‹ Histoire de l'EgliseChapitre 54 sur 253 · CONFLIT DE PRINCIPES SOUS BONIFACE VIII · texte numérisé non relu

CONFLIT DE PRINCIPES SOUS BONIFACE VIII

Charles IV établissait le droit des sept princes électeurs (Mayence, Trêves, Colofïne, le Palatinat, la Bohême, le Brandehourp, la Saxe) de nommer à la dignité impériale. Ce- différend fut bientôt aplani'. Innocent mourut le 22 septembre 1362.

Les cardinaux Albornoz et Hugues Roger, frère de Clément VI, ayant refusé leur nomination, Guillaume Grimoard (Urbain V), abbé des bénédictins de Samt-Victor de Marseille, fut élu et consacré le 6 novembre. De 1363 à 1365, il suscita encore une croisade insignifiante et presque inaperçue. 11 prit des mesures énergiques contre l'usure, la simonie, le cumul des bénéfices, le luxe et le concubinage des clercs, pour l'expédition rapide des affaires, le rétablissement des synodes provinciaux, la défense des droits de l'Eglise contre les princes*. L'empereur Charles IV arriva à Avignon en mai 1365; il y fut question, entre autres choses, du retour du pape à Rome; car les Etats de l'Eglise étaient reconquis et pacifiés, et le pape désirait ardemment secouer le joug de la France. Une bande d'aventuriers (ruptuaires, routiers), excommuniés par Urbain V, mirent le siège devant Avignon, s'en emparèrent (novembre 1365) et exigèrmt du pape une rançon et la levée de l'excommunication. Le pape le fit et paya 200,000 livres'. Il vit en cela un signe providentiel, et il forma le dessein de rentrer à Rome sans égard pour les représentations des cardinaux et du roi de France. Le temps de Pâques 1367 fut fixé pour son départ.

Le 30 avril 1367, il sortait d'Avignon, suivi de huit cardinaux, dont sept prirent un autre chemin ; deux, Albornoz et Androin, résidèrent dans l'Etat de l'Eglise en qualité de légats; il n'en resta que trois. Urbain V, prenant la voie de mer et passant par Marseille et Gènes, se rendit à Corneto, où l'attendait Albornoz. Il entra à Rome le 16 octobre seulement. Mais déjà à Viterbe une insurrection éclatait et menaçait ses jours. Plusieurs autres incidents, notamment une révolution à Pérouse, où sa vie fut de nouveau en péril, le décidèrent à retourner à Avignon, où il arriva le 24 septembre 1370. Sainte Brigitte de Suède lui avait prophétisé, avant son départ de Rome, qu'il mourait bientôt à Avignon. Il y mourut en effet le 19 décembre 1370, en odeur de sainteté.

Pierre Roger, Grégoire XI*, neveu de Clément VI, lui succédait déjà le 30 décembre 1370. C'était un grand juriste, une àme pieuse et humble, remarquable par la douceur et la pureté de son cœur. Il avait surtout à cœur la réunion des Grecs, la Terre-Sainte et la réforme des mœurs.

1 Pelzel, Geschichte Kaiser Karl's IV, t. IL — Christophe, II, 244-250.

* Magnan, Histoire d'Urbain V et de son siècle. Par., 1862, p. 485. — Christophe, II, 251-297. — Vita, auct. Aymerico de Peyraco (vers 1400), ap. Baluz., Papœ avenion., I, 415-424; Viiœ (^) aliœ, ibid. p. 363-416. — Joudon, Avignon, son histoire, ses papes. Av., 1842.

' Magnan, p. 255-256.

* Christophe, II, 298-345. — Vita, auct. anon., ap. Baluze, I, p. 425-452. — Vita secundo, ibid., 451-478. — Vita tertia, 477-480. — Vita quarto, 481-484. — Vita quinta, auct. Petro de Herentals, p. 483-486.

Sainte Catherine de Sienne * fit elle-même le voyage d'Avignon pour le presser de rentrer à Rome. Selon les uns, le retour du pape fut motivé par la prévision d'un antipape déjà désigné pour Tltalie ; selon d'autres, par la pression insupportable des Français. Sorti d'Avignon le 13 septembre 1376, le pape arriva 1g 6 décembre à Gorneto, et entra à Rome le 17 janvier 1377. De nouvelles insurrections mugirent autour de lui. Il mourut le 27 mars 1378, résolu, dit-on, de retourner à Avignon s'il avait recouvré la santé.

