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TOME IL

guiser, tandis que les Allemands s'y adonnaient avec toute la rudesse de leur caractère. Mais en soi elle n'était ni plus répandue en Allemagne ni plus funeste à la morale religieuse qu'elle le fut en France sous Philippe I" (1060-1108). Grégoire YII s'était adressé dès le début à Philippe et à Henri IV pour les conjurer d'abolir la simonie dans leurs cours, en leur dépeignant sous les plus vives couleurs le caractère odieux de ces vices et leurs tristes influences pour l'Eglise. Il continua ses supplications môme après qu'il eut publié sa constitution contre l'investiture laïque ; il s'adressa à la mère de Henri, à ses proches, à quiconque lui semblait avoir quelque influence sur lui, pour qu'ils le décidassent à régénérer les mœurs ecclésiastiques. Henri fit les meilleures promesses , mais il s'en tint là.

Henri IV fut, en somme, un souverain malheureux. Pourvu par la nature des plus magnifiques dons de l'intelligence et du corps, il avait subi pendant son éducation des influences diverses qui l'avaient mis en contradiction flagrante avec lui-même *. Livré d'abord aux soins d'une mère affectueuse, il avait été confié ensuite au rigide Hannon , .archevêque de Cologne , puis au frivole, profane et ambitieux Adalbert ^y archevêque de Brème (1045-1072). Son caractère était devenu versatile, incohérent et sans dignité ; et quant au sens religieux , il avait été peu cultivé en lui. Dans sa jeunesse , au sein même de la cour, il avait vu les prêtres et les princes de l'EgHse faire bon marché des charges ecclésiastiques. Le comte Werner porte aussi en grande partie la responsabilité des malversations de ce prince si bien doué ^. Les passions lubriques, que ses précepteurs auraient dû combattre, obscur-

* G.-Ad.-Harald Stenzel, Geschichte Deutschlands unter den frœnkischen Kaisern, 2 tom. Leipz., 1827. — H. Floto, Kaiser Heinridi IV imd sein Zeitalter, 2 tom. Stuttg., 1855-1857 (pamphlet). — A. Druffel , Kaiser Heinri IV und seine Sœhne. Rgsb., 1862. — H. Sudendorf, Registrum , oder merkwûrdige Urkunden fur die deutsche Geschidite, 2 vol. Berl., 1851-1854.

* Adalbert j Erzbischof von Hamburg, par Golm. Grûnhagen. Leipz., 1854 (peinture des infirmités morales de cet homme ambitieux, qui aspirait entre autres à élever une papauté du Nord en face de la papauté du Sud).

3 Ed. Roehrig, De sœcularibus consiliariis Henrici IV, part, i ; Dissertât, histor. Hal., 1867.

cirent et étouffèrent en lui le sentiment religieux ; car le propre caractère de ce vice est d'affaiblir et de ruiner peu à peu le goût de la piété. On l'habitua à suivre ses fantaisies et à se persuader que tout est permis à un prince ; aussi fut-il bientôt impliqué dans de grands démêlés. Les Saxons, maltraités par lui , blessés dans leurs droits et leurs coutumes , finirent par se révolter ouvertement*. Il se conduisit de même en matière religieuse. Lui et les siens firent des évêchés et des abbayes un trafic public infâme et révoltant. Lambert d'Aschaffenbourg, dans ses Annales dont nous avons déjà parlé, en cite, de l'année 1063, une multitude d'exemples. Ces traits, recueillis année par année, fournissent des détails vraiment incroyables 2. Ceux qui parvenaient aux évêchés et aux abbayes par des voies simoniaques pillaient ordinairement les trésors des églises pour se dédommager des sommes immenses qu'ils avaient dû verser dans la caisse de Henri IV. Mais c'était là encore le moindre inconvénient. La plupart de ceux qui avaient le courage d'acheter un évêché ou une abbaye étaient des hommes immoraux (le fait seul d'un pareil trafic le prouve suffisamment), d'une immoralité grossière et sans pareille. Absolument étrangers à l'esprit et aux habitudes sacerdotales , ils étaient de plus d'une si crasse ignorance, que Lambert cite des cas où Henri IV conférait des évêchés à des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire. Ils distribuaient les bénéfices de la même manière qu'ils les avaient obtenus :

* Bruno (Gleric. Magdeburg.) , De bello saxonico liber et Vita Henr ici IV, imperat. ab ami. 1056-1082, ap. Pertz, Monum. scr., V, p. 327-384. Publié à part, Haunov., 1843, et ap. Migne, Pa^r. lat., t. 0\LSI\. — Bruno's Buch vont sœchsischen Kriege, publié par W. Wattenbach. Berl., 1853. — Stenzel, loc. cit., 11, p. 55-67. — Smolka, De Brunonis bello saxoiiico. Bresl., 1856.

* Staudenmaier, dans son Histoire des élections épiscop., en allem., a coordonné les faits consignés dans Lambert, dans liruno, l'auteur de la Guerre des Saxons, et dans Berthold de Constance. — Bertbold, disciple de Hermauu. Gontract. (mort en 1088), Annales sive chronicon de rébus post Hermanni Contracti obitum geslis ab ann. 1054 usq. 1080 (et ann. 1100), éd. ap. Veviz, Mojium. scr., V, p. 264-326. (Migne, t. CXLVIl.) Ne pas le confondre avec sou contemporain Beruold, mou. S. Blasii (ann. 1100). Chronicon ab ann. 1- (id est 1055) 1100, éd. Ussermann, Prodrom. Germ. sacr. (sur cet ouvrage, voir 1. 1, 53); ap. Pertz, V, 385-467. — Idem, Catalogus romanor. pontif'., loc. cit., p. 395-400, et Nécrologies, p. 391-393. — Apologia pro decretis Gregorii VU , et Apol. pro Gebhardo Ul, Const. cpiscopo (Migne, t. GXLVIII).

