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LE MYSTICISME

Pierre de Poitiers), se montra toujours ennemi acharné de la spéculation, qui gagnait de jour en jour du terrain.

Tel était à peu près l'état de la science dans l'Occident chrétien , lorsque la connaissance d'Aristote et de ses commentateurs arabes fit subir une transformation notable non-seulement à la philosophie, mais encore à la théologie, et inaugura une époque nouvelle. Depuis saint Anselme,, les deux sciences avaient fmi par contracter cette alliance de plus en plus intime que nous remarquons au moyen-âge. Les résistances partielles étaient impuissantes à entraver le mouvement général. La théologie devint surtout spéculative , et la philosophie n'était pas cultivée dans un autre but que pour servir la théologie : de là vient qu'elles eurent les mêmes destinées. En saint Thomas, le plus grand philosophe du moyen-âge , la théologie atteint son point culminant, mais elle décline dès que la philosophie est en décadence. Cette décadence, qui a sa source, ainsi qu'on le voit dans les deux autres grandes périodes philosophiques, dans l'obscurcissement et la diminution de l'esprit scientifique, parcourt trois périodes : la science, en cessant d'être scientifique, appelle le scepticisme; le scepticisme, impuissant à satisfaire les besoins de l'homme, amène une réaction qui d'un vol rapide veut atteindre immédiatement les sommets intellectuels et jouir de ses succès sans avoir passé par les longs et pénibles labeurs de la recherche, de l'observation et de l'analyse. C'est ainsi que dans l'antiquité nous voyons après Aristote les stoïciens et les épicuriens s'acharner à la poursuite exclusive de l'intérêt pratique; puis viennent les sceptiques qui s'imposent aux éclectiques eux-mêmes, tel que Cicéron; puis le mysticisme néoplatonicien, qui se démène dans le monde de l'intelligible. Dans les temps modernes, nous voyons, après Locke et Leibnitz, se succéder avec une merveilleuse rapidité la civilisation superficielle des Français et des Allemands, la philosophie critique, et, comme réaction, la théorie de l'identité, le mysticisme panthéistique de Schelling et l'idéalisme absolu de Hegel. Le même phénomène éclate au moyen-âge : dès que la jalousie et l'ergotisme des écoles se substituent aux recherches désintéressées de la science, la philosophie décline. Contre le dogmatisme insuffisant des écoles, le nominalisme

réagit avec des allures manifestement sceptiques, et provoque lui-même une réaction audacieuse à l'excès et en grande partie mystique, ainsi que l'attestent, sous des formes diverses, Raymond de Sabonde, Nicolas de Cuse et les partisans de Raymond Lulle, dont le crédit ne fait que commencer. La principale conséquence de ce mouvement est de détourner de la recherche les grandes intelligences, qui s'enferment dans le sanctuaire d'une mystique vraiment religieuse pour entrer en jouissance immédiate de la suprême beauté intelligible. Cette particularité , qui distingue avantageusement les derniers temps du moyen -âge des temps analogues de décadence, provient de la surabondance delà foi dans un temps qui n'avait pas encore perdu l'unité et qui était profondément imbu de l'esprit chrétien.

Il nous reste donc encore, après avoir étudié la première période de la scolastique *, depuis saint Anselme de Cantorbéry jusqu'à la connaissance de la philosophie arabe et aristotélicienne , à parcourir quatre périodes , qui comprennent : le développement de la philosophie et de la théologie sous l'influence d'Aristote jusqu'à son apogée en saint Thomas ; — la querelle des dominicains et des franciscains, prélude de la décadence scientifique ; — le nominalisme ; — la mystique , considérée comme une surérogation de la science.

Nous avons vu comment les œuvres littéraires de l'antiquité avaient été emportés dans l'Occident chrétien par le flot des invasions. Il n'en restait que de rares et insignifiants débris. Il n'en fut pas ainsi en Orient, où les ennemis du christianisme, les Arabes mahométans, étaient en possession des plus riches trésors de l'antiquité savante.

La contrée qu'habitait ce peuple, son genre de vie primitif, rien ne faisait soupçonner qu'il deviendrait l'héritier paisible de la Grèce et le restaurateur de la philosophie. « Sa science, dit un de ses historiens, consistait dans la connaissance de sa langue et de ses lois. Les besoins de la vie et une longue

* Le nom de scolastique désigne la philosophie et la théologie spéculatives du moyen-àge. Des scolastiques, au temps de Charlemague, enseignaient sous ce nom la théologie et les arts libéraux dans les écoles épiscopales et monastiques. Il survécut à la transformation des écoles du moyen-àge eu universités.

