DUNS SCOT
et de chacun de ses membres. Le choix n'était plus permis. Tout jeune théologien prenait, avec l'habit des franciscains, la livrée du scotisme, de même qu'en entrant chez les dominicains, on devenait un champion de saint Thomas. Les plus grands scotistes, tel que Antoine Andréa, ne dissimulent point qu'ils jurent aveuglément sur la parole du maître, et que si leurs écrits offraient quelque divergence avec ses vues^ il faudrait l'imputer à leur ignorance. Soutenue par une phalange de sectateurs aussi dévoués, la doctrine de Duns Scot se propage dans toutes les universités et trouve des représentants et des apologistes dans les maîtres de Paris, de Coïmbre et de Salamanque, de Padoue et de Milan. Toutefois, l'autorité du Docteur subtil n'égala jamais celle de saint Thomas, et les siècles ont terni l'éclat de sa renommée.
Dans toutes les questions de philosophie et de théologie, Scot oppose un système à la doctrine de saint Thomas, tantôt rejetant directement ses conclusions, tantôt condamnant la manière dont il les déduit. Heureux sur quelques points, comme lorsqu'il se pose en défenseur de l'immaculée conception de Marie, les cas où il se trompe sont incomparablement plus nombreux. En matière philosophique, on peut dire qu'il s'égare presque toujours; de là, naturellement,, les plus graves conséquences en théologie. La distinction formelle, cette invention de son subtil génie, n'est que trop souvent appliquée dans toutes les parties de sa doctrine. Non- seulement, ainsi que nous l'avons remarqué, elle le conduit, dans la question des universaux, à de nouvelles erreurs et l'oblige, dans la question du principe d'individualisation, à admettre Yhaeccéité, ou forme individuelle qui s'ajoute à l'espèce pour la déterminer; mais elle attaque aussi la théodicée. Duns Scoi assure en effet que les attributs divins sont distincts non- seulement en idée, mais en réalité. Cette doctrine est grave, en ce qu'elle blesse la simplicité de Dieu , et plus grave encore, si on applique cette distinction formelle à la sainte Trinité. Cet exemple suffit pour caractériser l'influence de la métaphysique de Duns Scot sur sa dogmatique.
Cette différence profonde avec la doctrine de saint Thomas éclate également sur d'autres terrains. Entre plusieurs points de morale, nous n'en citerons qu'un seul, mais remarquable.
Scot rejette la morale naturelle ou du moins la restreint dans les bornes les plus étroites. Selon lui , excepté ce qui concerne nos devoirs envers Dieu, les lois de la morale naturelle ne peuvent être connues avec évidence. D'où vient cette étrange assertion de Scot? De ce qu'il craignait qu'on n'affaiblît la liberté et l'indépendance de Dieu, sur lesquelles il croyait ne pouvoir jamais assez insister. Il en était de même de la liberté humaine. Aussi Duns Scot était d'avis que les lois de Dieu sont purement arbitraires. Ce que Dieu ordonne oblige ; mais il pourrait aussi bien commander l'adultère que la fidélité conjugale, la calomnie que la vérité, le meurtre que la charité envers le prochain. Des dix préceptes de Moïse, les trois premiers sont les seuls absolument nécessaires (le troisième en tant qu'il prescrit le culte de Dieu) ; les autres, de même que les lois cérémoniales , Dieu aurait pu ou les omettre on les remplacer par leurs contraires. Quant à rechercher par un examen attentif les fms diverses de la nature humaine, à l'exemple d'Aristote et de saint Thomas, il n'en est point question ; il ne faut donc pas s'étonner que la psychologie de Scot, qui se ressent du reste des conséquences d'une fausse ontologie, le cède à tous égards à celle de saint Thomas.