324 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE.

pourvu qu'ils reçussent de l'argent, la dignité des personnes leur importait peu. On s'imagine aisément que la religion et la morale, qui s'étaient si magnifiquement relevées dans les derniers temps, subirent les plus cruelles atteintes, quand elles ne furent pas complètement étouffées et qu'on vit renaître l'ancienne barbarie que nous avons dépeinte au neuvième siècle.

Rien donc de plus naturel que la loi de Grégoire YÏI sur l'investiture laïque ; sa conduite envers Henri IV, si l'on considère l'énergie de son caractère, fut pleine de douceur et de ménagements. Ce fut après avoir tout essayé inutilement qu'il excommunia les conseillers de ce prince. Henri, qui selon les lois de ce temps aurait dû rompre toute relation avec ses ministres, c'est-à-dire les congédier, ne s'en soucia point. Dans ce même temps, les Saxons accablaient de leurs plaintes Grégoire YH , et le priaient, lui le père commun des fidèles, de venir aussi à leur secours. Selon toute vraisemblance, ce furent ces dispositions hostiles des Allemands qui entraînèrent Grégoire Ylï à une démarche jusque-là inouïe. H manda Henri auprès de sa personne, et, en lui fixant un terme précis, le menaça d'excommunication s'il n'arrivait pas au jour marqué. Outré de cette exigence, Henri assembla un concile à Worms et y déposa Grégoire YII. Un méchant prêtre, le cardinal Hugo Blancus, chassé par Grégoire dont il s'était attiré le juste mécontentement, avait beaucoup contribué à indisposer les évêques de ^Vorms contre Grégoire et à leur faire décréter sa déposition (24 janv. 1076). Grégoire fut accusé de s'être souillé d'une multitude de vices, d'être un hérétique , un sorcier *, etc. Ce décret pris d'une manière si aventureuse fut envoyé au pape de la façon la plus indigne. Il lui fut remis au moment où il célébrait le synode du carême. Grégoire fulmina alors l'excommunication contre Henri et délia ses sujets du serment de fidélité ^.

Henri lY comptait très-peu d'amis parmi les princes allemands , et, à l'exemple des Saxons, les ducs de Bavière, de

* Héfelé, 56-62. — Binterim, Deutsche Concilien, III, 436. — Gfrœrer, t. VII, p. 505.

■ Héfelé , Rœm. Fastensynode im Jahre 1076, p. 62-68. — Gfrœrer, p. 511.

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Soiiabe et de Carinthie se déclarèrent contre lui. On avait résolu déjà de procéder à l'élection d'un nouveau roi, lorsque Henri, intimidé par cette résolution, consentit à céder. Les princes allemands lui imposèrent pour condition qu'il se ferait relever de l'excommunication dans l'espace d'un an , qu'en attendant il s'abstiendrait de gouverner l'empire et renverrait ses ministres*. Henri, malgré les rigueurs de la saison, partit aussitôt pour l'Italie, et envoya des délégués au pape qui se trouvait alors^à Canossa auprès de la comtesse Mathilde de ToscaneTH le fit prier aussi de vouloir bien l'admettre en sa présence. S'aboucher avec le pape, entrer en relations immédiates avec lui n'était pas chose permise, car les lois de l'Eglise défendaient tout commerce avec les excommuniés, n fallait d'abord absoudre le roi de l'excommunication et lui imposer une pénitence canonique. Henri reçut pour pénitence, comme le voulait la coutume, de passer trois jours en prières et en jeûnes devant la forteresse de Canossa (25-27 janv. 1077). Alors seulement commencèrent les négociations entre lui et Grégoire VIP. Henri fut absous de l'ex-

' Héfelé, Die Synode von Tribur, im J. 1076, p. 77-81; ce concile est distinct d'un autre célébré en 895. — G. Phillips, Die grosse Synode von Tribur, 72 p. Wien, 18G5. — Gfrœrer, VII, 543-553. — Schœfer, Der Fûrstentag zu Tribur im J. 1076, dans Sybel, Histor. Zeitschrift, VIII, 141.

* J.-A. Kutzpn, Gregor Vil und Heinrich IV zu Canossa, dans Bonner Zeitschrift fur Pîiilosophie und katliol. Thcolog ,■ i^'èk , livrais, xi, p. 90.

Héfelé, Gregor. VU und Heinrich IV zu Canossa, dans Tûb. theolog. Quartalschrift, 1861^ p. 3-36. {Conc-Gesch., p. 81-94). Die Busse Kaiser Heinrich's IV, vor dem Papst Gregor VII, zu Canossa, dargestellt nach Lambert von Aschaffenburg. Leipz., 1851. — Gfrœrer, p. 571. Les deux adversaires fanatiques de Grégoire, Floto et Sugenheim, avouent euxmêmes, l'un (II, 129), « que c'était à coup sûr un grand résultat que de voir le roi au milieu de la neige en habit de pénitent; mais que cette pénitence fut un acte de violence exercé par le roi sur le pape, afin de lui arracher une absolution, tant il était inquiet. » L'autre assure que Henri se décida à extorquer au pape une absolution par la violence morale. — N'est-ce pas surtout à l'aristocratie allemande qu'il faut imputer cette sombre page des annales de l'histoire germanique? ^Sugenheim, Geschichte des deuischen Vol/ces, t. II, Leipz., 18G6, p. 246.) — Giesebrecht, III, 39. -^ Henri IV était obligé de se hâter et d'arracher eu quelque sorte au pape une pénitence et uue absolution, car il fallait qu'il fût absous avant la fin de février 1077, pour ne point perdre tout espoir à la couronne allemande. Ce n'est pas le pape, ce sont les princes de l'empire et Henri IV qui ont fait la journée de Canossa. On ne cesse de gémir sur l'humiliation de l'empereur d'Allemagne et sur l'orgueil de Grégoire VII ; mais qui songe à accuser Ambroise d'orgueil pour avoir excommunié Théodose, ou à

communication , mais pour tout le reste , notamment ce qui concernait ses rapports avec l'empire d'Allemagne, sa position ne devait point être changée tant que Grégoire ne serait pas allé en Allemagne et n'y aurait pas réglé toutes choses de concert avec les princes. Henri lY devait donc s'abstenir encore du gouvernement. Inutile de dire qu'il s'était engagé à observer à l'avenir les lois de l'Eglise contre la simonie , à régner avec plus de justice, etc.

