‹ Histoire de l'EgliseChapitre 29 sur 253 · CONCORDAT DE WORMS · texte numérisé non relu

CONCORDAT DE WORMS

réconcilier avec le pape, sinon qu'ils procéderaient à l'élection d'un nouveau roi.

Concordat de Calixte, conclu à Worms en 1122.

Ce concordat portait en substance : l'' que l'empereur Henri V restituerait les biens ravis à l'Eglise en Allemagne et en Italie ; 2° qu'il respecterait la libre élection des évêques par le chapitre de la cathédrale, et des abbés par l'assemblée des moines; 3^ qu'il ne donnerait plus aux évêques et aux abbés l'investiture par la crosse et l'anneau. Il lui fut accordé, en revanche, d'investir par le sceptre les évêques et les abbés qui devraient entrer en possession de biens impériaux; d'assister en personne ou par ses délégués aux élections d'évêques ; d'appuyer dans les élections htigieuses l'avis du métropolitain et de ses coévêques. Nous passons quelques articles accessoires du contrat *. Ce concordat résolvait d'une manière très-satisfaisante le côté matériel de la controverse agitée depuis plus de cinquante ans. On a prétendu que tout cela n'était qu'une dispute de forme, que l'empereur n'avait fait qu'échanger l'anneau et la crosse contre le sceptre pour conférer l'investiture, et qu'il n'y a point de différence entre le sceptre et la crosse. On a raison, sans doute, si l'on tient le sceptre et la crosse pour de simples morceaux de bois ; mais la question change d'aspect si on s'élève à leur signification symbolique.

Tous deux, le pape et l'empereur, avaient cédé. Grégoire YII avait évidemment poussé ses prétentions aux dernières limites, en voulant briser complètement le lien féodal qui rattachait les évêques et les abbés aux rois et aux empereurs. Il demandait l'indépendance absolue des chefs ecclésiastiques, même en matière civile. Cependant, si les évêques acceptaient des domaines impériaux , il fallait bien qu'ils se soumissent aux conditions nécessaires pour les posséder. Urbain II lui-même professait encore ce principe, qu'il est impossible qu'un évêque consacrant le corps du Seigneur place sa main innocente dans la main ensanglantée de l'empereur ; lui aussi , il était contraire au serment féodal en

» Héfelé, 308-320, 326-338. — Giesebrecht, 841-858, 864-896, 896-917.

matière civile. Sur ce point, Calixte II fut de bonne composition ; il conserva le lien féodal avec toutes ses conséquences naturelles. Du reste, Henri Y avait fait aussi de grandes concessions; il avait renoncé au privilège de nommer les évêques et les abbés. Le droit primordial qui appartient à l'Eglise d'élire librement ses chefs , était enfreint depuis des siècles, et depuis qu'il était tombé aux mains des rois et des empereurs, on en avait fait un effroyable abus. Les rois et les empereurs pouvaient dire : Les évêques ne sont pas seulement évêques, ils sont encore princes de l'empire , et à ce titre leur élection nous appartient. Mais il n'est pas moins vrai aussi que le titre princier des évêques est un accessoire de leur épiscopat, et non leur épiscopat un accessoire de leur autorité et de leurs droits princiers. Or l'accessoire suit le principal. Il convenait donc, il y avait même nécessité indispensable de restituer la libre élection des évêques et des abbés, car on a vu jusqu'à quel point les rois et les empereurs avaient abusé de cette prérogative. En tout temps, l'Eglise a concédé aux souverains le droit de nommer les évêques ; ce droit , les princes en ont usé souvent d'une manière excellente et tellement salutaire, qu'on n'aurait pas pu en attendre toujours autant du libre choix des chapitres cathédraux. Mais il reste toujours que ce droit ne peut s'exercer qu'avec l'assentiment de l'Eglise. Il n'est point fondé dans la nature du pouvoir civil.

La crosse est le signe de l'autorité pastorale ; l'anneau , le symbole du mariage de l'évêque avec son Eghse : tous deux se rapportent à la puissance ecclésiastique. Quand un empereur ou un roi remettait la crosse et l'anneau à un évêque, il donnait à entendre que le pouvoir ecclésiastique est un écoulement du pouvoir civil , que l'évêque reçoit du prince ses droits et ses prérogatives spirituels : c'était ruiner par la base les principes de l'Eglise catholique sur l'origine de la puissance ecclésiastique. Cette puissance a été donnée par Jésus-Christ aux apôtres, d'où elle a passé dans les autres évêques ; aucun roi ne peut la donner, parce qu'il ne l'a point. 11 était donc convenable que Henri V renonçât à l'investiture par la crosse et l'anneau ; mais il convenait aussi que les évêques, comme princes de l'empire, reçussent de lui l'in-

