MÊME
aucune, ajouter encore à l'aigreur d'un clergé si douloureusement éprouvé. Déjà pendant qu'on délibérait sur la sécularisation des biens ecclésiastiques, l'évêque de Clermont avait déclaré qu'à l'avenir il ne prendrait plus aucune part aux discussions. Plusieurs membres de son ordre avaient adopté le même parti.
Quel ne dut pas être l'étonnement du clergé quand l'assemblée constituante lui imposa une nouvelle constitution I Cette mesure lui fut inspirée par le désir de mettre plus sûrement et plus promptement la nouvelle situation ecclésiastique en harmonie avec les éléments démocratiques introduits dans la constitution civile. Le rapport de la commission présenté /par Martineau fut suivi, le 29 mai 1790, des débats sur la nouvëlleconstitution de l'Eglise gallicane. Voici quels étaient les principes de cette constitution : La circonscription des diocèses sera exactement conforme à la nouvelle distribution des départements ; chaque département formera un diocèse. Ce décret réduisait de beaucoup le chiffre des diocèses. Aucun citoyen français ne reconnaît plus l'autorité d'un évêque ou d'un métropohtain étranger, mais sans préjudice de la communion de foi avec le chef visible de l'Eglise. Les métropoles futures seront spécialement désignées. Les synodes métropolitains forment le premier tribunal d'appel des synodes diocésains. Les églises cathédrales, tout en conservant leur qualité d'églises épiscopales, sont transformées, suivant ce qui existait originairement, en églises paroissiales, et les évêques en sont les curés. Les vicaires des églises cathédrales, le supérieur du séminaire et ses aides, forment le conseil épiscopal. Pour l'administration du diocèse et du séminaire, comme pour l'exercice de sa juridiction, l'évêque devra toujours, avant de prendre un parti, consulter son conseil. Toutes les dignités, abbayes, prieurés, bénéfices, sont abolies (le clergé se compose uniquement des évêques , des curés et des vicaires). Les évêques, de même que les membres des assemblées départementales, seront élus désormais par le peuple et confirmés par le métropohtain ; l'évêque de la métropole sera nommé par ses plus anciens comprovinciaux. Nulle confirmation ne sera plus demandée au pape; toutefois, le nouvel élu pourra lui mander qu'il restera avec
lui en communion de foi, comme étant le centre de l'unité ecclésiastique. Les curés seront également nommés par le peuple.
Cette constitution, sans doute, ne s'écartait point des principes fondamentaux du catholicisme ; car il est évident qu'elle conservait l'essentiel de la hiérarchie. Mais il est évident aussi que de telles mesures n'étaient pas du ressort d'une assemblée politique, surtout d'une assemblée qui avait pris pour devise le mot de liberté. L'Etat opprimait l'Eglise en grand, tandis qu'il avait l'air de lui accorder en détail la liberté de ses mouvements. Rien n'empêchait les trois ordres de soumettre à l'Eglise des vœux raisonnables; mais ces vœux, on aurait dû les débattre en concile national, en y appelant peut-être aussi des délégués du peuple ; ils auraient dû être librement acceptés (en union avec le pape qui y était intéressé). La justice de cette méthode fut exposée dans l'assemblée , mais inutilement. Les orateurs du clergé étaient l'abbé Maury, nature impétueuse, homme de beaucoup d'esprit et de courage, mais sans tact et sans prudence ; les abbés Jubineau et Montesquiou, moins ardents que Maury, et dont la parole délicate et modérée aurait, en des temps meilleurs, obtenu de grands résultats. Les raisons par lesquelles on justifiait les empiétements sur les droits de l'Eghse étaient absolument ceux du droit canon imaginé par Joseph II , comme l'attestent le discours de Treilhard et un mémoire de Chasset, qui ne voyaient dans tous ces^écrets qu'une pure affaire de police, où l'Etat était dans son droit. Ils ne cessaient de protester qu'ils n'entendaient point envahir les droits de l'Eglise ni méconnaître son autorité, qu'ils voulaient simplement la renfermer dans le dogme , comme si le dogme pouvait être maintenu quand chaque Etat usurperait le gouvernement de l'Eglise.
