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LA RÉFORMATION I>ANS LES PAYS CATIIOLIOUES. 3 M

des nouvelles théories dont la Frauce était le foyer, il les réalisa avec uu zèle impitoyable. Il voulait faire table rase de tout le passé de l'Espaïne, dont il n'avait ni l'iutelligeuce ni le goût, et régénérer celte nation d'après les principes du philosophisme. « Jamais, depuis Philippe II, disent ses partisans, la monarchie espagnole n'avait obéi à une direction plus habile. Elle se releva de l'abaissement où l'avaient précipitée deux siècles de fanatisme, d'inaptitude et de folle ambition. » Voltaire lui écrivit une lettre pleine do félicitations et d'encouragements; Charles III le consola de l'opposition qu'il rencontrait en Espagne en lui disant que « ses sujets (les Espagnols) étaient comme des enfants qui pleurent quand on les lave de leurs ordures »

En 1773, Âranda fut envoyé en ambassade à Paris, et en 1792, il succéda de nouveau dans le ministère à Florida Blanca. 11 ne tarda pas à être pré» cipité par le malheureux Godoi et envoyé en exil , où il mourut peu de temps après sa chute.

Aranda avait pour auxiliaire le comte Pedro Rodriguez Campomanes, né en 1723, mort en 1802, qui croyait assurer le bonheur et la puissance de l'Espagne en travaillant à son bien-être matériel. Son sort fut celui de tous les courtisans; il fut remplacé par un favori, le comte Florida Blanca (Joseph Monino, né en 1728, mort en 1809), qui prit les rênes du pouvoir en lll"! Après avoir régné trois ans à la place de l'inepte Charles VII, surnommé « le Chasseur » (1788-1804), il céda au favori de la reine, le malheureux don Manuel Godoi, et fut renfermé comme prisonnier d'Etat au château de Pampelune (1792). Libre plus tard de retourner à Murcie , il y vécut jusqu'en 1808, et mourut à Séville au commencement de 1809.

Pendant que leurs ministres gouvernaient , Charles III et Charles IV se livraient à la chasse avec une frénésie qui les rendaient incapables de tout travail sérieux, et surtout du gouvernement d'un royaume. Cette passion, chez Charles IV, avait atteint le dernier degré; elle le dominait tout entier, cœur et intelligence, et non-seulement elle lui ôtait le goût du gouvernement, mais elle absorbait tous ses instants. Point d'intempérie, point d'affaires, point de solennité religieuse qui pût l'en détourner. Il n'y avait que deux jours dans la semaine sainte où il s'imposât l'abstinence de la chasse , au grand effroi de ses gens de cour, qui ne savaient comment prévenir ses éclats d'impatience et de mauvaise humeur. On lui annonça un jour qu'un de ses fils , qu'il aimait tendrement, était sur le point de rendre l'âme : « S'il en est ainsi, dit-il, il faut céder patiemment à la nécessité, » et il partit pour la chasse. Un paysan qui ramassait des glands dans une forêt, fut pris par un garde forestier. Charles le condamna à rester aux galères de Ceuta autant d'années qu'on trouva de glands dans sa poche : « C'est une chose horrible, dit-il, que de priver ces pauvres petites bêtes de leur nourriture , » ces mêmes bêtes que lui-même poursuivait avec tant de fureur. Le paysan gémit pendant six années dans les humides prisons de Ceuta : on avait trouvé six glands dans sa poche! Relâché, il assassina le garde qui l'avait accusé, et fut exécuté à Madrid. Sous un tel régime, les ministres étaient investis d'un pouvoir absolu; le roi s'en consolait en disant que c'étaient eux et non lui qui étaient respon-

sables devant Dieu des fautes de leur gouvernement. Un rusé courtisan recommanda un jour pour une charge un favori déclaré du roi. Charles III lui demanda si le postulant possédait réellement toutes les qualités nécessaires pour son emploi; et après une réponse affirmative : « Je vous suis fort reconnaissant, reprit le roi, d'avoir songé à cette promotion; je n'aurais jamais osé vous en parler. »

