‹ Histoire de l'EgliseChapitre 47 sur 253 · QUATORZIÈME CONCILE ŒCUMÉNIQUE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME CONCILE ŒCUMÉNIQUE

séance eut lieu le 18 mai ; la troisième le 7 juin. Dans la querelle entre Alphonse et Rodolphe, touchant la couronne d'Allemagne, le pape se déclara pour ce dernier, tandis que le 6 juin, son chancelier Otlion, prévôt de Spire, avait renouvelé les obligations contractées par Othon IV et Frédéric II envers l'Eglise romaine, notamment celle-ci, que le royaume de Sicile ne serait jamais réuni à l'empire d'Allemagne, et que Rodolphe n'inquiéterait jamais Charles d'Anjou dans sa possession*. Le pape envoya des nonces à Alphonse de Castille et à Ottokar de Bohême pour les engager à se désister de leurs prétentions sur l'empire d'Allemagne. La reconnaissance formelle de Rodolphe ne fut faite par le pape qu'après la tenue du concile (26 septembre). Rodolphe se montra juste et équitable envers l'Eglise, et comme il était étranger aux idées de monarchie universelle qui tourmentaient ses prédécesseurs , il vécut en paix avec les papes ^. Le 29 juin, les légats des Grecs arrivèrent pour travailler au rétablissement de l'union, que l'empereur Michel Paléologue, désireux d'affermir son royaume, avait principalement à cœur. Ils furent accueiUis avec de grands honneurs et escortés jusqu'à la demeure du souverain pontife. Le pape, qui se tenait dans le vestibule avec plusieurs prélats et cardinaux, les reçut par le baiser de paix. Ils lui remirent les lettres de l'empereur et des évêques orientaux, et déclarèrent qu'ils étaient venus pour reconnaître la primauté du pape et l'obéissance due à l'Eglise romaine. Le 29 juin, le pape officia pontificale ment en l'église cathédrale de Saint-Jean. L'Epître, l'Evangile et le Credo furent récités en latin et en grec. Les Grecs, debout près de l'autel, répétèrent trois fois le Filioque, et y joignirent des chants de louanges à l'adresse du pape. Le sermon fut prêché par saint Bonaventure.

Le 4 juillet, seize ambassadeurs se présentèrent au pape de la part du grand-chan des Tartares , Abagha , qui désirait s'allier aux chrétiens contre les mahométans. Le 6 juillet fut tenue la quatrième séance générale. Après le sermon pro-

1 Pertz, Monum. germ., Leges II, p. 394-398.

' Un de ses premiers diplômes (5 novembre 1273) est en faveur de Téglise Saint-Servais de Maestricht. Il fut couronné le 24 octobre. — Acta imperii selecta, par J.-Fr. Bœhraer. Innsb., 1866, p. 315, 316.

AiQ HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

nonce par le cardinal Pierre de Tarentaise , évêque d'Ostie, le pape prit la parole, et rappelant les trois objets pour lesquels le concile avait été convoqué (le troisième était la réforme de l'Eglise), il dit que les Grecs étaient entrés librement dans la communion de l'Eglise. On donna lecture des lettres de l'empereur , qui reconnaissait la primauté du pape, la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils, et les peines de l'enfer. Les évêques exprimèrent également leur adhésion à l'Eglise. Ils voulaient accorder au pape, disaient-ils, tout ce que leurs ancêtres lui avaient accordé avant le schisme. Le pape entonna alors le Te Deum ^ et dans la joie de son cœur, adressa à l'assemblée un discours qui commençait par ces mots (de même que le discours d'ouverture) : « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pàque avec vous. » Puis il entonna le Credo en latin et le chanta avec tout le concile; les Grecs le chantèrent en grec et répétèrent plusieurs fois qui ex Pâtre Fïlioque procedit.

Le 15 juillet, la mort de saint Bonaventure jeta la désolation dans l'Eglise tout entière et provoqua d'unanimes regrets ; car le Seigneur lui avait fait cette grâce de s'attacher par un amour profond tous ceux qui le voyaient. Le jour de ses funérailles , Pierre d'Ostie prêcha sur ce texte : « Je suis affligé à cause de vous, mon frère Jonathas^ ; » et Sixte V, par sa bulle Triumphantis Jérusalem, de l'année 1588, le mit au nombre des docteurs de l'Eghse^.

