‹ Histoire de l'EgliseChapitre 74 sur 253 · ALEXANDRE DE HALÈS, ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE HALÈS, ALBERT LE GRAND

plupart sur la morale ; mais sa principale étude était la philosophie, doDt il a hien mérité en travaillant à son développement et en réfutant des erreurs funestes à la foi. Ses principaux ouvrages sont les deux grands traités sur VUniversum et sur l'âme, où éclatent, avec un don élevé d'observation philosophique, une dialectique puissante et une noble hardiesse dans l'ordonnance de ses propositions.

Tous ces mérites, cependant, n'empêchent pas que ses travaux, non moins que ceux d'iVlexandre, aient été éclipsés par un jeune contemporain, Albert (né en 1193), à qui l'admiration de son siècle a décerné le surnom de Grand. Issu de la famille de Bollstaedt, qui appartenait à la noblesse de Souabe, il entra dans l'ordre des dominicains et enseigna avec un grand succès, à Cologne surtout, mais aussi à Paris et en d'autres villes. En 1250, il fit les fonctions de provin-

opéra, ex codd. mss. emendata et aucta, cur. Blasio Ferronio , Aurelise, 1674, 2 vol. in-fol. (Cf. Histoire littéraire de la France, tome XVIII, art. Daunou; Stœckl, II, 326-345.) — De Trinitate. — De universo. — De anima. — De virtutibus et vitiis. — De moribus. — De tentationibus et resistentiis. — De meritis. — De legibus. — De fide. — De sacramentis. — De collationibus et pluralitate ecclesiasticorum beneficiorum. — Censura defestabilium errorum (12'iO). — Âdditiones ad Galonis (card. 1208) consiitutiones. — Rhetorica divina. — Tractatus de oratione. — Postilla Guilielmi super epistolas et evangelia. — On ne doit pas le confondre avec Guillaume Seignelay, évêque d'Auxerre jusqu'en 1220, et ensuite de Paris, mort en 1223; ni avec un autre Guillaume d'Auxerre, professeur à Paris, puis archidiacre de Beauvais, mort le 3 novembre 1230, à Rome, auteur (d'après Hauréau, Summa theologica in IV libris Sententiarum) du premier commentaire du Lombard, Venise, 1591, in-fol. , et de Summa de divinis officiis. — Vincent de Beauvais, 0. S. D., mort vers 1264, fut le plus grand savant de son temps; son Spéculum 1» doctrinale, 17 libr.; 2° historiale (Histoire du monde jusqu'en 1244, continuée par un anonyme jusqu'en 1494); 3o naturale, écrit en 1250, lib. XXXII; 4» Morale, 3 libr., est une encyclopédie de la science contemporaine. — Spec, éd. Duaci, 1624, 4 vol. in-fol., outre divers opuscules. (Schlosser, sur Vincent de Beauvais; Vogel (voir plus bas, p. 498); Stœckl, 345-352. — R. Noviomagens, De vita Alberti Magni. Col., 1490. — Sighart, Albertus Mognus, sein Leben und seine Wissenschuft. Rgsb., 1857. — F.-J. v. Bianco, Die alte Universitœt. Kœln, I, 1855. — Costanzo, Estudios sobre la vida de Alberto et Grande y su siglo. Madr., 1864. — B. Haneberg, Zur Erkenntnisslehre von Jbn Sina und Albertus Magnus. Mûnch., 1866. — Op. omn., éd. studio Pétri Jammy. Lugd., 1651, 21 vol. in-fol. — Commentarius in Sententias Pétri Lomb., sur Aristote, voir Summa theologiœ, plusieurs commentaires sur l'Ecriture sainte; divers traités de philosophie, de physique, d'astrologie, etc. — Alb. Stœckl, II, 352-421. — Hauréau, t. II, p. 1-103. — Werner, Thomas v. Aquin, I, 82-109.

ci al en Allemagne, puis en Pologne, et fut, malgré sa résistance, nommé évêque de Ratisbonne en 1260. Après deux années d'un épiscopat fécond, il déposa le bâton pastoral et s'en retourna vivre à Cologne, dans la paix de l'étude et de la méditation. C'est là qu'en 1280 finit sa laborieuse carrière. L'Eglise l'a béatifié.

