TOME II
Méditations sur la vie de Jésus-Christ , si simples et d'une beauté si naïve.
Une grande variété de lectures , telle était la qualité dominante d'un frère prêcheur de ce temps , nommé Vincent de Beauvais (mort en 1264)*. Sur la demande de Louis IX, à qui il servait de lecteur en son château de plaisance de Royaumont, et dont il instruisit les enfants, il composa une vaste encyclopédie formée de textes tirés des auteurs anciens , des Pères et des Arabes ; elle est intitulée : Spéculum majus, et divisée en spéculum doctrinale, spéculum historiale, spéculum naturale; l'auteur devait y ajouter encore un spéculum, morale. C'est dans cet ouvrage qu'on voit le mieux quels matériaux scientifiques étaient à la disposition du moyen-âge.
Un autre contemporain fameux de saint Thomas était le franciscain anglais Roger Bacon (l^l^-lSO^) *. Il travailla surtout à éveiller le goût des mathématiques , des sciences naturelles et des langues, et fit d'excellentes observations sur la valeur de l'expérience, « la seule maîtresse, selon lui, de toute science spéculative ; » mais il ne lui fut point donné , non plus qu'à son homonyme et à son compatriote du dixseptième siècle , voué à la même tâche , d'enrichir la science d'aucune découverte importante. Son astrologie n'est pas exempte de superstition, et sa philosophie est trop esclave des Arabes.
Un homme bien supérieur à Bacon, du moins en ce qui touche à l'histoire des sciences ecclésiastiques, fut Henri de Gand^, qui professait à l'université de Paris en même temps
' p. 489. — Schlosser, Vinc. v. Beauvais, ûb. d. Erziehung d. Prinzen , en 3 livrais., 2 vol. Frankf., 1819. — Histoire littér. de la France, t. XVIII, p. 449, par Daunon. — A. Vogel, Literar.-Histor. Notizen iïber Vincenz V. Beauvais, dans Freib. Zeitschr. f. Theolog., t. X, p. 277-368, (Le Spéculum morale n'est pas reconnu comme authentique.)
* Doctor mirabilis, Op., éd. J. Dee. Hamb., 16î8. — Opus majus (mélanges), nunc primum éd. S. Jebb. Loud., 1733, in-fol. — Venet., 1750. — Perspectiva et de speculis, éd. J. Gombacb. Francf., 1614. — De secretis operibus artis et naturœ et de nulliiate magiœ. — Spéculum, alchimiœ. Norimb., 1614. — De retardandis seneclutis accidentibus et sensibus ordinandis, éd. Oxon., 1590. — Op. omn. (opus tertium, opus minus, Gomp. pliilosophiee), éd. Brewer. Lond., 1859. — Hauréau, II, 280-285. — Stœckl, II, 915. — Emile Gharles, Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inédits. Par., 1861.
' Fr. Huet, Recherches historiques et critiques sur la vie, les ouvrages et
VTXCENT DE BEAUVATS, ROGER PACON, II. DE G AND. 400
que saint Thomas. Lui aussi, à ce qu'on assure, fut un des auditeurs d'Albert à Cologne, mais il combattit plus tard la doctrine de son maître. Non-seulement il rejetait le sentiment d'Albert et de saint Thomas sur le principe d'individualisation , mais il s'écartait d'eux dans la question des universaux et tombait dans l'ultraréalisme. Ses erreurs sur la doctrine des idées venaient de cette source. Dans la théorie de la connaissance, il préfère saint Augustin à Aristote, dont il comprend peu la philosophie , bien qu'il ait commenté sa Métaphysique et sa Physique : de là sa théorie de la matière et forme, de là ce qu'il appelle forma corporeitatis, première forme substantielle de l'homme à laquelle l'âme vient ensuite s'unir comme une seconde forme, et plusieurs autres nouveautés malheureuses. Aucun de ses nombreux ouvrages philosophiques et théologiques n'égale sa Somme de théologie , bien qu'elle ne traite qu'une faible partie des questions que saint Thomas élucide sous le même titre. Il néglige la psychologie, la morale, la doctrine de la grâce, la rédemption ; en revanche , et c'est là un trait qui le distingue de tous ses contemporains, il donne, en guise d'introduction, une longue réfutation du scepticisme. La doctrine de Henri intéresse surtout l'histoire littéraire ; c'était l'arsenal d'où les franciscains se plaisaient à tirer leurs arguments contre le thomisme. Bernard d'Auvergne, disciple de saint Thomas, la crut assez importante pour la réfuter dans un ouvrage spécial *.