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vestiture du sceptre , symbole de la puissance que l'Etat leur conférait. Ils entraient ainsi dans le système féodal, dans le domaine de la juridiction impériale. Ici, comme tout émanait de la puissance civile, il était naturel que l'empereur ou le roi donnât l'investiture du sceptre. Il y avait donc, comme on le voit, distinction exacte entre le spirituel et le temporel ; l'ancienne confusion avait disparu et c'était un gain immense. 11 faut bien peu comprendre cet ordre de choses pour affirmer qu'il n'y avait au fond de tout cela que de pures formalités, que c'était une querelle sans objet. La question était capitale et d'une haute importance, et c'est à bon droit qu'on insista pour la résoudre comme elle fut résolue.

Ce concordat allemand n'était du reste qu'une imitation des contrats de paix conclus longtemps auparavant entre le Saint-Siège, la France et l'Angleterre. Ce n'est pas seulement en Allemagne, on le sait, mais partout, que Grégoire YII avait défendu l'investiture laïque. En France, les rois renoncèrent insensiblement et d'une manière à peu près pacifique au droit d'investiture, et les évêques, en tant qu'ils tenaient des domaines royaux , restèrent dans leur ancienne position féodale, fournissant le ban de l'armée, les impôts et les redevances , rendant au roi hommage et fidélité. Il en fut de même en Angleterre, mais seulement après une lutte prolongée *. En Angleterre *, Guillaume le Conquérant vivait encore quand Grégoire VII monta sur le trône pontifical. Grégoire lui demanda dans une lettre de lui prêter le serment de fidéUté à cause du royaume qu'il gouvernait, et d'acquitter les arrérages des redevances envers l'Eghse romaine. 11 ne fut point question du droit d'investiture exercé par Guillaume. Ce prince répondit brièvement au pape que ses ancêtres avaient fait annuellement des dons à l'Eglise romaine et qu'il

1 Héfelé, V, 199, 220, 312.

« Gfrœrer, Gregor Vil u. s. Z., III, p. 439-470 ; 530-541, 657-662. — Héfelé, V, 187, 236, 240, 247-249 (fin de la dispute). — G.-F. Franck, Anselm von Canterbury. Tûbg., 1842. — Rud. Hasse, Das Leben Anselms. Leipz., 1843, p. 421-454 (t. Il, Die Lehre Anselms, Leipz., 1852). — Gh. Rémusat, Anselme de Cantorbéry. Par., 1854. — Anselm, als Vorkœmpfer fur die kircldiche Freiheit [Historisch.-pol. Blœtt., XLII, p. 535- 561,606-627). —Anselm, Erzbisch. v. Cant., par Mœhler, Gesammelte Schriften, I, p. 83.

voulait en faire aussi ; mais quant à un hommage de fidélité auquel le roi d'Angleterre serait astreint, il l'ignorait et ne voulait point le prêter. Ainsi fmit la contestation.

Quelques rois anglo-saxons avaient fondé à Rome un séminaire afm qu'on y élevât constamment de jeunes Anglo- Saxons, qui maintiendraient en Angleterre la culture des arts et des sciences ecclésiastiques. Chaque sujet des royaumes de l'Heptarchie, puis ensuite des sept royaumes unis, dut concourir à son entretien par une petite contribution annuelle, qui fut exactement fournie jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant. Grégoire YII, qui sans doute en ignorait l'origine, la considéra comme une redevance féodale, et demanda au roi le serment de fidélité. Guillaume refusa nettement et dans les termes laconiques que nous avons vus.

Sous Guillaume II, Anselme, abbé du Bec en Normandie, ayant été nommé archevêque de Cantorbéry après la mort de Lanfranc (1093), on vit commencer dès lors les querelles sur les investitures qui durèrent jusqu'au temps de Henri I", sans aboutir, comme en Allemagne, à des combats sanglants. La lutte intellectuelle ne fut pas moins vive. Saint Anselme, qui fut l'âme de ce débat , le conduisit avec infiniment de dignité. Quoique tout lui fût contraire, princes et évêques , il parvint cependant, par son génie et son sublime courage, à sauvegarder les droits de l'Eglise *. Il fut convenu que les évêques seraient librement élus par les chapitres cathédraux, mais qu'en leur qualité de feudataires de l'empire , ils prêteraient au roi serment de fidélité. Quant à l'investiture par l'anneau et la crosse , il n'en était point question en Angleterre. Le problème fut résolu comme il devait l'être plus tard en Allemagne. Cette lutte gigantesque , conduite en Angleterre par saint Anselme, le premier champion de la liberté ecclésiastique après Grégoire VU, je l'ai longuement décrite ailleurs, lorsque j'ai dépeint saint Anselme comme moine, philosophe, théologien et archevêque. Il est impossible d'entrer ici dans les détails de ce noble combat.

