LANFRANC, ANSEL3IE DE CANTORBÉRY
les bornes de la raison, mais plutôt de les avoir trop étendues et de s'être persuadé que les mystères inaccessibles de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption, étant donnés par la foi, n'étaient plus indémontrables. Les plus remarquables de ses écrits^ outre son ingénieux traité Cur Deus homo , sont le Monologium, sur la nature de Dieu, et le Proslogium, sur l'existence de Dieu. Dans ces deux ouvrages, qui attestent combien le goût des recherches philosophiques était alors général , il essaie, sur la demande de ses religieux, d'établir l'existence de Dieu uniquement par des preuves rationnelles * . Non-seulement il renouvelle les arguments de ses devanciers, de saint Augustin surtout^ mais il tâche de se frayer une voie indépendante. L'argument ontologique, dont il fut l'inventeur, témoigne, quoi qu'on puisse penser de sa valeur, de la haute perspicacité de saint Anselme et du libre mouvement de sa pensée.
Une autre question métaphysique va désormais occuper les esprits : la question de la réalité des universaux. Les genres, tels que l'homme, l'animal, la plante^ sont-ils de simples mots, de pures abstractions de l'esprit, et n'y a-t-il de réel que les individus, comme Socrate, Platon, ce cheval, ce chêne ? ou bien , au contraire, les genres existent-ils hors de la pensée? — De plus, ce dernier cas étant admis, les genres ne sont-ils qu'une seule et même chose avec les individus qu'ils qualifient, ou bien en diffèrent-ils , soit qu'ils existent en eux ou en dehors d'eux '. — Par la manière dont ils résolvaient la première question, les philosophes se partageaient en nominalistes , avec lesquels les conceptualistes avaient quelque
* De fide Trinitatis et de incarnat. Verhi. — De processione Spiritus sancti. — Dialogus de casu diaholi. — De originali peccato. — De conceptu virgin. — Epistolarum lib. III. — Meditationes xxi. — Op. omn. editio princeps, Norinbergee, par Casp. Hochfeder, 1491. — S. Anselmi Opéra omnia, nec non Eadmeri monachi Cant. Jdstoria novorum et alia upuscula, labore et studio Gabr. Gorberon (Par., 1675); cdit. 2^, corr. et aiicta, 1721; Ven., 1744, 2 vol. in-fol. — (Migne, Pair, lat., t. CLVIIl- CLIX. Par., 1852.) — Cf. le liationah'srne chrétien à la fin du onzième siècle, ou Monologium et Proslogium de saint Anselme sur l'essence divine, par Henri Boucbitté. Par., 1842.
* L'opinion vraie, celle qui affirme que les universaux existent hors de l'entendement, non pas en tant qu' universaux, mais comme iudividues, a été enseignée par Albert le Grand et saint Thomas.
affinité, et en réalistes : ces deux partis renfermaient euxmêmes une grande variété d'opinions.
Cette controverse d'une importance réelle, qui rappelait la querelle de Platon et d'Aristote, et se rattachait aux problèmes de la philosophie critique, était née à l'occasion d'un passage de l'introduction de Porphyre à YOrgaiion d'Aristote ; aussi avait-elle été connue de tout temps dans les écoles, mais elle s'y débattait paisiblement. Scot Erigène l'avait décidée dans le sens d'un réahsme outré, comme le fit plus tard Guillaume de Champeaux ; d'autres, qu'il mentionne en les blâmant , paraissent avoir incliné plutôt vers le nominalisme. Les réalistes avaient des vues généralement modérées ; seulement ils ne trouvaient point de formules précises à la vraie doctrine.
Tout-à-coup , la question provoqua un grand et universel mouvement, qui se continuera à travers tout le moyen-àge. Roscelin*, chanoine de Compiègne vers la fm du onzième siècle (1092), étabUt une théorie purement nominaliste. Selon lui , les genres et les espèces ne sont que des mots ; il n'y a de réahté que dans les individus. Cette opinion produisit au loin une immense sensation, moins peut-être à cause d'ellemême qu'à raison des conséquences théologiques qu'il en déduisait ^. Il pensait, lui, rendre un grand service à la théologie en justifiant les dogmes, et particulièrement le plus impénétrable de tous, celui de la Trinité. Ne s'apercevant point que les notions de particuUer et d'universel n'ont pas de rapports avec les notions de personne et de nature, il disait que la nature divine commune aux trois personnes n'était qu'un vain nom, et des trois personnes il faisait trois dieux. Condamné à Soissons, Roscehn dut quitter la France en 1092.
Sa théologie décrédita sa philosophie , car ses adversaires ne voyaient point eux-mêmes qu'au fond le problème des
1 G.-S. Barach, Zur Geschichte des Nominalismus vor Roscelin {nach h. unben. Quel/en der Wiener Hofbibliothek). Wien, 1866. — H.-O. Kœhler, Realismus und Nominalismus in ihrem Einflusse auf die dogmatischen Système des Mitielalters, p. 193. Gotha, 1838. — Epistola Roscellini ad Abœlardum (écrite vers 1120), t'on Schmeller mitgeth., dans Abdlg.derl Classe der k. Ahademie d. Wissetisch., tom. V. — Fréd. Sauluier, Roscelin, sa vie et ses doctrines. Par., 185o.
' Bouchitté, le Rationalisme chrétien à la fin du onzième siècle. Par., 1842.