Dans ces conjonctures , la question était de savoir dans quelles mains le roi abdiquerait son pouvoir. — Malheureusement, il échut à cette fraction des ennemis de Dieu et de l'humanité qui avaient développé les conséquences du protestantisme en Angleterre et s'étaient imbus de la frivolité des Français; ces sectaires, auparavant connus sous le nom de philosophes, se nommaient alors encyclopédistes. Aux ministres précédents il faut ajouter don Manuel de Roda, ministre de la justice depuis 17G3; Tavira, aumônier du roi, plus tard évêque d'Osma et de Salamanque ; Pierre Olavides, auxiliaire de Campomanes, Jovelanos, etc.; mais Aranda était évidemment le principal personnage *. Les petits Etats suivirent l'exemple de la France, de l'Espagne, de l'Autriche et du Portugal. L'histoire tout entière de la Savoie, depuis qu'elle est devenue le royaume de Sardaigne, n'est qu'une suite d'hostilités contre Rome et contre l'Eglise*. Les deux républiques de Gênes et de Venise, qui s'en allaient mourantes, étaient inépuisables en agaceries et en hostilités mesquines contre Rome; les duchés de Parme et de Modône, arrachés aux Etats de l'Eglise, ne restèrent point en arrière, et la Toscane marcha en première ligue.

Ces dispositions malveillantes, ce vent d'incrédulité, avec des oscillations diverses , régnaient dans tous les pays catholiques. Là où les princes ne se souciaient point de gouverner, comme c'était presque toujours le cas dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, les ministres se chargeaient de les remplacer. Nous ne prétendons point qu'il y eût entre eux conjuration formelle contre le christianisme et contre l'Eglise ; il suffit de dire que presque tous faisaient alors subir à l'Eglise le même genre d'oppression et de mauvais traitements : Pombal , Aranda et Campomanes dans la Péninsule pyrrhénéenne, Tanucci à Naplos, Choiseul en France, Kaunitz en Autriche : preuve évidente qu'un même esprit animait les hautes classes de la société dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et que, même dans les pays catholiques, la prétendue réforme était imposée à l'Eglise par les puissances humaines. Citons encore un dernier exemple de ces dispositions du pouvoir civil dans ces mêmes pays catholiques. Nous l'emprunterons à l'histoire du royaume de Naples par Piétro Coletta 3.

Colelta, ministre de Naples, se montra plus d'une fois révolutionnaire, et surtout lors de la dernière révolution de Naples en 1821; il fut fait prisonnier de l'Autriche et mourut en Toscane en 1831. C'était, s'il en fut

1 Histor. -polit. Blœtter , Zeitlœufe, Spanien, IV, GU-653 , 705-725; V, 43-52.

2 Historisch-politische Blœtter, t. XXVI, p. 333-349.

3 En allemand, par le professeur Leber, 3 part. Grimraa, 1848; Cassel, J853.

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jamais, un « libre penseur » à la façon italienne, c'est-à-dire un ennemi de l'Eglise.

En 1739, après le départ de Charles 111 pour l'Espagne, son fils Ferdinand IV, âgé de huit ans, fut porté sur le trône de Naples. Le ministre Tanucci continua de régner en maître sur le pays, supprimant à son gré les couvents , défendant les acquisitions de main-morte et les testaments des âmes (fondations de messes pour les âmes des défunts). « Tous ces testaments, dit Coletta, furent déclarés invalides par le gouvernement, les évéques furent réprimandés, et les testaments demandés en faveur d'une àme interdits par la loi. » L'Etat réduisit également le nombre des prêtres à un cliitfre proporliouué à la population. Les jésuites furent supprimés à Naples en 17G7. « On ignore, dit Colleta, l'étendue des biens confisqués, car le gouvernement prit des mesures pour que l'affaire restât secrète. Quelques religieux , connaissant ou soupçonnant le malheur qui allait les frapper, avaient déjà emporté plus d'un objet précieux par sa valeur intrinsèque ou comme œuvre d'art. Les causes de cette expulsion étaient diversement interprétées; les imbécilles et les hypocrites se lamentaient, les esprits raisonnables étaient satisfaits, la foule indifférente, les prêtres et les religieux non atteints s'en réjouissaient par malice et par la jalousie que leur inspiraient l'ancienne prospérité et grandeur des jésuites. Le ministère Tanucci était en liesse. Le roi semblait indifférent, mais sa jeune àme s'accoutuma aux entreprises hardies contre l'Eglise, et habitua sa conscience à considérer l'humilité du chrélien comme séparée de la fierté du roi.