* p. -G. Rothe, De vita et gestis Ânselmi, arch. Cant., ratione habita status prioris Ecclesiœ anglicœ. Haun., 1840.

§ k. Exposition sommaire des principes de Grégoire VO

et de Henri 11-.

Nous avons vu jusqu'ici les causes extérieures de cette grande dispute entre l'Eglise et l'Etat, sa marche et ses résultats. Il nous reste à envisager le côté intérieur et moins apparent, car les phénomènes sensibles ne sont que la conséquence des causes qui influent d'une manière invisible dans toute la trame du débat. Grégoire VII et ses successeurs, Henri IV et ses successeurs comptaient les uns et les autres un parti vaste, énergique, puissant. Qu'on ne s'imagine point que les adhérents de Henri IV et de Henri V se soient rattachés à la cause de ces souverains pour des intérêts purement personnels. Ce serait la plus grande injustice de croire que leur conscience ne les ait pas décidé pour une large part à se déclarer contre le pape en faveur de l'empereur. Le simple bon sens dit qu'il eût été impossible de soutenir pendant cinquante ans ce combat entre les deux pouvoirs, si ce n'eût pas été en même temps un combat de principes. De même qu'on ferait la plus grande injustice à Grégoire VII et aux siens, qui étaient certainement les plus puissants, si l'on disait que c'est uniquement l'arrogance sacerdotale, l'orgueil hiérarchique qui les a jetés dans cette lutte, on se tromperait de même si l'on se persuadait que la lutte fut soutenue si longtemps par le parti adverse dans l'intérêt d'une passion mesquine. Ce qui était en jeu, c'étaient les principes généraux ; la question des investitures, le droit d'élire les évêques n'en étaient que l'application à un cas particulier.

Grégoire VII, dans ses lettres (surtout dans les lettres iv, 2; vm, 21), expose avec une grande netteté les principes qui l'ont dirigé dans la lutte où il excommunia Henri IV. Il dit dans le premier passage que le Christ a commis à Pierre la puissance sur tous les royaumes de la terre. Et ce qu'il ne fait ici qu'énoncer, il cherche à l'établir dans ses autres lettres. Dans le synode pascal de 1080, il disait : Si le pape peut déposer des patriarches , des archevêques , des primats , des évêques, ne peut-il pas aussi déposer des empereurs, des rois, des princes? l'un n'est-il pas plus grand et plus impor-

tant que l'autre ? Pierre a reçu de Jésus-Christ autorité sur les empires, les royaumes, les principautés, les comtés et sur les biens des hommes. Suivant Grégoire Yll, le pape est établi sur les empereurs, les rois et les princes ; ils lui sont soumis; il a sur eux le droit de coaction; il peut les déposer, et par conséquent délier leurs sujets du serment de fidélité.

Henri IV et les siens se faisaient de tout autres idées sur les relations de l'Etat et de l'Eglise. Ce prince disait dans une lettre à Grégoire VII : Les rois sont établis de Dieu et existent par sa grâce ; c'est lui qui les a immédiatement institués, et c'est à lui seul qu'ils sont responsables. Nul ne les peut déposer pour un vice ou un crime quelconque, ni délier leurs sujets du serment de fidélité ; et il invoque les textes de saint Paul et de saint Pierre*, où il est dit généralement et sans restriction qu'on doit obéir aux rois et à leurs ministres, parce qu'ils portent le glaive de Dieu. Ces principes furent soutenus dans plusieurs conférences, notamment dans une assemblée des princes et des évêques tenue à Berka en Saxe, au commencement de 1085. Wezilo, archevêque de Mayence, soutenait le parti de Henri IV, et Gebhard de Salzbourg, celui de Grégoire VII. Dans une diète tenue à Quedlimbourg en 1085, un clerc de Bamberg, Cunibert, ayant défendu la cause de Henri dans l'assemblée des princes et des évêques, et traité les vues de Grégoire d'extravagances, un laïque se leva pour défendre le pape et obtint l'assentiment de toute l'assemblée.

