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LA RUSSIE

(Héraclée Lisowski) fut nommé par Alexandre l" métropolitain de l'Eglise grecque unie pour toute la Russie, mais il ne recouvra ni le siège ni le titre de Kiew. Déjà précédemment le légat du pape, Arezzo, avait été obligé par les intrigues du mallieurcux archevêque de Mohilew de quitter la Russie (tin de 1805). Ce fut aussi l'archevêque de Mohilew, de concert avec le saint synode, qui empêcha l'établissement d'une métropole permanente pour les Grecs unis.

En 1771 l'Eglise unie comptait plus de \2 millions d'âmes, 13,000 églises paroissiales (le seul diocèse métropolitain de Kiew en possédait 1,925), 17,000 succursales et 261 couvents. Sous Catherine II, elle perdit environ 8 miUions d'âmes.; sous Alexandre I", elle se releva un peu de ses ruines. En 18U, elle possédait (en Russie) 1,400,000 fidèles, 91 couvents de saint Basile , 1 ,388 églises paroissiales. En 1826, l'Autriche (c'est-à-dire la Galicie) renfermait 2,136,000 Grecs unis, par conséquent, de 1773 à 1796, les 12 millions étaient tombés à 3 millions et demi. Jusqu'en 1825, l'Eglise unie resta presque stationnaire en Russie : elle comptait 1,504,000 âmes; mais à partir de là jusqu'en 1839, elle fut entièrement détruite. — Alexandre I" ordonnait encore avant de mourir (1/12 décembre 1825) d'ériger deux églises pour les catholiques, Tune à Saint-Pétersbourg pour les Grecs unis, l'autre à Zarskoje-Selo, résidence d'été de l'empereur, pour les catholiques romains; il assigna à chacune un emplacement convenable avec 30,000 roubles pour la construction*. — Son peuple, en revanche, devenait de jour en jour plus intolérant, comme l'atteste la législation pénale rédigée sur la fin de sa vie ^.

Son successeur, le terrible Nicolas (1825-1855), ennemi juré de l'Eglise, commença dès 1826 la guerre contre l'Eglise unie, qui sous Alexandre 1^' avait obtenu les évêchés de W^ilna, Wladimir et Orsa. En 1828, on introduisit une nouvelle constitution diocésaine et une nouvelle organisation de l'ordre de saint Basile, dont plusieurs couvents furent supprimés. Sur les instances du gouvernement russe, Grégoire XVI adressa,

* Theiner, p. 338.

• Comte Ficquelmont, Die reltgtœse Seite der orientalischen Frage, 1854, p. 63.

le 9 juin 1832, une circulaire au clergé polonais pour inviter les catholiques à se soumettre à l'autorité temporelle : c'était à l'occasion de l'insurrection de la Pologne dans les années 1830 à 1832 ; en même temps il faisait remettre au gouvernement russe un mémoire sur les griefs des Polonais. Malheureusement Nicolas I" avait résolu la ruine de l'Eglise unie. Les tzars furent aidés dans cette œuvre de destruction par Joseph Siemaszko, homme sans foi ni loi. Cinq ukases rendus contre eux se succédèrent rapidement et furent autant de coups mortels dont l'Eglise unie ne devait pas se relever. Les évêchés unis furent remplacés par des évêchés russes qui portèrent leurs noms ; les Russes entrèrent en possession des cathédrales catholiques, et les églises unies furent transformées à l'image des églises russes : cérémonies catholiques, sermons, instructions chrétiennes, tout fut interdit. Le gouvernement seul se chargea de nommer les curés. Des centaines d'enfants furent traînés de la Pologne dans l'intérieur de la Russie, où la plupart périrent misérablement. Grégoire XVI éleva derechef la voix (6 septembre 1832), et le 4 janvier 1834, il écrivit au tzar de sa propre main. Tout fut inutile : déjà de nouveaux ukases avaient paru plus terribles encore que les précédents; les récalcitrants furent enfermés dans des couvents ou relégués en Sibérie. Tout opposant était traité de rebelle, et plusieurs mouraient sous le knout. Le 30 avril 1837, parmi les 1,369 églises paroissiales que les Grecs unis possédaient dans les deux métropoles de la Russie blanche et de la Lithuanie, 826 avaient déjà été converties en églises schismatiques.