Mais quand il se trouva au milieu de ses vassaux de Lombardie, il eut bientôt changé de dispositions. Yivement aigris contre Grégoire VII, blessés de la condescendance de Henri, les vassaux se montrèrent prêts à le défendre envers et contre tous par tous les moyens en leur pouvoir. Ces sentiments-là étaient surtout partagés par les évêques lombards. Henri reprit aussitôt en main l'administration de l'empire sur le territoire de Lombardie^ et força ainsi les princes d'Allemagne d'en venir à la dernière extrémité en nommant roi le duc Piodolphe de Souabe (15 mars 1077), attendu que Henri n'avait pas rempli la promesse qu'il avait faite à la diète de Spire de ne point administrer l'empire avant que tout eût été réglé de concert avec eux *.

dire que Théodose fut humilié en se soumettant à la pénitence canonique? Frédéric I" ne s'abaissa point en s'humiliant devant Alexandre III. Ce n'est pas le pape qui imposa au roi une pénitence de trois jours, c'est le roi qui s'y soumit volontairement. Ces sortes de pénitences étaient coutumières au moyen-àge. — L'habit de pénitent était porté sur les autres vêtements. « Avec l'obscurité qui arriva de bonne heure, dit Floto luimême, ils rentrèrent dans leurs appartements pour se reposer et manger. » Mais la réintégration de Henri dans la communion de l'Eglise n'impliquait point sa réhabilitation comme empereur : c'était aux priuces à en décider. La pénitence terminée, Grégoire VII reçut le roi avec larmes, l'embrassa, lui et les évoques présents (de Strasbourg, Brème, Lausanne, Bàle et Hambourg), et célébra la sainte messe. On a prétendu que le pape, en donnant la communion au roi, avait voulu faire sur lui l'épreuve eucharistique ; ce fait est de plus en plus reconnu comme fabuleux (notamment par Dœllinger : Lehrbuch d. K. G., t. II, p. 145. Regsb. 1838. — Neander, K. G., V, I, p. 150. — Héfelé, Quartlsch., p. 33. — Giesebrecht, III, 391. , — Sugenheim, II, 247). En offrant la communion au roi, le pape l'exhorta à ne pas la recevoir si sa soumission n'était pas sincère et s'il ne rejetait pas loyalement les décrets de Worms.

* Héfelé cherche à établir contre Lipsius que Grégoire voulait empêcher l'élection d'un antiroi (Conc. Gesch., p. 93. — Lipsius, zur Geschichte Gregor's F// dans Zeitschrift fur historisdie T/ieo/or/ie, 1859, p. 281). Gré-*^ y goire fit tout pour prévenir cette élection. Il fit prier instamment Henri IV

La guerre éclate alors entre les deux rois. Une première bataille, où Henri fut vainqueur, fut suivie d'une seconde qui demeura indécise; la troisième, livrée près de Fladungen, fut favorable à Rodolphe. Grégoire, sollicité par les deux

de courir àForchheim pour se justifier devant les princes. Henri répondit que c'était la première fois qu'il visitait l'Italie en qualité de roi, qu'il ne pouvait partir si tôt, qu'il n'aurait pas assez de temps pour arriver à Forchhoim le 13 mars. — Cependant les légats du pape arrivèrent assez tôt à Forchlieim pour détourner les princes de nommer un roi et pour lire la lettre du pape. — Gomme les princes en avaient décidé autrement, les légats furent contraints de céder et ne purent empêcher l'élection. Sigfrid de Mayence ayant déclaré qu'il nommait roi Rodolphe^ tous les autres firent de même, « évèques, princes et peuple. » (Héfelé, 95; Gfrœrer, VII , 597.) Le 2(3 mai, Rodolphe fut sacré à Mayence par Sigfrid. Sur les instances de Henri IV, Grégoire Vil menaça d'excommunication Rodolphe et les évèques, s'ils ne justifiaient point leur conduite; quant à lui (lettre du 31 mai 1077), il allait se rendre en Allemagne et apaiser le différend avec l'aide des princes. En ce moment, Henri IV, à la tête d'une puissante armée, se leva en ennemi du pape, et laissa ses serviteurs maltraiter les envoyés de Grégoire. Les légats précédents (ceux de la diète de Forchheim) furent également emprisonnés par ses partisans. C'est pourquoi le cardinal et légut Bernard prononça, à Goslar, le 12 novembre 1074, la sentence d'excommunication et de déposition contre Henri, parce qu'il avait violé la convention de Ganossa, et avait obstinément repoussé toute conciliation amicale; il confirma la nomination de Rodolphe. Grégoire VII ignora pendant plus d'un an la sentence portée par son légat. (Gfrœrer, VII, 636; Héfelé, 100.) La mère de l'empereur, Agnès, morte en décembre 1077, à Rome, fut solennellement inhumée par Grégoire VII. Dans le synode quadragésimal tenu à Rome en 1078, Grégoire affirma de nouveau qu'il était résolu de se rendre en Allemagne ; qu'en attendant, Henri IV devait s'abstenir de guerroyer. — Le nonce du pape partit pour l'Allemagne avec les légats de Henri. — Mais les partisans de Rodolphe et de Henri ne voulaient ni trêve ni paix. Le 27 mai 1078, à Goslar, Rodolphe se décida pour la guerre. Henri se tenait prêt de son côté. Après la bataille de Melrichstadt (7 août 1078), les deux partis s'adjugèrent la victoire. — Henri commença alors une guerre de destruction. Des centaines d'églises furent pillées et souvent brûlées avec les personnes qu'elles renfermaient, les autels renversés, les femmes déshonorées. — Henri IV se remit à conférer par simonie les évêchés aux ennemis du pape. — Le plan de Grégoire, de convoquer à Rome, en 1079, une conférence pacifique, fut de nouveau déjoué. Dans l'été de 1079, les rodolphiens avaient envoyé au pape six plaintes, où ils l'accusaient de politique légère et antiecclésiastique, et ses légats de partialité.

