FRÉDÉRIC BARBEROUSSE ET ADRIEN IV
suite se poursuivre sur un autre terrain. Les principes formulés par Henri IV et ses nombreux partisans d'Allemagne sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat, loin de disparaître sur ces entrefaites, avaient gagné au contraire une multitude d'adhérents , et on n'attendait que le moment favorable pour les appliquer énergiquement. Ce moment sembla venu en 1152, lorsque Frédéric I", surnommé Barberousse, succéda à Conrad III. Frédéric*, doué de rares talents et d'une grande force d'âme, s'en servit pour élever la royauté allemande à une hauteur qu'elle ne devait plus atteindre de longtemps. Il parvint peu à peu à donner à la dignité ro^^ale et impériale un éclat comparable , supérieur même , à certains égards , à celui qui illustra le règne des Othons. Le temps semblait donc propice pour essayer de reconquérir sur les papes l'indépendance de l'empire d'Allemagne.
Frédéric I" ne fut pas le seul qui revint aux principes de Henri IV; tous les princes allemands, temporels aussi bien que spirituels, avec des différences insignifiantes, étaient de son parti, et l'encourageaient même à maintenir ces principes, si tant est qu'il eût besoin d'encouragements. Frédéric alla plus loin encore. Il essaya de restituer les anciennes relations entre l'empereur et le pape comme souverain des Etats de l'Eghse. Les premiers empereurs, en donnant aux papes les
* Constitutiones Friderici I, ap. Pertz, Monum. germ., IV, 89-185. — Otto Frising. (mort eu 1158), De gestis Friderici I (jusqu'en 1156); continué par Ragevicus jusqu'en 1160, par un anonyme jusqu'en 1170, par Otton de Saint-Biaise, ap. Muratori, VI, 635-738, 858. La Chronique d'Otton de Saint-Biaise jusqu'en 1209; ap. Ussermann, Prodrom. Germaniœ sacrœ, II, 453-514. — Bœhmer, Fontes rerum german., t. III, p. 582-640. Stuttg,, 1853. — Ma)-tyrium Arnoldi , archiep. Mogunt., et autres sources de l'hisloire d'Allemagne au douzième siècle. — Huber, Otto v. Freising und s. Zeitgenossen. Miinch., 1847. — Th. Wiedemann, Otto von Freisingen y sein Leben und sein Wivken. Freis., 1848. — J. Lang , Psijchol. Char^akt. Ottos v. Freis. Augsb., 1852. — Gaisser, Charakteristik d. Bisch. und Chronisten-Otto v. Freisingen. Tiibing,, 1860. (Nous avons encore d'Otton : Chronicon, seu rerum ah initio mundi ad sua usgue temp. 1146 gestar., lib. VIII, ap. Muratori, loc. cit.).
Fr. Raumer, Gescfdchte der Hohenstaufen, 6 tom. Leipz., 1823-1841, 1857, — W. Zimmermann, Der Hohenstaufen Knmpf der Monarchie gegen Papst und republ. Freiheit. Stuttg., 2 tom., 1838. — Cl.-J. de Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe , de ses causes et de ses effets (jusqu'en 1268), 3 vol., 1841-1847; 2e édit., corr. et augment., 1858.
Etats de l'Eglise , s'étaient réservé le droit de souveraineté ,
et l'avaient longtemps exercé. Ce droit, Frédéric voulait le
recouvrer, c'est-à-dire faire juste le contraire de ce que
'poursuivait le pape, qui revendiquait la souveraine puissance
sur tous les royaumes en général, à plus forte raison sur
l'Allemagne, qui était particulièrement considérée comme un
'ffief du Saint-Siège. L'empereur cherchait au contraire à faire
'prévaloir ce principe qu'il avait droit de souveraineté sur les
/; Etats de l'Eglise et sur Rome.
