‹ Histoire de l'EgliseChapitre 32 sur 253 · BERNARD DE CLAIR VAUX · texte numérisé non relu

BERNARD DE CLAIR VAUX

diatement du pape, et principalement les légations. Les appels au Saint-Siège, dit-il, ont soulevé un mécontentement général, parce qu'on n'y observe pas la succession normale des instances, en portant d'abord sa plainte au tribunal de l'évêque, puis au tribunal archiépiscopal, etc. On en appelle souvent par pur esprit de chicane, pour traîner en longueur, pour conserver plus longtemps le bien mal acquis ou se maintenir dans sa possession. L'innocent se désiste de son droit parce qu'il craint le voyage lointain de Rome, qu'il ne peut en supporter la dépense et qu'il ignore après tout comment Rome, qui ne connaît ni les personnes ni les circonstances du fait, se prononcera. Enfin, saint Bernard flétrit de nouveau, sous les plus vives couleurs, la vénalité des juges romains. Ici, dit-il, les réformes sont absolument indispensables; et il propose au pape de rétablir l'ancien ordre de choses, en rendant aux évêques, aux métropolitains, aux synodes provinciaux leurs anciens droits; car il est impossible, dans de telles conjonctures , que Rome satisfasse aux besoins réels de l'Eglise.

Les exemptions consistaient en ce que plusieurs évêques , indépendants de tout métropolitain, étaient placés sous la juridiction immédiate du pape. Saint Bernard pense que c'est là une mutilation du corps de l'EgUse. Dans le corps humain, toutes les parties sont en rapport direct avec la tête ; il en doit être ainsi, et il en était ainsi autrefois dans le corps de l'Eglise. L'orgueil de quelques évêques, qui ne voulaient point reconnaître de métropolitain , voilà le seul motif qui les a décidés à se placer immédiatement sous le pape. Ces évêques ont besoin d'apprendre l'humilité. Ce qu'ils recherchent , c'est l'impunité ; coupables, ils n'ont point de métropolitain à côté d'eux pour les avertir et les réprimander. Saint Bernard parle de même des exemptions des monastères. Si les monastères sont exempts de la surveillance et de la juridiction des évêques, il faut l'attribuer en grande partie à la superbe des abbés, qui n'ont point voulu se soumettre à eux. Cette exemption a produit un immense relâchement, elle a ruiné la discipline intérieure dans les couvents; car il n'y avait plus personne dans le voisinage qui eût le droit d'intervenir et de corriger les abus.

Mais ce sont principalement les légats du Saint-Siège qui

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excitent l'indignation de saint Bernard. Pour épancher son zèle , il a recours à toutes les expressions de la colère qu'il peut rencontrer. Il leur reproche aussi l'avarice et la corruption, cause, dit-il, de la stérilité de leur ministère. On redoute tellement les légats et leurs exactions que, pour ne les pas laisser approcher de trop près et éviter leur visite, les évoques et les abbés leur envoient de grandes sommes d'argent. Les légats rentrent chez eux gorgés de richesses , mais les EgUses qu'ils ont visitées ne sont pas plus riches en dons du Saint-Esprit , en bon ordre et en discipline chrétienne.

Ce sont là les griefs principaux, mais on devine aisément combien d'autres s'y rattachent. Cet écrit de saint Bernard est du plus haut intérêt pour l'histoire de la papauté au moyen-âge. Non-seulement il se recommande aux ecclésiastiques par le fond des idées (c'est un miroir qui peut servir à tous les prêtres), mais il complète encore le tableau de cette époque et permet de l'apprécier sous toutes ses faces*.

* Sancti Bernardi (né en 1091, mort en 1153) Opéra omnia , ex curis J. Mabillon, Par., 1690 — cur. tertiis 1719; Par., éd. Gaume, 1839-1840; Besancon, 1835, 3 vol. in-8o; Lyon et Paris, 1845, 3 vol. in-8o; éd. Migne (réimpr. de Mab., 1719), Pair, lat., t. CLXXXIl-GLXXXV, Par., 1854. — Sancti Bernardi Opéra genuina. Par., 18C2 (l tome). — Opéra omnia. Mediolani, 1851-1852, 2 vol. in-4o. — Sancti Bernardi Opéra omnia, cur, G. -F. -Th. Schneider, t. I [De consideratione, lib. V). Berol., 1850. — De considérât., lib. V, éd. J.-G. Krabinger. Landish., 1845. — Idem, Libelli de diligendo Deo et de gratia et libero arbitrio. Landish., 1842.