» Parvenu à l'adolescence et devenu, à l'âge de dix-huit ans, souverain absolu d'une grande et opulente monarchie, il gaspilla son temps dans les plaisirs de la jeunesse, s'occupant à commander des jeunes gens, ses égaux par l'ignorarce comme par la taille athlétique. L'adresse dans les exercices de gymnastique , la débauche, la communauté des goûts devinrent un objet d'émulation parmi ses sujets, et surtout parmi les nobles qui étaient ses compagnons ou qu'il admirait à sa cour. Ces grossières habitudes lui étaient tellement passées en nature, que ni la maturité de l'âge ni les vicissitudes de son règne ne purent les déraciner complètement. Epoux et père, il construisit encore en pleine campagne de Portici une hôtellerie où, en livrée d'aubergiste, il servait lui-même à boire et à manger à prix réduits, tandis que ses courtisans, quelquefois sa femme, faisaient l'office d'hôteliers ou de garçons d'auberges. »

Comment Ferdinand était-il tombé à ces mœurs triviales? Il avait pour ministre Bernard Tanucci, né en 1693 à Skia en Toscane. Professeur à Pise , Tanucci avait été emmené à Naples par le jeune Charles (1734), qui en avait fait son ministre de la justice. En 1735 déjà, Tanucci entamait une guerre avec le pape , et nourrissait le projet de couler en monnaie tout l'or et l'argent inutilement employés dans le culte religieux. Naples adressa au pape des demandes exagérées, notamment celle de jouir d'un droit d'exclusion dans les élections pontificales, c'est-à-dire qu'il voulait se séparer de l'Eglise par le moyen de l'Eglise. Par son concordat de 1746, le pape fit à Naples de grandes concessions. Cependant, si l'on en croit

/ HISTOIRE DE L ÉGLTSE.

/letta, ennemi de l'Eglise, les espérances des libres penseurs et des .abiles ne furent réalisées qu'en partie. Quoi qu'il en soit, Tanucci profita de cette convention pour entreprendre d'importantes réformes. Interprétant largement les articles du concordat, il en outrepassa souvent les dispositions. Il organisa la juridiction civile, défendit d'ordonner plus de dix prêtres pour mille âmes, refusa toute valeur juridique aux bulles pontificales non approuvées du roi, empêcha toute acquisition nouvelle de la part du clergé, déclara invalides les censures épiscopales infligées aux observateurs des lois et des ordres du prince (c'est-à-dire de Tanucci). Toutes les contestations, ou du moins la plupart, étaient vidées en faveur des laïques; toutes les infractions des prêtres étaient punies. Deux religieux ayant voulu exercer le droit d'asile furent ignominieusement expulsés du pays. Une pieuse famille avait bâti une église sans la permission du roi ; elle fut détruite. La permission fut refusée aux jésuites d'ériger de nouveaux collèges.