N'oublions pas que Frédéric, de même que les princes ecclésiastiques et laïques d'Allemagne, était d'ailleurs complètement dévoué à l'Eglise. Jamais Frédéric n'eût consenti à rien de contraire aux maximes ecclésiastiques. Un puissant mouvement, dirigé surtout contre le pape, essayait à Rome de l'emporter par la violence. Loin de le seconder, Frédéric le combattit en face, e'' ce fut lui proprement, comme nous le verrons ailleurs, qui, à Rome même, mit un terme à ces menées de sectaires , en faisant pendre et brûler leur principal chef, Arnauld de Bresce. Cette lutte ne fut point mêlée id'éléments anticatholiques et antiecclésiastiques, ni provoiquée par eux. La controverse roulait sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat; il se peut que bien des opinions diverses aient été émises, il en a été ainsi de tout temps; maison resta dans les hmites du dogme et des principes catholiques*. Voilà ce qu'il faut savoir, si l'on veut comprendre pourquoi , dès le début Frédéric Y^ eut avec le pape Adrien II* mille V' altercations fâcheuses d'une nature souvent tout-à-fait mesquine. Adrien, qui était sans doute exactement renseigné sur les desseins de Frédéric, était plein de défiance contre lui et interprétait mal toutes ses démarches ; il en fut de même du côté de l'empereur, k Rome, Frédéric travaillait surtout à re- '' lever la puissance royale en Italie , et après y avoir éner- ' giquement préludé dans son expédition contre les Romains , lil entra dans la ville sainte. Adrien en fut tellement effrayé
• Frédéric 1er voulait, de même que son fils et son neveu, envelopper les Etats de l'Eglise au sud et au nord, et faire du pape son vassal.
* Héfelé, Kaiser Friedridi I und Papsf Hadrian IV. dans Conc.-Gesch., Y, p. 409-501. — H. Raby^, Pope Hadrinn IV, an histon'cal sketch. Lond., 1849. — Janssen, Wibald v. Stablo , 1854. — J. Ficker, Reinald v. Dassel , Erzbischof V. Kœln, 1850.
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(et non sans motif), qu'il se réfugia dans une forteresse pour y attendre en sûreté que des stipulations satisfaisantes eussent été conclues touchant le couronnement de l'empereur. Dans l'entrevue personnelle qui eut lieu à Sutri entre Frédéric et le pape, les cardinaux tirèrent d'abord un fâcheux pronostic de ce que Frédéric refusa de tenir l'étrier au pape , selon l'usage traditionnel ; ce détail futile semblait leur révéler tout le plan de Frédéric, et peut-être se le figuraient-ils tout autre qu'il n'était dans la pensée du roi et des princes allemands. Ce qui pourrait faire sourire aujourd'hui n'était donc ^ pas sans signification dans les conjonctures présentes. Fré- ^^^^
déric y consentit enfin, après que les plus âgés d'entre les ^^
princes allemands eurent affirmé que Lothaire avait réellement tenu l'étrier du pape lors de son couronnement. Cet • usage était effectivement très-ancien , et au sixième siècle l'empereur Justin avait déjà rendu le même honneur au pape Jean. Il y eut encore quantité d'autres petites inquiétudes et agaceries, même après que Frédéric P' eut reçu la couronne impériale (29 juin 4155). Ces détails ne sauraient nous intéresser. Mais il est d'autres incidents que nous devons rap- , ^ porter, parce qu'ils dévoilent le but réel où tendit Frédéric ^ dans le cours de la dispute. ^ i -^^ ^<
Suivant une coutume barbare assez commune dans ce V ^^ terpps , l'archevêque Eskil de Lund , traversant le royaume d'Arelat, alors uni à l'Allemagne par la Bourgogne, fut fait prisonnier, pillé et retenu (jusqu^à ce qu'il eut offert une riche rançon), à l'insu sans doute, et certainement contre la volonté de l'empereur, car il détestait les brigands et les voleurs et sévissait contre eux avec la dernière sévérité. Cependant, il n'avait pas été en son pouvoir de délivrer l'archevêque captif*, et c'est pourquoi les efforts du pape lui-même restèrent longtemps infructueux. Pour donner plus de poids à ses représentations, le pape envoya à l'empereur, qui se
* Dans le sens opposé : Mûnter, Kirchengeschichte von Dœnemark und Norwegen, II, 313. « Eskil paraît avoir été retenu prisonnier par ordre de l'empereur.» — Maurer, Bekekrung des Norw Stammes zum Chn'sten.' thum, t. Il, p. G75. « Frédéric fit saisir Eskil pendant un voyage, ou du moins, si Eskil fut saisi par d'autres, il ne lui fit pas rendre la liberté. » Frédéric l^r voulait régner aussi sur le Nord; il refusait de reconnaître l'archevêque de Lund, et « détestait cordialement Eskil. » (Reuter, 1, 26.)