L'édition bénédictine contient d'abord les lettres (458). Viennent ensuite; (5) Chartœ. — Tome II : De consideratione, lib. V; De offtcio episcoporum ; De conversione ad clericos ; De prœcepto oc dispensatione (sur les ordres religieux); Apoiogia ad Guilielmum abbatem (relations avec les bénédictins); De laude novœ militiœ (recommande les templiers); De gradibus humilitatis et superbiœ ; De diligendo Deo; De gratia et libero arbitrio; De baptismo ; De erroribus Abœlardi; De vita et rébus gestis S. Malachiœ. — Tome III : Sermones de tempore, de sanctis ac de diversis.

— Tome IV : 86 sermons in Cantica canticorum.

La seconde partie de l'édition bénédictine (t. V, VI) renferme : Opéra aliéna et supposita, les nombreuses biographies du saint; ap. Migne, t. CLXXXV, la bulle qui le déclare docteur de l'Eglise. Voir les travaux de Guignard, dom Pitra, Kervyn de Lettenhove, etc.

Cf. Vitœ, auct. Guilielm., Ernaldo, Gaufrido Alano. Parmi les modernes biographes : A. Neander, Der heilige Bernhard und sein Zeifalter, 1813 (1848) ; Th. Ratisbonne, Histoire de saint Bernard, abbé de Clairvaux, 1842.

— (J. EUendorf, Der ht. Bernhard von Cl. und die Hiérarchie s. Zeit. Essen, 1837. — Bœhringer, Die Kirche Chrisfi und ihre Zeugen. Zûr,, 1849, II, I, p. 43G-719.)

s. BERNARD CENSEUR DE SON SIÈCLE. 350

Quel jugement devons-nous porter de cet ouvrage de saint Bernard? que dit-il réellement du pape et de la papauté? Cela importe d'autant plus qu'on en a souvent abusé. Toutes les fois qu'on a voulu présenter l'histoire de la papauté sous un jour tout-à-fait défavorable , c'est à cet ouvrage, dont le crédit a toujours été immense , qu'on a emprunté ses couleurs. N'oublions pas toutefois que saint Bernard a pris le rôle de censeur, de moraliste, et que le moraliste, comme le prêtre au confessionnal, ne met en relief que le côté mauvais de son sujet, ce qui demande à être corrigé ; le bien, il le tait, il le voudrait meilleur encore et sans aucun mélange ; il veut qu'on s'élève à une perfection toujours plus haute. C'est là ^on devoir, et il ne peut s'en dispenser. Bien différente est la tâche de l'historien. Celui-ci s'occupe des grands phénomènes, et remonte toujours à leur source ; il découvre le bien à côté du mal et le mal à côté du bien. Il pèse les circonstances dans lesquelles tel acte s'est accompli, il fait la part exacte de la vertu et du vice, et d'après ce qui était possible dans telle conjecture, il dit ce qui devait arriver selon le cours ordinaire des choses. Aussi, sans déprécier saint Bernard, mais en le félicitant plutôt d'avoir si hardiment révélé les abus qu'il apercevait dans l'Eglise, sans le désapprouver enfin, nous ne pouvons accepter comme rigoureusement historiques les peintures qu'il trace de la cour romaine et de l'administration générale de l'Eglise. Il y manque plus d'un coup de pinceau. Il y a beaucoup de vrai, incontestablement ; ce qu'il dit des légats en particulier est confirmé par plusieurs autorités contemporaines; ce qu'il raconte des prêtres romains se retrouve dans plusieurs écrits du temps, notamment dans le Polycraticus^ de Jean de Salisbury. Si nous entrons dans le détail , voici quel sera à peu près notre

