‹ Histoire de l'EgliseChapitre 39 sur 253 · HENRI 11 ET THOMAS BECKET · texte numérisé non relu

HENRI 11 ET THOMAS BECKET

sentit sa colère se ranimer, et dans son emportement il laissa échapper ces mots : « Qui me débarrassera de cet homme ? » Quelques chevaliers qui les entendirent les interprétèrent dans un sens , qui , nous voulons le croire , n'était pas dans la pensée du roi, et ils se firent les meurtriers de l'archevêque de Cantorbéry. Dès lors les choses changèrent complètement de face. Henri II passa pour le véritable assassin, et les chevaliers pour les exécuteurs de ses ordres. De nouvelles disputes éclatèrent entre lui et le pape , qui fut sur le point de l'excommunier. Henri H justifia de son mieux ses paroles, et Alexandre, en esprit conciliant, se montra satisfait, heureux de voir Henri II reconnaître pleinement les libertés de l'Eglise anglicane. Les seize articles furent retirés. Toutefois, eu expiation des paroles irréfléchies qu'il avait prononcées, le pape obligea le roi d'envoyer des troupes contre les infidèles et d'entretenir pendant trois ans cent chevaliers en Palestine. Henri II témoigna du reste un regret extrême de ce triste événement, et nous savons qu'il alla à plusieurs reprises, spontanément et la tête découverte, en pèlerinage au tombeau de Thomas Becket, qui fut bientôt honoré comme un saint*. Ainsi se termina en faveur de l'EgUse ce mémorable débat de l'Angleterre.

En 1179, Alexandre III réunit le onzième concile universel, troisième de Latran. Ce concile, il est vrai, ne publia que vingt- sept canons, mais tout-à-fait propres pour le fond comme pour la forme, à maintenir la discipline ecclésiastique, à la restaurer ou à l'introduire là où elle n'existait point encore. Nous y reviendrons ailleurs. Remarquons seulement que le canon i" décide que dans les futures élections pontificales, le pape devra réunir au moins les deux tiers des suffrages. La nécessité de cette mesure paraîtra évidente à quiconque

avant son inhumation, le considéra comme un saint et un martyr. L'Eglise, en effet, a toujours cru et enseigné que les fautes antérieures sent effacées par le martyre. La manière de mourir décide de la sainteté du mourant. * A peine relevé de son excommunication, il prit de nouvelles allures, et partit en toute hâte pour la conquête de l'Irlande. (Giruldus Gambrensis, Topographia Hiberniœ et Expugnatio Hiberniœ. — Brischar, p. 358- 422. — Reuter, III, 133-146.) — Malheureux dans la suite par le fait de ses propres fils, il les maudit , et mourut à Chinon près de Tours le 6 juillet 1189. (Voir, sur sa mort tragique, Histor. -polit. Blœtter, t. XXIV, p. 689.)

connaît les disputes que soulevèrent les deux élections d'Alexandre III et de l'antipape Victor*.

§ 8. ilpo^ée de la puissance des papes. — Innocent III. — Innocent IV. — L'empereur Frédéric 11^.

Un autre moyen choisi par Frédéric I" pour réaliser ses desseins contre la papauté, c'était de soumettre l'Italie, de devenir à la fois roi de Lombardie et roi de l'Italie inférieure, c'est-à-dire d'envelopper complètement les Etats de l'Eglise

* Ce concile n'eut que trois séances, tenues les 5, 7 (al. 14) et 19 mars. Les actes sont perdus. Nous savons seulement que 27 chapitres furent adoptés daijs la dernière séance. (Mansi, t. XXII; Harduin, t. VI, p. ii.

— Nicol. Goleti, t. XIII. — Héfelé, V, 631-640.)

* Th. Tœche , De Henrico VI, Romanorum imperatore, Normannorum regnum sibi vindicante. Berl., 1860. — Th. Tœche, Kaiser-Heinrich VI. Leipz., 1866, 746 p. — L.-A. Gohn, De rébus inter Henricum VI, imper., et Henricum Leonem actis. Vratisl., 1856, pars i. — (Gohn, Forschungen zur d. Geschichfe, I, 447.) — H. Prutz , Historia Henrici Leonis , Saxon. Bavariœque ducis. Sedin., 1863. — H. Prutz, Heinrich der Lœvoe, Herzog von Baiern und Sachsen, 489 p. Leipz., 1865.

Otto Abel, Kœnig Philipp der Hohenstaufe. Berl., 1852. — Winkelmann, De regni Siciili administratione , qualis fuerit régnante Frederico II, imperatore. Berol., 1860. — VS'^ichert, De Ottonis IV et Philippi Suevi certaminibus. Regiom,, 1834. — J.-L.-A. Huillard-BréhoUes , Historia diplomatica Frederici IL Par., 1855-60, 12 vol. (6 tomes in-4o). (Dans cet ouvrage sont recueillis les documents relatifs à Frédéric IL) — Kaiser Friedrich II. Fin Beitrag zur Berichtigung der Ansichten iiber den Sturz der Hohenstaufen. Mit Benutzung handschriftlicher Quellen der Bibliotheken zu Rom, Paris, Wien und Mûuchen, par le D"" Goustautiu Hœfler. aiûnch., 1844. — E. Winkelmann , Geschichte K. Fried. l und seiner Reiche, 1212-1250, 2 vol., 1863-1865.