Cette nouvelle constitution ecclésiastique était éminemment funeste aux intérêts de l'EgUse. Elle offrait sans doute plus d'une analogie avec la constitution de l'Eghse primitive, mais elle ne pouvait être adaptée aux temps nouveaux que dans le cas où l'Eghse de France reviendrait elle-même à l'esprit et aux mœurs de l'Eglise primitive, où l'on ne voyait point ces athées, ces matérialistes, ces déistes, ces indifféren-
tistes dont regorgeait la France ; où la foi la plus intègre, la plus profonde, la plus vivante, unissait tous les membres de l'Eglise. Plus les esprits différaient entre eux de pensées et de sentiments sur les affaires -de la religion et de l'Eglise, plus étaient divers les buts qu'ils poursuivaient, et plus il était nécessaire de suppléer à cet inconvénient par des formes qui empêcheraient la prédominance de l'esprit irréligieux et concentreraient en une masse compacte les forces encore subsistantes. Au lieu de cela, on ne laissait plus au pape que le vain titre de chef de l'Eglise ; le pouvoir des métropolitains était paralysé par celui des évêques, et le pouvoir des évoques par celui de leur conseil et par les curés. La nomination des curés était tellement indépendante de l'évêque , celle des évêques des métropolitains, celle des métropolitains du pape, qu'il eût été possible en très-peu de temps de placer à tous les degrés de la hiérarchie des hommes capables de ruiner l'Eglise de fond en comble. Sans doute, le métropolitain pouvait refuser de confirmer l'évêque désigné, de même que l'évêque le curé ; mais ce droit, du moins dans le premier cas, était entouré de formalités qui pouvaient aisément le rendre illusoire. Il fallait donc s'attendre que la nouvelle constitution rencontrerait de nombreux adversaires au sein du clergé. Quand on en vint à l'application, on se heurta à une multitude de difficultés imprévues. Ces difficultés devinrent principalement sérieuses à partir du jour où le serment qui, en vertu de la nouvelle constitution devait être prêté par les prêtres qui seraient placés à l'avenir, fut, par décret du 24 juillet 1790, étendu aux prêtres déjà employés dans le ministère. Plusieurs n'hésitèrent pas à le prêter, d'autres s'y refusèrent obstinément, évêques aussi bien que curés, y compris une grande partie des membres ecclésiastiques de la constituante. Malgré ce refus, ils ne paraissaient nullement disposés à renoncer à leurs fonctions, quoiqu'ils y fussent obligés par une loi expresse (décret du 27 novembre 1790). Les évêques des diocèses supprimés, de même que les curés, crurent qu'ils ne pouvaient abandonner la mission qu'ils avaient reçue de l'Eglise sans y être autorisés par l'Eglise. Les prêtres assermentés attaquèrent les prêtres non assermentés, et réciproquement; on éleva autel contre autel. Parmi les fidèles,
les uns doutaient s'ils devaient considérer les premiers comme des prêtres réguliers, les autres n'hésitaient pas à les répudier, préférant s'abstenir des sacrements plutôt que de les recevoir de la main de schismatiques et d'hérétiques , ainsi qu'ils appelaient les prêtres assermentés.
Plusieurs ecclésiastiques se marièrent et rentrèrent dans la condition séculière. Le pape lui-même ne restait point inactif, et après divers écrits, il publia en juillet 1791 une bulle qui frappait d'excommunication tous les prêtres assermentés et quiconque participerait à l'élection et à la consécration d'un évêque constitutionnel. De son côté, l'Etat rendit des décrets de plus en plus sévères contre les réfractai res ; le désordre, et un désordre irrémédiable, croissait à vue d'œil. Tout espoir de conciliation avait disparu ; la défiance et la haine des partis adverses étaient au comble; les meneurs de l'Etat n'imputaient la résistance du clergé qu'aux plus vulgaires passions : la cupidité et l'avarice, tandis que le clergé lui-même n'attribuait ces nouvelles lois ecclésiastiques qu'à une haine invétérée de la religion. Ainsi furent semés les germes de ce nxalheureux désaccord qui subsiste encore de nos jours entre le clergé et les libéraux de la France : le clergé ne voyant dans les libéraux que des ennemis du christianisme et de l'Eglise, et les libéraux ne considérant le clergé que comme un ennemi de la liberté et de la constitution.
§ 2. Progrès antlreligfîeux. de la révolution française '. — Athéisme. — Cullc tléisic. — Itestauration de l'I^glise par Bonaparte.