* Joannes Salisbur. Entheticus, primus éd. Christ. Petersen. Hamb.,1843. Op. omnia (epist. cccxxix, écrites 1155-1180). Polycratkus sive de nugis curialium et vestigiis philosophorum libri VIII ; Metaloyicus libri IV; De septem septenis; Entheticus de dogmate philosopliorum. Vita sancti Anselmi Cant.; Vita S. Thomœ Cantuar. nunc primum in unum collegit J.-A. Giles. Oxouii, 1848, 5 vol. in-S". (Ap. Migne, Pair, lut., t. GXGIX, p. 1-1040.) — Herm. Reutter , Johannes von Salisbury. Zur Geschichte der christlichen Wissenschaft im zwœlften Jahrhundert. Berl., 1842. — G. Schaarschmidt , Joannes Saresberiensis , nach Leben und Studien, Schriften und Philosophie, 339 p. Lpz., 1862.

jugement. La fréquence des appels à Rome pendant le moyen-àge, sans observer les degrés de juridiction, vient de ce que trop souvent la justice n'était pas rendue par les tribunaux des évêques et des archevêques, occupés par des hommes radicalement incapables ou inactifs; elle vient aussi de ce que plusieurs évêques et archevêques étaient hors d'état d'assurer l'exécution de leurs sentences. Ces nombreux appels , ce n'étaient donc pas les papes qui les avaient provoqués ; ils étaient nés des circonstances fâcheuses du temps. Comment expliquer qu'on fût allé des plus lointaines parties de l'EgUse demander secours à Rome, si la justice ecclésiastique, ou, quand le délit tombait dans le civil, si la justice civile, avait été régulière, si elle avait eu seulement quelque régularité apparente? L'innocence méconnue s'estimait trop heureuse qu'il y eût encore dans le monde un juge supérieur à tous les juges qui l'opprimaient. Que le refuge à Rome ne fût souvent qu'un subterfuge pour les chicaneurs, il n'y avait pas moyen de l'empêcher. Que cette démarche fût coûteuse, le pape n'y pouvait rien ; ce n'est pas lui qui avait créé les distances qui séparaient de Rome Lisbonne et Copenhague. L'histoire proclame en outre, dans une multitude de ses pages, l'ancienneté des légations, les services et les bienfaits que l'Eglise en a constamment retirés. A cette époque, sans doute, elles étaient plus fréquentes que jamais. Toutes les provinces chrétiennes étaient parcourues par une légion de légats, qui, au nom et par ordre du pape, rétablissaient la paix entre les princes et leurs vassaux, entre les souverains et les peuples , entre les souverains et les évêques , entre les évêques eux-mêmes , intervenaient entre les évêques et les chapitres et apaisaient des différends qui souvent auraient agité les esprits pendant des années entières , réconciliaient les abbés avec leurs couvents, ravivaient les synodes provinciaux presque entièrement abolis en les réunissant euxmêmes, en les présidant et en y rendant la justice *, suppri-

* Thomassin, Vêtus et nova Ecclesiœ discipL, p. i, lib. II, c. cxm-cxix. De cardinal et legafis. — Petrus de Marca, De concordia sac. et imp., lib. V, (par S. Baliize). — Die pœpst lichen Legaten, Urspr. und Ausb., dans Histor.-pol. BUett., VIII, 504-576, 665, 722-731.— Phillips, Vennischte Schriften, t. II. Wieu , 1856, p. 238-269. — Le même, Die Legaten, Kirchenrecht. Regsb., 1866, t. VI, p. 684-746.

LES LÉGATS l'ONTIFICAT'X. 361

niaient quantité d'abus criants , que des évoques , même excellents^ ne se seraient pas donné la peine de mentionner. Nous en pourrions citer des exemples dans les plus lointaines régions du Nord^ delà Norvège, de la Suède, du Danemark*; nous pourrions raconter comment des légats du pape y détruisirent l'esclavage, abolirent des mœurs et des pratiques ignominieuses exercées sur des corps humains de la façon la plus cruelle, et se posèrent même quelquefois en arbitres de la paix au milieu de deux armées : excellente manière, assurément, de représenter la papauté et l'Eglise.

