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Cependant les plaintes s'accumulaient de plus en plus; Clément V, inquiet de l'avenir, fit alors ce qu'on a coutume de faire en pareil cas, il poussa les précautions au delà du nécessaire et finit par amasser un trésor considérable , qui fut pillé à sa mort et perdu pour les besoins du Saint-Siège.
Philippe insistait toujours pour que Boniface VIII fut condamné comme hérétique. On conseilla donc au pape , pour éluder cette tâche odieuse , de convoquer un concile universel y qui pourrait parler plus librement que le pape dans la situation présente. Cette mesure semblait d'autant plus opportune que les plaintes les plus graves venaient de se produire contre l'ordre des Templiers d'une façon tout-à fait inattendue *. Un concile général fut donc convoqué pour résoudre la question, et la résoudre indépendamment du roi. Clément V donna pour prétexte qu'on y discuterait sur la croisade et introduirait des réformes dans la disciphne ecclésiastique. Sur ces derniers points, nous avons surtout à envisager l'affaire des Templiers ^. Un chevalier expulsé de l'ordre et emprisonné à Toulouse avec un Florentin, aurait raconté à ce dernier les horreurs qui se commettaient dans l'ordre. Le
plaignit que les prélats français ne se fussent pas adressés à lui personnellement.
^^éieXé, Conc.-Gesch., VI, 371-391-415. Chap. Clemens V von Philip p dem Schœnen gegen Bonifaz VIII und die Templer missbruucht.
* C'est l'esprit d'ambition , de vengeance et de cupidité qui poussait Philippe à détruire les Templiers; il trouvait un excellent prétexte dans les crimes incontestables de quelques membres de l'ordre.
W.-F. Wilke, Gesch. des Tempelherrn-Ord., 3 vol., 2e édit., 18G0. — Haveraann , Geachidde des Ausgangs des Tempelherrnordens , 1846. — F.-J.-M. Raynouard, Monuments historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple. Par., 1813. Outre le trésor immense qui était déposé dans le temple, à Paris, le grand maître avait rapporté d'Orieut, en 1307, 150,000 florins d'or et une grande quantité d'argent. — Les interrogatoires, avec tortures, étaient dirigées par J. Nogaret et consorts. Au milieu des supplices (comme dans les procès de sorcières), plusieurs avouèrent les crimes qu'on leur imputait, entre autres, dit-on, le grand maître Jacques Molay. [Procès des Templie>^s, par M. Michelet. Par., 1841- 1851, 2 vol. in-4o.) Actes du procès des Templiers, par Guillaume de Paris, t. II, p. 275-420. — G. Dupuy, Histoire de l'ordre des Templiers, Brux., 1751, in-4o. — Hist. crit. et apologétique de l'ordre des Templiers (par le P. Mansuet le Jeune, p. le P. Joly). Par., 1805, 2 vol. — Mysterium Baphomefis revelatum, par J. de Hammer. Vienne, 1818, in-fol., cum figur., tirés de Fundgruben des Orients, — J.-M. v. Nell, Baphomet, etc., Aktenstiïcke zur Ehrenrettung eines christlichen Ordens. Wien, 1820,
Florentin, espérant qu'on lui ferait grâce, aurait demandé de faire une communication au roi. Squin , ancien Templier, aurait été, sur son désir, présenté au roi et aurait accusé les Templiers des plus horribles forfaits. Clément V, informé par Philippe , usa de prudence et n'ajouta pas foi aux paroles de ce prince, persuadé qu'il n'avait en vue que les richesses de l'ordre. Mais pressé de plus en plus, il ordonna enfin, en 1307. que tous les Templiers seraient emmenés captifs sur l'île de Chypre. De son côté, Philippe fit enfermer en un seul jour tous les membres de l'ordre qui se trouvaient en France (13 octobre 1307), et chargea son confesseur, Guillaume de Paris, de commencer contre eux une enquête en divers endroits.
Interrogés, la plupart des Templiers, y compris leur grand maître, Jacques de Molay, déposèrent à peu près ce qui suit : Ils s'étaient obligés, en entrant dans l'ordre, à renier Dieu et Jésus-Christ, à cracher sur la croix, à adorer à genoux une tête de bois nommée Bafomet, sans parler d'autres actes que la pudeur défend de nommer. — Rien de plus affreux que les tortures et les cruautés qu'on exerça contre les Templiers.
