PONTIFICAT DE GRÉGOIRE XVI
Le conclave s'ouvrit le 14 décembre 1830. Le cardinal Maurus Cappellari, qui avait déjà failli être nommé au dernier conclave', fut élu le 2 février 1831 et s'appela Grégoire XVI. Il sortait du monastère de Camaldoli et avait publié en 1799 son célèbre ouvrage intitulé : Triomphe du Saint-Siège et de l'Eglise romaine j ou les novateurs réfutés et combattus avec leurs propres armes. Sa promotion au Saint-Siège fut le résultat de ses mérites antérieurs. Agé de soixante-cinq ans, il gouverna l'Eglise d'une main vigoureuse et habile pendant une période de seize années. Dès le 4 février^, la révolution éclatait à Bologne et s'étendait jusqu'à Ferrare et à Ancône. Un territoire qui comptait un million et demi d'habitants se détacha du gouvernement pontifical. Les insurgés menacèrent Rome et battirent les troupes pontificales devant Civita-Castellana. Trente mille Autrichiens dispersèrent les insurgés et entrèrent à Bologne le 31 mars. Selon sa coutume, la population de l'Etat ecclésiastique était restée spectatrice indifférente de ces mouvements insurrectionnels ^.
Le cardinal Bernetti, nommé de nouveau secrétaire d'Etat, occupa cet emploi jusqu'en 1836, époque où ses souffrances physiques l'obligèrent d'abdiquer. Il eut pour successeur le cardinal L. Lambruschini, qui dirigea les affaires jusqu'à la mort de Grégoire XVI. Ce fut pendant son administration qu'éclatèrent les conflits mémorables de l'Eglise avec les
' B. Wagner, Leben und Pontificat des P. Gregor XVI. Sulzb., 1846. — Moroni, Dizionario di erudizione cet., t. XXXI. — Roskovany, 1847, t. II, p. 318-441. — Gams, t. II, p. 495-604.
' Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, t. IX, p. 103.
« Hergenrœther, 1860, loc. cit., surtout c. xni : Die Revolutionen und die Restaurationen.
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gouvernements de Prusse *, de Russie, de Suisse, d'Espagne, de Portugal, etc.
Après la mort de Ferdinand de Spiegel, premier archevêque de Cologne depuis le rétablissement de ce siège comme archevêché (2 août 4835), le gouvernement prussien avait un intérêt capital à trouver un archevêque qui entrât dans ses vues. La vacance de ce siège fournit une nouvelle preuve que les cœurs des rois sont dans la main de Dieu, et que toute la prudence des sages échoue devant la simplicité et la droiture de l'homme de bien. En 1820, l'ancien vicaire général de Munster, Clément-Auguste de Droste, était rentré pour la seconde fois dans l'obscurité de la vie privée, où il avait passé quinze années. Les instances de son frère Maximilien, évêque de Munster, avaient été seules assez puissantes pour le décider en 1827 à se laisser consacrer évêque auxiliaire de Munster (évêque de Calame in partibus) ; toutefois, il ne s'occupait point de l'administration du diocèse et n'avait jamais voulu s'entretenir d'affaires ecclésiastiques avec son frère. — Son élection devait tranquiUiser les catholiques; quant aux mariages mixtes, la pratique antireligieuse qu'on était en train de suivre était trop eilracinée pour qu'il put la détruire. Cette question avait été réglée par l'ambassadeur de Prusse à Rome, Josias Bunsen, et par l'archevêque Spiegel, d'une façon extrêmement défavorable et injuste pour les cathohques. Un ordre du cabinet prussien, du 17 août 1825, avait décidé que tous les enfants issus de mariages mixtes seraient élevés dans la religion de leurs pères et qu'aucun des époux n'aurait le droit d'obliger par contrat son conjoint à s'écarter de cette prescription.
Les évêques ou leurs remplaçants ne firent aucune résistance ; mais il n'en fut pas de même des curés : plusieurs protestèrent. Les évêques , invités par les tribunaux à sévir contre ces récalcitrants, s'y refusèrent et obtinrent du roi Guillaume III (1828) ^ la permission de demander à Rome une
* Laspeyres, Gesch. der kathol. Kirche in Preussen , 1840. — Gam3 , K.-G. des XIX Jahrh., avec indication des sources, t. III, p. 470-530. — Roskovany, De matrim. mixtis inter catholicos et prolest., t. Il, 1845.
' Roskovany, De matrim. mixtis, II, 174-181. — Beitrœge zur Kircheng, des XIX Jahrh. in Deutschland. Augsb., 1835.