Le 16 juillet, quatorze constitutions furent promulguées dans la cinquième séance. Tous les prêtres devaient chanter une messe pour le saint docteur, puis une seconde messe pour les membres du concile qui étaient morts soit en s'y rendant, soit pendant sa tenue, soit en s'en retournant. (Saint Thomas d'Aquin, était de ce nombre; il était mort le 7 mai 1274, au couvent de Fossa-Nova, près de Terracine, tandis qu'il se rendait à Lyon. Ces deux grandes lumières s'étaient éteintes la même année.) Dans la sixième et dernière séance tenue le 17 juillet, le pape déclara que des trois tâches du concile deux avaient été heureusement remplies :

1 II Rois, I, 26.

* Wadding, Annales minorum, t. IV, p. 379. — Magnum Bullar. roman, Luxembourg, t. 11, p. 678.

LMON DES LATINS I£l DKS aRECS. 117

la réunion des Grecs et les mesures relatives à la Terre- Sainte ; quant à la réforme des mœurs, que le concile n'avait pu opérer, il y remédierait incontinent. Le 1" novembre de la même année, il publia le recueil des trente-une constitutions du concile*.

On y trouve (n. 2) la nouvelle constitution rendue à Lyon par Grégoire concernant les élections pontificales. Après la mort d'un pape , les cardinaux présents attendraient les cardinaux absents pendant dix jours; au conclave, tous logeraient dans le même appartement, lequel sera entièrement fermé. Celui qui enverrait des messagers, des lettres, qui entretiendrait des relations avec le dehors encourrait l'excommunication ; les cardinaux recevraient leur nourriture par une fenêtre, sans qu'il fût permis à personne d'y pénétrer. Si dans trois jours ils n'étaient pas d'accord sur le choix, ils n'obtiendraient, les cinq jours suivants, qu'un mets à midi et un le soir ; si le désaccord se prolongeait, ils ne recevraient que du pain, du vin et de l'eau. Ce règlement, supprimé par Adrien Y et Jean XXI, fut remis en vigueur par Célestin V. Les cardinaux de Lyon avaient combattu son adoption, mais Grégoire X avait pour lui les évêques, et il fut adopté.

La réunion des Grecs échoua contre le mauvais vouloir des Grecs eux-mêmes, qui accusaient les Occidentaux de n'être pas chrétiens. Ils ne disaient point : « Un Grec et un Latin, » mais : « Un chrétien et un Latin. » Enfants, femmes, manœuvres, paysans, chacun dissertait sur la procession du Saint-Esprit et condamnait comme apostat le grand instigateur de la paix, le patriarche M. Beccus. Menacé de déposition, il se retira dans un couvent en 1282. 11 fut cité devant un concile et banni à Prusa. On aspergea d'eau bénite l'église de Sainte-Sophie et tout le peuple , pour effacer les souillures des Latins. On élablit une cour de justice composée de moines, qui parcoururent les maisons comme des fanatiques aveugles et punirent quiconque était suspect d'unionisme. Les évêques furent déposés; les moines, après leur avoir lié les mains et les pieds, les traînèrent hors du

^Mansi, t. XXIV, p. 8 1 . - Harduin, t. VII, p. 705.— Coleti, t. XIII, p. 520; le recueil se trouve aussi daus Corpus jur. can., lib. VI (à l'except. du u. 19). TOME II. 27

temple en les frappant et les foulant aux pieds ; la populace les insulta (1283). Ces détails, qui font dresser les cheveux, ne laissent pas de paraître comiques quand on voit les Grecs, impuissants à se satisfaire eux-mêmes, se morfondre en jeûnes, en oblations, en aspersions, en génuflexions, en prières et en pénitences de toutes sortes pour se débarrasser des impuretés contractées avec les Latins. Pas de païen , de juif ou de mahométan qui fût aussi odieux aux Grecs qu'un Latin*.