Henri n'était pas le seul qui n'adoptât pas, dans tous ses points essentiels , la doctrine de saint Thomas. Plusieurs autres y trouvaient beaucoup à blâmer, et non contents de soutenir que telle proposition était mal fondée en philosophie ou Ihéologiquement insoutenable, ils la qualifiaient d'hérétique. De tels griefs furent déjà articulés du vivant de saint Thomas. Il fut accusé de nier la création pour avoir dit que le commencement du monde ne pouvait pas être démontré
la doctrine de Henri de Gand. Gand, 18b8. — Fél. Lajard, dans VHistoire littér. de la France, t. XX, p. 144.
» Hauréau, II, 263-278. — Jourdain, II, 29-46. — K. Werner, Th. Aquin., III, loO. — Bernard de Ganiiaco, vers 1:^00, écrivit contre Henri de Gand, Godefroy de Fontaine, et Jacq. Capoccius ( Jac. de Vilerbo, mort en 1308, archevêque de Bénévent et Naples), et défendit la théorie de saint Thomas sur les universaux.
rigoureusement par des preuves scientifiques ; de là son Opuscule sur l'éternité du monde contre les murmurateurs , presque le seul de ses écrits où se remarque un grain de légitime et fine ironie. La calomnie se tut, et nul n'osa plus, de son vivant, attaquer son orthodoxie. Mais sitôt qu'il eut fermé les yeux, ses adversaires relevèrent la tête avec plus d'audace que jamais; on alla même si loin, qu'au commencement de 1276, à peine deux années après sa mort, une assemblée des docteurs de l'université de Paris, présidée par l'évêque Etienne Tempier*, condamna solennellement trois propositions de saint Thomas et excommunia ses défenseurs. L'université d'Oxford, présidée par Robert Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, dominicain lui-même, non-seulement approuva cette sentence, mais condamna une quatrième proposition comme contraire à la foi. Quelques années plus tard, le successeur de Robert confirma cette censure. On assurait que les écrits du saint contenaient encore d'autres erreurs, et à Paris on les trouvait déjà si suspects que la soustraction de ses ouvrages faite aux étudiants préjudicia gravement, dit Godefroy de Fontaine, au progrès de la science.
Ce jugement précipité et injuste des deux plus célèbres corporations, — car il suffit d'un coup d'œil sur l'ensemble de la doctrine pour se convaincre que les propositions condamnées pouvaient tout au plus contenir des erreurs de philosophie , mais non des erreurs dogmatiques, — eut un long retentissement dans les autres universités. Cette sentence, qui ne fut rétractée qu'en 1324, après la canonisation du Docteur angélique, contribua puissamment jusque-là à fortifier l'opposition qui commençait alors à se déclarer parmi les franciscains.
Les supérieurs des dominicains, indignés de l'outrage in-
1 Etienue Tempier (évêque de Paris, 1268-1279). On a de lui : Indiculus errorum, qui a nonnullis magistris Lutetiœ publice privatimque docehantur, anno \^11. — Cet ouvrage ne paraît pas se rapporter à saint Thomas. — Le franciscain Guillaume rétracta alors ses erreurs. — Werner, I, 558, 567-568, 863. En 1270 et 1277, Tempier rejeta les erreurs des averroïstes. — Bulaeus, loc. cit., III, 433, 671 — Gilles Golonna est cité parmi ceux qui furent censurés. On dit qu'il se rétracta. Guillaume de Lamarre (1284) a soutenu le premier, dans son Correctorium fratris Thomœ, que Tempier avait condamné des propositions thomistes en 1277. C'est le sentiment de Jourdain [loc. cit., Il, 48 et suiv.) et de Hauréau (II, 147).