On le voit , c'était par des principes tout opposés que les deux partis se rattachaient l'un à l'empereur, l'autre au pape. Quel jugement devons-nous porter de cette affaire? S'agit-il du droit absolu, du droit consigné dans le Nouveau Testament et dans la tradition de l'Eglise , nous avouerons sans détour que Grégoire VII avait tort. Car aucune puissance civile n'est renfermée dans la puissance ecclésiastique, et ni le pape, ni les évêques, ni l'Eglise en général, n'ont reçu comme tels de Jésus-Christ le moindre droit, j'entends un droit coercitif, sur les affaires civiles. Aucun des arguments que Grégoire tire de l'Ecriture n'est soutenable ; les idées y sont étrange -

» Rom., xill, 1-7; / Pierre, ll, 13-17.

ment confondues, les textes faussement interprétés ou pressés avec trop de vigueur. Conclure de ce que les apôtres ont reçu du Sauveur la puissance de lier et de délier, que ce pouvoir s'étend jusqu'à délier les sujets du serment de fidélité envers les souverains, c'est mêler deux ordres de choses complètement distincts. Grégoire Vil cite encore des passages comme celui-ci, / Cor., ii, 15 : a L'homme spirituel juge de tout et n'est jugé de personne. » Cela est vrai de tout chrétien, et non pas seulement du pape. Il s'agit ici d'une juste appréciation des choses au point de vue de la foi et de la piété , et non d'un tribunal extérieur , d'un droit coercitif qui serait exercé sur les hommes terrestres par les ecclésiastiques ou les hommes spirituels. De telles bévues sont par trop fréquentes dans Grégoire YII. Ses paroles toutefois recèlent un grand fond de vérité. Nul doute que l'esprit évangélique ne doive prédominer, et que l'EgUse, cet organe de l'Evangile, ne soit au-dessus de l'Etat ; mais c'est uniquement dans l'ordre spirituel, et non point en ce sens que le pouvoir ecclésiastique dispose d'un droit de contrainte sur le pouvoir civil. Il faut que l'esprit de l'Eglise domine et pénètre toutes choses, que tout lui cède, qu'il gagne de plus en plus en autorité et en influence sur les esprits. Mais, en soi, c'est là une influence toute spirituelle et qui ne peut s'exercer par une juridiction coercitive, comme on disait au moyen-âge. Et en voici la véritable raison : l'Etat est une institution divine naturelle; l'Eghse est une institution de la grâce. Or, comme la grâce n'agit jamais contre la nature en la forçant, et qu'en la violentant elle ne pourrait pas influer sur elle, car la grâce étant tout intérieure est incompatible avec la violence : ainsi le pouvoir ecclésiastique ne peut jamais contraindre le pouvoir civil ; en d'autres termes, le pouvoir civil ne peut être subordonné au pouvoir ecclésiastique par aucun droit de contrainte. Pour qu'il en fût autrement , il faudrait étouffer la hberté de l'homme et anéantir sa nature.

L'opinion de Grégoire VII renferme donc un grand fond de vérité, mais cette vérité est entendue et appliquée selon le caractère du temps. Ce caractère se révèle également dans la méthode de conversion. Tous les hommes sont obligés d'entrer dans le bercail de l'Eghse ; c'est là leur suprême

devoir, mais nul ne peut les y forcer. Et cependant nous avons vu, au moyen -âge, convertir à coup d'épée; nous avons vu combattre l'islamisme par le glaive*, tandis que le christianisme ne veut être défendu que par les armes de l'esprit. On a procédé de même contre les hérétiques, comme nous aurons lieu de le constater encore ; on s'est présenté à eux avec la force matérielle. C'est là un des caractères extérieurs du moyen- âge ; ce n'est point assurément une de ses plus belles pages. Grégoire VII, né dans ce miheu et imbu de ces idées, agissait en conséquence. Et c'est parce qu'il appartenait au m.oyen-âge, parce qu'il était l'homme de son temps, qu'il eut pour lui la plupart de ses contemporains et qu'il resta vainqueur.

Nous venons d'exposer les principes de Grégoire VII surles rapports de l'Eglise et de l'Etat ; nous avons en outre établi historiquement les maximes de Henri IV et de ses partisans. Il demeure évident que ce fut de part et d'autre une controverse doctrinale. La question des investitures, notamment, restait souvent à l'arrière- plan, et si Henri IV compta moins de partisans, il est aisé de comprendre que c'est parce qu'il était simoniaque. Son parti, toutefois, renfermait un grand nombre d'hommes distingués et trèshonorables qui, sans approuver nullement ses pratiques simoniaques, ne laissaient pas de s'attacher à lui et de le protéger. Ces hommes-là avaient donc d'autres desseins que celui de justifier les fautes politiques de Henri IV. — Grégoire VII, nous l'avons vu aussi, soutenait qu'en sa quahté de vicaire de Jésus- Christ sur la terre, il disposait en maître de tous les empires , principautés et comtés , en un mot de tons les biens de la terre. Nous avons remarqué la confusion qu'on avait faite de cette vérité incontestable : « L'Evangile doit tout pénétrer de son esprit et tout transformer, » avec cette assertion : « L'EgUse est investie d'un droit coercitif vis-à-vis de l'Etat. » Nous avons vu que cette opinion, cette confusion si l'on veut, n'existait pas seulement dans l'esprit de Grégoire VII, mais qu'elle était commune à son siècle.