Le plus fameux des disciples et des partisans de Scot, après Antoine Andréa*, fut François de Mayronis, auquel on a donné, avec assez de raison, le titre honorable de Maître des abstractions^. Il enseignait à Paris en même temps
1 Ant. Andreae, d'Aragon, Doctor dulcifluus, mort vers 1320 : Quœstiones in Ainstotelis lib. XII metaphysicorum. Venet , 1313, in-fol. — Quœstiones de divisionibus Boethii, éd. Venet., 1517, in-fol. — Commentar. in IV libros Senteatiarum Pétri Lombardi, éd. G. Sarnanus. Ven., 1572, 1578, in-fol. — Quœstiones de \i principiis Gilbert i Porretani^ edit. (avec Quœst. Joannis Scoti). Ven., 1512, 1G17, in-fol. — Quœst. de m princ. rerum naturalium. — Wadding, Amial. ord. S. Franc, t. III, ann. 1308, u. 61 (et De scriptorib. ej'us ordinis). — Nicol. Antonio, B. Vet. Hisp., II, 142, 143. — Hauréau, II, 394. — Werner, 111, 94, 95, 101, 410. — Stœckl, II, 875.
2 Ou celui de Doctor acuius, illuminatus, mort à Plaisance en 1323, In IV libros Sententiarum et Quodlibeta. — Epist, in libros naturales Aristotelis, in universalia et prœdicarnenta. — Sermones. — Compend. libror. S. Auyustini de civitate Dei. — Tractatus theologici. — De ^ prœceptis explicatio. Par., 1619, in-fol. — Werner, III, 91 et pass. — Hauréau, t. II, 134-138. — Stœckl, II, 869-875.
LES SCOTISTES ET LES THOMISFES. 507
qu'Andréa, et, ce qui est un des traits distinctifs d'un disciple de Scot, il y introduisit en 4315 le grand acte sorbonnique, c'est-à-dire une dissertation qui avait lieu une fois par semaine en été, et dans laquelle le disputant était obligé, de six heures du matin à six heures du soir, sauf une courte interruption à midi, de défendre ses thèses contre tout opposant. La position que les scotistes prenaient en face d'Aristote et de saint Thomas est parfaitement caractérisée par cette maxime de François : Aristote était un mauvais métaphysicien, car il ne savait pas abstraire ; aussi sa métaphysique est-elle détestable : Aristoteles fuit pessimus metaphysicus, qiiod nescivit abslrahere, et ideo pessiniaîn metaphxjsicam fecit.
L'antagoniste direct de Scot, du côté des thomistes, fut le dominicain Ilervée de Nedellec *, élu général de son ordre en 1318 et mort en 1323. Il fut un des hommes les plus capables que cette école ait produits ', et jamais la chaleur de la dispute ne Tentraîna dans une polémique passionnée. Plût à Dieu qu'on en put dire autant de tous! Car plus la lutte se prolonge, plus la science décline dans ces ergoteries interminables et ces subtilités sophistiques, plus enfin on substitue à la discussion sérieuse les armes de la raillerie et les personnalités ofFensantes.
La lutte des deux écoles, comme on le voit, était en pleine effervescence, et à en juger par le caractère qu elle avait pris, la lin était impossible à prévoir. Tout-à-coup cependant, la scène change d'aspect ; un adversaire nouveau et inattendu se présente et oblige les deux partis à mesurer leurs armes avec les siennes. Ce nouvel ennemi, c'était le nominalisme qui, après avoir déjà tenté Pierre AuréoP (mort en 132J) et le do-
• Hervœus Natalis, 0. S. D., mort en 1323, In IV Pétri Lombardi Sententiarum volumina scripta subtiliss. — De intentionibus secundis. — Quodlibeta. — Stœckl, II, 87G. — Jourdain, II, 117. — Haiiréau, II, 397.
« Parmi les tbomistes ultérieurs on dislingue encore les dominicains : Jean Capréol (mort en 1444), Dominique de Flandre (mort en 1500), Sylvestre de Ferrare (mort en 1525), le cardinal Thomas de Vio Gajetan (mort en 1534), Dominique Solo (mort en 1560), Dominique Baunez (mort en 1604), etc., et, dans un sens plus large, quelques jésuites, particulièrement Suarez, mort en 1617.
' Pierre Auréol, archevêque d'Aix en 1321, Doctov facundus. — Comrn. in lib. IV Sentent. — Quodlibeta. — Stœckl, II, 973-975. — Guill. Durand,
minicain Durand de Saint-Pourçain (mort en 4332), eut pour principal représentant le franciscain Guillaume d'Occam, dans la première moitié du quatorzième siècle. Nous avons déjà signalé en lui une tendance sceptique, qui trouvait un dernier frein dans l'orthodoxie. Il inaugure la deuxième phase du déchn et la quatrième période de la science au moyen-âge.