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ligne de conduite. — En attendant, les quatre évoques occidentaux * ordonnèrent de publier les bans des époux quand même des empêchements ecclésiastiques s'opposeraient à la bénédiction du mariage, et de ne point exclure des sacrements la partie catholique, « alîn de ne pas rompre le roseau incliné ni éteindre la mèche encore fumante. »
Pie VIII, le 25 mars 1830, adressa aux quatre évêques le bref Litteris aîtero abhinc anno, où il se référait aux instructions du cardinal Albani du 27 mars ^ : « Les curés catholiques pouvaient assister aux mariages mixtes d'une manière passive; ces mariages étaient valides quand même ils n'étaient pas contractés dans la forme voulue par le concile de Trente, c'est-à-dire en présence d'un prêtre cathohque. » L'instruction permettait aux évêques de dispenser des mariages invalides ou contractés dans des degrés défendus, de les guérir par la racine. Les évêques reçurent en outre pour cinq ans le pouvoir de dispenser des degrés inférieurs de parenté pour les mariages à contracter entre une femme catholique et un époux non catholique. Aller au delà, Rome ne le pouvait pas.
Ce bref ne contenta point Berlin, parce que les mariages mixtes y étaient condamnés en principe. Le 43 juillet 1831, il fut renvoyé au cardinal Bernetti, avec une note où l'on demandait qu'il fût modifié dans le sens prussien. Grégoire XVI n'y pouvait consentir. Au printemps de 1833, le chevalier Bunsen redemanda et obtint le bref et l'instruction : on avait pris le parti d'interpréter le bref dans un sens conforme à la pensée du gouvernement. L'archevêque Spiegel, mandé à Berlin, conclut avec le chevalier Bunsen la fameuse convention du 19 juin 1834^, composée de quatorze articles. 11 y était dit que les quatre évêques communiqueraient le bref à tous leurs curés, mais non l'instruction qui l'accompagnait. La convention berlinoise et les instructions données par les quatre évêques à leurs vicaires généraux portaient que les canons de l'EgUse n'étaient point supprimés, mais qu'il était intervenu une sorte de dispense, de concession, qui permet-
* Les évêques de Cologae, Munster, Paderborn et Trêves.
( Note du trad.) « Roskovany, p. 234-245. — » Roskovany, p. 248-255.
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tait aux curés de se conformer à l'ordre du cabinet, en date du 17 août 1825. L'archevêque Spiegel, muni de la convention de Berlin, s'en alla trouver les évêques de Munster, Paderborn et Trêves, pour les décider à l'accepter. Les 5 et 10 juillet, Ledebur de Paderborn et Maximilien Droste de Munster donnèrent leur pleine adhésion. L'évêque de Trêves, Hommer, s'y résigna le 29, le cœur brisé de douleur. Il était donc admis qu'un curé catholique devait intervenir d'une manière active dans les mariages mixtes, et ne pas s'enquérir dans quelle religion seraient élevés les enfants, puisque cette question ne devait pas intéresser les dimissoires et la bénédiction nuptiale. Au confessionnal, il était défendu au prêtre d'exiger que les enfants fussent élevés dans la religion catholique, et, en cas de refus, de ne point donner l'absolution. En toute hypothèse, il fallait bénir une femme catholique après sa couche.
Tel était, en 1834, l'état du catholicisme en Allemagne; il était déchu à ce point qu'il fut donné à un homme tel que Bunsen de renverser les colonnes sur lesquelles Dieu a édifié son Eghse. La Symbolique de Mœhler avait paru deux années auparavant, et une année après, l'étoile de Clément-Auguste se levait sur l'Allemagne*. L'archevêque Spiegel fut appelé au tribunal de Dieu le 2 août 1835.
Afin de procéder avec plus de sûreté, le ministre Altenstein chargea le chanoine SchmuUing, de Munster, de s'informer auprès de Clément-Auguste si, dans le cas où il serait nommé archevêque de Cologne, il serait disposé, non pas à attaquer ni à repousser, mais à exécuter en esprit de paix et de concorde une convention conclue sur les mariages mixtes entre le gouvernement et l'archevêque Spiegel. Clément -Auguste, de même que SchmuUing, ignorant complètement le contenu de la convention du 19 juin 1834, répondit qu'il se garderait bien d'attaquer ou de rejeter un accord établi en conformité avec le bref. Il fut donc élu à l'unanimité par le chapitre de Cologne sur la proposition du commissaire royal, préconisé à Rome le 2 février 1836 et intronisé à la cathé-
* Le. bref, avec rinstruction de l'évêque de Trêves, du 7 octobre 1834 et un long commentaire théologique, ont été publiés d'abord dans les Beitrœge, etc., ou Livre rouge (p. 131-222).
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drale de Cologne le 29 mai. Son administration réelle ne dura que du 20 mai 1836 au 20 novembre 1837.
