‹ Histoire de l'EgliseChapitre 34 sur 253 · FRÉDÉRIC BARBEROUSSE ET ADRIEN IV · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC BARBEROUSSE ET ADRIEN IV

la hardiesse de dire : « De qui donc l'empereur tient-il l'empire, si ce n'est du pape*? » Ces paroles excitèrent une telle indignation, que le comte palatin de Bavière, Otlion, tira son épée et en eut fendu la tète de Roland sans l'intervention de Frédéric. Les légats reçurent l'ordre de franchir aussitôt les frontières de l'empire d'Allemagne, où ils n'étaient plus en sûreté ; car la population même de Besançon , animée contre eux, faisait éclater hautement ses dispositions malveillantes. Les deux cardinaux firent une relation de l'accueil qu'ils avaient reçu , et il est croyable qu'ils exagérèrent un peu, ou que, sans vouloir exagérer, leur langage se ressentit de leurs impressions personnelles. Adrien IV se plaignit aux évêques d'Allemagne, et de son côté, Frédéric avait déjà fait part de tout ce qui s'était passé aux princes absents de l'empire. 1-es évêques allemands , qui entraient complètement dans les vues de Frédéric I", le manifestèrent dans leur réponse au pape , et le prièrent d'envoyer en Allemagne des légats pacifiques, chargés de paroles amicales et de lettres bienveillantes. Adrien , qui aimait la paix , suivit ce conseil.

* Reuter dit au contraire : « Un des légats, étonné que l'assemblée ne voulût point reconnaître cette dépendance de l'empire vis-à-vis du Saint-Siège, demanda naïvement de qui l'empereur tenait donc sa dignité, s'il ne la tenait point du pape » (I, 27)? On confond ici entre « l'empire allemand » et le « couronnement de l'empereur. » Voir dans Wattenbach, p. 423, comment Frédéric I^r (et son successeur Ragewin, 1156- 1160) suggéra à son oncle Otton l^r, évèque de Frinsingae, « les actes de Frédéric 1er. „ Le chancelier de Frédéric, Rainald de Dassel, envoya à Ragewin les matériaux de cette histoire, et ce récit partial passe pour la principale source des événements accomplis de 1156 à 1160. « L'empereur, qui portait à coup sur un grand intérêt à cet ouvrage, avait luimême approuvé le choix de Ragewin comme continuateur (de son histoire par l'évêque Otton) , et il paraît que les documents lui furent fournis par son chanoine et son notaire, à qui Ragewin dédia son œuvre. » Après l'expulsion ignominieuse des deux légats, Frédéric 1er envoya une lettre-circulaire à tout le peuple « pour l'informer de ce qui s'était passé réellement, ou plutôt de ce qu'il voulait qui fût connu. » (Reuter, p. 28.) La couronne et l'empire, disait-il, ne viennent que de Dieu, « quicumquel nos imperialem coronam pro beneficio a domino papa suscepisse dixerit, 1 divinae iustitutioni et doctriuce Pétri contrarius est et meudacii reus erit. »\

Il y a cependant quelque confusion dans la pensée de l'empereur lorsqu'il dit plus loin : « Liberam imperii nostri coronam divino tantum beneficio adscribimus, electionis primam vocem moguntino arch., etc., regalem unclionem coloinensi , supremam vero , quœ imperialis est , sumrao ponlifici, quidquid prœter hœc est, ex abundanti et a malo est. » Le pape et Roland n'avaient pas dit autre chose, et l'empereur employait le mot beneficiwn dans le même sens que le pape.

iJiy II envoya des hommes sur la modération desquels il pouvait

j ^ y compter, et donna un autre sens aux termes de la lettre qui avait tant offusqué les princes allemands. Il disait, contrairement sans doute aux habitudes du langage (?), qu'il avait pris beneficium dans le sens de hcnefactum, dans le sens de bienfait, et non de bénéfice; il renonçait donc à admettre que l'empire d'Allemagne fût un fief du Saint-Siège, quoique Grégoire VII Teût expressément déclaré et qu'on l'eût redit tout récemment dans un tableau représentant le couronnement de Lothaire. Ce tableau, Frédéric lui-même l'avait vu; Lothaire y était peint agenouillé devant le pape et lui demandant la couronne impériale, et on lisait au bas que Lothaire avait reçu l'empire du pape à titre de fief. Frédéric insista pour que le souverain pontife fît détruire ce tableau et déclarât nettement que l'empire d'Allemagne n'était point un fief du Saint-Siège. Adrien l'avait reconnu assez clairement dans la réponse que nous avons vue. La paix fut donc rétablie, mais f . seulement en apparence.