Henri IV courut de nouveau aux armes; mais la bataille donnée le 27 janvier à Flarchheim près de Mulhouse, resta indécise : chaque parti cria victoire et demanda au pape de le reconnaître. Henri IV se montra plein de menace et d'insolence. Il envoya pour légat Liemar, archevêque suspendu de Brème, et Robert, évoque excommunié de Bamberg.

En 1080, au synode de carême, les légats de Henri IV et de Rodolphe étaient de nouveau en présence. Ceux de Rodolphe dévoilèrent toutes

partis, était resté neutre; il n'avait donc pas embrassé le parti d« Rodolphe^ soit qu'il espérât toujours se réconcilier avec Henri, soit qu'il voulût laisser les deux antagonistes tenter à leur aise les hasards de la guerre, soit qu'il eût simplement

les horreurs que Henri avait commises contre l'Eglise, et l'on vit clairement qu'il avait violé toutes ses promesses, ou, comme s'exprime Léo, qu'il était un « incorrigible menteur. » Après un délai de trois ans, Grégoire reconnut Rodolphe, et le 7 mars 1080, Henri IV fut déclaré déchu de l'empire. L'exposé historique du pape disait entre autres choses : « Henri a causé la mort d'une multitude de chrétiens, pillé un grand nombre d'églises, et ravagé le royaume teutonique. »

Les récits relatifs à la couronne, revêtue de cette inscription : Petra dédit Petro, etc., sont tellement vagues, que les historiens Voigt, Gfrœrer et Héfelé ont révoqué en doute le fait lui-même. De son côté, Henri convoqua ses évêques, et le jour de la Pentecôte, en 1080, fit déposer Grégoire VII par neuf évêques réunis à Mayence, puis, le 25 juin, à Brixen, par trente évêques et plusieurs seigneurs. Ils donnèrent pour motifs que Grégoire fréquentait les théâtres et les tables des banquiers, qu'il avait empoisonné quatre papes, usurpé violemment la papauté , prêché le pillage des églises et l'assassinat , justifié le parjure et le meurtre ; que , disciple de Bérenger , il niait l'eucharistie , croyait aux songes et à la nécromantie , évoquait les morts, était possédé du démon , avait apostasie, et que, s'il s'obstinait, on le damnerait pour jamais. (Gfrœrer, VII, 737. — Sudendorf, Registrum , t. I, p. 22, n. 14. — Helfenstein, p. 120.— V^attenbach, 395-396.) Ils nommèrent pape l'ennemi mortel de Grégoire VII, l'audacieux Wibert, évêque de Ravenne, que Henri s'empressa de reconnaître en fléchissant le genou devant lui et en jurant de recevoir de ses mains la couronne impériale. Benzo, Benno et autres écrivains à la solde de l'empereur, lancèrent des pamphlets injurieux contre Grégoire Vil.

Henri IV marcha de nouveau contre Rodolphe, qui mourut dans la bataille sur l'Elster, au milieu de son armée victorieuse. (Gerbert, de Rudolpho suevico; Sugenheim, dans sa rage fanatique, l'appelle le « roi mourant des prêtres, » p. 256. Selon Giesbrecht, III, 488, la majorité des évêques était pour Henri IV.)

Henri vole en Italie pour renverser Grégoire. Le pape, toujours inébranlable, l'excommunie de nouveau, lui et ses partisans, dans le concile quadragésimal de 1081, et établit l'évêque Altmann pour son vicaire en Allemagne. « Aucun de mes prédécesseurs, s'écriait-il le 8 avril 1081, n'a reçu d'un roi de plus grandes concessions que celles que je recevrais de Henri, si je voulais m'éloiguer du sentier de la justice; mais je ne crains point les menaces des impies, et j'aime mieux sacrifier ma vie que de consentir au mal. »

Le 3 juin 1083, Henri s'empara de la ville de Léon et de l'église Saint- Pierre, et offrit la paix. Grégoire VII répondit que Henri devait d'abord satisfaire à l'Eglise, qu'il ne pouvait couronner un prince mis au ban de l'empire. En mars 1084, Henri s'empara de la plus grande partie de la ville; le 21 mars 1084, les Romains, qui s'étaient laissé corrompre, lui ouvraient les portes. Le fort Saint-Ange resta seul au pape. Henri le fit inviter à un concile, et, comme il ne comparut poiut, déposer. Le 31 mars, l'antipape posait la couronne impériale sur la tête de Henri IV

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agi par prudence ou par d'autres motifs. Maintenant que le parti de Rodolphe semblait décidément victorieux, il se prononça en sa faveur et lui envoya une couronne avec cette inscription connue : Petra dédit Petro, Petrus diadema Rudolpho.