Guillaume d'Occam, né au treizième siècle à Occam, dans le comté de Surrey, de disciple de Duns Scot devint son adversaire*. Partisan de la pauvreté rigoureuse, ennemi passionné du pouvoir des papes, allié contre lui tantôt à Philippe le Bel, tantôt à Louis de Bavière, excommunié et condamné en chapitre général comme partisan de Michel de Céséna, il poursuivit obstinément sa route ^ du moins jusqu'à la mort de Louis. Quelques auteurs prétendent qu'il se réconcilia plus tard avec l'Eglise. Il mourut à Munich en 1343, selon d'autres en 1347. De ses nombreux travaux, encore inédits pour la plupart, les plus signalés sont ses commentaires sur Lombard, ses Quodlibets, sa grande et sa petite Logiques, ses Dialogues contre Jean XXII 2. Les nominalistes lui ont donné le surnom honorifique de Venerabilis inceptor.
Occam rejette la réalité des universaux, quelque définition qu'on leur donne^ et quel que soit leur mode d'existence dans les êtres. Ni le formalisme de Scot, ni le réalisme modéré des thomistes ne trouvent grâce devant lui. Dire que
de S. Porciano, vers 1313, professeur à Paris, Doctor resolutissimus , Magisler sacri Valatii, évêqiie du Puy en 1318 et de Meaux, mort en 133'2. — Principaux ouvrages : Opus super Sententins Lombardi, Venet., 1571, in-fol.
Pierre Auréol est ordinairement qualifié, à tort sans doute, de franciscain. "Cf. Oadin, De script, eccl.
1 Rettbcrg, Occam und Luther, dans Stud. u. Kr., année 1839, I, p. 39. — Schreiber, Die politischen u. religiœsen Doktrinen unter Ludwig d. Bayer, 1858, p. 59.— Hauréau, II, 418.— K. Werner, III, 114.— Stœckl, II, 980.
* Opéra de ecclesiastica et politica potestate (ap. Goldast, loc. cit., t. I et II, 1614). — Centiloquium tlieologicum. Lugdiin., 1495. — Compendium errorum papœ Joannis XXII. Lugd., 149G, — Dialogor. lib. VU adv. hœreticos. Par., 1476. — Opus xc dierum. Lugd., 1495. — Super pot est. ponfiftcis VIII quœstionum decisiones. Lugd., 1496 (ap. Goldast). — Quœstiones et decis. in IV lihros Sententiarum. Lugd. 1495. — Quodlibeta vil et tractât, de sacramento altaris. Strasb., 1491. — Summa totius logicœ. Yenet., 1508. — Exp. super totom artem veterem. Bonon., 1496. — Summulœ in libros physicorum Aristotelis. Rom., 1637.
GUILLAUME d'oCCAM. 509
l'universel est l'objet individuel saisi par l'intelligence d'une manière particulière, c'est dire, suivant Occam, que Socrate conçu comme homme devient Platon, et que toute créature conçue comme un être devient Dieu. Quand on dit que l'universel, c'est l'individu conçu d'une manière confuse, Occam répond que l'idée générale étant plus simple que l'idée particulière doit nécessairement être moins confuse. L'universel n'existe qu'en pensée et non en réalité. C'est une fiction. L'abstraction est une espèce de fiction.
A ce langage, on devine la tendance d'Occam. Toute science traite de l'universel ; une doctrine qui ferait de l'universel une fiction aboutirait nécessairement à la ruine de toute science particulière. En général, la théorie d'Occam sur les rapports de l'être et de la pensée favorise le scepticisme. Toutes nos pensées, même singulières, ne sont pour lui que les signes des choses, de même que la parole n'est qu'un signe de la pensée, avec cette seule différence que les pensées sont des signes naturels, comme la fumée est un signe naturel du feu, le cri un signe naturel de la douleur. Comme signes naturels, ils servent, dès qu'ils sont reconnus, à faire connaître les choses qu'ils désignent. Mais est-ce que le signe naturel, la fumée, par exemple, n'est pas inséparable du feu dont elle est le signe? — Cette philosophie, comme on le voit, ne s'élève jamais au delà du phénomène, de même que le criticisme de Kant ne conduit jamais à la connaissance de l'objet.