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expérience lui avaient enseigné le temps du lever et du coucher des étoiles, et quels sont les astres qui , en paraissant à l'horizon, pronostiquent la pluie. Pour la philosophie, Dieu ne lui en avait rien appris , et il y montrait peu d'aptitudes naturelles. » Le prophète paraît , et les guerres d'invasions qui lui succèdent durant cinquante années ne sont pas de nature à favoriser les travaux de l'esprit. Cependant, quand les Arabes sont en possession de la Perse et de l'Asie mineure, leur contact avec les peuples vaincus excite "bientôt l'intérêt scientifique. Ils trouvent partout des restes de cette science hellénique qui avait été enseignée par les nestoriens et les derniers maîtres de l'école d'Athènes, après que Justinien les eut exilés à Edesse. Cette science avait de là rayonné sur tout l'Orient. Les Abbassides, qui avaient longtemps vécu à Chorassan parmi des peuples de culture grecque, ayant succédé aux Ommiades, cherchèrent à éveiller chez les Arabes le goût de la science. Sous Almanzor, second calife de la dynastie, et plus encore sous son successeur Harun-al-Raschid et Almamum , les principaux ouvrages des Grecs furent traduits en arabe , entre autres les œuvres complètes d'Aristote et ses commentateurs Alexandre d'Aphrodisias et Thémistius, puis les néoplatoniciens Porphyre, Syrianus et Proclus. Platon seul fut un peu négligé , quoiqu'on eût de lui , en version arabe, la Réjmblique, les Lois et le Timée.

L'Afrique et l'Espagne avaient secoué la domination des Abbassides pour se donner des maîtres de leur propre choix; mais l'avènement de cette dynastie ne les porta point à résister au mouvement de la science. Les cahfes d'Espagne se firent dès lors une gloire de protéger les sciences et les arts. A Cordoue, Séville, Grenade, Tolède, Xativa, Valence, Murcie, Almérie, et dans presque toutes les villes soumises aux Sarrasins, des académies s'élevèrent, et à côté d'elles furent fondées des bibliothèques qui renfermaient, en traductions arabes, les principaux ouvrages de l'antiquité. Le sultan Uakem II avait réuni, dit-on, plus de 40,000 volumes, qu'on mit six mois à transporter d'un lieu dans un autre.

C'est ainsi que, par un étrange contraste, les infidèles possédaient déjà les éléments d'une science, surannée sans doute et peu solide, mais qui ne laissa pas de briller pendant

ÏOME II. il

trois siècles; tandis que les peuples chrétiens se débarrassaient péniblement des ténèbres de la barbarie. La philosophie arabe, pour s'être mise en contradiction avec le Coran, fut persécutée, d'abord en Syrie vers la fin du onzième siècle, puis en Espagne sur la fin du douzième, et ne tarda pas à être complètement extirpée.

Du reste, la mission historique des Arabes en philosophie était déjà accomplie; elle ne consistait point en effet à enrichir cette science par la découverte de vérités nouvelles ; sa tâche essentielle se bornait à concilier la tradition philosophique avec l'ancienne philosophie grecque et avec la spéculation chrétienne du mo3'en-âge. Avicenne (980-1037) et Averroës (1426-1198) eux-mêmes, les plus célèbres penseurs arabes, étaient moins heureux quand ils désertaient les traces d'Aristote. Avicenne le montre surtout par sa théorie fantastique de l'émanation, qui lui est commune avec un autre philosophe arabe, Alfarabi (mort en 950), et plus encore Averroës par sa fameuse doctrine de l'unité numérique de l'intelligence.

La chrétienté n'était jamais restée absolument étrangère à l'activité scientifique des Arabes et des Juifs qui résidaient parmi eux, dont les principaux sont les deux Espagnols Avicebron* et Maïmonides (1135-1204) ^ Charlemagne était en relations amicales avec Harun-al-Raschid. Gerbert (Silvestre II), qui avait séjourné quelque temps en Espagne, était peut-être redevable aux Maures de ses vastes connaissances en mathématiques. Le moine Constantin, parcourant l'Orient au onzième siècle, en avait rapporté plusieurs traités de médecine qu'il avait traduits en latin. Son disciple Jean lit également l'office de traducteur. A la même époque Hermannus Contractus, religieux de la Souabe, était versé dans la langue arabe et y écrivit plusieurs ouvrages. Les croisades,

1 G'est-à-dire Salomon ben Gabirol (mort à Malaga en 1070); voir sur lui : S. Munck, Mélanges de philos, juive et arabe (priDcipalementsur Avicebron). — Ewald (u. L. Dukes), Beitrœge z. Gesch. d. œlteni Auslegung des A. T., article Jb'n Gabirol. Stuttg., 1844. - J.-E. Reuan, Averroës et raverroïsme, 2e édit. Par., 18G0.