Quant à Henri, il fallait nécessairement s'attendre à ce qu'il entrerait dans une nouvelle fureur, et, brûlant de se venger, userait de représailles. Il déposa une seconde fois Grégoire YII (1080), et de même que le pape avait reconnu antiroi, le roi lui opposa un antipape dans la personne de l'archevêque Gui de Ravenne, qui se nomma Clément III. La confusion était à son comble : deux rois en Allemagne et deux papes dans l'Eglise. Henri défit Rodolphe dans la bataille sur l'Elster. La mort de ce dernier, qui périt dans la mêlée, fut considérée comme un jugement de DieuTfîIenri se relève, et dès l'année suivante (21-22 mai 1081), se présente aux portes de Rome avec une armée redoutable. A partir de là, les désastres s'accumulent sur la tête de Grégoire VII, mais c'est alors seulement qu'il révèle sa vraie grandeur, et l'on reste convaincu que toute sa conduite n'était inspirée que par des principes gravés au plus intime de son être. De là l'énergie qu'il déploie dans ses actes. Henri assiège Rome pendant trois ans (1081- 108-4); les Romains, qui lui sont d'abord hostiles, perdant enfin courage, se déclarent pour lui et l'aident à s'emparer

dans l'église Saint-Pierre. L'approche des Normands au mois de mai força Henri de se retirer; il rentra en Allemagne en 1084. Grégoire VII se rendit au Mont-Gassin, et sur le fin de 1084, à Salerne , renouvela l'excommunication contre Henri IV et son antipape. (Gfrœrer, t. VII, p. 947.) Il l'envoya publier en Allemagne et eu France par ses légats, munis du dernier écrit que nous ayons de lui.

Peu de temps avant sa mort, il disait aux assistants qui rappelaient les services qu'il avait rendus à l'Eglise : « Pour moi, mes chers frères, je n'estime aucun de mes travaux; je ne compte que sur une seule chose : d'avoir toujours aimé la justice et haï l'iniquité. Je monte là haut, où je vous recommanderai instamment au Dieu compatissant. » Il rendit le dernier soupir en prononçant ces paroles : Bilexi justitiam et odi iniquitatem, propterea morior in exilio.

« Grégoire VII mourut le 25 mai de l'an de grâce 1083, le jour môme où les Goths entraient dans les murs de Tolède et arboraient de nouveau la croix sur les portes de cette antique capitale du pays. Tandis que les Espagnols affranchis faisaient retentir leurs chants de triomphe sur les bords du Tage , sur les plages occidentales de l'Italie, l'àme du juste, affranchie des liens du corps, s'envolait vers la source de la lumière d'où elle était sortie. » (Gfrœrer, VII, 958.)

du château Saint-Ange, où le pape s'était réfugié. Ils adjurent le pape de céder et de reconnaître Henri IV pour empereur. Mais quoiqu'il fût réduit à la dernière extrémité et que Henri, tout victorieux qu'il était, se montrât facile sur une foule de points et tendît une main amie, Grégoire n'exigea pas moins, avant toute négociation, que le roi s'acquittât de ses devoirs envers l'Eglise, en faisant l'aveu de ses péchés et en se soumettant à la pénitence ; ces conditions remplies, on pourrait s'occuper du reste.

Depuis longtemps le pape avait noué des intelligences avec les Normands de Naples et de Sicile, qui s'étaient engagés à secourir le Saint-Siège. Ils accoururent sous la conduite de Robert Guiscard ; mais voulant profiter en même temps de la détresse du pape , ils s'emparèrent d'une partie des Etats de l'Eglise, et, comme condition de leur appui, demandèrent la cession de ce qu'ils avaient enlevé. Ici encore Grégoire montra une grande fermeté et posa des clauses telles que les Normands pourraient toujours être forcés de restituer les territoires ravis. Mais la position du pape allait devenir pire que jamais. Les Normands le délivrèrent en effet, mais en pillant Rome et en la saccageant ; de sorte que Grégoire se trouva dans le plus grand embarras, car il devait craindre que les Romains ne se montrassent encore plus indisposés à son égard et ne le rendissent responsables de ces excès. Cette circonstance, toutefois , ne le déconcerta point. Accompagné des Normands , il sortit du château Saint-Ange et se rendit à Salerne, où il mourut en 1085 , après avoir prononcé ces dernières paroles : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; c'est pourquoi je meurs en exil. »

Grégoire VII a été jusqu'à nos jours l'objet de jugements très-divers, souvent même tout-à-fait contradictoires. Ses ennemis contemporains, animés par la haine, lui ont reproché tous les vices et tous les forfaits imaginables. Ils l'ont flétri comme un homme sans foi ni loi, sans religion, sans rien de ce qui constitue le chrétien, à plus forte raison sans aucune des qualités qui font l'ornement d'un évêque et d'un pape. Ce que fit alors la passion la plus haineuse, les siècles suivants l'ont imité. Pour apprécier Grégoire VII , nous n'avons absolument que ses lettres, conservées pour la plu-

part, et dans lesquelles il a énoncé ses principes, ses sentiments, ses pensées les plus intimes, en un mot les vrais motifs de sa conduite. IMur l'apprécier à fond, nous n'avons en outre que le jugement de ceux qui l'ont exactement connu , l'opinion de ses meilleurs contemporains. Si nous adoptons cette mesure, et si nous nous souvenons en même temps qu'il doit être jugé d'après son siècle, d'après l'histoire, les circonstances et les besoins de son siècle, « nous ne pourrons nous empêcher de le considérer comme le plus grand homme qui ait jamais existé. « Il ne nous apparaît pas moins pur ni moins grand sous le rapport moral , et pour découvrir en lui des taches et des souillures, il faut être complètement aveuglé par la passion. Si l'on veut comprendre les services qu'il a rendus à l'Eglise, il faut étudier ce qui s'est fait après lui , examiner les œuvres que l'Eglise a accomplies en s'aidant de ses travaux. Nous discuterons les principes qui dirigeaient ses actes et qui ont produit de si importants résultats, quand nous achèverons l'histoire extérieure de la querelle des investitures. Nous montrerons aussi que ces maximes étaient plutôt celles de l'époque que celles de Grégoire VIT, et que si l'on peut dire que les principes de ce siècle ont été les principes de Grégoire VII , la réciproque ne serait pas exacte.

§ 3. La querelle des in%'estitures sous les premiers successeurs de Grégoire VII jusqu'au concordat calixtin.

