FRÉDÉRIC BARBEROUSSE ET ALEXANDRE III
Ces deux souverains convoquèrent chacun un concile où la question serait sincèrement et librement examinée : l'un et l'autre se prononcèrent pour Alexandre III. Ces deux rois assemblèrent de nouveau à Toulouse (vers octobre 1160) un seul et grand concile auquel assistèrent les évêques de France, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, d'Espagne, etc. Ce concile, comme on devait s'y attendre, reconnut également Alexandre III, qui avait su du reste, par ses hautes qualités, gagner les rois de France et d'Angleterre, et tous ceux qui l'approchaient. Il n'en fut pas moins obhgé de quitter Rome, où les Romains eux-mêmes et l'empereur lui étaient hostiles (1162). L'antipape Victor IV mourut le 20 avril 1164. C'était là pour Frédéric une magnifique occasion de se réconcilier avec Alexandre III, qui s'était révélé un des plus grands et des plus louables pontifes. Mais son chancelier Rainald montra trop de précipitation. On procéda aussitôt à une élection nouvelle ; Gui de Crème fut nommé antipape et chargé de continuer le schisme (Pascal III, avril 1164 ; mort en sept. 1168). Il faut avouer du reste que Frédéric n'approuva qu'à contrecœur la conduite de son chancelier; mais la chose étant faite, il la défendit de son mieux et ne négligea rien pour soutenir sa créature. Ce fut en vain. Les Allemands, déjà vus de mauvais œil en Italie, parce qu'ils devaient servir à y raviver les anciens droits royaux, venaient de se rendre extrêmement odieux. Par leurs brusqueries, leurs cruautés, leurs vexations calculées, ils avaient exaspéré les esprits contre eux et contre l'empereur. Les villes du royaume itahen étaient en pleine insurrection ; les expéditions de Frédéric, souvent malheureuses, furent couronnées parla fameuse défaite de Legnano, du 29 mai 1 176, provoquée par la trahison de Henri le Lion. Cette fois, Frédéric se vit contraint d'offrir une main auiie à Alexandre III, qui depuis longtemps résidait en Itahe et administrait librement l'Eglise. Après une lutte prolongée, la paix fut réellement conclue entre lui et l'empereur. Il fut convenu que l'antipape renoncerait à ses droits et se contenterait d'une abbaye; que l'empereur respecterait le testament de Mathilde et ses donations au Saint-Siège, c'est-à-dire que les domaines de la comtesse seraient considérés comme appartenant à l'Eglise, et qu'en général tous les droits ravis
à l'Eglise romaine lui seraient restitués, etc. Le traité de paix ne faisait point mention expresse des droits de souveraineté revendiqués par l'empereur sur les Etats ecclésiastiques. On avait évité autant que possible tout ce qui s'y rattachait, afin de ne point amener le débat sur cette question. Alexandre, quoique favorisé à souhait par la fortune , montra dans cet accord une modération et un amour de la paix au-dessus de tout éloge, de même que dans le cours de la contention il avait fait preuve de fermeté, de sagesse et de prudence*.
Ce que des adversaires passionnés ont dit d'Alexandre III, et ce qui est encore répété en partie de nos jours , que Frédéric s'étant prosterné devant lui, x\lexandre lui mit le pied sur la tête pour lui bien faire sentir la victoire du pape et la défaite de l'empereur, est depuis longtemps relégué dans le domaine de la fable.
Quant au résultat de cette lutte, on peut le résumer en deux mots, en disant que la liberté, l'indépendance et l'autonomie de l'Eghse romaine n'étaient rien moins alors que la liberté et l'indépendance de l'Eglise tout entière. L'intérêt de la controverse n'était pas seulement local, il était uni-
* Alexander III und Friedrich I zu Venedig (Hisfor.-pol. Blœtt., t. I, p. 48-56). — Héfelé, Kaiser Friedrich Bnrbarossa und Papst Alexander III, versœhnen sich zu Venedig im Jahre 1177 [Tûb. theol. Quartalschrift, 1862, p. 365-383. Concil.-Geschichte, V, 617-639).
Le cardioal-arclievêque de Mayence , Conrad I", comte palatin de Scheyern-Wittelsbach , Mûnch., 1860 (reconnut Alexandre III en 1164 seulement), devint archevêque de Salzbourfr en 1177. — Keussen, De Philippo Heinsbergensi. Cref. , 1856 (archevêque de Cologne après Reinald). — Alexandre III arriva à Venise le 24 mars H 77. L'évêque Pontius de Clermont et l'abbé Hugues de Bonnevalle eurent une trèsgrande part à la conclusion de la paix. Calixte III redevint abbé. Frédéric I" entra à Venise le 24 juillet, et fut reçu par le pape à la porte Saint-Marc. L'empereur lui rendit le baisement des pieds accoutumé, et reçut la bénédiction et le baiser de paix du pape. Le lendemain, 25 juillet, le pape célébra, sur la demande de l'empereur, qui le précéda jusqu'à l'autel en divisant à droite et à gauche la foule du peuple. Au Credo, l'empereur et sa suite présentèrent leur offrande. A la fin, l'empereur fît au pape l'honneur de lui tenir l'étrier. Ainsi s'exprime Romuald de Saierne, témoih occulaire (Pertz, Monum. germ., t. XIX, p. 453); voir p. 461-463 le récit d'un anonyme publié pour la première fois : De pace veneta relatio. La conclusion de paix solennelle eut lieu le l»' août. — Les deux grands hommes du siècle avaient appris à se connaître et à s'estimer. Le jour (diète) de Venise, dit un anonyme, fut le dernier grand jour du moyenàge. {Ilistor.-pol. Blœtter, t. I, l^e livrais., publiée quelques jours avant la mort de Mœhler.)