Quand ces faits parvinrent aux oreilles de Clément V, sa désolation fut immense ; tout s'était fait sans sa permission , et son adversaire ne lui inspirait point de confiance. Il résolut d'instituer lui-même une enquête, qui eut pour effet de confirmer ce que les inquisitions royales avaient mis au jour sur les Templiers * . D'autres enquêtes eurent lieu hors de
^ Le pape évoqua à son tribunal le procès des Templiers, et publia dès le 22 novembre 1307 la Bulle Pastornlis prœemmentiœ, par laquelle il invitait tous les princes à incarcérer les membres de l'ordre. Philippe consentit malgré lui à livrer au pape ceux qu'il retenait captifs, et à réserver leurs biens pour l'œuvre de la Terre-Sainte. Le 1er xiva\ 1308, il convoqua à Tours un iirand parlement qui, étant tout à sa dévotion, déclara presque unanimement que les Templiers méritaient la mort. Le roi essaya, à l'aide de pamphlets rédiges par Dubois, d'intimider le pape et de le faire plier, l'accusant d'avoir été corrompu par les Templiers, de ne les point condamner bien qu'ils fussent hérétiques, de se montrer indifférent dans les choses qui concernaient la foi. (Boutaric, Not., XX, 2, p. 169-186; Schwab, op. cit., p. 42.) Après une longue résistance. Clément V consentit à un accord qui, tout en maintenant le droit ecclésiastique pour la forme, livrait au roi le sort des Templiers. L'enquête fut conduite suivant une instruction donnée par le pape. Par la bulle Regnans in cœlis, du 12 août 1308, datée de Poitiers, Clément V annonça, pour le 1" octobre 1310, le
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France, mais ne donnèrent point partout, notamment en Allemagne, les mêmes résultats. Toutefois, on continua de croire que l'affaire était assez importante pour être soumise à un concile universel. Ce concile se rassembla à Vienne et convint en somme que l'ordre devait être supprimé, qu'un très-grand nombre de ses membres avaient au moins commis des actions si infâmes que l'ordre ne pouvait plus être toléré. Cependant, comme tous ses membres n'étaient point coupables, on ne le supprimerait que par voie de provision. Ses biens seraient réunis à ceux des chevaliers de Saint-Jean pour la conquête de Jérusalem. En Portugal et en Espagne, ils furent annexés aux biens d'autres ordres, ou employés à en fonder de nouveaux. Ces divers détails sont consignés dans les actes du procès des Templiers.
On ne peut guère douter sérieusement que plusieurs Templiers français s'étaient laissé envahir par une incrédulité affreuse, contractée probablement pendant leur séjour en Orient et dans leur commerce avec les sectes innombrables qui faisaient tant de ravages dans le Midi de la France aux douzième et treizième siècles. Chose remarquable, ce furent précisément des Templiers français, et qui plus est, ceux du Midi de la France, qui furent mis en accusation ; car dans cette partie de la France , la plupart des membres de la haute et de la basse noblesse appartenaient alors à quelque secte. C'est dans ces familles , d'où ils étaient issus, que les
concile général de Vienne, où devait se juger l'affaire des Templiers. — Eu 1309, le pape fixa sa résidence à Avignon. Le comtat Venaissin, situé non loin de là, appartenait à l'Etat de l'Eglise ; mais Avignon se rattachait à Naples, et Clément V ne l'acheta qu'en 1348.
En 1309-1310, ce malheureux procès s'étendit jusqu'à la condamnation de Bonifacc VIII, suggérée à Clément V par le roi. Nogaret et autres ennemis mortels du pape défunt étaient au nombre des accusateurs ; le pape eut douze défenseurs. L'audition des témoins révéla toute la perversité de la nature humaine. — En février 1311, le roi se désista de son accusation. — Le pape, après lui avoir cédé dans l'affaire des Templiers, dut encore se résoudre à déclarer que dans le procès de Boniface VIIl, Philippe et les siens avaient agi dans de bonnes intentions et avec un zèle louable (27 avril 1311). La bulle Rex gloriœ disait que le roi et ses serviteurs étaient pleinement innocents de ce qui s'était passé à Anagni; Nogaret, Sciarra Colonna et deux autres furent seuls exceptés. Nogaret reçut pour pénitence de faire une croisade et d'y préluder par des pèlerinages à des lieux déterminés.
