BONAPARTJÎ. — LE PAPE PIE VU
reconnue par la paix de Campo-Formio (octobre 1797). La Belgique, à son tour, fut agitée des mêmes vicissitudes que la France : vente des biens ecclésiastiques, diversité d'opinions religieuses, désordres, c'était l'image de la France sous des couleurs tempérées. En Italie, ce furent les Etats de l'Eglise qui soufTrirent le plus. Par le traité de Tolentino, le pape fut dépouillé de ses possessions françaises d'Avignon et du Yenaissin, et par la cession des trois légations de Bologne, -de Ferrare et des Romagnes, il se vit forcé d'aider à l'établissement de la république cisalpine. L'année suivante (L^ février 1798), Rome elle-même fut républicanisée, et Pie VI, dont l'administration avait été dès le principe si laborieuse et si agitée, dut renoncer à son pouvoir politique, et fut transféré à Sienne d'abord, puis à Valence, où il mourut (20 août 1799). Rome, déjà épuisée d'avance par des contributions auxquelles elle pouvait à peine suffire , dut encore livrer à la France ses ricbesses artistiques.
Le collège dispersé des cardinaux se réunit encore la même année à Venise sous la protection de l'Autriche, et l'année suivante (13 mars 1800) il nomma le cardinal Chiaramonti , homme distingué par ses talents, ses connaissances et ses vertus, non moins que par la fermeté de son caractère. Il entreprit l'administration de l'Eglise sous le nom de Pie VII et allait être réservé à des épreuves plus rudes encore que celles de son prédécesseur*.
Sur ces entrefaites, un nouveau et très- grave changement venait de s'opérer en France. Un enfant de la révolution. Napoléon Bonaparte, que ses victoires en Italie et en Egypte avaient mis en état de lui faire la loi, renversa le directoire et donna une constitution qui éliminait complètement le peuple, rapprochait la république de la constitution monarchique et rélevait lui-même au consulat. La victoire de
* Histoire du pape Pie Vil , par Artaud de Monter. Paris ^ 1837, 2 tomes. — Pacca, Mémoires historiques sur Pie VII, 3 vol. — Cohen, Précis historiques et politiques sur Pie VII, 1823. — A. de Beauchamp, Histoire des malheurs et de la captivité de Pie VII, 1814. — Wisemau, Souvenirs des quatre derniers papes. Ratisbonue , 1858. — Neueste Geschichte der Kirche Christi (jusqu'en 1836), aus dem Italienisch. Augsbourg, 1837. — Gams, Geschichte cl. Kirche Christi im XIX Jahrhd., 3 vol., t. I et U, Innsbr., 1854-1855.
Marengo (44 juin 1800) consolida sa nouvelle création. Les Etats de l'Eglise furent rétablis par la paix de Luné ville (février 1801), et bientôt après, à la suite des négociations entamées avec le pape (15 juillet 1801), un concordat élaboré par le cardinal Consalvi et Joseph Bonaparte, ressuscitait en France le culte catholique et régularisait la situation de l'épiscopat*. La nomination des évêques fut accordée à l'Etat conformément au concordat de Léon X et de François I"; la confirmation fut réservée au pape ; les chapitres cathédraux furent relevés ; l'Etat se chargea de fournir un traitement aux évêques et aux chanoines et d'entretenir les séminaires, d'après les décisions de l'assemblée constitutionnelle. La nomination des curés fut réservée aux évêques. Dans ces diverses mesures, le consul Bonaparte s'inspira-t-il de la politique ou de la religion, ou de l'une et l'autre à la fois? Nous ne le déciderons point 2. Le concordat avec la république itahenne (1803) reposait sur les mêmes fondements.
§ 3. ESouleverscinent et restauration des allalres religieuses en Allemagne. —L'empire français. — Démêlés de l^apoléon a%'ec le pape* — Chute de iVapoléon.
La paix de Lunéville exerça une influence décisive sur la condition extérieure des affaires religieuses en Allemagne. Il fallut céder à la république française la rive gauche du Rhin, et pour compenser les pertes des souverains, on conçut l'idée de séculariser les principautés épiscopales, les abbayes et les couvents d'Allemagne. Ce plan fut réalisé par la députation de l'empire en février 1803^. Les trois archevêchés dont les titulaires étaient princes électeurs avaient déjà été supprimés par la paix de Lunéville. Tous ceux qui se trou-
• Mémoires du cardinal Consalvi, par J. Crétineau-Joly, 2 vol. Par., 1864. (Comparer les renseignements tout-à-fait nouveaux qu'ils contiennent avec la Correspondance de Napoléon /er, t. VII-IX. Par., 1861-18G2, aniiées 1801-1804).
* D'après les plus récents travaux , le mobile politique paraît très en évidence.