Albert fut le véritable restaurateur de la philosophie aristotélicienne au moyen - âge , et le vrai fondateur de la plus illustre école théologique de ce temps, celle qui a reçu des siècles le surnom de thomiste, d'après son disciple saint Thomas d'Aquin, après avoir porté d'abord, avec plus de raison peut-être^ le nom d'école albertine ; car c'était bien Albert qui lui avait donné son caractère distinctif et en avait tracé les grandes lignes. Aucune des écoles chrétiennes du moyenâge ne s'est vouée aux doctrines d'Aristote avec autant d'amour et de confiance; nulle ne les a aussi bien comprises, et par conséquent n'a été aussi capable de les développer, d'en séparer l'erreur sans sacrifier la vérité^ que l'école d'Albert. Lui seul et son illustre disciple ont élevé la spéculation du moyen-âge au-dessus des travaux philosophiques de l'antiquité, et l'ont portée à une hauteur où peut-être elle n'atteignit jamais avant ni après eux. Le lien qu'Albert étabht entre la philosophie et la théologie est beaucoup plus intime que chez aucun de ses devanciers. Il fait de ses principes philosophiques une application très-étendue à la théologie, sans altérer la pureté de la foi, ainsi que le lui reprochaient ses critiques envieux. Concentrant en lui tout le savoir de son temps, il portait son activité jusque dans les sciences naturelles. Outre ses nombreux ouvrages de philosophie et de théologie, outre sa Somme théologique , sa Somme des créatures, ses explications de l'Ecriture sainte, ses nombreux sermons, ses commentaires sur Pierre Lombard, Denis l'Aréopagite, Aristote et quelques écrits des Arabes et autres traités philosophico-théologiques, il a laissé sur les sciences naturelles quelques travaux qui lui assurent un rang honorable dans l'histoire de la chimie et de la botanique *. Ce qu'il faut blâmer en lui, c'est sa diction lourde et

i^Kopp, Geschichte der CiLemie. Brauuschw., 1843. — Maier, Geschichte der Botanik. Kœnigsb., 1858; du même, Albertus Magnus , ein Beitrag

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embarrassée ; toujours en quête d'expressions, il fatigue à la fois par son obscurité et par ses longueurs. 11 se plaît surtout à accumuler les objections et les réfutations sans profit sérieux pour le sujet qu'il traite.

Les mérites comme les défauts d'Albert étaient également un obstacle à l'intelligence de sa doctrine. Ses mérites, nous l'avons vu, consistaient à favoriser le progrès dans toutes les sphères de la science ; ses défauts , dans une diction imparfaite, obscure et diffuse. Heureusement, la Providence lui avait donné un disciple dont le génie pénétrant se jouait de toutes les difficultés. Entre les nombreux élèves d'Albert, le seul qui fût capable de le saisir, de le développer et de le surpasser, c'était saint Thomas d'Aquin.

Thomas, comte d'Aquino, né en 1225 (en 1227, selon d'autres;, sortait d'une des plus nobles familles napolitaines, et était, par son père, petit-neveu de l'empereur Frédéric I"*. Il forma, à l'âge de dix- sept ans, le dessein de se donnera l'ordre de saint Dominique, et il l'exécuta malgré la résistance

zur Geschichfe der Botanik l'm xii Jahrh., dans Linnœa, 1836, t. X. — Cf. Humboldt, Examen critique de l'/iistoire de la géographie, I, p. 58; F.-A. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen-âge, ou Albert le Grand et son époque considéré comme point de départ de l'école expérimentale. Par., 1853.

* A. Touron , Vie de saint Thomas d'Aquin, avec un exposé de sa doctrine ei de ses ouvrages. Par., 1737, m-4o. — Bern. de Rubeis, Dissert, critica et apolog. de gestis et scriptis S. Thomœ. Yen., 1730, in-fol. — Billuart, 0. P., Cursus theologiœ juxta mentem D. Thomœ, 10 t.; nouv. édit., Mayence, 1839. — Goudin, 0. P., Philosophid juxta inconcussa tutissimaque D. Thomœ dogmata. Par., 1861. — Hœrtel, Thomas von Aquin und seine Zeit. Augsb., 1846. — P.-J. Carlo, Histoire de la vie et des ouvrages de saint Thomas, in-4o, 1846. — Bareille, Histoire de saint Thomas d'Aquin. Par., 1846 (4^ édit., 1862). — Gacheux, de la Philosophie de saint Thomas. Par., 1838. — Jourdain, la Philosophie de saint Thomas d'Aquin. Par , 1858, 2 vol. — K. Werner, Der heil. Thomas v. Aquino. Rgsb., 1858-1859,

3 t. (t. 1, p. 875-888, ouvrages sur saint Thomas). — Blassmann, Die Schule des heil. Thomas von Aquin. Soest, 1857 et 1858. — G. Sanfeserino, Philosophia chrisfiana cum antiqua et nova compar., 3 vol. Naples, 1862.