F.-V^. Schirrmacher, Kaiser Friedrich IL Gœttg., 1859-1801-1865, 4 vol.

— H. Léo, Vorlesungen ûber die Geschichte des deutschen Volkes und Reichs, t. I (jusqu'en 936), Halle, 1854; t. II, 1857 (jusqu'à Frédéric 1er); t. III, 1861 (jusqu'à la tin des Hohenstaufen). — Innocenta III epistolœ lib. XIX (liv. IV, XVII, XIX, perdus); lib. I, II, V, X-XVI, dans Epistolarum Innocenta lib. undecim, éd. Steph. Baluzius, Par., 168-2, 2 tom. in-fol.;

— lib. III, V-IX, éd. Brequigny et la Porte du Theil, Diplomata, chartœ, epist. et alla décréta, Par., 1791, in-fol., II, 1, 2. -- cccxii epist., c/uœ ad res francicas pertinent, ab ann. 1198-1216, ap. Bouquet, Recueil XIX, p. 347-605. Reyistrurn Innocenta super negotio rom. imperii , ap. Baluze, \, 687-7U1.

Pair, lat., ed, J.-P. Migne, t. GGXIV-CGXVII, Par., 1855. Innocenta III opéra omnia, t. IV dist.; t. Mil, les lettres d'après Baluze et Brequigny; t. IV, Epistolœ extra Reyistrurn vagantes (244) ou Supplementum ad Reyist.

— Innocenta III sermones. — Dialogus inter Deum et peccatorem. — De contemptu rnundi. — Libellus de eleemosyna. — Encomium caritatis. — De sacrificio Missœ. — Homiliœ, 12 nouvelles, ap. Mai, Spicil. roman., t. VI.

IJi PUISSANCE DES PAPES. — INNOCENT Ilï. 383

par la puissance impériale et royale , et de mettre naturellement le pape dans une grande dépendance. Frédéric croyait en outre que pour être véritablement roi de la Haute-Italie il lui fallait acquérir les royaumes de Naples et de Sicile. Ce plan , qui s'appuyait aussi sur de grandes raisons politiques, Frédéric avait songé dès le commencement de son règne à le réaliser; mais les embarras qui lui étaient survenus l'avaient décidé à ne rien entreprendre par la force des armes. Mais ce qui lui échappa d'un côté lui réussit par un autre. La princesse héritière du royaume de Naples et de Sicile, Constantia^ épousa son fils qui avait nom Henri. Le grand dessein fut alors réalisé. Les anciens principes religieux survivaient encore parmi les Hohenstaufen même après la mort de Frédéric. Il pouvait sembler maintenant que cette longue et malheureuse lutte de la papauté et de l'empire allait se terminer an treizième siècle, peut-être encore sur la fin du douzième, au profit de l'empereur. Lucius III, Urbain III, Célestin III * s'étaient vainement engagés dans une infinité de querelles avec Henri VI : Naples et la Sicile restèrent entre les mains de ce dernier. Mais au moment où il paraissait que la puissance des papes allait subir un échec considérable,

Fr. Hurter, Geschichte Papst Innozenz des dritten und seiner Zeitgenossen. Hamb., 183+-1842, 4 volumes. Les tomes I-III de cet ouvrage, qui fait époque, traitent du règne de ce pape et des événements qui le remplissent ; le tome IV offre le tableau de l'Eglise et de la société d'alors (ordres religieux, mœurs, culte divin, fondations, vie ecclésiastique, coutumes, sciences, universités, musique, architecture, beaux-arts, affaires municipales, etc.).

* Lucius III (1er sept. 1181, mort en 1185, 23 nov.), Anna/es, ah œqual, collecti, ap. Watterich, II, p. 630-662, — Urbain III (25 nov. 1185, mort le 20 octobre 1187), Annales, ibid., p. 663-683. — Grégoire VIII (21 nov. 1187, mort le 17 déc. 1187), ihid , p. 683-692. — Clément III (19 déc. 1187, mort le 20 mars 1191), ib,d., 693-707. — Célestin III '21 mars 1191, mort le 8 janv. 1198), ihid., p. 708-748. De Lucius III, on ne connai^3ait autrefois que 19 lettres; Jatîé en signale 301 (quelques autres dans Cappelleti, la Chiese d'iialia); Migne en reproduit 252 [Pair, lut., t. CCI). — D'Urbain III, Jaffé en signale 202; Migne en a reproduit 147. Du pontificat de Grégoire Vlil, l'un enregistre 36 documents, l'autre 27 (t. GCIl). De Clément III, Jaffé a découvert 2ti3 lettres, Migne en donne 216 (d'après Maosi, 56), t. CGIV. De Célestin, Migne a donné (t. CCVI, Pair, lut.) 331 lettres et décrets; Jaffé en a signalé 438. Ici, malheureusement, au chiffre 10,749, se terminent les Regesta pontificum romunorum, de Jaffé; on attend la suite.

elle atteignit au plus haut degré de splendeur où elle se soit jamais élevée au moyen -âge.