3 Sur l'œuvre de la sécularisation eu Allemagne, voir les données recueillies par le P. Gams, loc. cit., p. 304: Die Zertrûmmerung und Auflœsung der Kirche in Deutschland,
l'empire FRAiNÇAlS. — iNAPOLÉOiN ET PIE Vil. 331
valent dans la même situation subirent le même sort. On obligea, il est vrai, les princes qui s'étaient partagé le butin à doter les évèchés, les chapitres cathédraux et les séminaires pauvres ; un nouvel archevêché fondé à Ratisbonne fut confié à Tancien archevêque et prince électeur de Mayence, Dalberg, qui devait être en même temps arciiichancelier de l'empire d'Allemagne (1804). Mais les événements se précipitèrent avec une telle hâte qu'on ne pouvait songer à des institutions durables.
Napoléon, se rendant aux vœux du sénat (?), fut nommé empereur des Français (1804), et il arriva ainsi, d'après les lois de la réaction, que le despotisme fut substitué à la liberté sans frein où l'on aspirait; mais l'éblouissement causé par de nouvelles victoires empêcha de le remarquer. L'expédition de 1805 contre l'Autriche entraîna la ruine complète de l'empire d'Allemagne; la confédération du Rhin fut étabhe, Dalberg élevé à la dignité de prince primat, et l'on procéda à de nouveaux partages de territoires. Les derniers eurent lieu après la défaite de la Prusse (1807) et après une nouvelle et malheureuse rencontre de l'empereur d'Autriche avec le fameux capitaine (1809).
Le grand et universel mouvement imprimé par Napoléon s'était de nouveau communiqué aux Etats de l'Eglise, car Pie VII n'entendait point se soumettre sans réserve au système continental de l'empereur*. Sans parler de diverses exigences relatives à la politique, on demanda au pape (1808) de reconnaître le patriarcat qu'on projetait d'instituer en France, et de placer les évêques dans la situation qu'avait eu en vue l'assemblée constituante. Le pape refusa, et les Etats de l'Eglise furent incorporés à l'empire français (17 mai 1809). Ni les protestations ni l'excommunication lancée contre Napoléon (10 juin) n'obtinrent (d'abord) le résultat désiré par Pie YII. Napoléon allouait au pape et à ses successeurs une pension annuelle de deux millions de francs et se chargeait d'entretenir le collège des cardinaux et de la Propagande. Il lui offrit aussi des palais à Rome, à Paris et ailleurs.
' D'Haussonville , l'Eglise romaine et le preniier empire, 1800-1814, 63 p. Par., 1867. — Les Mémoires de Consalvi et de Pacca. — Gams, t. II. -— Michel, l'Eglise catholique et l'empereur Napoléon /«'. Par., 1865.
Pie VII persista à maintenir ses droits , même après qu'on l'eut emmené à Savone avec Pacca, son secrétaire d'Etat (6 juillet). Il montra pendant cette captivité une constance et une grandeur d'àme qui lui attirèrent la sympathie et l'admiration de toute l'Europe.
:. Le moment était venu , du reste , où Napoléon avait luimême besoin du pape. Plusieurs évêchés (27) étaient vacants en France, et Pie VII refusait de reconnaître les évêques déjà nommés. Sur l'avis des cardinaux Maury et Fesch, oncle de l'empereur, un concile national fut convoqué à Paris pour 4811, aftn d'aviser aux moyens de sortir d'embarras (11 juin 1811). Cet homme, qui faisait tout plier sous lui, rencontra pour la première fois une résistance inattendue*. Il y eut aussi un évêque d'Allemagne, Droste-Vischering, qui insista pour la délivrance du pape^. L'assemblée indocile fut dissoute avant qu'aucune résolution eût été prise (10 juillet) ; trois évêques furent arrêtés , et l'on obligea les autres à donner chacun leur suffrage en particulier. Mais la majorité, même sous cette forme, resta inébranlable, y compris Fesch luimême. En juin 1812, Pie VII fut conduit à Fontainebleau, où fut arrêté un nouveau concordat en vertu duquel le pape recouvrerait les Etats de l'Eglise ainsi que les domaines aliénés, jusqu'à concurrence de deux millions, nommerait à dix évêchés et serait libre de recevoir les ambassadeurs des cours étrangères. A son tour, le pape s'obligerait à donner dans l'espace de six mois l'institution canonique aux évêques nommés; s'il ne le faisait point dans cet iqtervalle, le métropoUtain, ou l'aîné des évêques suffragants, y pourvoirait. Quant à un patriarche français, etc., il n'en fut plus question (25 janvier 1813) ^
* Bas National-Concilium zu Paris im Jahre 1811. Mit aufhentischen Actenstûcken, par le chanoine F. -A. Melcliers. Munster, 1814. — Gains, H, p. 276-306. — Correspo7idance de Napoléon I^^; le dernier volume paru jusqu'ici est le tome XXII. Paris, 1867. On y voit que Napoléon visait à détacher la France de Rome et à fonder une Eglise nationale.