Occam , il est vrai , ne semble pas avoir nettement entrevu la portée de pareilles doctrines ; cependant toutes les parties de sa théorie n'attestent que trop qu'il était dominé par l'esprit sceptique. L'homme a-t-il une âme spirituelle et immortelle? Dieu est-il unique? a-t-il la connaissance? opère- t-il dans tous les êtres? est-il infini? est-il la cause d'une substance? est-il créateur? Ce sont-là, au dire d'Occam, des problèmes que la raison ne peut décider avec certitude. La seule chose qu'elle puisse établir, c'est que Dieu est moteur de quelque chose ; sur tout le reste, c'est à la foi de répondre. Occam, qui faisait de tels efforts pour supprimer toute connaissance supérieure rationnelle, ne pouvait qu'applaudira la négation de la morale naturelle par Scot. Non- seulement
rilO HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
il pense que les lois divines sont purement arbitraires , mais il ne craint point de poser cette thèse absurde, que la haine contre Dieu pourrait être bonne et méritoire, parce que Dieu pourrait la commander.
A ces doctrines qui sont la ruine de toute véritable spéculation, il faut joindre celle-ci qui suffirait pour leur donner le coup de la mort, car le scepticisme d'Occam n'apparaît nulle part avec plus d'évidence : non-seulement Occam relègue dans le domaine exclusif de la foi toutes les grandes vérités rationnelles, mais il croit que les dogmes principaux conduisent à des conséquences contradictoires aux vérités que la raison proclame, à celles-ci, par exemple : Une même chose ne peut être à la fois et n'être pas ; une même chose n'est pas antérieure à elle-même ; des conséquences exactement déduites de principes exacts sont exacts ; la partie est plus petite que le tout. La Trinité, dit-il, implique le réalisme, mais ici les principes de l'expérience ne sont point de mise : cette assertion rappelle le procédé de Kant. Souvent Occam paraît vouloir étendre la puissance de Dien jusqu'aux choses contradictoires, afin de trancher comme d'un coup d'épée le nœud gordien des contradictions de la foi et de la science. Cependant, du moins en général, il maintient encore le principe de contradiction comme une barrière. Où aboutiraiton, du reste, si on méprisait encore cette limite (bien que ce ne soit plus une limite réelle) ? — Le principe de contradiction supprimé, tout deviendrait possible , excepté la connaissance.
Dans ses ouvrages politico-religieux, le grand but d'Occam est l'abaissement du pouvoir des papes et l'exaltation de la puissance impériale. En matière temporelle, dit-il, la puissance impériale s'étend par toute la terre. Si l'empereur est chrétien, catholique et en possession de sa raison, il a le droit d'élire le pape ; si le pape devient hérétique ou s'il afflige l'Eghse par sa conduite, il peut le juger et le déposer. C'est ainsi qu'en jurisprudence comme en philosophie cet esprit révolutionnaire rompt complètement en visière à la tradition du moyen-âge.
Le nominahsme d'Occam eut de nombreux sectateurs ; les hommes les plus éminents se déclarèrent pour lui; mais il
RMIM, BURTDAN, PTERRK d'aTLLY. JEAN GERSON. TiH
ne parvint point à prédominer. Comme l'école de Scot n'avait point supplanté celle de saint Thomas, l'école des nouveaux nominalistes, ou terministes, n'éclipsa point les deux écoles réalistes. Parmi les rares dominicains que passionna la nouvelle doctrine, on cite Armand de Beauvoir*, nommé maître du Sacré -Palais en 1335, et l'Anglais Robert Holcot ', qui admettait aussi la possiblité d'une contradiction entre la raison et la foi et soutenait que Dieu peut mentir. Il est probable que les réalistes l'emportèrent toujours en nombre sur les nominalistes, mais autant les noms furent abondants, autant furent stériles les travaux de l'école dominicaine, jadis si florissante. Comme il n'y avait de progrès nulle part, aucune école ne pouvait dominer; à Paris même, les deux partis se disputaient constamment la suprématie, et ces luttes répandirent partout une certaine hésitation, une défiance sur la valeur de la spéculation. Ainsi, de même que le scotisme, sans vaincre la vraie philosophie thomiste, n'imprégna que trop l'école de saint Thomas de son génie subtil et infécond, de même le nominalisme, sans triompher de l'école réaliste, ne laissa pas d'y faire régner son esprit scepti(iue.