Dans l'automne de 1838, Siemaszko et le misérable Lubinski de Polock, deux évêques apostats, se réunirent à Polock, avec leur auxihaire l'évêque de Brest, pour signer l'acte d'union avec le schisme. Le vieux métropolitain Bulhak, contre lequel on n'osa pas employer la violence , resta inébranlable et mourut à la tin de 1838. L'empereur, afin de faire croire à son apostasie, le fit inhumer selon le rite russe. Le 12/23 février 1839, Joseph Siemaszko et les siens prononcèrent leur réunion avec l'Eghse russe*. Il fut nommé arche-

» Allg. Ztg., 24-26 nov. 1839.

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vêque russe en récompense de sa trahison. Les prêtres unis n'avaient plus d'autre perspective que l'apostasie, la prison, les galères, les travaux dans les mines ou l'échafaud.

Le !2^2 novembre 1839, Grégoire XYI prononça sa célèbre allocution sur l'apostasie de l'Eglise unie. Nicolas I" lui avait écrit le 25 février 1839, qu'il ne cesserait jamais de veiller au bien-être de ses sujets catholicjues, de respecter leurs convictions et de garantir leurs droits.

Non moins tristes furent les destinées de l'Eglise latine en Russie et en Pologne. Les persécutions commencèrent dès 4828, époque où la population catholique s'élevait à 3,471,000 âmes et comptait 1,917 églises paroissiales, 3,369 prêtres, 13 séminaires, 1,783 moines, 354 nonnes. En 1832, après la révolution, les tortures redoublèrent de fureur. Des 300 couvents que possédait le diocèse de Mohilew ( la Russie proprement dite), 202 furent supprimés, et la plupart de ceux qui restaient, y compris leurs biens, furent livrés aux schismatiques. Tous les enfants issus de mariages mixtes devaient être élevés à la russe. Les prêtres et les laïques qui agiraient dans le sens contraire seraient coupables de lèse-majesté. On força le clergé cathohque de bénir ces mariages. Les évêques de Podlachie et d'Augustow les combattirent inutilement. Tous les catholiques qui contractaient de tels mariages recevaient de riches subventions. L'Eglise latine eut, comme l'Eglise unie, de nombreux martyrs de la foi. L'é vêque de Podlachie fut incarcéré dans la nuit du 1" mai 1840, et conduit à Mohilew *. Le 1" juin et le 16 août 1840, le pape lit protester énergiquement contre cet acte de violence ; mais l'empereur resta sourd à ses remontrances.

Après de longues réflexions, le pape céda sur deux points : il sacrifia l'évêque de Podlachie et reconnut comme métropolitain de Mohilew le fameux Pawslowski (1" mars 1841), à cause des belles promesses que fit la Russie et qu'elle ne tint pas. Le 7 avril 1841, Grégoire XVI invita l'évêque de Podlachie à donner sa démission et l'empereur à épargner enfin les catholiques. « Nous ne demandons qu'une chose, très-grand empereur et roi, c'est que les Grecs unis puissent

» Âllg. Ztg. du 27 juin 1840; l'évêque de Podlachie.

rester fidèles à la foi dans laquelle ils sont nés et ont été élevés. »

Loin de décroître, les maux des catholiques ne firent qu'augmenter, et de nouveaux ukases de destruction furent rendus par le gouvernement. Le 22 juin 1842^ Grégoire XVI prononça sa seconde allocution sur les souffrances de l'Eglise en Russie. La persécution continua de sévir avec la même intensité.

En 1844, les anciennes provinces de Pologne n'avaient plus qu'un évêque diocésain, l'évêque Piwnicki, de Luck, âgé de soixante-treize ans, et deux évoques suffragants, Cywinski, administrateur de Wilna, et Dmochowski, président du collège ecclésiastique de Saint-Pétersbourg. En 1843, sept séminaires furent supprimés ; les cinq qui restaient furent placés sous la direction de l'académie ecclésiastique de Pétersbourg, soumise directement à l'empereur. Deux professeurs laïques et schismatiques devaient enseigner dans cette académie et dans chaque séminaire^ avec défense d'employer d'autres livres que ceux qu'on leur enverrait directement de Pétersbourg, dont l'académie avait cinq professeur^ catholiques et cinq professeurs schismatiques. Eu 1843, tous les couvents des prêtres de la Mission et des sœurs de. la Miséricorde furent abohs*. En 1844, les catholiques sévirent enlever leurs presses et obligés de faire imprimer leurs ouvrages à Saint-Pétersbourg. On ne discontinuait point de déporter en Sibérie les prêtres demeurés fidèles à leur foi. Des milliers de catholiques, privés de tous secours 2, furent transférés dans de lointaines contrées; des hommes et des femmes octogénaires étaient réduits à franchir à pieds cette distance prodigieuse. Chaque fonctionnaire qui expédiait quatre mille personnes en exil recevait une distinction. Ces malheureux étaient condamnés à cultiver les déserts des bords de la mer asowique.