* Les chrétiens ont exercé le droit de se défendre et de se garantir contre l'islamisme et contre tonte puissance hostile au christianisme ; s'ils ne l'avaient pas fait, il n'y aurait point aujourd'hui de peuples chrétiens.

PRINCIPES DE GRÉGOIRE VII ET DE HENRI IV. 3i7

Quelques explications achèveront d'éclaircir les idées de Grégoire VII.

La raison humaine tend à l'unité par un effort invincible. Que deux puisscuices souveraines^ indépendantes Tune de l'autre, par conséquent coordonnées entre elles^ soient subordonnées à une seule personne, cette idée, nous l'avouons, sourit fort à la raison humaine. Le moyen -âge, et le moyenâge tout entier , avait pour trait distinctif de poursuivre ardemment l'idée de l'unité , et de vouloir la réahser dans toute la perfection possible. Ce n'était pas assez que l'Etat et l'Eglise fussent coordonnés , on voulait la subordination de l'un à l'autre. Etant donné le caractère du moyen -âge, c'était l'Etat qui devait être soumis à l'Eglise, le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ici encore, il y avait malentendu : de même que précédemment on avait confondu une pure conception métaphysique avec les nécessités du droit extérieur, on admettait que l'union de la nature et de la grâce était déjà pleinement consommée. C'était méconnaître les rapports de ces deux ordres : la nature et la grâce , la grâce et la liberté resteront coordonnées et subsisteront en face l'une de l'autre jusqu'à la fin du monde. Il ne sera jamais donné à l'Eglise mihtante de réaliser une pareille unité ; ce but, où aspirait le moyen-âge, elle ne l'atteindra que lorsqu'elle sera passée de l'état mihtant à l'état triomphant. Cette séparation, qui froisse notre nature, est la même que celle qui nous inquiète dans le cours de cette vie, qui soulève en nous une multitude de sentiments douloureux et dont nous cherchons vainement à nous afTranchir, car elle ne cessera que lorsque Dieu nous appellera par la mort à une autre existence. L'Eghse ne gagnerait rien du reste à voir s'établir une subordination extérieure et imposée, l'unité par voie de contrainte. Ce que l'Eglise veut, c'est qu'on s'unisse librement à elle. Si l'Etat était complètement dans l'Eglise, il serait à craindre, — car il en est ainsi de toutes choses ici-bas, — que l'Eglise, au lieu de transmettre à l'Etat des éléments spirituels, n'en reçût elle-même des influences terrestres. Et c'est ce qui est arrivé, malheureusement, ainsi que nous le verrons plus loin. Alors le mal devient beaucoup plus grand que dans la coordination des

deux pouvoirs. Cette tendance du moyen-âge et les principes qui en découlèrent serviront à nous expliquer comment Grégoire YII , tout imbu des idées de son temps , pouvait s'imaginer que pour être excommunié Henri IV fût déchu du trône et de l'empire. Ce prince, ayant cessé d'être en relation vivante avec l'ordre de la grâce, le moyenâge en concluait aussitôt qu'il était également hors d'état de régner.

Nous concluons différemment; nous disons : En cessant d'appartenir à l'ordre de la grâce, Henri IV ne restait pas moins dans l'ordre de la nature , et pour n'être plus en communion rehgieuse avec lui ses sujets ne laissaient point d'être vis-à-vis de lui dans cette subordination qu'amène l'ordre de la nature ; ils ne cessaient point d'être ses sujets.

Du reste ce n'est point d'après nos idées, mais d'après les mœurs de ce temps-là, que nous devons envisager la question. Nous avons déjà remarqué souvent que quiconque était soumis à la pénitence publique, ou excommunié, ne pouvait exercer aucune fonction publique : il ne pouvait ni faire la guerre, ni tester, etc. De ce principe, qu'on appliquait aussi aux souverains, il s'ensuivait que Henri IV cessait d'être roi ou empereur et qu'on ne se croyait plus obligé de le tenir pour tel. Grégoire VII n'avait fait qu'exprimer l'opinion dominante de son temps , l'opinion des princes comme celle du peuple, du clergé séculier comme du clergé régulier. Henri IV, chose remarquable, disait lui-même dans la lettre déjà citée à Grégoire VII : « Nul vice ne peut m'exclure du trône, car je règne par ordre de Dieu ; il n'y a que le cas où je deviendrais incrédule que je perdrais justement le trône. » Il avouait donc lui-même que l'incrédulité, et il entendait par-là non-seulement une rechute dans le paganisme, non-seulement son passage à l'islamisme ou au judaïsme, mais encore toute espèce d'hérésie, pourrait lui ravir ses droits au trône : ce qui signifiait en d'autres termes que n'appartenant plus à l'Eghse il ne pouvait plus gouverner l'Etat. Or, le cas restait le même s'il se faisait exclure de l'Eglise pour des infractions à la loi morale. On le voit, avec les idées qui régnaient alors , Henri IV ne pouvait point échapper à son sort , et Grégoire VII ne faisait que résumer

en paroles ce qui était depuis des siècles dans la conscience de ses contemporains.