Les plus fameux nominalistes après Occam sont : Grégoire de Rimini^, général des augustins (1357), mort à Vienne en 1358; Jean Buridan*, qui professait à Paris et fut, tout jeune
* Armand de Bellevue [Debello visu), né en Provence, résidait à Rome et mourut en 1340 : Explko.tio terminorum difficilium in theologia ac philosophia. Strasb., 1005; Wittb., 1G23. — Collationes pro festiv. sanct. Par., 1519. — Sermones ex solo psalterio per totum fere aanum. Brixiae, IGIO.
* Robert Holcoth (Rupertus Haldecot) , 0. S. D., profess. à Oxford, mort en 1349 de la mort noire : De studio sacrœ Scripturœ. Venet., 1586. — Comm. in Proverbia Salomonis , éd. 1519. — Quœst. in IV libros Sentent. Lugd., 1518. — In lib. Sapientiœ' prœlectiones, 17 editiones. — De origine, definitione et remedio peccatorum. Par., 1517. — Moralisationes historiarum. Par., 1510. — Werner, III, 1-22. — Stœckl, II, 1022.
3 Commentar. in lib. l et II Sententiarum. Par., Ifi42. — Commentar. in epistolas B. Pauli et Jacobi, et De usuris. Arimini, 1522, in-fol. — Werner, III, 122, 187-19-2, 203, passim. — Stœckl, II, 1023.
* Ouvrages expliqués d'Arislole : Op., édition de Jean Dullard. Par., 1518. — Aventin, Annales Bojorum, lib. VII, cap. xxr. — Selon Boulée, IV,' 996, Buridan était encore à Paris en 1358. — Buridan a laissé un nom populaire comme étant l'inventeur du Pont de l'âne et de VAne de Buridan, cet âne qui, placé entre deux bottes de foin, de bonté et dimen-
encore, promu à la dignité de recteur ; Pierre d'Ailly * (1350- 1425), qui joua un rôle capital au concile de Constance.
On remarque déjà, dans les écrits de ce dernier, des signes évidents d'une tendance mystique qui devient alors trèsprononcée et se propage beaucoup plus loin qu'elle ne fit jamais auparavant. Son illustre disciple Jean Gerson* (1363- 1429), comme lui chancelier de l'université de Paris et l'un de ceux qui ont eu la plus grande part à la suppression du schisme, a été justement surnommé le Mystique. Tous ses efforts tendent à ramener les esprits de la spéculation raisonneuse à la théologie mystique; il blâme dans les théolo-
sion égales, ne peut se décider à choisir et meurt de faim. — Stœckl, II, 1023-1028.
* Nicolas de Clémanges, chancelier de l'Université en 1393, mort vers 1434 à Paris. — A. Mûntz (voir ci-dessus p. 449) cherche à prouver que Pierre n'est pas l'auteur du : De ruina Ecclesiœ sive de corrupto Ecclesiœ statu (éd. Posonii, 1785). — Vota pacis ac emendationis inconcilio Constaniiensi quœsitœ, ap. v. der Hardt, t. I, part. il. — Lib. V de filio prodiyo, de fructu eremi, de fructu rerum adversarum, etc., de prœsulibus simoniacis. Par., 1521. — De diebus festis et sabbato. Helmst., 1703. — De studio theologico, ap. d'Achery, Spicil., t. I, p. 473. — cxKXvn epistolœ. — Op. éd. J.-i\l. Lydius. Lugd. B., 1613, in-4o,
Pierre d'Ailly, évèque du Puy en 1394, de Cambrai en 1396, nommé cardinal en 1411 par Jean XXIII, mort à Avignon en 1425 en qualité de légat de Martin V. — Dinaux, Notice sur le cardinal d'Ailly. — Commentarii in IV lib. Sententiarum. — Tractatus de anima. — Tractât, et sermones. — Sacramentale. — De difficultat. reform. Ecclesiœ. — De emendatioae Eccles., 1415. — Médit, in psalmos pœnit. — Différents autres ouvrages sur l'astronomie, la physique, etc. — Stœckl, II, 1029-1032.