Cette morgue et cette haine démoniaque, voilà ce qui a rendu vaine jusqu'à nos jours toute tentative de réunion ; les perspectives de l'avenir sont-elles plus brillantes? — Beccus, persécuté, demeura inébranlable; fidèle au pacte d'union conclu en 1274, il mourut en exil vers 1298, et avec lui tomba le dernier défenseur de l'union.

Le 20 octobre 1275, Rodolphe de Habsbourg eut à Lausanne une entrevue avec Grégoire X, où il promit par serment, dans la cathédrale nouvellement consacrée par le pape, qu'il protégerait les domaines et les droits de l'Eghse, y compris la donation de la comtesse Mathilde et les droits du pape sur la Sicile. Le lendemain, il garantit la liberté d'élection et le droit d'appel à Rome, promit d'extirper l'hérésie et de renoncer aux droits de dépouille. Grégoire mourut à Arezzo, le 10 janvier 1276. Dès le 21 janvier, le cardinal d'Ostie, Pierre Tarantaise était élu à l'unanimité et prenait le nom d'Innocent Y. Il mourut le 22 juin 1276. Adrien V, Fiescho de Gênes, alors simple diacre, mourut avant sa consécration et son couronnement, le 18 août 1276.

Il eut pour successeur le cardinal évêque de Tusculum, Pierre Juliani, de Portugal, qui se nomma Jean XXI (31 sept. 1276)^. Blessé à mort par l'écroulement du plafond de sa chambre, à Viterbe, il mourut le 16 mai 1277. Comme il avait suspendu le sévère règlement électoral de Grégoire X, les conséquences de cette mesure ne se firent pas attendre. Les huit cardinaux présents se divisèrent en parti italien et

' Pichler, Geschichte der kirchl. Tremiuny zwischen dem Orient und Occident, I, 34C-353. — Héfelé, VI, 138-1 A7.

^ Lusitania infulata et purpurata, seu pontificibus et cardinalibus illustrata, ab Aut. de Macedo. Par., 1063, p. 36-58.

CÉLESTTN V, BONIFACE VITÎ. 4^i9

en parti français. Enfermés dans l'hôtel de ville par les habitants de Yiterbe, qui voulaient les contraindre à nommer un pape, ils élirent, le 25 novembre 1277, le cardinal Orsini, Nicolas III, qui, après une carrière honorable, mourut à Soriano, près de Viterbe, le 22 août 1280. Martin IV, Français d'origine, fut élu le 22 février 1281. Le 31 mars 1282, les Vêpres siciliennes, qui coûtèrent la mort à 24,000 Français, mirent un terme à la domination de la France en Sicile : ce royaume échut au roi Pierre d'Aragon, malgré tous les efforts de Martin IV. Charles d'Anjou mourut le 7 janvier 1284, et le pape l'année suivante (29 mars 1285).

Honorius IV, nommé le 2 avril 1285, mourut le 3 avril 1287. Nicolas IV (1288, mort le i avril 1292) lit de grandes et inutiles tentatives pour recouvrer la Terre-Sainte. Il se brouilla avec Rodolphe de Habsbourg, qui mourut le 15 juillet 1294, à Spire, où il fut inhumé.

§ 11. Boniface VIII ^

Nicolas IV était mort à Rome le 4 avril 1292. Les douze cardinaux qui existaient alors, dont dix italiens et deux français, furent deux ans et trois mois avant de pouvoir s'entendre sur un choix. Les partis des Colonna et des Orsini étaient en présence. Un des cardinaux étant mort sur ces entrefaites, les onze qui restaient nommèrent, le 5 juillet 1294,

' Jacobi Gardinalis Carmen de vita et canonisatione Cœlestini, ap. Muratori, Script, rer. italic, t. III, p. i. — Petrus de Alliaco, Vita Cœlestini. {Acta sanct., mai, t. IV.)

Rubeiis, Bonifac. VIII et familia CaJeta?iorum. Rom,, 1651. — (Pierre Diipuy) Histoire du différend du pape Boniface VIII avec Philippe le Bel. Par., 1055, in-fol., avec actes et preuves. — Adrien Baillet, Histoire de démeslez du pape Boniface VIII avec Philippe le Bel. Par., 1718. (Le premier de ces auteurs est un absolutiste pur, le second un janséniste.)