Il est à croire que peu d'hommes méditaient alors sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat, et cherchaient dans cette étude la raison d'emhrasser tel ou tel parti.

On trouvait que Henri I Y et son successeur avaient tort dans leurs actes ; quant au droit strict , on s'en souciait médiocrement. Tout le monde comprenait que Henri avait commis les plus grandes fautes, et on agissait en conséquence. Nous remarquons que c'étaient justement les hommes les plus distingués, les plus pieux, les plus dignes qui soutenaient le parti de Grégoire et de ses successeurs. Nous avons vu dans l'histoire de la période précédente que l'opposition contre le mal de l'époque, la simonie et le concubinage des clercs, provenait surtout de l'excellent esprit qui animait les moines et les ascètes. Ces derniers se trouvant en même temps en possession de la science, l'opposition s'étendit par degrés et gagna toutes les parties de l'Eglise. Par la part considérable qu'ils prirent dans ce débat, ils assurèrent la victoire de Grégoire VH. Ainsi, ce furent précisément ces congrégations de moines, dont l'esprit avait été renouvelé de fond en comble , qui, provoquées par les malheurs de l'époque, soutinrent avec le plus d'ardeur la cause de Grégoire YII. Henri IV s'en montra fort irrité et s'en vengea plus d'une fois, lui et les siens, de la façon la plus cruelle. De tels exemples, nous en pourrions citer dans toutes les parties de l'Eglise. En Allemagne, les moines de Benoit - Beuren * furent expulsés pour avoir pris un trop vif intérêt à la réforme de l'Eghse et à la cause de Grégoire VII ; nous citerons également les moines de Sainte- Afre, à Augsbourg, avec l'abbé Egino en tête (H 09-1 120) ; saint Guillaume, abbé de Hirschau, dans la Forêt-Noire, dont nous connaissons déjà les règles qu'il avait données à son couvent (il vécut encore longtemps dans cette période). Hirschau était l'asile et le rendez-vous de tous les religieux expulsés par Henri IV; ils y retrempaient leur courage , ranimaient leurs forces , puis s'élançaient de nouveau dans le monde pour y prêcher contre Henri. En Italie, sous

* Meichelbeck, Chronkoti Benedictobur. Monach., 1752, part, i, c. viii.

Benoît II, l'abbé et les moines de l'abbaye de Cluse*, devenue si fameuse depuis, et déjà si célèbre alors, furent rudement persécutés. Un des moines qui s'illustrèrent le plus dans ce combat, fut Mangold * (ou Manegold, suivant quelques chroniques du temps), né à Lautenbach en Alsace. Il était laïque et marié. Mangold, surnommé le Philosophe des philosophes, car il passait pour le plus sage et le plus savant homme de son temps, ou le Chrétien, à cause de sa haute piété et des vertus dont il édifiait tout son entourage , enseignait publiquement et avait des élèves de toutes les parties de la France, de l'Allemagne et d'autres contrées. Ses filles, initiées à sa sagesse et à sa science , avaient elles - mêmes institué des écoles qui étaient très -fréquentées. Cet homme, dont le renom était universel, s'était prononcé en faveur de Grégoire, ou plutôt, car il florissait surtout dans le temps d'Urbain II, en faveur de ce dernier, contre Henri IV et Henri V. Il s'en allait partout exposant, probablement selon l'esprit du moyenâge, l'objet du litige, et gagna à la cause du pape une foule innombrable d'adhérents. Il avait aussi le droit de réconcilier les schismatiques avec l'EgHse. Il mourut prévôt des chanoines sécularisés de Marbourg. Des hommes de cette trempe, moins éminents sans doute, mais pourtant d'un grand poids et d'une haute autorité, se rencontraient dans la plupart des districts allemands. Tous ces hommes combattaient pour l'Eglise. Or, dès que le bon esprit combat et travaille, dès que la piété , la vertu , la dignité , la morale se donnent la main, la victoire est assurée. Nous avons vu que Henri IV avait tort matériellement, quoi qu'il en fut du droit formel ; de là vient qu'il fut délaissé par les meilleurs de ses contemporains et succomba.