— Alb. Stœckl, II, 421-734.

Summa theologiœ in 3 part. — Commeniar. in Sententias P. Lombardi,

4 libr. — Summa catholicœ fidei, id est Summa contra gentiles, liv. IV.

— Expositio continua sive Catena aurea in iv Evangelia. — Explication de 52 écrits d'Aristote. — Summa de articulis fidei et Ëcclesiœ sacrarnentis. — Quœstio?ies quodlibetales. — Contr. Guilielm. a S. Amore. — De naturaliter rationi , etc. Op. omn., cura Justiniani et iMauriquez. Rom., 1570, 18 vol. in-fol.; Par., 1660, 23 vol. in-fol.; Venet., 1787, 28 vol. iu-40 (la be édition complète). — Op. omn., ed.»Fiaccodori. Parmee, 1852,

Opiniâtre de sa famille. Entré en 1244 dans l'école d'Albert à Cologne, en 1252 il accompagna son maître à Paris, et, après l'apaisement des querelles qui divisaient l'université et les ordres mendiants, il monta lui-même dans les chaires de l'enseignement en 1256. Appelé en Italie par Urbain lY (1261), il revint à Paris en 1269, en sortit de nouveau au bout de deux ans sur la demande du roi de Sicile qui l'appelait à l'université de Naples nouvellement fondée. 11 mourut en 1274, tandis qu'il se rendait au concile de Lyon. Plus illustre encore par ses vertus que par son génie et son savoir, il fut appelé l'Ange de l'école et canonisé en 1323 par le pape Jean XXIII*.

Saint Thomas suivit fidèlement les traces scientifiques de son maître. Ce maître, en philosophie, c'est Aristote, auquel il se rattache encore plus étroitement qu'Albert. S'il le contredit rarement, il le complète, surtout dans la partie théologique de sa métaphysique et dans la morale, en s'aidant des penseurs chrétiens qui l'ont précédé. Les Arabes, déjà combattus par Albert dans les points essentiels, trouvent relativement peu de crédit auprès de saint Thomas ; leur influence sur lui, beaucoup moins sensible dans le commencement que sur Albert, diminue peu à peu à mesure qu'il écrit. Toutefois , on en démêle encore plus d'une trace dans le dernier et le plus mûri de ses ouvrages, sa Somme théologique. Saint Thomas ne s'est point essayé dans les sciences naturelles , et cette prudente réserve lui a permis, dans une si courte vie, d'écrire tous les ouvrages de philosophie et de théologie qu'il a transmis à la postérité , et dont nous ne citerons que ses commentaires sur les principaux ouvrages d'Aristote, sur Pierre Lombard, sur plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, la Somme contre les Gentils , espèce d'apologie philosophique du christianisme, et surtout la Somme théologique , œuvre substantielle et le chef-d'œuvre des siècles. Comparées à ce merveilleux édifice, où la théologie tout entière apparaît comme un corps organique et vivant, les Sentences du Lombard ne semblent qu'un amas indigeste et arbitraire. A ces grands

* Promu au rang de doeteur de l'Eglise en 1567.

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ouvrages il faut joindre une multitude de petits traités théologiques et philosophiques : les Questions quodlihétiques , les Questions controversées et les Opuscules, dont quelques-uns sont fort importants. On raconte qu'il fut aidé dans plusieurs de ses écrits par quelques-uns de ses élèves, et nommément par des frères de son ordre, attachés à lui par l'affection et le respect. Ils transcrivaient ses leçons et allaient même jusqu'à les élahorer en vue de leur publication. Ainsi, le commentaire sur le premier livre de VA me par Aristote semble avoir été élaboré par le frère Réginald de Pipemo, d'après les leçons du maître; on lui attribue le même travail sur le commentaire de l'Evangile de saint Jean et celui de la dernière partie des Epîtres de saint Paul. Un autre dominicain, Pierre d'Andria, ainsi qu'un disciple du saint étranger à l'ordre, ont exécuté une partie du commentaire sur l'Evangile de saint Matthieu. Hannibal Hannibaldensis (1261, mort en 1272), dominicain et cardinal , est probablement l'auteur de l'extrait des commentaires sur le Maître des sentences composés par saint Thomas lui-même et que nous trouvons avec eux parmi ses œuvres. C'est grâce à ces secours, quoique d'une nature secondaire, qu'il fut possible à saint Thomas de composer des ouvrages si volumineux ^

