillante en Espagne, où, pendant que la religion était accablée de démonstrations d'honneur, les évêques étaient soumis au plus dur contrôle de la part de l'Etat. Gomme il n'existait nulle part, peut-être, une fusion aussi complète entre la monarchie et la religion, les suites religieuses en devaient être plus regrettables que nulle part ailleurs, quand la monarchie, ou les ministres qui malmenaient la monarchie et le monarque, témoigneraient à l'Eglise leur haute défaveur. Nulle part, peut-être, l'Eglise ne s'était aussi pleinement dévouée au service de l'Etat, ne jouissait de plus d'honneurs et de richesses ; et, de son côté, la monarchie avait cherché un appui dans toutes les institutions et les manifestations extérieures de l'Eglise : elle s'était mêlée à toutes les influences de la vie ecclésiastique *. Pendant plusieurs siècles , les conséquences de cette fausse situation ne furent pas du moins intolérables. Sous les successeurs de Philippe II (1556-1598) , Philippe III (1598-1621), Philippe IV (1621-1665), alors que la puissance espagnole fut réduite à l'extrémité pendant les guerres provoquées par la défection du Portugal et de la Catalogne ; sous Charles II , « le Patient » (1665-1700), qui emporta avec lui dans la tombe la dynastie des Habsbourg en Espagne; sous Philippe V, premier roi bourbon (1701- 1746), enfin sous son frère aîné et successeur Ferdinand VI (1746-1759), il n'y eut point de violents conflits, ou du moins ils furent comprimés '.

Mais sous le règne de Charles IIÏ (1759-1788), qui du royaume de Naples, fondé pour lui et de son vivant, fut après la mort de son demi-frère Ferdinand VI, qui n'avait point laissé de postérité, appelé au trône d'Espagne par droit de succession, les choses tournèrent plus mal. A Naples, Charles avait fait preuve de sentiments religieux et justifié en somme l'espoir qu'on avait mis en lui. Mais une fois en Espagne, ses mauvaises qualités éclatèrent de plus en plus, bien qu'ici même il répandît un certain éclat sur la monarchie par ses constructions splendides, par la protection qu'il accorda aux lettres et aux sciences, etc. En Italie, il avait subi l'influence du Génois Grimaldi, un ami de Choiseul et du marquis Squillace ; en Espagne, le comte Aranda (né en 1739, mort en 1799) supplanta le pieux duc d'Albe et envahit graduellement toute l'autorité. Entièrement imbu

1 Le dernier concile espagnol a été célébré à Tarragone en 1757. Tenus si régulièrement Jusque là, les conciles furent dès lors complètement interrompus, pour cette raison entre autres que le gouvernement les voyait de mauvais œil. Toute bulle du pape devait, pour être valide, être raunie^ du placet royal (pase). En 1865 encore, il fut discuté en plusieurs séances du conseil d'Etat si l'on recevrait la bulle du 8 décembre 1864, si elle ne recelait aucun danger pour l'Etat et pour la paix publique, afin de l'arrêter, le cas échéant.

* Toute l'histoire espagnole des quatre derniers siècles montre une tendance à se séparer de Rome avec le secours de Rome, c'est-à-dire à lui arracher tant de concessions qu'elle n'ait plus sur l'Espagne qu'une primauté d'honneur. Cf. Jos. Hergenrœther, Spaniens Verhandhingen mit dem rœmischen Stuhle [seit dem xv Jahrhundert), dans Archw fur katholisches Kirchenrecht (1863-1864), t. X, p. 1-45, 185-214; t. XI, p. 252-263, 367-401 : Die Regierung Karl's III.

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