§ 13. Le grand scliisine (l'Occident ; son orig^ine.

Après la mort de Grégoire XI, les Romains craignant que les cardinaux français , qui formaient la grande majorité du sacré collège (dix-huit Français sur vingt-trois cardinaux), ne choisissent de nouveau un pape français qui retournât à Avignon, pressèrent vivement les cardinaux de nommer un Romain, ou du moins un Italien. Intimidés par les menaces, les cardinaux élirent Bartliolomée Prignano, archevêque de Bari en Apulie (8 avril 1378), Urbain YI ^. Ce pape ne tarda

' Chavin de Malan, Sainte Catherine de Sienne. — Alf. Gapecelatro, Storia di S. Caterina da Siena. Nap., 1856 (2e édit., 1858). — C. Hase, Kalharina von Siena. Leipz., 1864.

2 Vitœ papar. avenion., 1, p. 444, 999-1230. — Christophe, III, p. 1-83. — Theodoric. de Niem, De schismate, lib. IV.

Héfelé (VI, 628), qui a traité l'élection d'Urbain VI avec de grands détails et eu interrogeant fidèlement tous les témoins, conclut qu'elle fut libre et valide. Des seize cardinaux présents à Rome, douze le nommèrent, et les six restés à Avignon donnèrent leur assentiment. Urbain passait pour un demi-Français. Peu de temps après, ses ennemis le traitèrent de « fat, de furieux, de délirant. » Dietrich de Niem pense que son exaltation soudaine lui avait troublé la cervelle et donné une fièvre d'orgueil. Ses grossiers éclats lui aliénèrent tous les esprits. Il résista fermement aux cardinaux français qui le sollicitaient de retourner à Rome , et dit qu'il nommerait des cardiuanx italiens en nombre suffisant pour surpasser celui des Français. Les cardinaux français arrivèrent successivement à Anagni, et Urbain VI ne négligea rien dès lors pour les contenter. Ces cardinaux firent preuve de la plus insigne hypocrisie en protestant solennellement à la cathédrale de leur attachement inviolable à Urbain VI, et en déclarant le même jour que son élection avait été forcée, c'est-àdire invalide. Treize cardinaux lui écrivirent d'Anagni pour lui notifier que le Saint-Siège était vacant, que lui-même était un excommunié, un apostat, et qu'il devait résigner. Trois cardinaux italiens proposèrent de réunir un concile universel avec l'adhésion du pape. L'empereur Charles IV pressa vivement les cardinaux français de se réconcilier avec Urbain VI, et fit tout pour prévenir un schisme. Ce fut en vain. Pour plus de sûreté , ces cardinaux se retirèrent à Fondi , sur le territoire de

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pas à montrer une grande aversion pour la prépondérance des cardinaux français ; il les traita avec une sévérité qui les blessa vivement, et finit par affecter à leur égard une suffisance et une hauteur qui les révoltèrent. Deux mois s'étaient écoulés, lorsque se souvenant des circonstances de son élection, les cardinaux voulurent en profiter pour se défaire de lui. Sous prétexte que sa nomination avait été forcée, ils se retirèrent à Anagni, gagnèrent le roi de France et déclarèrent à la face de l'Eglise qu'Urbain VI était un intrus. Les cardinaux étaient coupables de n'avoir pas, au péril de leur vie et malgré la résistance des Romains, nommé librement celui qui leur convenait, puis, après être redevenus libres, d'avoir solennellement reconnu Urbain pour pape légitime. Ils élirent donc uu Français, Clément VII, et l'Eglise tout entière se partagea en deux obédiences. Cependant la plupart des Etats inclinaient vers Urbain. Ce qu'il y eut de pire, c'est qu'après la mort de l'un ou de l'autre pape, on lui donnait immédiatement un successeur, eu sorte que le schisme menaçait de se prolonger, et que l'Eglise semblait condamnée à avoir constam-

