‹ Histoire de l'EgliseChapitre 31 sur 253 · INNOCENT II, ARNAULD, CONRAD III · texte numérisé non relu

INNOCENT II, ARNAULD, CONRAD III

à faire de cette ville la capitale du monde ; car ils refusaient toujours de rendre au pape les Etats de l'Eglise. Conrad III ne voulut point satisfaire les folles visions des Romains et repoussa leurs offres. — Cet état des affaires romaines devait naturellement exercer une grande influence sur l'administration générale de l'Eglise. Telle est l'époque où vivait saint Bernard , dont nous allons exposer avec quelques détails les travaux et les vues sur l'ensemble de la situation.

Saint Bernard , abbé de Clairvaux , contribua efficacement à pacifier l'Eglise romaine et à ramener dans l'ordre les Romains révoltés. Il avait, de plus, rendu à l'Eglise d'incomparables services, et il pouvait s'en autoriser pour dévoiler librement au pape les vices qu'il croyait au moins avoir découverts, principalement au sommet de la hiérarchie. Il le fit dans son traité de la Considération (5 livres), dédié au pape Eugène 111, qui avait été porté sur le siège de saint Pierre en 1145. Eugène III ayant été disciple du saint et membre de son ordre, saint Bernard pouvait se croire en droit de prononcer une .parole en temps opportun. Voici la substance de cet opuscule :

Quoique religieux et voué dès sa jeunesse aux plus rigoureuses pratiques de la vie ascétique, saint Bernard n'en avait pas moins une connaissance profonde du monde et des hommes. 11 avait observé, dans de nombreuses expériences, que l'homme d'affaires est souvent victime de son activité prodigieuse; que l'esprit se blase, les sentiments s'attiédissent, et que dans cette agitation la partie morale de l'homme perd considérablement. Redoutant un pareil sort pour son fils spirituel et son ami Eugène III, il le prie de rentrer d'abord en lui-même , d'apprendre à se connaître, afin de pouvoir tra-

Berol., 1864, ne contient guère que Epistolœ Wibaldi. Aux lettres (411) du Codex Wibaldiniis, dans Martène et Durand, Vet. script, ampliss. collectio, t. II, Par., 1724, p. 153 (ap. Migne, Pair, lai., GLXXXIX), Ph. Jaffé en a ajouté 27 tirées de diverses sources. — Wibald était homme d'Etat , une sorte de premier ministre sous les empereurs Lothaire III, Conrad III et dans les premières années de Frédéric 1er.

Eu 1139, le 4 avril, fut tenu le dixième concile universel, deuxième de Latrau, contre le schisme et contre les hérésies de Pierre de Bruis et Arnold de Bresce. (Mansi, t. XXI ; Héfelé, V, 388-393.) Il ne reste de ce concile que trente canons , « où nous ne voyons guère que des choses déjà connues. » (Héfelé, p. 390.)

vailler à son amendement; de rester toujours avec Dieu dans de vrais rapports et d'accomplir de plus en plus la vocation suprême de l'homme^ sa sanctification et son union avec Dieu. Saint Bernard savait aussi que souvent la pensée des hommes d'affaires ne s'élève pas au-dessus de leur tâche, qu'ils ne se rendent pas compte de la direction et du but de leurs entreprises , ne se demandent pas si leurs efforts sont en parfaite harmonie avec la fm qu'ils poursuivent. C'est pourquoi il conjure le pape d'éloigner de ses travaux l'esprit de routine, de les examiner attentivement et sous leurs divers aspects , afin de s'assurer si tous concourent à l'édification du royaume de Dieu et à son affermissement sur la terre. Pour aider le pape dans cette méditation et afin qu'il s'oriente plus facilement , saint Bernard lui dépeint les vices de la cour romaine et de l'administration romaine de l'Eglise. Il veut d'abord, et à très-juste titre, que le pape soit le modèle de tous les prêtres; la commune de Rome, le modèle de toutes les communes ; l'Etat de l'EgUse, le modèle de tous les Etats. Saint Bernard, malheureusement, ne trouve point que sous aucun de ces rapports Rome puisse servir de vrai modèle au reste de l'Eglise. Et après avoir tout parcouru en détail, relevé toutes les fautes : « C'est donc là , poursuit-il , que le pape a pour principal devoir d'introduire des réformes. » Il parle surtout du clergé de Rome , et ce n'est certainement pas à son avantage. Ce clergé lui paraît destitué de gravité et de dignité morale, ne satisfaisant point aux grandes obligations du prêtre, qui consistent à annoncer l'Evangile et à l'inculquer profondément dans le cœur des fidèles. 11 lui reproche aussi, et avec la plus grande franchise, l'ambition, l'avarice, la vénalité surtout, à laquelle il revient souvent et dans les termes les plus vifs, puis l'esprit de vengeance, etc. Tout cela est dit non-seulement avec hardiesse, mais avec esprit et dans le plus beau style, en sorte que, mêœie sous ce dernier rapport, ce livre est une des meilleures productions de tout le moyenâge.

Portant ailleurs son regard, le saint docteur passe en revue la mission du Saint-Père dans le monde entier. Trois choses lui déplaisent surtout : les fréquents appels à Rome , l'exemption des abbés et de plusieurs évêques , qui relèvent immé-

Page 1