Quand Grégoire Yll approcha de sa fm, les assistants lui demandèrent qui il désirait pour successeur. Il nomma l'abbé Désiré du Mont-Cassin, ou l'évêque Othon d'Ostie, ou l'archevêque Hugues de Lyon. Le premier ayant été élu, n'accepta qu'après de vives résistances (élu le 24 mai 1086, consacré en 1087, le jour de l'Ascension), et se nomma Victor III. Pendant son règne , qui fut de courte durée (il mourut le l(j septembre 1087), il se montra un très-digne successeur de Grégoire VII, ce qui est beaucoup dire. Mais comme l'autorité impériale prédominait alors, Victor ne put se maintenir contre l'antipape Clément III *.

1 Vita Victoris III, ex lib. III Chronici casiuensis Leonis Marsicani et Pétri diaconi, ap. Mabillou, Sœc, vi, II, p. 583-625. ~ Watterich, I,

On élut ensuite le second de ceux qu'avait désignés Grégoire VII, Othon d'Ostie. Urbain II, c'est le nom qu'il adopta (12 mars 1088 , mort le 29 juillet 4099), se distinguait par une grande vigueur d'esprit, par sa connaissance des affaires, sa prudence et sa profonde modestie; c'était, de plus, un prêtre recommandable et tout-à-fait digne, lui aussi, de succéder à son ami et prédécesseur Grégoire YII*. Avec toutes ces belles qualités, cependant, il se serait trouvé dans la situation la plus critique, si des circonstances et des événements exceptionnels ne fussent venus à son aide. La victoire qu'il remporta, il en fut surtout redevable à la comtesse Mathilde, qui continua en Italie la lutte contre les troupes impériales avec un courage sans exemple et une magnanimité qui l'élève au rang des plus grands héros du moyen-àge. En 1097, elle força l'empereur de quitter l'Italie. Ajoutons que la défection de Conrad contribua beaucoup à la défaite de l'empereur. Conrad était le fils aine de Henri lY et empereur d'Italie. Des affaires de famille, les divers affronts que Henri avait infligés à la mère de Conrad et que la pudeur défend de révéler, sa colère contre son père, la timidité où l'avait jeté l'excommunication qui pesait sur ce dernier, avaient décidé Conrad à déserter la cause paternelle, qui se trouva ainsi considérablement affaiblie. Les armées de croisés qui se formèrent alors eurent également une portée immense , car ce furent les croisés qui remirent Urbain II en possession de Rome (109G).

De plus, en renouvelant dans les conciles de Plaisance et de Clermont les principes de Grégoire YII sur l'investiture

549-571. - Tostij Storia délia Badia di Monte Cassino. Nap., 1842, t. I, p. 307-428. — Giesebreclit, III, 571-377. — F. Hirscb, Ueber Desiderius.,., als Papst Victor III, daus Forschunyen z. deutsch. Gescliiclite, t. Vil, livrais, pe. Gœllg., 18fi7. — Giesebreclit ue connaît qu'une lettre de Victor III; Jaffé en connaît deux. (Giesebrecbt, Kaiser Heinrich V, Braunscbw., 18G8, III, 1I2G. — Jaffé, Reg. pont., p. 4i7, 448.)— Une troisième lettre, du 22 août 1087, à l'évèque Jacques de Gagliari, se trouve dans Martini, Storia Ecoles, di Sardcg7ia, t. I, p. 227, 228 : « Quidam ex vestra insula ad nos venientes, » etc.

> Vita Urhani II, ap. Mabillon, VI, il, p. 902-904. — Urbani II vita a Petro Pisano conscripta, ap. Wattericb, I, p. 571..., et ex œqual. collecta, 620. — G. Gruenbagen, Vita Urbani II, part. i. Halis, 1848. — K.-W. Laubert, Vita Urbani II, part. i. Bresl., 1838. — Héfelé, V, 172-231. — Adrien de Brimont, un Pape au moyen-ûge, Urbain II, Par., 1862.

laïque , en les appuyant de toute la force de son génie , en tenant partout les esprits en éveil et en leur imprimant un nouvel essor, Urbain II porta une rude atteinte au crédit de Henri IV.

Mort quelques jours après la prise de Jérusalem, Urbain II (29 juillet 1099) eut pour successeur Pascal II (I099-M18), homme d'une piété sans tache , d'une vertu éprouvée , mais médiocrement doué de sagesse mondaine et destitué de plusieurs qualités qui, dans Grégoire VII et Urbain II, s'unissaient à la vertu et à la piété *. L'antipape Clément III , presque oublié de tout le monde, ne tarda pas à suivre le dernier pape dans la tombe. Il eut encore quelques successeurs qui lurent voués à un complet abandon, et ne méritent pas d'être nommés.

Tout-à-coup Henri IV se relève , et changeant de principes en beaucoup de points, non toutefois d'une manière sérieuse, il s'empresse de se mettre à la tête d'une croisade. Cet acte lui conciUa maint esprit. On croyait qu'il allait devenir fort dangereux à Pascal II , et que la lutte aurait pour effet d'accroitre l'autorité impériale, lorsque son second fils, Henri (V), se révolta de nouveau contre lui : pour quels motifs^ nous l'ignorons au juste ; on en est réduit aux hypothèses 2. Qu'il se soit révolté contre son père par dévouement envers l'Eglise, sa conduite postérieure dément cette assertion. Serré de trèsprès, Henri IV succomba dans la lutte contre son fils, fut contraint d'abdiquer l'empire et la couronne et de se ré-

• Vita, a Petro Pisano Gard, conscripta, apud Wattericli , t. II, p. 1-17. Annales, p. 17-91. — (Epistolœ, documenta, forumlae.)