Ses œuvres, comparées avec celles d'Albert le Grand, dénotent, dans leur accord, un progrès considérable dans la forme aussi bien que dans la doctrine. Sans méconnaître les lumières qu'Albert a répandues sur la philosophie d' Aristote, on ne peut nier que saint Thomas ne soit allé au delà, et que ses vues ne soient plus dégagées de la couleur arabe. Beaucoup plus pénétrée des principes philosophiques que celle de son maître, sa théologie est aussi plus développée sous le rapport spéculatif. Toujours aux prises avec la langue, Albert est souvent opaque et délayé; saint Thomas, au contraire, dans ses derniers ouvrages surtout, est d'une netteté et d'une précision incomparable ; la prolixité n'est pas son défaut; on lui reprocherait plutôt çà et là une concision trop sévère qui nuit quelque peu à la clarté. Les objections, qu'Albert entasse souvent sans profit et jusqu'à

* Commentarius in lib. IV Sentent iarum. Par., 1660, in-fol. — édit. avec S. Thomas d'Aquiu, Opéra, t. XVII. Rom., 1570. — Colon., 1612, iu-fol.

satiété, saint Thomas, particulièrement dans sa Somme, les réduit à un petit nombre ; semblables aux apories d'Aristote, elles préparent à la thèse générale et sont souvent aussi intéressantes que la solution du problème dans le corps même de l'article. Mais le progrès artistique de saint Thomas se révèle surtout dans l'ordonnance systématique : nul ne Ta égalé avant ni après lui, et il a beaucoup contribué à donner une vue nette et profonde sur l'ensemble des dogmes. Ainsi, quoique identique à la doctrine d'Albert, la doctrine de saint Thomas est plus développée pour le fond et plus complète pour la forme. Il n'est donc pas étonnant que les ouvrages du disciple aient fait oublier ceux du maître et en aient rendu l'étude en quelque sorte superflue.

L'autorité de saint Thomas sur les contemporains était grande et universelle ; son influence était si puissante que ses adversaires eux-mêmes, tel que Heitri de Gand*, ne pouvaient s'j^ soustraire. On peut dire de ce météore de la science ce qui n'est vrai que d'un petit nombre de grands hommes, d'un Platon, d'un Aristote, d'un saint Augustin : son éclat et sa grandeur, loin de diminuer dans le lointain historique, se sont accrus. Dante, le chantre de la scolastique, est surtout le chantre du thomisme; au concile de Trente, nous voyons la Somme de saint Thomas placée à côté de la Bible. Quand les recherches du moyen-âge furent vouées au dédain de l'ingratitude, saint Thomas continua de vivre dans la mémoire des hommes , et depuis le retour d'opinion qui s'est fait sur la valeur de cette féconde période scientifique, il est presque le seul de tous les maîtres de son temps qui tente la curiosité studieuse de nos contemporains.

Parmi les nombreux disciples de saint Thomas, dominicains ou non, qui se sont distingués par leur culture philosophique

* Henri de Gand, 0. S. D. (de Muda ou Gœthals), enseignait à Paris, et s'appelait Doctor solemnis; il mourut archidiacre de Tournay le 29 juin 1293, âgé de soixante-seize ans : Theologica quodlibeta in lih. IV Sentent. Veuet., 1G13, 2 vol. in-fol. — Summa tlieoloyiœ , éd. Par., 1520, 2 vol. in-fol. — De scriptoribus ecclesiasticis (sur soixante auteurs, plus onze par un anonyme), cum scholiis Aubcrti Miraei, in Bibliotheca ecclesiast., Autw., 1639, in-fol. p. 161-174; éd. Fabricius, Uiblioth. écoles, Hamb., 1718. — N.-J. Schwartz, Henri de Gand et ses derniers historiens. — Mémoires ...p. par l'acad. royale de Belgique. Bruxelles, 1860, X, n. 3. — Stœckl, II, 734-758.