L. Tosli, Storia di Bonifacio VIII e de' suai tenipi. Nap., 184(J, 2 tomes.

— \V. Drumanu, Geschichte Bonif'acius VIII, 2 part. Kœuigsb., 1840, 2 t.

— J.-B. Christophe, la Papauté pendant le quatorzième siècle, 3 tom. Par., 1853. — Edgard Boutaric, la France sous Philippe le Bel. Etude sur les institutions politiques et administratives du moyen-âge. Par., 1861. (Voyez Schwab, Tûb. Quartalschrift, 18G6, p. 5-55.) — César Cantu, Boniface VIII, Dante et Ceco d'Ascoli, dans Revue d'économie chrétienne, mai 1806. — Ghantrel, Bon. VIII. Par., 1802. — Héfelé, Conc-Gesch., VI, 237-331, « Die Zeiten des Papstes Bonifaz VIII. »

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l'ermite Pierre^, qui vivait sur la montagne de Mouron, dans les Abruzzes, près de Sulmone. Il avait fondé l'ordre des célestins, qu'Urbain IV avait aggrégé aux bénédictins en 1264 *. Cette congrégation comptait 36 couvents et 600 moines. Pierre s'était démis en 1287 de la charge de supérieur.

Célestin V, d'une piété profonde et très-versé dans la spiritualité à laquelle il s'était adonné tout entier, était absolument incapable d'administrer l'Eglise, surtout dans un temps où l'autorité pontificale s'exerçait dans toutes les sphères de la vie politique et religieuse. Son inaptitude devint bientôt évidente aux yeux de tous, et il se décida à résigner sa charge (13 novembre 1294). Boniface VIII fut élu^ le 24 décembre 1294, et inaugura une nouvelle période de l'histoire de la papauté. Le mouvement qui commence avec lui annonce une nouvelle évolution dans la marche des siècles.

On a souvent attribué aux exagérations de Boniface VIII les malheurs qui ont visité la papauté pendant et après son règne. C'est à tort; le but où il tendait était déjà énoncé dans les principes dont les papes s'inspiraient depuis longtemps. Ce n'est pas à lui qu'il faut imputer l'avortement de ses plans, mais aux changements notables qui se produisirent de son temps. Il faut distinguer dans la papauté entre ce qui est immuable et essentiel , et ce qui est changeant et accessoire. Le premier subsistera aussi longtemps que l'Eglise ; le second subit les vicissitudes des temps et des circonstances. La papauté du moyen-âge n'était autre chose que le tableau de l'époque tracé sous l'œil de la Providence, c'était une forme temporelle particulière de la primauté. A cette forme temporelle l'éternité n'était pas promise; par cela seul qu'elle avait commencé elle pouvait finir quand le moyen-âge changerait de caractère. La papauté du moyenâge, avec la forme spéciale qu'avait prise la hiérarchie, datait d'une époque où la vie sociale, en proie à la plus étrange confusion, imposait à la papauté et à l'ordre ecclésiastique

> Et. George, Histoire du pape Urbain IV. Troyes, 1865, p. 243.

* Wisemau prouve que le cardinal Benoît Gajétau n'exerça point une influence illéiïitirae sur l'abdication du pape, mais qu'elle eut lieu spontanément — Cœlestin V, mort le 19 mai 1296 [gesamm. Abhandlungen, Rgsb., 1854, t. III, Papst Bonifac. VIII, p. 139-190).

*^^^fm^m

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eu géuéral des devoirs particuliers, que uous avous sigualés. Grâce à la position que les chefs de la hiérarchie avaient prise alors, le chaos fit place à une vie nationale et poUtique régulière ; les arts et les sciences fleurirent, au sein de l'EgUse d'abord , puis dans l'Etat par les soins de l'Eglise. Tout cela était une suite nécessaire de la forme particulière qu'offraient alors la papauté et l'ordre hiérarchique. Toutes les énergies chrétiennes avaient été concentrées dans la papauté, afin qu'elles pussent se répandre dans toutes les parties de l'Eglise. Le pape était devenu le censeur, le dictateur du moyen-àge. Cette forme particulière de la papauté et de la hiérarchie répondait à l'état social et exceptionnel des peuples d'alors. Refréner les forces brutales du temps , c'était la mission du pape; les vaincre serait sa gloire. Ce but une fois atteint, la papauté du moyen-àge devrait se resserrer en elle-même et reprendre sa forme originelle. I) ne faut donc pas s'étonner si nous voyons sa puissance s'amoindrir considérablement. L'heure était venue, sous Boniface VIII, où le mouvement du siècle indiquerait par des signes non équivoques que les choses allaient changer de tournure.