* A. Druffel, Heinrich IV und seine Sœhne. Ratisb., 1862. — Selon Giesebrecbt, K.-G., \\\, p. 702, « la révolte de Henri V contre son père fut l'effet de ses relations (ambitieuses) avec les princes mécontents du royaume. Henri V était de ces caractères exclusifs qui subordonnent et sacrifient tout à un but; le but, pour lui, n'était autre que le pouvoir. Si grand que fût pour sa race l'attrait de la puissance, aucun de ses ancêtres ne s'y est livré d'une façon aussi absolue ; la passion de régner inspirait toutes ses pensées, ses sentiments, ses actions. Tant que vécut son frère aîné, Conrad, mort en 1102, Henri fut plein de soumission envers son père. Conrad mort, il était sur de régaer, mais quand règnerait-il ? Henri IV vivait trop longtemps à sou gré ; comme il ne voulait ni mourir ni entreprendre la croisade qu'il avait promise, Henri V était à bout de patience. Excité de toutes parts, il se lève contre son père. L'hypocrisie et le mensonge étaient les seuls degrés par où il pût arriver au trône ; il n'hésita pas à les franchir hardiment. »

signer à une fin qui , lorsque nous y réfléchissons maintenant, nous émeut jusqu'au fond du cœur et nous impressionne vivement, d'autant qu'il s'était fort amendé sur une foule de choses. Quelques évêques lui ayant demandé de livrer les insignes de l'empire : Pourquoi, répondit-il, veut-on me déposer? — Parce que vous avez trafiqué des évêchés et des abbayes. S 'adressant alors à l'archevêque de Mayence : Que m'avez-vous donné pour votre place ? Et vous , archevêque de Cologne, par quoi m'avez-vous corrompu? Et vous, évêque de Worms, quel a été votre présent? — Nous avons reçu nos évêchés sans corruption, répondirent-ils. — Henri, on le voit, s'était singulièrement corrigé dans les dernières années de sa vie. Cependant nous avons encore des exemples attestant qu'il n'était pas devenu inaccessible à la séduction. Ces exemples abondent dans les annales de l'Eghse d'Augsbourg, et prouvent combien cette Eglise a souffert de ce trafic. Au surplus , dans ce dernier démêlé , il s'agissait moins de la personne que des principes, dont il fallait assurer le triomphe *.

Henri Y, qui pendant sa révolte contre son père avait paru si humble et si soumis envers l'Eglise, révéla bientôt de tout autres sentiments quand il crut n'avoir plus rien à redouter de son père et de ses partisans. Pascal II s'était proposé d'aller en Allemagne pour y mettre tout en ordre ; mais il avait reçu de là des nouvelles si graves que la peur le saisit, et ne se croyant plus en sûreté à Rome même, au heu d'aller en Allemagne, il se dirigea vers la France (1106-1107).

* Sur les dernières années de la vie de Henri IV, voir Giesebrecht, III, p. 71G-743. Henri V s'empara de son père par la ruse el la trahison, car ce fut par ses prosterneuients, ses larmes, ses serments sacrés, qu'il le décida à congédier sa suite. Le 22 décembre 1105, à Bingen, privé de sa liberté et traîné dans la prison de Bœckolbeim, l'empereur, craignant de perdre la vie, se résolut à abdiquer. Il mourut plus tard à Liège, le 7 août 1106, probablement en suite des avanies et des sévices inouïs dont il fut l'objet, et qui excitèrent dans tonte âme sensible la plus profonde compassion. « Il marcha tranquillement à la mort, confessa ses péchés d'un cœur repentant, et reçut la sainte communion avec esprit de foi. Mourant, il envoya des messagers de paix au pape et à sou fils; ce dernier reçut aussi son épée et son anneau. 11 touchait à sa cinquantesixième année, et il y avait près de cinquante ans qu'il avait succédé à son père. » (Giesebrecht, t. 111, 734.) Sa mort eut au moins pour résultat d'empêcher la guerre civile, la guerre du fils contre le père.

Diverses négociations furent entamées entre lui et Henri V *. Il est utile de les exposer avec quelque détail , parce qu'elles répandront un grand jour sur les elforts des papes dans le cours de cette époque.

En 4110-11 11, Henri V se rendit à Rome pour demander au pape de le couronner empereur et de se réconcilier avec lui. Il se fit précéder par des légats chargés des premières négociations jugées indispensables. Après une première tentative, d'une issue très-équivoque^ Henri V manda au pape par de nouveaux légats que c'en est fait de l'empire s'il était privé du droit d'investiture , que tout le système féodal serait renversé ; que si les biens d'églises , qui formaient plus de la moitié peut-être des biens de l'empire d'Allemagne, devaient, selon les ordonnances du pape , être exempts de tout impôt et redevance, de toute contribution militaire, de toute fourniture de contingent, tout lien féodal serait dissous entre l'Etat et l'Eglise , et que l'empire lui-même périrait ; la puissance civile ne pourrait plus prétendre aucun droit sur les ecclésiastiques, si ceux-ci ne possédaient plus aucun bien impérial. — Pascal II répondit qu'il en devait être ainsi ; que l'Eglise devait renoncer aux fiefs de l'empire, et les ecclésiastiques se contenter des dîmes et des oblations ; qu'il aimait mieux voir l'Eglise pauvre qu'entraînée par les richesses temporelles dans cette multitude d'affaires séculières et jetée hors de sa sphère. On convint aussi que le roi renoncerait complètement à l'investiture et qu'à cette condition il serait couronné empereur. La question fut agitée une dernière fois immédiatement avant le couronnement ; tous les princes d'Allemagne devaient donner leur adhésion solennelle à ce concordat. Mais les évêques allemands qui entouraient le roi refusèrent de renoncer à leurs fiefs impériaux , et les autres princes d'Allemagne virent également de mauvais œil ce dénouement de la querelle, car ils craignaient que la puissance impériale n'y trouvât un accroissement considérable et ne s'élevât au-dessus de tout. Pascal ne put donc pas accom-

• Héfelé, V, 258. — G. Huperz, De Alberto, archiepiscopo moguntino (1111-1137). Mouast., 1858. — Giesebrecht , 754-758, La députation de Henri V semblait vouloir plutôt intimider le pape que négocier avec lui.

plir sa promesse, et de son côté Henri V n'entendait renoncer au droit d'investiture qu'à cette condition.