DISCIPLES DE S. THOMAS d'AQUIN. A9t)

et théologiqiie, bien qu'aucun n'ait été capable de contribuer essentiellement au progrès de la doctrine , nous remarquons surtout le dominicain Pierre de Tarantaise, devenu plus tard le pape Innocent Y*, qui, dans ses commentaires sur le Lombard, se rattache fidèlement à saint Thomas; dans un degré plus éminent, Gilles de Colonna 2, ou Gilles de Rome, qui fut l'orgueil de l'ordre des augustins, et qui, en 4287, fit de sa doctrine la doctrine même de l'ordre. Précepteur de Philippe le Bel, il mourut à Avignon en 1316, comme archevêque de Bourges. On assure qu'il fut pendant trente ans le disciple de saint Thomas, dont il partage les idées. On lui attribue le Correctormm corruptorii , premier écrit polémique des thomistes contre les attaques des franciscains, mais il semble plutôt émaner du dominicain Jean de Paris ^, ou de l'Anglais Richard Clapoel. Parmi ses nombreux ouvrages de philosophie et de théologie, dont il faut citer les commentaires sur Aristote et le Maître des sentences, ses trois livres du Gouvernement des princes sont particulièrement remarquables. Sa position vis-à-vis de Philippe le Bel lui donna heu de traiter ce sujet avec beaucoup plus de détails que ne l'avait fait saint Thomas dans un ouvrage incomplet et du même titre, sur lequel il a plus d'un avantage marquant. S'il ne s'occupe point, ou presque point, des rapports créés par le christianisme, et notamment des relations entre les deux puissances spirituelle et temporelle, il faut l'attribuer sans doute à la Politique d' Aristote qu'il avait prise pour modèle. Sur ce dernier point, du reste, l'ouvrage est complété par un

* Pierre de Tarantaise, né en 1215, 0. S. D., en 1271 archevêque de Lyon, Cardin. -évèque d'Ostie, pape le 21 février 1176, mort le 22 juin 127G, Commentar. in IV libros Sententiarum. Tolosee, l()o2, in-4o. — Trois autres écrits mentionnés par Tritheim sont inconnus.

* Gourdaveaux , ^gidii Romani de regimine principum doctrvna. Par., 1857. — Doctor fundatissimus (fuudamentarius) : Correctorium corruptorii, contre Guillaume Lamarre, 0. S. Fr., à Oxford, auteur d'un Reprehensorium ou Correctorium fratris Thomœ (d'Aquin). — Quodlibeta.

— De ente et essentia. — De materia cœli. — Commentarii in VIII libros physicorum Âristotelis. — la Arist. de anima. — Quœstiones metaphysicales.

— De regimine principum, lib. III (souvent réimprimé), cf. p. 439, — et Kraus, loc. cit., 18G2. — Hauréau, t. II, p. 285-30G. — Stœckl, II, 766-774 (nous ne connaissons point d'édition complète de ses œuvres).

3 Jean de Paris, 0. S. D. (mort vers 1304), De sacramento altaris, Lugd., 1686. — Tractatus de antichristo, etc., 494 p.

traité de la Puissance ecclésiastique, encore inédit et composé^ selon toute vraisemblance, pour Boniface YIII contre Philippe le Bel. On sait, en effet, que^ dans cette querelle de l'Eglise de France , loin de prendre parti pour son protecteur fourvoyé , Gilles se prononça résolument en faveur du pape *.

Il se peut aussi que le chancelier Godefroy de Fontaine ^, de la congrégation de sorbonistes^ et l'un des maitres les plus éminents du treizième siècle, ait été lui-même un des disciples de saint Thomas. Dans ses Questions quodlihétiques, non encore imprimées^ qu'il publia environ quinze ans avant le départ de saint Thomas de Paris, il parle avec un chaleureux enthousiasme des qualités incomparables de sa doctrine. Cependant l'opinion particulière qu'il professe sur le problème de l'individualisation prouve qu'il avait gardé sa liberté de pensée. Saint Thomas et Albert avaient dit que c'était la matière qui individualisait les êtres corporels. Or, Godefroy remarque justement que, selon la vraie théorie de la réalité des universaux, représentée par saint Thomas lui-même, la question du principe d'individualisation ne peut être posée comme elle l'est dans saint Thomas.