Déjà le gouvernement était tombé aux mains des juristes. Tanucci veillait aux intérêts de sa famille et ne la laissait manquer de rien. De nouveaux impôts furent levés, et tandis qu'on frappait les artistes, les artisans, etc., on épargnait les classes savantes, les médecins, les avocats, les juristes. Ces derniers, qui composaient le tiers-état, usurpèrent tous les emplois , tous les honneurs, tous les privilèges. Tanucci, l'auteur de ces mesures, n'avait qu'une passion, la haine du feudalisme (la noblesse) et de la papauté. Quant à la politique, les finances, l'administration, il n'y entendait goutte. Sa bonne renommée auprès des ennemis de l'Eglise , il ne la devait qu'à son opposition aux papes et aux coups qu'il portait au système féodal. Il ne cherchait qu'à conserver et à accroître son influence, et comme étranger, il avait plus d'attachemeot pour le roi que pour le pays.

En 1759, quand Charles fut transféré en Espagne, Tanucci devint plus puissant que jamais, car Ferdinand n'était encore que dans sa huitième année. La régence était composée de huit personnes, âgées pour la plupart et sans autorité. Tanucci, qui en faisait partie, portait seul le poids des affaires et passait pour la cheville ouvrière du gouvernement. Il avait recommandé au précepteur de Ferdinand, le prince San Nicandro, de ne lui point donner une instruction relevée, car il valait mieux pour le souverain d'un petit Etat goûter les plaisirs attachés à la grandeur que df; se perdre dans les spéculations et les vues grandioses. Ainsi, aux yeux de Tanucci le jésuitophobe, la fin sanctifiait les moyens. Pour qu'il restât au gouvernail, il lui fallait corrompre Ferdinand jusqu'à la moelle et le priver de toute grande culture. Mieux valait pour le prince s'adonner aux passions bestiales que de régner en personne. « Le rusé Tanucci modifia tellement l'ancien ordre de choses que le roi, devenu majeur, dut accepter toutes ses réformes. Toutes les œuvres intellectuelles qui se sont faites à Naples de 17G0 à 1790 reflètent l'esprit de Tanucci. »

Les revenus des évêchés vacants (la vacance durait souvent pendant dix ans) étaient consacrés à des œuvres civiles. Plusieurs couvents, dont trentehuit en Sicile, furent supprimés pour des causes diverses, notamment pour 0 exercer les droits de souveraineté. » Les biens d'Eglise furent trans-

formés en biens d'Etat, les dîmes furent restreintes, puis contestées, puis supprimées. Les acquisitions de main-morte, c'est-à-dire des couvents, des églises, des confréries, des séminaires et des hautes écoles, furent interdites. Ce mot d'acquisilion s'étendait à tout : agrandissement d'édifices , fondation de nouvelles églises ou chapelles, dot des religieuses, et jusqu'aux légères offrandes qu'on faisait pour des fêtes, des processions, des noces. 11 fut aussi défendu d'échanger les biens de main-morte; ils cessèrent même d'être des propriétés, car les fiefs héréditaires furent changés en domaines de l'Etat, et l'Eglise en fut réduite à ne percevoir qu'un canon annuel. Il fut interdit de fonder des messes pour le repos de son àme. Le ministre, disposant à la fois de la volonté des morts et de celle des vivants, maître souverain de la fortune de tout le pays, agissait en communiste consommé. D'autres « lois » mirent un frein aux prétentions qu'affichaient les papes sous le nom de « droits. » Toutes les bulles, anciennes ou nouvelles, qui n'auraient pas été confirmées par l'Etat étaient déclarées nulles, car il se pouvait que d'anciens rois les eussent approuvées par lâcheté ou défaut de vigilance. Le mariage fut déclaré un contrat purement civil et la bénédiction religieuse un accessoire. Toute affaire matrimoniale devait être déférée au tribunal civil. Une controverse de ce genre, celle du duc de Maddaloni, eut un retentissement européen ; Tanucci fut vainqueur, « et donna une nouvelle sanction à cette maxime que le mariage est un contrat civil. » 11 fut interdit aux évêques de se consacrer à l'enseignement et de faire imprimer des écrits « avant de les avoir soumis à la censure ordinaire et à l'approbation du roi. » Or Ferdinand ne savait pas lire, et de même qu'il augmentait journellement en force et en obésité, il croissait aussi en ignorance et en sauvagerie. « Il ne lisait jamais rien dans le but de s'instruire ou de s'occuper des affaires de l'Etat. Tanucci continua donc de régner après qu'il fut devenu majeur (depuis 1767). »

De cette époque (fin novembre 1767) date l'expulsion des jésuites de Naples. « Ce fut le premier acte du. roi majeur. Tanucci était dans la jubilation; le roi, indifférent.»