Un double conflit éclata entre lui et le gouvernement prussien, dont le moins important fut l'affaire de Hermès, et le plus grave la question des mariages mixtes. — La lumière ne se fit que graduellement dans son esprit sur la convention Spiegel-Bunsen. Quand il en eut parcouru les actes, il fut vivement contrarié et affligé de ce que son frère lui-même avait donné dans le piège. Sur ces entrefaites, le pape ayant reçu des renseignements sur la convention berlinoise , le gouvernement de Berlin invita les évoques à nier à Rome le contenu de la convention. Le 15 septembre 1836, l'évêque de Munster eut de nouveau la faiblesse d'écrire au pape une lettre qui lui avait été dictée de Berlin, et dans laquelle il niait froidement l'exil tence de la convention. Une lettre semblable fut signée par Hommer, évêque de Trêves, le 1" octobre 1836, le jour même où il reçut le saint viatique ; l'évêque de Paderborn en fit autant le 10 octobre. Toutefois, Dieu accorda au premier la grâce de rétracter sa faute avant de mourir et de se relever de sa chute. Le 10 novembre, en face de la mort , il instruisit le pape de tous les détails de cette affaire. Pour lui, disait-il, il avait cédé par amour de la paix ; c( mais maintenant qu'il était au bord de la tombe et éclairé par la grâce divine, il comprenait que ce contrat était la source des plus grands maux pour l'Eglise, dont il blessait les règles et violait les principes. C'est pourquoi, touché de repentir, il désavouait librement et spontanément toutes les fautes qu'il avait pu commettre en une si importante affaire. » Il mourut le lendemain, 11 novembre. On avait suggéré à Clément-Auguste de Cologne d'écrire au pape et de lui dissimuler le véritable état de la question : il s'y refusa. Le 23 septembre, au contraire, il lui écrivit pour l'informer que le bref de Pie VIII sur les mariages mixtes avait été publié et qu'il s'engageait à le faire exécuter*. Le gouvernement essaya de l'intimider en favorisant pendant quelques temps les idées de Hermès ^, dont la doctrine avait été censurée à
* Voir les lettres envoyées à Rome par les cinq évêques (y compris deux de l'évêque Hommer) dans Koskovauy, p. 262-269. ' Voir de plus amples détails dans Gams, III, 499-510. — Niedner, Phi/o- TOME m. -20
Rome le 26 septembre 1835. Les principales erreurs relevées par le décret du pape consistaient en ce que le doute positif était donné par Hermès (professeur à Bonn, mort en cette ville le 26 mai 1831) comme la base des recherches théologiques, et la raison comme la règle principale et l'unique moyen d'arriver à la connaissance des vérités surnaturelles. Hermès s'éloignait de la doctrine catholique sur la nature de la foi et sur la voie à tenir pour atteindre aux vérités qu'on est obhgé de croire, de même que sur la sainte Ecriture, la tradition, la révélation et l'enseignement de l'Eglise, sur les motifs de crédibilité, sur les arguments qu'on emploie d'ordinaire pour démontrer l'existence de Dieu, sur la nature de l'être, de la sainteté, de la justice et de la hberté divine, sur le but que Dieu s'est proposé dans ses ouvrages, sur la nécessité et la dispensation de la grâce, sur les récompenses et les peines, sur la condition de nos premiers parents, sur le péché originel et les forces de l'homme déchu. Il est dit à la fm du décret que les écrits de Hermès contiennent des doctrines, des assertions, etc., fausses, présomptueuses, captieuses, aboutissant au scepticisme et à l'indifférence*.
Dans l'affaire des mariages mixtes , les hermésiens défendaient la cause de l'Eglise, et se distinguaient par d'autres mérites incontestables. Au fond , le gouvernement n'avait aucun intérêt à les soutenir. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de les ameuter contre Clément -Auguste, et il le^jit/E§^ disciples de Hermès disaient qu'ils rejetaient eux-mêmes les doctrines que Rome avait condamnées, mais que œs doctrines n'étaient point celles de Hermès. On leur permit de traduire les ouvrages de ce dernier et de les envoyer au Saint-Siège. Braun de Bonn et Elvenich de Breslau partirent pour Rome en 1837, afin de demander le retrait du bref contre
sophiœ Hermesii novarum rerum in theologia exordii explicatio et examinutio. Lips., 1339.— Art. Hermès, dans VEncyclop. théol. — Elvenich, Der Hermesianismus u. Joh. Perrone, 1844. — Elvenich, Aktenstûcke zur geheimen Geschichte des Hermès., 1845. (U existe du même, ainsi que de Braun et de Stupp, les derniers hermésiens, une foule d'autres écrits.) • G. Hermès, Einleitung in die christkatholische Théologie : \^^ partie, Philos. Einleitung; 2e partie. Positive Einleitung. Mst., 1829, 1831-1834. Christkatholische Dogmatik, publiée après sa mort par Achterfeld, 3 vol. Mst., 1831-1834.