Naples, et nommèrent le cardinal de Genève, avec le titre de Clément VII (20 septembre 1378). Il n'avait que trente-six ans. — Urbain VI, délaissé de tous les cardinaux, en avait élu vingt-neuf nouveaux le 18 septembre, et « poussé ainsi les rebelles à l'extrémité. » (Héfelé, VI, 671.) Quand il apprit l'élection de Fondi, il avoua eu versant des larmes amères qu'il avait manqué en bien des points, mais qu'il espérait, par sa bienveillance, gagner ses adversaires. Charles IV et Louis, roi de Hongrie, prièrent instamment l'antipape de se retirer. Charles IV, malheureusement, mourut le â9 novembre 1378.Wenzel, son fils et successeur, demeura fidèle à Urbain, qui, le 26 juillet, le reconnut roi de Rome. L'antipape, espérant le gagner, le reconnut également. L'Allemagne et l'Angleterre tenaient ferme pour Urbain VI. Charles V, roi de France (mort le 16 septembre 1380), était le plus solide appui de l'antipape. Le 29 novembre 1378, Urbain VI lança une bulle d'excommunication contre ce dernier et les principaux inculpés, — De Fondi, Clément VII se rendit à Naples, et fut reconnu par la reine Jeanne ; le peuple, au contraire, se souleva contre lui et le menaça de mort. Le 10 juin 1379, il arriva à Marseille, et se fixa définitivement à Avignon , perpétuant ainsi le schisme d'Occident. — Urbain VI, dont sainte Catherine de Sienne était un des principaux soutiens, ne tarda point, par sa conduite, à fournir de nouvelles armes à ses ennemis. Sa colère se changea en cruauté. — Toujours inquiet, il passait incessamment d'un lieu dans un autre. Il mourut à Rome le 15 octobre 1389. — Il avait réussi à s'aliéner tous ses amis. — Pierre Tomacelli {Boniface IX), qui lui succéda le 2 novembre 1389, régna avec fermeté, et réussit dans une foule d'entreprises, notamment à ramener Naples sous son obédience.

ment deux papes. A Urbain VI, succéda Boniface IX (1389- 1404), à Clément YII, Benoît XIII (Pierre de Lune). — Rien de plus triste dans l'histoire que les essais tentés pour réconcilier ces cx>mpétiteurs. Contraints par les souverains à faire des démarches pour arriver à un accommodement, leurs disputes et leur défaut de bonne volonté les empêchaient toujours d'aboutir. Quand l'un avançait d'un pas, l'autre reculait d'autant ; de part et d'autre on n'y allait pas sérieusement. La situation intérieure de l'Eglise n'était pas moins déplorable.

§ lU' Etat de l'Eglise pendant le schisme.

L'Eglise d'Occident étant divisée en elle-même et toutes les provinces ecclésiastiques partagées en deux obédiences, chaque pape était obligé de tenir une cour, et l'on conçoit aisément que les dépenses dépassaient encore celles de la cour d'Avignon. C'est là une des grandes causes de la détresse de l'Eghse durant cette période. Il fallait épuiser toutes les ressources pour couvrir les frais indispensables. Nous savons que Jean XXII s'était réservé la collation d'une multitude de bénéfices; ses successeurs d'Avignon allèrent plus loin encore. Pendant le schisme, Boniface IX émit et appliqua ce principe que la collation de tous les bénéfices dont les revenus seraient de quelque importance appartiendrait au Saint -Siégea Qu'on songe à la responsabihté immense d'une juridiction qui s'exerçait dans toute l'étendue de l'Eglise î Cette charge est déjà si difficile pour un évêque dans un seul diocèse I Ajoutons que sous Boniface IX l'Eghse était infectée par la simonie la plus effrénée et la plus ostensible. Théodoric de Niem, secrétaire du pape, assure qu'en bien des cas les bénéfices étaient presque mis à l'enchère. Les expectatives furent réservées, et, comme les décrets d'institution, soumises à des taxes. Souvent aussi il arrivait que plusieurs recevaient des expectatives pour un seul bénéfice. Une autre espèce d'impôt

* Boniface IX ne demandait rien personnellement et ne laissa eu mourant qu'uue pièce d'argent. Christophe lui-même , quoique Français et plus favorable à Clément VII, reconnaît ses mérites (III, 87-90. Cf. Theod. a Niem, II, c. vii-xiii).