Si la papauté devait descendre des hauteurs où elle s'était élevée dans les douzième et treizième siècles , elle ne pouvait pas le faire d'une manière plus méritoire qu'elle le fit sous Boniface VIII. Ce fut avec une fermeté, une résolution admirable que Boniface débarrassa la papauté de l'influence des rois de Naples : il quitta cette ville et se rendit à Rome, où il fut couronné le 16 janvier 1295; abattit les forteresses de cette aristocratie romaine qui voulait ravir au pape la souveraineté de Rome et des Etats de l'Eglise, et grâce à cette activité que nous remarquons si souvent parmi les pontifes du moyen-àge, il rétabht la paix entre des nations hostiles ou prêtes à le devenir, par exemple entre la France et l'Angleterre, la Bohême et la Pologne.

Le roi de France, Philippe le Bel, se trouvait alors engagé avec le roi d'Angleterre dans un conflit très-violent, et qui devait sembler d'autant plus désastreux au pape qu'il menaçait de prendre une grande extension, car l'empereur Adolphe et Albert d'Autriche étaient sur le point de s'y associer. Boniface s'appliqua à réconciher la France et l'Angleterre , em-

pécha Adolphe et Albert d'intervenir dans leur démêlé, et par ses légats imposa une armistice aux deux puissances belligérantes, avec menace d'excommunier celle qui s'y opposerait. Cette immixtion fut la première pierre d'achoppement. Boniface se croyait autorisé comme pape à imposer l'armistice, c'est-à-dire à faire usage de ses droits pontificaux dans les choses temporelles. Or, on sait combien le roi de France et les grands du royaume étaient peu disposés à lui concéder de telles prérogatives; il y avait plus de quarante ans qu'ils s'en étaient ouverts. Phihppe refusa donc nettement de se conformer à l'injonction du pape. Afm de mettre les deux rois de France et d'Angleterre dans l'impossibilité de continuer la guerre, Boniface leur interdit de lever des impôts sur le clergé, car ils étaient devenus très- onéreux pendant cette guerre, et le clergé de France s'en était plaint au pape. Il posait en principe général que le roi ne pouvait exiger du clergé aucune contribution qu'avec l'approbation du pape*. De là le dissentiment qui éclata entre Boniface et Philippe. Celui-ci défendit tout transport d'argent hors de France, dans le but principal d'empêcher les contributions que le clergé fournissait à Rome (17 août 1296) ^. Contrarié de cette mesure , le pape fit observer doucement à Philippe que sa pensée avait été mal comprise, qu'il prétendait simplement que les impôts extraordinaires devaient d'abord être approuvés par le pape; que, dans les cas pressants, les trésors mêmes des églises seraient à sa disposition^. Le différend

1 Par la bulle Clericis laicos, du 25 février 1296 (et daus le Liber sextus, ]ii, 23), ou Liber VI Decretalium de Boniface VIII, De immunitate clericorum); — Bœhraer, Kaiserregesten v. J. 1246-1313, p. 339. Ce reproche du pape, que les laïques étaient généralement hostiles au clergé, était faux dans sa généralité, en tout cas inopportun. — Du reste, le pape allait beaucoup trop loin dans sa défense.

* Il défendit aussi qu'aucun étranger, c'est-à-dire aucun nonce, aucun Italien pourvu d'un bénéfice ecclésiastique, séjournât en France.