La marche de cette affaire est de la plus haute importance. Nous y voyons que les papes d'alors visaient constamment à l'essentiel , qu'ils ne cherchaient pas à accroître la puissance extérieure de l'Eghse et ne cédaient point à des pensées ambitieuses. Leur unique désir est de faire régner l'esprit du christianisme ; la liberté qu'ils réclament n'est point une liberté purement extérieure, mais la liberté suprême de l'Eghse. Ces vues de Pascal sont extrêmement remarquables. Plein de confiance, dans la vertu et la puissance intrinsèques de l'Eglise, il est tout prêt à livrer les choses du dehors. Ce n'était là toutefois qu'une louable intention ; l'existence de l'Eglise à cette époque eût été impossible avec l'application des principes de Pascal. Le christianisme n'était point encore suffisamment enraciné dans la conscience des peuples pour que l'Eglise pût accomplir sa mission sans cette grandeur et cette puissance matérielles. Il était bon, sous ce rapport, que les pieux desseins de Pascal fussent arrêtés par la résistance des évêques allemands, quelles qu'aient été d'ailleurs les vues nobles ou mesquines des membres isolés de cet épiscopat. Ce qu'il demandait était commandé par l'époque; il ne pouvait faire autrement.

Mais comment débrouillerait-on les affaires au sein d'un tel chaos? Henri Y fit emprisonner le pape et seize cardinaux*. Pendant cette captivité, il fut convenu que leâ évêques

1 G. Schœne, Der Cardinallegat Kuno, Bischof von Prœneste , 104 p. Weimar, 1857. — Héfelé, Das Concordat von Sutri, iind sein Bruch durch Kaiser Heinrich V im JaUre 1111 {Tij.b. theol. Quarialschrift, 1861, p. 177- 204). — Idem, Das Concordat von Sutri, und die Krœnung Ueinrichs V im Jahre 1111 {Conc. G., V, 2GG-280). — Giesebrecht, Italien und das Papstthum unter dem Zwange, p. 776. — Le jour même de son couronucment (12 février 1111), Henri V, sous de futiles accusations, fit emprisonner le pape. « Trois fois le pape et le roi s'embrassèrent et trois fois ils se baisèrent. Henri portait dans son cœur les mêmes pensées de violence qu'il avait autrefois nourries contre son propre père à Biugen. C'était agir diaboliquement envers un homme qui voulait le couronner. Quand on fit lecture de cette déclaration du pape, que les évêques devaient renoncer aux fiefs de l'empire, c'est-à-dire à toutes leurs possessions temporelles, les évêques s'insurgèrent contre lui, traitant cet acte d'antiecclésiastique, d'invalide par conséquent. Cette résistance fit ajourner le couronnement. Le pape et son entourage furent emprisonnés par les

elles abbés seraient librement élus, que l'empereur ne 'les nommerait plus , mais se bornerait à les investir de l'anneau et de la crosse. Cette convention arrêtée , Henri fut couronné empereur par Pascal II. Plusieurs trouvèrent cependant que le pape avait cédé sur un point essentiel. Des mécontents se soulevèrent contre lui, déclarant qu'un contrat signé dans un temps où il n'était pas libre était invalide, qu'il fallait révoquer la convention conclue avec Henri V et excommunier ce prince pour s'être permis de telles violences contre le représentant du Saint-Siège ; qu'ainsi le voulait le véritable esprit ecclésiastique. Mais Pascal s'étant encore engagé dans ce contrat à ne jamais excommunier Henri V, il fut

Allemands. Le clergé s'était rendu à la solennité avec de précieux objets et les plus riches vêtements ; on lui enleva ses encensoirs d'or et d'argent, ses brillants ornements liturgiques ; plusieurs même se virent privés de leurs pantalons et de leurs souliers. Le sang ne coula point, mais nulle bataille , si sanglante soit-elle, ne révolte aussi profondément que ce vil attentat commis par de riches chevaliers sur des prêtres inoffensifs. La journée, commencée par les préparatifs du couronnement impérial, se termina par les violences inouïes du prince qui avait reçu la couronne, par les mauvais traitements infligés aux prêtres qui l'avaient posée sur sa tête L'histoire a rarement enregistré des actes aussi odieux; la honte monte au front d'un Allemand à la pensée qu'un roi allemand, des évêques allemands, des chevaliers allemands en furent les auteurs. » L'archevêque Conrad de Salzbourg ayant murmuré contre cette barbarie, un chevalier allemand tira le glaive et menaça de le tuer. (Giesebrecht, 791.) Henri ayant voulu arracher au pape le droit d'investiture, les Romains indignés se soulevèrent contre les Allemands et restèrent victorieux (13 février). Henri dut prendre la fuite, mais en emmenant captifs le pape et seize cardinaux (16 février).

Après de longues hésitations, le pape fléchit et conféra au roi le droit d'investiture, abandonnant ainsi la cause défendue par ses prédécesseurs. Le 11 avril, seize cardinaux sanctionnèrent par serment le nouveau contrat, et c'est alors seulement que Henri V fut couronné par le pape (13 avril). Tout cela se fit à la hâte et sans dignité. On ferma les portes de la ville pour éloigner les Romains de l'église Saint-Pierre. Le pape s'était déshonoré. Une forte opposition se dressa contre lui, et il lui fallut se rétracter. Le 18 mars 1112, il convoqua à Rome un grand concile, résolu d'abdiquer s'il le fallait. Le 23 mars, le concile de Latran rejeta, annula et cassa « par censure canonique, par autorité ecclésiastique et par le jugement du Saint-Esprit, » le droit d'investiture accordé à Henri V. La condamnation fut signée par douze archevêques, cent quatorze évêques, vingt-trois cardinaux. Les évêques français allèrent plus loin encore. Un concile de Vienne (16 septembre 1112) traita l'investiture laïque d'hérésie, excommunia Henri V, et écrivit au pape : « Nous condamnons l'écrit que le roi a extorqué à votre simplicité, » a vestra simplicitate, (Watterich, H, 77.)

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