ROSCELIN, GUILLAUME DE CHAMPEAUX, ABÉLARD
universaux était sans application à la Trinité. La réaction contre le nominalisme aboutit à un réalisme qui ne sut pas davantage trouver le vrai milieu.
Après saint Anselme, qui s'était mêlé à la querelle de Roscelin et jeté dans un réalisme exagéré, Guillaume de Champeaux alla plus loin encore en essayant de mieux préciser la théorie réaliste*. Sans admettre, comme Platon, l'existence de l'universel hors des individus, — cette théorie ne fut jamais renouvelée au moyen-âge; — il soutenait qu'il n'y avait de réel que les genres, que les individus n'existaient que par leur rapport avec eux. Suivant lui, un seul et même être existe dans tous les individus.
Abélard ^, un de ses disciples et ancien auditeur de Roscelin , le força d'abord à modifier sa doctrine; mais peu satisfait d'un changement qui ne faisait que substituer un terme obscur à un terme clair et clairement faux , et qui au fond ne modifiait pas le sens (indiffer enter au lieu à'essentialiter), Abélard imagina une théorie qui n'était autre chose que le
* E. Michaud, Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au douzième siècle, d'après des documents ine'dits. Par., 1867, 547 p. — De Eucharistia (Fragment de cet ouvrage : Pancrisis). — De origine animœ (ap. Migne, t. GLXIII). — Guillaume entra au couvent de Saint- Victor en 1108, devint évèque de Chàlons en 1113, et mourut le 18 janvier 1121.
Frerichs, De Pétri Âbœl. doctrina dogmat. et morali. Jen., 1827. — J.-H. Goldhorn, De summis principiis theologiœ Âbœlardeœ. Lps., 1838.
— F.-E. Schlosser, Abœlard und Dulcin. Goth., 1807. — Histoire littér. de la France, t. XII, p. 86.
« Ch. de Rémusat, Abélard. Par., 1845, 2 vol. — G.-A. Wilkens, Peter Abœlard. Bremen, 1855. — Ed. Bonnier, Abél. et saint Bernard, Paris, 1862. — D. Lud. Tosti, Storia di Abœlardo. Nap., 1851. — H. Hayd, Ab. und seine Lehre, 1863. — A. Stœckl, t. I, p. 218-272.
Pétri Aboelardi Opéra, hactenus scorsim édita, nunc primum in unum collegit, textum ad fidem libror. editorum sçriptorumque recens., notas, argumenta , indices adjecit Victor Cousin, adjuvantibus G. Jourdain et E. Despois, 2 vol. in-4o, 1849 et 1859. — Pétri Ab. Dialogum inter philosophum judœum et cJiristianum , nunc primum éd. F. -H. Rheinwald. Beroi., 1831. — Epitome theolog. christianœ. ex codd. monast. Emmeram. prim. éd. Rheinwald, 1835. — Ab. Pétri, Sic et Non. Primum éd. E.-L.- Th. Henke et G.-S. Lindenkohl, 445 p. Marb., 1851.
Epistolœ. — Sermones. — Expositio orationis dominicœ. — Expositio symboli apostolorum. — Exp. fidei in sijmbolum Athanasii. — Ethica seu liber dictas : Scilo te ipsum. — Heloissœ problemata curn Pétri Ab. sulutionibus. — Exp. in Hexaemeron. — Exp. in epistolam ad Romanos.
— Introductio ad theologiam. — Theologia christiania. — Sic et Non. — Dialog. inter philosophum judœum et christianum. — Epitome theol, christ. — Carmina; Hymni; Rythmus; Planctus varii.
iiominalisme, bien qu'il repoussât ce terme; car lorsqu'il dit que le mot , — non pas le bruit du mot, mais la pensée qu'il exprime , — est le seul universel véritable , Roscelin aurait certainement souscrit à cette proposition. Lui aussi il appliquait sa philosophie à la science sacrée, et il révéla sur ce terrain ces hautes et brillantes facultés qui, en lui attirant des miniers de disciples , lui donnèrent cette excessive confiance en lui-même qui devint pour lui et pour d'autres une source de tant d'égarements. Méconnaissant déjà les vrais rapports de la science et de la foi, il essaya une explication du dogme de la sainte Trinité qui était au moins dangereuse pour la foi, car elle aboutissait nécessairement au subordinatianisme modalistique. Il soutenait en outre un optimisme inconciliable avec la liberté divine, se plaisait en morale dans des opinions excessives, paradoxales, offensantes pour les oreilles pieuses. Si on peut l'absoudre d'erreurs en ce qui touche à la prédestination, qu'il accentuait avec une singulière énergie, il se trompait d'autant plus sur la doctrine de la grâce et du péché originel, car il s'appropriait la plupart des propositions des pélagiens. Etrange confusion de la doctrine de saint Augustin sur la prédestination avec la doctrine des pélagiens sur la grâce * ! Deux fois condamné par l'Eglise à Soissons et à Sens, il termina son existence inquiète et passionnée auprès de l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, qui l'avait accueilli affectueusement (1142).
La question des iiniversaux continua de prédominer dans les écoles. Les opinions les plus diverses se firent jour, et on persista à vouloir les appliquer à la théologie. Gilbert de la Porrée^, évêquede Poitiers et partisan du réalisme, soutenait que la divinité était quelque chose de distinct des trois personnes divines , qu'il y avait une différence réelle dans les relations mutuelles des personnes divines et dans les per-
1 Saint Bernard, qui le combattit personnellement au concile de Sens, disait de lui : « Quum de Trinitate loquitur, sapit Arinm, quum de gratia, sapit Pelagium, quum de persona Christi, sapit Nestorium. » (Epist. ad Guidon, d. Castello). Cf. Tractatus de erroribus Abœlardi ad Innoc. IL
2 Gilbert de Poitiers, évêque de Poitiers en 1142, mort en 1154 : Liber de sex principiis. — Commentaria in Boetium {De sanctiss. Trinitate). — Epist. ad Matthœum abbatem [Gallia christiana , II, 175). — Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 471. — Stœckl, I, 272-288.