• La bulle Ineffabilis , du 25 septembre 1296, ledit formellement, de même que le bref Excidat nos, du 26 septembre. — Dans des brefs ultérieurs , Boniface VIII révoqua encore plus explicitement sa première bulle Clericis laicos. Philippe lui-même ne suspendit son édit que temporairement. Immédiatement après, le 11 août 1297, le pape prononça la canonisation de saint Louis, préparée depuis vingt-quatre ans. {Bullar. rom. Taurin., t. IV, 1859, p. 145-152.) — Peu de temps après, Boniface VIII, fuyant devant les Colonna, se retirait dans la place forte d'Orviélo. En 1298, il fit abattre leur chàteau-fort. — Les Colonna se réfugièrent en

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fut donc aplani ; Philippe révoqua la défense et consentit à Tarmistice , mais sous la réserve expresse que l'office d'arbitre n'avait été accordée au pape qu'à titre de personne privée et ne lui appartenait pas en tant que pape. Boniface ne contesta pas longtemps sur ce sujet; il ne visait qu'à l'essentiel, le rétablissement de la paix. Sa décision, prise en toute sincérité de conscience (27 juin 1298), ne répondit point à l'attente de Philippe. Cependant la lutte resta assoupie quelques années, pour reprendre en 1301 avec une chaleur nouvelle. Bernard Saisset, évêque de Pamiers, envoyé à Phihppe en quahté de nonce au sujet d'une croisade projetée, se comporta avec beaucoup de violence. Le roi, qui le détestait d'avance, le fit mettre en état d'accusation (24 octobre 1301). Saisset fut condamné et confié à la garde de l'archevêque de Narbonne. Le 5 décembre 1301, le pape demanda son élargissement. Dans un second décret, il révoqua tous les privilèges qu'il avait accordés au roi de France (4 décembre), et dans un troisième, il ordonna que tous les évoques français , outre un grand nombre de juristes, se réuniraient à Rome (1" novembre 1302) pour examiner et juger en concile l'administration de Philippe. Il est certain

France auprès de Philippe, et l'excitèrent contre le pape, surtout Jacques Seiarra. — Les franciscains zélateurs, en particulier Giacopone de Todi, auteur du Stabat mater, se croyant aussi dédaignés du pape, devinrent ses ennemis et le calomnièrent partout. — Le 23 juin 1298, Adolphe de Nassau, successeur de Rodolphe de Habsbourg, fut déposé par les princes électeurs, et Albert d'Autriche fut nommé empereur. Le 2 juillet 1298, Adolphe fut battu et perdit la vie à la bataille de Gœllheim , dans le Palatinat. Albert fut réélu et couronné à Aix-la-Chapelle le 24 août. Le pape ayant refusé de le reconnaître , il s'allia à Philippe le Bel. — (L. Schmid , Der Kampf um das Reich zonschen dem rœmischen Kœnige Adolf von Nassau u. Herzog Albrecht von Osterreich. Tûb., 1838. — Léon. Ennen, Die Wahl K. Adolf s vofi Nassau, meist aus bis jetzt unbekanntoi Vrkunden. Kœln, 1860. — 0. Lorenz, Ueber die Wahl des Kœnigs Adolf von Nassau. Wien , 1867. — Alph. Muecke, Albrecht l, Herzog von Oesterreich und rœmischer Kœnig. Goth., 1866. — G. Kopp , Geschichte der eidgenœssischen Blinde, zugleich deutsche Geschichte von 1273-1313, 7 vol., 1845-1857, ou : Geschichte der Wiederherstellung des heil. rcpmischen Reichs, t. IIL — G. Droysen, Albrechfs I Bemiihungen um die Nachfolge im Reich. Leipz., 1862.) — Le seul point lumineux dans le pontificat de Boniface VIII fut le jubilé de 1300. Après de nombreuses altercations, le pape reconnut enfin Albert comme roi de Rome et futur empereur (30 avril 1303). Le 17 juillet, Albert fit les promesses ordinaires relativement à la protection du pape et de l'Eglise. [Magn. Bull, rom. Aug. Ta'orinorum edit., t. IV, 1859. uPatris œterni filius^m^. 159-162.)