Le dernier évêque de la Pologne russe, Michel Piwnicki, de Luck (1829-1845), mourut le 30 mai 1845. Le faible Dmochowski passait la soixantaine ; l'administrateur de

* Voir dans le Catholique de 1844, n. 67 et 98, quelques traits de cette ■violence brutale.

' Catholique du 2 août 1844.

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"Wilna, Cywinski, comptait soixante -treize ans : le peuple accourait à lui de 30 à GO lieues à la ronde pour recevoir la confirmation. Il confirmait souvent pendant une journée entière; quand il était épuisé, il se faisait porter à l'église dans un fauteuil et prononçait d'une voix affaiblie la formule du sacrement*.

Le 3 novembre 1845, les prêtres polonais qui résidaient en France présentèrent au pape une toucliante supplique en faveur de l'Eglise polonaise. Us disaient entre autres: « Déjà nos frères ruthéniens, qui pendant trois siècles bientôt ont vécu heureux parmi nous sous la protection des rois de Pologne, dans le lien de la charité et dans l'unité de foi, ont été contraints de quitter leurs vrais pasteurs et de reconnaître publiquement un chef étranger; le même sort est réservé aux Latins. Déjà les temples du Seigneur sont dévastés, les autels abolis; les pasteurs des âmes, des prêtres éplorés, sont les uns enrôlés parmi les troupes, les autres exilés, ceux-ci jetés en prison, ceux-là condamnés à une mort ignominieuse. Les couvents sont détruits, les vierges saintes vouées à l'infamie et abandonnées aux passions lubriques des soldats, les enfants arrachés des bras de leurs mères et traînés aux extrêmes frontières du pays pour qu'ils oublient la religion de leurs aïeux. Ni l'âge ni le sexe ne sont un abri contre la persécution. »

Le pape avait inutilement exhalé ses plaintes et ses reproches en face du ciel et de la terre, exposé à l'empereur, dans divers écrits , les nécessités de l'Eghse de Russie. Devait-il entreprendre le voyage de Saint-Pétersbourg comme Pie VI avait entrepris celui de Vienne? La Providence voulut que le plus grand ennemi de l'Eglise allât lui-même^ lors de son retour de Palerme en 1845, visiter à Rome le souverain pontife. Le pape ne l'avait pas invité; c'était lui, au contraire, qui avait fait annoncer son arrivée dans la ville éternelle. Personne ne fut envoyé pour le complimenter. Arrivé le

* Die Loge der katholischen Kirche in Russland, t. XV, p. 400-405, et Kunde aus Russland, t. XVII, p. 81-94 des Histor.-pol. Blœtter. Katholik du 1er septembre 1844. — Sur l'expulsion des capucins de Tiflis, Gori et Kutais, voir Moriz Wagner, Reise nach Kolchis. Leipz., 1850, p. 159- 169. — Missionsannalen, 1845.