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était les annates, ou le paiement à la chambre papale des revenus qu'on percevait d'un bénéfice pendant la première année de possession. Jean XXII, qui les avait introduites, les avait resserrées dans des bornes étroites. Ces bornes disparurent insensiblement, et il fut établi sous Bonilace IX qu'on paierait les annates de tous les bénéfices ecclésiastiques qui rapportaient plus de vingt-quatre ducats. A côté de ces nouvelles taxes , les anciennes furent maintenues. Depuis un siècle environ, le droit de confirmer les évêques avait été enlevé aux métropolitains et reporté au pape, qui nommait maintenant la plupart des évêques*. La confirmation et la consécration des évêques étaient également soumises à de fortes taxes; il en était de même des palliums. La chambre pontificale revendiquait les fruits intercalaires des bénéfices vacants, ainsi que les héritages des ecclésiastiques. Une des pires institutions de ce temps , c'étaient les commandes, dont on se servait pour éluder la loi qui défend à un ecclésiastique de posséder plus d'un bénéfice avec charge d'âmes. Tout bénéfice non affecté de cette charge s'appelait bénéfice en commande. La loi expresse qui les interdisait était complètement violée.

Ce n'était là toutefois qu'une question d'argent ; le mal était plus sérieux encore. Comme tout était devenu vénal, du sommet à la base, il était impossible d'obtenir la moindre consécration , le plus chétif emploi , sans payer l'évêque ou autres supérieurs ; la simonie avait tout envahi. A ce texte de l'Ecriture sainte : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ; » on répondait avec insolence : « Gratuitement je n'ai pas reçu ma charge, gratuitement je ne la donnerai point. » De là ces légions d'hommes ignares, tièdes et indifférents qui s'étaient glissés dans tous les emplois ecclésiastiques. On voyait jusqu'à des enfants et des laïques recevoir des bénéfices en commande. Un ecclésiastique pouvait en

* Nous n'avons point encore de travail historique exact sur le développement profïressif des provisions des évêques par les papes. L'éditeur est convaincu que les souverains et les évêques eux-mêmes y eurent la plus graude part. Que le pape nommât la plupart des évêques, on ne saurait le prouver. Ce qui est indubitable, c'est que l'Eglise de France, à l'occasion du schisme, fut encore plus grevée et exploitée qu'auparavant.

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recevoir plusieurs , et nous savons des cas où un cardinal en possédait jusqu'à cent peut-être. De tels bénéficiers ne pouvant ni être présents ni agir partout, il arrivait ou que les offices étaient complètement négligés, ou confiés à des mercenaires qui ne s'en souciaient point. Le ministère pastoral était dans la plus triste situation ; les bénéficiers étant absents, les édifices religieux tombaient en ruine, et plusieurs fonctions étaient interrompues.

Les abus qui envahirent les abbayes échappent à toute description. Plusieurs n'avaient point d'abbés, d'autres n'en avaient que d'ineptes. Joignez - y cette circonstance qu'il n'existait point un seul chrétien qui ne fût alors excommunié, puisque chaque pape foudroyait les adhérents de son antagoniste. Quel trouble dans les esprits I quelles angoisses! et comme on se demandait avec inquiétude : Où est la véritable Eglise? où serons-nous en sûreté pour faire notre salut?

Les relations des clercs avec les laïques, qui se permettaient tous les genres de désordres , présentent un spectacle particulier. Un des traits distinctifs de tout le moyen-âge, ce sont les sentiments hostiles dont les laïques étaient animés envers le clergé. Plusieurs conciles rédigèrent des canons à ce sujet. Boniface YIII avoue, dans sa bulle Clericis laicos, que les laïques ont toujours été indisposés contre les clercs. Grâce à Dieu I cette parole n'était vraie que de ce temps-là. Dans les premiers siècles, alors que les prêtres, imbus de l'esprit sacerdotal , unissaient à la foi la pratique des œuvres , tout était dans la plus belle harmonie. Et s'il en était déjà ainsi dans les plus beaux jours du moyen-âge, à quoi ne faudra-t-il pas nous attendre I

§ 15. Fflorts pour supprimer le sclii»»iiie. — Le syst(>nie pontiiieal et le sysièaue épiseopai.

Si Dieu, en retirant sa main, non de l'Eglise mais d'une partie de ses membres , a voulu se venger du clergé et des laïques, nous n'en devons pas moins admirer ses desseins miséricordieux. Dans chaque siècle, la divine Providence a suscité des hommes qui par leur dévouement inépuisable à l'Eglise, par leur zèle et leur énergie, par leur subhme vertu

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