Des auteurs modernes ont voulu laver Henri IV du reproche de simonie, nommément Stenzel en son Histoire des empereurs francs, et Ellendorf dans son ouvrage sur saint Bernard et son temps. Henri IV, selon eux, ne fut nullement coupable de simonie, car il était d'usage que quiconque recevait un fief de l'Etat , un domaine impérial, payait une certaine somme,

1 Vita Benedicti Clusensis (mort en 1091), éd. Bethmann, ap. Pertz, Monum., XII, p. 196-208.

« Cf. Gfrœrer, vol. VII, p. 744, 793.

une sorte de taxe ; tel est , suivant ces auteurs^ le point de vue d'où il faut juger ce que dans l'Eglise on a appelé simonie. Les offres ou plutôt les dons d'argent faits à Henri doivent être considérés comme une taxe, une contribution sur les biens temporels que les évêques recevaient de l'empereur , et non comme une chose qui lui fût donnée en vertu d'un droit spirituel; il n'y a que certains cas que l'on soupçonne entachés de simonie (on en cite trois). Nous répondons : Nul n'oserait soutenir qu'il existât une loi obhgeant les titulaires des évêchés et des abbayes de payer une semblable contribution. On ne prouverait pas même que ce fût un usage. Les empereurs saxons , puis Henri H, Conrad et même Henri V, du moins en ce qui est de l'Allemagne, sont vantés de toutes parts, même par les rigides auteurs ecclésiastiques du temps, pour n'avoir encouru aucun reproche de simonie. Ces empereurs ne connaissaient donc point la prétendue taxe. Pourquoi est-ce justement sous Henri IV que ce reproche retentit tout-à-coup ? Cet argument n'est donc qu'un vain échappatoire. Si ces corruptions, car c'est ainsi qu'il les faut appeler, avaient eu le caractère d'une taxe, il n'eût pas été besoin d'en rougir, de dissimuler le don qu'on offrait à l'empereur, de le soustraire aux yeux du monde, de tenir secret ce qui s'était passé. Et c'est là pourtant ce qu'on avait grand soin de faire, surtout les prêtres assez vils pour offrir de l'argent en retour des places qu'ils convoitaient; les conciles enfin, ne seraient jamais intervenus publiquement, comme ils le firent même avant Henri IV.

Sous Henri III, la simonie fut principalement attaquée par saint Bruno, évêque de Toul, Léon IX, et Henri III luimême, dans un concile, prononça contre les simoniaques un discours que nous avons encore, où il les flétrissait énergiquement. Il aida Léon IX de tout son pouvoir à extirper cette gangrène. Jamais, à coup sûr, Henri III ne se fût élevé de la sorte contre une simple contribution. — Enfin, dans aucune des apologies de Henri IV, contemporaines ou subséquentes, on ne donne à entendre qu'il n'y avait point simonie, mais une contribution versée dans la caisse de TEtat. Henri IV lui-même avoua plus d'une fois qu'il était coupable sur ce point ; il trouvait seulement que la peine était trop forte pour

un tel délit, qu'il n'y avait pas proportion entre l'un et l'autre; il ne disait point qu'il fût innocent. — Ces remarques nous paraissent suffisantes pour justifier, contre les opinions exposées ci-dessus, le jugement que nous avons porté de cette controverse.

§ 5* Siècle de saint Bernard. — Saint Bernard censeur de son sièele, et même des chefs de la hiérarchie.

Deux papes furent élus après la mort de Calixte II, en 1124 *. Les vieux partis de Rome, surtout dans la noblesse, voyant que la puissance impériale était affaiblie et incapable de défendre sérieusement le Saint-Siège, relevèrent la tête. Chaque parti cherche à porter ses partisans sur le siège pontifical , et nous aurons plus d'une fois le triste spectacle d'une double élection, de déchirements jusqu'au sein de l'Eghse romaine. Le collège même des cardinaux à qui appartenait le véritable droit d'élection, s'était laissé envahir par cet esprit de parti ; chacun de ses membres cédait aux intérêts de sa coterie, et les voix une fois partagées, on ne parvenait plus à s'unir : de là ces doubles nominations.

On élut d'abord simultanément Thèobald et Lambert d'Ostie*, tous deux cardinaux. Ce schisme toutefois ne dura pas longtemps; Thèobald fut assez généreux pour se désister volontairement et étouffer le scandale qui avait été donné à

* Le concordat de Worms de 1122 fut confirmé au neuvième concile universel, premier de Latran, tenu du 18 au 27 mars 1123, et dont les actes n'existent plus. 300 évêques y auraient assisté. (Héfelé, V, 338-344. Giesebrecht, III; 917-921.) Ou assigne comme résultat de ce concile l'apaisement de la querelle des investitures.