Il est malheureux^ sans doute, que plusieurs aient encouru le reproche d'immoralité, d'avarice, de vénalité; mais les annales de l'histoire sont trop explicites pour qu'il soit possible de le nier. Au surplus, les papes ne pouvaient que très-rarement employer à de telles légations des hommes tout absorbés dans les exercices de la piété et de la vertu ; formés loin du monde, ces hommes-là auraient été à coup sûr les meilleurs représentants du pape sous le rapport moral ; mais , soit absence de goût pour ces sortes d'affaires, soit défaut de connaissance des choses et des hommes, ils n'avaient point les aptitudes requises pour ces emplois. 11 fallait donc choisir des hommes qui eussent ces qualités ; malheureusement, et cela est vrai à Rome comme ailleurs, les caractères de cette trempe ne se distinguent pas toujours par les grandes vertus morales qu'on d'^vrait rencontrer chez ceux qui représentent les intérêts de l'Eghse. En un mot, si l'on veut être aussi sévère que saint Bernard, on trouvera de quoi blâmer même dans les gouvernements les plus parfaits. Là aussi, il reste toujours quelque chose à réformer; car il faut toujours tendre à s'élever du moins parfait au plus parfait , et arriver peu à peu à séparer complètement la lumière des ténèbres. Mais n'oubhons point que cela est vrai des meilleurs institutions, et que pour être sujette au blâme, une chose n'est pas nécessairement mauvaise dans son espèce.

Nous connaissons maintenant l'origine de l'exemption des évêques et des abbés. — Quand nous considérons cet écrit

* Mûnter, Kirchengesch. von Dœnemark und Norwegen, II, ii, p. 1039.

si beau et si méritoire , nous ne savons ce qu'il faut admirer le plus , ou de la hardiesse de saint Bernard, ou des papes qui ont eu assez de générosité pour accepter un pareil langage et placer au nombre des saints celui qui s'était si librement exprimé. Ce ne sont pas les pires des temps ceux où de telles censures sont ainsi accueillies. Mais malheur à l'Eglise quand il vient des jours où ces sortes de voix sont étouffées I Souvenons-nous , d'un autre côté, que pour être en droit de parler comme saint Bernard, il faut être un saint Bernard; qu'il faut avoir vécu comme lui, fait les mêmes expériences, rendu les mêmes services. A ce titre seulement on pourra, comme saint Bernard, s'ériger en censeur moraliste. Sinon, à qui voudrait prendre son langage il faudrait dire : Vous voyez la paille qui est dans l'œil de votre voisin, et vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. Ce qui est noble et louable dans la bouche de saint Bernard, deviendrait coupable et indécent.

Il n'échappe à personne que les nombreux germes de mécontentement déjà répandus du temps de saint Bernard sur la puissance des papes, sont comme l'annonce prophétique des plaintes et des accusations infinies qu'ils provoqueront contre Rome, s'ils viennent à se développer. Le livre de saint Bernard est encore intéressant à ce point de vue , parce qu'il forme le point de départ de ce que nous verrons se produire dans le cours de l'histoire *.

§ 6. Lutte (le Frédéric Barberousse avee les papes itdrien IV

et Alexandre III.

La suite de notre récit nous ramène aux relations de l'Eglise et de l'Etat , en ce qui touche à l'empire d'Allemagne et au pape. C'est là en effet que sera le principal foyer de la lutte dans les douzième et treizième siècles. Nous la verrons en-

* A Eugène III succéda Anastase IV (12 juill, 1153, mort le 3 déc. 1154). On ne connaissait autrefois que 12 de ses lettres; Jaffé en enregistre 90. Migne {Pair, lat., t. GLXXXVIII, 986-1088) reproduit 87 lettres et privilèges. Cf. Vita et Annales ap. Wattericb, p. 321-322. — Adrien IV, le premier et jusqu'ici le seul pape anglais (du 4 déc. 1154 au 1" sept. 1159). Cf. Watterich, II, 353-336, 327-374. — On n'avait de lui autrefois que 55 lettres ; Jaffé en a indiqué 350, et Migne publié 258. ( Pair, lat., t. GLXXXVIII, p. 1360-1640.)

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