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que de graves plaintes s'étaient élevées contre ce roi et quo sa conduite demandait à être réformée sur une foule de points : il était accusé notamment de faux monnayage; mais il faut avouer aussi que jamais pape n'avait pris d'aussi sévères mesures contre aucun souverain*. Philippe défendit aux évêques de sortir de France , et réunissant les Etats du royaume, la noblesse, le clergé, les délégués des villes (10 avril 1302), il leur exposa son démêlé avec le pape. Les deux ordres laïques le prièrent de défendre l'autonomie du royaume envei^s et contre tous 2, et mandèrent au pape que le royaume de France ne dépendait que de Dieu et du roi. D'autres discours, où respirait la violence et la méchanceté, furent encore prononcés, principalement contre la personne de Boniface. Le clergé écrivit au pape que les esprits étaient tellement indisposés en France, que s'il ne cédait point, il était à craindre qu'on n'en vînt à se séparer définitivement de l'Eglise romaine ; que les laïques non-seulement verraient le clergé de mauvais œil, mais le détesteraient. Ils rappelèrent en même temps l'ancienne alliance contractée entre les grands du royaume et leurs décrets sur la juridiction temporelle des ecclésiastiques.

1 La fameuse bulle Ausculta fili {Bullar. magnum, Luxemb., t. IX, p. 121) porte également la date du 5 décembre 1301. Cette bulle, aussi spirituelle que foudroyante, fut lue au roi le 10 février 1302. Sou cousin, lo comte d'Artois, l'arracha à celui qui la lisait et la jeta au feu; pour exciter les esprits contre le pape, on fit circuler à sa place une bulle apocryphe, qui débutait par ces mots: Deum time et mandata ej us observa. Scire te volumus, quod in spiritualihus et temporalibus nobis subes. — Son auteur probable était Pierre Flottes, chancelier du roi [Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 148. Par., 18C2). Cette prétendue réponse du roi au pape : Philippus Bonifacio se gerenti pro summo pontifice ; sciât maxima tua fatuitas, etc., est également un faux destiné à aigrir les Français.

• Boutade, loc. cit., p. 21. — Le même, Notices et extraits des manuscrits de la biblioth. imper, et autres biblioth., t. XX, p. 83-237. Par., 1862.

— Fr.-X. Kraus, Âegidius von Rom, dans Oesterr. Vierteljahrsschrift f. kath. TheoL, l^e année (1862), p. 1-33. — Les barons écrivirent aux cardinaux une lettre très-grossière et pleine de mensonges, où ils qualifiaient le pape d'antechrist. Le troisième ordre, qui se trouvait appelé pour la première fois, en partie pour contrebalancer le haut clergé, en fit autaut. Le roi fit occuper tous les passages qui conduisaient à Rome, afin d'empêcher les évêques de s'y rendre, et renouvela l'interdit porté en 1296.

— Mais les cardinaux restèrent fidèles au pape, et ce fut avec leur assentiment que Boniface publia la bulle Ausculta fili.

BONI FACE VIII. i25

Au temps préfixe, quatre archevêques, trente-cinq évêques, six abbés, etc., arrivèrent de France à Rome, et le concile s'ouvrit le 30 octobre. Le pape, clans sa fameuse bulle Unarn sanctaîH, expliqua les principes de sa conduite, et essaya, par l'entremise du cardinal Le Moine, de négocier la paix avec Philippe; mais celui-ci ne s'y prêta point. Son dessein n'était pas de s'entendre avec le pape, mais de se défaire de lui. Le 12 mars 1303, Guillaume Nogaret, dans un discours prononcé devant le conseil d'Etat, conseilla au roi de prendre la défense de l'Eglise contre le faux pape, l'intrus et le brigand, l'hérétique et le simoniaque Boniface; de réunir contre lui un concile universel où il serait déposé, car il dépassait tellement les bornes de sa puissance, qu'il fallait être insensé pour porter de tels décrets; que du reste il était hérétique, etc. (Assemblée du li juin 1303.) Vingt-neuf griefs furent formulés contre le pape. Sur la demande de Philippe IV, Nogaret se chargea de s'emparer de la personne de Boniface VIII *. Il erra quelque temps en Italie, ramassa une bande d'individus mal famés, et le 7 septembre 1303, il mit la main sur le pape dans sa propre ville natale, à Anagni. Indignés des mauvais traitements qu'on fit subir à Boniface VIII, les habitants d' Anagni se réveillèrent enfin et prirent chaudement sa défense. Au milieu de toutes ces avanies, le pape se montra constamment digne de lui-même. Trahi comme le Christ, disait-il, je veux mourir comme il sied à un pape. Le 9 septembre, il fut délivré par les habitants d'Anagni aux cris de vive le pape ! mort aux traîtres ! On chassa les Français , et Nogaret, blessé, s'enfuit avec Sciarra Colonna. Boniface rentra à Rome, où il fut accueilli par des acclamations de joie. Il mourut le 11 octobre 1303, probablement d'une fièvre chaude *.