Les prêtres non assermentés n'avaient pas tort de croire que des éléments antireligieux jouaient un rôle essentiel dans l'œuvre de la révolution. Il est vrai que l'assemblée ' constituante ne négligeait aucune occasion de parler de son respect pour la rehgion et le catholicisme, et Chasset, dans son instruction (21 janvier 1791) sur la constitution civile du.; clergé, approuvée par les députés, protestait encore dans les]
* G. Marchetti, Testimonianze délie chiese d. Francia sopra la cosi detta costituzione civile del clerO decretaia dalla assamblea nazionale, 16 vol. Venez., 1791-1795.
termes les plus formels de son attachement à l'Eglise. On ne peut douter que la grande majorité ne fut sincère ; mais les principes du déisme, et même de l'athéisme, propagés en France depuis plusieurs années , avaient jeté de trop profondes racines, ils avaient des ramifications trop nomhreuses pour que l'assemblée constituante n'en fût point infectée. Ces principes ne tirent que gagner du terrain dans les assemblées qui succédèrent à la constituante, l'assemblée législative (1791-1792) et la convention nationale (1792-1795). De ces deux assemblées devenues de plus en plus démocratiques, la première plaçait toute la force et toute la puissance de l'Etat dans la masse des citoyens, en attendant le jour où elle la déposerait aux mains de la populace. Quand ce jour fut venu, le fanatisme , la fureur et l'arbitraire ne connurent plus de bornes, et l'on vit éclater ces scènes dégoûtantes qui ont fait de la révolution française un des plus horribles drames de l'histoire. A mesure que se développait la puissance tyrannique de la foule, on voyait disparaître les derniers vestiges d'esprit rehgieux qui avaient subsisté jusque-là dans les assemblées. L'abohtion de la royauté, l'installation de la république (22 septembre 1792), l'exécution de Louis XVI (21 janvier 1793), une chronologie et un calendrier nouveaux qui commençaient à la fondation de la répubhque (5 octobre 1792) et non à la naissance de Jésus-Christ, annoncèrent à l'univers combien l'origine de la république l'emportait aux yeux des Français sur les origines du christianisme, et combien celui-ci avait perdu de son influence sur les temps nouveaux.
Peu de temps après, à l'instigation des hébertistes , la convention nationale proposa de remplacer le culte catholique par le culte de la raison et de la nature (7 et 10 nov. 1793). L'évêque de Paris et ses vicaires furent sommés d'abjurer le christianisme; les éghses furent fermées ou converties en temples de la raison. Robespierre , déiste selon les principes de Rousseau en ses Confessions d'un vicaire savoyard, et opposé à la faction des hébertistes qu'il qualifiait lui-même d'ultrarévolutionnaires, avisa aux moyens de combattre ces excès de l'athéisme, ou plutôt cette adoration de l'homme par l'homme. 11 consacra les fêtes de la décade à Y Etre suprême,
aux vertus et aux idées abstraites, tels que la vérité, la justice, etc. Enfin (en 1794), sur la proposition de Robespierre, le comité du salut public fit décréter l'existence de Dieu sous le nom d'Etre suprême, et ordonner que sa fête fût célébrée dans toute la nation. L'auteur de ce culte, à Paris, fut un prédicateur brillamment paré (7 mai 1794). Cependant, des légions de prêtres ne cessaient d'être conduits à la mort , et un décret du 28 septembre 1795 condamnait tous les réfractaires à la déportation.
Les fanatiques en arrivèrent peu à peu à se supplanter les uns les autres, et l'établissement du directoire marqua l'apogée de la révolution (27 octobre 1795). La souveraineté du peuple fut graduellement rognée par de nouveaux décrets, et la France effrayée elle-même de receler dans son sein tant de puissances diaboliques, essaya d'en arrêter l'explosion ; le fanatisme se refroidit , et à mesure que les classes cultivées arrivèrent au pouvoir, le principe religieux se releva. Sous le directoire, le déisme essayait de s'asseoir sur des bases durables; comme on était à bout de doctrines, la nouvelle création inaugurée par le directoire ne pouvait être reprise que là où l'avait laissée la convention. Le directeur La Ré veillère consacra donc au déisme ce qu'on appela le cuit théophilaiitliropique ; il institua des fêtes, un rituel, des for mules liturgiques ; mais malgré toute la peine qu'il se donna, l'œuvre ne fit point de progrès ; l'idée religieuse qui lui servait de base, une pure abstraction, était trop faible pour susciter une Eglise et un culte. Tournés en ridicule, les théophilanthropes ne tardèrent pas à disparaître. Le culte cathohque put sortir de son obscurité et se déployer en plein soleil. La Vendée, qui se remuait alors, fut surtout ramenée au calme par une plus large liberté accordée aux choses de la religion, et parce qu'on n'exigea plus des prêtres le serment constitutionnel. Cette expérience ne fut pas inutile.
Ce fut sous le directoire que la nouvelle république remporta ses principales victoires au dehors. Quand elle fut fondée, la Belgique formait déjà une partie intégrante de la France (1" octobre 1795) ; mais ce fut alors seulement que les Français conduits par Bonaparte triomphèrent de leurs ennemis en Italie, où ils créèrent la république cisalpine, qui fut