Templiers avaient puisé leur aversion pour le christianisme et l'Eglise, ou du moins leur goût pour tous les genres d'incrédulité. En ce qui est de leurs erreurs particulières, on ne sait et on ne peut savoir en quoi elles consistaient. Qu'ils n'aient cru absolument à rien, cela n'est guère admissible; quant à ce qu'ils mettaient à la place des vérités qu'ils rejetaient, il est malaisé de le dire. Nul ne sait ce qu'était Bafomet. Le mot, en lui-même, était certainement l'expression provençale de Mahomet ; mais qu'ils aient adoré Mahomet, nul ne le croira. Cette obscurité vient peut-être de ce que plusieurs Templiers qui déposèrent des faits analogues, ne connaissaient pas bien le genre d'incrédulité qui régnait dans leur ordre. Les divers degrés d'initiation expliquent la diversité des dépositions faites par les Templiers français, ainsi que l'ignorance de plusieurs. On a fait de nos jours toutes les hypothèses imaginables, celle-ci entre autres que les Templiers partageaient les erreurs des ophites, à cause des divers symboles qu'on trouvait dans leurs églises. Il est difficile de savoir ce qu'il en est. D'autres ont cru qu'ils professaient le culte de la nature. Ce sont là de pures suppositions ; rien n'est historiquement attesté, et il nous faut attendre que nous ayons en main tous les actes de l'inquisition*. Une grande partie des
* Ces actes sont maintenant imprimés dans : Procès des Templiers, etc. Paris, 1841-1851. Le grand maître, soumis le 26 novembre 1309 à un nouvel interrogatoire, déclara fausses toutes ses précédentes dépositions, dont on lai fit lecture, et s'écria : « Puisse ici, comme chez les Turcs, tout menteur hypocrite perdre la tête! » D'autres rétractèrent également leurs premiers aveux, déclarant qu'ils leur avaient été arrachés par la torture. A Paris seulement, trente-six frères de l'ordre auraient succombé aux supplices. Plusieurs centaines de membres protestèrent de l'innocence de l'ordre, et un grand nombre rétractèrent les aveux qu'ils avaient faits auparavant (même en présence du pape), quoiqu'on eût menacé de mort ceux qui se dédiraient. Les interrogatoires se prolongèrent tellement, que le pape ajourna au 1er octobre 1311 l'ouverture du concile qui devait avoir lieu le 1" octobre 1310. Le 11 avril 1310 commença l'interrogatoire de chaque inculpé, sur cent vingt-sept questions proposées par la cour de France. Le bruit s'étant répandu qu'il serait fait grâce à ceux qui s'avoueraient coupables, plusieurs, surtout parmi les frères servants, répondirent affirmativement à toutes les questions. Philippe le Bel, non encore content, chargea son favori, l'archevêque de Sens, de condamner dans un concile comme hérétiques relaps quarante-cinq Templiers, parce qu'ils avaient rétracté leurs précédentes dépositions. Livrés au bras séculier, ils moururent dans les flammes le 12 mai 1310, à Paris, en protestant de l'innocence de leur ordre. Cent treize furent encore successivement brûlés
pièces du procès est encore sous le sceau et repose dans les archives du pape, ou ailleurs en France. On a jugé à propos de ne point publier une multitude de pièces, afin de ne pas augmenter le scandale ni compromettre des personnages haut placés. Il est à croire que ces papiers scellés seront communiqués à quelque historien, et que plusieurs obscurités seront alors éclaircies. Quoi qu'il en soit, le décret du pape et du concile se trouve justifié. Que le grand maître ait rétracté ses dépositions, cela importe peu; il espérait se sauver, lui ou son ordre. Qu'en France on ait été très-cruel envers eux , on ne peut que le déplorer ; mais la faute en est uniquement à Philippe le Bel. Du reste, l'ordre des Templiers s'est conservé jusqu'à nos jours , au moins fictivement. Il existe encore en France une secte qui prétend descendre en hgne directe des anciens Templiers. De telles assertions ne sont le plus souvent que de grossiers mensonges, et quoique nous connaissions parfaitement l'incrédulité de ces sectaires, nous n'en pouvons rien conclure contre les anciens Temphers; il n'y a point de rapports entre les uns et les autres.
Quant à Boniface YllI, accusé d'hérésie par Philippe le Bel, plusieurs cardinaux le défendirent solidement pendant le concile , et des chevaliers catalans se levèrent pour venger en duel, contre n'importe qui, l'orthodoxie du pape. Personne n'accepta ce défi. Ce n'était là, au surplus, de la part de Philippe, qu'une pure fantaisie dont il n'y avait pas à se soucier.
Sur la réformation de la disciphne ecclésiastique , les évoques furent invités, avant l'ouverture du concile , à donner leur avis touchant les points où une réforme leur semblerait
à Paris. Il en fut de même ailleurs. L'effroi s'empara des captifs, et ils se crurent perdus s'ils ne faisaient un aveu complet. Presque tous rétractèrent leurs premières dépositions; un très-petit nombre resta inébranlable.
Le 4 janvier 1308, Edouard II d'Angleterre avait fait incarcérer tous les Templiers. Les interrojj;atoires eurent lieu une année après. Tous les accusés déclarèrent qu'ils étaient innocents, eux et leur ordre. Ceux qui s'avouèrent coupables furent absous de l'hérédie; les autres retenus en prison jusqu'à la décision du pape. — En Castille (1310), les Templiers et d'autres témoins se prononcèrent en faveur de l'ordre. Mais comme la décision du pape lui fut contraire, il fut aussi supprimé en Castille. — En Aragon, deux conciles de Tarragone (1310 et 1311) demandèrent qu'on usât de douceur et ménagements. En Allemagne, les Templiers furent traités avec beaucoup d'égards.