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trouvait alors à Besançon pour y tenir une diète, deux légats, ^4^ et, qui plus est, deux cardinaux, dont l'un était le cardinal Roland. Dans les lettres que ces cardinaux étaient chargés de remettre à Frédéric, le pape disait entre autres choses qu'il ne comprenait point comment il s'était attiré l'aversion de l'empereur , qu'il avait tout fait pour exalter Frédéric , qu'il avait montré la plus grande complaisance pour lui conférer la couronne impériale, et qu'il était prêt encore à le combler d'autres bénéfices. Cette lettre fut lue dans l'assemblée des princes par le chancelier Rainald de Dassel, qui la traduisit en allemand pour ceux des princes qui n'entendaient point le latin*. Cette lecture à peine terminée, un violent murmure, indice du mécontentement profond que soulevèrent ces lettres du pape, éclata dans l'assemblée, a Quoi! s'écrièrent les princes, le pape appelle l'empire d'Allemagne un bénéfice, un fief qu'il aurait donné à l'empereur librement élu par nous ; c'est une prétention insupportable 1 » Le cardinal Roland avait eu l'imprudence, ou si l'on veut,
1 « Debes enim, gloriosissime fili , ante oculos mentis reducere , quam gratanter et quam jucuiide alio anno mater tua sacrosancta romana Ecclesia te susceperit^ quanta cordis affectione te tractaverit, quaiitam tibi dignitatis plenitudinem contulerit et honoris, et qiialiter imperialis insigne coronae libentissime confereus benignissimo gremio suo tuée sublimitatis apicem studuerit confovere, nihil prorsus efficiens, quod regiae voluntati vel in minimo cognosceret obviare. Neque tamen pœnitet nos desideria tuœ voluntatis in omnibus implevisse, sed si majora bénéficia excelleutia tua de manu nostra suscepisset, si fieri posset, considérantes, quanta Ecclesiae Dei et nobis per te incrementa possint et commoda provenire, non immerito gauderemus. » (1" octobre 1157, ap. Migne , Epist.) cxi.iii.)
Dans la lettre suivante, écrite aux évêques allemands en décembre 11B7, le pape lui-même explique ainsi le mot de beneficium : Insigne videlicet coronœbetieficium tibi contulimus (la distinction du couronnement royal). Le pape ne lui avait pas donné l'empire d'Allemagne, mais il l'avait couronné empereur, et ce couronnement n'était ni un devoir ni une dette, mais une faveur, un bienfait, le plus grand qu'un pape pût rendre à un empereur. Du reste, dans la dernière lettre mentionnée, le pape ne se plaint d'aucun prince temporel, mais des offenses du chancelier Rainald de Dassel, archevêque de Cologne. Tant que Wibald de Stablon vécut, il se posa toujours en conciliateur entre l'empereur et le pape (Jansseu, loc. cit., p. 175, 197); mais il mourut en Orient le 19 juillet H58, et Rainald fut un ennemi d'Adrien IV et de son successeur. — Nous avouons, au surplus, que la lettre d'Adrien, remise à l'empereur par les légats Bernhard et Roland, en octobre 1157, à Besançon, respirait, ajuste titre du reste, la mauvaise humeur.