* Ce fait est confirmé par un bref où Pie VII rend à cet évêque le témoignage priniam vocem sustulisse, etc. — Irénée DesoUe, évêque de Ghambéry, fit aussi entendre une voix énergique pour la délivrance du pape , tandis que le fameux de Pradt criait de sa voix de stentor : « Ajourner! ajourner! ce n'est pas ici le moment » (23 juin 1811).
* Pacca, Mémoires, t. II, 129, et t. III, 66. — Celte disposition de l'ar-
LA FRANCE ECCLÉSî ASTIQUE. 333
L'empereur eût fait difficilement cette concession, si dans l'intervalle son armée de Russie n'eût essuyé de grands désastres. Ce concordat, qui du reste ne fut pas réellement conclu, allait être rendu inutile par la chute de Napoléon*. Les nouveaux changements politiques semblaient prendre de la consistance dans la chute du conquérant et dans l'épuisement général de l'Europe ; des concordats, depuis longtemps concertés, furent conclus avec Rome par les princes d'Allemagne et par d'autres souverains. Une nouvelle circonscription des diocèses d'Allemagne, différente de l'ancienne à bien des égards, fut jugée nécessaire, et l'on fit ça et là quelques modifications dans les rapports des évêques avec leurs chapitres.
§ [i. Situation intérieure de la France ecclésiastique* ^'..
C'était déjà un grave inconvénient pour la vie religieuse que depuis le commencement de la révolution les intérêts politiques se fussent emparés à ce point des pensées et des sentiments de la France. Si ces préoccupations n'avaient qu'une influence négative sur l'affaiblissement du sens religieux, les scènes d'horreur dont la France entière était le théâtre, et Paris le principal foyer, exerçaient souvent une influence positive, et les guerres incessantes produisaient le même résultat. Sur un terrain ainsi bouleversé, l'athéisme et la plaie hideuse de rindifférence pour toute espèce de culte étalaient leur végétation luxuriante, et comoie l'enseignement régulier de la religion, comme le culte catholique lui-même avait cessé depuis des années, cette maladie morale ne pouvait être combattue publiquement, ni même en secret. Si Napoléon releva l'Eglise, cela ne peut s'appliquer qu'à la partie extérieure : rétablir l'épiscopat et les chapitres cathédraux, rouvrir les temples, ce n'était point encore relever l'Eglise au dedans. Plus Napoléon s'efforçait de faire servir l'Eglise à raffermissement de sa puissance , plus la soumis-
ticle 4, que si la sanction du pape n'arrivait pas dans l'espace de six mois, l'institution serait faite par le métropolitain, supprimait la papauté en principe. C'était l'empereur qui nommait et qui se faisait pape. » Pie VII le rétracta le -24 mars 1813.
23 i HISTOIRE BE l'ÉGLTSE.
sion à l'empereur était inculquée clans les catéchismes comme un devoir religieux, plus Napoléon mettait d'empressement à se faire sacrer par le pape, plus aussi la religion semblait méprisable à certains esprits , puisqu'on en abusait au point de la convertir en instrument de politique et de despotisme. Les hommes superficiels, et ils étaient nombreux, se persuadaient volontiers, ainsi que les athées le prêchaient depuis longtemps, que la religion n'était qu'une fable imaginée par d'habiles imposteurs pour comprimer les hommes sous une crainte et un effroi mystérieux.
La situation, sous ce rapport, fut encore plus critique sous le règne des Bourbons (18U-1830). Plus leurs souffrances et leur chute , pendant la première révolution , avaient été mêlées aux destinées de l'Eglise, plus ils témoignèrent à ^ l'Eglise de sympathie et de faveur. Le clergé, à son tour, considérait la royauté comme le plus ferme soutien de l'Eglise, précisément parce que les malheurs de l'Eglise rappelaient la chute de la royauté. Plus le clergé se rattachait au trône chancelant, et plus il empêchait le principe constitutionnel de s'enraciner dans les esprits; il s'y croyait d'autant plus autorisé que les aspirations les plus vagues et les plus illimitées vers l'indépendance venaient du parti opposé. On abusait du clergé, et il y consentait volontiers, pour appuyer les mesures politiques les plus impopulaires; on lui demandait, par exemple, de recommander dans les chaires les candidats du ministère à la chambre des députés. De là vient qu'au lieu de s'affermir dans l'opinion publique, il partageait la haine à peu près générale qu'on portait aux Bourbons, et cette haine s'étendait également aux intérêts purement rehgieux qu'il représentait; on le tenait de plus en plus pour l'ennemi irréconciliable de toutes les libertés, pour l'aUié naturel de la monarchie absolue et du régime de la force. Depuis quelques années, il pouvait à peine se montrer dans les rues de Paris sans s'exposer à mille avanies*.
Cette animosité éclata surtout après la chute de Charles X. A Paris et ailleurs encore, les églises, les séminaires, les palais épiscopaux furent pillés et saccagés. Ces graves com-
' Ces lignes ont été évidemment écrites en 1831, ou avant.