En 1768, Ferdinand épousa Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, qu'on obligea de passer à côté de Rome, afin d'infliger un nouvel affront au pape. Indignée, Marie-Thérèse écrivit au pape que c'était contrairement à sa volonté et par l'insolence de Tanucci que sa fille avait été contrainte à un acte si révoltant contre le chef visible de l'Eglise. En juin 1768, Tanucci fit occuper Bénévent et Pontecorvo, « sous prétexte qu'il était nécessaire de réunir ces deux principautés à l'ancien domaine du royaume des Deux-Siciles. » Tanucci ne donnait alors au pape que le nom d'évèque de Rome, et se faisait habituellement un jeu infâme de l'insulter en toute occasion. Sa conduite finit par déplaire à Choiseul lui-même, ministre de France et coryphée de tous les tyranô ministériels des Bourbons. 11 le fit tomber en disant que « de tels ministres n'étaient pas faits pour traiter les grandes affaires, qu'il fallait sa borner à mépriser les petites manœuvres de leur politique. » Le dernier chef-d'œuvre, ou plutôt la dernière polissonnerie de Tanucci fut la rupture .violente du lien féodal qui ratta-

t Naples à Rome, rupture amenée par une circonstance tout accidenté (1776).

L'année suivante, eut lieu la chute de Tanucci, qui pendant quarante- ,rois ans avait tyrannisé la pauvre Naples. L'acte de mariage de la reine portait qu'elle devait avoir séance et voix au conseil d'Etat dès qu'elle aurait donné le jour à un prince. Le cas échut en 1777, « Le roi n'eut rien à y objecter. Mais Tanucci, qui connaissait l'habileté et l'orgueil de la reine et qui craignait l'influence de sa famille, travailla secrètement à contrecarrer son désir, puis il la combattit ouvertement. La reine l'emporta et Tanucci dut céder (il comptait alors quatre-vingt-deux ans). Un roi expulsé de son pays n'est pas plus sensible à son malheur que ne le fut Tanucci chassé du ministère. L'abandon de ses prétendus amis, le manque de respect chez ses subordonnés , le vide de ses salons, furent à ses yeux des preuves de la plus effroyable corruption morale. C'est pourtant le train habituel du monde : un dieu déchu est d'autant moins adoré qu'il avait eu plus d'adorateurs. Pour s'épargner la vue odieuse des hommes, il se retira à la campagne , où il mourut en 1783 dans un état voisin de la pauvreté, après avoir été ministre tout-puissant de 1734 à 1777, » Tel est le portrait d'un ennemi de l'Eglise tracé par un autre ennemi de l'Eglise, Coletta.