\J-/»lj[jL Frédéric partit de nouveau pour l'Italie et assembla la \1 ^{^ célèbre diète de Roncaille (1158). Nous n'avons point à raconi^ ter ici ce qui s'y passa ; ces faits supposent la connaissance

de l'histoire politique *. Nous nous bornerons à quelques particularités. L'empereur chargea les légistes de Bologne, auxquels furent associés un grand nombre d'autres juris- (consultes, de décider quels étaient en Italie les droits du roi, ceux des villes et ceux des corporations. Il demandait en un mot que ses droits fussent nettement définis, afin de les exercer en toute rigueur. 11 faisait là ce qu'on devait attendre d'un prince de son caractère. Mais si, d'un côté, il portait un

* Geschichte der italienischen Staaten , par H. Léo, 2 vol., de l'année 1125 à 1268. Hamburg, 1829, — J.-G.-L. ^ismouài, Histoire des républiques italiennes du moyen-âge. Par., 1840-1844, 10 vol. in-8o (5) édit. — Codice diplomatico lomjobardico dal ann. 1078-1274, con osserv. e note di C. Troya. Nap., 1845. — L. Tosti, la Leya lornbarda, 1848. — M.-A. Bethraaun- Holhveg, Urspruny der lombard. Stœdtefreiheit. Bonn, 1846. — Ch. Hegel, Geschichte der Stœdteverfassuny von Italien seit der Zeit der rœmischen Herrschaft bis zum Ausgany des XIV Jahrh,, 1847, 2 vol. — Histoire des communes lombardes depuis leur or iyine jusqu'à la fin du treizième siècle, par Prosp. de Haulleville. Par., 1857-1858, 2 vol. — Zur Geschichte der lombardischen Municipalitœten , dans Histor. -polit. Blœtter , vol. XLV, p. 988-1012, 1082-1101.

FRÉDÉRIC RARBEROrSSE ET ADRIEN IV. 369

terrible coup aux républiques italiennes récemment fondées*, de l'autre il entendait considérer comme des fiefs impériaux les possessions que la comtesse Mathilde de Toscane avait données au Saint-Siège par testament ; en un mot, plusieurs de ses actes attestaient qu'il voulait être maître absolu des Etats de l'Eglise, et en fait il revendiqua expressément ce droit. Les évêques du royaume d'Italie qui possédaient des biens régaliens et qui les reçurent de nouveau en fiefs, furent obligés de prêter le serment féodal et de remplir tous les devoirs qu'impliquait ce serment. Cette revendication hautaine de tous les anciens droits régaliens en Italie contrariait le pape, car l'agrandissement de la puissance allemande dans ce pays ne semblait pas favorable à la liberté, à l'autonomie et à l'indépendance du Saint-Siège. Mais rien n'affectait plus profondément le pape Adrien que de voir Frédéric prétendre maintenant à la souveraineté sur les Etats de l'Eglise. Des princes amis de la paix essayèrent de dissiper la discorde; des négociations furent entamées, mais n'aboutirent à aucun

• Infatué de l'omnipotence impériale, ses idées tendaient à l'absolutisme non-seulement en fait, mais encore en théorie ; il voulait absorber l'Etat dans sa personne. Aidé de ses juristes, il se cramponnait à l'impérialisme de l'antiquité païenne. Ces maximes des légistes de Rome, que le souverain est affranchi de toute loi, qu'il est lui-même la source du droit, il voulait les appliquer de nouveau, et Ottou de Frisingue les formulait déjà avec la plus grande netteté. (On voit aussi par son discours aux Romains quelle idée il se faisait de l'empire.) Otton de Frisingue, De gestis Frider. imper. ^ II, 2-2. « Quod priucipi placet, legis habet vigorem, » disait-on dans le cornphraent adressé à l'empereur en Italie. (Ficker, fiema/c? von Dassel, p. 14.) Le pape ne devait être pour Frédéric I^r qu'un instrument pour arriver à la monarchie universelle, Jean de Salisbury disait ; « Scio quid Teutonicus moliatur. Eram Romae praesidente B. Eugenio, quando prima legatione missa in regni sui initio, tanti ausi impudentiam lumor intolerahilis et liugua incauta detexit. Promittebat se tolius orbis reformaturum imperium, et urbi subjiciendum orbem, eventuque facili omnia subacturum, si ei ad hoc solius romani pontificis favor adesset. Id enim agebat ut in quemcumque denuntiatis iuimicitiis materialem gladium imperator, in eumdem romanus pontifex spiritualem gladium exerceret. » [Ep. lix, ad Randu/furn de Serris.)

Frédéric fut révolté de ce qu'Adrien IV, en juin 1156, poussé par la nécessité, avait reconnu Guillaume de Normandie comme roi de Sicile, et en avait fait son vassal ; sans doute parce que lui-même aurait voulu être roi des Deux-Siciles. (Romuald. Salernit., ap. Muratori, Rer. itaL script., t. VII, p. 199. « Audiens Fridericus, Hadriauum cum rege Guilielmo coucordatum et quod eum de regno Siciliai et ducatu Apuliœ investisset, molestissime tulit.) » Pertz , Monum. germ., XIX [Scr., XVIIl). Hann., 1866, p. 429.

Page 1