* V. Engelhardt, De Gersonio mystico. Erl., 1823. — Lecuy, Essai sur la vie de J. Gerson. Paris, 1832, 1835, 2 vol. — Jourdain, Par., 1838. — Ch. Schmidt, Essai sur Jean Gerson. Strasb. et Paris, 1839. — R. Thomassy, Jean Gerson. Par., 1843. — Etudes historiques et critiques sur l'Imitation de Jésus-Christ et Gersoniana , par M. Vert. Par., 1856. — D. Mettenleiter, Joli. Gerson u. seine Zeit. Augsb., 1857. — J.-B. Schwab, Joh. Gerson, Professor der Théologie und Kanzler der Universitœt Paris , 808 p. Wûrzb., 1858. — A. Stœckl, II, 1078-1095. — Kleutgen, Philosophie der Vorzeit, I, 337. Mûnst., 1860. — Op. omn. éd. J. Kœlhoff. Colonise et Basil., 1483, 4 vol. in-foL— Idem, Strasb., 1488, 3 vol. in-fol., 1489, 1 vol. in-fol. — Basileœ, 1489, 1518; Par., 1491, 1494, 1521.— Ed. Edm. Richer, 4 vol. in-fol. Par., 1000. — Op. omn., éd. (Ludov. d'Hérouval, 0. S. Aug.) et Lud.-EUies Dupin, Antw. (Amsterd.), 1706, 5 vol. in-fol. — Tome 1, Gersoniana, 4 libri. — Opéra Gersonii dogmat. de religione et fide. Tome II, comprehendit traclatus De ecclesiastica irolntiv. et disciplina. — Tome III, Opéra moralia Op. mystica et pia. [Op. de monte comtemplationis.) Sermones. — Tome IV, Tractatus exegetici et varii [Commenlar. in psalmos, in Canticum canticorum, de Concordantia IV Evangeliorum. — Tome V, Ti^actat. de negotio Joannis Parvi,
NICOLAS DE CLÉMENCES, GERSON. 8i3
giens cet esprit de raillerie et de controverse qui souvent dégénère en vaines disputes de paroles, et il regrette qu'on fasse à la philosophie une place trop large dans la théologie. Il n'y a qu'un moyen, dit-il, de remédier au mal, c'est de tourner les efforts des contemporains vers la théologie mystique trop longtemps dédaignée, vers cette science qui s'acquiert plutôt par les saintes dispositions de l'âme que par de laborieuses recherches, qui ne vient point du raisonnement, mais de la charité. La théologie mystique, poursuit-il, est la connaisssance expérimentale de Dieu, obtenue par l'adhésion à l'amour unifiant. Elle est irrationnelle et insensée , et pourtant bien supérieiu'e à tous les résultats de l'investigation savante : Est theologia mystica irrationalis et amens et stulta sapientia excedens laudantes. Aussi donne-t-il la préférence à saint Bonaventure sur saint Thomas, puis aux victorins, et, parmi les Pères, à saint Augustin et à Denis l'Aréopagite. Les écrits mystiques de Gerson sont nombreux; nous citerons seulement : Considerationes de theologia mystica, et Tractatus de monte contemplationis.
Gerson a inauguré la plus belle des réactions qui aient eu lieu contre le nominalisme au quatorzième et au quinzième siècles. Il n'a qu'une médiocre confiance dans les spéculations philosophiques et théologiques, et en cela il se ressent du scepticisme de l'époque précédente. Son vœu le plus ardent serait de voir les écoles terminer toutes leurs disputes et répudier complètement les armes de la philosophie. Mais loin de renoncer à approfondir les grandes vérités surnaturelles, il espère le faire avec une perfection à laquelle les longues recherches de la spéculation ne sauraient prétendre, par la contemplation surnaturelle et immédiate de Dieu.
Le même effort se remarque chez un grand nombre d'autres esprits distingués. Nicolas de Clémenges (1360-1440 environ), étroitement uni à Gerson , et travaillant comme lui à la pacification de l'Eglise, recommande vivement à la science sèche et stérile de chercher dans la prière la vie et la fécondité. Nous devons citer aussi toute une phalange d'hommes sortis de lecole de maître Eckhardt (mort en 1329); nous avons nommé les mystiques allemands qui ont écrit dans la langue du pays. Les principaux sont : Jean Tauler (mort en 1361),