Un pouvoir quelconque , quelque solide qu'il soit , fût-il même divin, ne se peut exercer et faire reconnaître pleinement que lorsqu'il est représenté par des hommes de mérite. 11 en fut ainsi au siècle dont nous parlons. Les grands papes succédèrent aux grands papes. Un des plus illustres entre tous allait monter sur le siège de Pierre : Innocent III (1198-1216), qui est incontestablement, avec Grégoire VII et Alexandre III , une des plus glorieuses figures historiques. Issu de la famille des comtes de Segni, Innocent était cardinal à vingt-neuf ans, et, chose inouïe, à l'âge de trente-cinq il montait sur le Saint-Siège , tant on était convaincu de la valeur du comte Lothaire de Segni. Il se distinguait en effet par sa science, par l'élévation et la profondeur de ses vues , par l'étendue de son esprit , son habitude de la réflexion, sa fermeté et son habileté pratique. Comme homme, il n'était pas seulement aimable, il était aimé de tous les bons et redouté seulement des méchants incorrigibles. Dès son vivant, le peuple le considéra comme un saint. Ces qualités, universellement reconnues, sont consignées httéralement dans la plupart des auteurs contemporains. Innocent III fut un écrivain remarquablement fécond , surtout en spiritualité et en morale, où il montra une sévérité presque effrayante. Comme il avait sondé la misère humaine dans toute son intensité, il pouvait la dépeindre sous toutes ses faces, l'étaler aux yeux de ses lecteurs dans son affreuse nudité ; de là cette commotion profonde qu'on éprouve souvent à la lecture de ses écrits. On se persuade en lisant Innocent III que tout en vivant sur la terre, il appartenait déjà à une autre vie. Les pauvres le chérissaient, car il avait étudié aussi cette face de la vie humaine.

A peine élevé sur le Saint-Siège , il commence par simplifier le régime de la cour et de la maison pontificale, et introduit partout la plus grande économie. Il abolit une multitude de places qui lui paraissaient inutiles et procura ainsi de grandes facilités aux fidèles qui s'adressaient au Saint- Siège. Désormais les affaires gracieuses ne furent plus soumises à aucune taxe. Il supprima également les droits d'en-

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registrement pour les expéditions de la chancellerie, et n'excepta que les bulles, lesquelles ne devaient être données que dans les affaires capitales ; mais ici même la taxe était singulièrement adoucie. Innocent III semble avoir pris à tâche d'appliquer tout ce que saint Bernard souhaitait d'Eugène III dans son fameux traité de la Considération. Et avec quel dévouemont, quelle activité ne travaille-t-il pas lui-même? Trois fois par semaine il réunit le consistoire, et non content de le présider en personne, il se réserve encore les plus importantes et les plus difficiles affaires, ne laissant aux autres que les moindres questions. Les intérêts les plus sérieux sont traités avec une telle promptitude, que les historiens ne connaissent point de pontificat où tant de choses aient été exécutées dans un si court délai. Les premiers jurisconsultes de l'Italie^ qui comptciit alors dans son sein les plus grands juristes, se donnaient rendez-vous à Rome et se féUcitaient de pouvoir assister à un consistoire où Innocent III décidait quelque grande affaire, produisait les arguments pour et contre et expliquait les motifs qui lui faisaient embrasser telle résolution. Ils avouaient en retirer plus de profit que de toutes les leçons qu'ils avaient entendues ou données eux-mêmes, et que nul tribunal ne traitait les affaires litigieuses avec autant d'impartialité et de compétence.

On est frappé d'étonnement à la vue de tout ce qui s'est fait sous Innocent III. C'était une activité qui ne connaît point de bornes , et s'il est vrai en généi'al que la pensée des papes de cette époque embrassait l'Orient et l'Occident tout entiers, Innocent III allait plus loin encore, il s'occupait des moindres incidents et on s'expUque à peine qu'il en ait trouvé le loisir. C'était vraiment un homme merveilleux ! Tout en aimant la solitude et en ne négligeant aucun des exercices d'un religieux , il avait l'œil ouvert sur toutes les affaires du dehors : quahtés précieuses qu'on trouve rarement associées. En même temps que son intelUgence domine la situation générale, démêle et juge toutes choses au point de vue des principes, il discute et résout jusqu'aux moindres détails : autres qualités qu'on voit rarement unies ensemble.

Si nous entrons dans le particulier, voici incontestablement les actes qui témoignent le mieux à quelle hauteur la papauté

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