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43 décembre, il alla encore le même jom^ rendre sa visite au pape. Le cardinal Acton assistait à leur entrevue. — Les jours précédents, Grégoire XYI avait demandé à Dieu, par de ferventes prières , la grâce de pouvoir, dans ce moment solennel, parler avec une vigueur toute apostolique en faveur de ses enfants malheureux, et il avait conjuré toutes les âmes pieuses d'unir leurs prières aux siennes. Plus tard, il exprima sa satisfaction d'avoir dit tout ce qu'il avait eu en vue, avec d'autres choses plus fortes encore que lui avait suggérées le Saint-Esprit. Il se plaignit, avec l'accent d*une profonde tristesse, des persécutions et de la détresse des catholiques de Russie , et entra dans tous le détail des vexations et des cruautés qu'on leur faisait subir. L'empereur parut étonné de la plupart des faits qui lui furent révélés, il en nia plusieurs, déclarant n'en rien savoir et promettant de se faire rendre compte de tout, soit pour arrêter ces prétendues persécutions , soit pour punir ceux qui auraient abusé de son nom pour opprimer les catholiques. Le peuple de Rome, la noblesse surtout, se comportèrent avec beaucoup de dignité; aucun Romain ne parut au bal qui fut donné à l'empereur. — Grégoire XVI, que le tzar visita deux fois avant son départ, revint sur la même question avec un redoublement d'énergie; il remit à l'empereur, dans un écrit, les preuves, les chefs d'accusation, les griefs et les représentations de plusieurs catholiques qui avaient enduré de si barbares traitements; il avait passé à les transcrire la journée précédente et une grande partie de la nuit. Privé de tout appui en face du plus puissant monarque de la terre, le vicaire du Christ fit preuve d'un courage vraiment surnaturel; il le cita au jugement de Dieu, où lui-même comparaîtrait sans doute le premier, mais dont l'empereur ne pouvait éviter la sentence.

Le chancelier Nesselrode resta à Rome pour continuer les négociations, mais Grégoire XYI n'en vit pas le dénouement. Comme il l'avait prédit, il mourut avant l'empereur ; mais dix ans ne s'étaient pas encore écoulés que le maître de toutes les Russies comparaissait au tribunal suprême pour y recevoir la récompense de ses œuvres (2 mars 1855).

En Suisse (et dernièrement en Autriche et en Itahe), l'his-

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toire de l'Eglise catholique au dix-neuvième siècle présente, de même qu'en Russie, en Espagne et en Portugal, le plus triste des spectacles. C'est une succession continuelle de mesures oppressives et vexatoires^ interrompues çà et là de quelques instants de trêve. Dans chaque canton, du reste, l'Eglise a son histoire particulière, histoire presque toujours douloureuse. Au commencement de ce siècle (1803- J 814), l'évêque de Lausanne, Maxime (juisolan, était le seul qui demeurât dans le pays. Celui de Coire, Charles-Rodolphe Buol de Schauenstein (1794-1833), fut chassé du Tyrol dans les Grisons par le gouvernement despotique de la Bavière, pendant l'hiver de 1807 à 1808. L'évêque de Bàle, François- Xavier de Neveu, résidait à Offenbourg, grand-duché de Baden (1794, mort le 23 août 1828). L'évêque de Constance, qui administrait la majorité des catholiques suisses, était le libéral Dalberg, qui avait pour vicaire-général Wessenberg, plus libéral encore*. — Des négociations relatives à l'établissemtnt d'un seul évêché national se poursuivirent pendant plusieurs années et ne purent aboutir, à cause de l'autonomie politique de chaque canton. Depuis i819, Févêque de Coire administra la plupart des territoires détachés de l'évêché de Constance 2. Lucerne reçut un provicaire. En 1827 et 1828, les cantons de Lucerne, Berne, Soleure et Zug conclurent un traité en vue du rétablissement de l'évêché de Bàle, dont le siège fut fixé à Soleure, après que le gouvernement radical de Lucerne eut refusé de le recevoir dans cette viUe. L'accession à Soleure des cantons de Bàle, Argovie, Thurgovie et Schalîhouse, pour la population catholique, eut lieu plus tard. On décida le prince-évêque Neveu, qui résidait à Soleure, à donner sa démission : son coadjuteur, Glutz, était mort depuis longtemps. Neveu faisait volontiers toute espèce

* Othou Mejer avoue lui-môme que ces deux évoques centrifuges de la Suisse « combattaient tout ce que dans leurs préjugés de parti ils considéraient comme un empiétement sur leurs droits épiscopaux. » {Piopaganda, II, i-27).

' Fr. Fetz, Gedenkblœtter an Karl Rudolph, comte de B. Sch., dernier prince-évèque de Coire, premier prince-évèque de Saiut-Gall. Lindau, 1853. — Ern, Mûnst, /oc. cit., Il, 587. — (Suell, Gluck et Henné, Geschiclit licite Darstellung der kirchlichen Verhœltnisse der katholischen Schweiz, B vol. Mannheim, 1854.

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