Parmi les contemporains du saint docteur qui n'ont point été avec lui en relations d'école, le plus important est incontestablement saint Bonaventure, le docteur séraphique. Né en 1221 à Bagnorès, petite ville des Etats de l'Eglise, il entra dans l'ordre de Saint-François à l'âge de vingt-deux ans, fit ses études à Paris , où il entendit peut-être Alexandre de Halès, et occupa lui-même une des chaires de cette université. C'est alors qu'il écrivit son plus vaste travail scientifique, les commentaires sur les Sentences du Lombard. Il enseignait depuis trois ans, lorsqu'il fut, malgré sa jeunesse, élu général de son ordre. Ses prières seules empêchèrent Clément IV de le nommer archevêque d'York ; mais Grégoire X lui imposa plus tard la dignité de cardinal et l'évêché d'Albano. Il mourut au concile de Lyon le 15 juillet 1274, quatre mois après

* Preuve que le traité publié sous le uom de Gilles dans Monatrhia s. romani imperii (Francof., 1G14), et invoqué par Bossuet [Defens. decl. gall.)^ est apocryphe. (Cf. p. 439.)

2 Hauréau, 11, 291. — Werner, t. 111, p. 5-55, passim, 150, 370.— Stœckl, 11, 774-777. Quodlibeta.

s. BONAVENTTTRE. 497

saint Thomas. Traité de saint par ses contemporains, il a été canonisé par Sixte IV *.

Saint Bonaventure, bien qu'il soit au nombre des plus grands spéculateurs, est moins remarquable sous ce rapport que par l'élévation de ses ouvrages mystiques. Rappelé de bonne heure de Paris, n'ayant pas été disciple d'Albert , il connaît peu Aristote, si on le compare avec ses contemporains ; car Aristote fait maintenant époque parmi les philosophes et les théologiens spéculatifs. Mais s'il le cède à saint Thomas par le côté spéculatif, il le dépasse de beaucoup comme mystique ; il domine à ce titre sur toute la période du moyen-âge. Ces deux amis reflètent le caractère de leurs ordres, et on peut leur appliquer cette parole que Dante disait de leurs deux fondateurs :

La sagesse de l'un était, un rayon tombé sur la terre de la lumière des chérubins; l'amour de l'autre était la ferveur des séraphins*.

Les œuvres même purement scientifiques de saint Bonaventure exhalent encore un suave parfum de piété. Outre son grand commentaire sur Pierre Lombard, nous ne citerons que le Breviloquium et le Cetitiloquiuni , et parmi ses nombreux écrits mystiques, l'Itinéraire de rame à Dieu, que les profanes ne comprennent qu'à demi et qui témoigne du vol élevé que prend souvent son génie mystique, et enfin ses

* A. de Margerie , Essai sur la philosophie de saint Bonaventure. Par., 1835. — W.-A. HoUenberg, Studien zu Bonaventura. Berl., 1862. — A. Stœckl, II, 880-915. — Rouquette, Saint Bonaventure et son siècle. Lyon, 1863.

S, Bonaventurœ Op. omn. Strasb,, 1495, 4 vol. in-fol. — Opéra omnia. Romae, typis Vaticanis, 1588-159o, 7 t. en 6 vol. in-fol. — Moguntiaci, 1609, 7 t. eu 4 vol. in-fol. — Lugduni, 1668, 7 vol. in-fol. — Op. omn. très in partes tributa, quarum una certa, altéra dubia, supposititia tertia. Venet., 1751- 1756, 14 vol. in-80. — Operum supplementum , t. I. Tridenti, 1772, in-fol. Œuvres spirituelles, trad. par Berthaumier, 6 vol. in-S». Par., 1855. — Idem, Histoire de saint Bonaventure, 1858.

S. Bouaventurce Opéra omnia, cur. et st. A.-C. Peltier, 14 vol. in-8o. Par., Vives, 1863-1868. — Commentarius in Lombardum. — Centiloquium. — Breviloquium (la meilleure dogmatique du moyen-àge) ; Opuscula II prœstantissima, Brevil. et Itinerarium mentis ad Deum, éd. J.-C. Héfelé, éd. 3^. Tubg., 1861. — Cornmentarii in S. Script. — Reductio artium ad theologiam. — De vu grudibus contemplationis. — Biblia pauperum. — Vita Christ i. — Vita S. Francisci, etc.

* Dante, Paradis, xi^ chant, vers 37-39. — Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, par A.-F. Ozauam. Par., 1845.

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