2 Jourdain, Recherches sur l'âge et l'origine des traduct. d'Arist., 1819 (et 1843). — Lauuoi, De varia Aristotelis in Acad. Paris, fortuna. Par., 1659; 4^ edit., J. Elswich. Vitb., 1720.

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deux fois renouvelées avant le milieu du douzième siècle, la fréquence des relations commerciales amenèrent un rapide échange d'idées entre les pays soumis à la domination musulmane et les peuples chrétiens. Avec les marchandises de l'Orient, les œuvres de ses philosophes et celles d'Aristote qu'ils avaient traduites et commentées pénétrèrent en Sicile, en Italie et dans les provinces méridionales de la France. L'Europe fut soudainement comme inondée de toutes parts par une littérature savante et ingénieuse, dont la variété tranchait heureusement sur la monotonie des œuvres répandues dans les écoles chrétiennes.

Tandis qu'au commencement du douzième siècle , la chrétienté s'enrichissait des productions du génie arabe et qu'une multitude d'écrivains s'exerçaient à les translater, d'autres s'appliquaient à traduire Aristote d'après le texte grec. La connaissance de la langue grecque ne s'était jamais complètement éteinte en Occident, et nous en voyons encore des restes au temps même de Charlemagne. Sous Charles le Chauve, Scot Erigène traduisit du grec les œuvres prétendues de Denis l'Aréopagite. Au onzième siècle, Alfano, archevêque de Salerne*, donna une version latine du traité de Némésius sur la nature humaine; au douzième siècle, Jean Burgondio de Pise traduisit les homélies de saint Chrysostome et de saint Grégoire de Nysse , l'excellente exphcatiou de la vraie foi par Jean Damascène, outre divers opuscules de Galène. Les croisades favorisaient ce genre de travaux, en répandant la connaissance de la langue grecque et surtout en introduisant en Europe de nouveaux manuscrits. On ne sait pas au juste l'époque des premières versions d'Aristote sur le texte original; ce qui est certain, c'est que depuis l'an 1209, 1215 au plus tard, longtemps par conséquent avant que le dominicain Guillaume de iMeerbecke eût commencé, sur la demande de saint Thomas, ses nouvelles et plus complètes traductions d'Aristote, l'Occident avait déjà la Métaphysique, la Morale et la Rhétorique traduites inmiédiatement du grec.

» Alphan, 0. S. B. du Mont-Gassin, archevêque de Salerne en 1058, mort en 1085.

Ainsi , au début du treizième siècle , les écoles chrétiennes de l'Occident possédaient déjà les principaux ouvrages de la philosophie péripatéticienne avec les commentaires des Arabes. Ces écoles, depuis Charlemagne et Charles le Chauve, avaient singulièrement changé d'aspect. Outre les écoles citadines, débris des écoles municipales romaines, et les écoles épiscopales et monastiques, devenues beaucoup plus nombreuses, — car une école était attachée à chaque cathédrale et à chaque couvent de quelque importance, — le onzième siècle vit surgir une foule d'écoles privées, qui sans doute survivaient rarement à leurs fondateurs. Une école de ce genre, établie dans le voisinage de Paris par Abélard, après qu'il se fut séparé de Guillaume de Champeaux, devint si populeuse qu'elle fit bientôt tomber celle de Guillaume.

Ces écoles en vinrent peu à peu à enseigner toutes les branches de la science actuellement cultivées dans les universités : la théologie, la philosophie, la médecine et la jurisprudence. Il y avait cependant des exceptions. A Paris, où les écoles de Saint - Victor , de Saint- Denis et de Sainte- Geneviève éclipsèrent bientôt toutes les autres écoles de la chrétienté, et qui attiraient de l'Allemagne des foules immenses de jeunes gens, on n'enseignait que la philosophie et la théologie; à Bologne, que la jurisprudence; à Salerne, que la médecine. Il en était de même en d'autres villes. Les inconvénients s'en firent bientôt sentir, et on manifesta le vœu que toutes les sciences fussent enseignées dans une seule école : vœu d'autant plus facile à satisfaire que le clergé d'alors joignait à la connaissance de la philosophie et de la théologie, celle de la médecine et de la jurisprudence. Ce fut donc à Paris, principal foyer de la théologie et de la philosophie, que des ecclésiastiques s'offrirent pour la première fois à enseigner la médecine et la jurisprudence. La première école où l'on enseigna toutes les branches de la science, fut ouverte en H80. Ces sortes d'étabhssements s'appelaient tantôt universités, tantôt corporations des maîtres et des disciples.

L'affluence de la jeunesse studieuse qui accourait à Paris de tous les pays du inonde, ne fit que s'accroître et obligea de la diviser par nations; on en distingua quatre : la France^

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