« Honorius II (16 déc. 1124 , mort en 1130, le 13 févr.). — Vita a Pandulfo conscr., ap. Watterich, II, 157, 158; a Bosone conscr., p. 158, 159. — Annales [ex hist. coœt. coll.)^ p. 159-173. — Gervais, t. II. Leipz., 1842. -~ Phil. Jaffé, Geschichte des deutschen Reichs unter Lothar dem Sachsen. Vienne, 1843 (sur Honorius II et luuoceut II). — Héfelé, V, 345-362; conciles du temps d 'Honorius II. Ce dernier avait conclu le concordat de Worms. Après le désistement de Thèobald, il se soumit à une élection nouvelle, qui, cette fois, fut unanime (28 déc. 1124).

Epistolœ Honorii II, papœ etc. ann. 1125-1129, num. 27 — coll. ex Ugbelli, Martene, d'Acbery, Alabillou, al. ap. Mansi, t. XXI, p. 319. — Bouquet, Hec. XV, p. 256-269; ap Migne, Ep. cxii, d'après les sources; ap. Jaffé, heg. pont, romanor., qui cite cent vingt lettres. (Migne, t. GLX, p. 1218-1320.)

HOiNOlULS II, INNOCENT II. 353

l'Eglise. Après la mort d'Honorius II , ou cardinal d'Ostie, le choix tomba sur Innocent II* et sur le cardinal Pierre (1130). Ce schisme se prolongeapendantprès de huit ans; l'empereur Lothaire se rendit deux fois en Itahe (en 1133 et 1137), sans aboutir à aucun résultat important ; la parole énergique de saint Bernard fut seule assez puissante pour faire prévaloir les droits d'Innocent II et mettre en fuite son antagoniste. On peut dire, en général, que la Providence avait prédestiné saint Bernard à jouer dans les affaires de Rome un rôle prépondérant.

Pour comprendre dans une certaine mesure la situation de Rome à cette époque, il faut se rappeler les considérations suivautes. Pendant la longue querelle qui divisa l'empereur et le pape, deux évêques, l'un impérial, l'autre papal, existaient face à face dans la plupart des villes lombardes et toscanes , souvent même en Allemagne. Dans le cours de leur dispute , ces deux évêques perdaient ordinairement une foule de leurs droits, dont les villes s'emparaient. Comme l'autorité impériale était en grand discrédit, on voit disparaître de plus en plus les droits impériaux que l'empereur avait jusque-là

* Innocenta II vita (14 fév. 1130, mort le 21 sept. 1143), a Bosone card. conscr.; ap. Watterich, II, 174-179. — Innoc. annales, ex script, coœtan. collecti, p. 179-27G. Pierre Leoni, autipape, se nomma Anaclet II. Les deux partis de la noblesse étaient les Leonis et les Frangipanis. — Héfelé, V, 362-388. Anaclet mourut en 1138. Son successeur Victor se soumit bientôt à Innocent II. Epistolœ Innocentii II, lxix, tirées d'Eccard, Corpus histor. med. œvi , II; Baluze, MiscelL, ap. Bouquet, Recueil^ t. XV (1808), p. 368-408. — Mansi, t. XXI. — Jaffé enregistre jusqu'à 604 décrets de ce pape (d'autres ont été mis en lumière depuis 1850). Migne (d'après les citations de Jaffé) a communiqué 598 brefs, taudis qu'on n'a publié d' Anaclet II que 51 documents.

De Célestin II (26 sept. 1143, mort le 8 mars 1144) on ne connaissait autrefois que 6 lettres; Jaffé en enregistre 52, et Migne, d'après les indications de Jaffé, en reproduit 50.

A Célestin III succéda Lucins II (12 mars 1144, mort le 15 fév. 1145). On connaissait de lui autrefois 21 lettres; Jaffé en cite 102 (quelques autres y ont été ajoutées depuis 1850). Migne en donne 95. (Voir les lettres des trois derniers papes.) Patr. lut., t. CLXXIX, p. 10-936.

D'Eugène III, disciple de saint Bernard (élu le 15 févr. 1145, mort le 8 juillet 1153 à Tivoli), on ne connaissait jadis que 88 lettres. Jaffé, dans ses Regestes, en signale 602, et Migne en a donné 589, dont 3 douteuses {Patr. lat., t. CLXXX, p. 1004-1642). — Voir Vita et annales ex coœt. script, collecti, des papes Célestin II, Lucius II, Eugène III, dans Watterich , loc. cit., II, p. 276-278-281-321.

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