HENRI 11 d'aIVGLETERRE ET THOMAS BECKET. 375
versel. Si le pape fût devenu le subordonné de l'empereur, l'Eglise elle-même serait retombée vis à vis de chaque souverain dans une dépendance seuiblable à celle que nous avons déplorée aux dixième et onzième siècles.
Quant à la partie politique, nous pouvons, je crois, la passer complètement sous silence. On a dit de nos jours que la résistance des cardinaux et d'Alexandre III aux plans de Frédéric avait sauvé les républiques italiennes^ et que les arts, les sciences, le commerce en avaient reçu un salutaire contre-coup. Il est fort douteux que ce soient là des conséquences de ce long démêlé, et la question est de savoir si, dans le cas où l'autorité royale se fût solidement affermie en Italie, les suites de ce combat n'auraient pas été plus heureuses, si les sciences et les arts n'eussent pas été plus florissants encore. Et puis, toute la puissance conquise par les villes d'Italie, toute l'activité qu'elles ont déployée, toutes les richesses qu'elles ont accumulées n'ont pas empêché les torrents de sang qui ont souillé d'affreuses guerres civiles ; ce qui s'est fait de beau dans un sens a été singuhèrement obscurci dans un autre par des actes de barbarie tellement odieux que l'histoire en offre rarement de semblables. Nous pouvons donc fermer les yeux sur cette face de l'histoire. Quant à ce qui regarde l'Eglise, nous l'avons exposé successivement, et ici notre joie est sans aucun mélange.
§ 7. L^Angleterre, Henri O et Thomas Becket <.
Pour conserver le rang que la divine Providence lui avait assigné au moyen-âge, et exercer sur les peuples l'influence que lui imposaient les besoins et les conjonctures de chaque époque, l'Eglise était presque condamnée à une lutte
* Thomœ Cantuarensis et aliorum epistolœ, et vitœ sancti Thomœ variorum auctorum post Lupum auctius editœ ; Gilberti Folioti et Herberti de Boseham opéra, nunc primum e codic. mss. edidit J -A. Giles. Oxon. et Lond., 1845, 8 vol. in-S». (Ap. Migne, Pair, lat., t. CXG, précédées de 18 Vitœ et pass. Thomœ, par divers auteurs.)— Ch. Canada, Vie de saint Thomas, arcnevesque de Cantorbie. Saint-Omer, 1615. — Robert, Histoire de saint Thomas Becket , archevêque de Cantorbery et martyr. Limoges, 1844. — (J.-A. Giles, The life and lettres of Thomas à Becket, now first gattered from the contemponary historians. Loûd., 1846, 2 vol.) —
interminable. Nul repos pour elle ; car nous pouvons affirmer que les principes formulés par Grégoire YII^ quoique adoptés par ses contemporains, ne furent jamais universellement et pratiquement reconnus dans toute leur étendue. Nous avons vu l'énergie qu'un prince puissant, Frédéric I", déploya dès le début de son règne, pour remettre en vigueur les maximes de Henri IV ; sa défaite prouve sans doute que les tendances contraires à la papauté n'étaient que partielles, mais elle prouve aussi que ces tendances existaient, et même dans les cercles les plus élevés et les plus influents.
Une autre tâche d'Alexandre III était de conquérir la liberté de l'Eglise en Angleterre et d'y assurer les conditions de son existence et de ses travaux. Ici, la lutte ne fut pas immédiate entre le roi d'Angleterre et le Saint-Siège; elle semblait plutôt suscitée par un intérêt local. Mais si l'on pénètre plus avant, on verra qu'elle était aussi générale que celle qui avait éclaté entre Frédéric I", Alexandre III et Adrien IV. Ce qui avait passé en coutume dominante dans un pays pouvait servir d'exemple dans d'autres Etats ; on devait même y trouver un encouragement à exiger de l'Eglise la même chose que ce qui se pratiquait ailleurs. Il en fut ainsi dans le cas présent.
Guillaume le Conquérant dominait sur les affaires rehgieuses avec autant de vigueur et de puissance que sur les affaires civiles*. Au commencement de son règne, ce fut la nécessité qui l'entraîna dans les affaires ecclésiastiques; le bien de l'Eglise réclamait l'intervention énergique du roi. Depuis Guillaume, il s'était formé un droit coutumier ecclésiastique que Henri II voulait transformer en droit écrit, afin
F.-J. Buss, Der Iieilige Thomas, Erzbischof von Canterbury. Mainz, 1856. — J.-Cr. Robertson, Beckel , archbishop of Canterbury, a biography. Lond , 1859. — Darboy, Thomas Beckef, arch. de Cant. Par., 1858, 2 t. — H. Reuter, Papst Alexander III. t. I et II , p. 17-80, 287-571; t. III, 101-133. — Stoiberg-Brischar, Gesch. d. Religion J. Chr., t. XLVIII (troisième de la continuât.). Mainz, 1852, p. 89-428. — Buss, p. 1-25; Brischar, p. 89-94; Reuter, I, p. 237 (et Zarnke, Literar. Centralblatt, 1856, ii. 5), indiquent de nombreux ouvrages sur Th. Becket.
* Aug. Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Norniafids, de ses causes et de ses suites, etc. Nouv. édit. Par., 1806, 2 t. — Gfrœrer, Gregor VII , t. III. — Waltor Map, Beitrœge zur Geschichte Heinrich's II von Englund, von G. Phillips. Wien, 1853.