Ainsi se comportaient envers l'Eglise les vieilles cours catholiques, animées par le vent qui soufflait de la France au dix-huitième siècle. Le plus chétif monarque de la plus chétive nation se croyait en droit et se faisait une gloire de persécuter et de fouler aux pieds l'Eglise désarmée et sans défense.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas faire aux gardiens et aux défenseurs attitrés de la foi en Israël la part qui leur revient dans l'affaiblissement des croyances au sein des pays catholiques. Nous avons déjà remarqué qu'une partie des dignitaires ecclésiastiques s'étaient offerts à devenir les exécuteurs des ordres de la puissance civile. Une autre cause de l'asservissement et de l'oppression de l'Eglise, ce fut la terreur et les angoisses que les hommes d'Eglise montrèrent devant les puissances du jour, leurs déférences et leurs génuflexions en face de l'uniforme du fonctionnaire. Cette peur et cette lâcheté excessives, décorées souvent du beau nom d'amour de la paix et de noble générosité, fut la faute grave de plusieurs membres du clergé, depuis le sommet jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie ecclésiastique Le clergé montra trop de respect pour la force illégitime et irrégulière, et de là vient qu'il fut si souvent victime de la force. Une autre cause active de la diminution et du discrédit de la foi furent les mauvais exemples, la nonchalance intellectuelle et physique, l'amour du bien-être, la léthargie des mœurs qui avaient envahi une si grande portion du clergé séculier et régulier. En rendant les ministres de la religion ridicules et odieux (pendant que ceux-ci, par leur propre faute, semaient souvent les ronces et les épines dans leur propre terrain), les ennemis jurés du christianisme savaient fort bien que la foule ne fait point de différence entre 1rs personnes et les choses, entre les ministres indolents et inutiles de la religion et la religion elle-même, dont la vérité reste

toujours immuable. Nous nourrissons tous, môme les chrétiens les plus consciencieux, un secret penchant pour le doute. Que des circonstances extérieures viennent remuer ce ferment de scepticisme, on verra succomber plusieurs de ceux qui, en d'autres occurrences, auraient porté leur foi victorieuse à travers toutes les tentations de la vie.

Dans les hautes couches sociales, l'incroyance était devenue une mode, un bel air. Dans les classes moyennes, la foi n'était pas perdue, mais pourtant affaiblie. C'était, à des degrés divers, un mélange d'incrédulité et de demi-croyance. Quant à la masse des populations rurales, il est certain qu'elle n'avait pas répudié sa foi. Les épreuves et les nécessités de la vie, le sentiment inamissible de la subordination à une puissance supérieure qui dispense le soleil et la pluie, une raison saine et honnête, les traditions et les coutumes, la rareté des relations, tons les éléments conservateurs en un mot maintenaient la foi parmi les masses populaires et surtout dans le peuple des campagnes. Toutefois, comme le torrent de la vie finit toujours, tôt ou tard, par descendre des régions supérieures aux régions inférieures; comme le vulgaire vit au jour le jour et suit son train journalier sans se rendre compte de rien et sans pouvoir s'élever de lui-même, sa foi était souvent une pure habitude, une forme sans réalité, une lettre morte qui avait besoin d'être vivifiée.

Telle était la situation des choses immédiatement avant la révolution française, ou plutôt européenne. La foi avait subi partout de grandes et terribles défaites. Cette révolution, signe extérieur du chancre qui rongeait la société, c'était l'incrédulité triomphante, la guerre déclarée à l'Eglise du Christ et aux souverains temporels ; c'était le dernier effort de la révolution contre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. Peu contente de renverser les Etats, elle voulait encore anéantir l'Eghse. Elle y réussit partout où elle étendit sa puissance i.

* J.-Aug. Stark, Triumph der Philosophie im kviil Jahrh. Darmst., 1805. — Wilh. Binder, Geschichte des philosophischen und revoluiionœren Jahrhunderts , mit besonderer Rûcksicht auf die Gestaltung der kirchlichen Zusiœnde, 2 vol. Schaffh., 1845. — Le même, Freihcrrn von Stark's Triumph der Philosojjhie im xviii Jahrh., 3e édit., revue par W. Binder. Regsb., 1847. [Triumph der PhilosopJiie, oder Geschichte der Verschwœrung des Rationalismus gegeii Religion und Kirche. Revu par S. Buchfelner. Landsh., 1834.)

Aug.-Fr. Gfrœrer, Geschichte des xviii Jahrhmidevts, publiée par le professeur Weiss, de Gratz, 1862, 3 vol. (Le deuxième volume contient V Histoire de l'Europe, de 1715 à 1740. Les libres-penseurs.) — Gams, Glaube utid Unglauhe im xvin und xix Jahrhundert, dans (Hildesheinier) Theologische Monatschrift, 1850, p. 18-59.

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