Les cardinaux, protégés par Charles II de Naples, se réunirent en conclave, le 21 octobre 1303, et le lendemain

* Le 15 août, le pape publia la bulle Nuper cd audientiam , où il se justifiait et menaçait le roi d'excommunication. La bulle Super Pétri solio devait paraître le 8 septembre, mais le pape fut surpris la veille par Nogaret et Sciarra Colonna.

' Ses ennemis disaient qu'il s'était déchiré le corps ; mais son cadavre, relevé en 1605, ne montra aucune trace de blessure. Il était plus qu'octogénaire.

élirent à l'unanimité le cardinal d'Ostie, Nicolas Boccassini , qui se nomma Benoît XI*. Il était resté fidèle à Boniface au milieu des plus graves dangers. Les contemporains impartiaux ne tarissent pas en éloges sur lui. Mort le 7 juillet 1304, il eut pour successeur Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V.

Voici ce qui arriva à propos de l'élection du nouveau pape. Après la mort de Benoît XI , les cardinaux furent longtemps sans pouvoir s'entendre pour lui nommer un successeur...

L'auteur raconte ici Télection de Clément V telle qu'elle est rapportée par l'historien florentin Jean Villani, suivi généralement jusqu'à nos jours. Les cardinaux franco-napolitains auraient proposé au parti adverse de choisir un des trois cardinaux qui lui furent présentés; parmi eux se trouvait l'archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got ( d'Agoust), un ennemi de Philippe : il fut accepté par les cardinaux italiens. Philippe, dans une conférence avec Bertrand, lui aurait proposé six conditions, l'assurant que s'il les acceptait il serait nommé pape infailliblement. Une de ces conditions portait que Bertrand quitterait Rome et se fixerait en France. Parmi les six conditions, une aurait été secrète, et Bertrand n'aurait été nommé qu'après avoir tout promis au roi.

Ce récit de la nomination de Clément Y, accrédité par Villani , est aujourd'hui presque universellement rejeté *. Héfelé, à la suite de Rabanis et de Boutaric, combat les assertions de Villani par les arguments suivants' : il est faux

* L. Gautier, Benoit XI, Etude sur la papauté au commencement du quatorzième siècle. Par., 1863, p. 205.— Die Restitution der Colonna's im J. 1304. (Héfelé, Tûb. Quartalschrift, 1866, p. 405-414. — Conc.-Gesch., VI, p. 344-356.) — Gautier, dans l'ouvrage cité, nie que Benoît XI ait révoqué toutes les mesures de son prédécesseur (p. 76 et suiv.). — Christophe, loc. cit., p. 123-143. De Rome, il se retira à Pérouse, où il mourut le 7 juillet 1304. On croit que Benoit XI périt de mort violente. Les soupçons planent principalement sur Nogaret, ainsi que Gautier et Schwab essaient de le prouver, Héfelé ne se prononce pas. {Conc.-Gesch., p. 353, 354.) — Il avait levé toutes les censures portées contre la France et les Français, à l'exception du seul Nogaret. — Benoît Xlli l'a canonisé.

* Rabanis, Clément V et Philippe le Bel. Par., 1858. — Boutaric , la France sous Philippe le Bel, p. 123. — Héfelé, VI, 360-30-2.

3 Giovanni Villani, Storie Florentine, jusqu'en 1348, continuées par Matteo et Filippo Villani jusqu'en 1364 (ap. Muratori, loc. cit., t. XIII). — K. Hase, K.-G., 9» édit., p. 289 : « L'archevêque de Bordeaux était secrètement vendu au parti français. » — Guericke , K.-G., 9^ édit., II, p. 155 : «Bertrand d'Agoust devint pape après s'être laissé imposer six conditions par le roi de France. » — Baur : K.-G. des Mittelalters, p. 232 : « Clément V était assez vénal pour livrer complètement la papauté aux mains du roi de France. »

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